LA SOLITUDE
A Alcidon4.
que j’ayme la solitude !
Que ces lieux sacrez à la nuit,
Esloignez du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquiétude!
Mon Dieu ! que mes yeux sont contens De voir ces bois, qui se trouvèrent A la nativité du temps ,
Et que tous les siècles reverent ,
Estre encore aussi beaux et vers ,
Qu’aux premiers jours de l’univers !
Un gay zephire les caresse D’un mouvement doux et flatteur.
Rien que leur extresme hauteur Ne fait remarquer leur vieillesse.
Jadis Pan et ses demy -dieux Y vindrent chercher du refuge ,
i. Ce nom allégorique désigne Bernières. Le poème de la Solitude a été imité par Théophile , Yion Dalibray, Arnaud , le P. de Bussières, Chaulieu, de Villiers, etc. — Dans les œuvres de Théophile on trouve, parmi les pièces qui lui furent envoyées par ses amis, un texte du poème de Saint-Amant différent du texte imprimé dans les éditions de l’auteur.
La Solitude.
Quand Jupiter ouvrit les deux Pour nous envoyer le deluge,
Et, se sau vans, sur leurs rameaux,
A peine virent-ils les eaux.
Que sur cette espine fleurie,
Dont le printemps est amoureux,
Philomele, au chant langoureux,
Entretient bien ma resverie !
Que je prens de plaisir à voir Ces monts pendans en précipices,
Qui, pour les coups du desespoir,
Sont aux malheureux si propices,
Quand la cruauté de leur sort Les force à rechercher la mort !
Que je trouve doux le ravage De ces fiers torrens vagabonds,
Qui se précipitent par bonds Dans ce vallon vert et sauvage !
Puis, glissant sous les arbrisseaux,
Ainsi que des serpens sur l’herbe,
Se changent en plaisans ruisseaux,
Où quelque Naïade superbe Régné comme en son lict natal,
Dessus un throsne de christal !
Que j’aime ce marets paisible !
Il est tout bordé d’aliziers,
D’aulnes, de saules et d’oziers,
A qui le fer n’est point nuisible.
Les nymphes, y cherchans le frais,
S’y viennent fournir de quenouilles,
De pipeaux, de joncs et de glais1 ;
i . Glaïeuls. Ce mot, qui manque dans la plupart des lexiques se trouve dans Cotgrave. •’
La Solitude.
Oùron voit sauter les grenouilles , Qui de frayeur s’y vont cacher • Si tost qu’on veut s’en approcher.
Là, cent mille oyseaux aquatiques Vivent , sans craindre , en leur repos , Le giboyeur fin et dispos ,
Avec ses mortelles pratiques.
L’un, tout joyeux d’un si beau jour, S’amuse à becqueter sa plume ;
L’autre allentit le feu. d’amour Qui dans l’eau mesme se consume ,
Et prennent tous innocemment Leur plaisir en cet element.
Jamais l’esté ny la froidure N’ont veu passer dessus cette eau Nulle charrette ny batteau ,
Depuis que l’un et l’autre dure;
Jamais voyageur altéré N’y fit servir sa main de tasse ;
Jamais chevreuil desesperé N y finit sa vie à la chasse ;
Et jamais le traistre hameçon N’en fit sortir aucun poisson.
Que j’ayme à voir la décadence De ces vieux chasteaux ruinez ,
Contre qui les ans mutinez Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabat;
Les démons follets s’y retirent ,
Qui d’un malicieux ébat Trompent nos sens et nous martirent;
Là se nichent en mille troux Les couleuvres et les hyboux.
Lorfraye, avec ses cris funèbres,
24 La Solitübe-
Mortels augures des destins ,
Fait rire et dancer les lutins Dans ces lieux remplis de tenebres.
Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D’un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible ,
Qui d’un seul regard de pitié Ne daigna voir son amitié.
Aussi le Ciel , juge équitable ,
Qui maintient les loix en vigueur.
Prononça contre sa rigueur Une sentence épouvantable :
Autour de ces vieux ossemens Son ombre , aux peines condamnée.
Lamente en longs gemissemens Sa malheureuse destinée ,
Ayant , pour croistre son effroy, Tousjours son crime devant soy.
Là se trouvent sur quelques marbres Des devises du temps passé; îcy l’âge a presque effacé Des chiffres taillez sur les arbres ;
Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusques dans la cave ,
Que la limace et le crapaut Souillent de venin et de bave ;
Le lierre y croist au foyer,
A l’ombrage d’un grand noyer.
Là dessous s’estend une voûte Si sombre en un certain endroit ,
Que, quand Phebus y descendait*
Je pense qu’il n'y verroît goutte ;
Le Sommeil aux pesans sourcis.
La Solitude.
Enchanté d’un morne silence ,
Y dort, bienloing de tous soucis, Dans les bras de laNonchalence , Laschement couché sur le dos Dessus des gerbes de pavos.
Au creux de cette grotte fresche , Où l’Amour se pourroit geler,
Echo ne cesse de bnisler Pour son amant froid et revesche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la celeste harmonie
D’un doux lut , aux charmes instruit ,
Je flatte sa triste manie ,
Faisant repeter mes accords A la voix qui luy sert de corps,
Tantost , sortant de ces ruines,
Je monte, au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir.
Sous une falaise escarpée ,
D’où je regarde avec plaisir L’onde qui l’a presque sappée Jusqu’au siégé de Palemon,
Fait d’esponges et de limon.
■ Que c’est une chose agréable D’estre sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer Après quelque orage effroyable ï Et que les chevelus Tritons,
Hauts , sur les vagues secouées , Frapent les airs d’estranges tons Avec leurs trompes enrouées ,
Dont l’éclat rend respectueux Les vents les plus impétueux.
La Solitude.
Tantost l’onde , brouillant l’arène , Murmure et frémit de courroux ,
Se roullant dessus les cailloux Qu’elle apporte et quelle r’entraine.
Tantost, elle estale en ses bords,
Que l’ire de Neptune outrage ,
Des gens noyez , des monstres morts , Des vaisseaux brisez du naufrage ,
Des diamans , de l’ambre gris ,
Et mille autres choses de pris.
Tantost, la plus claire du monde, Elle semble un miroir flottant ,
Et nous représente à l’instant Encore d’autres cieux sous l’onde.
Le soleil s’y fait si bien voir,
Y contemplant son beau visage,
Qu’on est quelque temps à sçavoir Si c’est luy-mesme , ou son image,
Et d’abord il semble à nos yeux Qu’il s’est laissé tomber des cieux.
Bernières, pour qui je me vante De ne rien faire que de beau ,
Reçoy ce fantasque tableau Fait d' une peinture vivante.
ne cherche que les deserts,
Où , resvant tout seul , je m’amuse
A des discours assez diserts De mon genie avec la muse ;
Mais mon plus aymable entretien C’est le ressouvenir du tien.
Tu vois dans cette poésie Pleine de licence et d’ardeur Les beaux rayons de la splendeur Qui m’esclaire la fantaisie :
Tantost chagrin, tantost joyeux, Selon que la fureur m’enflame,
Et que l’objet s’offre à mes yeux, Les propos me naissent en 1 ame, Sans contraindre la liberté Du démon qui m’a transporté.
0 que j’ayrae la solitude !
C’est l’element des bons esprits,
C’est par elle que j’ay compris L’art d’Apollon sans nulle estude.
Jel’ayme pour l’amour de toy, Connoissant que ton humeur l’ayme; Mais, quand je pense bien à moy,
Je la hay pour la raison mesme :
Car elle pourroit me ravir L’heur de te voir et te servir.
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