‹ Œuvres completesChapitre 72 sur 141 · LE MAUVAIS LOGEMENT · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS LOGEMENT

CAPRICE

isté dans un chien de grabat,

Sur un infâme lict de plume,

Entre deux draps teints d’apostume, Où la vermine me combat,

Je passe les plus tristes heures Qui, dans les mortelles demeures,

Puissent affliger les esprits ;

Et la nuit si longue m’y semble,

Que je croy qu’elle ait entrepris D’enjoindre une douzaine ensemble.

Parmy tant d’incommoditez ,

Je conte tous les coups de cloche,

Et, comme un oyson à la broche,

Je me tourne de tous costez.

Une vilaine couverture ,

Relique de la pourriture,

Malgré moy s’offre à me baiser

Mais, si je luy deffens ma bouche,

Je ne sçaurois luy refuser Qu’à mes jambes elle ne touche.

Elle supplante les linceuls ,

Qui se sauvent dans la ruelle ;

Mais, pour fuir cette cruelle,

Les pauvrets n’y vont pas tous seuls :

Un manteau de laine d’Espagne En ce chemin les accompagne ;

Du travail à demy suant,

Et sans prétendre à la victoire,

Dans un pot de chambre puant Il glisse, et va chercher à boire.

Au clair de la lune, qui luit D’une lueur morne et blafarde ,

Mon œil tout effrayé regarde Voltiger mille oyseaux de nuit :

Les chauvesouris, les fresayes ,

Dont les cris sont autant de play es A l’oreille qui les entend ,

Decoupans l’air humide et sombre ,

Percent jusqu’où mon corps s’estend,

Et le muguettent1 comme une ombre.

Un essain de maudits cousins ,

Bruyant d’une fureur extresme ,

Me fait renasquer2 en moy-mesme Contre la saison des raisins.

L’un sur ma main donne en sang- sue ;

i. Mot perdu. Mugueter oumuguetter, c’est faire la cour à... On disoit aussi : muguetter une ville , chercher à la surprendre. Voy. Cotgrave, Furetière. — Abest dans Richelet.

•2. Murmurer, gronder, se plaindre. Voy. Furetière. — Abest dans Richelet.

Le mauvais

L’autre sur ma trogne se rue ,

Me rendant presque tout meseau 1 Je les poursuy, je les attrape ,

Et sans m’epargner le museau Pour les y tuer je me frape.

Cent rats , d’insolence animez,

Se querellent sous une table Où jamais repas délectable N’apparut aux yeux affamez.

Là tantost aux barres ils jouent ;

Là tantost ils s’entre- secouent,

Pipans d’un ton aigre et mutin ,

Et tantost cette fauce race

S’en vient ronger, pour tout festin,

Les entrailles de mapaillace.

Une troupe de farfadets Differens de taille et de forme ,

L’un ridicule , l’autre enorme ,

S’y demene en diables-cadets;

Ma viziere en est fascinée ,

Mon ouye en est subornée ,

Ma cervelle en est hors de soy ;

Bref, ces fabriqueurs d'impostures Estaient tout autour de moy Leurs grimaces et leurs postures.

Les rideaux ne m’empeschent point De voir toutes leurs singeries ;

Ces infernales nigeries

Me font frémir sous l’embonpoint.

J’ay beau, pour en perdre l’image,

Qui me baille un teint de fromage,

1. Couvert de plaies comme un lépreux. — Ce mot trouve plus dans les lexiques postérieurs à Cotgrave.

Logement.

M’efforcer à cligner les yeux :

L’effroy, me taillant des croupières ,

Par un effet malicieux,

Change en bezicles mes paupières.

Maints faux rayons eparpillez En fanfreluches lumineuses ,

Offrent cent chimères hideuses A mes regards en vain sillez 1 .

Ma trop credule fantaisie En est si vivement saisie Qu’elle-mesme se fait horreur;

Et sentant comme elle se ,pame ,

Je me figure en cette erreur Qu’on donne le moine2 3 à mon ame.

Que, si je pense m'endormir Dans les momens de quelque treve ,

Un incube aussi-tostme creve,

Et rêvant je m’entr’oy gémir;

Enfin mes propres cris m’eveillent.

Enfin ces démons s’emerveillent D’estre quasi surpris du jour :

Ils font gille 3 à son arrivée ,

1. Fermés. — Le verbe siller , dont on trouve encore de fréquents exemples au XVIIe siècle, est perdu. Nous avons conservé le composé dessiller.

2. Avoir le moine, expression proverbiale, c’est être trompé. — Donner, bailler le moine, signifie causer le malheur de... to bring ill luck unto (Cotgrave). — Donner le moine , dit Furetière, c’est une malice de page, — qui consiste ( Dict . coin, de Le Roux) à attacher à l’orteil d’une personne endormie une ficelle que l’on tire pour l’éveiller.

3. Faire gille ou Gilles, s’enfuir. Selon Furetière, ce proverbe vient de ce que saint Gilles, prince de Languedoc, s’étoit enfui de peur d’être fait roi.

Le Cantal.

Et la diane 1 du tambour M’avertit que l’aube est levée.

Page 1