Louis XIII
ÀDVERTÎ SSEMENT. l5
gloire de ses hautes entreprises celle de tous les monarques du monde. Ce sera là que je tascheray de comparer les exploits de ce prince incomparable aux travaux de Sanson 1 , et où j’employeray autant de force d’esprit qu’il eut de vigueur en ses bras , pourveu que le bon accueil que j’espère que vous ferez à ce livre m’oblige d’achever ce hardy project , et que vous confessiez que , pour un homme de ma profession et de la vie que je meine, ce n’est pas tant mal s’escrimer de la plume.
i. Ce poème a été perdu. ( Voir lanoticesur Saint-Amant .)
ELEGIE1
A Monseigneur le Duc de Rets, sur ce que Von avoit mal imprimé ma Solitude.
elas ! quand je vous voy , mes vers, mes
[chers enfants,
Vous que l’on a trouvez si beaux, si triomphants ,
Errer parmy le monde en plus triste équipage Qu’un prince mal-aisé qui marcheroit sans page ; Quand je voy vos pieds nuds, vos membres mutilez ,
if
i. « Il y en a qui font différence entre epistres et elegies; à la vérité, si l’epistre est en prose et l’elegie en vers , il y a différence ; mais si toutes deux sont en vers , il n’y en a point... Voyons si Ronsard faict différence entre l'epistre et 1 élegie : non, car il nomme tout elegie... Or donc l’epistre et 1 elegie n’est qu’un. Elle se faict coustumierement en rime platte, et si elle est en autre rime, c’est plutost epigramme ou ode que épistre ou elegie. Les vers de dix syllabes y sont fort propres , et pour cet effet sont appeliez elegiaques , combien que aussi on use de vers alexandrins. » ( L’Art poétique français , de Pierre Delaudun Daigaliers. Paris pour Anth.duBreuil, M.D.XCVII, irf-12 , liv. 2, chap. 8.) — Furetière {Dut.) réclame pour l’élégie levers alexandrin, et la distingue del’épîtrepar le sujet. Le P. Mourgues 1729) dit que « il n’y a rien encore de bien établi sur le caractère de l'élégie françoise.» (P. 271.)
Elegi e.
Et vos attraits sans pair flestris et desolez Par l’avare désir d’un infâme libraire ,
Qui , sous l’espoir du gain, pour chanter me fait braire , J’avoue, en la douleur de ma tendre amitié,
Que j’ay de vostre estât une extresme pitié ,
Ou plustost qu’en tel poinct j’ay peine à reconnaistre , Vous voyant si changez, que je vous ay fait naistre.
0 grand, ô rare DUC, qui, prenant leur party, M’avez de leur desastre aussi tost averty,
Vistes-vous sans regret l’honneur de mon estude ,
Mon noble coup d’essay, ma chère Solitude ,
Ainsi défigurée en ses traits les plus beaux ,
Trotter comme une gueuse en de sales lambeaux,
Elle que l’univers a veue avec extase
N’aller jamais qu’en pompe à cheval sur Pégase ?
Non, je croy que son sort toucha vos sentiments ,
Que le cœur vous saigna de voir ses ornements , Confondus en maints lieux , à la honte des Muses ,
Avoir en leurs deffauts besoin de vos excuses ,
Et que, si vous teniez le maraut d’imprimeur Qui resveille en mes sens la bilieuse humeur,
Vous luy feriez dancer, à l’ombre d’une eschelle,
Le bransle qu’on préparé aux gens de la Rochelle.
Pour moy, je luy promets que sur son hocqueton Mon bras fera pleuvoir tant de coups de baston ,
Qu’il croira que du ciel , qu’à sa perte j’oblige ,
Il pleuvra des cottrets. par un nouveau prodige.
Ha ! je m’apperçois bien que , malgré ma raison ,
Qui vouloit que mes vers gardassent la maison ,
Sans se prostituer aux yeux du populaire ,
Il faudra qu’à la fin je me force à luy plaire ;
Que de mon cabinet je les fasse partir,
Que j’endure la presse aussi bien qu’un martir,
Qu’on barbouille mon nom , qu’on m’imprime sans boire , Si ce n’estoit du jus de l’encre la plus noire ;
Elegie. IC
Que je devienne livre, et que mon casaquin Soit de peau de mouton , ou bien de marroquin ;
Qu’on me crie au Palais comme un autheur insigne ,
Que d’un bruit immortel tout le monde croit digne ;
Et qu’après, d’un badaut, pour moins d’un quart d’escu J’aille courir hazard d’estre le torche-cu.
Misérable destin bien souvent d’un Virgile ,
Voire mesme par fois de la saincte Evangile ,
Chose qu’avec horreur en maint infâme lieu J’ay veue , ô sacrilege ! au grand mespris de Dieu ;
Ce qu’on devroit punir comme le plus noir crime Dont l’enfer par nos mains contre le ciel s’escrime.
Et toutesfois encore estimeroy-je autant,
Dans le soucy d’honneur qui me picque en chantant, Voir mes vers au privé, que les voir en la bouche D’un censeur ignorant , qui, pour pierre de touche , N’aura rien que le goust de son cerveau mal-sain ,
Ou de quelque envieux , qui , cherchant à dessein Quelque chose à reprendre aux plus parfaits ouvrages Leur fera , quoy qu’à tort, de sensibles outrages ;
Car je connois un peu nos petits rimailleurs :
Ils s’aheurtent toujours aux endroits les meilleurs ;
La raison n’est jamais de leur intelligence ;
La richesse d’autruy choque leur indigence ;
Leur lousche entendement est untraistre animal.
Pour avilir un vers , ils le prononcent mal ;
Ils ont l’oreille fausse à la juste harmonie ;
Leur esprit est crevé sous le faix du genie ;
L’excez de la splendeur leur offusque les sens ,
Et, bien que criminels, ils sont fort innocens.
Aussi leur pardonnay-je en quoy qu’ils veuillent dire , Faisant désormais vœu de n’en faire que rire.
Il est bien vray, mon DUC, mon souverain appuy,
Que je ne pense pas qu’il se trouve aujourd’huy Rien qui puisse ternir ma gloire légitimé ,
Elegi e.
Puisque j’ay le bon-heur d’estre dans votre estime. Conservez-v moy donc, soyez mon protecteur,
Et je vous feray voir que , sans estre flatteur,
Publiant vos vertus , je sçay rendre le change ,
Avec double interest, d’une juste louange.
Peut-estre dira-t’on que je suis bien hardy D'entreprendre le chant du haut nom de GONDY,
Veu qu’Appollon luy-mesme auroit assez à faire ,
Dans les plus graves airs que sa lyre profère ,
De parvenir au but d’un si divin projet,
Manque de suffisance, et par trop de sujet;
Mais j’aime mieux qu’on voye aux fruits de mon estude De la témérité, que de l’ingratitude.