SEANCE DU 8 JUIN
Sur le licenciement des officiers de l'Armée
La Société ayant nommé un comité pour examiner la question de l'armée (1), Boederer lui présente le 8 juin les conclusions auxquelles ses membres se sont ralliés. De tous les projets, ils n'en ont retenu qu'un seul: le licenciement des officiers (2). Sieyes, Barry, puis ^Robespierre interviennent (3).
iLa discussion devait se poursuivre à la séance du 10 juin (4).
Mercure universel, t. IV, p. 217 (5).
Journal de la Société des Amis de la Constitution, n° 6, p. 4, n° 7, p. 1.
a M. Robespierre. Je ne viens pas ici vous proposer des mesures sur le licenciement, ni approfondir les inconvéniens dont on prétend qu'il peut être suivi. Je viens épancher dans votre sein quelques-uns de ces sentimens qu'inspirent à tout bon citoyen, et l'amour de la patrie et la vue des dangers dont elle est menacée.
« Au milieu des ruines de l'aristocratie terrassée, qu'elle est donc cette puissance qui semble attester qu'elle n'est pas entièrement détruite. Vous avez détruit la noblesse, et la noblesse subsiste au centre de votre armée. Où est donc le titre de cette exception ? Médecins, est-ce pour assurer la vigueur du corps politique que vous laissez circuler dans ses veines un virus aussi pestilentiel ? Et vous, législateurs, est-ce pour prouver la sagesse de vos vues que vous souffrez une institution aussi impolitique.
« C'est par les armées que par-tout, les gouvernemens ont assujetti les hommes, et vous soumettez votre armée à des chefs aristocratiques.
« S'ils sont sans autorité ces chefs, quelles suites funestes ne pou-
<(1) Gf. séanoes des Jacobins des 5 et 6 juin 1791, dans Aulard, II. 483, 487. Dès le 2 juin, la (Société avait entendu un discours d'Antfaoine"(in-8°, 12 p., B.N. Lb10 599).
(2) Robespierre aurait appuyé l'impression du discours de Ilœderer, mais avec quelques changements (Le Babillard, n° 7, P 56).
(3) Cf. Mercure universel, t. IV, p. 215-216.
(4) Cf. Aulard, II, 492-494; et ci-dessous, à la date.
(5) iSauf le 1er alinéa, le texte que nous reproduisons est extrait du Mercure Universel.
vez-vous pas craindre de l'anarchie qui doit en résulter, et s'ils en ont, quel usage en feront-ils ?
« Voyez avec quelle chaleur la majeure partie de vos officiers embrasse tout ce qui tend à bouleverser l'ordre de choses que vous avez établi. Voyez-les dissoudre des corps entiers, par ce!a seul qu'ils étaient patriotes, en pousser d'autres à des excès par une suite de menées et de mauvais traitemens.
« Quelle était l'armée qui, avant l'époque fameuse du 14 juillet, assiégeait cette capitale. Que sont devenus ces étranger?, ou plutôt ceux qu'on appellait tels, dont elle était composée. Dépouillés du droit de servir la patrie qu'ils ont sauvée; forcés d'errer sans subsistance, soumis à la misère et à l'opprobre, si l'opprobre pouvais être infligé par le crime à la vertu. (Applaudi).
« Pour achever ce tableau, il faudrait parler des malheurs de Nancy, vous montrer les citoyens, plongeant leurs bras dans le sang de leurs concitoyens, pour procurer à quelques chefs le plaisir d'assouvir leur haine; vous rappeller les supplices qui suivirent ces jours de malheurs, supplices qui présentèrent pendant plusieurs jours le spectacle le plus satisfaisant pour des ennemis de la liberté. Il faudrait les voir se réjouir de leurs crimes, forcer la patrie en deuil, d'applaudir au supplice de ses défenseurs. Les intrigues des officiers de ces corps furent la seule cause de toutes ces horreurs. Vous doutez que le licenciement soit nécessaire. Avez-vous oublié que des officiers ont arboré la cocarde blanche. Ne font-ils pas profession ouverte de mépriser le peuple, et n'affectent-ils pas au contraire !e plus profond respect pour la cour, à laquelle seule ils veulent tenir. Et vous croyez qu'il vous soit possible de les conserver... Vous voulez, dites-vous, prendre des mesures pour assurer le maintien de notre constitution. N'est-il pas trop ridicule de mettre au nombre de ces mesures, celle de confier vos troupes aux ennemis de la constitution. Les despotes en agissent-ils ainsi ? Confientils à des personnes dont ils ne sont pas sûrs, la garde de leurs places, la défense de leurs frontières ? La France n'est-elle plus digne d'être conservée, depuis qu'elle est devenue le séjour de la liberté.
« Je le dis avec franchise, peut-être mêm% avec rudesse; quiconque ne veut pas, ne conseille pas, le licenciement, est un traître. (Applaudissemens répétés).
« M... Je demande que cette maxime soit tracée en gros caractères aux quatre coins de la salle. (On applaudit).
« M. Robespierre. Rien ne doit vous dispenser de le prononcer, ce licenciement, pas même les craintes qu'on cherche de toutes parts à vous inspirer. Vous le craindriez ! Lorsque vous avez pour vous la raison, la justice, la nation et l'armée ! [ ] (6).
(6) (Le Journal des Débats de la Société... ajoute en cet endroit le passage suivant : « Les officiers patriotes le désirent, quand à la
« Quel étrange projet que celui de vouloir changer des soldats en automates... Et cela afin qu'ils en soient plus propres à défendre la constitution ! Un jour peut-être ces questions seront éclaircies, à la honte des charlatans politiques : mais en attendant cette époque, gardez-vous, législateurs, de vouloir des choses contradictoires, gardez-vous de prendre des mesures contraires à la raison...
« Après tout, il faut que la nation soit sauvée, et si elle ne l'est pas par ses mandataires... Prenez-y garde, le trouble ou !e despotisme, ou peut-être même tous les deux, voilà le but où tendent les ennemis du licenciement. Il n'y a que les seuls amis de la liberté qui puissent le désirer ..
« Craignez ces chefs de parti qui, dans des momens de troubles et d'inquiétudes, cherchent toujours par quelques fausses démarches à vous faire violer quelques-uns de vos principes.
« Craignez ces serpens qui s'insinuent près de vous, et par des conversations -insidieuses, des assertions jetées comme par hasard, se flattent à l'avance d'avoir préparé vos décisions. Toujours, ils ont cherché à vous faire renoncer à vos principes, pour l'amour de la paix et le soutien de la liberté.
« Craignez ces hommes qui, ne se sentant pas assez de forces pour être sûrs de trouver les places qu'ils ambitionnent, dans le nouvel ordre de choses, seroient tentés de regretter l'ancien, qui n'ont pas assez de talens pour faire du bien, mais assez pour faire du mal, et qui n'ont vu dans la révolution que des moyens d'avancer leurs fortunes.
« Craignez ces hommes, dont la fausse modération, plus affreuse que la plus atroce arrogance, vous tend continuellement des pièges.
« Craignez enfin votre propre bonne foi et votre facilité, car je ne redoute pour notre constitution que deux ennemis, la foiblesse des honnêtes gens et la duplicité des malveillans. (Applaudi vivement) » (7).
majorité, si elle était à craindre, soyez sûrs que votre décret ne les rendra pas tels, il ne fera que les rendre un peu moins dangereux. Un ennemi connu est toujours moins à craindre. Le général qui attaque une place est moins à craindre que le gouverneur qui la trahit... On craint l'anarchie qui peut résulter du licenciement, on craint la licence du soldat. Mais jusqu'ici les soldats ne se sont signalés que par leur douceur, par-tout, ils ont montré le contraste étonnant d'une force immense et d'une douceur sans bornes. Avec quelle docilité n'obéiront-ils donc pas à des officiers patriotes, à des officiers, qu'ils estimeront. Si c'est vraiment l'intérêt de la discipline qui vous touche, donnez-leur des officiers qui, par leur exemple. leur conduite, ne cherchent pas à leur inspirer le mépris de notre constitution, qui leur 'donnent des ordres auxquels ils puissent obéir sans répugner à leur patriotisme.
« Pourquoi leur en laisser qui ne peuvent mériter leur confiance: pourquoi attacher des cadavres à des corps vivans... »
(7) Texte reproduit par Laponneraye, I, 123-1*26, d'après le Journal des Débats de la Société des Amis de la Constitution Aulard (il, 190 491) se contente de, résumer brièvement cette intervention.
Le Creuset,, t. II, n° 47, p. 421.
« Mais le sage Robespierre, y a ensuite parfaitement fait écho, aux choses développées dans le discours de M. René Girardin (8) prononce le 29 mai, dans la salle du Musée, rue Dauphine (9) au milieu de l'archipatriotique assemblée des amis des droits de l'homme et du citoyen, dite Club des Cordeliers.
« On a singulièrement applaudi, dans le discours de M. Robespierre, à ce mouvement oratoire : « Je le dis avec franchise, peut-être même avec rudesse; quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement, est un traître! ».
« Je demande, s'est écrié un membre, que cette maxime soit tracée en gros caractères aux quatre coins de la salle ! »
« L'impression du superbe discours du patriote, ordonné à cette séance (10), nous dispense d'en entreprendre l'analise. Nous en recommandons la lecture à tous ceux sur-tout qui se seront sentis émus par celle du discours de René Girardin (11), joint à ce numéro. Le patétique (sic) de l'un ne pourra qu'ajouter aux impressions produites par les principes lumineux exposés dans l'autre. »
Courrier extraordinaire, 11 juin 1791, p. 6-7.
(( M. Robespierre a fait un tableau rapide des attentats et des crimes des officiers et états-majors depuis le commencement de la révolution. On n'a point oublié, a-t-il dit, ces camps, ces grils à boulets, tous ces arsenaux de guerre qui environnoient Paris et les représentans de la nation, les massacres de Nancy et de mille autres endroits, les vexations, les calomnies, les meurtres dont les soldats et les citoyens ont été et sont les victimes : quelle est donc cette aristocratie qui, au milieu des débris de toutes les autres, ose encore lever la tête ? Oui, celui qui ne voit pas la nécessité d'un licenciement est un stupide; celui qui la voit et ne la conseille pas est un traître... (Ici les applaudissemens ont retenti dans toute la salle ; un membre a demandé que ces mots y fussent gravés en gros caractères {Avis à MM. du comité militaire); l'expérience n'a-t-elle pas assez prouvé que ces ci-devant nobles ne peuvent plus ni commander à des soldats-citoyens, ni rester parmi eux ? Par quelle extravagance, a-t-il ajouté, persiste-t-on à attacher des cada-
(8) René Louis, marquis de Girardin, maréchal de camp, ami de Rousseau, mort en 1808.
(9) Le Club des Oordeliei-s siégeait en effet à cette époque, rue Dauphine, dans la salle du Musée, société des conférences.
(10) L?impres.sion du discours de Robespierre fut en réalité décidée dans la séance du 10 juin.
(11) Discours 'sur l'institution de la iforce publique prononcé à la tribune du Club des Cordeliers. Brochure in-8° de 12 p., imp. du Creuset <B.N. 8° Lb40 813 (1). Elle fut distribuée à tous les députés de la Constituante.
Vres pestiférés à des corps sains? (Nouveaux applaudissemens). Sans un licenciement, anarchie, massacres, guerres intestines, voilà ce qu'on n'évitera jamais. L'impression de ce discours, dont nous regrettons de ne pouvoir ici donner qu'une esquisse, a été arrêtée, ainsi que l'envoi à toutes les sociétés. »
Le Lendemain, t. III, n° 162, p. 664.
« Roberspierre, qui ne connoît pas les ménagemens, et qui ne doute de rien, Roberspierre qui diroit : périsse l'armée, comme il a dit périssent nos colonies, a parlé sur le même sujet, sans être embarrassé comme le préopinant, parce qu'à la place de raisons pour appuyer son système, il a mis les grands mots, d'aristocratie, de peuple, de liberté, et beaucoup d'injures, beaucoup d'outrages, contre le roi, les ministres, tous les hommes en place, et les officiers auxquels il en veut. Cette sorte d'éloquence a été fort du goût des jacobins, et l'impression du discours a été décrétée à l'unanimité. »
Journal général de France, 13 juin 1791, p. 661.
« M. Robertspierre, l'homme incorruptible, le Dieu des Marat, Garât, Carra, Corsas et Martel, le grand Robertspierre en un mot, parle sur le même sujet; mais à défaut de raisons, son éloquence emploie si heureusement les mots ronflans d'aristocrates, de Peuple, de liberté, ■d'ancien régime, de despotisme et des droits de l'homme; il sait si bien y ajouter des injures contre le Roi, les Ministres, les hommes en place et les Officiers de l'Armée, que les honorables Membres, extasiés de son superbe discours, en décrètent l'impression à l'unanimité. Un Grenadier du Régiment d'Auvergne succède à M. Robertspierre. » Journal des Mécontens, n° 103, p. 4.
« Robertspierre, qui n'est point l'esclave des convenances, n'a éprouvé aucun embarras; avec les mots peuple, liberté, aristocratie, contre-révolution, et en mettant à la place des raisons, des injures très grossières contre les officiers, des outrages bien sanglants contre le Roi et les ministres; il s'en est tiré à merveille. »
300. — SEANCE DU 9 JUIN 1791 (1) Sur l'incompatibilité entre les fonctions législatives