‹ Œuvres completesChapitre 7 sur 141 · LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE

A Alcidon4.

que j’ayme la solitude !

Que ces lieux sacrez à la nuit,

Esloignez du monde et du bruit,

Plaisent à mon inquiétude!

Mon Dieu ! que mes yeux sont contens De voir ces bois, qui se trouvèrent A la nativité du temps ,

Et que tous les siècles reverent ,

Estre encore aussi beaux et vers ,

Qu’aux premiers jours de l’univers !

Un gay zephire les caresse D’un mouvement doux et flatteur.

Rien que leur extresme hauteur Ne fait remarquer leur vieillesse.

Jadis Pan et ses demy -dieux Y vindrent chercher du refuge ,

i. Ce nom allégorique désigne Bernières. Le poème de la Solitude a été imité par Théophile , Yion Dalibray, Arnaud , le P. de Bussières, Chaulieu, de Villiers, etc. — Dans les œuvres de Théophile on trouve, parmi les pièces qui lui furent envoyées par ses amis, un texte du poème de Saint-Amant différent du texte imprimé dans les éditions de l’auteur.

La Solitude.

Quand Jupiter ouvrit les deux Pour nous envoyer le deluge,

Et, se sau vans, sur leurs rameaux,

A peine virent-ils les eaux.

Que sur cette espine fleurie,

Dont le printemps est amoureux,

Philomele, au chant langoureux,

Entretient bien ma resverie !

Que je prens de plaisir à voir Ces monts pendans en précipices,

Qui, pour les coups du desespoir,

Sont aux malheureux si propices,

Quand la cruauté de leur sort Les force à rechercher la mort !

Que je trouve doux le ravage De ces fiers torrens vagabonds,

Qui se précipitent par bonds Dans ce vallon vert et sauvage !

Puis, glissant sous les arbrisseaux,

Ainsi que des serpens sur l’herbe,

Se changent en plaisans ruisseaux,

Où quelque Naïade superbe Régné comme en son lict natal,

Dessus un throsne de christal !

Que j’aime ce marets paisible !

Il est tout bordé d’aliziers,

D’aulnes, de saules et d’oziers,

A qui le fer n’est point nuisible.

Les nymphes, y cherchans le frais,

S’y viennent fournir de quenouilles,

De pipeaux, de joncs et de glais1 ;

i . Glaïeuls. Ce mot, qui manque dans la plupart des lexiques se trouve dans Cotgrave. •’

La Solitude.

Oùron voit sauter les grenouilles , Qui de frayeur s’y vont cacher • Si tost qu’on veut s’en approcher.

Là, cent mille oyseaux aquatiques Vivent , sans craindre , en leur repos , Le giboyeur fin et dispos ,

Avec ses mortelles pratiques.

L’un, tout joyeux d’un si beau jour, S’amuse à becqueter sa plume ;

L’autre allentit le feu. d’amour Qui dans l’eau mesme se consume ,

Et prennent tous innocemment Leur plaisir en cet element.

Jamais l’esté ny la froidure N’ont veu passer dessus cette eau Nulle charrette ny batteau ,

Depuis que l’un et l’autre dure;

Jamais voyageur altéré N’y fit servir sa main de tasse ;

Jamais chevreuil desesperé N y finit sa vie à la chasse ;

Et jamais le traistre hameçon N’en fit sortir aucun poisson.

Que j’ayme à voir la décadence De ces vieux chasteaux ruinez ,

Contre qui les ans mutinez Ont déployé leur insolence !

Les sorciers y font leur sabat;

Les démons follets s’y retirent ,

Qui d’un malicieux ébat Trompent nos sens et nous martirent;

Là se nichent en mille troux Les couleuvres et les hyboux.

Lorfraye, avec ses cris funèbres,

24 La Solitübe-

Mortels augures des destins ,

Fait rire et dancer les lutins Dans ces lieux remplis de tenebres.

Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D’un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible ,

Qui d’un seul regard de pitié Ne daigna voir son amitié.

Aussi le Ciel , juge équitable ,

Qui maintient les loix en vigueur.

Prononça contre sa rigueur Une sentence épouvantable :

Autour de ces vieux ossemens Son ombre , aux peines condamnée.

Lamente en longs gemissemens Sa malheureuse destinée ,

Ayant , pour croistre son effroy, Tousjours son crime devant soy.

Là se trouvent sur quelques marbres Des devises du temps passé; îcy l’âge a presque effacé Des chiffres taillez sur les arbres ;

Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusques dans la cave ,

Que la limace et le crapaut Souillent de venin et de bave ;

Le lierre y croist au foyer,

A l’ombrage d’un grand noyer.

Là dessous s’estend une voûte Si sombre en un certain endroit ,

Que, quand Phebus y descendait*

Je pense qu’il n'y verroît goutte ;

Le Sommeil aux pesans sourcis.

La Solitude.

Enchanté d’un morne silence ,

Y dort, bienloing de tous soucis, Dans les bras de laNonchalence , Laschement couché sur le dos Dessus des gerbes de pavos.

Au creux de cette grotte fresche , Où l’Amour se pourroit geler,

Echo ne cesse de bnisler Pour son amant froid et revesche.

Je m’y coule sans faire bruit,

Et par la celeste harmonie

D’un doux lut , aux charmes instruit ,

Je flatte sa triste manie ,

Faisant repeter mes accords A la voix qui luy sert de corps,

Tantost , sortant de ces ruines,

Je monte, au haut de ce rocher,

Dont le sommet semble chercher En quel lieu se font les bruines ;

Puis je descends tout à loisir.

Sous une falaise escarpée ,

D’où je regarde avec plaisir L’onde qui l’a presque sappée Jusqu’au siégé de Palemon,

Fait d’esponges et de limon.

■ Que c’est une chose agréable D’estre sur le bord de la mer,

Quand elle vient à se calmer Après quelque orage effroyable ï Et que les chevelus Tritons,

Hauts , sur les vagues secouées , Frapent les airs d’estranges tons Avec leurs trompes enrouées ,

Dont l’éclat rend respectueux Les vents les plus impétueux.

La Solitude.

Tantost l’onde , brouillant l’arène , Murmure et frémit de courroux ,

Se roullant dessus les cailloux Qu’elle apporte et quelle r’entraine.

Tantost, elle estale en ses bords,

Que l’ire de Neptune outrage ,

Des gens noyez , des monstres morts , Des vaisseaux brisez du naufrage ,

Des diamans , de l’ambre gris ,

Et mille autres choses de pris.

Tantost, la plus claire du monde, Elle semble un miroir flottant ,

Et nous représente à l’instant Encore d’autres cieux sous l’onde.

Le soleil s’y fait si bien voir,

Y contemplant son beau visage,

Qu’on est quelque temps à sçavoir Si c’est luy-mesme , ou son image,

Et d’abord il semble à nos yeux Qu’il s’est laissé tomber des cieux.

Bernières, pour qui je me vante De ne rien faire que de beau ,

Reçoy ce fantasque tableau Fait d' une peinture vivante.

ne cherche que les deserts,

Où , resvant tout seul , je m’amuse

A des discours assez diserts De mon genie avec la muse ;

Mais mon plus aymable entretien C’est le ressouvenir du tien.

Tu vois dans cette poésie Pleine de licence et d’ardeur Les beaux rayons de la splendeur Qui m’esclaire la fantaisie :

Tantost chagrin, tantost joyeux, Selon que la fureur m’enflame,

Et que l’objet s’offre à mes yeux, Les propos me naissent en 1 ame, Sans contraindre la liberté Du démon qui m’a transporté.

0 que j’ayrae la solitude !

C’est l’element des bons esprits,

C’est par elle que j’ay compris L’art d’Apollon sans nulle estude.

Jel’ayme pour l’amour de toy, Connoissant que ton humeur l’ayme; Mais, quand je pense bien à moy,

Je la hay pour la raison mesme :

Car elle pourroit me ravir L’heur de te voir et te servir.

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