‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 57 sur 72 · IÔ · texte numérisé non relu

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dens; il seroit de la dernière impolitique d'aliéner l'habitant de la frontière, déjà gangrené par les prêtres, et dont si peu sont dans le vrai sens de la révolution, comme vrais patriotes ; ils ne doutent pas que vous ne donniez incessamment des ordres, pour procurer à la troupe le soulagement qu'elle demande, et dont elle ne peut se passer ; elle mérite, par ce que jusqu'à présent elle a souffert, sans se porter à aucune espèce d'acte contraire à la subordination et au respect à la loi, parce qu'elle est absolument sur la frontière, et plus exposée qu'au camp; parce qu'elle sert la nation comme au camp ; et enfin parce que la proximité de l'ennemi fait que l'on refuse absolument leurs assignats.

Pour éviter que ce mémoire soit sans réponse, comme les lettres de M. Vimpfen, ils ont l'honneur de vous prévenir qu'ils adresseront copie à un membre de l'assemblée nationale qui n'en fera usage qu'après en avoir conféré avec vous.

Suivent plusieurs signatures.

Laurent Lecointre, Député à l'Assemblée Nationale à Caritat, dit Condorcet, auteur de la Chronique de Paris (12)

Ce 7 juin 1792. L'an quatrième de la liberté.

Encore un panégyrique du sieur Narbonne; encore une diatribe contre moi et contre ceux qui, étrangers à toutes les factions, soutiennent le caractère de représentans du peuple, en dévoilant les dilapidations ministérielles! Les malversations reprochées au sieur Narbonne, vous le savez, monsieur, ce sont des faits publics, dénoncés par la France entière, dont ils comprommettent le salut; nos gardes nationales, nos troupes de ligne, laissées sans armes; nos armées du nord, celles du midi, sans approvisionnemens de guerre et de bouche convenables; nos places fortes sans

(12) Laurent Lecointre avait dénoncé Narbonne à la séance de l'Assemblée législative du 7 avril. Marant (des Vosges) avait, le 5 juin, au nom de la commission d'enquête, déclaré que la dénonciation de Lecointre était sans fondement. — Condorcet qui avait défendu l'ancien ministre de la Guerre, dans la Chronique de Paris, du 6 juin, avait pris à partie le député de Seine-et- Oise.

défense; les postes les plus importans laissés ou confiés à des traîtres; les chevaux de remonte, ceux de peloton, achetés par ses ordres et par ses agens, au nombre de plus de douze mille, boiteux, tarés, viciés de morve, de farcin, et autres maladies contagieuses, la plupart âgés depuis dix jusqu'à vingt ans, quoique le plus grand nombre ait coûté à la nation depuis 450 à 500 livres en écus, ce qui porte ce prix de 675 à 700 livres en assignats, même à 800 livres au cours actuel; chevaux qu'il faut tuer ou revendre aujourd'hui de 50 à 100 livres: tels sont les justes reproches qui éclatent de toutes parts contre l'administration de cet ex-ministre. Les faits que je lui ai imputés, en mon particulier, sont des déprédations énormes, prouvées par des pièces justificatives, qui ont porté la conviction dans l'esprit de tous les hommes impartiaux; que personne, sans vous excepter, n'a jamais osé entreprendre de combattre, soit à la tribune de l'assemblée nationale, soit par écrit.

Vous avez pris un autre parti plus digne de vous, sans doute, et de votre faction, celui d'étouffer la voix des représentai du peuple, qui osent dire la vérité sur la conduite de cet ex-ministre, dont vous êtes à-la-fois le protecteur et le protégé, le complice et le courtisan; celui de lui immoler la dignité, la justice, la décence même du corps législatif, toutes les fois que le devoir des représentans leur ordonne de juger cet homme avec une sévère impartialité.

Vous faites plus, monsieur, vous ne cessez de calomnier ceux qui dénoncent ces délits, les preuves à la main, dans un journal dont vous vous êtes emparé pour concourir plus puissamment à la dégradation de l'esprit public et aux succès de votre faction. Hier encore, dans votre Chronique, vraiment scandaleuse, pour toute réponse à des faits démontrés, dont vous ne parlez pas, vous vantez les actions éclatantes, les actes de dévouement de votre héros (actions que personne ne connoit), pour faire oublier les perfidies, connues de toute la France. Vous dites, que ces monumens de sa vertu dureront un peu plus que les discours et les écrits de M. Lecointre. Plût au ciel que les maux de la patrie durassent aussi peu que le souvenir de ses exploits chimériques! Mais comment l'espérer, lorsqu'on voit des représentans du peuple oublier à-la-fois leur dignité et

leurs devoirs, au point de devenir les panégyristes et les valets des courtisans dont ils sont les juges; garder le silence dans la tribune de l'assemblée nationale, lorsque ces importantes questions sont agitées, et parler, dans de misérables feuilles, le langage de l'adulation et de la calomnie.

Le ministère des écrivains politiques est grand et digne des législateurs mêmes, lorsqu'ils défendent avec courage la cause du peuple et de la liberté, et ce devoir, vous l'avez rempli dignement plus d'une fois; mais, lorsque ceux des représentans de la nation qui l'exercent, le prostituent à l'intrigue, à l'esprit du parti, à la corruption, ils ne sont plus que de méprisables folliculaires, distingués par leurs bassesses entre les plus vils de tous les hommes. Quelle audace de mentir à la nation entière, lors même qu'on ne peut espérer de lui en imposer, et de vouloir couvrir sa propre honte à force d'impudence! Qu'un philosophe, tel que vous, Caritat, fasse à Narbonne, à un général ou à un ministre les honneurs de sa maison de la manière qu'il suppose la plus grande abnégation de soi-même, et le détachement le plus édifiant et le plus parfait de toute espèce de préjugés; on peut lui pardonner cette façon de sentir, qui n'est pas étrangère à une certaine secte de philosophes; mais qu'il veuille faire encore à ce même homme les honneurs de l'assemblée nationale, et lui prostituer à-la-fois la majesté et la sûreté de la nation française, il y a là un excès de perversité que tous les honnêtes gens doivent réprimer.

Au reste, monsieur, si Narbonne échappe à la justice du corps législatif, ni lui, ni ses complices ne sauroient échapper au mépris et à l'indignation publics. Cet oracle est plus sûr que les principes et les nouvelles de la Chronique.

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