‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 51 sur 72 · III. — Lettre à un député à l'Assemblée Nationale · texte numérisé non relu

III. — Lettre à un député à l'Assemblée Nationale

Metz, vendredi 25 mai, l'an 4e de la liberté. . 1 53 à 155

VI. — Assemblée Nationale : séance du samedi 19 mai 1792: décret définitif; séance du dimanche 20 mai 1792 : décret ; séance du mardi 22 mai 1792 155 à 160

Considérations sur Tune des principales causes de nos maux (1)

La reine du monde, c'est l'intrigue; le droit de la force, qui régit l'espèce humaine, n'est autre chose que le droit de la ruse. Des troupeaux robustes et nombreux sont conduits

(1) Laponneraye reproduit cet article (t. I, p. 353 à 378). — L. Gallois en publie de longs extraits (p. 121 à 124). — Il figure également dans l'Histoire parlementaire de Bûchez et Roux (t. XIV, p. 397 à 416). — E. Hàmel étudie « ce terrible et volumineux réquisitoire », dressé par Robespierre contre ses adversaires, contre Brissot et Condorcet qu'il dénonce comme « chef de la faction », et après eux Guadet, Vergniaud, Gensonné. Il examine en détail leur conduite depuis le début de la législature (t. II, p. 266 à 269). — G. Michon, qui cite quelques passages de cet article, fait ressortir que < Robespierre s'attachait aux actes et à la moralité des hommes politiques, qu'il se défiait instinctivement des rhéteurs et des politiciens équivoques dont Brissot était la personnification ; qu'il avait horreur des jouisseurs et de ceux qui font de la politique un métier dont ils vivent largement (p. 120).

Brissot répondit à l'article de Robespierre dans le Patriote français du 6 juin (numéros 1031, 1032).

par un enfant, et les nations sont asservies par des hommes corrompus qui ne sont que des enfants malicieux. Quelle puissance ou quel génie pourrait enchaîner un grand peuple, s'il connaissait sa force, sa dignité, ses droits, et surtout les manœuvres que la tyrannie emploie pour le dépouiller et pour l'opprimer. D'une part, l'ignorance, les préjugés, l'imbécile crédulité; de l'autre, la perfidie, l'ambition, tous les vices et quelques talens ; voilà les élémens éternels dont se composent la servitude et la misère du genre humain.

Notre révolution a-t-elle démenti cette loi commune? Quels étonnans contrastes elle présente aux yeux des observateurs philosophes! Qu'elle étoit sublime par ses principes et par son objet ! Qu'elle est chétive par ses effets actuels, par le caractère des hommes qui l'ont arrêtée, par celui même de la plupart des hommes oui l'avaient préparée! Que la nation française fut grande dons son réveil! Qu'elle fut imprévoyante, foible, crédule dans son repos et dans le choix de ses magistrats nouveaux! Quelles magnifiques promesses faites à l'humanité, et quelles infâmes trahisons envers la patrie ! Quelle superbe morale et quelle profonde perversité! Quelle carrière ouverte au génie et à la vertu ! Et quelle multitude de lâches athlètes et de misérables charlatans!

Français, devez-vous désespérer de vous-mêmes? Non, le nombre des intrigans est infini; leur corruption est extrême: la fureur et la perfidie des tvrans sont sans bornes; mais le peuple est bon, la cause de l'humanité est sainte, et le ciel est juste. De l'excès de nos maux, naîtra le remède. Hâtons-nous en ce moment d'en approfondir la cause.

A quoi tenoient le bonheur et la liberté publique ? à l'une ou à l'autre de ces deux choses.

Si la cour avoit pu remplir les premiers sermens qu'elle fit à la nation; si elle avoit fait exécuter lovalement les lois nouvelles, et secondé les progrès de l'esprit public, la révolution étoit terminée presqu'aussitôt aue commencée par le règne de la paix et de la constitution.

Si la cour, violant ces devoirs sacrés, avoit été sans cesse rappelée aux principes de la constitution par la probité

incorruptible et par la fermeté inexorable de ceux en qui le peuple sembloit avoir mis le plus de confiance, la cause du peuple eût encore facilement triomphé.

La cour n'a voulu ni respecter la souveraineté nationale, ni osé l'attaquer ouvertement. Le desootisme épouvanté, mais non renversé par la révolution, mit à profit cette terrible leçon ; il sentit la nécessité de composer avec l'opinion publique, et vit qu'il ne pouvoit désormais asservir la nation qu'en la trompant. Il consentit à emprunter les formes et le langage de la constitution nouvelle, comme les premiers tyrans de l'empire romain conservèrent les noms des anciennes magistratures et l'ombre de la liberté, pour familiariser la postérité des Caton et des Brutus avec le monstre du despotisme. Il divisa tout, pour dominer tout; il créa des divers partis qui agitent aujourd'hui la France; mais il s'appliqua surtout à chercher des appuis parmi les magistrats et les représentans même du peuple; dès ce moment, tous les ambitieux, tous les intrigans qui ne voient dans une révolution que l'heureuse occasion de monter à la fortune et au pouvoir, deviennent à la fois >ses protecteurs et ses valets ; il leur communique ses trésors et sa puissance; ils l'aident chaque jour à les augmenter ; peut-être même en est-il qui n'accroissent son pouvoir que pour s'en emparer, et osent déjà entrevoir dans l'avenir la possibilité de se substituer à sa place. Tous servent la même cause ; mais non de la même manière, ni par le même motif.

Tandis que les uns défendent ouvertement les maximes de la tvrannie, d'autres semblent tenir le milieu entr'elle et la liberté: une troisième classe colore ses opinions d'une teinte de patriotisme plus prononcée, et se dit la protectrice des droits du peuple: mais elle marche insensiblement par les routes détournées au but commun de tous les ennemis de la constitution ; elle étale de beaux principes, pour arriver à une fausse conséquence : elle abuse de la confiance du peuple pour le tenir endormi, jusqu'à ce au'on ait eu le temps de lui forger de nouvelles chaînes. C'est cette dernière classe oui est le plus doux espoir de l'ambition et le plus ferme soutien du despotisme. Les deux antres partis ne font que de fausses attaques : ce sont ceux-ci qui entrent

dans la citadelle, et qui s'emparent du Palladium. A quels prix les tyrans ne doivent-ils pas acheter leurs services ? Le bien le plus fertile, dans ces temps-là, c'est sans doute une haute réputation de civisme, acquise par l'hypocrisie et mise en valeur par l'intrigue et par l'audace. Lorsque ces hommes concluent avec la cour le traité qui lui livre le bonheur de la nation, et l'espérance de tous les peuples et des siècles futurs, il est stipulé qu'ils garderont, le plus long-tems possible, le masque de patriotisme qu'ils lui vendent; qu'ils déclameront quelquefois contre elle, pour mieux la servir; qu'ils livreront des combats très animés à ses champions déclarés sur des points d'une médiocre importance, pour pouvoir s'accorder imounément avec eux dans les occasions décisives. Ce sont ceux-là qui veulent diviser les assemblées représentatives en côté droit et en côté gauche, et qui insiste éternellement sur cette distinction dans leurs discours et dans leurs écrits, afin que le public égaré juge de leur patriotisme et de la sagesse de leurs opérations, non par les principes de la justice et du bien public, mais par la place où siègent ceux qui les proposent ou qui les adoptent. Méthode commode pour les perfides déserteurs de la cause publique, qui abandonnent le peuple, sans abandonner les bancs où ils avoient d'abord paru le défendre! Ce sont ceux-là qui abusent de leur ascendant sur les patriotes peu éclairés, pour les entraîner à de fausses mesures; oui sèment partout la terreur et la prévention, pour les déterminer à immoler, à chaque instant, les principes aux circonstances et la liberté à la politique; ce sont ceux-là qui, dans les comités secrets et dans leurs conversations particulières, répandent sans cesse la division, la défiance, l'imposture, qui insinuent avec art le poison de leurs opinions insidieuses, pour assurer d'avance le succès des funestes résolutions qu'ils proposent dans la tribune. Ce sont ceux-là qui, s'éloigmant chaque jour davantage des principes de la liberté qu'ils avoient professés, cherchent à les effacer de l'esprit des hommes, qui voudroient faire oublier la déclaration des droits et obscurcir cette éclatante lumière qui doit guider tous les pas des législateurs. Ce sont ceux-là à qui est principalement confié l'infernal emploi de calomnier ceux des représentans du

TROISIÈME NUMÉRO 8l

peuple que l'or n'a pu corrompre, que l'ambition n'a pu égarer; parce que l'éclat du véritable patriotisme est le flambeau qui éclaire leur turpitude et trahit leur corruption. Ce sont eux qui épuisent toutes les ressources de l'intrigue, pour diviser les patriotes, pour tromper l'opinion, pour altérer l'esprit public, et le préparer insensiblement à l'exécution de leurs coupables projets. Ce sont ceux-là qui veulent allier la bienveillance du peuple avec les faveurs du pouvoir exécutif, la gloire avec l'infamie, les jouissances du vice avec les plaisirs de la vertu. De toutes les espèces d'ennemis conjurés contre la liberté, ce sont sans doute les plus dangereux et les plus méprisables. Le peuple le sent si bien, que, lorsqu'après avoir été long--tems leur victime, il a enfin reconnu leur perfidie, il estime presqu'auprès d'eux les champions les plus audacieux du despotisme et de l'aristocratie. Tant il est naturel aux hommes de pardonner plutôt à un ennemi déclaré qu'à un traître.

Ce ne sont point les Cazalès et les Maury qui, dans l'Assemblée constituante, ont porté des coups mortels à la liberté; ils contribuèrent même quelquefois à son triomphe. Elle ne fut véritablement en danger, qu'au moment où presque tous les orateurs qui l'avoient défendue longtems contre ces derniers, se réunirent pour la sacrifier au despotisme et à l'ambition, au moment où deux factions rivales se confondirent pour conspirer contre elle. C'est cette coupable défection qui nous fit parrourir, en rétrogradant, l'espace immense qui se trouve entre le mois de juillet 1789 et les derniers tems de l'Assemblée constituante.

Quelques soins qu'ils aient pris de mutiler notre constitution, ils ne nous auroient point laissé les grandes ressources qu'elle offre encore à la liberté, s'ils avoient pu alors en renverser toutes les bases et en dénaturer absolument le caractère, s'ils n'avoient senti aue, dans ce moment, l'opinion publique n'auroit pu souffrir plus d'attentats contre les droits du peuple. Pour mettra la dernière main à ce système, il falloit que le tems eût mûri les conspirations et développé les germes de troubles, de discorde et de tyrannie que l'on avoit jettes de toutes parts. Il n'y avoit aucune raison, pour que la cour et les factions qui déjà avoient acquis une grande force, ne cherchassent point à

continuer, dans la nouvelle législature, les trames qu'elles avoient commencées dans l'Assemblée constituante; pour que les mêmes passions et les mêmes intérêts ne produisent pas, dans son sein et autour d'elle, à peu près les mêmes intrigues qui avoient agité la première.

Il est donc nécessaire de présenter à l'Assemblée nationale actuelle le fruit de l'expérience de ses devanciers, pour prémunir la majorité incorrompue contre les mêmes erreurs, et lui épargner les mêmes regrets. Déjà s'est élevée, dans son sein, une faction trop semblable à celle dont j'ai déjà parlé, qui marche sur ses traces, après l'avoir combattue, beaucoup plus dangereuse dans la crise redoutable où nous sommes. Ce ne sont point ceux qui ne se cachent pas, qu'il s'agit de démasquer ; ce sont ceux qui sont encore à demi-cachés sous le voile du patriotisme, et qui, avant qu'il tombe de lui-même, auroient le temps de perdre la liberté, si elle pouvoit périr, et nous forceraient du moins à la payer au prix des plus horribles calamités et du plus pur sang des Français Ceux qui sont connus, ne sont plus à craindre, il n'appartient qu'aux lâches et aux extra vagans de battre des cadavres, et de combattre des fantômes ; les ennemis qui vivent et qui portent le poignard dans notre sein; voilà ceux dont il faut nous défendre.

Il est dur, sans doute, de paroître attaquer des individus dont on n'auroit jamais voulu s'occuper un moment, s'il étoit possible de séparer leurs personnes des événemens qui intéressent le salut public. Ceux que j'ai ici en vue semblent s'être attachés à aggraver pour moi cette sorte d'inconvénient, en présentant, comme des personnalités gratuites, toutes les réclamations dont leurs actes publics sont les seuls objets, et en cherchant à flétrir jusqu'au mot de dénonciation. Mais, comment dévoiler les factions, sans nommer Claudius, ou Pison, ou César? Comment combattre les Triumpirs (sic), sans attaquer Octave, ou Antoine ou Lépide ?

Une autre raison qui me rend plus désagréable encore une tâche pénible en elle-même, c'est que, diffamé déjà moimême d'une manière aussi atroce qu'indécente par les mêmes hommes dont je vais parler, on pourroit attribuer

à un sentiment personnel, ou même au désir naturel de punir la calomnie, une démarche que m'inspire l'amour de la patrie et de la liberté: mais deux circonstances me rassurent contre ce soupçon; la première, c'est qu'ils ne se sont permis contre moi cette diffamation, qu'au moment où j'avois déjà commencé à combattre leur système, et dans l'intention d'affoiblir le poids de mes raisons; la seconde, c'est l'intérêt évident du salut public qui me défend de me taire, et la nature même des témoins qui attesteront tout ce que je vais dire. Ces témoins seront les hommes même que j'accuuserai ; mes preuves seront leurs propres œuvres. Quel fonctionnaire public, quel mandataire du peuple pourroit se plaindre de ce qu'on l'oppose à luimême, et de ce qu'on le juge par ses actions ? Sont-elles bonnes ? Elles l'honorent ; sont-elles mauvaises ? les publier est le devoir de tout citoyen; c'est la seule sauve-garde de la liberté. Quels despotes seroient ceux qui, dépositaires des grands intérêts de la nation, ne devant aucun compte de leur conduite politique aux tribunaux de la loi, prétendroient encore au privilège de se soustraire au tribunal de l'opinion publique?

Les chefs les plus connus de la faction dont je vais parler, sont MM. Brissot et Condorcet. Après ces noms, on cite les noms de plusieurs députés de Bordeaux, tels que ceux de MM. Guadet, Vergniaux, Gensonnet... Je vais tracer l'histoire fidèle de leur conduite publique. Je ne chercherai point à approfondir leurs intentions. J'examinerai les faits. Je prétends que de cet examen il résultera trois vérités dont la connoissance importe plus que jamais au salut public.

La première, que, comme membres du corps législatif, ils ont violé les droits de la nation, et travailler puissamment à mettre la liberté en péril ; la seconde, qu'ils ont employé des manœuvres pernicieuses, pour dépraver l'esprit public, et le faire dévier vers les principes du despotisme et de l'aristocratie ; la troisième, qu'ils ont mis tout en œuvre pour corrompre les sociétés patriotiques, et faire de ces canaux nécessaires de l'instruction publique, des instrumens d'intrigue et de faction.

Je les examine d'abord au sein de l'Assemblée nationale; et je commence cette discussion impartiale par les choses même que l'on peut louer en eux.

Je leurs rends grâce, au nom de l'humanité, d'avoir défendu les droits des hommes libres de couleur de nos colonies (2). Loin d'imiter l'injustice de ceux qui leur ont cherché des torts jusque dans cette action louable en ellemême, je me croirois coupable d'ingratitude, si je refusois cet hommage à ceux qui ont fait triompher la cause que j'avois plusieurs fois plaidée dans la même tribune. Peu m'importent les motifs, quand les faits sont utiles au bien général. Sans examiner s'il est vrai que les uns défendent, même la cause de l'humanité, comme des hommes d'affaire, et les autres comme des défenseurs officieux, je me borne à rechercher si les malheurs d'Europe vous ont aussi vivement occupés, que les infortunes américaines et si peuple français a trouvé en vous le même zèle que celui de St.- Domingue. Non, il faut en convenir, je vous vois violer, à chaque instant, les principes sacrés que vous aviez vousmêmes réclamés.

Vous avez abandonné les gardes françaises, les premiers défenseurs et les premiers martyrs de la liberté, persécutés avec tant d'acharnement, par un général, votre ami (3); vous avez fermé l'oreille au vœu de la capitale qui, pour sa propre sûreté désiroit de les conserver dans son sein.

Vous avez abandonné cette multitude de soldats patriotes arbitrairement congédiés, dépouillés, vexés par l'aristocratie militaire. Vous avez repoussé constamment le projet d'en former des légions qui devaient être les plus fermes appuis de la liberté; vous avez été sourds aux cris de leur douleur, aux vœux de leur civisme et à la voix impérieuse du salut public.

Vous avez abandonné la cause de la liberté avignonaise, en souffrant qu'elle fut opprimée depuis le commencement de votre législature, par des commissaires civils conspirateurs. Vous n'avez rien fait, pour vous opposer à la révote) Allusion à la campagne de Brissot en faveur des hommes de couleur.

(3) Allusion au licenciement des gardes françaises prononcé, en février 1792, par le ministre de la guerre Narbonne, à la demande de la Cour et de La Fayette. Robespierre avait pris leur défense aux Jacobins le 10 février.

cation du décret qui comprenoit ses premiers défenseurs dans une amnistie qui a couvert tous les attentats de ses ennemis (4). Vous saviez particulièrement que les actes de violence, reprochés aux prisonniers, n'étoient que les funestes représailles des lâches assassinats, commis par les défenseurs de l'aristocratie et du despotisme papal, dans la personne des auteurs de la révolution, de leurs frères, de leurs parens, de leurs amis : vous connoissiez les manœuvres employées pour les présenter aux yeux de la France entière, comme des brigands; vous saviez qu'un ministre, dénoncé par vous-mêmes, les avoit livrés à une commission tyrannique, dont les jugemens arbitraires, n'étoient que des listes de proscription contre tous les bons citoyens. Vous ne pouviez ignorer enfin, que tous les événemens arrivés dans le Comtat et à Avignon ne pouvoient être soumis au jugement des tribunaux français, puisqu'ils avoient eu lieu dans un temps où la nation ne les avoit point encore réunis à elle, et où les habitans de cette contrée, jouissoient de tous les droits d'un peuple indépendant; vous saviez qu'ils ne pouvoient être imputés qu'à la perfidie des commissaires qui avoient fomenté leurs divisions, au gouvernement français, à tous ceux qui avoient retardé l'époque de la réunion qu'ils demandoient depuis trois ans. Vous pouviez facilement éclairer l'Assemblée nationale sur ces faits. Vous ne l'avez point voulu; et cependant vous avez fait grâce aux commissaires coupables, dont l'un étoit votre collègue (5), à tous les ennemis de la révolution, souillés du sang des patriotes; vous n'avez excepté que ceux-ci de votre barbare indulgence. C'est-à-dire, que vous avez sacrifié, autant qu'il étoit en vous, dans un pays qui fait maintenant partie de la France, l'humanité, la justice et le patrio-

(4) Allusion aux massacres d'Avignon, après le meurtre de Lescuyer, et au décret d'amnistie du 19 mars « pour tous les crimes et délits commis dans le Comtat et dans la ville d'Avignon jusqu'à l'époque du 8 novembre 1791 ».

(5) Domergue de Beauregard, ancien officier, député de la Lozère à l'Assemblée législative, avait été envoyé par la Cour en qualité de Commissaire du roi à Avignon avec le futur ministre de l'Intérieur, Champion, de Villeneuve pour enquêter sur le meurtre de Lescuyer par les contre-révolutionnaires, sur les troubles qui avaient suivi cet attentat en octobre 1791 (massacre de la Glacière). Ils s'étaient montrés très ardents tous deux contre les patriotes.

tisme, à la vengeance et à l'ambition de la cour et de l'aristocratie.

Vous avez abandonné les Marseillois, les sauveurs du midi, les plus fermes colonnes de la révolution. Car c'était les abandonner que de ne pas les défendre; lorsqu'ils étoient en guerre avec l'aristocratie, qui avoit levé l'étendard de la rébellion dans ces contrées. Que dis-je ! Vous les avez combattus de tout votre pouvoir. N'étoit-ce pas les combattre, que de se déclarer les protecteurs du ministre Narbonne, qui osa les traiter en rebelles, et déclarer à l'Assemblée nationale, qu'il avoit envoyé des troupes pour les châtier ? M. Brissot ne leur f aisoit-il pas une espèce de guerre ? Lorsque, dans un tems où toute la France connoissoit les complots des aristocrates de la ville d'Arles et des provinces méridionales (6), il aft'ectoit dans le journal dont il est l'auteur de douter encore de ces faits; il gardoit la neutralité entre les Arlésiens et les Marseillois, au moment où ceux-ci étoient en bute aux calomnies des ennemis les plus déclarés de la révolution ? N'étoit-ce pas les combattre que de chercher à excuser la conduite des commissaires envoyés à Aix, de présenter les crimes dont ils s'étoient rendus capables, comme des actes de sévérité? N'étoit-ce pas trahir leur cause, qui n'étoit que la cause publique, de ne point repousser les calomnies prodiguées au sein de l'Assemblée nationale contre les commissaires de Marseille (MM. Rebecqui et Bertin), envoyés à Avignon, traités comme des coupables, pour avoir défendu, dans cette

(6) Un foyer de contre-révolution s'étant formé à Arles, les Marseillais conduits par Rebecqui et Barbaroux s'étaient portés, au nombre de 4.000 hommes avec 50 canons, vers cette ville qu'ils avaient occupée, sans éprouver la moindre résistance, les insurgés ayant fui avant leur arrivée. Barbaroux s'était rendu à l'Assemblée législative pour justifier la conduite de ses compatriotes qui avaient été dénoncés, par Narbonne comme factieux. L'Assemblée avait approuvé Rebecqui, qui, depuis, avait été chargé, avec un autre délégué de Marseille, Bertin, et deux commissaires de la Drôme, de se joindre aux envoyés du roi, pour calmer l'effervescence qui ne cessait d'agiter le Comtat- Venaissin.

Robespierre, en cette occasion, soutient les démarches des deux commissaires marseillais.

Barbaroux qui, dans ses Mémoires, s'est montré si sévère et injuste pour Robespierre, écrivait, vers cette époque, le 27 avril 1792, que tout le monde rendait « justice à la vertu, au civisme de l'inestimable Robespierre >. Plus tard, il se rallia à la Gironde. (Mémoires de Barbaroux, édition Alfred Chabaud, pp. 118-119).

contrée la constitution et les droits du peuple avec le zèle le plus magnanime (7)? Que dis-je? Vous avez hautement applaudi à leur disgrâce. Témoin, entr'autres, le principal écrivain de votre parti, M. Condorcet. Qui ne seroit révolté de le voir (8), dans le récit de la séance du 10 mai, reproduire avec complaisance toutes les impostures atroces des ennemis de notre liberté, contre les patriotes d'Avignon, et parler exactement sur les affaires de cette contrée comme les Maury, les Cazalès et les Clermont-Tonnerre, dans l'Assemblée constituante.

Vous avez encore persécuté le patriotisme à Strasbourg, lorsque vous défendiez, dans le Patriote Français, la faction de Diétrich et de Victor Broglie contre la société des Amis de la Constitution de cette ville (9) ; lorsque vous insé-

(y) Ceci regarde particulièrement M. Brissot. Il faut lire à cet égard le Patriote Français et les écrits de M. Antonelle, sur la conduite du sieur Debourges, où la morale politique plus relâchée de M. Brissot est victorieusement réfutée. (Note de Robespierre).

Dans le passage ci-dessus Robespierre fait encore allusion aux opérations de Rebecqui et de Bertin. Après avoir rempli leur mission à Arles, les commissaires de Marseille.Rebecqui et Bertin s'étaient rendus à Avignon pour organiser les autorités. Ils entrèrent dans la ville papale, le 27 avril 1792, et favorisèrent le parti avancé. Ils avaient été dénoncés à l'Assemblée législative et Rebecqui avait été mandé, à la barre, le 10 mai. Il devait comparaître le 8 juin et se disculper.

Rebecqui fut élu député à la Convention par le département des Bouchesdu-Rhône; il prendra parti pour la Gironde contre Robespierre qui, cependant, l'avait énergiquement défendu lors des attaques dont, en mai 1792, il avait été l'objet.

Quant à Arles, l'ancien maire, Antonelle, député des Bouches-du-Rhône à l'Assemblée législative, il avait annoncé, à la séance du 13 mars 1792, qu'il fournirait, le samedi suivant 17, un long rapport sur les troubles de cette ville : des commissaires du roi, dont le constituant Debourges, Gay et Lafosse, avaient enquêté, en avril 1791, sur ces événements. (Rapport inséré dans le Moniteur du 14 mai 1791)- Antonelle, en un long réquisitoire (que ne reproduit pas le Moniteur) attaque les opérations de ces commissaires; il les accuse d'avoir diffamé les patriotes et c de s'être livré à une apothéose scélérate des contre-révolutionnaires ». Il met en cause Brissot et les Girondins, ce qui explique le silence du Moniteur sur son travail, dont parle Robespierre. On sait qu' Antonelle était un familier de Robespierre.

(8) Chronique du 11 mai (note de Robespierre).

(9) De regrettables scissions amenées par les intrigues contre-révolutionnaires avaient divisé la Société des Amis de la Constitution de Strasbourg. On en rendait responsable le maire Diétrich et le prince Victor-Claude de Broglie, ancien député aux Etats-Généraux, qui venait d'être envoyé sur le Rhin en qualité de maréchal de camp. Tous deux émigrèrent après le 10 août. Mais rentrés en France, ils périrent sur l'échafaud. Robespierre avait parlé de ces dissentiments le 22 février 1792 aux Jacobins.

riez, dans ce pamphlet périodique, toutes les diatribles de la coalition qui s'étoit séparée d'elle, contre les meilleurs citoyens ; lorsque, dans la société de Paris, vos amie et vos émissaires s'erforçoient inutilement de la déterminer à favoriser le parti qui depuis, dans cette ville, a persécuté la liberté de la presse, dans la personne d'un patriote éclairé et d'un écrivain estimable (M. Lavaux) (10), en lui suscitant un procès criminel où l'innocence et la vérité ont triomphé de tous les efforts de la tyrannie. Le patriotisme pur et courageux n'est pas celui qui convient à vos projets; et il est toujours sûr de trouver en vous des adversaires implacables. Votre plan paroît être de l'opprimer partout, et d'éteindre le vrai sentiment de la liberté.

Vous connoissez cet art des tyrans de provoquer un peuple toujours juste et bon à des mouvemens irréguliers, dont le motif est légitime, et qui lui paroissent ou innocens, ou louables, pour l'immoler ensuite et l'avilir au nom des lois. Vous a-t-il manqué des occasions de vous opposer à ce sistème funeste; soit lorsque l'on vouloit profiter d'un rassemblement occasionné par des accaparemens de grains, pour vouer une contrée au despotisme persécuteur des tribunaux contre-révolutionnaires, soit lorsque la défense légitime des patriotes contre les insultes de l'aristocratie révoltés devenoit le prétexte de provoquer la violence militaire contre les meilleurs citoyens ? Non. Cependant quand

(10) Jean- Charles Thiébault de La veaux, né à Troyes, le i; novembre 1749, était un littérateur et un lexicographe distingué, dont les travaux sont remarquables : au début de la Révolution, il était rédacteur du Courrier de Strasbourg; il fut inquiété, mis en état d'arrestation et même condamne par les contre-révolutionnaires de cette ville. (Discours de Philibert Simond aux Jacobins du 29 avril 1792. Biblio. Nat. Lb 40/2.266. — Aulard, ibid., t. 111, p. 542). Bientôt il fut mis en liberté et amnistié; il vint habiter Paris et se présenta à la séance des Amis de la Constitution du 21 mai 1792. Très lié avec Robespierre, il collabora au Défenseur de la Constitution; il devint le rédacteur du Premier journal de la Convention Nationale ou le Point du jour, paru du 21 septembre 1792 au 30 juin 1793, continué à cette époque, par le Journal de la Montagne, organe officiel des Jacobins, dont Laveaux lut le directeur jusqu'au 18 brumaire an II (Aulard, ibid., t. I pp. CXX et suivantes. — Tourneux, ibid., t. II noa 10.823 et 10.890). Attaqué par Hébert, il se retira du journal; mais il resta toujours fidèle à Robespierre et fut inquiété comme tel, après thermidor; cependant la réaction l'épargna, et désormais il se livra à ses travaux littéraires, collabora au Dictionnaire de l'Académie, publia de nombreux autres dictionnaires et œuvres de toute nature qui lui valurent une certaine célébrité. Il mourut en 1827.

vous est-il arrivé d'éclairer la bonne foi des honnêtes gens trompés sur ces trames perfides? Quand avez- vous élevé la voix contre quelques-unes de ces mesures précipitées, qui plongent dans le deuil une multitude de familles innocentes, qui répandent la consternation parmi des citoyens que la plus simple instruction auroit pu diriger, et qui font triompher la cause des ennemis de la liberté ? Jamais. Citezmoi un seul patriote persécuté, que vous ayiez secouru ? un seul innocent opprimé, que vous ayiez sauvé? Cependant voilà le véritable caractère du patriotisme. Le bien public, le bonheur de tous, voilà son unique objet: l'amour de la justice et de l'égalité, voilà sa passion. Quiconque ne la sent pas, quiconque est alternativement froid ou ardent, juste ou injuste, sensible ou barbare, quiconque a pu laisser crier en vain le sang innocent, n'est qu'un intrigant hypocrite, un vil ambitieux, qui spécule sur les révolutions, comme un empirique sur les maladies humaines, ou comme un brigand sur les incendies.

Passons en revue vos autres exploits, et voyons d'abord ceux qui vous ont donné un air de civisme.

Vous avez accusé Lessart, et Lessart est parti pour Orléans ; cet acte isolé est digne d'éloges ; car Lessart étoit un ennemi du peuple. Vous avez ensuite accusé Duport; mais lassé du premier effort, vous l'avez abandonné pendant plus d'un mois: on dit que vous allez le reprendre, parce que vous sentez le besoin de vous repopulariser: déjà vous avez réaccusé Bertrand et dénoncé Montmorin. Je ne veux point atténuer votre mérite ; mais c'est l'ensemble de votre conduite et le résultat de votre svstème qu'il s'agit d'apprécier; et lorsque je voudrais vous donner ici des louanges sans restriction, il est bien fâcheux que je sois forcé à ne voir dans vos dénonciations même contre certains coupables, que votre indulgence pour le crime, et peut-être votre connivence avec des chefs de factions.

Lessart, Duport, Montmorin et Bertrand sont précisément la même chose. Votre dénonciation du comité autrichien, annoncé avec tant de fracas, n'a fait qu'ajouter le nom de Montmorin à vos dénonciations antérieures contre les trois premiers de ces ex-ministres Cil).

(11) Le 10 mars, Brissot avait prononcé, à la tribune de l'Assemblée législative, contre le ministre des Affaires étrangères, De Lessart, un violent

On a été étrangement étonné de voir cette grande accusation se borner à deux ex-ministres déjà jugés depuis long-temps par l'opinion publique: on a admiré cette adresse avec laquelle vous lui disiez à peine la moitié de ce qu'elle savoit déjà. On a vu, avec un extrême intérêt, que vous nommiez deux complices, sans découvrir le complot, et sans toucher les principaux coupables; on a été frappé de ce silence circonspect sur des personnages plus importans aux yeux de la servitude et peut-^tre aux vôtres même, que le seul mot de comité autrichien orésentoit d'abord à tous tes esprits. Les citoyens les plus défians et peut-être simplement les plus clairvoyans ont tu apercevoir que vous ne vous saisissiez de cette dénonciation, que pour ôter aux députés patriotes le pouvoir de présenter la vérité toute entière. Ils ont remarciué que vous en écartiez les noms de certains intrigans plus adroits, que vous aviez vous-mêmes désignés dans vos écrits, comme membres de ce même comité, et surtout celui d'un chef de parti redoutable, à qui vous êtes restés constamment attachés, au milieu de toutes les oscillations apparentes de votre conduite politique (12). Enfin on a vu que vous ne paroissiez attaquer une faction dévoilée depuis long-tems, que pour empêcher les regards du public d'en apercevoir une autre moins généralement connue, et par la même plus dangereuse à la liberté. Eh ! quel service plus signalé de faux amis de la constitution pourraient-ils rendre à ses ennemis, que d'amuser le peuple fatigué par la dénonciation éclatante et illusoire d'un ou plusieurs ministres, pour leur laisser les moyens d'atteindre le moment où la conspiration doit écla-

réquisitoire qu'appuyèrent Guadet et Vergniaud; un décret d'accusation avait été rendu contre lui ; le 23 mai, Gensonné et Brissot avaient dénoncé l'existence d'un Comité autrichien à la Cour et avaient fait décréter l'examen de la conduite des anciens ministres Montmorin qui fut arrêté, Duport et Bertrand de Molleville.

Montmorin et De Lessart périrent dans les massacres de septembre 1792, le premier à Paris, le second à Versailles. L'ancien ministre de la justice Duport-Dutertre avait été élu, le 27 avril, accusateur public près le tribunal criminel de la Seine en remplacement de Robespierre qui avait démissionné dans les circonstances que nous avons rappelées. (Voir ci-dessus, introduction, p. XIID.

(12) Robespierre fait, sans doute, allusion, à Mallet du Pan, aux anciens ministres Le Tonnelier de Breteuil qui avait été, en 178Q, le centre de la résistance absolutiste que soutenait la reine, et surtout Narbonne que les Girondins avaient toujours défendu.

ter? Quel stratagème plus heureux, une faction différente de la première, ou confondue avec elle, pourroit-elle imaginer, pour parvenir au but de ses projets ambitieux? Qu'avez-vous fait après tout, pour prévenir tous les complots dont nous sommes environnés? Qu'avez-vous fait, pour nous garantir de l'éruption du volcan qui fume, et qui mugit sur nos têtes ? Vous aviez envoyez à Orléans un ministre qui, après deux mois n'est pas encore jugé; vous rajeunissez deux vieilles dénonciations contre deux de ses amis ; et les mesures ont été tellement prises, que c'est encore pour nous un problème, si Montmorin est parti pour l'Angleterre, ou s'il est à Paris; que déjà il écrit à l'Assemblée nationale, avec une assurance qui insulte à la nation. C'est ainsi que vous savez pourvoir au salut de la patrie et de la liberté, eh ! quelles autres précautions nos ennemis auroient-ils donc pu adopter?

En général, toute guerre déclarée au ministère est une preuve de civisme essentiellement équivoque ; elle peut être dirigée ou par le zèle désintéressé ou par l'esprit d'intrigue. Nous avons vu, dans l'Assemblée constituante, des prétendus patriotes, plus séduisans que vous ne le fûtes jamais, aujourd'hui démasqués, livrer une attaque générale aux ministres, excepté au plus dangereux de tous, précisément à ce même Montmorin auquel ils expédoient libéralement le plus brillant certificat de patriotisme; ils vouloient les remplacer, et les remplacèrent, en effet, par leurs créatures, dont ils vantoient singulièrement les vertus civiques, telles que M. Duportail, par exemple (13). Vous avez chassé quelques ministres, mais vous les avez remplacés par vos amis; vous avez confié à l'un le trésor public, à l'autre le département de l'intérieur; à un troisième celui de la justice (14). Il faut convenir que votre patriotisme n'est pas du moins resté sans consolation.

(13) La Fayette, soutenu par le parti des Lameth et des Barnave, avait fait nommer son ancien surbordonné, le maréchal de camp Duportail, ministre de la guerre en 1790.

(14) Dumouriez avait pris le ministère des Affaires étrangères le 15 mars ; le 24 du même mois, les Girondins faisaient désigner Roland pour l'Intérieur, Clavière pour les Finances; le 14 avril le procureur général syndic du département de la Gironde, l'avocat Duranthon était ministre de la Justice et le 9 mai Servan était ministre de la Guerre; tous grâce à Brissot et à ses amis.

Vous avez beaucoup vanté ces choix, et sans doute vous aviez vos raisons. Mon intention n'est pas de décrier ces choix en eux-mêmes; j'ai déjà déclaré que j'aimois ces ministres- là tout autant que beaucoun d'autres, quoique celui de la justice ait déjà excité les nlaintes de tous les amis de la liberté, et encouru une disgrâce pareille à celle de son devancier, en signant un acte contraire aux premiers principes de la constitution (15): quoique le ministre de l'intérieur ait commencé son ministère par un acte apologétique du veto lancé contre le premier décret sur les prêtres; quoiqu'il ait déjà été dénoncé nar la municipalité et par la commune de Marseille, pour avoir favorisé, sans doute sans le vouloir, les aristocrates des départemens méridionaux (16); quoique sa maison «oit le rendez-vous des intrigans qui s'assemblent régulièrement, pour arranger les intérêts de la nouvelle faction et le système de calomnie, dirigée contre les patriotes qui les méprisent toutes; enfin, quoique les titres du ministre des contributions à la confiance publique ne soient pas supérieurs à ceux de Necker, son ami, son compatriote et son modèle (17). Mais il n'en est pas moins vrai que cette ostentation ridicule avec laquelle M. Brissot dispose publiauement de tous les emplois, en faveur de ses créatures, est un scandale aux yeux de tous les honnêtes gens. Ils savent que tout représentant du peuple doit respecter l'esprit de la loi constitutionnelle, qui lui défend d'aspirer aux faveurs du pouvoir exécutif. N'est-ce pas la violer que de rechercher pour ses amis ce qu'elle ne lui permet pas d'accepter pour lui-même,

(15) C'est le ministre de la justice Duranthon qui avait, à la demande du roi lui-même, provoqué des poursuites contre Carra et l'arrestation ordonnée par le juge de paix Larivière, des députés Chabot. Merlin et Basire. Il avait contre-signe l'ordre royal à se sujet : séance du 20 mai (Moniteur du 22). Voir ci-dessus le n° 2, pages 61 à 65.

(16) La lettre de Roland, écrite le 5 avril 1792 en tant que ministre de la justice par intérim, aux magistrats des tribunaux, contenait, en effet, une approbation du veto opposé par le roi au décret du 29 novembre 1791 sur les prêtres réfractaires. Cette lettre est reproduite par le Moniteur du 16 avril..

A la suite de son rapport du 22 avril sur- les troubles d'Avignon et d'Arles, Roland avant critiqué la conduite des Marseillais à cette occasion, ceux-ci s'étaient plaints et avaient déi.oncé l'appui aue le ministre de l'Intérieur apportait ainsi aux contre-révolutionnaires du Midi (Moniteur du 14 mai).

(17Ï Clavière. banquier à Genève, son pays natal, avant la Révolution, avait été le collaborateur et l'ami de Necker.

et de franchir ainsi la barrière sacrée que son ambition ne peut briser ? Tout est perdu dès le moment où nos représentai, oubliant que leur devoir est de surveiller avec sévérité les démarches du pouvoir exécutif, s'identifieront avec lui, et ne s'occuperont plus qu'à exercer eux-mêmes son autorité, sous le nom des ministres qu'ils auront faits. La nation peut se reposer sur l'austérité des principes et sur la pureté des moeurs de ses représentans ; mais elle ne peut mettre sa confiance dans leurs talens pour l'intrigue. Quel garant pourroient-ils alors lui offrir de leur intégrité? Quel mérite y a-t-il à résister aux charmes de la liste civile royale, lorsqu'on tient entre ses mains celle de la nation; lorsqu'on a pris possession du ministère des contributions par les mains de ses intimes amis, dans un tems surtout où notre système financier est si proprice à l'agiotage et à la cupidité ? Ce n'est pas que l'on ne puisse habiter sur les rives du Pactole sans être jamais tenté d'y puiser; mais il faut que les représentans de la nation soient inaccessibles même aux soupçons, pour le moins autant que la femme de César.

Et d'ailleurs, qui ne voit pas que cette puissance de disposer du ministère suppose des ressources absolument étrangères aux principes qui doivent les diriger? Qui ne sent que la vertu sévère ne peut avoir cette influence qu'à la cour; que même l'ancien ami et l'associé de Morande (18), que le secrétaire de l'académie des sciences (19), que quelques avocats, arrivés de Bordeaux à la législature (20), n'auroient pas eu ce crédit, s'ils n'avoient été euxmêmes protégés par des personnages puissans, dans ce séjour de l'intrigue et de l'aristocratie ; et lorsqu'en suivant le fil de cette trame, on arrive à un triumvirat féminin (21),

(18) Le folliculaire Théveneau de Morande qui, sous la royauté, n'avait jamais vécu que de scandales habilement exploités, avait connu Brissot à Londres où tous deux étaient réfugiés avant 1789. Cette relation pesa lourdement sur le chef politique de la Gironde. — Théveneau de Morande avait fondé, en juin 1791, l'Argus patriote. Suspect de relations avec la Cour, il avait été arrêté en 1792. Il mourut à Arnay-leDuc, son pays natal, en 1805.

(19) Allusion à Condorcet qui, depuis 1777, était secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences.

(20) Allusion à Vergniaud, Gensonné et Guadet.

(21) Mme Roland, Mme Robert (MUe de Kéralio) et sans doute Mme Condorcet.

à M. Narbonne qui, frappé alors d'une apparente disgrâce, n'en nommoit pas moins les ministres; à M. La Fayette, arrivé dans ce tems de l'armée à Paris, et qui assista à des rendez-vous secrets avec les députés de la Gironde (22), à quelles vastes conjectures ne peut-on pas se livrer? L'imagination se perd dans ce dédale d'intrigues, et quand il seroit bien prouvé que vos dénonciations même ne sont point un jeu concerté avec les ennemis de la révolution, il seroit toujours impossible de les attribuer à l'amour du bien public ?

J'admire Caton tonnant contre les factieux de Rome; mais Caton, à qui vous vous comparez, n'étoit point l'instrument d'une cabale, il ne combattoit pas César pour servir Clodius, et son parti c'étoit celui de la patrie.

Vous avez fait l'effort unique de dénoncer un ministre; mais dans le même moment vous avez dérobé à la justice des lois un ministre non moins coupable. La France entière accusoit Narbonne d'avoir trahi la cause publique, en laissant une grande partie de nos défenseurs sans armes, et de nos frontières sans défense; ce crime est prouvé même par la conduite et par le témoignage du ministre actuel, dont les premiers actes semblent contraster heureusement avec la conduite de votre ex-ministre et de vos créatures (23); il s'est accusé lui-même en accusant Marseille (25); il a usurpé le pouvoir du corps législatif, en donnant de son autorité privée à l'armée un règlement perfide et tyrannique, qui a excité ses réclamations, également fait pour l'avilir, pour la révolter et pour la soumettre à la volonté arbitraire des patriciens; il a refusé constamment de remplacer les officiers transfuges ; il a confié les postes

(22) A cette époque, en effet, La Fayette auquel la Cour avait, par violation de la Constitution, confié le commandement d'une armée, était accouru à Paris. Sa présence fut signalée par Brissot dans le n° 964 du Patriote français (avril 1792).

(23) C'est du moins le jugement que les vrais patriotes semblent avoir porté sur la dernière démarche de M. Servan à l'Assemblée nationale; c'est lui peut-être qui a donné aux esprits l'impulsion énergique, qui a suspendu les complots de nos ennemis. Nous sentons néanmoins combien il est dangereux de précipiter son opinion sur le caractère d'un ministre et des hommes en général, dans les circonstances où nous sommes. Aussi, si les actes postérieurs de Servan la démentent, nous nous ferons un devoir de la rétracter. (Note de Robespierre).

(24) Voir ci-dessus, p. 86.

les plus importans à des chefs suspects, et conspirateurs déclarés ; il s'est obstiné à les conserver, malgré les réclamations pressantes des départemens où ils commandoient ; il a trompé la nation, et trahi la sûreté publique ; vous ne l'avez point accusé; vous l'avez défendu; vous l'avez célébré ; vous vous êtes accordés pour le présenter à la France entière comme un ministre nécessaire, comme le plus ferme soutien de la patrie et de la constitution. Il paroit devant l'Assemblée nationale, où il avoit été dénoncé pour les faits les plus graves par plusieurs de vos collègues; vous commencez par l'applaudir, avec transport, à sa seule apparition, vous, ses juges, vous, représentans de la nation française. A peine a-t-il ouvert la bouche, vous l'interrompez par de nouveaux applaudissemens ; vous ne voulez point qu'il s'abaisse à se justifier ; vous demandez qu'il soit dispensé de ce devoir. Un de vos collègues (25) veut élever la voix pour annoncer des faits importans qui le concernent; vous l'étouffez par un tumulte scandaleux; vous l'insultez dans la tribune; le lendemain, les deux fidèles organes de votre cabale, le Patriote Français et la Chronique, le calomnient sans pudeur, comme si vous vouliez rejetter sur le courage et sur la probité, l'opprobre qui était dû à votre injustice et à votre lâcheté; la liberté des suffrages, le droit le plus sacré du souverain que vous représentez, la vérité, l'honneur, vous immolez tout à un courtisan, à un coupable. Peu de jours après, vous demandez pour lui, par l'organe de M. Guadet, la permission d'aller commander sur nos frontières une division de votre armée, avant qu'il ait rendu compte; un autre de vos collègues, qui l'avoit déjà convaincu des plus coupables prévarications (26),

(25) M. Duhen (note de Robespierre) ; mis pour Duhem, député du Nord. Robespierre fait allusion à la séance du 2 avril 1792, au cours de laquelle Narbonne était venu donner des explications sur une dénonciation présentée par Duhem et appuyée aux Jacobins par Dubois-Crancé. Les girondins avaient applaudi l'ancien ministre. Duhem leur avait reproché de s'avilir. La censure lui fut appliquée. Vergniaud la fit lever disant que Duhem avait voulu s'excuser.

(26) M. le Cointre (note de Robespierre). — L'accusation du député de Seine-et-Oise contre Narbonne est du 7 avril. Il l'accusait d'avoir fait perdre 8 millions à la Nation ; d'avoir spéculé sur les marchés passés pour l'achat des fusils. Une enquête fut ordonnée. Le 5 juin, Marant (des Vosges) vint déclarer que la dénonciation de Lecointre n'était pas fondée et que les comptes de l'ancien ministre de la guerre étaient réguliers.

demande en vain que vous attendiez jusqu'au lendemain, jour où il promet d'en révéler de nouvelles ; vous lui imposez silence, et vous l'insultez le lendemain dans les mêmes pamphlets périodiques où vous célébrez régulièrement vos propres exploits, en même tems que vous calomniez le plus pur civisme. Voilé la conduite que vous avez tenue à la face de la nation; qu'elle vous juge.

Défendre les ennemis de la liberté, faire une étroite alliance avec eux, persécuter ses plus chauds amis, en renverser les premières bases, sont des actes qui tiennent aux mêmes principes ; il ne faut donc pas s'étonner si c'est vous qui avez porté des premiers coups à la liberté de la presse. Ce que l'Assemblée constituante avait toujours repoussé avec horreur, ce que les défenseurs les plus ardens du despotisme avoient à peine osé lui proposer, vous l'avez fait. Vous avez érigé des écrits en crimes de lèze-nation; vous en avez constitué juges une assemblée nombreuse, dont les jugemens souverains ne sont ni assujettis aux formes judiciaires, ni susceptibles de révision; vous avez, dans cette même affaire, posé formellement en principe, que, pour lancer un décret d'accusation contre un écrit, il n'étoit pas nécessaire de le connoître; et vous n'avez pas rougi de repousser par cette maxime impie (2j) les justes réclamations des députés patriotes qui en demandoient la lecture. La justice, le bon sens, la liberté civile et politique, vous avez tout sacrifié à l'intérêt de votre ambition et à une lâche vengeance; vous aviez à vous plaindre de l'un des écrits dénoncés; et vous n'avez pas rougi d'être à la fois accusateurs, juges et parties. Le cœur plein de passions cruelles et viles, vous invoquiez le bien public et le nom sacré des lois. On dit même que cette dénonciation n'étoit qu'un complot tramé depuis quelque tems, par vous, contre les défenseurs imperturbables de la constitution que vous haïssez, pour de très fortes raisons; on dit que réveillant les calomnies inventées dans un tems de proscription, par

(27) Ce dernier trait appartient à M. Guadet; lisez le récit de la séance de ce jour. (Note de Robespierre).

La séance à laquelle Robespierre fait allusion est celle du z mars au cours de laquelle, malgré une très vive opposition de la gauche de l'Assemblée, Guadet dénonça l'Ami du Peuple de Marat et fit voter des poursuites contre lui, sans même permettre que lecture fut donnée des écrits incriminés.

les ennemis les plus décriés de la patrie, vous avez osé lier leurs noms et leur cause à celle des écrivains accusés, méditer même des crimes nouveaux dans vos conciliabules secrets... On le dit; et ce délit est prouvé par vos propres écrits, par les libelles extravagans dont vous avez, à cette époque, inondé, dans un moment, toutes les parties de l'empire... Et vous vous dites patriotes! Le patriotisme ne suppose donc aucune moralité ! Et vous êtes assis au rang des législateurs ! Il est donc des législateurs qui ne connoissent pas mêmes les lois de l'équité et de l'honneur!

N'est-ce pas vous encore qui défendez le système honteux et corrupteur des dépenses secrèttes? N'est-ce pas vous qui faites donner au ministre six millions, et aux généraux 1.500.000 1., avec dispense d'en rendre aucun compte (28)?

N'est-ce pas vous qui, à la place de toutes les précautions depuis long-tems nécessaires, pour constater l'état et assurer le fidèle emploi de nos finances, venez nous proposer de dévorer nos forêts nationales?

N'est-ce pas vous enfin qui, après avoir rejeté tous les moyens proposés pour faire heureusement la guerre, de réprimer tous nos ennemis intérieurs, même de pourvoir à l'armement complet de nos troupes et de nos gardes nationales, en remplacement de nos officiers, et à la défense de toutes nos frontières, vous êtes appliqués chaque jour à introduire au milieu de nous le despotisme militaire dans toute son étendue? N'est-ce pas vous qui remplissez sans cesse l'assemblée de terreurs, pour la pousser à des mesures extraordinaires dangereuses pour la liberté, et dangereuses pour elle-même? N'est-ce pas vous qui ne cessiez de réclamer une estime sans bornes pour les officiers qui désertaient nos drapeaux, pour les chefs qui abandonnaient leurs fonctions? N'est-ce pas vous qui faisiez censurer les plus estimables de vos collègues, lorsqu'ils dirigeoient contre eux la défiance des législateurs? N'est-ce pas vous qui rejetiez tout le blâme sur des soldats fidèles, qui les livriez à une procédure terrible,

(28) Séances des 28 avril et Ier juin où Guadet intervient pour ies fonds secrets du ministère des Affaires étrangères et les traitements des ministres et des généraux.

et qui adoriez les généraux (29)? Qui, plus souvent que vous, a répété ce reproche calomnieux d'indiscipline? N'est-ce pas vous qui avez voulu qu'on les investit du pouvoir arbitraire de vie et de mort, et du droit de faire des lois pour l'armée? Ignorez-vous que ce sont ceux qui disposent de la force armée qui fixent le sort des révolutions ? Ignorez-vous quel est l'ascendant que des généraux habiles et victorieux peuvent prendre sur leurs soldats ? Existe-t-il en France, aujourd'hui, une puissance égale de fait à celle dont les vôtres sont revêtus ? L'histoire des autres peuples, l'expérience de la foiblesse et des passions des hommes ne devroient-elles pas vous éclairer sur des dangers si pressans? Le plus redoutable ennemi de la liberté des peuples, et surtout de la nôtre, c'est le despotisme militaire ; et vous l'avez remis entre les mains de nos patriciens, dans celles du plus adroit, du plus ambitieux de tous ! La constitution, l'Assemblée nationale, vous-mêmes, vous avez tout livré, en quelque sorte, à sa merci; attendez, et vous verrez si vous pourrez opposer une digue à ce torrent que vous vous plaisez à grossir. Veuille au moins la providence, nous défendre encore contre lui et contre nous-mêmes! Puissiez-vous vous-mêmes changer de principes et vous hâter de prévenir les maux que vous nous avez préparés! A ce prix je consens à vous louer.

Je ne pousserai pas maintenant plus loin mes recherches sur votre vie politique. Il est même deux propositions que j'avois annoncées, et que les bornes du tems ne me permettent pas d'établir aujourd'hui. Mais il me semble qu'il est prouvé, quant à présent, que votre patriotisme n'a été ni soutenu, ni vrai ; que les traits épars, par lesquels il a paru s'annoncer, peuvent bien pallier aux yeux des hommes irréfléchis, mais non racheter les grandes fautes que vous avez commises contre la nation : qu'en général ils ne se rapportent point au bien public et à la cause du peuple; mais à un système d'intrigues, et à l'intérêt d'un parti. Je n'ai pas besoin de savoir si c'est la cour ou une autre faction que

(29) On se rappellera que M. Merlin fut censuré le jour où M. Guadet demanda la dictature pour les généraux. {Note de Robespierre).

Le 9 mai 1792, en effet, Merlin (de Thionville) fut rappelé à l'ordre, avec censure, pour avoir combattu le projet d'établissement de tribunaux militaires soumis aux généraux d'armées.

vous servez ; il suffit de voir que ce n'est point la liberté. Il est clair même que votre conduite ne peut que favoriser le triomphe de la cour; et qu'il ne tient qu'à elle d'en tirer avantage. Si vous lui êtes étrangers, vous ne l'êtes point à un autre parti ; or, tout parti est funeste à la chose publique, et il est de l'intérêt de la nation de l'étouffer, comme il est du devoir de chaque citoyen de le dévoiler.

Coup d'oeil sur la séance permanente de l'assemblée nationale (30)

Des rassemblemens de conspirateurs étrangers et français, que l'on avoit laissés grossir depuis plus d'un an, au sein de la capitale, les manœuvres de tous les ennemis de la révolution dans toute l'étendue de l'empire, combinées avec les attaques des despotes de l'Europe, la révolte ouverte de la garde du roi, composée de contre-révolutionnaires déclarés, l'expulsion des bons citoyens qu'elle avoit renfermés dans son sein, enfin, les symptômes menaçans d'une grande conjuration, prête à éclater, avertissoient l'assemblée nationale, qu'il étoit tems de pourvoir au salut public et peut-être à sa propre sûreté: elle se déclare permanente ; la conduite de la garde du roi fixe principalement son attention: après un rapport de M. Bazire, fondé sur les faits les plus graves et les plus multipliés, malgré les propos indécens adressés à MM. Chabot et Guadet, par MM. Calvet et Foudière, qu'elle envoie à l'abbaye (31); malgré les sophismes grossièrement anti-civiques de M. Ramond (32), elle décrète que la garde du roi sera licenciée,

(30) Le 28 mai, en présence des périls qui s'affirment, l'Assemblée, sur la proposition de Carnot-Feulins, se déclare en permanence. Le 29, elle prononce le licenciement de la Garde du roi composée de conspirateurs et décrète d'accusation le commandant de Cossé Brissac. {Moniteur des 29 mai, réimp., p. 508; et du 31 mai, réimp., pp. 524, 525, 531. — Hamel, ibid., t. II, p. 263. — Histoire parlementaire, t. XIV, p. 341 à 343.)

(31) A cette séance fort orageuse du 29 mai, Frondière (et non Foudière) de la Seine-Inférieure, et Calvet de l'Ariège, qui s'étaient montrés particulièrement violents et injurieux contre leurs collègues du côté gauche, furent emprisonnés à l'Abbaye pendant trois jours.

(32) L'intervention de Ramond, député de Paris, est reproduite en entier dans le Moniteur.

pour être recomposée suivant les règles constitutionnelles, et met le colonel Brissac en état d'accusation. La nécessité de licencier cette garde, prouve combien il étoit absurde de la créer; et quand je me rappelle qu'il y a un an, je parus presque proposer une opinion insensée, lorsque je m'opposai seul au décret qui l'institua (33), en présageant les événemens dont nous sommes les témoins, je ne puis me dispenser de croire au moins que la destinée de la vérité est de ne pouvoir être accueillie que lorsqu'elle ne peut plus être utile aux hommes. Quoi qu'il en soit, la mesure sage et indispensable que l'assemblée vient d'adopter, ne suffit pas pour terminer la crise où nous sommes. Ce n'est point par un acte isolé que l'on sauve la liberté; mais par une conduite constamment ferme et civique. La prudence, le bons sens peuvent prévenir les tempêtes politiques: mais lorsqu'elles grondent, il n'est donné qu'au courage et à la vertu de leur résister. Celle que nous venons d'essuyer n'est point passée ; l'affaire des gardes du roi -n'étoit point toute la conspiration. Brissac est traduit devant la haute cour nationale: mais la haute cour nationale ne juge pas. Aussi paralytique que le tribunal auquel elle a succédé, elle semble attendre la contre-révolution, comme son précurseur attendait l'amnistie. Et d'ailleurs est-ce le sacrifice de quelques victimes qui fixeroit le sort des peuples et des tyrans ? La garde du roi n'habite plus les thuileries : mais elle est cantonnée à l'école militaire ; elle est encore armée ; et le lieu même où elle réside est devenu un arsenal. Au surplus, rien n'est changé dans notre situation; nos ennemis étrangers rassemblent leurs forces, et nos ennemis intérieurs conspirent impunément. Le roi devoit partir; et on assure que ce projet n'est point abandonné. D'un côté je vois la cour préparer cet événement; d'un autre côté, je vois une faction perfide et ambitieuse qui cherche à le hâter, pour décider la guerre civile, et élever sa puissance sur les ruines de l'égalité constitutionnelle, qu'elle attaque à chaque instant. Cependant la nation se repaît de dénonciations illusoires; des phrases lui font oublier des atten-

(33) Ce fut à la séance du 24 août 1791, que Robespierre s'opposa au rétablissement de cette garde proposé par Thouret au cours de la discussion sur la rédaction de l'acte constitutionnel. {Moniteur, du 25 août 1791).

TROISIÈME NUMERO IOI

tats et des calamités ; lassé par le moindre acte d'énergie, on se rendort; et la tyrannie veille toujours; la trahison continue d'étendre ses trames autour de nous; l'exemple de nos voisins ne peut nous instruire: notre propre expérience est pour nous une leçon inutile. Un ministre nous a dit: il faut que la nation se lève toute entière (34). Ce seroit la première fois, sans doute, qu'une nation se seroit levée à la voix d'un ministre. Aussi tant dp merveilles m'étonnent ; ma f oible raison se perd dans le cahos (sic) des événemens extraordinaire qui m'environnent. Je me borne à faire des vœux pour le bonheur et pour la liberté de mon "pays.

Lettre à un député de l'Assemblée Nationale (35)

Mets, vendredi 25 mai, l'an 4e de la liberté

M. de Belmont, connu à Metz, par son école, lors du retour du régiment de Masseau de Varennes, vient encore de se compromettre, il a voulu empêcher les braves cannoniers d'Auxonne, et de la Fère, de planter l'arbre de la liberté. Ses ordres ont été méconnus, et l'arbre est élevée aux casernes de ces excélens (sic) militaires.

Dimanche après la cérémonie de la plantation de l'arbre de la liberté, par les citoyens, M. de Belmont envoya 50 livres aux ouvriers: ceux-ci saisis d'indignation répondirent à l'envoyé du général : « Allez dire à votre comman- « dant, que l'on peut payer avec de l'argent, les agens du « despotisme, et ceux qui travaillent à ses plaisirs; mais « des hommes libres ne veulent que l'estime de leurs con-

(34) Dumouriez

(35) Cette lettre est une dénonciation contre les manœuvres des officiers supérieurs convaincus de trahison et qui même désertent pour émigrer.

De Bellemont, qui avait été mêlé à la fuite du roi en 1791, commandait la place de Metz l'année suivante.

Anthoine, dont il est question dans la présente lettre, avait été député du bailliage de Sarreguemines aux Etats généraux; il devint maire de Metz le 29 juillet 1792. Il fut député de la Moselle à la Convention. Il était très lié avec Robespierre; il logeait même chez Duplay. Fatigué et malade en 1793, il demanda un congé et rentra à Metz où il mourut le 19 août de cette même année, léguant sa fortune à la Nation. Mais la Convention refusa ce legs (24 germinal an II).

« citoyens, voilà leur plus digne salaire. Allez lui dire que « nous venons d'arroser de nos sueurs et de larmes de « joie l'arbre de la liberté; et que nous sommes prêts à « l'arroser de notre sang s'il le faut ».

Le maire de Metz vient de donner sa démission, les bons citoyens désireroient bien pouvoir appeler à ce poste M. Antoine. Toujours des désertions des officiers d'artillerie! M. Gaubert, capitaine du régiment d'Auxonne, reste ferme à son poste et désire de prouver à nos canonniers que l'honneur et le courage restent en France, que les lâches et les voleurs abandonnent seuls la patrie. Il est aimé et estimé de ses soldats.

On entreroit en bataille dans la ville par la brèche qui existe à la citadelle, où l'on fait travailler cinq cents hommes quand il en f audroit trois mille. On est convaincu que si ceux qui sont à la tête de ces ouvrages le vouloient dans le sens du patriotisme cette ville seroit bientôt fermée. M. Gaston colonel du cinquième régiment ci-devant royalroussillon, en garnison à Sauvigny où il commandoit, vient d'émigrer avec vingt-un officiers de son corps, et ils emportent douze mille livres. La veille de son départ, il est encore venu à la municipalité, la prier de s'unir à lui pour chasser les aristocrates, en observant que si on avoit à défendre la ville au dehors, il falloit être assuré des ennemis du dedans.

Arrive dans ce moment une députation des corps administratifs de Sar-Louis, qui vient demander des troupes qu'on ne peut donner. Tous les aristocrates d'Etain, Longwy, Thion ville refluent dans cette ville.

Faites avec moi ce rapprocheemnt ; la ville de Metz est ouverte et démantelée du côté de la citadelle ; le maire dont le patriotisme n'est pas transcendant ni ferme, donne sa démission, l'émigration va croissant ; il y a peu de troupes en première ligne, depuis Longvy qu'à Sar-Louis ; la frontière vers la Moselle et la Sarre est ouverte ; il y a bien des troupes à Luxembourg; ne sommes-nous pas au moment d'être livrés ? Montrez ces détails au ministre de la guerre, veillez et comptez au moins sur le courage de vos amis qui sont ceux de la constitution (36).

(36) Ces renseignements donnaient raison aux appréhensions de Robespierre qui, dans sa lutte contre l'idée de guerre, avait signalé que nos fron-

Assemblée Nationale

SÉANCE DU SAMEDI IÇ MAI 1792 (i)

(( L'assemblée nationale, considérant qu'il importe à la tranquillité publique de constater les noms, qualité et demeures des Français non domiciliés et des étrangers qui sont dans la ville de Paris, afin de prendre les mesures qui seront jugées convenables, décrète qu'il y a urgence.

Décret définitif

« L'assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit:

« Art. I. Toute personne arrivée à Paris depuis le premier janvier dernier, sans y avoir eu antérieurement son domicile, sera tenue, dans la huitaine qui suivra la publication du présent décret de déclarer devant le comité de la section qu'elle habite, son nom, son état, son domicile ordinaire et sa demeure à Paris, et d'exhiber son passe-port, si elle en a un.

« IL La disposition de l'article précédent n'aura lieu à l'égard des voyageurs, qu'autant qu'ils feroient à Paris un séjour de plus de trois jours ; et à l'égard de tous ceux qui viennent à Paris pour son approvisionnement, qu'autant qu'ils devront y séjourner plus de huit jours.

« III. Indépendamment de la déclaration ci-dessus ordonnée, tout propriétaire, locataire principal, concierge ou portier, sera tenu, dans le même délai, de déclarer également au comité de sa section tout étranger logé dans la maison dont il est propriétaire, locataire principal, concierge ou portier.

<( IV. Toutes personnes, autres que celles ci-dessus exceptées, qui négligeront de faire cette déclaration dans le délai prescrit, seront condamnées, par voie de justice correctionnelle, à une amende qui ne pourra excéder 300

tières n'étaient ni défendues, ni même en état de défense et que les officiers de nos armées étaient prêts à trahir et à émigrer.

(37) Le Moniteur reproduit ce décret à la fin de la séance du 18 mai. (Mon. du dimanche 20 mai 1792; réimp., t. XII, p. 425).

liv. et à trois mois d'emprisonnement; celles qui auroient fait une déclaration fausse seront condamnées à 1.000 liv. d'amende, et à six mois d'emprisonnement.

« V. Il est défendu, sous les mêmes peines, de donner des logemens à ceux qui, devant avoir eu des passe-ports, n'en seroient pas porteurs, sans en prévenir à l'instant le Comité de sa section.

« VI. Chaque déclaration sera faite en double sur les deux feuilles séparées non sujettes au timbre et signées par celui qui la présentera; dans le cas où il ne sauroit signer, le commissaire de la section en fera mention sur les deux actes, ainsi que de l'affirmation faite en sa présence par la déclarant, de la vérité de sa déclaration; l'un des doubles restera au Comité de la section, et l'autre, signé du commissaire de la section, sera remis au déclarant;

« VIL II sera procédé sans délai par la municipalité de Paris aux vérifications, tant desdites déclarations que du recensement qui, a dû être fait [en] (38) 1791. en exécution de la loi du 19 juillet de la même année sur la police municipale.

« VIII. Les dispositions du présent décret ne sont aucunement dérogatoires aux règlements de police concernant ks maîtres d'hôtels garnis, aubergistes et logeurs, qui seront exécutés selon leur forme et teneur ».

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