SEANCE DU 13 MAI
Sur la condition des hommes libres de couleur
L'Assemblée nationale, dans ses séances des 12 et des 13 mai (1). a discuté de la condition des hommes de couleur libres. Cette même question vient à l'ordre du jour de la Société, le 13 au soir. Robespierre qui présidait, quitte le fauteuil pour intervenir dans le débat.
Mercure universel, t. III, p. 328.
« M. Robespierre. Tout ce que j'entends depuis trois jours ne m a point convaincu ; je n'en crois pas moins que la justice et la morale doivent être les guides des législateurs. On nous parle de l'initiative : est-ce donc un sénat aristocratique de colons que nous avons à consulter ? est-ce un cabinet ministériel, ami de l'esclavage? non; c'est l'intérêt suprême de la nation, celui des représentans d'un peuple dont toute la puissance n'est que l'opinion et les principes. Je ne suis pas surpris que des hommes qui ont défendu depuis le moment de la formation de l'assemblée nationale, les droits imprescriptibles des hommes aient cependant aujourd'hui avec la même chaleur défendu le projet du comité...
« Ch. Lameth. Je demande à répondre! (à l'ordre! à l'ordre! il veut aller à la tribune; violens murmures).
« M. Robespierre. Je respecterai non seulement les personnes, mais même les opinions. (Applaudi). Personne n'aura à redouter mes applications.
« M. Lameth. Je demanderai la parole après.
« M. Robespierre. Je ne suis pas surpris que ces membres aient si violemment défendu ce projet; en effet, ils nous disoient: vous parlez des droits des hommes ? vous êtes bien fondés à venir nous dire que ces droits existent, lorsque vos frères, dans une autre partie du monde, en ont été privés par vous; parce qu'il a plu à l'être suprême de mettre sur leur front une autre couleur, vous les avez privés de ces droits naturels; il avoit donné des droits égaux aux vôtres, à ces hommes à qui vous les ravissez ; et nous leur répondrons alors : vous nous dîtes que nous n'avons pas respecté en Europe les droits des hommes; nous ne les eussions pas violés sans vous : vous nous dites encore : mais ces hommes jouissent des droits civils ; je réponds encore : ces droits ne sont rien sans des droits politiques; car ceux qui les exercent, seuls peuvent attenter à tous les droits des hommes, qui n'ont que les droits civils; de là, ceux-ci sont nuls. (Applaudi). »
(1) Cf. ci-dessus, séance du 12 mai 1791.
Journal des Mécontens, n° 76, p. 3.
« M. Robertspierre qui s'impatientoil déjà de ne point parier, s'empare de la tribune; long et plat discours, à l'ordinaire, sur l'état des gens de couleur, bien hérissé de sarcasmes contre les Lameth et Barnave.
« ...M. Raymond, mulâtre (2) parle dans le sens de Robertspierre. Cela va de droit. Un Turc, ou du moins un homme sous cet habit, car il y a là toutes sortes de masques, plaide aussi la cause du métis. C'est beau cela. Il rappelle le mot de ce père, qui disoit à son fils, qu'un seul faux-pas faisoit perdre le fruit de cinquante ans de vertus. Avis aux Lameth et Barnave.
« Oh. Lameth, provoqué de nouveau, s'élance et parvient à la tribune : un orage universel ne lui permet pas de se faire entendre, et le président Robertspierre ne fait charitablement rien pour calmer cette mer agitée. Lameth se retire en se mordant les lèvres
« Bonne Carrère, l'ambassadeur refusé, fait la motion que 24 membres de la Société aillent avec le mulâtre Raymond à la barre de l'Assemblée nationale, défendre les gens de couleur qui n'ont pas de défenseur. Cette motion peu honnête pour M. Robertspierre, qui est sans contredit un avocat sans pareil, n'a point de suite et l'on se sépare, sans même entendre une députation présentée sous le nom de la section de la Bibliothèque, et qui attendoit depuis le commencement de la séance, l'instant de faire une belle dénonciation » (3).
Le Lendemain, t. III, n° 135, p. 421.
u Le fameux Roberspierre prend la sonnette. Il la cède pour pérorer, car c'est sa manie.
(2) Julien Raimond, né en 1744 à Saint-Domingue d'un blanc: Pierre Raimond, originaire de Buanes dans les Landes, et de Marie Bégasse, mulâtresse, était donc un quarteron et non proprement un mulâtre. Les parents eurent 12 enfants, cependant Raimond acquit une certaine aisance: en 1773, il acheta d'un noble une propriété de 75.000 livres. Il épousa lui-même en secondes noces une mulâtresse, fflie d'une négresse libre. En 1784, il quitta Saint- Domingue ; on îe vit ensuite résider 'à Angoulême et faire de fréquents séjours à Paris. En 1786, il présenta des mémoires en laveur des hommes de couleur au (maréchal de Castries, .ministre de la Mari ip, et dès 1789 il plaida encore leur cause (Renseignements Communiqués par M. Nemours, avocat, membre de la Société des Etudes Robespierristes).
(3) Raimond fut, le 14 mai 1791, admis à la barre de l'Assemblée nationale où il défendit les sangs mêlés (mulâtres, quarterons, octavons) et les noirs libres. Voici commenl le Journal des mécontens <n" 7G, p. I)- juge cette intervention : « Une députation,. c'est-à-dire un rassemblement rie gens quêtes par les Jacobins, s'est présentée à la barre et a dit à peu près les mêmes et belles choses que le consciencieux M. Robespierre, débite chaque jour à la tribune de ee«Ue illustre société ».
« Robespierre quitte le fauteuil pour venir faire un discours bien plat, à l'ordinaire, sur la question des gens de couleur, mais bien hérissé de sarcasmes contre les deux Lameth et Barnave.
[Intervention « de Raimon, métis » et efforts de Lameth, qui ne peut obtenir la parole.]
« ...et le petit Roberspierre, qui avoit repris la sonnette, ne l'a point fait parler en faveur de Lameth... » (4).
La Feuille du Jour, t. IV, n° 136, p. 380-1.
« Le président étoit absent. M. Roberspierre grimpa au fauteuil,, et préside fort agréablement.
« ...M. Roberspierre s'élance du fauteuil à la tribune; i! pérore sur les gens de couleur, toujours élégiaque, douloureux, courroucé. Cette fois, sa philippique est toute hérissée de petits traits malins contre MM. de Lameth et Barnave.
« M. Raymond Métes (5) parle comme M. de Robespierre, ou du moins dans son sens, si ce n'est pas abuser du mot... »
Journal général de France, 16 mai 1791, p. 543.
« M. Charles Lameth veut en vain obtenir la parole : il feint de vouloir sortir; on n'y prend pas garde: en un mot il commence à s'appercevoir que sa popularité diminue sensiblement : M. Robertspierre n'agite point sa sonnette en sa faveur, et on lève !a séance. :;
(4) Cf. Aulard, II, 414-415.
(5) II est probable que le typographe n'ayant pas compris le mot métis l'a mutilé et considéré comme un nom de famille, Raymond devenant alors le prénom.
288. — SEANCE DU 15 MAI 1791 Sur la condition des HOMMES LIBRES DE COULEUR (suite)
lM intervention
Le 14 onai, le débu^. s'était poursuivi sur la condition des personnes dans les colonies. 'Le président donna lecture de l'article soumis ià la discussion: « Quant à l'état politique des hommes de couleur et nègres libres, il y sera statué, par le corps législatif, sur la proposition des assemblées coloniales actuellement formées ; aucun changement ne pourra être prononcé par les législatures, si ce nJ€St sur la demande formelle et spontanée des assemblées coloniales » (1).
(1) D'après la Correspondance générale des départements de Fiance <t. IL n° 40, p 629). Robespierre serait également intervea*! au cours de cette séance. Mais il s'agit d'une confusion avec la séance de la ve;lle, car le journal y mêle les noms de Grégoire et de Pétion.
Le lô mai, l'Assemblée entamant la discussion de la première partie de cet article, iReubell propose cet amendement: « L'Assemblée nationale décrète qu'elle ne délibérera jamais isur l'état des gens de couleur qui ne seraient pas nés de père et mère libres, sans le vœu préalable, libre -et spontané des colonies; que les assemblées coloniales actuelles subsisteront; mais que les gens de codeur nés de père et mère libres seront admis dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures, s'ils ont d'ailleurs les qualités requises ».
Barnave, après avoir obtenu difficilement la parole, une partie de l'Assemblée demandant à aller aux voix, combat la proposition de Keubell, comme contredisant le décret rendu la veille qui portait que l'Assemblée devaio délibérer sur Ja première partie de l'article ijroposé par son comité. Barnave demande qu'on en revienne à cette .motion.
Bobespierre intervient et critique à la fois le projet du comité et l'amendement de Beubell qui fut adopté par l'Assemblée (2).
Journal des Etats Généraux ou Journal Logographique , t. XXVI, p. 23.
« M. Robespierre. Je ne crois pas avoir besoin de répondre à la première observation du préopinant, par laquelle il a voulu écarter la discussion, en prétendant que votre décret d'hier avoit préjugé la question actuelle, puisqu'il est évident, que déclarer qu'il y a lieu à délibérer sur une motion, ce n'est point adopter la motion elle-même, à plus forte raison rejetter les amendemens qui pourroient y être proposés. v
« M. Barnave a voulu trouver un autre préjugé, et il a mêlé à ce préjugé l'idée d'un reproche. Il a prétendu qu'ayant déjà consenti à une modification de la liberté, ou plutôt ayant déjà consacré en quelque sorte, l'esclavage dans un article que vous avez décrété, vous ne deviez pas être si difficiles sur le reste, et que vous deviez continuer de suivre la route qui vous étoit tracée par les défenseurs des colons blancs. Et moi je dis et je crois que personne n'a ici le droit de nous faire un tel reproche : et certes si, dans l'un de vos décrets, vous avez prononcé le mot d'hommes non libres; vous ne l'avez pas fait librement, et il est avisé de connoitre ceux qui nous ont réduit à cette cruelle extrémité. Nous n'avons que trop acquis le droit d'exiger le prix d'un si grand sacrifice, et j'atteste à l'assemblée que quand nous nous y sommes résolus, ou plutôt quand vous vous y êtes résolus, car ce ne fut jamais mon opinion, vous avez compté sur ce prix, et que vous n'avez consenti à cet acte extrême de complaisance, pour ceux qui dominoient alors notre délibération, qu'à condition qu'il vous seroit permis, au moins, de suivre les principes de la justice et de l'humanité envers des hommes que vous n'aviez pas trouvés dépouillés de la liberté, mais que vous avez trouvés libres et que vous devez conserver libres (applaudi
(2) A la suite du vote de ce décret, les députés de Saint Pqminpno et de la Guadeloupe font connaître à l'Assemblée dans la séance, du l(i 'ii.ti qu'ils s'abbtiendront désormais d'assister aux débats.
à gauche). Ainsi l'objection du préopinant tourne en entier contre lui-même.
« Le préopmant n'a pas été plus heureux, à mon avis, lorsqu'il a cherché un autre préjugé d.e la question actuelle dans vos décrets précédents; car, messieurs, il est un de vos décrets qui accorde, de la mamèfê la plus formelle et la plus précise, les droits de citoyens actifs aux hommes libres de couleur
a Certes, s'il est un moment où l'on puisse invoquer le principe si souvent réclamé, qu'on ne peut revenir sur vos propres décrets, c'est, sans contredit, celui où il est question d'un décret qui consacre les droits les plus sacrés de l'humanité, qui conserve à des hommes des droits précieux et imprescriptibles qui leur appartenoient avant ce décret. Or, ce décret-là existe, il est le titre inattaquable des hommes libres de couleur; c'est celui par lequel vous assurez indistinctement, les droits de citoyens acHfs à toutes personnes indistinctement dans les colonies, avec la seule condition quelles seront propriétaires et contribuables. Or, si le terme toute personne est le terme le plus général que l'on puisse employer; s'il renferme, à plus forte raison, tous les citoyens libres avant le décret, il est évident qu'il s'applique aux hommes de couleur comme aux hommes blancs : et par conséquent, il est impossible, à la vue d'un pareil décret, d'élever encore aucune objection contre les hommes libres de couleur, à moins qu'on ne vous propose, formellement et directement, de révoquer votre décret.
« Mais, dit-on, votre décret ne sera point exécuté, et par conséquent vous perdrez vos colonies. Quoi ! si vous prononcez en faveur des hommes libres de couleur, votre décret sera méprisé par les hommes blancs ' et cependant on vous assure que le voeu des blancs éroit d'accorder les droits de citoyen actif aux colons de couleur : cependant M. Barnave vous a dit mille fois que les colons blancs étoient attachés à la mère-patrie, qu'ils sont pleins d'un respect sincère pour les décrets de l'assemblée nationale; il vous a lui-même présenté les hommages respectueux, les protestations de fidélité de cette assemblée coloniale, contre laquelle il avoit provoqué vos décrets; il vous a dit que tous les colons étoient réunis dans les mêmes sentimens de fidélité à !a mèrepatrie, aux représentans de la nation frarîçoise; et aujourd'hui M. Barnave suppose que la répugnance qu'éprouvent les blancs pour accorder les droits de citoyen actif aux hommes de couleur est si forte, si impérieuse, qu'elle les détermineroit à fouler aux pieds vos propres décrets.
« Et comment après cela, messieurs, pouvez-vous penser que le vœu qui vous sera adressé par les colons seroit de réclamer eux-mêmes les droits de citoyen actif en faveur des citoyens libres de couleur ? Il est impossible de concilier ces contradictions, et de ne pas appercevoir que le projet qui vous es! proposé tend à dépouiller définitivement les hommes de couleur de leurs droits, et à vous rassurer par de faux
prétextes sur l'injustic£ atroce qu'on vous propose. J'ajoute qu'il n'est pas permis aux membres de l'assemblée nationale qui se chargent de cette pétition de dire : si vous ne nous accordez pas ce que nous vous demandons, nous nous révoltons : je dis que la plus grande des foiblesses, la plus haute des imprudences des représentans de la nation, seroit de céder à de pareilles menaces : ce seroit renverser de vos propres mains les bases de votre autorité (applaudi au fond à gauche). Qu'il me soit permis, messieurs, de rapprocher encore cette objection de celle^ qui vous a été faite par un autre orateur qui, au jugement de M. Barnave, est celui qui a fait la plus vive impression sur l'assemblée; si entre les deux orateurs qui ont défendu le plus vivement la cause des colons blancs il y avoit une contradiction manifeste sur le moyen qui a servi de base à leur opinion, il en résulterait sans doute que leur opinion ne doit pas inspirer une grande confiance.
« Or, tandis que d'un côté M. Barnave vous a dit que les colons les plus forts refuseroient d'exécuter votre décret, de l'antre vous savez très bien que M. l'abbé Maury vous disoit : si vous accordez le droit de citoyen actif aux hommes libres de couleur, les hommes libres de couleur étant plus forts s'empareront de la domination, feront révolter les nègres et égorgeront les blancs (applaudi). 11 est donc impossible de sacrifier à de pareilles terreurs, à de pareils sophismes, les droits les plus sacrés de l'humanité, et les principes les plus précieux de notre constitution. Aussi, suis-je loin d'appuyer sous ce rapport l'amendement de M Reubell; au contraire, je sens que je ne puis point adopter cet amendement; je sens que je suis ici pour défendre les droits des hommes libres de couleur en Amérique, dans toute leur étendue; qu'il ne m'est pas permis, que je ne puis pas, sans m'exposer à un remord cruel, sacrifier une partie de ces hommes-là à une autre portion de ces hommeslà. Or, je reconnois les mêmes droits à tous les hommes libres, de quelque père qu'ils soient nés, et je conclus qu'il faut admettre le principe dans son entier. Je crois que chaque membre de cette assemblée sent en avoir déjà trop fait, en consacrant constitutionnellement l'esclavage dans les colonies » (3).
Le Point du Jour, t. XXII, n° 673, p. 205-206.
« M. Robespierre réplique qu'il ne croit pas devoir répondre à l'objection prise du décret d'hier; car déclarer qu'il n'y a pas lieu à délibérer sur une motion, ce n'est pas l'adopter, ce n'est pas s'interdire des amendemens.
a M. Robespierre. M. Barnave se sert contre nous du décret par lequel vous avez décrété la servitude, comme pour tranquilliser les colons ; mais nous pouvons retourner cet argument contre lui ; car si d'un côté vous avez cru ne devoir rien faire pour des hommes que
(3) Toxtc reproduit dans les Arcli. pari., XXVI, 9195.
vous avez trouvés dans l'esclavage, de l'autre, vous devez faire pour des hommes que vous avez trouvés libres. (On applaudit). S'il est une occasion où vous devez vous en tenir strictement à vos décrets, c'est lorsqu'ils établissent les droits des hommes qui étoient libres à l'époque de vos décrets. Ils s'appliquent pour les colonies aux hommes de couleur libres comme aux blancs libres. J'invoque le- décret, j'invoque la maxime que vous me pouvez pas révoquer un tel décret, et il faudroit rappeller à l'ordre celui qui vous propose de le faire. La question est donc décidée.
« M. Barnave élèveroit-il la prétention que le décret du 8 mars, [que] l'instruction, et le décret du 12 octobre enlève aux hommes de couleur les droits de citoyen actif ? Mais il est impossible de le trouver dans les décrets. On ne peut donc pas le leur opposer. C'est incontestable.
« M. Barnave nous a dit que les colons étoient fortement attachés à la France, et qu'ils étoient prêts à lui faire tous les sacrifices qu'elle exigeroit d'eux. Aujourd'hui, il prétend que les colons blancs fouleroient aux pieds les décrets s'ils ne sont pas conformes à leur attente; mais je n'examinerai pas une pareille annonce, comme un fait qui peut faire impression. Non, il n'est pas permis à des membres de l'assemblée nationale de dire : si vous ne nous accordez pas ce que nous demandons, nous n'exécuterons pas vos décrets. Pourquoi cette dure résistance, si les colons veulent être justes envers leurs frères, leurs concitoyens ?
« M. Barnave a donné des éloges à l'opinion de M. l'abbé Mauri; mais a-t-on observé que le premier nous a fait craindre que les blancs n'égorgeassent les hommes de couleur, et que le second nous a fait craindre que les noirs n'égorgeassent les blancs ? Au milieu de ces dangers contraires, quelle délibération pouvons-nous prendre, et quel problême n'y a-t-il pas dans toutes ces contradictions } Tandis que vous anéantissez toutes les distinctions de la noblesse en France, quoiqu'elle fût fondée sur d'antiques préjugés de grandeur, vous allez en confirmer, en ériger une fondée sur des préjugés de couleur. Comment voulez-vous donc n'adopter ai! l'avis du Comité ni l'amendement de M. Reubell, qui ne conviennent pas à l'Assemblée, si elle veut être entièrement juste ? Je les rejette tous les deux.
« M. Robespierre a terminé son opinion en disant : Je suis ici pour défendre les hommes de couleur. Je ne puis pas, sans remords, sacrifier cette classe de citoyens libres et propriétaires qui ont des droits incontestables.
« Je crois que nous devons dire que nous en avons fait assez pour les colonies, en consacrant l'esclavage par l'article premier du comité... » (4).
(4) Cf. E. Hamel, I, 439.
Journal du Soir (Beaulieu), 1791, n° 134, p. 3. Le Législateur français, 16 mai 1791, p. 6.
[Ces journaux résument l'intervention de Robespierre et en reproduisent les passages suivants : J
« Si vous renversez de vos propres mains, disoit-il, ces principes impérissables gravés dans le cœur de tout être pensant, et que vous avez consacré au milieu des luttes et des combats, vous détruisez les bases de votre majestueux édifice; vous n'avez plus de boussole, et vous serez réduits à errer au ihazard, au gré des passions et de la corruption. Vos ennemis se serviront de vos erreurs pour vous conduire de précipices en précipices et lorsque vous réclamerez en votre faveur !a liberté et les droits d'égalité, ils vous citeront vos propres décrets Mesurez, si vous l'osez, la profondeur de l'abîme où vous allez vous jetter, et réfléchissez : quand on n'a plus ni morale, ni principes, c'en est fait de la liberté. »
« ...Est-il bien vrai, disoit-il, que les hommes qui murmurent quand ils demandent un décret, seront justes et humains s'ils l'obtiennent ? Pourquoi donc cette longue et invincible résistance, si elle n'avoit pas pour objet l'oppression et l'esclavage d'une portion intéressante des habitans des Colonies; et si on vouloit le bonheur de ses frères, qu'on m'explique pourquoi on ne peut le laisser faire à d'autres. »
Journal de Rouen, 1791, n° 136, p. 659.
« M. Robertspierre. Je vais suivre la même marche qu'a suivie M. Barnave. Il nous a opposé des décrets, je lui oppose, moi, l'art. 4 de celui du mois de mars; il est formel, il est précis: l'assemblée n y a point dérogé, il doit subsister dans son entier. »
[Puis ce journal résume les réponses de Robespierre aux arguments des différents orateurs] (5).
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 136, p. 564.
« M. Roberspierre. On a suffisamment répondu dans le cours de la discussion à tout ce que vient de dire M. Barnave. Quant au décret qil*il prétend avoir été rendu hier, je lui observerai que déclarer qu'il y a lieu à délibérer sur un article, ce n'est pas l'adopter II prétend qu'ayant déjà par un décret consacré l'esclavage, nous ne devons pas, ou pour mieux dire, vous ne devez pas faire tant de difficulté sur le reste. Mais l'avez-vous prononcé bien librement ce mot esclavage ? N'est-il pas aisé de reconnaître ceux qui vous ont conduits à rette
(5) 'Le Journal de Rouen <n° 137, p. 663) levient « sur l'opinion de M. Robertspierre qui paroît avoir singulièrement influé sur ].i ^tewnination âe l'Assamblée ». FI reproduit, de même que le Coar lier français (t. XT, n° 136, p. 115) un passage du Journal du Soir, depuis: « Avant la Révolution... jusqu'à « c'en est fait de la liberté ».
cruelle extrémité ? Si vous avez adopté un décret, dont il y a six mois les colons n'auraient osé vous proposer l'idée; pour prix d'un pareil sacrifice, on trouve étrange que vous vouliez consacrer des principes de liberté envers ceux que vous avez trouvés libres. Quant à moi, je sens que je suis ici pour défendre les droits des hommes, je ne puis consentir à aucun amendement, et je demande que le principe soit adopté dans son entier.
« M. Roberspierre descend de la tribune au milieu des applaudissemens réitérés de la partie gauche et de toutes les tribunes » (6).
Mercure universel, t. III, p. 253.
« M. Robespierre. Si l'assemblée a décidé hier qu'il y a lieu à délibérer sur la première partie de l'article du comité, il est donc convenu que l'on ne pouvoit pas adopter l'ensemble de ce décret, et conséquemment qu'il pourrait y être réuni des amendemens. M. Barnave vous a dit quet parce que dans un article vous aviez décrété l'esclavage, vous ne deviez pas être si difficiles sur le reste; mais en accordant l'initiative aux colonies, comme elles sont composées d'hommes de couleur libres et de colons blancs, vous avez donné l'initiative et aux uns, et aux autres : or, je dis que l'assemblée peut revenir sur ses décrets. Que répondrez-vous quand, dans l'avenir on vous dira : d'une main vous avez proclamé l'égalité, de l'autre l'esclavage ? que répondrez-vous quand on vous dira que vous avez, par un motif d'intérêt, anéanti les droits d'une classe des Français, des citoyens libres '? Que répondrez-vous, quand ils vous reprocheront d'avoir avili leur postérité, d'avoir soumis des hommes libres à d'autres hommes, leurs égaux ? Je ne puis adhérer au projet du comité. (Très applaudi).
Assemblée nationale, Corps adm:nistratifs (Perlet), t. XI, n° 649, p. 5.
« M. Robespierre a réfuté courageusement tous les sophismes de M. Barnave. Il a montré l'inconséquence des colons blancs, dont les députés dans l'assemblée assurent que le congrès qui sera nommé votera en faveur des gens de couleur, et qui ne veulent pas que l'assemblée constituante de tout l'empire français, fasse elle-même pour eux ce que les colons veulent faire eux-mêmes ; ou leur promesse est une perfidie, ou ils veulent avoir la barbare vamié d'accorder aux gens de couleur comme une grâce, ce qui n'est qu'une justice rigoureuse; et comment compter sur les dispositions humaines de la part des colons blancs, quand ils viennent vous menacer avec arrogance de l' insurrection et de l'inexécution de vos décrets si vous rendez une décision qui offense leur vanité. L'opinant a ajouté qu'il n'avait vu qu'avec douleur qu'on eût arraché à l'assemblée un décret déjà si cruel pour les hommes non libres, et qu'en répondant aux objections de M. Barnave contre
(6) Texte reproduit dans le Moniteur, VIII, 395.
l'amendement de M. Reubell, il ne pouvait néanmoins l'adopté?, parce qu il n'éto't pas en lui de composer avec les princoipes et avec les droits sacrés de l'humanité. »
Journal universel, t. XI, p. 7019.
« M. Robespierre, toujours ferme sur les principes, a combattu M. Barnave et fait connoitre les contradictions qu'il avoit produites dans la défense des blancs. Il a surtout fait sentir qu'il étoit bien étrange que M. Barnave, représentant de la nation, menaçât de désobéissance à la loi, si les blancs ne gagnaient pas; ne pouvant se déterminer à composer sur les principes, il a réclamé nettement le titre de citoyens actifs pour tous les hommes qui, sans distinction de couleur, remplissent les conditions exigées par la loi. »
Révolutions de France et de Brabant, t. VI, n° 78, p. 596-598.
« On a fait des réflexions fort judicieuses sur le décret du 14. L'assemblée nationale ne délibérera jamais sur l'état des personnes non nées Je père et mère .libres, si elle n'est requise librement par les Colonies. Ici l'assemblée s'interdit de délibérer jamais sur l'esclavage des noirs; voilà bien ce qui s'appelle sacrifier les principes et se déshonorer, aussi Péthion, Robespierre et Grégoire, n'ont-ils pas voulu partager ce déshonneur et ont rejette ce décret. Dans les assemblées coloniales, les personnes de couleur nées de père et mère libres, seront admises à tous les droits de l'activité. »
« Il est impossible de voir plus à découvert l'esprit de parti, qu» pour acquérir la majorité a d'abord mis en avant Robespierre, PétSion et Grégoire, afin de se couvrir de leur probité, de leur popularité, et lorsqu'aidé de ce secours, et de la faveur des principes, il a eu acquis cette majorité, a ensuite sacrifié et les principes et les Colonies, pour le vain plaisir d'humilier Barnave, et un certain parti qui d'ailleurs n'est pas exempt de reproches » (7).
\Après avoir résumé le décret adopté par l'Assemblée, ce journal ajoute :]
« Nous devons observer qu'à sept ou huit Jacobins près, tous ont voté pour ce décret ; il en faut encore excepter ceux qni tiennent aux
(7) Le « certain parti » pourrait être celui de Lafayette que Camille DesinouJins redoute davantage depuis la mort de Mirabeau et qu'il accuse de complicité ;l;uis ,!;i préparation d'une évasion <lu ) -M. A ce parti, Camille voudrait opposer une coalition des patriotes; e. il y comprend les Lameth et Barnave; de là, le passage de l'extrait qui est sympathique à Barnave. 11 ne faudrait donc pas l'entendre comme une marque d'hostilité pour les hommes de couleur. Toutefois on doit se souvenir que les Lameth étaient propriétaires à Saint- Bomingue et que Camille a donc bien pu incliner vers les colons (Benseignements fournis par M. H. Calvet).
principes rigoureux, tels que MM. Pétion, Robespierre, Grégoire, etc.. » (8).
L'Ami du Roi (Montjoie), 16 mai 1791, p. 543.
« M. Barnave a été remplacé à la tribune par M. Roberspierre, qui, en sa qualité de défenseur des noirs, a été écouté en silence. Il a rejette le projet du comité, et l'amendement de M. Reubell; !e projet parce qu'il a donné l'initiative aux colons; et l'amendement, parce qu'au lieu d'admettre indistinctement dans les assemblées primaires, tous les hommes de couleur libres, il n'y admet que les hommes de couleur nés de père et mère libres.- »
Journal du Soir (des Frères Chaignieau), t. II, n° 311, p. 3.
« M. Roberspierre a pris la parole pour combattre M. Barnave. M. le président a été obligé de faire cesser les applaudissemens que toutes les tribunes donnoient à l'antagoniste de M. Barnave.
« M. Roberspierre a répondu aux objections du préopinant; il a aussi rejette l'amendement proposé par M. Reubell. Cet amendement, a-t-il dit, ne peut que diminuer l'esclavage, et moi je reconnois que je suis ici pour défendre la liberté en son entier. »
[Brève mention de cette intervention dans Le Journal général, n° 105, p. 420; Le Courrier extraordinaire, 16 mai 1791, p. 4: La Correspondance nationale, n° 27, p. 159.]
2e intervention :
La discussion ayant été fermée, la partie droite et quelques, membres de la partie gauche demandèrent la question préalable sur ia rédaction présentée par Reubell. Le vote qui suivit ayant paru douteux. Robespierre remonte à la tribune. Malgré l' intervention de l'abbé Maury et l'opposition de la droite, l'article est décrété d'après la rédaction proposée par Reubell.
Journal des Etats Généraux ou Journal Logo graphique, t. XXVI, p. 26.
« M. Robespierre. Je demande qu'on retranche de l'article proposé la disposition qui porte que l'assemblée nationale ne prononcera jamais sur les hommes libres de couleur, dont les père et mère n'étoient point tous deux libres, sans la proposition libre spontanée des colonies. Je demande que tous les hommes libres de couleur jouissent de tous
(8) Brissot ajoutera plus tard cette .appréciation sur le rôle des trois députés (Patriote françois, n° 671, p. 642) : « Dans la question relative aux colonies, j'ai 'sur-tout été satisfait des discours de MM. Grégoire, Pétion et Robespierre, on diroit qu'ils ont toute leur vie habité les colonies, tant ils connoissent parfaitement les mœurs et l'esprit des habitans ; ce qu'ils proposent est le seul moyen de nous assurer pour toujours leur attachement. d>
les droits qui leur appartiennent. (Murmures à droite et à gauche: la question préalable! » (9).
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 136, p. 564.
« M. Roberspierre . Je persiste à demander l'adoption du principe.
L'Assemblée passe à l'ordre du jour sur la proposition de M. Roberspierre » (10).
JBrève mention de cette intervention dans Le Journal des Débats, t. XX, n° 722, p. 13; Le Point du Jour, t. XXII, p. 207; Le Mercure universel, A. III, p. 255.1
(9) Texte utilisé par les Arch. pari., XXVI, 95. (10) Texte reproduit dans le Moniteur, VIII, 404.