‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 44 sur 110 · SEANCE DU 31 MAI 1791 Sur une lettre de l'abbé Raynal · texte numérisé non relu

SEANCE DU 31 MAI 1791 Sur une lettre de l'abbé Raynal

Le président de l'Assemblée, .Bureau de Pusy, annonce qu'il a reçu une adresse de l'abbé Haynal (1) et demande à l'Assemblée

(1) L'abbé Raynal, banni par un arrêt du Parlement pour son u Histoire philosophique des deux Indes », était récemment revenu à Paris. Dès son retour, il avait été circonvenu par les membres de la droite. Il se rend chez Bureau de Pusy dans la matinée du 31 mai et lui remet cette lettre. Ferrières i(Mémoires, II, 313) trouve que le président de l'Assemblée se serait un peu trop complaisamment prêté à cette comédie i(Cf. E. .Hamel, I, 456-458, et A. Feugère : « L'abbé Raynal et la Révolution française » (Ann. révol. 1913, p. 309). Gorsas insiste sur ce fait dans son Courrier (2 juin 1791, n° 2, p. 42, note 2) et écrit: « Il y a déjà quelque temps que les noirs projettoient l'exécution de cette comédie. Le dessein en fut pris dans un repas donné par Malhouet à plusieurs de ses illustres confrères. L'abbé Raynal étoit un des co.nvives. M. d'Uh... (membre du côté droit), eut la sottise d'en faire confidence à un de ses collègues, dont un ne peut soupçonner les vertus civiques. Ce que nous osons .affirmer, c'est que dans la séance où ce pamphlet* fut lu, le côté droit ne contenoit pas 60 députés vers les 11 heures; il se garnit tout d'un coup au moment fixé par le règlement pour

si elle veut en entendre la lecture. Un des secrétaires en donne aussitôt connaissance (2). L'abbé Raynal s'y 'livre à une critique sévère de l'œuvre de la Constituante: « ...Que vois-je autour de •moi? des troubles religieux, des dissensions civiles; la consternation des uns, la tyrannie et l'audace -des autres; un gouvernement esclave de la tyrannie populaire, le sanctuaire des lois envahi par des hommes effrénés qui veulent alternativement les dicter ou les braver; des soldats sans discipline, des chefs sans .autorité, des ministres sans moyens; un roi, le premier ami de son peuple, plongé dams l'amertume, outragé, menacé, dépouillé de toute autorité ». Il conclut en préconisant le renforcement du pouvoir exécutif: « ...confier au roi toute la force nécessaire pour assoirer la puissance des lois... ».

Robespierre prend la parole et demande que l'Assemblée passe à l'ordre du jour, ce qu'elle décide à la presque unanimité.

Le Point du Jour, t. XXII, p. 563.

« Après la lecture de cette étrange lettre, M. Robespierre a pris ainsi la parole.

« Jamais l'Assemblée nationale ne m'a paru aussi supérieure aux reproches de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vu écouter avec une patiente tranquillité la diatribe véhémente qui vient d'être lue contre la révolution, à laquelle elle a contribué. (On applaudit). Quelqu'un se seroit-il flatté qu'il existe en France ou ailleurs un homme assez grand pour opposer avec succès sa censure aux opérations des représentans de la nation française et au vœu général de cette même nation ? (On applaudit encore).

« Je ne sais, mais il me semble que la lettre qu'on vient de vous lire est infiniment instructive, mais dans un sens différent de l'esprit qui l'a dictée. Une circonstance m'a frappé pendant la lecture qui vous en a été faite, Cet homme célèbre qui est censé vous l'adresser, a vu les commencemens de cette grande révolution, et il n'a pas parlé à ses concitoyens pour les éclairer, ni pour favoriser la conquête de cette liberté dont il se déclare l'adorateur. Dans quel moment rompt-il cet étonnant silence ? Dans celui où chacun sait que les ennemis de la révolution déployent toutes leurs ressources pour en arrêter le cours, dans celui où ils espèrent faire échouer la liberté au port où elle est si près d'arriver. Je ne veux pas cependant livrer à la sévérité de l'opinion publique l'auteur célèbre de cette diatribe, cet homme qui, à côté de plusieurs opinions qui parurent outrées et réprouvées par la raison aux yeux

lire les adresses. (On dit même que M. Bureau de Puzy, impatienté de ne pas voir arriver assez tôt les chefs de la bande noire, envoya plusieurs fois à leur rencontre) ».

(2) La lettre de l'abbé Raynal a été imprimée chez Migneret, rue Jacob fin 8°, 16 p., 17«>1) et figure aux Arcli. nat. (C 70, pi. 686, p 27) cl. h, l;i B.N. (iLb39 -1!)72) qui possède une autre édition parue chez Volland (Lb;;> 1(j71) ainsi qu'une traduction anglaise (Lba9 41)73). On en trouve également le teAte dans le Courier de Provence, t. XV, p. 53.

mêmes des amis de !a liberté, publia cependant des vérités funestes à la superstition et au despotisme. Je lui cherche une excuse dans la circonstance même qu'il vous a rappelle, son grand âge. Je pardonne même à ceux qui pourraient avoir quelque part à la démarche extraordinaire qu'il s'est permise auprès de vous, à ceux qui tout à l'heure ont paru y applaudir. (Le côté gauche et les tribunes ne cessent d'applaudir). Je leur pardonne parce que je suis convaincu que la lettre produira un effet tout opposé à celui qu'on en a attendu. 0n dira : elle est donc bien favorable aux peuples et fatale aux tyrans, cette révolution que l'on attaque par tant de moyens. Ils ont donc fait quelque chose pour le bonheur des hommes, ceux que les ennemis de l'égalité et de l'humanité calomnient avec tant d'acharnement. Le peuple français a donc acquis le droit de donner un exemple salutaire aux autres peuples, puisque les fauteurs du despotisme poussent leur délire jusqu'au point de faire servir l'autorité d'un homme qui conserve encore un nom, à accréditer, s'il étoit possible, toutes les opinions insensées que nous entendons tant répéter par les ennemis du peuple et de la liberté. (On applaudit).

« Ces calomnies absurdes contre les représentans de la nation, les blasphèmes contre la nation même et contre la liberté, puisqu'ils n'ont pas été effrayés de l'absurde contradiction qui existe entre les écrits antérieurs de ce même homme et les absurdités qui sont parvenues jusqu'à nous par son organe, entre ces diatribes violentes et quelquefois indécentes, qu'il publia non seulement contre le clergé, dont il étoit membre, mais contre la religion elle-même, et ces regrets amers qu'il donne, non au clergé, non à la religion, mais aux abus qui infectoient l'église de France, et qui déshonoroient la nation; entre ces violentes sorties contre les rois, et les efforts qu'il fait aujourd'hui pour vous engager à rétablir le despotisme ministériel sous des formes nouvelles. C'est ici qu'il est important de saisir le véritable esprit de la lettre dont nous parlons Vous approchez du moment où vous allez mettre le sceau à votre ouvrage et décider définitivement quel sera le véritable caractère de votre constitution, si elle penchera vers la liberté ou vers le despotisme, et cet illustre défenseur de la liberté vous invite, en propres termes, à modifier vos principes dans la révision de vos décrets; il vous présente sous les couleurs exagérées de l'anarchie e* du désordre, et ce mouvement, ces contradictions passagères, qui sont l'effet naturel de toute révolution et la crise nécessaire de la liberté; il les impute à crime aux représentans du peuple françois, à ce peuple sur-tout qu'il peint comme une horde de brigands qu'il faut dompter. Il vous invite à faire cesser ces prétendus désordres en rendant au pouvoir exécutif une énergie, une autorité absolue incompatible avec la liberté et la constitution nouvelle. Voilà en peu de mots l'esprit et l'objet de toutes les déclamations insolentes que vous avez entendues. Je me charge d'y répondre, en un mot, au nom de l'assemblée nationale. Je renou-

velle en son nom le serment de suivre constamment ces principes d'égalité, de justice, d'humanité sur lesquels elle doit fonder la constitution, d'aimer, de respecter toujours ce peuple doux, patient, vertueux, que l'on ne calomnieroit pas, s'il avoit les vices de ses tyrans. (On applaudit plusieurs fois). Ce peuple qui est à la fois l'objet, la cause et l'appui de cette glorieuse révolution, qui, comme l'auteur de la lettre l'a prévu, doit ébranler le monde pour le régénérer.

« Je ne m'occupe plus de cette misérable diatribe que vous avez lue, entendue. Tout ce que je peux faire, c'est de donner un sentiment de considération à un auteur célèbre, dont on n'a pas craint de déshonorer la vieillesse. Il suffit que l'assemblée nationale soit au-dessus de toutes les calomnies, et que réparant la foiblesse qu'elle auroit pu montrer quelquefois pour les ennemis du peuple, et qu'on se gardera bien de lui reprocher, elle confonde tous les siens en servant le peuple et la liberté avec le courage et cette énergie qu'elle a déployée dans le commencement de la révolution. Je demande qu'on passe à l'ordre du jour.

« (On a applaudi de toutes les parties de la salle et des tribunes. Le côté droit a seul gardé le silence). »

Journal des Etats Généraux ou Journal Logographique, t. XXVII, p. 17

Le Logographe, Journal national, 30 mai 1791, p. 171.

« M. Robespierre. J'ignore quelle impression a faite sur vos esprits la lettre dont la lecture vient de vous être faite (a), mais l'assemblée ne m'a jamais paru tant au-dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite (b) et qu'elle doit protéger. (Vifs applaudissemens). Une circonstance m'a frappé à la lecture de cette lettre. Cet homme célèbre qui, à côté de beaucoup d'opinions qui furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagé-

(3) Variantes du Moniteur : <a) dont vous venez d'entendre la lecture; b) (la partie gauche et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises). Je ne sais, mais cette lecture me paraît instructive dans un sens bien différent de celui où elle a été faite. En effet, une réflexion m'a frappé en entendant cette lecture; c) (les applaudissemens recommencent); d) parce que je suis persuadé qu'elle...; e) elle est donc bien favorable au peuple, dira-t-on ; f) passage supprimé jusqu'à... .révolution; g) puisque pour y réussir on se sert d'un homme qui ; h) (nouveaux applaudissemens) et que .sous son non) on produit [les opinions les plus contraires aux siennes]; i) qui est aine crise si naturelle de la liberté que sans cette crise, le despotisme...; j) passage omis jusqu'à: nous ne .nous livrerons point...; k) passage omis jusqu'à la lin de l'alinéa; 1) passage omis jusqu'à la fin de l'alinéa; m) M. Robespierre descend de la tribune au milieu d< s applaudissemens de la partie gauche et de toutes les tribunes ». Texte reproduit dans le Moniteur, VIII, 555.

ration, a cependant publié des vérités utiles à la liberté, cet homme, depuis le commencement de la révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses concitoyens, ni vous : et dans quel momen' rompt-il le silence ? Dans le moment où les ennemis de la révolution réunissent leurs efforts pour l'arrêter dans son cours (c). (Vifs applaudissemens). « Je suis bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de 1 assemblée, mais de l'opinion publique sur un homme qui conserve un grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge. (Murmures à droite, applaudissemens à gauche). Je pardonne même à ceux qui auroient pu, sinon contribuer à la démarche qu'il a faite auprès de vous, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir; je leur pardonne, dis-je (d), car je suis convaincu que la lettre produira dans le public, dans toute la nation et par-tout un effet contraire à celui qu'on attendoit. (Vifs applaudissemens).

(e) « Oui, messieurs, tout le monde dira : elle est donc bien favorable au peuple cette constitution, elle est donc bien funeste à la tyrannie; (f) ils ont donc acquis bien des droits à la reconnoissance des nations, ceux qui ont contribué à cette révolution, puisqu'on emploie des ressorts si extraordinaires pour les décrier dans l'opinion publique, (g) puisqu'un homme qui n'étoit connu dans l'Europe, jusqu'à ce moment, que par un amour passionné de la liberté, qui étoit jadis accusé de licence par ceux qui le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héraux (h)... (Applaudissemens réitérés).

<( Ils sont donc bien dignes d'être imités par tous ceux qui gouvernent ou qui représentent les peuples, dira-t-on, puisque l'on a poussé l'acharnement contre eux, au point de se couvrir du nom d'un tel homme pour les calomnier, puisque sous son nom, ont été produites les opinions les plus contraires aux siennes, les absurdités même que l'on trouve dans la bouche des ennemis les plus déclarés de la révolution (applaudi), non plus simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'assemblée nationale a fait pour la liberté, mais contre la nation française toute entière, mais contre la liberté elle-même; car n'est-ce pas attaquer la liberté elle-même que de dénoncer à l'uni ver? comme les crimes des françois ou de ses représentans le trouble, le tiraillement (i) qui accompagne nécessairement toute révolution, qui est une crise si naturelle de la liberté que sans cette crise, la maladie du corps politique, le despotisme et la servitude seraient incurables (applaudi) ? (j) N'est-il pas évident que c'est la liberté qu'on veut attaquer avant qu'elle soit encore solidement établie sur tous ses fondemens, lorsqu'au moment où les représentans de la nation sont sur le point de compléter leur ouvrage et de fixer définitivement le véritable caractère de leurs opérations, de l'incliner ou vers le despotisme, ou vers la liberté, on les prépare par de telles insinuations, et par l'autorité imposante d'un grand

nom à se défier de leurs principes, à renverser, à altérer par un dernier décret l'ouvrage qu'ils ont préparé par les décrets précédens.

« Non, messieurs, nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner : (k) nous ne concevrons point de mépris pour les principes de la liberté, de préventions contre ceux qui la défendent, ni contre ce peuple généreux, bon et patient (se tournant à droite) que toutes vos calomnies ne remettront pas dans vos fers (!a partie droite se soulève et murmure pendant longtems), ce peuple, objet de nos travaux, soutien de la révolution, que vous calomniez en vain, et qui sera toujours juste, toujours patient, toujours vertueux et l'appui le plus ferme de sa liberté (vifs applaudissemens).

« C'est dans ce moment, où par une démarche extraordinaire, on vous annonce clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est l'acharnement des ennemis de l'assemblée nationale et de la révolution; c'est dans ce moment que je ne crains point de renouveller, en votre nom, le serment de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes pour revenir par une voie oblique et indirecte au despotisme, ce qui sera le seul moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troubles, qu'anarchie; (1) car il y a trouble, il y a anarchie toutes les fois que d'un côté une nation a conçu l'espérance de la liberté, qu'on lui en a donné le gage assuré dans la reconnoissance des principes sur lesquels elle est fondée, et que de l'autre on l'entraîne hors de ces principes et qu'on veut la rappeller au despotisme.

« M. le Président, je ne veux point m'occuper davantage de cette lettre, ni de la circonstance particulière. L'assemblée s'est honorée en entendant cette lettre. Je demande que l'on passe à l'ordre du jour (très vifs applaudissemens) (m). A l'ordre du jour, à l'ordre du jour) » (4).

Le Courrier des LXXXIII départemens, 2 juin 1791, n° 2, p. 42.

Réflexions de M. Roberspierre sur cette lettre qui a occasionné des trépignemens de joie dans le côté droit

[Suit le texte de Le Hodey, depuis : « l'Assemblée ne m'a jamais paru .. » jusqu'à: « le despotisme et la servitude, seraient incurables ».]

<( Non, messieurs, nous ne nous livrerons point aux allarmes dont on veut nous environner : nous ne concevrons point de mépris pour les principes de la liberté, de prévention contre ceux qui la défendent, ni contre ce peuple généreux, bon et patient (il se tourne du côté droit) que toutes vos calomnies ne remettront pas dans vos fers. (Ici la partie droite se soulève... s'avance au milieu de la salle... vers la tribune, et menace l'orateur éloquent, qui continue à dévoiler cïcc comagç hs manœuvré*

<4) Le texte reproduit dana le« Arch. pari., XXVI, JkhJ, eut une

combinaison de coux du Moniteur, de Le Hodey e1 du l'oint du Jour.

perfides des ennemis du bien public). Ce peuple, ajoute M. Roberspierre, objet de nos travaux, soutien de la révolution que vous calomniez en vain, et qui sera toujours juste, toujours patient, ne se lassera point. Il gardera le sceptre de la hberté, et si les hommes qu'il a honorés de sa confiance vouloient, par une démarche rétrograde, détruire leur propre ouvrage, la Nation généreuse qui les a soutenus jusqu'à ce jour, tourneroit contre eux les armes dont elle s'est servie pour écraser l'hydre de la tyrannie.

<( N.B. — Telle est la force de la justice et de la vérité, que ce discours inspiré par le patriotisme le plus pur, répandit le trouble et la crainte dans l'âme de ces hommes ambitieux qui ne peuvent survivre à la ruine du despotisme. »

Mercure de France, 11 juin 1791, p. 131-132.

« A peine a-t-on eu fini cette désolante lecture, que M. Roberspierre s'est emparé de la tribune, et a dit que jamais l'Assemblée ne lui avoit paru tant au-dessus de ses ennemis, qu'au moment où il l'a vue écouter avec une tranquillité si expressive, la censure la plus violente de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite, et qu'elle doit protéger. Eloigné de diriger la sévérité des législateurs, ou même l'opinion, contre un homme qui conserve un grand nom, il a rappelle son âge pour l'excuser, et a prétendu que sa lettre produiroit un effet contraire à celui qu'on en attendoit.

[Suit un passage de Le Hodey, depuis: « Oui, messieurs., tout le monde dira... » jusqu'à: « mais contre la liberté elle-même ».]

« Après avoir accusé l'auteur de la lettre de vouloir nous ]etter dans l'anarchie en conseillant d'abandonner les principes, M. Roberspierre a conclu à ce qu'on passât à Tordre du jour. Le côté gauche a couvert son propre éloge d'applaudissemens ingénus, et des vociférations ont appelle l'ordre du jour. »

Le Lendemain, t. III, n° 156, p. 606.

« M. Roberspierre a dit qu'il falloit pardonner cette lettre à la caducité de l'abbé Raynal. M. Roberspierre est accoutumé à faire du pathos, et ici il s'est surpassé. On ne pardonne qu'un délit ou une injure. La lettre est ferme, elle est vigoureuse, mais elle n'est point injurieuse; il n'y a nulle injure à dire à un individu ou à un corps qui s'est trompé, parce que l'erreur est l'apanage le plus ordinaire de la foiblesse humaine.

« La lettre n'est point un délit, elle ne fait que présenter avec force, mais en même tems sans circonlocution, sans aigreur, l'opinion de l'abbé Raynal.

« M. Roberspierre auroit-il voulu dire que cette opinion est une folie, produite par la foiblesse de la tête de notre philosophe?

(( Cette foiblesse ne s'apperçoit ni dans le style ni dans !e raisonnement, et il seroit difficile à M. Roberspierre de la faire appercevoir dans le fond du jugement.

« Il seroit curieux de voir comment M. Roberspierre, qui n'est pas encore caduc, détruirait les preuves qu'apporte l'abbé Raynal de l'anéantissement de la monarchie; comment il pourroit justifier le gouvernement tyrannique des clubs; comment il prouveroit que nous ne sommes pas parvenus au dernier degré de l'anarchie, aujourd'hui que les décrets de l'assemblée nationale même ne sont plus respectés, et que les hordes aussi cruelles qu'impies, viennent au milieu des violences et des sacrilèges, d'infirmer impunément la loi portée sur la liberté du culte religieux. »

L'Ami du Roi (Royou), 3 juin 1791, p. 2-3.

« M. Robespierre s'est chargé de vanger l'honneur du corps; après avoir félicité la compagnie sur l'héroïque patience avec laquelle elle avoit écouté cette xensure humiliante; il a témoigné sa surprise de ce que l'abbé Raynal qui, depuis le commencement de la révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses concitoyens, eût choisi pour rompre le silence, le moment où les ennemis de la révolution réunissent leurs efforts pour l'anéantir dans son cours. Il y a de la malice, mais encore plus d'injustice dans ce reproche. Pour juger la constitution, il falloit bien attendre qu'elle fût finie, il falloit en voir les effets et s'éclairer par l'expérience : qui se seroit attendu qu'après tant de promesses, de déclamations et d'éloges, ces sublimes travaux aboutiroient à la ruine et au malheur de la nation : c'est dans le moment où la nation doit ratifier l'ouvrage de ses représentans, que tous les citoyens doivent élever la voix et prononcer leur jugement; c'est le moment critique que l'abbé Raynal a dû choisir; et si tant d'efforts se réunissent aujourd'hui contre la révolution, c'est qu'après l'essai qu'on en vient de faire, on la juge dangereuse, et qu'elle n'a point le suffrage de la partie la plus saine et la plus éclairée de la nation.

« M. Robespierre prétend que tout le monde dira: « Elle est donc bien favorable au peuple cette constitution; elle est donc bien funeste à la tyrannie; ils ont donc acquis bien des droits à la reconnaissance des nations, ceux qui ont contribué à cette révolution, puisqu'un homme qui n'étoit connu dans l'Europe jusqu'à ce moment que par un amour passionné pour la liberté, qui étoit jadis accusé de licence par ceux qui le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur hérault... » Les applaudissemens n'ont pas permis à l'orateur d'achever sa phrase, mais il est aisé d'y suppléer. Il me semble qu'il vaudroit mieux se tenir pour battu que de chercher à éluder sa défaite par une misérable subtilité. En voyant l'un des chefs de la moderne philosophie, un des plus ardens apôtres de la liberté, faire une satyre aussi sanglante de la révolution,

tout le monde, au contraire, dira: « Elle est donc bien funeste à la société cette constitution : elle est donc bien favorable au désordre et à l'anarchie; ils ont donc encouru le mépris et l'indignation de tous les honnêtes gens, ceux qui ont contribué à cette révolution, puisqu'un homme qui n'étoit connu dans l'Europe que par sa haine vigoureuse contre la superstition et le despotisme , regarde cette constitution comme la ruine du royaume, et ses auteurs comme les fléaux de la nation et les ennemis de la véritable liberté. »

« ...M. Robespierre a terminé sa déclamation par un serment solemnel de ne point profiter des sages avis de M. l'abbé Raynal. »

Journal des Débats, n° 738, p. 17-18.

« Après quelques murmures qui agitoient l'Assemblée. M. Robespierre a pris la parole.

« L'Assemblée, a-t-il dit, ne m'a jamais paru tant au-dessus des reproches de ses accusateurs, que quand elle a écouté avec silence la censure véhémente de sa conduite et de la dévolution qu'elle a faite. (On a vivement applaudi). Quelqu'un se seroit-il flatté qu'il existât un homme assez grand pour opposer avec succès son opinion aux travaux des Représentans de la Nation Françoise, et à l'opinion et au vœu de la Nation Françoise, elle-même ! La lettre dont vous avez entendu la lecture, me paroît instructive dans un sens bien différent de celui où elle a été faite. Une circonstance m'a frappé, en effet, pendant cette lecture ; c'est que cet homme qui a péché dans ses écrits par un excès d'exagération dans ses principes de liberté et de philosophie; cet homme, dis-je, depuis le commencement de la Révo'ut.'on, n'a pas pris la plume pour éclairer ses Concitoyens. Et dans quel moment rompt-il le silence ? C'est dans, celui où nos ennemis réunissent tous leurs efforts contre la Révolution, pour l'arrêter dans son cours.

« Je suis bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, non pas de l'Assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui porte un grand nom; je trouve d'ailleurs une excuse suffisante dans son grand âge; et je pardonne à ceux qui l'ont déterminé à faire cette démarche, parce que je suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet entièrement contraire à celui qu'on en attend. Tout le monde dira : elle est donc bien funeste à la tyrannie cette Révolution, puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires, pour la décrier dans l'opinion publique; puisqu'on se sert d'un homme dont le nom n'est connu que par son amour pour la liberté, et qui est accusé de licence par ceux mêmes qui le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros. (De vifs applaudissemens ont interrompu l'Orateur).

« Ils sont donc bien dignes de notre reconnoissance, ces Représentans, puisqu'on a poussé l'acharnemnet contr'eux au point de se couvrir du nom d'un tel homme pour les combattre; puisqu'on a placé dans

sa bouche les mêmes absurdités que l'on trouve dans celle des ennemis les plus déclarés de la Révolution.

« Ce n'est plus simplement contre les Représentai de la Nation que ces traits sont dirigés, c'est aussi contre la Nation elle-même; car n'est-ce pas attaquer la liberté, qui est devenue son appanage, que de dénoncer comme ses crimes, des troubles, des agitations, des tiraillemens .inséparables des crises sans lesquelles le despotisme, ce mal terrible des Nations, seroit incurable.

« M. Robespierre, après avoir assuré que l'on ne se livreroit point aux alarmes que l'on oherchoit à faire naître, a demandé que l'on passât à l'ordre du jour. »

Journal général de France, ler-5-7 juin 1791, pp. 606, 625, 637.

« Cet illustre Vieillard, en improuvant les principales opérations de nos législateurs, qu'il a le courage de critiquer, devoit s'attendre à être taxé d'aristocratie par le côté gauche : aussi M, Robertspierre a-t-il remarqué qu'il est bien singulier que cette lettre ait été écrite à l'Assemblée, dans un moment où l'on cherche à détruire son ouvrage. »

...« On crie une réponse de M. Roberspierre à M. l'Abbé Raynal (5). Comment M. Roberspierre ose-t-il entrer en lice avec cet Ecrivain profond ? C'est se mettre en scène et faire dire à la postérité, qui n'oubliera rien de ce qui pourra caractériser l'Auteur de l'Histoire Philosophique, sur-tout sa dernière démarche, qui est un modèle de fermeté et d'éloquence : Roberspierre et l'Abbé Raynal ont été opposés de sentimens, etc., etc.. Mais qu'il ne s'y trompe pas; tandis que la postérité couvrira Raynal de gloire, eile couvrira son antagoniste de ridicule. Et d'ailleurs, que dit cette réponse, quels sont ses plus forts argumens ? On peut s'en douter par cet échantillon : Vous trouvez que ça va mal, tout Va bien au contraire, et ça ira, etc., etc.. Tsl est à-peu-près le sens des longues, longues phrases que le répondeur a cousues au bout les unes des autres. Quelle pitié!... »

« ...Et M. Chénier qui se mêle aussi de se mesurer avec M. l'Abbé Raynal!... Oh! c'est bien le coup de pied de l'âne, i! faut en convenir;-André Chénier répond à ce grand homme comme M. Robertspierre, dans une longue, longue lettre qui ne finit pas. André Chénier dit que l'Abbé Raynal a fait autrefois amende honorable d'avoir été

(5) Nous n'avons pas trouvé trace d'un texte imprimé, publié V>ar Robespierre. ,Par contre, il existe des « Réflexions importantes sur l'Adresse présentée à l'Assemblée nationale, le 31 mai 1791, bar (iuillaume Thomas Raynal ». Elles sont l'œuvre de M. de Binéty, député de la noblesse de la sénéchaussée de Marseille. (Imp. nationale, 39 p., B.N. 8° Le 29/1561). A. Mathiez (Etudes Robespierristes, Robespierre orateur, p 311) cite un passage de ce discours de Robespierre qu'il considère comme une improvisation.

Prêtre: quand André Chénier fera-t-il amende honorable d'avoir vouîu être Poète ? » (6).

Courier de Provence, t. XV, n° 295, p. 53.

« C'est moins encore pour accuser et pour réfuter cet infortuné vieillard, que pour l'excuser et pour le justifier en quelque sorte, que M. Robespierre a pris la parole. Il en a parlé comme un fils sensible et respectueux parlerait des erreurs d'un père égaré ; mais il a tonné contre ces hommes pervers qui ont fait d'un apôtre de la liberté, l'organe de leurs serviles conceptions; il leur a reproché d'avoir eu la lâche cruauté d'immoler un nom respectable à leurs extravagantes espérances. Mais il leur a annoncé que ces espérances étoient chimériques, que la honte dont ils avoient voulu couvrir Raynal retomberoit sur eux, et qu on aimeroit mieux croire un homme écrivant et combattant pour la liberté, pendant soixante ans, qu'un vieillard séduit qui, un pied dans la tombe, attaque cette même liberté, qui lui a préparé tant de triomphes

« M. Robespierre a fini par dire que l'assemblée qui s'étoit honorée en entendant avec une majesté tranquille, une indécente censure, devoit s'honorer encore en passant à l'ordre du jour. »

Journal de la Révolution, n° 293, p. 699.

« M. Robespierre est monté à la tribune, non pour invectiver l'auteur d'une si étrange lettre, mais pour louer la noblesse magnanime de l'assemblée qui en avoit soutenu la lecture. Il a trouvé singulier que M. Raynal n'ait mis la main à la plume que dans un moment on il voit tout perdu; il l'a excusé par son grand âge et par la séduction dont l'environnent ceux qui veulent faire servir la célébrité de son nom contre la chose publique. L'opinant a demandé qu'on passât à l'ordre du jour, et on y est passé après quelques instants d'agitation. »

Les Révolutions de Paris (Prudhomme), n° 99, p. 376.

« Quoiqu'il en puisse arriver, cette lettre de Guillaume-Thomas Raynal n'a pas été lue tout d'une haleine. Plusieurs députés patriotes n'ont pu taire leur indignation. MM. Roberspierre et Lavie, le premier sur-tout, sont ceux qui, dans cette circonstance, ont agi le plus selon les principes. Il n'y a que des citoyens sans courage, ont-il dit, qui ne souffrent pas qu'on leur parle avec liberté. »

(6) La lettre d'André Chénier en date du 1er juin fut insérée dans le Moniteur du 5 (Moniteur, VIII, 580) ; elle est reproduite •clans les éditions de ses œuvres en prose, notamment dans celle de Becq de Fouquières.

Journal de Rouen, 1791, n° 153, p. 739.

Assemblée nationale, Corps administratifs (Perlet), t. XIII, n° 665, p. 4

Courrier extraordinaire, 1er juin 1791, p. 5.

Chronique de Paris, n° 152, p. 608 (7).

« M. Robespierre est monté à la tribune et a parlé sur cette adresse avec autant de dignité que de modération. »

[Suit une analyse du discours.] Le Creuset, t. II, n° 45, p. 375.

« M. Robespierre a poussé la complaisance jusqu'à prodiguer ses réflexions, à l'occasion de cette palinodie, vraie ou supposée, de l'octogénaire ex-jésuite; et l'honorable membre a oublié de montrer à ses collègues, le bout de l'oreille du Genevois (8), disposant du génie en décrépitude de Raynal, comme il a fait de la plume alternativement populaire et servile de l'autre ex-jésuite Cerutti! » (9).

Journal de la Cour et de la Ville, n° 37, p. 294 (Variétés).

« II faut avouer qu'il n'y a rien de si piquant pour nos augustes législateurs, que de se voir vigoureusement flagellés par M. l'abbé Raynal, dont ils attendoient de grands compliments. Aussi, M. Robertspierre a-t-il assuré qu'il ne savoit ce qu'il disoit, parce qu'il avoit 80 ans. A la manière dont M. Robertspierre raisonne à-présent, on peut croire qu'elle sera curieuse lorsqu'il aura le même âge. » N° 41, p. 325.

(( S'il étoit vrai, comme Rob . . .pier . . . a osé le dire, que !e grandâge de l'abbé Raynal lui eut fait perdre une partie de son éloquence, le député d'Arras ne pourroit mieux faire que de tâcher de la retrouver.»

N° 44, p. 350-351 (Programme d'une Académie).

« 4° Diatribe dans le style de FArétin, contre l'abbé Raynal, M. Robersp... et l'Ane~à-Charsis (10) Clots, sont invités d'ajouter une teinte un peu plus forte aux couleurs qu'ils ont broyées contre cet illustre écrivain. A cette condition, leurs ouvrages seront admis au

(7) L'abbé Raynal était >alo,rs âgé de près de 80 ans. La Chronique de Paris le qualifie de « vieux Noé »>.

(8) Il s'agit de Necker dont le 'rédacteur du Creuset, Rutledge, était l'adversaire.

(9) Joseph Cerutti, né à Turin en 1738, ex-jésuite, participa par se? écri'ts à l'action révolutionnaire et prononça l'oraison funèbre de Mirabeau à l'église de Saint-Eustache. Il fut élu à l'Assemblée Législative et mourut h Paris le 3 février 1792.

(10) Jeu de mots sur le prénom d'A'nacharsis que s'était donné le baron rhénan Jean -Baptiste Clootz qui sera par la suite élu député & la Convention. Sans doute est-il intervenu aux Jacobins à propos de cette lettre, maiis nous n'en avons relevé aucune trace dans Aulard. .Signalons un article de notre ami M. Jean Dautry qui doit paraître prochainement, sur ce personnage, dans les A. h. de la B.F.

concours. Chaque prix sera une fleur de lys bien dessinée et d'un transport très-facile; on ne recevra aucun ouvrage de prose ou de vers, qui ne soit muni d'une approbation des auteurs de la Chronique. »

Journal des Mécontcns, n° 105 ,p. 3.

« M. Robertspierre, le chef forcené de la démagogie, !e soutien et le propagateur des principes jacobites, vient de répondre à M. l'abbé Raynal. On ne voit qu'un froid déclamateur, et un pygmée attaquant Hercule, et terrassé par sa massue redoutable. »

Correspondance nationale, n° 32, p. 29.

« Après la lecture de cette lettre, M. Robespierre dit qu'elle lui paroit venir fort à propos pour seconder les ennemis de la nation. Il demande que l'on passe à l'ordre du jour. Fort applaudi et adopté malgré M. Roederer, qui demande que M. le président soit rappelle à l'ordre pour avoir fait lire cette lettre » (11).

[Brève mention de cette intervention dans Le Journal de L,ouis XVI et de son peuple, t. VI, n° 81, p. 33; L'Ami des Patriotes, t. II, n° 28, p. 344, note; Le Lendemain, t. III, n° 152, p. 573; Les Mémoires de Malouet, II, 50; La Chronique de Paris, n° 153, p. 1612; Le Journal universel, t. XII, p. 8044; Le Journal de la Noblesse, t. II, n° 23, p. 109; Histoire authentique de la Révolution française, t. II, p. 566; La Gazette de Berne, 8 juin 1791, p. 3; Le Législateur français, 1er juin 1791, p. 8; La Gazette de Paris, 2 juin 1791, p. 4; Le Journal de Paris, n° 152, p. 612; Le Journal général, n° 121, p. 488; Le Courrier d'Avignon, n° 135, p. 539.]

(11) Roederer protesta en effet très vivement contre cette lettre, et condamna l'attitude du président Bureau de Pusy.

298. - SEANCE DU 1er JUIN 1791 Sur une demande de poursuites judiciaires contre un journaliste

L'un des secrétaires donne lecture d'une lettre adressée au président de l'Assemblée, par Montmorin, ministre des affaires étrangères. Le ministre fait état d'une correspondance de Francfort, en date du 17 inai 1791, parue dans le n° 151 de la Gazette nationale ou Moniteur universel, sous le titre « Allemagne .». (L'auteur y suppose que deux contre-lettres ont été, en même temps que les instructions du roi, envoyées dans les cours étrangères. Il prétend que son correspondant de Francfort a les copies fidèles de ces contre-lettres, et, ne craignant pas de prêter à iSa Majesté le projet d'évasion le plu* absurde, il affirme que les «détails partent des Tuileries, qu'ils sont portés dans une cour d'Allemagne par des lettres confidentielle:;, et que le même correspondant de Francfort a vu deux fois les lettres originales... Il est temps de regarder comme des ennemis publics

ceux qui ne cessent de tromper le peuple pour l'agiter, font naître au milieu de nous des périls réels en lui en présentant sans ce^se d'imaginaires.

iL'Assemblée décrète que la lettre du ministre sera imprimée et insérée au procès-verbal. Loys. député du tiers -état de la sénéchaussée de Périgueux, demande que l'Assemblée ordonne des poursuites contre l'imprimeur, afin qu'il fasse connaître l'auteur de l'article. On demande à passer ià l'ordre du jour. L'Assemblée s'y refuse; la discussion s'engage dans laquelle intervient Robespierre (1).

Finalement, l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

« M. Roberspierre . Je demande la question préalable sur toutes les propositions (2). Quand un ministre se plaint d'un écrivain, et que l'Assemblée législative se charge de la vengeance ministérielle, et arme le pouvoir judiciaire contre l'écrivain, elle devient le plus grand fléau de la liberté individuelle. Je demande si, de quelque part que vienne, une dénonciation, l'Assemblée peut s'en charger sans savoir si elle est vraie ou fausse. Quelles preuves avez-vous contre l'assertion de l'écrivain ? L'assertion de M. Montmorin et rien de plus. Est-ce ici qu'on peut accueillir un système qui tendrait à défendre aux citoyens de révéler des faits importans au salut public. (On applaudit). Il serait dangereux de dire aux citoyens que celui qui attaquera un ministre se trouvera entre la poursuite ministérielle et celle de l'Assemblée nationale; il se présente ici une question du plus grand intérêt. Avez-vous fixé le degré des opinions à l'égard des hommes en place ? Savez-vous si vous n'adopterez pas la différence à faire entre les hommes en place et les simples particuliers ? Pouvez-vous oublier que l 'opinion des hommes qui ont le plus d'idées sur la liberté de la presse, est que cette liberté doit être illimitée quand il s'agit des hommes publics, et que l'action en calomnie soit interdite aux hommes en place. (On murmure). Je demande la question préalable, avec d'autant plus d'assurance de succès qu'il serait dangereux qu'on pût faire désormais dans cette Assemblée des motions aussi serviles » (3).

Journal des Etats Généraux ou Journal Logographique, t. XXVII, p. 68,

« M, Robespierre. Je m'oppose à toutes ces motions. Si lorsqu'un ministre se plaint d'une injure qu'il a reçue d'un écrwain (à

(1) Cf. E. Hamel, T, 465, « A trois semaines de là les faits vinrent donner raison à Robespierre ».

(2) Il s'agit des propositions suivantes:

1° Demande de poursuites contre l'abbé Raynal ; (

2" Proposition de Duport selon laquelle il est inconstitutionnel

que l'Assemblée dénonce un individu à l'accusateur public pour le

faire poursuivre ;

S0 Proposition d'envoyer le Président avertir le Roi de l'arrêté

pris ce matin concernant la lettre de Montmorin.

(3) Texte reproduit dans le Moniteur, VIII, 566; et dans les Arch. pari., XXVI, 692.

droite : C'est le roi! C'est le roi!), soit que ce ministre parlât en son nom, soit qu'il se couvrît du nom plus respecté du roi, si dans ce moment, dis-je, il sortoit du corps législatif un décret qui chargeât le corps législatif lui-même en quelque sorte de la vengeance de ce ministre, par lequel l'assemblée législative se chargeât elle-même d'armer le pouvoir judiciaire contre l'individu qui seroit accusé devant elle, le corps législatif seroit le plus terrible fléau de la liberté individuelle. Je réclame, moi, devant l'assemblée nationale les premiers principes de la justice, et je demande à l'assemblée si, de quelque part que vienne une dénonciation, soit d'un ministre, soit d'un autre dénonciateur, elle peut adopter cette dénonciation, la dénoncer elle-même à son tour aux tribunaux, sans juger elle-même si cette dénonciation est vraie ou fausse ? (4). Or, ici, vous n'avez aucune preuve. »

« Je demande donc la question préalable sur toutes les propositions avec d'autant plus de raison qu'il seroit du plus dangereux exemple que l'on pût faire avec quelqu'espérance de succès des motions aussi serviles que celle sur laquelle vous avez à délibérer » (Applaudi).

Journal général, n° 122, p. 494.

« M. Lavigne (5). Il ne seroit pas de la dignité de l'Assemblée de paroître dans l'arène vis-à-vis un folliculaire, pour le traduire devant les Tribunaux.

« M. Robertspierre appuie cette opinion. Il est donc au-dessous de l'Assemblée d'ordonner la poursuite des folliculaires, mais il n'est pas au-dessous du Roi, de ses Ministres, d'être réduits à réclamer auprès de l'Assemblée contre des folliculaires. L'insertion de leur lettre dans le procès-verbal est une réparation assez honorable!... »

Mercure de France, 11 juin 1791, p. 138.

« Se trouvant naturellement à la hauteur de M. Lavigne et des tendres amis du Roi, qui le révèrent trop pour empêcher qu'on ne l'outrage, M. Robespierre a frémi que l'Assemblée ne préjugeât en dénonçant, ce qu'à l'en croire, elle n'avoit jamais fait, et il a écarté des motions aussi serviles par la question préalable. »

Les Révolutions de Paris (Prudhomme), n° 99, p. 383.

« Qui croiroit qu'une dénonciation ministérielle a été reçue avec applaudissemens dans l'assemblée nationale, et qu'elle a obtenu les honneurs de l'insertion au procès-verbal > Qui croiroit qu'il n'a pas moins fallu que le courage de M. Roberspierre pour protéger le journaliste, et l'empêcher peut-être d'être livré à l'accusateur public ? On a passé à l'ordre du jour. »

(4) Texte utilisé par les Arch. pari., XXVI, 692, en tête du précédent.

(5) Belavigne, député du tiers état de la Ville de Paris.

[Brève mention de cette intervention dans Le Patriote françois, n° 663, p. 609; Le Courrier des LXXXHI départemens, t. XXV, n° 1, p. 31 ; Le Journal des Débats, n° 740, p. 7; La Gazette nationale ou Extrait..., t. XVII, p. 118; Assemblée nationale^ Corps administratifs, t. XII, n° 666, p. 5; L'Ami du Peuple (Marat), t. VIII, n° 478, p. 6; Le Journal de Rouen, n° 154, p. 473.]

Société des Amis de la Constitution

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