III. — Extrait d'une lettre de Lille en date du 25 juin
1792 [au sujet de Luckner] 374
Deuxième lettre de M. Robespierre, à M. Lafayette,
sur les lettres de M. Lafayette à l'Assemblée Nationale
et au roi (2)
Sommes-nous déjà arrivés au tems où les chefs des armées peuvent interposer leur influence ou leur autorité dans nos affaires politiques, agir en modérateurs des pou- Ci) L'erreur de pagination se trouve dans le premier article de ce fascicule 7, qui est numéroté: 297 à 334 et 365 à 374.
(2) Non content d'avoir parlé en maître à l'Assemblée nationale, La Fayette avait écrit au roi pour l'encourager dans la résistance. Les lettres du général, dirigées contre les patriotes et les jacobins, inspirent à Robespierre une deuxième philippique dans laquelle il discute, point par point, chacune des phrases de La Fayette. « Robespierre montra tous les dangers, dit Laponneraye, qui reproduit in-extenso cette deuxième lettre à La Fayette, qu'il y aurait à laisser la puissance militaire s'immiscer dans les affaires civiles et dans le gouvernement de l'Etat. Les pages éloquentes et prophétiques qu'il écrivit à ce sujet durent se retracer à la mémoire de ceux qui virent plus tard l'ambitieux Bonaparte s'emparer du pouvoir suprême en marchant sur le cadavre palpitant de la liberté ». T. I, pp. 442 à 471.
Et au moment où Robespierre achevait cet exposé, La Fayette, quittant son armée, à la nouvelle des événements du 20 juin, arrivait inopinément à Paris
voirs constitués, en arbitres de la destinée du peuple? Estce Cromwel, ou vous qui parlez dans cette lettre, que l'assemblée législative a entendue avec tant de patience? Avons-nous déjà perdu notre liberté, ou bien est-ce vous qui avez perdu la raison? La constitution déclare que la force armée est essentiellement obéissante: et vous donnez des leçons aux représentans de la nation; et vous tracez au roi un plan de conduite envers eux ? Vous, à la tête d'une armée, vous renouvelez l'usage des remontrances, avec une espèce d'empire que ne pouvoient avoir les remontrances parlementaires. Vous ne daignez pas même déguiser cet acte illégal et séditieux, sous le voile d'une pétition, que la constitution et les premiers principes de la liberté interdisent d'ailleurs aux chefs de la force armée; vous donnez à votre mercuriale le nom de représentations; comme si un général étoit trop élevé, pour rester avec le corps législatif, dans les termes constitutionnels; comme s'il vous falloit à vous de nouvelles formules, pour exprimer vos relations avec l'assemblée nationale!
Quelles représentations, juste-ciel ! et quel langage ! Vous passez en revue toutes les parties du gouvernement, et vous demandez, avec autorité, le redressement des abus qui paroissent vous blesser. Il faut vous suivre dans cette étrange discussion.
Vous commencez par tonner contre les derniers ministres: l'un d'eux restoit encore à l'époque où vous écriviez et vous affirmiez qu'il ne prolongera pas long-tems, dans le conseil du roi, son équivoque et scandaleuse existence (3).
A Dieu ne plaise qu'aucune prévention personnelle, pour des ministres quels qu'ils soient, puisse influer sur mes opinions et sur mes principes: on m'a reproché ma profonde
et se présentait le 28 à la barre de l'Assemblée, menaçant, la main appuyée sur la garde de son épée, donnant, par cette attitude, le droit à Robespierre de demander « si le peuple français avait abattu le despotisme de la Cour, pour subir celui du sieur La Fayette >.
Léonard Gallois résume cette « Réponse » en une demi page. — Hatin (t. VI, p. 285) cite quelques lignes du début (p. 128). — E. Hamel, comme d'habitude, en fournit une copieuse analyse (t. II, pp. 301 à 305). — G. Michon, ibid., p. 124.
(3) Allusion à Dumouriez qui ne quitta le Ministère des Affaires étrangères que quatre jours après les ministres girondins.
indifférence, pour ceux même, qui sembloient présenter des titres de patriotisme; et j'ai eu moi-même beaucoup à me plaindre de quelques-uns de ceux que vous attaquez avec tant de fureur. Mais si quelque chose pouvoit me convaincre que leurs vues pouvoient être utiles au bien public, ce seroit sans doute le mal même que vous en dites.
Il paroît au moins que ces ministres, tels qu'ils sont, avoient obtenu la confiance de l'assemblée nationale, puisqu'elle a solennellement déclaré qu'ils emportoient les regrets de la nation (4) ; et c'est à l'assemblée nationale que vous parlez de ces mêmes hommes, avec cet insolent mépris! Ce n'est pas que je croie moi-même à l'infaillibilité de l'assemblée nationale; elle a prouvé qu'elle pouvoit se tromper, lorsqu'elle vous prodigua des applaudissemens que toute votre conduite désavoue: mais ce n'est point à aux généraux qu'il appartient de la censurer avec cet hauteur insultante, en s'adressant à elle. Et, où en sommesnous, s'ils veulent aussi composer à leur gré le conseil du roi et le ministère? De quel front osez-vous afficher vousmême cette ambitieuse prétention, que vous avez déjà réalisée depuis long-tems? De quel œil pensez-vous que la nation vous voie sans cesse occupé à créer, à chasser, à louer, à diffamer les ministres, selon vos intérêts, lorsqu'en qualité de général, la loi vous impose le devoir rigoureux d'obéir à leurs ordres? Vous parlez de Y équivoque, de la scandaleuse existence de l'un des ministres que vous venez de renvoyer, après les avoir fait nommer vous-même. Mais quelle existence fut donc jamais plus équivoque et plus scandaleuse que celle de l'homme, qui, après avoir flotté sans cesse entre tous les partis, pour les sacrifier tous à sa coupable ambition, ne craint pas aujourd'hui de se mettre audacieusement au-dessus des lois?
Après avoir fait connoître votre volonté impérieuse sur ce qui concerne le ministère, vous déclarez que ce n'est point assez d'avoir délivré cette branche du gouvernement d'une funeste influence; et vous portez votre censure sur la conduite du corps législatif. Vous lui intimez nettement
(4) Séance du 13 juin 1792.
Tordre de demeurer soumis à la constitution; vous osez supposer qu'il l'a déjà violée; vous lui dénoncer à lui-même, dites-vous, les efforts trop puis sans que l'on fait, pour V écarter de cette règle; vous imputes ce fatal ascendant à une faction, qu'il renferme dans son sein!... Ah ! sans doute, l'assemblée nationale doit respecter religieusement les bornes sacrées que la constitution a mises à son autorité; la volonté de la nation, l'intérêt suprême de la liberté, le salut public, ses propres sermens, tout lui en impose la loi. En s'élevant au-dessus de la constitution, à qui elle doit son existence, elle la renverserait et s'enseveliroit elle-même sous les ruines de cet édifice sacré, qui est à la fois son sanctuaire et son refuge. Le patriotisme ambitieux et parjure, qui lui donneroit ce conseil, seroit plus fatal à la liberté, que l'incivisme même de ses plus dangereux ennemis ; il donneroit à-la-fois le signal de l'anarchie, de la guerre civile et de la dissolution de l'état. Mais aussi, dans quel tems a-t-elle violé ce devoir? Et qui vous a donné le droit de l'en accuser ? (Duels sont d'abord les faits que vous articulez. Aucuns. Mais, si l'on cherche à interpréter votre pensée, par l'esprit et par l'ensemble de votre lettre, on voit que vous voulez insinuer que l'assemblée n'a point assez respecté, ni la prérogative royale, ni les droits des citoyens, dans la personne des conspirateurs, ni la liberté religieuse, dans les prêtres réf ractaires ; mais, comment prouverezvous que dans ces points, die ait enfreint les vrais principes de la constitution, et outre-passé les limites de son pouvoir ? Non, tout ce que vous prouvez, c'est qu'il contient à vos projets de défendre, en ce moment, le parti de la cour, pour fortifier le vôtre, et de grossir votre faction de tous les ennemis de la liberté, dont vous vous déclarez le défenseur. Vous lui reprochez un excès d'énergie, lorsque l'opinion publique a souvent désiré en elle une dignité et une fermeté plus soutenues ; vous ne voulez qu'énerver le courage des députés patriotes, pour faire triompher la cause de vos partisans.
Mais, quel que soit en lui-même le poids de vos inculpations, qui vous a donné la mission de régenter les représentai du peuple? Est-ce à eux ou à vous, que la nation a confié le maintien de la constitution? A-t-elle institué les
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généraux tribuns du peuple, et juges du sénat? Il est trop facile d'interpréter la constitution au gré de ses intérêts ou de ses préjugés; et l'on peut deviner aisément, qu'elle (sic) est la partie de ce code, que vous chérissez, et quel est l'usage que vous désirez faire de ce nom imposant? Mais, que deviendra la liberté, si vous pouvez proposer impunément vos commentaires, comme la règle de la conduite de nos représentans ? S'il vous est permis de tenir la balanceentr'eux, de donner aux uns le titre de factieux, aux autres un brevet de patriotisme et de sagesse, c'est-à-dire, de protéger votre propre faction, contre ceux qui la combattent. Si l'on vous pardonne ces procédés, autant vaut, ce me semble, vous nommer tout de suite le législateur unique et le roi des français; vous auriez, de moins (sic), la peine, et nous la honte de voir des représentans avilis devenir les instrumens ser viles de votre insolente audace. Eh ! que faisoit de plus ce Cromwel, dont le nom est exécrable dans la postérité! Cromwel au moins avoit du génie, du courage, de l'éloquence. Les français valent mieux aujourd'hui, que les anglais qu'il asservit... Et vous, dont il n'auroit pas voulu pour l'un de ses serviteurs; vous... je rougirois d'achever, pour l'honneur de ma patrie. Vous intriguez, vous intriguez, vous intriguez; vous êtes digne de faire une révolution dans une cour, il est vrai; mais arrêter la révolution du monde, cette œuvre est au-dessus de vos forces ! Le ciel reposera-t-il sur les épaules d'un pigmée (sic) ?
Comme tout est faux ! Comme tout est petit dans la misérable diatribe, que vous adressez à l'assemblée nationale.
Rien ne m'empêchera, dites-vous, pour justifier votre démarche, d'exercer ce droit d'un homme libre de remplir ce devoir d'un citoyen? Ainsi parloit encore ce Cromwel, que vous copiez si ridiculeusement. Mais quoi! pouvezvous comparer de bonne foi, cette insurrection d'un homme à la tête de la force armée, à la pétition d'un particulier? Un général n'est-il qu'un homme libre, un citoyen ordinaire? Celui qui, à ce titre, doit obéissance entière à l'autorité civile, peut-il lui prescrire des lois, sans lever par cela même l'étendard de la rébellion?
Rien ne m'empêchera, dites- vous, ni les égaremens momentanés de l'opinion. Vous voilà donc aussi l'arbitre
suprême de l'opinion? Ce n'est pas la première fois, il faut l'avouer, que vous avez entrepris de la faire taire devant la force. Ni mon respect pour les représentans du peuple: car je respecte encore plus le peuple, dont la constitution est la volonté suprême. Il seroit très commode, sans doute, de justifier votre mépris déclaré pour les représentans du peuple, en affichant par de vaines paroles, un faux respect pour le peuple lui-même, que vous n'avez cessé d'avilir et d'opprimer; et de donner ensuite pour unique base à ce respect, cette constitution que vous appelez sa volonté suprême, mais dont vous vous déclarez vous-même le souverain interprête. Ni la bienveillance que vous m'avez constamment témoignée. C'est parler bien légèrement de cette bienveillance qui, seule a fait tout vos talens, toutes vos vertus. Que seriez-vous, si elle vous abandonnoit? Qu'ils vous rendent justice; et vous retombez dans le néant.
Après avoir épuisé ces excuses lâchement audacieuses, vous cherchez à intimider le corps législatif, en lui présentant le tableau de la France menacée au dehors et agitée au dedans; au milieu de ces dangers, vous semblez vous montrer à lui, comme un appui nécessaire; et vous lui annoncez qu'il ne pourra réprimer tant d'ennemis, qu'autant qu'il sera docile à votre avis ; c'est-à-dire, constitutionnel et juste! On diroit que vous avez osé soupçonner les représentans de la nation française de foiblesse et de lâcheté! Ensuite après avoir prodigué vos protestations ordinaires de patriotisme, vous semblez vouloir encourager la nation elle-même. Au nom de votre valeur, de votre renommée, vous venez lui faire, à la face de l'univers, une déclaration solennelle. Qu'elle est-elle ? c'est que si la nation française n'est pas la plus vile nation de l'univers, elle peut et doit résister à la conjuration des rois, qu'on a coalisés contr'elle.
Français, prosternez-vous devant le grand homme qui vient vous révéler cette grande vérité! Quel déplorable charlatanisme, juste ciel ! et quelle honteuse mauvaise foi ! Ne croirait-on pas que la nation a jamais redouté les puissances étrangères, et qu'elle a jamais eu l'idée de leur sacrifier sa souveraineté, ou de transiger avec elles sur sa liberté! Rassurez-vous, général, la nation a toujours mé-
prisé la foiblesse des despotes étrangers; elle n'a jamais douté de son courage ou de sa puissance. Ce n'est pas de vous qu'elle apprendra à chérir l'honneur ou la liberté. Elle a toujours regardé comme les plus dangereux de ses ennemis, les ambitieux hypocrites qui conspirent dans son sein; elle n'a jamais douté que des traîtres, des factieux, qui prétendroient lui faire acheter sa sûreté, aux dépens des principes de la constitution et de l'égalité, qui ne veulent paroître ses défenseurs, que pour devenir ses tyrans: et certes, vous ne prenez pas les moyens nécessaires, pour la rassurer contre cette espèce de péril.
Cependant cette entreprise de repousser et de punir nos ennemis étrangers, que tout français trouve si facile en elle-même, vous la présentez comme environnée d'une multitude innombrable de difficultés; vous exigez, pour l'exécuter, des conditions infinies; vous vous ménagez des excuses, pour vos lenteurs ou pour vos mauvais succès, en prétextant contre l'opinion publique, que vos provisions ne sont point suffisantes, que votre armée n'est point assez considérable. Vous avancez que le nombre des défenseurs de la patrie n'est pas proportionné à celui de ses adversaires. Quel langage pour un héros, qui, depuis plusieurs mois, est à la tête d'une armée française formidable par le nombre, autant que par la bravoure, à qui un peuple révolté contre la tyrannie tend en vain les bras, et montre d'un côté, les villes démantelées par Joseph II, prêtes à recevoir nos troupes; de l'autre, une armée autrichienne, odieuse aux habitans du pays, qui la harcèlent, et qui auroit déjà disparu dès long-tems, s'il eût été permis à l'armée française de déployer contr'elle toutes ses forces et tout son courage ! Non, non, ce n'est point le peuple brabançon que vous voulez affranchir, c'est le peuple français que vous voulez enchaîner. Ce n'est point le trône de François, que vous voulez renverser, c'est le trône de Louis XVI, que vous voulez élever au-dessus de la constitution, pour établir vous-même votre empire sur les ruines de toutes les autorités légitimes. Vous ne criez contre la parcimonie de l'assemblée nationale, pour les frais de la guerre, que pour grossir les ressources pécuniaires de votre faction; vous demandez une augmentation de forces, non pour combattre
les ennemis de l'état, mais pour subjuguer, s'il étoit possible, et les patriotes français, et le corps législatif lui-même.
Mais c'est en vain que vous nourrissez ce coupable espoir. Vous avez beau affecter de dire: mes soldats, ma brave armée; l'armée dont vous êtes le premier officier est brave sans-doute : mais elle n'est point à vous. Ni vos perfides cajoleries, ni vos absurdes calomnies contre les citoyens les plus éprouvés ne pourront jamais l'enlever à la patrie. Ce n'est point elle que vous honorez, par les justes louanges que vous lui prodiguez ; c'est l'honneur d'être à sa tête, qui vous donne seul quelque recommandation ; les vertus civiques qui brillent dans votre camp caractérisent tous les soldats français; leur bravoure ne sera fatale qu'aux ennemis de l'état et de la liberté. Ils suivront vos drapeaux lorsque vous leur permettrez de vaincre les autrichiens dont ils auroient déjà triomphé sans vous; mais ils ne seconderont jamais les desseins ambitieux d'un chef de faction révolté contre la souveraineté nationale. N'espérez donc pas effrayer les représentans du peuple, de l'idée que vous êtes entouré d'une armée; car ils sont euxmêmes environnés de la nation, dans laquelle sont confondus ceux que vous appelez vos soldats; qu'ils parlent, et au même instant, vos soldats vous amèneront à leurs pieds.
A vous entendre, on diroit que, hors du camp où vous résidez, il n'existe ni discipline, ni patriotisme, ni patience, ni énergie ; que, par-tout ailleurs, les principes d'égalité et de liberté ne sont point chéris, que les lois ne sont point respectées, que la propriété n'est point sacrée, que tout est en proie aux calomniateurs et aux factieux! Avec quel mépris, les défenseurs de la patrie que vous voulez tromper, doivent rejeter ces perfides insinuations lorsqu'ils apercevront qu'elles n'ont d'autre but que de les irriter d'avance contre les plus zélés partisans du bien public, et contre la plus saine partie du corps législatif?
Vous osez la dénoncer au corps législatif lui-même; et, pour éviter les dénominations vagues, vous l'appelez la faction jacobite; vous peignez les sociétés patriotiques, comme les fléaux de la liberté, et vous en demandez la prompte destruction à l'assemblée nationale même. Oh! oui, voilà bien sans doute le plus doux objet de vos vœux. Mais,
général, avec quelle imprudence vous trahissez ici le secret de vos projets ambitieux! Discutons, je vous prie, de sangfroid, cette question intéressante, que. vous tranchez, si militairement.
Avez-vous déjà oublié, que dans cette même épitre, vous avez vous-même enjoint aux représentans du peuple, de maintenir scrupuleusement la constitution? Ignorez-vous que la constitution garantit expressément aux citoyens, le droit de former des assemblées paisibles et sans armes? Or, qu'est-ce que l'existence des sociétés patriotiques, si ce n'est l'exercice de ce droit imprescriptible? Vous parlez même dans votre lettre, deux fois au moins, de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen; et vous voulez ravir aux français, un droit si naturel et si légitime! Ce langage de la liberté, que vous parlez quelquefois, avec emphase, ne seroit-il donc dans votre bouche qu'un jargon insignifiant ou insidieux, dicté par l'intérêt personnel! Seroit-il vrai, que vous ne connoissez dans la constitution que ce qui peut servir la tyrannie, ou votre propre ambition? Mais comment pouvez-vous proposer cet acte arbitraire à l'assemblée nationale, qui a juré de la maintenir toute entière? N'en excepteroit-elle, pour vous complaire, que ce qui est favorable à la liberté et aux droits du peuple? Ne savez-vous pas que ce que vous exigez d'elle est au-dessus de son pouvoir, et qu'il ne lui est pas permis de violer la loi fondamentale à qui elle doit son existence et son autorité ? Avez-vous oublié, que dans l'assemblée constituante, vous et vos pareils fîtes de vains efforts, pour lui arracher le décret de proscription, que vous sollicitez aujourd'hui. D'où vous vient cette antipathie pour les clubs patriotiques? Vous ne l'aviez point pour le club de 1789, dont vous étiez l'instituteur? pour le club monarchique, pour le club des fédérés dont vous étiez aussi le protecteur et le héros (5); mais, dont les principes anticiviques n'en ont pas moins précipité la chute sous les coups
(5) La Fayette créa le Club de 178c, avec Bailly, le 12 avril 1790. (Voir ci-dessus, p. 177). Cette société disparue en 1791, et fut le noyau du Club des Feuillants (Challamel: Les clubs contre-révolutionnaires, p. 391 à 443).
— Le Club monarchique ou des Amis de la Constitution monarc ique fut fondé par Clermont-Tonnerre et Malouet, d'abord en mai 1789 par des réunions à Viroflay ; il n'a pas eu d'existence bien réelle ; mais des polémiques
de l'opinion publique. Toutes les sociétés qui ne sont point animées de votre esprit ou créées pour votre intérêt, sontelles les seules qui n'aient aucun droit à la protection des lois? Les griefs que vous faites valoir contre elles sont dignes de vos conclusions.
D'abord vous décidez presque la question en donnant à toutes les sociétés patriotiques de France, le nom de faction jacobite. C'est vous qui parlez de faction. J'aimerois mieux entendre Catilina dénoncer les conspirations ou Clodius déclamer contre la sédition. Mais n'importe, il paroit au moins que vous connoissez l'empire des mots sur les hommes ; et parce que des moines nommés jacobins habitèrent jadis dans l'enceinte de l'édifice, où se réunissent les citoyens de la société des amis de la constitution de Paris, vous appliquez à tous les français qui assistent à ces sortes d'assemblées, la dénomination de jacobites. Ce fut toujours un des principaux points de votre politique, de présenter le patriotisme, comme une secte. Pour remplir cet objet, vous n'avez pas trouvé de moyens plus heureux que de vous exprimer, comme si Dominique (6) étoit à-la-fois, le fondateur de l'ordre des jacobins et de toutes les sociétés patriotiques de l'empire. Et vous aussi, général, vous êtes fondateur d'ordre. N'êtes-vous pas le patron des feuillans, espèce de colonie, composée des jacobins schismatiques, qui, sous votre conduite, ont déserté la métropole, supprimés bientôt après, par l'opinion publique, comme des hypocrites dangereux, et comme de vils adorateurs du despo-
l'ont fait connaître et l'ont marqué dans les fastes de la Révolution. (Cf. Challamel, ibid., pp. 127 à 275).
Le 29 décembre 1789, La Fayette avait été sollicité par son collègue Malouet qui avait fondé également le Club des Impartiaux, doublure du Club monarchique, de se mettre à la tête des hommes modérés « qui veulent la liberté, la paix et la justice pour tout le monde ». La Fayette avait accepté et eut une conférence, le 31, chez La Rochefoucauld avec Malouet et ses amis. (Cf. Challamel, ibid., pp. 98 à 106).
Le Club des Fédérés, dont il est question, tenait ses séances aux Petits Pères, près de la place des Victoires. Il n'inspirait aucune confiance aux amis de la Révolution. Il penchait vers le royalisme et La Fayette avait facilité sa formation après la Fédération du 14 juillet 1790. Il n'eut guère que trois mois d'existence: « En disparaissant, dit Challamel, il laissait les Feuillants, les Fayettistes, la Société de 1789, représenter seuls le modérantisme ». (Cf. Challamel, ibid., pp. 381 à 390).
(6) Saint-Dominique (11 70-1221), fondateur espagnol de l'ordre des Frères prêcheurs ou Dominicains, plus tard Jacobins ou Jacobites, du nom de leur premier grand couvent de Paris.
tisme (y). Vous auriez préféré alors, comme plus expéditif, le parti de faire fusiller les jacobins; mais n'osant tenter ce coup hardi, vous avez mieux aimé les diviser et tenter de les dissoudre, en leur opposant le nom et la cabale des f euillans. Que dis-je ? Ne vous ai-je pas vu vous-même dans les premiers tems de l'assemblée constituante, lorsque vous sentiez le besoin de vous faire une réputation de civisme, fréquenter la société des amis de la constitution, dans le réfectoire de jacobins; vous l'avez abandonné ensuite, pour le magnifique salon de 1789; mais quelques mois après, le jour de la fuite du roi, je vous ai vu encore, étourdi vous-même d'un coup si hardi, revenir, en pénitent, vous réunir à leur communion, dans l'église, où ils tiennent encore leurs séances (8). Aujourd'hui, vous les calomniez, comme une secte impie, et vous les. appelez avec mépris, la faction jacobite.
Ce qui résulte de-là, c'est que vos opinions ne sont point déterminées par les principes immuables de la justice, ni par l'amour inaltérable de la patrie et de la liberté; mais par les circonstances qui passent et par vos intérêts particuliers qui changent avec elles: c'est que les amis de la constitution ne sont point une faction; s'ils avoient pu l'être, vous en auriez fait les instrumens de vos projets ambitieux. Vous les avez fuis ; une faction, jadis rivale de la vôtre, depuis réunie à vous, les a fuis (q). précisément parce que ni vous, ni elle n'avez pu venir à bout de les séduire, et de les maîtriser. Partout où l'esprit public domine, par-tout où les principes triomphent, les intrigans et les factieux sont bientôt démasqués, et par cela même obligés de fuir ; telle fut votre destinée. Je n'en veux d'autre preuve que l'absurdité des calomnies qui coulent ici de votre plume ; ou, ce qui est la même chose, de celle que vous avez achetée.
Vous reprochez aux sociétés patriotiques, la publicité
(7) Le Club des Feuillants, dont les débris du Club de 1789 formèrent le noyau, était une scission de la Société des Amis de la Constitution siégeant aux Jacobins. Il s'était d'abord installé au Palais Royal; mais bientôt il fut transféré dans les anciens bâtiment du couvent des Feuillants, d'où son nom. Le club déclina après la mort de Mirabeau et s'éteignit après la journée du 10 août 1792. (Cf. Challamel, ibid, pp. 227 à 368).
(8) Voir ci-dessus, page 184, la visite de La Fayette aux Jacobins après la fuite du roi et la façon dont il fut reçu par Danton.
(9) Les Lameth, Duport, Barnave. (Note de Robespierre).
de leurs séances ; apparemment parce que vous pensez que la constitution est ennemie de la publicité, ou que les ténèbres sont amies du bien public et de la liberté. N'est-ce donc plus la publicité qui est le frein du crime ou de la folie, le garant de la droiture et de la sagesse ? Ce n'est point sous l'œil du public qu'on conspire contre les intérêts de l'état. J'en appelé à vous-même. Le comité autrichien et tous les comités mystérieux dont vous êtes l'âme, celui où fut fabriquée votre lettre à l'assemblée nationale, étoit-il public? Oseriez-vous jamais prendre le peuple pour confident de vos sentimens et de vos pensées?
Ce n'est pas, général, que je sois enthousiaste de ces sociétés que vous calomniez; ce n'est pas que je prétende que jamais sot discours n'y ait été prononcé; que jamais idée absurde n'y ait été proposée; que jamais intrigant n'y ait pénétré. Eh! comment, chez un peuple, dont l'éducation fut celle que donne le despotisme, et qui naît, pour ainsi dire, à la liberté, pourroit-on exiger que toutes les assemblées de citoyens fussent entièrement composées de Caton, de Socrate, ou de Licurgue? A Paris sur-tout, centre de toutes les intrigues, séjour des plus puissans ennemis du peuple, comment la cour ou ses partisans n'auroient-ils pas essayé d'y introduire des émissaires, pour y semer le trouble et la discorde, et même pour y hasarder quelques-unes de ces propositions indiscrètes qui leur servent ensuite de prétextes, pour calomnier le patriotisme même? Personne, je l'avoue, n'est blessé plus que moi, de ces difformités; personne n'est moins porté, par goût, à fréquenter les nombreuses assemblées. Mais, qu'en général, l'amour du bien public y domine; que la grande majorité soit pure, également ennemie du désordre et de la tyrannie; qu'elle applaudisse, avec transport, à toutes les maximes* honnêtes, à tous les projets utiles; qu'elle repousse, avec indignation, toutes les manœuvres coupables; que, depuis le commencement de la révolution, les sociétés patriotiques aient été les écueils de toutes les conspirations, tramées contre le peuple, les plus fermes appuis de la liberté et de la tranquillité publique; ce sont des vérités qui ne furent jamais contestées, que par l'extravagance aristocratique, ou par la perfidie ambitieuse. Eh! s'il en étoit autrement,
si les ennemis cachés ou publics de la patrie, pouvoient régner au milieu d'elles, loin de les poursuivre, ils les protégeroient; et toutes les calomnies absurdes, dont elles sont les objets, se changeroient en un concert de louanges.
Quel autre qu'un ennemi de la patrie, peut imputer à une multitude de bons citoyens, les erreurs des individus; ou poursuivre les opinions, comme des crimes, dans les individus même? Quel autre qu'un insensé peut citer une opinion, comme un motif d'anéantir le droit constitutionnel qui appartient à tous les hommes de se rassembler, et de s'entretenir de la chose publique? Quel autre qu'un homme enivré de despotisme et d'ogueuil, peut tenter l'absurde entreprise de diffamer, à-la-fois, tous les patriotes qui se réunissent de cette manière, sur tant de points de la surface de ce vaste empire? Ouand la connoissance des lois, quand les principes de la liberté civile et politique, seront gravés dans tous les esprits, quand les lumières du peuple français seront au niveau du rôle sublime qu'il doit jouer parmi les nations libres ; lorsqu'au moins les défenseurs de la tyrannie cesseront de conspirer ouvertement, et dans les ténèbres, contre le salut public et contre la souveraineté nationale; alors commencez, si vous voulez, à déclamer contre la vigilance du patriotisme. Quand la paix sera solidement cimentée entre les hommes et les tyrans, les sentinelles du peuple pourront dormir; les soldats de la liberté pourront poser les armes du civisme et de la raison. Alors seulement, les sociétés patriotiques pourront cesser d'être nécessaires: mais elles ne cesseront jamais d'être légitimes, aussi long-tems que les droits de l'humanité, et les principes éternels de la justice et de la vérité ne cesseront point d'être sacrés.
Avec quel mépris, vous les foulez aux pieds; pour assouvir votre fureur calomniatrice. La faction jacobite, ditesvous, a causé tous les désordres. Ainsi les prêtres séditieux, les cours, ceux qui portent 'les at mes contre leur patrie, les conspirateurs, les frippons et les traîtres, n'ont fait aucun mal, à votre avis ; ce sont les sociétés patriotiques qui sont coupables de tout.
Organisée, comme un empire à part dans sa métropole et dans ses affiliations, cette secte forme une corporation
distincte, au milieu du peuple français, dont elle usurpe les pouvoirs, en subjuguant ses représentans et ses mandataires!
Quel absurde galimathias, dicté à-la-fois par la sottise et par la mauvaise foi, pour dire qu'il existe, dans toutes les parties de l'empire français, des citoyens de toutes les conditions, sans aucunes autres liaisons entr'eux, qui, en vertu du droit que la constitution leur donne, se rassemblent quelques jours par semaine, dans un lieu déterminé, avec le public, pour s'instruire mutuellement des événemens qui intéressent le salut de la patrie et de la liberté, dont le régime n'est autre chose, que les règles nécessaires, pour conserver quelque ordre dans une réunion d'hommes, quelle qu'elle soit, et pour ne point admettre dans leur sein les ennemis de la révolution; dont l'unique objet est le maintien de la constitution et de la liberté : le seul pouvoir, celui de l'opinion; qui correspondent quelquefois avec les autres sociétés du même genre, notamment avec celle qui existe dans la capitale, (et cela d'une manière très-impar faite et très inactive), pour propager les lumières, et publier les faits qui importent au salut de la commune patrie ; mais qui, par cela même, déplaisent infiniment à tous les mauvais citoyens, à tous les mandataires corrompus, et à tous les chefs de factions. Voilà ce que vous appelez emphatiquement une corporation, une métropole, un empire à part, les usurpateurs des pouvoirs du peuple français, les tyrans de ses représentans et de ses mandataires. Que diriez-vous donc des généraux qui parlent en maîtres à l'assemblée nationale.
C 'est-là que dans des séances publiques, l'amour des lois se nomme aristocratie, et leur infraction, patriotisme... Cest-là, général qu'un tel langage seroit regardé comme l'excès de l'extravagance, comme par-tout ailleurs, et même dans une assemblée de fous. C'est-là, qu'on réclame éternellement, mais toujours en vain, ces lois protectrices de la liberté civile et politique, que vous avez tant de fois violées; la punition exemplaire des grands coupables, que vous avez tant de fois favorisés ; c'est là, que l'on trouve juste que les dépositaires des lois exécutent religieusement les lois favorables à l'intérêt public: et non pas exclusive-
ment celles dont le despotisme et l'ambition veulent sans cesse abuser.
Là, les assassins de Desilles reçoivent des triomphes (10). Non. Mais là, les assassins des soldats de Château-Vieux et de tant d'autres défenseurs de la patrie ont été appréciés. Là, on a pensé que l'humanité et la reconnoissance publique doivent expier, par des hommages rendus à l'innocence et au patriotisme opprimés, les crimes du despotisme, de l'aristocratie, les crimes de Bouille et les vôtres. Là, on sait que ce que vous appelez l'assassinat de Desilles, est un événement fortuit, étranger aux soldats immolés par la rage liberticide des ennemis du peuple ; qui ne peut être imputé qu'aux chefs perfides qui venoient les massacrer de sang-froid: une calomnie inventée pour faire oublier l'assassinat plus réel de tant de victimes intéressantes..., non pas à vos yeux, ni à ceux de vos pareils ; mais à ceux des hommes justes et sensibles... Vous, on vous permet de gémir sur les héros de l'aristocratie; laissez-nous pleurer sur les héros de l'infortune et du civisme.
Là, les crimes de Jour dan trouvent des panégyristes (n ). Là, on déplore tous les malheurs des guerres civiles; là, on a en horreur les lâches assassinats commis par les défenseurs de la cause aristocratique, dans la personne de Lavillas et des plus illustres patriotes de cette contrée.
(10) Voir ci-dessus, page 173. Antoine- Joseph-Marc Desilles, jeune officier breton, né à Saint-Malo en 1767, servait dans le régiment des chasseurs du Roi, lorsque ce corps, ainsi que ceux de Chateauvieux et de Mestre de Camp, tous trois en garnison à Nancy, se révoltèrent contre leurs officiers. Le marquis de Bouille fut chargé de rétablir l'ordre. Il arriva, le 31 août 1790, avec ses troupes sous les murs de Nancy et se présenta à la porte de Stainville gardée par un détachement commandé par Desilles. Ses soldats, rendus furieux par les sommations de Bouille, voulurent tirer. Desilles, en tentant d'empêcher tout conflit sanglant, fut grièvement blessé. Il devait mourir des suites de ces blessures le 17 octobre. Les soldats du régiment de Chateauvieux, plus particulièrement compromis, avaient été frappés injustement; par la suite, ils avaient été réhabilités, et une fête en leur honneur avait été organisée à Paris, le 15 avril 1792, sous le nom de fête de la Liberté.
(11) Voir ci-dessus, page 85. — Mathieu Jouve, dit Jourdan Coupe-Têtes, organisa les massacres de la Glacière, à Avignon, les 16 et 17 octobre 1701, comme représailles de l'assassinat des patriotes Lescuyer, Lavillas et autres par les contre-révolutionnaires. Devenu suspect en l'an II, et compromis dans un complot, à la suite d'une dénonciation des représentants Faure (cte la Haute-Loire) et Maignet, il fut condamné à mort le 8 prairial an II, par le tribunal révolutionnaire présidé par Dobseo.
On gémit aussi sur les funestes représailles auxquelles l'armée avignonaise, sous les ordres de Jourdan, s'est livrée pour les venger. Mais on ne s'étonne pas que tous ceux qui vous ressemblent, pleins d'indulgence pour les ennemis de la révolution avignonaise, couverts du sang de ses défenseurs, publient tous les crimes des premiers, pour n'appercevoir que les actes d'hostilités, commis par leurs adversaires. Et dans quels lieux du monde ne verroit-on pas avec douleur, les prisonniers d'Avignon, abandonnés à une commission tyrannique. qui déshonore la nation française; lorsqu'une amnistie cruellement partiale (12), couvre les crimes des conspirateurs qui ont causé tous les désastres de cette belle contrée?
Là? le récit de l'assassinat qui a souillé la ville de Mets (13), vient encore d'exciter d'infernales acclamations. Nouvelle imposture, digne du démon de la calomnie qui vous agite. Si, dans les sociétés patriotiques, comme dans tous les lieux où il y a des hommes que la trahison indigne; la punition d'un conspirateur connu, tel que cet abbé Belmont que vous pleurez, peut provoquer, chez quelques individus, un mouvement involontaire que la réflexion condamne ; on regrette toujours amèrement de voir le peuple faire justice des grands coupables, au défaut des lois, qu'ils ont le privilège de braver impunément. Mais vous, dont la sensibilité est d'un genre tout différent; vous faites très-bien de vous attendrir exclusivement pour les Bertier (14) et les Belmont; vous êtes digne de prononcer leur oraison funèbre sur les tombeaux des soldats de Château- Vieux, et des citoyens massacrés dans le champ de la fédération.
(12) L'amnistie du 13 septembre 1791, obtenue par La Fayette, à la fin de l'Assemblée Constituante (voir ci-dessus, page 188).
(13) L'abbé de Bellemont, parent du commandant de la place de Metz, fut massacré par la foule. Il était accusé de trahison et avait été convaincu de correspondance avec les émigrés. Une lettre de la Société de Metz rendit compte de ce fait à la Société des Jacobins de Paris ; cette lettre fut lue à la séance du 20 mai 1792; mais le nom de la victime est orthographié Fikmon : « J'ai vu, dit l'auteur de la lettre ce monstre abattu, percé de mille coups. La loi martiale a été proclamée, et à une scène sanguinaire a succédé la plus grande tranquillité ». (Aulard, ibid., t. III, p. 595).
(14) Bertier de Sauvigny, intendant de Paris en 1789, fut massacré par la foule, le 22 juillet, ainsi que son beau-père Foulon, comme responsables tous deux de la disette.
Croira-t-on échapper à ces reproches, ajoutez-vous, en se targuant d'un manifeste autrichien, où ces sectaires sont nommés ? Sont-ils devenus sacrés, parce que Léopold a prononcé leur nom?
Oh ! c'est ici que la fièvre aristocratique qui vous tourmente se décèle dans toute sa malignité.
Ce n'est pas sans doute, parce que Léopold leur a déclaré la guerre, que les amis de la constitution sont utiles à la liberté: mais c'est parce qu'ils sont utiles à la liberté que Léopold leur a déclaré la guerre. Est-ce si mal raisonner, à mon avis, de croire que les despotes conjurés pour renverser ou pour modifier notre constitution, ne les auroient pas dénoncés comme les premiers objets de leur colère: s'ils étoient aussi propres que vous le dites à seconder leurs vues? Seroit-ce mal raisonner, de regarder comme mauvais citoyens, ceux dont les vues s'accordent exactement avec celles des ennemis de notre patrie ? Et ne pourroit-on pas vous appliquer, avec une justesse extrême, un certain passage de la lettre qui nous occupe: Quelle remarquable conformité de langage, entre les factieux que l'aristocratie avoue et les hypocrites qui usurpent le nom de patriotes!
Mais que parlez-vous de Léopold? Prétendez -vous nous faire accroire au fond, qu'il y a une distance incommensurable entre Léopold et vous, général? Que contenoit la déclaration de Léopold, si ce n'est les discours que vous et les gens de votre faction aviez cent fois répétés? Est-il quelqu'un qui doute maintenant, que le manifeste autrichien que vous citez, avoit été fabriqué dans le cabinet des Thuileries? Or, quel est l'homme un peu initié dans le secret de nos afïaires politiques, qui vous regarde comme étranger à ce cabinet? On a remarqué dans le tems, avec admiration, que l'empereur des allemands avoit l'accent très-français; qu'il parloit le langage, qu'il portoit le costume des feuillans; et n'êtes-vous pas l'instituteur des f euillans ? Que demandoit Léopold ? Des changemens dans la constitution, même dans les accessoires de la constitution. (Voyez son manifeste) (15). Qui ignore que le projet
(15) Le manifeste de l'empereur d'Autriche, Léopold, frère de Marie- Antoinette, avait été communiqué à l'Assemblée législative, le Ier mars 1792. On fit remarquer que les attaques de ce document contre les Jacobins sem-
des deux chambres est l'une des idées favorites, que vos partisans et vous-même avez souvent annoncées? Que demandoit Léopold? La destruction des clubs. Et vous demandez la destruction des clubs, précisément par les mêmes raisons et presque dans les mêmes termes. Avant de nous faire la guerre, Léopold sembloit mettre ces conditions à la conservation de la paix. Avant d'avoir fait la guerre sérieusement à Léopold (16) ou à son successeur, vous proposez à l'assemblée nationale les mêmes conditions, pour lui donner à elle-même, la paix. La mort de Léopold n'a rien changé aux projets hostiles de l'Autriche, parce que toute cette guerre n'étoit qu'une affaire d'arrangement entre les autrichiens de Vienne et ceux de Paris. Que dis-je? Léopold n'est point mort pour nous; il vit dans tous les ennemis du peuple français, qui respirent au milieu de nous ; de tous les factieux qui menacent la constitution et l'assemblée nationale; qui prodiguent le sang des citoyens, autant qu'ils épargnent le sang des ennemis ; qui, après avoir déjà commis des crimes, pour anéantir les sociétés patriotiques, profitent de la guerre même qu'ils nous ont suscitée, pour en exiger la destruction.
Ce n'est plus Léopold, dites-vous, c'est moi qui vous dénonce cette secte. — Moi..., qui suis le meilleur citoyen de France ; tel est le sens très-affoibli du long panégyrique, que vous ajoutez à votre nom. C'est moi, qui, sans parler de ma vie passée, puis répondre à ceux qui feindroient de me suspecter; approches; et voyons qui de nous bravera mieux les obstacles et les dangers... Il ne falloit point le dire : il falloit le faire, il y a déjà long-tems. Il falloit faire ce que le peuple français auroit déjà fait sans vous ; il falloit vaincre, et rentrer aussitôt dans la condition des simples citoyens, et non jouer déjà le dictateur, avant d'avoir vain-
blaient un écho lointain des déclamations des Feuillants. Grangeneuve et Robespierre soulignèrent le fait aux Jacobins.
S'il faut s'en rapporter à Mde de Staël, placée à merveille pour être bien renseignée à ce sujet, le factum impérial serait parti du cabinet même des Tuileries. « Quelques députés de l'Assemblée Constituante, dit-elle, Barnave, Du Port, l'avaient composé, et le modèle en fut envoyé par la reine à Bruxelles à M. le comte de Mercy-Argenteau, qui avait été ambassadeur d'Autriche à Paris ». (Considérations sur la Révolution française, 3* partie, t. V). Barnave devait payer chez son appui à la politique contre-révolutionnaire.
(16) L'empereur d'Autriche était décédé le 2 mars 1792. Il fut remplacé par son fils, François II.
eu. Il falloit dissiper l'armée autrichienne, et non attaquer les patriotes de France.
C'est moi qui épousai la cause américaine, au moment même où ses ambassadeurs me déclarèrent qu'elle et oit déjà perdue.
Oh! vous faites bien de vanter vous-même vos exploits d'Amérique, puisque ceux de France ne sont que des attentats contre la liberté. Mais, combien d'absurdités et d'impostures renfermées dans ce peu de mots, où vous exaltez si ridiculement (sic) vos prouesses lointaines! au moment où ses ambassadeurs me déclarèrent qu'elle étoit perdue (17)! Wasingthon, Franklin, Adams, écoutez le langage de cet écolier présomptueux, qui s'approprie la science et les services de ses maîtres. Est-il donc vrai que vous avez désespéré de la liberté américaine ? Est-il vrai que c'étoit à Lafayette et non aux français ou à leur gouvernement, que vous envoyiez des ambassadeurs, pour traiter des grands intérêts de votre patrie? Est-il vrai que, pour enflammer le grand cœur de ce héros, alors connu seulement de la cour, ils lui déclarèrent qu'elle étoit sans aucunes ressources, et que cet illustre avocat des nations trouve au-dessous de son génie, la défense des causes qui ne sont point déjà perdues? Est-il vrai que nous voyons dans Lafayette, le véritable libérateur de votre pays, le dieu qui arrêta le cours des destins, pour le faire triompher?
Nous savons que, comme tous les officiers qui servoient sous Wasingthon (18), il exécuta, pour sa part, les ordres qui décidèrent la victoire en faveur de la liberté: nous savons qu'une grande fortune, chez un peuple pauvre, que la qualité de français, tenant à une famille puissante (19) à la cour du puissant monarque, dont l'alliance vous étoit utile, durent lui concilier de la considération et des amis, dans un pays pour lequel il combattoit, et lui méritèrent même les bontés du sénat américain. Mais nous ne pensons
(17) John Adams et Benjamin Franklin signèrent, le 3 novembre 1782, les préliminaires de paix avec l'Angleterre qui aboutirent au traité de Versailles de 1783. Adams fut ensuite ambassadeur à Londres, tandis que Franklin resta en Europe, et surtout à Paris, jusqu'en 1785.
(18) Robespierre écrit tantôt Wasington, tantôt Wasingthon, tantôt Wasigthon, jamais correctement ce nom de Washingthon du premier président des Etats-Unis d'Amérique.
(19) Les Noailles.
pas que, pour vaincre avec l'armée de Wasingthon, il fallût être Annibal ou Turenne ; de même que, pour embrasser la cause des Etats-Unis, il n'étoit pas nécessaire d'être Brutus ou Caton. L'ambition de cueillir des lauriers en Amérique, n'étoit pas même au-dessus du caractère des jeunes seigneurs de la cour de Louis XVI. De quel droit nous croit-il donc assez stupides, pour être éblouis de sa gloire américaine, au point de regarder comme l'effort d'une vertu sublime ce qui n'est que l'ouvrage de la fortune, de la faveur des rois, d'une ambition vulgaire, et peut être même, un peu de la gazette? Mais eût-il été le plus grand des humains, le congrès américain lui auroit-il permis de trancher avec lui du dictateur et du souverain ? Avec quel dédain la nation française ne doit-elle donc pas écraser un insecte politique assez téméraire, pour regarder l'avantage d'avoir vécu quelque tems sur un sol libre, comme un titre, pour opprimer la liberté de son pays ?
C'est moi, dit-il, qui, le n juillet 178c, en présentant à ma patrie une déclaration des droits )(2o), osai lui dire: « pour qu'une nation soit libre, il suffit qu'elle veuille l'être ».
Voilà de tous ses exploits civiques, en France, le seul qu'il ose citer. Voilà tout ce qu'il a fait, pour acquitter la dette immense qu'il avoit contractée envers sa patrie et envers l'humanité, dans la plus belle des révolutions que le soleil eût encore éclairée.
Vous avez proposé une déclaration des droits, que l'assemblée constituante a rejetée comme au-dessous d'elle et des circonstances: mais toute votre conduite politique en a été depuis la violation continuelle. Vous avait fait une phrase, et commis mille attentats (21). Avant que vous eussiez osé prononcer cette phrase, que vous ne cessez de répéter, les députés des communes avoient osé, sans vous, prononcer le serment du jeu de paume, se constituer en assemblée nationale, et braver, pendant trois mois, toutes les fureurs du despotisme: comme le peuple français, sans
(20) Voir ci-dessus, page 171. La Fayette présenta, en effet, le 11 juillet 1789, à l'Assemblée nationale, une première déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui ne fut pas adoptée.
(21) On peut consulter le n° 6 de cet ouvrage, quoiqu'il ne présente qu'un tableau incomplet de la conduite de M. Lafayette dans la révolution. (Note de Robespierre).
vous, renversa la bastille et la puissance de la cour. Ils a voient fait la révolution ; et vous, vous avez osé dire qu'un peuple faisoit une révolution chez lui, toutes les fois qu'il le vouloit. Grande vérité, que le monde eût toujours ignorée sans vous! Car, qui eût jamais deviné que plusieurs millions d'hommes, lorsqu'ils se liguent, sont plus forts qu'un seul ?
Cependant quelque méprisable que puisse paroître un tel héros, nous le serions beaucoup plus que lui, si après lui avoir pardonné tant d'attentats contre notre liberté, nous lui permettions encore d'affecter ouvertement la tyrannie. Peu importe à notre cause ce qu'il est, si ceux qui doivent le réprimer étaient encore plus foibles que lui. Représentai, c'est dans ce moment sur-tout que la France et l'univers vous regardent. La circonstance où vous êtes est décisive pour la révolution et pour vous. C'est à vous à décider si vous voulez devenir les vils esclaves d'un chef de parti, les jouets de l'ambition et du despotisme, ou rester les représentans de la nation française. Avec une si grande puissance, comment peut-on être timide ? Avec une si sublime mission, comment peut-on être foible? La majesté du peuple, la liberté a été outragée en vous; il n'est pas en votre pouvoir de les laisser sans vengeance. Fermer les yeux ne seroit point faire grâce à un criminel, ce seroit reconnoître un maître. On ne pourra pas croire que le crime n'ait point mérité votre attention et votre sévérité; on n'imputera donc l'impunité qu'à la f oiblesse et à la crainte. On dira, que vous écrasez les insectes qui bourdonnent autour de vous, et que vous tremblez devant un grand conspirateur armé. Quel ennemi de la liberté n'osera point fouler aux pieds l'autorité des représentans du peuple? Quel bon citoyen, pourra compter sur leur sagesse et sur leur énergie? Frappez un coup aussi prompt qu'irrésistible; le délai seul est un scandale; une mesure insuffisante, telle que la formule banale de l'improbation déjà annoncée, ne seroit qu'un acte de foiblesse et même un encouragement pour la rébellion. Que craignez-vous ? La perte d'un général? mille autres auroient déjà vaincu à sa place: mille autres triompheroient, non pour eux-mêmes, non pour la cour, mais pour la patrie et la liberté. Craignez-
2l6 LE DÉFENSEUR DE LA CONSTITUTION
vous sa puissance? Quand ce pigmée politique auroit la force des géans pour entasser les montagnes ; vous habitez l'olimpe ; la foudre est dans vos mains ; frappez ; et les montagnes retomberont sur sa tête sacrilège. Dites un seul mot; et la nation vous entoure. Les soldats qu'il comman- •doit seront les premiers exécuteurs de vos volontés ; ils le livreront eux-mêmes à la justice des lois, et voleront à la victoire sous la conduite d'un bon citoyen. Avertissez solennellement la nation; annoncez aux départemens que la liberté, que l'assemblée nationale est en danger ; appelez à vous les français, et la liberté, la patrie est sauvée. Votre gloire, votre existence même, est à ce prix.
Si l'assemblée nationale a des devoirs à remplir envers Lafayette, le roi n'en a-t-il pas aussi? Que dis-je? N'a-t-il pas de précieux intérêts à défendre contre lui?
En même-tems que Lafayette insulte à l'assemblée nationale, et lui reproche de ne point respecter assez l'autorité royale, ni la constitution, il écrit au roi pour l'engager à la défendre lui-même, par un exercice ferme et complet du pouvoir royal. Aussi humble, aussi adulateur avec le monarque, qu'insolent avec les représentans du peuple, il prodigue autant d'éloges au zèle de Louis XVI pour la défense des principes constitutionnels, qu'il se permet de sarcasmes et de calomnies contre le corps législatif. Il cherche à l'irriter contre l'assemblée nationale; et s'applique à fomenter la division entre les deux autorités constituées pour concourir au bien général ! Quelle audace de la part de Lafayette! Mais aussi quel avilissement! Disons plus, quel danger pour Louis XVI! Croit-il, en effet, que ce chef de faction ambitieux qui -le protège, ne soit animé, comme il le dit, que d'un attachement pur et désintéressé pour sa personne? Croit-il que Lafayette ne se souille de tant de crimes, et ne brave la colère d'un grand peuple, que pour rendre une puissance illimitée au prince qu'il a luimême dégradé, autant qu'il étoit en lui ? Non, si Lafayette est assez puissant pour fouler aux pieds l'autorité du corps législatif et devenir l'arbitre de la révolution, le monarque n'est déjà plus.
Si j'étais Louis XVI, je ferois à Lafayette la réponse
suivante : autant pour mon intérêt personnel que pour l'intérêt public:
« Celui qui est assez fort pour me protéger, le seroit bientôt assez pour me nuire. J'aime mieux dépendre de mon devoir et des lois, que de celui que j'ai compté au nombre de mes courtisans.
« Vous vantez mon dévouement à la défense des principes constitutionnels; je veux au moins aujourd'hui mériter cet éloge. Je vous retire le commandement de l'armée ; je ne veux plus d'un général qui, au mépris des principes constitutionnels, ose s'élever au-dessus des représentans de la nation, et avilir le roi, par des lâches adulations et par une protection insolente. Je n'aime point les factieux hypocrites qui déclament contre les factions, et qui invoquent les lois, en les foulant aux pieds. Je maintiendrai sans doute la constitution, je l'ai juré; il suffit. Mon fils fera plus peut-être, si ce n'est moi; il invitera lui-même la nation à en réformer les vices; à restreindre cette puissance que vous feignez de trouver trop bornée. Je sens enfin, qu'il est une destinée au-dessus des trésors immenses et de l'énorme pouvoir dont je suis accablé; je reconnois que les défenseurs de l'humanité, que les fondateurs de la liberté sont au-dessus des rois ».
Je demande aux amis du roi, si Louis XVI faisant cette réponse, seroit moins grand et moins heureux, que Louis XVI suivant la route que lui prescrit M. Lafayette.
Quand je traçois ces réflexions, un certain nombre de citoyens que l'expérience de trois ans de révolution n'avoit pu instruire, sembloient douter si la lettre séditieuse écrite à l'assemblée nationale, pouvoit être l'ouvrage de Lafayette. Bien éloigné de partager ce doute, je ne croyois pas qu'il fut possible, de rien ajouter à cet attentat, parce que je ne pouvois prévoir, que peu de jours après, ce général viendroit lui-même en personne, en commettre un plus grand au sein même de l'assemblée nationale (22). Quel
(22) Allusion à la présence de La Fayette à la barre de l'Assemblée le 28 juin, après avoir abandonné son poste.
A cette séance, Guadet déclara ironiquement : « Au moment où la présence de M. La Fayette à Paris m'a été annoncée, une idée bien consolante est venue s'offrir à moi : Ainsi, me disais-je, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs, les Autrichiens sont vaincus !... >.
2l8 LE DÉFENSEUR DE LA CONSTITUTION
tableau à décrire que celui de ces scènes scandaleuses? Quelle scélératesse, quelle impudence d'une part, de l'autre, quelle bassesse; quel lâche mépris des lois et de la raison.
Ce même général qui, peu de jours auparavant, entretenoit l'assemblée nationale des dangers pressans de la patrie, abandonne son armée; déserte son poste, sans congé, et vient brusquement se présenter à l'assemblée nationale. Il se déclare hautement l'auteur de la lettre qui lui avoir été adressée; il parle au nom de l'armée; il demande impérieusement la destruction des sociétés patriotiques, la punition de ceux qu'il appelé (sic) factieux; il déclare qu'il est tems de respecter le roi, de maintenir la constitution; il demande que l'assemblée nationale donne l'assurance à ï ARMÉE, que la constitution ne recevra aucune atteinte dans l'intérieur; tandis que les braves français prodiguent leur sang au dehors.
Il ose menacer clairement le corps législatif du mécontentement de son armée et de son affection pour lui ; il dit en propres termes: qu'il est venu seul; qu'il est sorti du rempart honorable que l'attachement des troupes formoit autour de lui; mais l'imposteur ajoute, nue les différais corps l'ont prévenu par les adresses qu'ils lui ont présentées, et qu'il a arrêté les effets de leur indignation, en se chargeant seul, de porter le vœu de tous. Il annonce qu'il a lui-même suspendu ces adresses par deux ordres formels : vous y verrez, dit-il, que j'y ai pris, avec mes braves compagnons d'armes, l'engagement solennel d'exprimer seul un sentiment commun.
Ce n'est pas tout ; pour intimider l'assemblée, il a recours au vil stratagème de déposer sur le bureau ces ordres prétendus donnés par lui, et ses esclaves en en demandent insidieusement la lecture (23), afin que les hommes ignorans et timides concluent de ces écrits artificieux, que les adresses qu'il suppose, lui ont été présentées par l'armée; et qu'il peut en disposer à son gré... Je n'ai pas le courage de relever les bassesses, par lesquelles les valets de Lafayette ont
(23) La droite demanda et obtint les honneurs de la séance pour le général ; elle l'applaudit lorsqu'il traversa la salle pour sortir. Au dehors, alors que ses partisans l'entouraient, des cris hostiles : « A Orléans ! A Orléans ! > se firent entendre dans la foule. {Journal de la Guerre; LIX, du 29 juin 1792. Biblio. Nat. Le2 679).
SEPTIÈME NUMÉRO 2IÇ
osé défendre ouvertement ses extravagantes prétentions, et mettre l'assemblée législative et la nation à ses pieds... Avons-nous encore des représentans ? Cette question sera décidée par le parti que prendra le corps législatif à l'égard du méprisable intrigant, qui a osé le braver. Sommes-nous libres encore ? C'est à la nation entière à résoudre celle-là. Que tous 'les citoyens des départemens décident promptement s'ils ont envoyé leurs députés à Paris, pour être les serviteurs d'un général intrigant et perfide? Que tous les français jugent s'ils ont abattu le despotisme de la cour, pour subir le joug du sieur Laf ayette !
Strasbourg, 25 juin, Fan 4e de la liberté Aux Amis de la Constituton de Paris
Nous avons reçu hier avec plaisir, votre lettre, dans laquelle nous vîmes les détails intéressans, que nous avons sur-le-champ communiqués à la société; elle les a reçus avec la plus grande satisfaction, et les a couverts d'applaudissemens universels; la séance d'hier -étoit bien intéressante. Au moment qu'elle s'ouvrit, on s'apperçut qu'il se trouvoit dans la tribune, un officier municipal en écharpe, et le commissaire de police ; un officier de police et quelques officiers feuillans de la garde nationale. Cela a beaucoup intrigué les membres et les spectateurs, et on se décidât d'interpeller l'officier municipal d'énoncer les motifs de cette nouveauté; l'officier municipal répondit, qu'il y étoit comme délégué du comité militaire et civil, établi par l'état de guerre ; et que l'on avoit appris à ce comité, que dans la lecture allemande de Taprès-dîné, le lecteur s'étoit permis des motions qui tendoient à jeter des alarmes dans le peuple ; et comme ledit lecteur avoit fait entendre que dans la séance du soir, il alloit faire une motion à cet égard, on avoit craint que cela n'eût des suites: c'est pourquoi ils avoient député Miraut-Lacroix, lui, officier municipal, pour assister à nos séances. La société le reçut avec toute la considération qui est due au magistrat du peuple ; on le fit asseoir au bureau, et le tout se passa avec la plus grande
décence ; Simon, l'interprète, réitéra sa motion ; elle fut discutée en présence de l'officier municipal, et l'on finit par passer à l'ordre du jour, la trouvant un peu prématurée. Il ne s'agissoit de rien moins, que de faire partir un bon nombre de notre garde nationale pour Paris, afin de soutenir et de défendre l'assemblée nationale. On lui a observé avec raison, que cette mesure ne pouvoit convenir que dans la dernière extrémité, où le salut du peuple la demanderoit ; que dans le moment, elle seroit même impolitique ; d'autant plus, que les parisiens eux-mêmes, étoient en force, et que nous par contre, nous étions au moment d'être attaqués par les ennemis du dehors et par les fanatiques du dedans.
Après cette motion, on fit lecture de différentes lettres, les unes plus fortes que les autres, sur les circonstances du tems; et les spectateurs assez froids d'ordinaire, prirent feu cette fois-ci, et montrèrent l'envie la plus grande, de partager avec le reste de la France, l'honneur de la conquête de la liberté.
Dans la séance, il nous arriva une dénonciation, par laquelle on nous avertissoit, que le général Brentano (24) avoit été à Strasbourg, et avoit eu avec M. de Custine un entretien secret de quatre heures, au Poêle des vignerons ; nous assemblâmes sur-le-champ le comité de surveillance, et le comité proposa de remettre dans les mains de M. Lachausse la dénonciation, et de l'inviter à se transporter surle-champ à la municipalité, pour prendre les mesures nécessaires dans pareils cas. Nous ne savons pas encore le résultat, mais nous surveillons ; et certes, malgré les cabaleurs, il faudra bien que justice soit faite.
M. le Maire a été hier toute la journée, jusqu'à neuf heures du soir à la commune; il étoit très-inquiet, il avoit donné des ordres pour que des piquets de garde nationale à pied et à cheval, fussent prêts à marcher au premier signal. On tint un conseil militaire et civil, pour aviser aux moyens de sûreté ; on y décida que toute communication de citoyens avec le camp seroit interrompu ; en outre on pro-
(24) Le fils du général Custine, aide de camp de son père, lorsqu'il fut l'envoyé de Dumouriez à la Cour de Berlin, avait fait la connaissance de cet officier allemand, le parent, peut-être même le frère de la célèbre amie de Goethe, Bettina d'Arnim et du romancier et poète dramatique Clément Bren-
posa, et ce fut le itiaire, de faire une adresse au roi, pour le plaindre de sa situation présente, et lui offrir les cœurs et les bras du département du Bas-Rhin, pour obtenir sa liberté constitutionnelle. On en proposa une autre pour l'assemblée nationale dans le même sens; mais ni Tune ni l'autre n'ont été arrêtées à cause des observations que l'on fit, qu'il falloit attendre la journée d'aujourd'hui.
Nous aurons soin de vous instruire de tout, d'autant plus que nous sommes à la veille de grands événemens.
Dans l'arrestation de M. la Rochelle et d'Orvard, il est bon de vous dire, que le dernier avoit été chez Stervé où logeoit le premier, pour enlever les papiers et les plans. M. Stervé ne voulut pas le permettre; la municipalité a eu le tems de les saisir; M. d'Orvard, voyant son projet manqué, fit faire tout de suite ses malles, et se mit à même de les faire descendre sur le rempart de la citadelle ; on fut averti, et les malles et la personne arrêtées à tems; nous espérons trouver dans les papiers de ce fugitif des complots intéressans.
Nous voyons, avec surprise, beaucoup d'officiers des carabiniers être encore dans nos murs, entr'autres M. de Raincourt, colonel ; on nous dit cet homme très suspect ; on nous dit plus, et l'on prétend que l'on a fait à Strasbourg plusieurs habits pour l'armée de Coblentz ; on nous dit qu'il existe chez les tailleurs dudit régiment, beaucoup de boutons destinés, et aux marques de l'armée d'outre-Rhin. Enfin, nous voilà parvenus à la grande crise; il faut s'en tirer avec honneur.
Les prussiens arrivent en foule à Coblentz ; augmentent journellement dans les brisgaw (25), et font toutes les dispositions nécessaires pour nous attaquer. Vous n'ignorez pas sans doute, que notre maire et tous les feuillans sont ici tous à Lafayette; vous vous souviendrez encore du fameux voyage de Phalsbourg, fait en traineaux et dans un tems bien rigoureux. La situation de Metz n'est pas plus rassurante que la nôtre; la société nous marque que cette ville se trouve à-peu-près dans le même danger que la nôtre, et cette ville importante est à la veille de voir à l'entour de ses murs, des forces considérables de nos enne-
(25) Sic. Le Brisgau, la région de la Forêt Noire proche du Rhin.
mis ; il est urgent que l'assemblée nationale ouvre les yeux, et prenne des précautions ; il seroit même nécessaire qu'elle nommât des commissaires-inspecteurs dans l'ordre des patriotes, pour vérifier au plutôt la situation des armées et des frontières; cette mesure est dans la constitution, le corps législatif ayant le droit de surveillance générale.
Avant de finir notre lettre, il est bon de vous dire, que notre conseil-général de la commune s'est érigé en corps législatif, en adoptant, contre la loi, que l'on rendroit au despote Dietrich les honneurs de maréchal de France, ou pour mieux dire, de protecteur du royaume; les jacobins avoient fait une pétition sur cet objet, mais ils en ont été pour leurs peines et pour le ridicule, et les sorties impudentes de quelques membres du cpnseil, entr'autres MM. Revel et Stempel qui nous ont renvoyé au respect et aux égards que l'on avoit autrefois pour les anciens magistrats de la ville.
P. S. Nous vous prévenons qu'il se trouve, depuis trois semaines, un aide de camp de M. Lafayette dans nos murs, nous ne savons pas pour quels motifs; tout ce que nous savons, c'est qu'il se faufile avec nos chefs; on nous dit en outre que l'armée de d'outrerhin (sic) sera portée sous peu de jours à 75.000 hommes.
Les princes allemands, nos voisins, qui se sont déclarés neutres, envoient secrètement leur contingent à l'armée réunie des autrichiens et prussiens. M. le Margrave de Bade a envoyé 1.500 hommes. Cette armée se réunit du côté de Worms, Spire, etc. Les soldats palatins y vont travertis en chasseurs, garçons de métiers, etc..
Extrait d'une lettre de Lille, en date du 25 juin 1792
Après avoir long-tems resté stationnaire, le vieux Luckner, par ordre de la cour, avoit donné secrètement ordre de rétrograder hier; et sur les représentations à lui faites, par le peu d'honnêtes-gens qui l'entourent, que par cet ordre il alloit perdre toute sa popularité, et qu'il risquoit d'être attaqué comme criminel de lèze-nation, le bon vieillard a fait des réflexions et a contremandé la rétro-
g-rade jusqu'au retour d'un officier général qu'il a dépêché à Paris (26). -
(26) Après la déroute du 28 avril, Luckner avait remplacé Rochambeau à la tète de l'armée du Nord. La Fayette qui était alors à Metz et qui désirait se rapprocher de Paris pour intervenir, au besoin, au cours des événements politiques qui se préparaient, avait proposé à Luckner de changer avec lui; ce mouvement singulier et dangereux fut appelé, par les contemporains, le chassécroisé des deux armées du Centre et du Nord. Il effraya l'opinion publique, comme le démontre la lettre ci-dessus. (Chuquet : La première invasion prussienne, p. 49).
Articles contenus dans ce numéro 48 pages (375 à 422)
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