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(6) Texte reproduit dans les Areh. pari., XXVH, 81.
301. — SEANCE DU 10 JUIN 1791 Sur le licenciement des officiers de l'armée (1)
Bureau de Pusy présente à l'Assemblée, au nom des comitéde constitution, militaire, diplomatique et des recherches, un rapport sur les moyens de rétablir la tranquillité dans le royaume, .bes comités se sont d'abord occupés de l'armée. Ils proposent de décréter que tous les officiers prêteront le serment d'être fidèle à la nation, à Ja loi et au roi. '(Jette mesure peut rétablir entre les soldats et les officiers une confiance réciproque ; mais elle ne peut être imposée et doit demeurer libre. Les comités proposent en conséquence, pour ne pas placer les officiers entre l'engagement de leur honneur et l'extrémité du besoin, d'accorder aux officiers démissionnaires faute d'avoir prêté le serment, le quart de leurs appointements, soit 450 livres en moyenne. Par ailleurs, les comités estiment qu'il faut éloigner les soldats des villes, et proposent en conséquence de cantonner l'armée, d'y rétablir la discipline et d'appliquer a ceux (ju; y manqueront toute la rigueur des peines. Bureau présente, au nom des eix comités, un projet de décret contenant les dispositions développées dans son rapport (2).
Ilobespierre intervient le premier dans la discussion générale, demande la question préalable sur l'avis des comités, et propose le licenciement des officiers. Cazalès lui répond. (La discussion est ajournée au lendemain.
Le 11 juin, l'Assemblée nationale adopta le projet de décret présenté par Bureau de Pusy, au nom des six comités.
Sur le licenciement des officiers de l'armée (3)
MESSIEURS
je viens défendre devant vous une opinion tout-à-fait opposée aux principes des membres du comité militaire ; mais qui est appuyée sur le
(1) Cf. ci-dessus, séance des Jacobins du 8 juin 1791.
(2) (Cette question avait déjà été évoquée par Mirabeau, dans la séance du 20 août 1790 {cf. Discours... lre partie, p. 508); et hors de l'Assemblée, par Dumouriez (cf. E. Hamel, I, 468). [L'opinion y paraissait favorable, et plusieurs députés avaient composé des discours sur ce sujet. Tous ne purent intervenir et l'un d'eux, Achard de Bonvouloir, député du département de la Manche, se résolut, en désespoir de cause, à faire imprimer son texte sous le titre: « Observations sur l'état de l'armée » (B.N. 8° Le29 1548).
(3) Discours publié par la Société des Amis de la Constitution. in-8°, s.d.. 15 p. Imprimerie nationale, B.N. 8° Lb40 597, Biblio. de la V. de P n° 952988, Biblio. de la Sorbonne, HFr 140. Le catalogue de la B.N. le mentionne comme ayant été prononcé le 10 juin, à la- tribune des Jacobins, ce qui est faux. LTnc partie seulement a été lue par Ilobespierre devant cette Société, le 8 juin, et c'est à l'Assemblée nationale 'qu'il a prononcé l'ensemble du texte dont les Jacobins ont voté l'impression. (Voyez p. 475, note 5.)
vœu souverain de la Nation, sur les pétitions formelles des citoyens de ces parties de l'empire, où l'on est beaucoup plus à portée, que nous ne le sommes, d'observer les faits qui doivent être la base de votre décision.
Il s'agit de trouver un remède aux troubles de l'armée: ces troubles ont été beaucoup exagérés; les causes sur-tout en ont toujours été dissimulées ou présentées d'une manière infidèle. Cependant, c'est dans les dangers publics que vous avez particulièrement besoin d'entendre la vérité; elle vous sera dite au moins une fois, car j'énoncerai mon opinion avec la franchise qu'exige le salut de la patrie; on me la pardonnera d'autant plus facilement qu'elle ne sera altérée par aucun sentiment étranger à l'intérêt public.
Les causes des divisions qui régnent dans l'armée, sont faciles à connoitre; je les trouve dans la révolution même, et dans la constitution particulière du corps des officiers. Tout vous imposoit dès longtemps la loi de les changer, sous peine de troubler l'harmonie politique que vous voulez établir.
Au milieu des ruines de toutes les aristocraties, quelle est cette puissance qui seule élève encore un front audacieux et menaçant ? Vous avez détruit la noblesse; et Ta noblesse vit encore à la tête de l'armée; la noblesse règne sur l'armée. Vous avez reconstitué toutes les fonctions publiques, suivant les principes de la liberté et de l'égalité; et vous conservez un corps de fonctionnaires publics armés, dont la constitution est à-la-fois l'appui et l'instrument du despotisme, le triomphe de l'aristocratie, le démenti le plus formel des principes de la constitution de l'Etat, et l'insulte la plus révoltante à la majesté du peuple. Où est donc le titre de cette bisarre exception ? Médecins habiles des maux du corps politique, est-ce pour les guérir, que vous laissez circuler dans ses veines cette humeur mortelle qui les tourmente ? Législateurs, est-ce pour justifier aux yeux de l'univers l'opinion qu'il a conçue de votre sagesse, que vous lui présentez ce hideux contraste des principes de la raison et de la justice, et des préjugés les plus extravagans, cette alliance monstrueuse du despotisme avec la liberté ?..., Je ne sais de quelle manière traiter une pareille question : je me sens repoussé, dès le premier pas, par la difficulté de prouver l'évidence.
Croyez-vous qu'une armée immense soit un objet indifférent pour la liberté ? Ignorez-vous' que tous lès peuples qui l'ont connue, ont réprouvé cette institution, ou ne l'ont envisagée qu'avec effroi. Combien de précautions ne devez- vous donc pas prendre pour la préserver d'une influence dangereuse ! Vous savez que c'est par elle que les gouvernemens ont par-tout subjugué les nations ; vous connoissez l'esprit des cours; vous ne croyez point aux conversions miraculeuses de ces hommes dont le cœur est dépravé et endurci par l'habitude du pouvoir absolu, et vous soumettez l'armée à des chefs attachés naturellement au régime
que la révolution a détruit ! Qu'attendez- vous donc de ces chefs ? S'ils sont sans autorité, sans ascendant, ils ne peuvent exercer leurs fonctions; s'ils en ont, à quoi voulez-vous qu'ils l'emploient, si ce n'est à faire triompher leurs principes et leur parti ?
Sans doute, il est une partie des officiers de l'armée, sincèrement attachée à la cause de la révolution, animée des plus purs sentimens du civisme.de la liberté; j'en connois moi-même de ce caractère, même. dans des grades distingués: mais pouvons-nous fermer les oreilles aux plaintes innombrables des citoyens, des administrateurs même qui vous prouvent qu'une partie très nombreuse -de ce corps professe des sentimens opposés ? Que dis-je ! Jetez un regard sur le passé, et tremblez pour l'avenir. Voyez avec quelle obstination ils ont servi, dès le commencement de la révolution, le projet favori de la cour d'attacher l'armée à ses intérêts particuliers ; voyez-les semant la division et le trouble, armant, dans quelques lieux, les soldats contre les citoyens, et les citoyens contre les soldats, interdisant à ceux-ci toute communication avec les citoyens, et les écartant sur-tout des lieux où ils pouvoient apprendre les devoirs sacrés qui les lient à la cause de la patrie et de la constitution; tantôt dissolvant des corps entiers dont le civisme déconcertait les projets des conspirateurs, les poussant à force d'injustices et d'outrages, à des actes prétendus d'insubordination, pour provoquer contr'eux des décisions sévères; tantôt chassant de l'armée, en déiail, les militaires les plus courageux, les plus éclairés, les plus zélés pour le maintien de la constitution, par des congés inf amans, de mille formes différentes et inusitées, par des ordres arbitraires de toute espèce, que le despotisme lui-même n'eût osé se permettre avant la révolution. Qu'est-elle devenue cette puissante armée, qui, par une sainte désobéissance aux ordres sacrilèges des despotes, a terminé l'oppression du peuple et rétabli la puissance du Souverain ? Plus de cinquante mille peut-être des citoyens qui la composoient, dépouillés de leur état et du droit de servir la patrie qu'ils ont sauvée, errent maintenant sans ressource et sans pain sur la surface de cet empire, expiant leurs services et leurs vertus civiques dans la misère et dans l'opprobre ; ..si l'opprobre pouvoit être imprimé par le crime à la vertu, Que sont devenus ces corps, qui naguères, près des murs de cette capitale, déposèrent aux pieds de la patrie alarmée ces armes qu'ils avoient reçues pour déchirer son sein, ces corps que n'ont pu protéger la reconnoissance et l'amour de la nation? Que sont devenus ceux qui, quoique étrangers, quoique appelés à ce titre, par les féroces combinaisons de nos ennemis ?.. Mais mon imagination effrayée répugne à se retracer ces lugubres idées ' Je ne puis consentir à rouvrir toutes les plaies de mon âme : il faudroit parler des crimes et des catastrophes de Nanci : il faudroit reporter mes regards sur ces scènes de sang, où les amis de la liberté plongeoient dans le sein de ses défenseurs, des armes qui ne dévoient être terribles que pour les tyrans, et ne déployoïent le courage
du civisme et de la vertu, que pour préparer au despotisme, le plus affreux de tous les triomphes : il faudroit voir les victimes échappées au fer des vainqueurs, tombant en foule sous les coups des bourreaux; présentant pendant plusieurs jours le plus doux des spectacles -iux yeux des ennemis, qui purent à loisir se rassasier de leurs supplices, et les premiers jours de la liberté souillée par des cruautés, qui n'ont pas flétri la mémoire des plus cruels tyrans. Il faudroit voir le vice déifié par l'intrigue, et la vertu déshonorée par la scélératesse; enfin, la plus criminelle et la plus perfide politique, insultant long-temps à la douleur des bons citoyens par des calomnies impudentes et par des fêtes sacrilèges, forcer en quelque sorte la patrie en deuil à applaudir aux supplices de ses défenseurs. Quelles ont été les premières causes de tous ces malheurs? L'incivisme et l'injustice, les persécutions, les calomnies, les intrigues des officiers de ces mêmes corps. Mais quoi ! une grande partie des officiers de l'armée en général, vous a-t-elle même laissé le droit de douter de ses intentions? Avez- vous oublié Béfort, où les chefs ont eux-mêmes entraîné les soldats à insulter publiquement la nation et ,vs représentans "> Avez-vous oublié que d'autres ont arboré la cocarde blanche, foulé aux pieds le signe auguste de notre liberté ^conquise ? La voix publique, les avis qui vous sont envoyés de tous les départemens, vous ont-ils permis d'ignorer les blasphèmes proférés contre l'autorité de la nation, les conseils perfides, et les cabales continuelles qui semblent menacer la liberté ? Ne font-ils pas une profession ouverte de mépriser le peuple, de méconnoître les droits des citoyens, de ne connoître, de ne servir que le roi ? Que dis-je ? Vous-mêmes vous semblez croire à la possibilité d'une ligue des despotes de l'Europe contre votre constitution; vous avez paru prendre quelquefois des mesures pour prévenir des attaques prochaines: or, n'est-il pas trop absurde, que vous mettiez précisément au nombre de ces mesures celle de laisser votre armée entre les mains des ennemis déclarés de notre constitution ? Avez-vous jamais entendu dire que dans aucun temps les despotes aient pourvu de cette manière à la défense de leurs états ? Ont-ils jamais confié en connoissance de cause, la moindre forteresse, le plus foible corps de troupes, à un gouverneur ou à un général suspect ? N'y auroit-il donc que le domaine des despotes qui (méritât d'être conservé ? La France ne seroit-elle plus digne d'être défendue, depuis que la destinée de la liberté et le bonheur des peuples sont liés à la sûreté ? Les premières notions de la prudence et du bon sens sont-elles l'apanage exclusif des monarques absolus, et ne sont-elles d'aucun usage dans la conduite des législateurs, et des représentans du peuple? Pour moi, je rougirois de prouver plus long-temps que le licenciement des officiers de l'armée est commandé par la nécessité la plus impérieuse, et je le dirai avec une franchise qui paroîtra tenir un peu de la rudesse, mais que les circonstances autorisent : quiconque ne voit pas cette nécessité, est un homme stupide; quiconque la voit, et ne veut point, ne conseille
point le licenciement, est un traître (4). Quel motif peut vous dispenser de le prononcer ? Vous craignez les suites de cette démarche éclatante ?
Vous craignez ! Et vous avez pour vous la raison, la justice, la nation et l'armée. Voilà des garans qui doivent vous rassurer au moins sur l'exécution de votre décret.
Craignez-vous les machinations des officiers congédiés ? Ceci ne peut point regarder ceux qui sont patriotes, qui gémissent sur la conduite de leurs confrères et pour qui leur civisme même est un sujet de tracasserie ou de tourment; ils désirent une disposition qui, en sauvant la patrie, ne peut que leur ouvrir à eux-mêmes une perspective plus avantageuse. Quant aux autres, quant à la majorité si vous voulez, puisqu'ils se sont déclarés les ennemis de la révolution, ce ne sera point votre décret qui les rendra tels : seulement il les rendra moins dangeureux, puisque, dans la classe des simples citoyens, ils auront moins de pouvoir pour lui nuire, qu'à la tête de l'armée. Cette observation seroit juste quand bien même vous supposeriez qu'ils iroient ,grossn une armée ennemie, et cela par la raison toute simple qu'un ennemi déclaré est moins à craindre qu'un ennemi caché et que le général qui assiège une place, en avance moins la conquête, que le gouverneur perfide qui la livre.
Que craignez-vous encore 7 Que les soldats ne soient portés à l'indiscipline par une disposition qui aura comblé leurs vœux ? Au contraire, rien n'inspire le reispect de la loi et de ceux qui en sont les auteurs, ou les organes, comme la raison el la justice. Ne souffrez pas oue l'intrigue triomphe plus long-tems en calomniant sans cesse devant vous les soldats, le peuple, l'humanité; croyez des tyrans, des oppresseurs, des esclaves, des courtisans, des ennemis naturels de l'égalité, tout le mal qu'ils vous disent des foibles, des opprimés, des hommes malheureux, mais simples et droits, et vous aurez rencontré !a vérité. Les soldats en général ne se sont signalés que par leur douceur à supporter les injustices les plus atroces, à respecter la discipline et les lois, en dépit de leurs chefs ; ils ont présenté le contraste étonnant d'une force immense et d'une patience sans borne; et si vous connaissiez vos véritables intérêts, l'intérêt suprême du bien public et de la liberté, vous seriez effrayés de la facilité avec laquelle ils se sont laissé opprimer, plus que de leur énergie. S'ils n'ont pas secoué le joug des chefs dont j'ai parlé, avec quelle docilité n'obéiront-ils pas ;à des chefs amis des lois et de la constitution ? Mais par quelle étrange iatatlité les idées 1»'S plus simples semblent-elles aujourd'hui confondues parmi nous ? On souffre paisiblement que les officiers violent, outragent publiquement iles lois et la constitution, et on exige des inférieurs avec une rigueur sans exemple, le ,respect le plus profond, la soumission !a plus aveugle
(4) On trouve cette même phrase dans le discours prononcé aux Jacobins. Cf. ci-dessu^ p. 462.
et la plus illimitée pour ces mêmes officiers; on assure aux officiers le droit de donner les plus coupables exemples aux soldats, que dis-je ? d'attaquer leur fidélité envers la nation, de leur interdire, sous le prétexte de discipline, l'exercice le pilus légitime, le plus innocent des droits -qui appartiennent à tous les citoyens; et si, en résistant à ces exemples, ceux-ci, par un mouvement contraire, paroissent dépasser la ligne de ce qu'on appelle la discipline militaire, on les immole impitoyablement à l'inimitié de leurs chefs; on '.s'indigne d'un mouvement, d'un symptôme de vie échappé à l'impatience, et provoqué par un sentiment louable et généreux; et l'on peint l'armée toute entière comme une horde de brigands indisciplinés. S'il est vrai que ce soit le véritable intérêt de la discipline qui vous touche, donnez donc aux soldats des chefs auxquels ils puissent obéir, des 'chefs qui ne s'appliiquent point sans cesse à comprimer, à blesser en eux toutes les plus douces, toutes les plus généreuses affections du cœur humain, tous les sentimens les plus chers et les plus impérieux des bons citoyens. Pourquoi vous obstiner à lier des guerriers fidèles à des chefs obstinés, là attacher des cadavres à des corps vrvans ? Faites qu'ils puissent à-laifois respecter leurs officiers, ila loi et la justice ; ne les réduisez point à opter entre un capitaine, un lieutenant et la liberté, la patrie. Que! étrange projet de vouloir à toute force changer aujourd'hui les soldats françois en des automates sans intelligence, sans âme, sans patrie, sans aucun sentiment de la liberté, sans aucune ic'jée de la dignité de l'homme, et tout cela afin qu'ils défendent mieux la patrie et les droits de la nation, et cela afin que l'esprit de l'armée soit mieux assorti aux principes et à la nature de la constitution ! Oh ! quel étrange abus, on a fait ici de ce mot de discipline militaire ! Avec quels lâches artifices on a confondu toutes les idées, méconnu tous les principes et cimenté tous les préjugés sur lesquels s'appuie la puissance des despotes les plus absolus, et sur lesquels on a espéré peut-être dis raffermir parmi nous le despotisme chancelant, mais non point abattu ! Un jour peutêtre, ces questions seront éclaircids à la honte des charlatans politiques; mais <en attendant ce moment, législateurs, gardez-vous de vouloir, avec obstination, des choses contradictoires, de vouloir établir l'ordre sans justice; législateurs, ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissans que la nature; c'est la nature même qui, dans la situation où se trouve votre armée, ne permet pas que vos soldats soient encore long-tems soumis à vos officiers et fidèles à l'a nation; c'est la raison qui, bientôt, au nom de la patrie, leur commandera une obéissance moins passive. Si vous ne faites pas vous-mêmes oè qu'exige 1 empire de la nécessité, craignez qu'ils ne le fassent eux-mêmes; car, après tout, il faut que l'Etat et ia liberté soient sauvés; s'ils ne le «ont pas par les représentans, il faut bien qu'ils le soient par la nation. Alors il seroit peut-être permis de penser que les soldats seroient moins souples à la discipline : pour moi, je n'ai pas même cette crainte; je suis
bien plus porté à croire, qu'à l'exemple <le quelques corps, dont les officiers ont disparu, ils n'en seroient que plus inviolablen.ent attachés à leurs devoirs, et que loin d'abuser d'un succès remporté au nom de la patrie, leur force ne seroit redoutable qu'à ses ennemis.
Le dénouement que je viens de supposer seroit, sans contredit, le plus heureux ; mais puisque nos adversaires n'y croient pas, puisqu'ils en espèrent un autre, je vais vous dévoiler leur plus secrète pensée. Il est assez clair, ce 'me semble que ceux qui T'allèguent veulent nous faire courir une double chance. En effet, si les officiers actuels restent à la tête de l'armée, il arrivera nécessairement l'une ou l'autre de ces deux alternatives : ou bien dans cette espèce de lutte établie entre les soldats et les officiers, ceux-ci triompheront avec l'appui 'du gouvernement, ou ils écarteront les uns, ils séduiront les autres par les divers moyens qui seront en leur pouvoir, et les soldats ne seront plus entre leurs mains que des automates dévoués et des instrumens dociles; ou bien le% soldats l'emporteront par l'usage de leurs forces. Dans ce dernier cas vous avez, suivant nos adversaires, le trouble, îe désordre, l'anarchie; dans le premier qu 'avez- vous ? Une armée animée de l'esprit des conspirateurs, et portée à seconder les projets les plus sinistres contre la nation, et par conséquent le despotisme; ainsi, ce oui pourroit arriver de plus heureux pour les ennemis de la liberté, de plus terrible pour nous, ce seroit précisément l'espèce de paix, de subordination, de discipline que l'on nous vante. Ainsi le trouble ou le despotisme, voilà les deux perspectives que nous présentent ceux qui s'opposent au licenciement des officiers. Ainsi ils pourront choisir l'un ou l'autre, ou peut-être nous susciter l'un et l'autre à-la-fois, suivant les vues de leur intérêt ou de l'ambition personnelle. Il n'y a que les amis de la liberté et de la paix publique à qui le licenciement puisse convenir.
Non non, ne craignez plus les dangers chimériques que l'on vous présente, pour vous distraire des dangers réels ; craignez plutôt cette facilité funeste que l'on trouve à vous inspirer de fausses terreurs; craignez, craignez tous ces chefs de parti qui, dans chaque occasion importante, trouvent toujours quelque sujet d'alarme, pour vous déterminer à enfreindre quelqu'un de vos principes, à violer quelqu'un de vos devoirs. Craignez tous ces serpens de cour qui, avant vos délibérations et à chaque instant, rampent autour de vous pour vous insinuer le poison de leurs opinions pusillanimes et de leurs systèmes perfides, et qui, soit par des calomnies adroites, soit par des sopbismes puisés dans nos anciens préjugés, soit par des faits controuvés^ par les circonstances, préparent et déterminent vos opinions, comme à votre insçu. Réfléchissez* un moment, pour considérer les suites des conseils qu'ils vous ont donnés jusqu'aujourd'hui; toujours ils vous ont engagés à dévier des principes, pour le bien de la paix et pour l'affermissement de la liberté; et les causes de troubles, de dissensions, d'embarras, n'ont cessé de croître avec l'audace des ennemis de la révolution et les forces
du despotisme, qui me semble méditer dans un silence terrible des complots que vous auriez déjà dû prévenir. Craignez ces hommes qui, doués de trop peu de sensibilité et de vertu pour attacher leur bonheur individuel au bonheur public, de trop peu de tàlens et d'énergie pour faire le bien, mais ayant assez de ressources pour faire le mal, ne voient dans une révolution qui devoit faire le bonheur du monde, que le sujet d'une spéculation qui aboutit à leur bien-être personnel, et peut-être à l'intérêt de quelque vîle passion : craignez ces coalitions meurtrières, qui sont comme les canaux par lesquels la cour distille sur la nation le poison mortel qui tue l'esprit public et la liberté dans Bon berceau; ces hommes, qui calculant la foiblesse de l'opinion publique naissante, l'orgueil, la frivolité, l'a corruption des riches, l'inexpérience et la bonne foi du peuple, les ressources formidables et cachées du gouvernement, se sont ligués pour opposer les préjugés et les habitudes vicieuses qui nous restent encore, à la marche de la raison, et pour ensevelir le bonheur de la France et de tous les peuples, dans ce passage pénible des moeurs et des idées du despotisme à celles de la liberté; ces hommes dont la fausse modération, plus cruelle que la plus atroce barbarie, nous ramènera, s'il* est possible, à un gouvernement despotique dont les formes seules seront changées, ou nous dévouera à ces longues convulsions qui sont comme le prix auquel le ciel a mis le bienfait de la liberté. Enfin, craignez votre propre bonne foi, craignez votre prcpre foiblesse. Je ne redoute pour ma patrie que deux écueils, la foiblesse des honnêtes gens et la duplicité des ambitieux intrigans (5).
J'ai prouvé jusqu'ici la nécessité du licenciement des officiers ; examinons rapidement les moyens que le comité militaire propose de substituer à cette disposition indispensable.
1° Punir sévèrement les soldats qu'il accuse d'indiscipline.
Jusqu'à quand vous proposera-t-on d'être toujours inexorables pour les foibles et pour les innocens opprimés et doux, complaisans pour les oppresseurs ? Est-ce ainsi que vous tiendrez la promesse, que vous avez faite depuis deux ans aux soldats, de réprimer les désordres isans aucune distinction de grades ni de conditions ? Par quel ac'e avezvous acquitté jusqu'ici cet engagement sacré? Est-ce par l'impunité 'constante dont les officiers ont joui, et par les persécutions atroces que les soldats ont souffertes ? Est-ce ainsi que vous observerez les règles les plus simples de la justice et cki bon sens, qui veulent que !«$ supérieurs, auteurs du mal, soient punis plus sévèrement que les inférieurs?
(5) Le discours qu'il prononça aux Jacobins s'arrêtait ici; et cette; partir, seule semble avoir été préparée par Robespierre; la suite ji été improvisée) ainsi que le remarque le Journal de Paris: « M. Robespierre n'a .eessé de parler quand il est parvenu à la fin do son discours écrit ». (Ci. G. Walter, p. 161).
Voulelz-vous que l'on dise que les militaires ci-devant nobles sont ici les arbitres suprêmes de la destinée de l'armée, et que vous ne voulez vous réserver d'autres droits que celui de sanctionner les loix qu'ils font pour leur intérêt personnel ?
Ils vous proposent de demander aux officiers un nouveau serment, une nouvelle promesse de ne point conspirer contre la nation.
Eh quoi ! n'êtes- vous pas encore las de prodiguer les sermens ? Est-ce par des sermens ou par des 'loix que vous voulez gouverner la France et affermir la liberté ? Les sermens, inutiles pour les bons Citoyens, n'enchaînent point les mauvais, s'ils effraient quelques hommes de bonne-foi, les conspirateurs et les traîtres s'y prêtent avec facilité, et rient de la crédulité de ceux qui se reposent du salut de l'Etat sur de pareils garans. Les citoyens, les militaires en général n'ont-ils pas déjà prêté le serment civique ? Ceux qui ont pu le violer en respecteiront-ils un second ? Et si ce second peut ajouter à la force du premier, il faudra leur en demander un troisième, ensuite un quatrième, le tout pour corroborer leur patriotisme, et donner des preuves plus éclatantes de votre sagesse.
Mais, dit-on, ce n'est point un nouveau serment qu'on propose. C'est un engagement d'honneur. Ainsi vous connoissez donc un engagement plus sacré que la religion du serment. Quel est donc cet honneur qui s'allie avec le parjure, qui ne suppose ni amour de la patrie, nî respect pour l'humanité, ni fidélité aux devoirs les plus sacrés du citoyen ? Il est donc une vertu secrète, Un talisman attaché à la parole d'honneur d'une classe de citoyens. L'honneur est le patrimoine particulier du corps des officiers. Les actes de patriotisme, les sermens sont faits pour les autres; mais ceux-ci, il suffira qu'ils promettent sur leur honneur, et c'est vous qui consacrerez ces absurdes préjugés et ces insolentes prétentions; c'est vous qui établirez en principe, que chez les François, chez les hommes libres, l'honneur féodal peut remplacer la morale et la vertu !
Que dirai-je de la troisième disposition du comité militaire, qui porte que ceux qui refuseront de souscrire cet engagement, recevront pour retraite le tiers de leur traitement. Admirable munificence, libéralité vraiment digne d'une nation sage et magnanime, qui assure des pensions et des récompenses aux citoyens qui ne veulent pas même promettre de ne point conspirer «contr'elle !
Enfin le comité couronne ce projet de décret par une disposition encore plus importante, c'est de séparer les soldats des citoyens; c'est de cantonner les troupes, de les distribuer en différens camps. Oui, sans doute, il faut cantonner les soldats. Dans le sein, de nos villes, ils pourroient demeurer citoyens, malgré l'esprit de la constitution militaire, malgré tous les dangers attachés à de semblables institutions. Il faut les isoler, pour les pratiquer plus aisément; afin que l'on puisse' plus aisément séduire les uns, dégoûter, écarter les autres, et faire de l'armée
un assemblage de satellites dociles aux inspirations de la cour et des intrigans ambitieux. Alors on pourra avoir toujours des corps prêts à accabler par-tout les plus zélés patriotes, à favoriser les injustices et le despotisme des aristocrates ministériels, à étouffer l'esprit public, anéantir la liberté «dans sa naissance, pour élever sur ses ruines quelques iptrigans ambitieux; et même, si le moment est favorable, tenter des entreprises encore plus vastes et plus importantes. Oui, ce projet est très-bien conçu; et la seule chose qui m'étonne, c'est l'audace avec laquelle on a espéré de le faire sanctionner par l'Assemblée nationale. Pour moi, je demande qu'il soit rejeté avec indignation, et que le licenciement des officiers soit décrété avant tout.
Journal des Etats Généraux ou Journal Logographique , t. XXVII, p. 307 L'Ami du Peuple (Marat), t. VIII, n° 488, p. 2-4 <6). Le Législateur français (Beaulieu), t. II, 12 juin 1791, d. 1-3 (6). Le Courrier d'Avignon, n° 143, p. 571 (6).
« M. Robespierre. Je viens défendre une opinion bien différente de celle b!e votre comité, une opinion qui a été portée jusqu'à vous par le vœu public, qui, quelquefois est susceptible de se tromper, mais qui le plus souvent est l'interprète de la vérité et de l'intérêt général, et sur -tout par les pétitions qui vous ont été présentées particulièrement de la part des citoyens de cette partie -de l'empire où l'on est beaucoup plus à portée que nous, d'observer les faits qu'il vous importe de connaître, et qui doivent être la première base de votre décision.
« Il s'agit de trouver un remède au désordre actue! de l'armée. Les désordres ont été exagérés dans un certain sens et sur-tout les causes en ont été dissimulées. Il importe de les approfondir. C'est sur-tout dans les grands dangers qu'il est nécessaire d'entendre ïa vérité; vous me permettrez donc, messieurs, de vous énoncer mon opinion avec une franchise que je ne pousserai pas jusqu'à l'excès, mais à laquelle du moins ne se mêlera aucun sentiment étranger à l'intérêt public.
« Messieurs, il étoit facile de prévoir les événemens qui vous forcent aujourd'hui à délibérer tsur une question si importante. Les deux causes qui les ont amenés sont et la constitution nouvelle et la constitution du corps des officiers qui devoit être calquée d'après les principes de cette constitution nouvelle. Vous avez conservé un corps de fonctionnaires publics armés dont la constitution est à la fois le chef-d'œuvre des préjugés aristocratiques, le raffinement même de l'aristocratie, une constitution qui, dans un corps d'officiers «nobles, vous montre à peine quelques bourgeois qui n'y sont introduits qu'à titre de grâce et dont
(6) Ces trois journaux reproduisent seulement le début du tcxic de JLe Hodey, jusqu'à « de nos ennemis, les ont perdus ».
l'infériorité est marquée par une dénomination aussi injuste que ridicule; quel est, messieurs, le titre de cette bizarre exception à vos principes ? Croyez-vous qu'une armée immense soit un objet indifférent pour la liberté et pour votre ouvrage ? Ignorez-vous que tous les peuples qui ont la moindre idée de la liberté ont, ou réprouvé de pareilles constitutions, ou ne les ont envisagées du moins qu'avec effroi ?
« (Combien de précautions ne deviez-vous pas prendre pour préserver votre armée d'une influence dangereuse qu'il était si facile d'écarter en décrétant à propos le licenciement de l'armée ou du moins des chefs.
« Les officiers peuvent être divisés en deux classes; il en est qui sont attachés bien sincèrement au bien public et aux principes de la constitution, et j'ai l'avantage d'en connoître de ce caractère; mais aussi pouvez-vous vous dissimuler ce que la voix publique vous a appris, que la majorité des officiers a des principes absolument opposés à la révolution. Qu'attendez- vous donc de ces chefs de l'armée ? S'ils sont sans autorité, sans ascendant, ils ne peuvent exercer leurs fonctions, s'ils en ont, à quoi voulez-vous qu'ils l'emploient, si ce n'est à faire triompher leurs principes et leurs sentimens les plus chers. Vous avez donc à craindre qu'ils ne se servent de cette autorité, de cette influence pour inspirer leurs sentimens et leurs vices aux soldats, pour les ranger du côté des ennemis de la révolution contre la constitution et contre vousmêmes. Vous avez dû vous attendre qu'ils persécuteroient ceux qui demeureroient attachés à la cause de la nation, qu'ils efforceroient de séduire les autres, jusqu'à ce qu'ils eussent fait de l'armée un assemblage de satellites étrangers aux véritables intérêts de la patrie. Jetiez un regard sur le passé et tremblez pour l'avenir. Voyez, messieurs, une partie considérable des officiers semant dans l'armée la division et le trouble, ici armant les soldats contre les soldats, là divisant les soldats des citoyens, les écartant sur-tout les lieux où ils pouvoient apprendre ce qu'ils doivent à la patrie et à la constitution. Voyez-les tantôt dissolvant des corps entiers dont le civisme déconcertait les funestes projets, les poussant à force d'injustices à des actes prétendus d'insubordination pour trouver un prétexte de provoquer des décisions sévères, tantôt chassant en détail de l'armée les militaires les plus courageux, les plus éclairés, les plus zélés pour le maintien de la constitution par des congés infâmans sous mille formes infamantes et inusitées, par des ordres arbitraires de toute espèce que le despotisme lui-même n'eût osé se permettre avant la révolution. Qu'est devenue une partie considérable de cette puissante armée qui, par une sainte désobéissance à des ordres sacrilèges, a terminé l'oppression du peuple et rétabli les droits de la nation? Plus de cinquante mille (et cela est plus précis que ce que l'on vous a dit avant moi sur les causes des troubles de l'armée), plus de 50 mille citoyens qui la composoient, dépouillés de leur état et du droit de servir la patrie qu'ils ont sauvée, errent mainte-
nant sans ressource et sans pain sur la surface de cet empire, expiant ces services et ces vertus civiques dans la misère et dans l'oppiobre, si l'opprobre pouvoit être infligé par l'injustice à la probité et à la vertu Que sont devenus ces 'corps qui n'aguères près des murs de cette capitale déposèrent aux pieds de la patrie les armes qu'ils avoienî reçues pour déchirer son sein, ces corps qui n'ont pu protéger la îeconnoissance et l'amour de la nation? Que sont devenus ceux qui qùoiqu'étrangers, ont servi la chose publique ? Les féroces combinaisons de nos ennemis les ont perdus.
« Mais, Messieurs, mon imagination effrayée répugne à pousser plus loin ces idées : je ne puis consentir à rouvrir les plaies des bons citoyens. Il faudroit rappeller le souvenir des crimes et des calamités de Nancy; je me contenterai de Vous observer qu'une des causes notoires de tous ces événemens funestes, que la première cause incontestable, ce fut la conduite des officiers, que ce qu'on a appelle leur mécontentement, ce fut les persécutions suscitées rux soldats patriotes.
« Eh quoi, messieurs, voudriez-vous fermer l'oreille à tant de récits importans et décisifs, à ces récits t|ui alarment la nation entière ? Ignorez- vous qu'une partie très considérable de l'armée exhalent leur mécontentement par des imprécations contre notre constitution contre la souveraineté de la nation, contre l'autorité de ses représentans ? Pou vezvous méconnaître et leurs efforts et leurs conseils perfides, et leurs cabales continuelles ? Ne font-ils pas une profession ouverte de méconnoître les droits des citoyens, de ne reconnoître et de ne servir que le roi ? Ne vous montrent-ils pas d'un côté le monarque dont ils prétendent défendre la cause contre le peuple et contre lui-même, de l'autre les armées étrangères dont ils vous menacent en même tems, qu'ils s'efforcent de dissoudre et de séduire la nôtre ? Eh ! vous croyez pouvoir les conserver, que dis-je, vous-mêmes vous semblez croire à la possibilité d'une ligue de despotes de l'Europe contre votre constitution ! Vous avez pu prendre quelquefois des mesures pour prévenir des attaques prochaines, mais n'est-il pas déraisonnable de mettre bénignement au rang de ces (mesures, celle de laisser votre armée entre les mains des ennemis de notre révolution ! Avez-vous jamais entendu dire que les despotes aient, dans aucun tems, pourvu de cette manière à la défense de leurs états ? Ont-ils jamais confié en connoissance de cause la moindre forteresse, ou le plus petit corps de troupes à un gouvernement ou à un général suspect ? N'y auroit-il donc que le domaine des despotes qui méritât d'être conservé } La France ne seroit-eUe plus digne d'être conservée depuis que la destinée de la liberté et le bonheur des peuples sont liés à sa sûreté ? Les premières notions de la prudence et du bonheur sont-elles l'apanage exclusif des monarques les plus absolus, et ne sont-eîles d'aucun usage dans la conduite des législateurs et des représentans du peuple ? Pour moi, je ïougirois de prouver plus long-tems que le licenciement de l'armée est commandé par la
nécessité la plus impérieuse et par le salut public. Quels motifs peuvent vous ■empêcher de le prononcer ?
« Vous craignez les suites de cette démarche éclatante, et vous avez pour vous la raison, la justice, la nation et l'armée; voilà des garans qui doivent vous rassurer au moins sur l'exécution de votre décret; craignez-vous les machinations que peuvent se permettre les officiers ? Ceci ne peut regarder ceux des officiers patriotes, qui gémissent sur la conduite de leurs confrères, et pour qui leur crime même est un sujet continuel de tracasseries et de tourmens; ils désirent avec ardeur cette salutaire opération, qui seule peut sauver la patrie.
« Quant aux autres, il faut les supposer nécessairement ennemis de la révolution ; ce ne sera point votre décret qui les rendra tels : seulement il les rendra beaucoup moins dangereux, puisqu'ils rentrent dans la classe des simples citoyens; ils auront bien moins de movens de pouvoir vous nuire qu'à la tête de votre armée. Cette observation seroit juste, quand bien même vous supposeriez qu'ils iroient se joindre à une armée ennemie, et cela par la raison toute simple qu'un ennemi déclaré est moins à craindre qu'un ennemi caché, et que le général qui assiège une place est moins dangereux que le gouverneur perfide qui la livre.
« Ne craignez pas que les soldats soient portés à l'indiscipline par une disposition qui couronnera leurs vœux : ne souffrez pas que 1'intr'gue triomphe constamment sur les soldats, le peuple et l'humanité» les soldats en généra) ne se sont signalés que par leur douceur à supporter les injustices et les vexations les plus criantes de leurs officiers (à droite murmures) x \ respecter en général la discipline et les ioix, en déprt de leurs chefs qui parlent tant de loix et de discipline, et les méprisent : il/ ont présenté, ces soldats, le contraste étonnant d'une force immense et d'une patience sans borne, et si vous voulez consulter vos véritables intérêts; l'intérêt suprême du bien public et de la patrie, vous serez effrayés peut-être de la facilité avec laquelle ils ont été opprimés bien plus que de leur énergie.
« Messieurs, si les soldats n'ont pas secoué le joug dont j'ai'par^é, n'obéiront-ils pas avec docilité, avec zèle à des officiers amis des loix et de la constitution ? Mais par quelle fatalité les idées les plus simples semblent-elles confondues!... On a souffert paisiblement jusqu'ici que les officiers violassent outrageusement, publiquement les loix de la constitution; et on a exigé de leurs inférieurs, avec une ligueur sans exemple, le respect le plus profond, la soumission la plus aveugle et la plus illimitée pour de tels officiers.
« On assure aux officiers le droit de donner le plus coupable des exemples aux soldats, que dis-je, d'ébranler leur zèle pour la constitution, de leur interdire, sous le. prétexte de discipline, l'exercice le plus légitime et le plus innocent des droits qui appartiennent à tous les citoyens; et si en résistant à ces pernicieux exemples, les soldats
paroissent dépasser la lîgne qu'on appelle la discipline militaire, on les immole sans cesse et impitoyablement à l'inimitié de leurs chefs, on s'indigne d'un simptôme (sic) de vie échappé à un sentiment, et l'on peint l'armée françoise entière comme une horde d'hommes indisciplinés.
« S'il est vrai, messieurs, que ice soit le véritable intérêt de la discipline qui vous guide, donnons donc aux soldats des chefs auxquels ils puissent obéir, des chefs qui ne s'appliquent point sans cesse à comprimer, à blesser toutes les plus douces, toutes les plus chères affections du cœur humain, tous les sentimens les plus chers à de bons citoyens. Pourquoi forcer des hommes à obéir à des chefs qui les oppriment ? Faut-il donc qu'ils ne puissent à la jfois respecter leurs chefs, les loix et la justice. Ne les réduisez point à opter entre un lieutenant, un capitaine, et la liberté, et la patrie. (Applaudi à gauche; murmures à droite).
« Quels étranges projets que ceux de vouloir changer aujourd'hui des soldats françois en automates, sans intelligence, sans patrie, sans aucun sentiment de liberté, sans aucune idée de la dignité de l'homme, et tout cela afin qu'ils défendent mieux la patrie et les droits de la nation, et tout cela afin o,ue l'esprit de l 'armée soit mieux assorti aux principes et à la nature de la constitution. Oh ! quel étrange abus on a fait de ce mot de discipline militaire ! (Par quel artifice on a confondu toutes les idées, méconnu tous les principes, cumulé tous les préjugés sur lesquels la puissance du despote le plus absolu s'appuie. Un jour, et peut-être bientôt, ces questions seront éclaircies, mais en attendant cette époque, messieurs, gardez- vous de vouloir obstinément des choses contradictoires, de vouloir établir l'ordre sans la justice.
« Législateurs, ne vous croyez pas plus sages que la raison, et plus puissans que la nature. C'est la fraison, c'est la nature même qui, dans la situation où se trouve notre armée, ne permet pas que vos soldats soient encore long-tems Jidè'les à la nation et soumis à leurs officiers. C'est la raison qui bientôt au nom de la (patrie, au «nôtre même, leur demandera Une obéissance moins aveugle. Eh ! si vous ne faites pas vous-mêmes ce qu'exige l'empire de la nécessité, craignez que la nécessité elle-même ne le fasse. Alors peut-être il seroit permis de penser que les soldats seroient moins souples à la discipline. Pour moi je n'ai pas même cette appréhension. Je suis bien plus porté à croire que sur l'exemple de quelques corps dont les officiers ont disparu, ils n'en seroient que plus inviolablement attachés à leurs devoirs; et <que loin d'abuser d'un succès qu'ils auroient été obligés d'emporter pour le salut de la patrie, leur force ne seroit jamais redoutable qu'à leurs ennemis et aux nôtres
« Il est assez clair, ce me semble, qu'en s'obstinant à empêcher ce licenciement des officiers, on vous expose essentiellement à courir deux chances. En effe+, messieurs, si les officiers actuels restent à la
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tête de l'armée, il doit arriver nécessairement l'une ou l'autre de ces alternatives : ou bien la discorde continuera de légner entre eux et les soldats; alors comme cette même opposition subsistera toujours; comme cette discorde a sa source dans le mécontentement des officiers, et dans l'attachement des soldats fidèles à leurs devoirs de citoyens; alors, ou les officiers triompheront, ou ils écarteront les uns, séduiront les autres par les divers moyens qui sont en leur pouvoir, et les soldats ne seront plus entre leurs tmains que des instrumens dociles et dévoués : ou bien ces soldats l'emporteront par l'usage de leur force. Dans ce dernier cas, vous avez, suivant nos adversaires, le trouble, le désordre de l'anarchie. iDans le premier qu 'avez- vous ? Une armée animée d'un esprit de conspiration, et prête à seconder les projets les plus sinistres contre la constitution : par conséquent le despotisme, c'est-à-dire ce qui pourroit arriver de plus heureux pour les ennemis de la liberté.
« Telle est la cruelle alternative où l'on nous place ? Ce seroit précisément cette paix, 'cette subordination, cette discipline si extraordinaire que l'on veut établir par des .moyens plus extraordinaires encore, le trouble ou le despotisme. Voilà les perspectives qui se présentent dans le système opposé au licenciement. Ainsi l'on pourra choisir l'un ou l'autre |à la fois : suivons les vues de l'intérêt et de l'ambition personnelle.
« Il n'y a que les amis de la liberté publique à qui le licenciement puisse convenir. Non, 'messieurs, ne craignez plus les dangers chimériques que l'on vous présente pour ivous distraire des dangers réels. Craignez plutôt cette facilité funeste que l'on trouve à vous inspirer de fausses terreurs. Craignez la foiblesse, que dis-je, ne la craignez pas. La foiblesse et la crainte conviennent aux tyrans, le courage aux défenseurs du peuple et de l'humanité. Je ne .redoute pour les honnêtes gens et pour vous que deux écueils : la crédulité des honnêtes gens et la duplicité des méchans.
« Après avoir pourvu à la nécesité impérieuse d'opérer !e licenciement, je ne puis 'm'errpêcher de jetter un coup d'œil sur 'les moyens qui vous ont été présentés pour y suppléer. Ils se réduisent seulement à punir les soldats, et à attendre patiemment que les officiers prennent intérêt à la constitution, lorsqu'un jour ils connoîtront que leurs véritables intérêts les y attachent; à stimuler l'honneur et le préjugé des officiers, en leur faisant contracter par écrit l'engagement de respecter la constitution : à accorder .un traitement à ceux qui refuseront de souscrire à l'engagement de ne pas faire de mal à la patrie: enfin à cantonner l'armée, la séparer des citoyens pour punir les soldats du mal qu'ils n'ont pas fait, et les laisser à la discrétion de leurs chefs pour les pratiquer ou les tyranniser, s'ils ne veulent pas se prêter ù leurs coupables vues. Eh ! dans quel état de choses vous propose-t-on d'agir ainsi ?
« Les premières notions du sens commun de la justice, exigent
que l'on porte un œil sévère sur la conduite des supérieurs, sur-tout quand ces supérieurs sont justement suspects d'avoir causé le mal que l'on cherche à prévenir; sans justice, mak sans équité, et sans humanité je le répète, il n'y a point de rétablissement de discipline ni de subordination.
a Présenter à la nation, pour garant de la fidélité, de l'attachement des officiers, qui jusqu'ici ont professé des principes opposés à la constitution, la parole d'honneur de ces mêmes officiers, c'est, j'en conviens, une idée qui peut prêter à une déclamation heureuse, mais qui, aux yeux de la politique et de la sagesse, est bien la plus ridicule de toutes les mesures. Ces officiers de qui vous exigez un engagement d'honneur, n'ont-ils pas déjà prêté un serment équivalent de celui qu'on veut leur faire prêter, celui de défendre la constitution, celui d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi. Par quel renversement de raison peut-on croire que la parole d'honneur des officiers a quelque chose de plus sacré que le serment le plus solemnél et le plus religieux ? Mais, messieurs, de qui exigez-vous cette parole d'honneur ? La délibération qui vous occupe le dit déjà clairement, de ceux qui sont supposés déjà être les ennemis de la révolution, les ennemis des droits de la nation. Eh ! c'est l'honneur de ces hommes qu'on vous donne pour un sûr garant de leurs sentimens.
« Je ne sais, messieurs, ce que vous pensez, en qualité de citoyens, en qualité de législateur, en qualité d'hommes publics, d'un pareil sentiment; mais pour moi, je vous déclare qu'il n'a rien de commun, ni avec le civisme, ni avec la vertu; je déclare qu'il me paroit trop extraordinaire, trop bizarre, trop contradictoire, pour que je puisse lui confier l'intérêt de la nation et le maintien de la constitution. (A droite un peu de murmures).
« Messieurs, oies législateurs pourvoyans au salut public, prennent des mesures beaucoup plus sûres, beaucoup plus imposantes; ce n'est point dans les prétendus préjugés d'une classe de citoyens, qu'est placé l'espoir du salut public, c'est dans l'autorité des loix, c'est dans des mesures qui mettent les ennemis reconnus de la patrie dans l'impossibilité de lui nuire. Voilà les précautions dignes de vous.
« Messieurs, si je voulois entrer dans de plus grands détails sur cet objet, je vous dirois que, même de l'aveu de cet homme bizarre, on peut éluder le serment qu'on auroit proféré.
« Messieurs, pour être un bon citoyen, pour défendre utilement la patrie contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, il ne suffit pas d'avoir juré qu'on sera fidèle à la constitution; il faut encore connoître ious les devoirs de détail qu'impose le véritable [esprit] de la constitution, i! faut avoir encore dans l'âme ce zèle impérieux qui vous porte à user de tous les moyens qui sont en votre pouvoir, pour la défendre- il faut être disposé à sacrifier, non seulement sa vie, mais ses af^er'-o-s, mais ses préjugés; eh! pour ce, un engagement d'honneur ne suffit pas
(à droite : allons donc. Applaudissemens à l'extrémité de la gauche et des tribunes. A droite : Vous ne connoissez pas l'honneur).
« On dit que je ne* connois pas les principes de l'honneur (à droite : Non) : et je me fais gloire de ne pas connoître cet honneur qui permet d'être l'ennemi de la liberté et de la patrie, qui peut violer un premier serment fait au nom de la patrie, et qui a besoin d'un second serment pour rassurer la patrie. (Applaudissemens à gauche).
« J'ajoute, messieurs, que rien n'est si impolitique de la part des législateurs et des auteurs de la constitution françoise, que de reconnoître que l'on peut se passer de civisme, d'honnêteté, de vertu, pourvu qu'on ait de l'honneur, et de (mettre ce principe, ce préjugé féodal à la place de la vertu. (A droite : Oh ! quelle impertinence).
« Je passe à la quatrième disposition du projet du comité, qui consiste à assurer un traitement à ceux qui n'auront pas voulu souscrire l'engagement proposé, qui est de ne pas conspirer contre i'état, et de défendre la constitution. 11 faut convenir que c'«est un singulier genre de libéralité que celui qui assure une pension à ceux qui ne veulent pas même jurer de ne pas conspirer contre l'état.
« Je finis par un mot sur le dernier article (7) qui porte que les soldats seront cantonnés et séparés des citoyens. Je conçois que ce*te mesure est bien entendue pour assurer la liberté de pratiquer l'armée, et de la porter au but que l'on se propose; je conçois que l'on craint l'influence de l'esprit civique répandu dans toutes les parties de la France sur l'armée; je n'ai donc plus rien à opposer à cet article, si ce n'est qu'il est trop adroit, et conséquemment qu'il faut le rejetter. Je conclus, de tout ce que j'ai dit, que la question préalable sur le projet de décret, et que le licenciement sont indispensables » (8).
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 162, p. 673. Journal universel t. XII, p. 9030-9032 (9). Le Point du Jour, t. XIII, p. 145.
« M. Roberspierre. Au milieu des ruines de toutes les aristocraties, quelle est cette puissance qui seule élève un front audacieux et menaçant ? Vous avez reconstitué toutes les fonctions publiques suivant les principes de la liberté et de l'égalité, et vous conservez un corps
(7) 'C'est l'art. 9: « Le roi sera prié d'annoncer à toutes les troupes de ligne qu'elles aient à se tenir prêtes à se rendre dans les camps d'instruction, où elles s'occuperont des évolutions et de tous les exercices relatifs à l'art de la guerre. »
(8) Texte reproduit dans les Arch, pari., XXVII, 108-109.
(9) (Le Journal universel fait précéder son texte du passage suivant (p. 9082): " M. Robespierre est sur le champ monté à la tribune pour, demander le licenciement des officiers connue le yo&u de la justice, de la raison, de la nation et de l'armée. Il a été vivement goûté par les bons citoyens. Eh! comment ne l'aurait-il pas été? »
de fonctionnaires publics armés créés par le despotisme, dont la constitution est fondée sur les maximes les plus extravagantes du despotisme et de l'aristocratie; qui est à la fois l'appui et l'instrument du despotisme, le triomphe de l'aristocratie, le démenti le plus formel de la constitution, et l'insulte la plus révoltante à la dignité eu peuple. Sur qu^| puissant motif est fondé ce hideux contraste de l'ancien régime et du nouveau ? Croyez-vous qu'une armée immense soit un objet indifférent pour la liberté ? Vous savez que c'est par elle que les gouvernements ont partout subjugué les nations; les officiers sont divisés en deux classes: il en est d'attachés au bien public; mais la majorité a des principes opposés à la constitution. Vous soumettez l'armée à des chefs attachés naturellement aux abus que la révolution a détruits. Qu'attendez-vous de ces chefs? S'ils sont sans autorité, sans ascendant, ils ne peuvent exercer leurs fonctions. S'ils en ont, à quoi voulez-vous qu'ils l'emploient, si ce n'est à faire triompher leurs sentiments les plus chers. « Jetez un regard sur le passé et tremblez pour l'avenir. Voyez-les semant la division et le trouble, armer les soldats contre les citoyens et les soldats, interdire à ceux-ci toute communication avec les citoyens, en les écartant sur-tout des lieux où ils pouvaient apprendre les devoirs sacrés qui les lient à la cause de la patrie et de la constitution; tantôt dissolvant des corps entiers, dont le civisme déconcertait les projets des conspirateurs; les poussant à force d'injustice et d'outrages, à des actes prétendus d'insubordination, pour provoquer contre eux des décisions sévères; tantôt chassant de l'armée en détail, les militaires les plus courageux, les plus éclairés, les plus zélés pour le maintien de la constitution, par des cartouches infamantes, par des ordres arbitraires de toute espèce, que le despotisme lui-même n'eût osé se permettre avant la révolution, qui est due en grande partie à leur amour pour la patrie. Qu 'est-elle devenue cette puissance qui, par une sainte désobéissance aux ordres sacrilèges des despotes, a terminé l'oppression du peuple et rétabli la puissance du souverain ? Plus de cinquante mille des citoyens qui la composaient, dépouillés de leur état et du droit de servir la patrie, errent maintenant sans ressources et sans pain sur la surface de cet empire, expiant (leurs services et leurs vertus dans la misère et dans l'opprobre... si l'opprobre pouvait être infligé par le crime à la vertu. Que sont devenus ces corps, qui naguère, près des murs de cette capitale, déposèrent aux pieds de la patrie alarmée, ces armes qu'ils avaient reçues pour déchirer son sein ?
« Les officiers ne vous montrent-ils pas sans cesse, d'un côté, le monarque dont ils prétendent défendre la cause contre le peuple, de l'autre les armées étrangères, dont ils vous menacent, en même temps qu'ils s'efforcent de dissoudre et de séduire la vôtre; et vous croyez qu'il vous soit permis de les conserver ? Que dis-je ? Vous-mêmes vous semblez croire à la. possibilité d'une ligue des despotes de l'Europe contre votre constitution; vous avez paru prendre quelquefois même des
mesures pour prévenir des attaques prochaines : or, n'est-il pas trop absurde que vous mettiez précisément au nombre de ces mesures, celle de laisser votre armée entre les mains des ennemis déclarés de votre constitution ?
« Je rougirai de prouver plus longtemps que le licenciement des officiers de l'armée est commandé par la nécessité la plus impérftuse. Quel motif peut vous dispenser de le prononcer ? Vous craignez les suites de cette démarche éclatante. Vous craignez ! Vous avez pour vous la raison, la justice, la nation et l'armée; voilà des garanls qui doivent vous rassurer sur l'exécution de votre décret. Ne souffrez pas que l'intrigue triomphe plus longtemps, en calomniant sans cesse les soldats, le peuple, l'humanité.
« Les soldats, en général, ne se sont signalés que par leur douceur à supporter les injustices les plus atroces, à respecter la discipline, et les loix en dépit de leurs chefs; ils ont présenté le contraste étonnant d'une force immense et d'une patience sans bornes. Par quelle étrange fatalité les idées les plus simples semblent-elles aujourd'hui confondues parmi nous ? On souffre paisiblement que les officiers violent, outragent publiquement les loix et la constitution, et on exige des inférieurs, avec une rigueur impitoyable, le respect le plus profond, la soumission la plus aveugle et la plus illimitée pour ces mêmes officiers ! On s'indigne d'un mouvement, d'un symptôme de vie échappé à l'impatience et provoqué par un sentiment louable et généreux, et l'on peint l'armée tout entière comme une horde de brigands indisciplinés ! Pourquoi vous obstiner à lier des guerriers fidelles à des chefs révoltés? Faites qu'ils puissent à la fois respecter leurs officiers et les loix et la justice Ne les obligez point à opter entre l'obéissance que vous leur imposez envers leurs officiers, et l'amour qu'ils doivent à leur patrie. Législateurs, gardez-vous de vouloir avec obstination des choses contradictoires, de vouloir établir l'ordre sans justice. Ne vous crovez pas plus sages que la raison, ni plus puissants que la nature.
« Que nous proposent les comités ? Punir les soldats, attendre que les intérêts personnels aient attaché les officiers à la constitution, stimuler leur honneur, accorder un traitement à ceux qui refuseron: de prêter le serment, cantonner l'armée, voilà leur système. De quel honneur vieni-on nous parler ? Quel est cet honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays ? On peut se passer de tout pourvu qu'on conserve encore ce principe féodal (on applaudit dans la partie gauche). Je me fais gloire de ne pas connaître un pareil honneur. On nous propose d'accorder un traitement à ceux qui ne veulent pas jurer de ne pas conspirer contre leur patrie ; quel singulier genre de libéralité ! Je finis par un mot sur la proposition de cantonner l'armée; c'est un système, bien entendu, pour se faciliter les moyens de la pratique-, de la travailler, et de parvenir au but qu'on se propose. Je demande la ques-
tion préalable sur l'avis du Comité, et je prétends que le licenciement des officiers est indispensable » (10).
Le Courrier des LXXX1II départemcns, 12 juip 1791, n° 12. p. 189.
« A peine M. Bureau de Pusy avoit-il fini son rapport, que M. Roberspierre obtint la parole, et annonça une opinion bien différente de celle du comité. « Il s'agit, MM., dit-il, de trouver un remède aux désordres actuels de l'armée... [Suit le passage du Journal des Etats Généraux jusqu'à: « ...qu'avec effroi »; puis de : « Voyez, messieurs, une partie considérable... » jusqu'à: « ...à la probité et à la vertu. » Le reste est emprunté à la Gazette nationale et comprend deux passages : l'un depuis : « Les officiers ne vous montrent-ils pas... » jusqu'à: « ...de votre constitution » ; et l'autre depuis : « Que nous proposent les comités ? » jusqu'à: « ...le licenciement des officiers est indispensable. »]
L'Ami du Roi (Royou), 13 juin 1791, p. 1-3.
« Comme il n'y a pas de séance aujourd'hui, je réserve pour la feuille de demain cette matière intéressante, et je vais me borner aujourd'hui à rendre compte, comme je l'ai promis, du discours de M. Robespierre sur le licenciement du corps des officiers de l'année, et de la réponse énergique de M. de Cazalès à cet absurde et insolent orateur.
« Tout ce que la basse jalousie, la haine implacable, la fureur aveugle, le fanatisme audacieux, peuvent imaginer d'accusations absurdes, d'injures grossières, de calomnies atroces, l'imagination délirante de M. Robespierre semble l'avoir rassemblé dans ce discours, le chefd'œuvre, le nec plus ultra de la déraison. Pour donner une idée des derniers excès, où puisse monter la fureur, on citoit autrefois celle d'une femme outragée, furens quid foemina possit! C'est désormais M. Robespierre qui servira de modèle, en ce genre, de thermomètre pour graduer le plus haut degré possible de la déraison, de la folie, de la fureur.
« Pour capter les suffrages de l'assemblée, c'est elle-même qu'il commence par gourmander. La seule réforme sage et raisonnable peutêtre qu'elle ait faite, est celle de l'armée. Elle a corrigé les abus, sans renverser l'édifice; enflammé l'émulation, sans énerver la subordination (11); eh! bien, c'est cette sage constitution militaire qui allume d'abord la bile et le courroux du fougueux Robespierre; il ose, au sein même de l'assemblée, calomnier les loix qu'elle a instituées, le chef-d'œuvre de ses travaux; il a l'audace de dire que la première
(10) Texte reproduit dans le Moniteur, VTII, 631; par Bûchez et ftoux, X., 179.
(11) Note du journal: « Je parle des loix établies par rassemblée entière, sur l'organisation de l'armée, et non pas des manœuvres infâmes de quelques factieux, pratiquées pour la corrompre. »
cause de tous les troubles, de tous les désordres qui régnent dans l'armée, c'est sa nouvelle organisation, le chef-d' œuvre des préjugés aristocratiques, le raffinement même de l'aristocratie. Ce n'est pas assez que l'assemblée ait établi la plus parfaite égalité pour l'avenir, ait statué que tous les grades seront désormais conférés au seul mérite, sans égard à la naissance, il eût fallu, pour satisfaire cet énergumène, qu'elle eût, dès ce moment, dépouillé de leur état, dix mille citoyens qui se sont voués, dès l'enfance, au service de la patrie, et qui ne pourroient aujourd'hui trouver dans l'exercice d'aucun autre emploi, aucun moyen de subsistance. Parce qu'ils ont eu le malheur de naître nobles, ils ne sont ni des citoyens, ni des hommes aux yeux de cet insensé ; il faut leur enlever fortune, honneur, tout ce qu'ils possèdent, pour revêtir de leurs dépouilles, pour élever à leurs places, des hommes; nés dans la fange, tirés de la poussière.
« Voilà les principes d'égalité que M. Robespierre veut établir. C'est d'ôter à la noblesse entière tous les emplois qu'elle exerce pour en revêtir la bourgeoisie. Voilà aussi quelle est la reconnoissance d'un homme dont la naissance équivoque fut accueillie, dont la nudité fut revêtue par un noble ecclésiastique ! Voilà l'usage qu'il fait des malheureux talens déclamatoires, dont il ne doit la culture qu'à la noblesse et à l'église. C'est pour déchirer leur sein qu'elles ont élevé ce serpent.
« Après la censure qu'il a osé se permettre des oeuvres de l'assemblée même, qu'il sait pourtant bien n'être pas disposée à recevoir favorablement les critiques, on ne sera pas étonné de l'audace des calomnies qu'il a vomies contre le corps entier des officiers. A l'entendre, tous les désordres, tous les excès d'une soldatesque effrénée, sont leur ouvrage; ils n'ont cherché qu'à armer tous les soldats contre les citoyens, et les soldats contre les soldats; les sages précautions qu'ils ont pu prendre pour éloigner de l'armée les sujets pernicieux qui y semoient le trouble et la division, sont traduites par lui comme des combinaisons féroces et des actes d'un despotisme que l'ancien régime n'eût osé se permettre; ce digne ami de la liberté pleure avec des larmes amères ces dignes appuis de la révolution. Les révoltes même des soldats factieux ce sont, si on l'en croit, les officiers qui les ont provoquées, afin de punir sévèrement leur propre ouvrage; et c'est pour avoir le plaisir de la vengeance qu'ils sont exposés au danger, trop souvent réalisé, de perdre leur état et leur vie même. Il n'est pas jusqu'aux massacres de Nancy, dont il ne veuille rendre les officiers responsables, et peu s'en est fallu qu'il ne citât à son tribunal M. de Bouille, qu'il n'évoquât les mânes du grand Desilles, pour imprimer à leurs noms la flétrissure que méritent, à son gré, les combinaisons féroces qu'ils ont employées, 1 un pour arrêter les effets de la fureur des séditieux, l'autre pour la punir et venger les loix outragées, et la patrie menacée.
« Ma plume se refuse à retracer les autres horreurs qu'a vomies ce démoniaque contre le corps des officiers français, ce corps illustre
qui fut de tout tems la gloire de nos armes, le rempart de nos frontières, l'appui de la monarchie souvent chancelante, l'admiration de l'Europe, la terreur de nos ennemis; de ce corps dont la valeur héréditaire étonne moins que la patience et la constance qu'il a fait éclater depuis deux ans. Ils ont, en effet, ces généraux militaires qu'on diffame, ils ont dû supporter sans murmures, tous les affronts, surmonter tous les dégoûts d'un service qui n'offroit plus que des dangers sans gloire, des peines sans profit pour la patrie; ils ont pu dévorer les outrages de leurs concitoyens, les excès de leurs inférieurs, l'ingratitude des législateurs même et de certains ministres : leur fortune, leur repos, leur vie, leur honneur même (je parle de celui qui gît dans l'opinion), ils ont tout sacrifié à leur devoir; ils se sont plutôt laissés égorger sans défense, que de quitter leur poste. Et si le courage de la patience est au-dessus de celui de la valeur; s'il y a moins de mérite dans les mouvemens d'un héroïsme pour ainsi dire inoculé en naissant, que dans le sacrifice des préjugés respectables de la naissance, de l'éducation, des plus anciennes habitudes, des plus chères affections, ne doit-on pas admirer davantage ces héros, quand ils consentent à mourir, ou vivre sans gloire, pour le service de la patrie, que quand ils affrontoient, dans les combats, une mort honorable, ou la donnoient à nos ennemis ? Et voilà les hommes qu'un obscur aboyeur du barreau, qui ne s'est fait connoître que par l'audace de ses calomnies, ose diffamer dans le sanctuaire des loix, à la face de la patrie. Ah ! que l'inviolabilité est un beau privilège !
« Mais cet avocat des brigands, des séditieux, des assassins, des incendiaires, est, en revanche, plein de tendresse, d'indulgence, que dis-je ! de respect et de vénération pour les soldats rebelles. L'infraction de toutes les loix de la discipline, le mépris des ordres de leurs supérieurs, des ministres, du Roi, de rassemblée même (12); l'expulsion de leurs officiers, l'enlèvement des caisses militaires; les horribles massacres de leurs chefs, la désertion même et les horreurs commises, dans le Comtat, par des soldats français, tous ces attentats ne sont, aux yeux de M. Robespierre, que des peccadilles, qu'on qualifie, mal-à propos, d'actes d'insubordination. Les soldats ne se sont, en général, signalés que par leur douceur, et par le respect qu'ils ont montré pour les loix et la discipline, en dépit de leurs chefs. Ce qui étonne M. Robespierre, ce n'est pas l'énergie des soldats; il est aussi surpris que fâché de ne pas les voir en déployer davantage ; mais de leur bénignité, de la patience, de la facilité avec laquelle ils se sont laissés opprimer. Si quel(fies-uns ont paru dépasser la ligne qu'on appelle (bien mal-à-pro-
(12) Note du journal : « Je parle des ordres émanés de l'assemblée entière, et non pas des instructions secrettes qu'ils ont WX recevoir de quelques-uns de ses membres, et auxquelles je sais qu'ils ont été constamment fidèles. «
pos) la discipline militaire, cétoit une sainte désobéissance (13) à des ordres sacrilèges.
« Du restse, M. Robespierre a pour toutes les fautes d'insubordination que pourront commettre les soldats, une excuse toute prête; c'est qu il leur est impossible d'obéir aux chefs qui les commandent. Donnezleur, dit-il, si vous voulez maintenir ce qu'on appelle la discipline, donnez-leur des chefs auxquels ils puissent obéir. Ainsi, voilà un brevet ■d'amnistie donné d'avance à tous les rebelles, et la tribune est comme un bureau d'assurance pour les révoltés. Les soldats n'auront plus besoin de témoigner un respect si scrupuleux pour la discipline, en dépit de leurs chefs.
<( Voilà la politique et la morale de ce grand législateur. Elles éclatent encore bien mieux dans ses réflexions sur les précautions que les six comités proposoient au défaut du licenciement des officiers, qu'ils regardoient comme la dissolution de l'armée, et par conséquent du royaume. La première pour s'assurer des dispositions des officiers étoit de les assujettir à un nouveau serment, par lequel ils s'engageroient, sur leur honneur, non seulement de n'entrer dans aucun complot contre la révolution, mais encore de maintenir, de tout leur pouvoir, la constitution. M. de Robespierre ne veut pas de ces vieilles chimères. L'honneur est un mot vide de sens à ses oreilles. Jamais il ne l'a trouvé, dit-il, dans son dictionnaire; mais on l'a prié de ne pas blasphémer ce qu'il ignoroit.
« La seconde disposition regardoit les soldats. Pour les arracher aux délices des villes, aux séductions des clubs, aux manœuvres de tout genre, les comités désiroient qu'on formât des camps, où les exercices militaires fussent remis en vigueur. M. Robespierre est indigné de cette perfidie aristocratique. Il croit les discours des orateurs de clubs bien plus propres à former de braves guerriers que les exercices militaires, et la corruption des villes bien plus précieuse que la sévérité des camps.
« Mais je me lasse de transcrire les inepties de cet audacieux, de cet insensé; il vaut mieux dire la justice éclatante qu'en a fait sur-lechamp et sans préparation, M. de Cazalès. »
Courier de Provence, t. XV, n° 295, p. 158-164.
« Oui, nous le disons avec douleur, l'assemblée nationale a adopté ces dispositions presque sans aucune discussion; le vertueux Roberspierre est le seul qui ait eu le courage d'élever la voix contre ce projet de décret.
(13) Note du journal : « Voilà deux mots qui doivent être étonnés de .se trouver accouplés, et qui hurlent ensemble. Sainte insurrection ! Sainte désobéissance! De la- sainteté par-tout. Il n'y a plus que la religion qui ne soit pas sacrée. C'est le retour de ces tems où tout étoit Dieu, excepté Dieu même. »
« Mais avec quelle force de raisonnement n'a-t-il pas démontré la nécessité du licenciement ? Avec quelle force de principes n'a-t-il pas pulvérisé le projet des comités ? Avec quelle force de style n'a-t-il pas fait le triste tableau des troubles qui agitent l'armée, et dévoilé les longues iniquités des chefs ? Et c'est par là qu'il a commencé son discours.
« Il a montré une partie considérable des officiers semant dans l'armée la division et le désordre, ici armant le soldat contre le soldat, là divisant le soldat du citoyen, tantôt dissolvant des corps entiers dont le civisme déconcertoit leurs funestes projets, les poussant à force d'injustices à des actes prétendus d'insubordination, pour trouver un prétexte de provoquer les décisions les plus sévères, tantôt chassant en détail, et par des congés infamans, les militaires les plus courageux, les plus éclairés, les plus zélés pour le maintien de la constitution.
[Suit le passage du Journal des Etats Généraux, depuis : « Eh quoi, messieurs, voudriez-vous... » jusqu'à: « ...sont liés à sa sûreté ».]
« C'est sur ces faits, c'est sur ces raisonnemens que l'orateur a établi la nécessité du licenciement du corps des officiers, et il s'est donné la peine de combattre les pitoyables objections qu'on oppose à ce système. Celle sur laquelle les partisans du projet des comités ont le plus appuyé, c'est la crainte des extrémités où une mesure trop rigoureuse pourroit porter les officiers. Mais, comme l'a très-sagement observé M. Robespierre, ceci ne peut regarder ceux des officiers patriotes qui gémissent sur la conduite de leurs confrères; ils désirent avec ardeur cette salutaire opération qui seule peut sauver la patrie. Quant aux autres, il faut les supposer nécessairement ennemis de la révolution : ce n'est pas le licenciement qui les rendra tels, seulement il les rendra beaucoup moins dangereux. Puisqu'ils rentrent dans la classe de simples citoyens, ils auront bien moins de moyens de pouvoir nous nuire qu'à la tête de notre armée. Cette observation seroit juste, quand bien même vous supposeriez qu'ils iroient se joindre à une armée ennemie, et cela, par la raison toute simple qu'un ennemi déclaré est moins à craindre <ju'un caché, et que le général qui assiège une place, est moins dangereux que le gouverneur perfide qui la livre. En un mot, toute la question sur ce point se réduit à savoir s'il vaut mieux que les contrerévolutionnaires soient en France qu'en Allemagne.
« La seconde objection est la crainte que les soldats ne soient portés à l'indiscipline par une disposition, après laquelle ils soupirent depuis long-temps.
[Suit le passage du Journal des Etats Généraux, depuis : « S'il est vrai .. » jusqu'à: « ...la liberté et la patrie. »]
« M. Robespierre a ensuite examiné les mesures que les comités croyoient plus efficaces, ou plus sûres que le licenciement. Il 'n'a pu
parler sans une méprisante indignation de cet engagement d'honneur, qu'on présente à la nation comme un sûr garant de la fidélité et de
I attachement des officiers qui, jusqu'ici, se sont montrés ennemis de la constitution. Il a déclaré que ce sentiment d'honneur n'avoit rien de commun, ni avec le civisme, ni avec la vertu; il a déclaré qu'il lui paroissoit trop extraordinaire, trop bizarre, trop contradictoire, pour qu'il puisse lui confier l'intérêt de la nation, et le maintien de la constitution.
II a ajouté que ce n'étoit point dans les prétendus préjugés d'une classe de citoyens, qu'étoit placé l'espoir du salut public, que c'étoit dans l'autorité des lois, dans des mesures qui mettent les ennemis reconnus de la patrie dans l'impossibilité de lui nuire.
« Le côté droit lui a crié qu'il ne connoissoit pas l'honneur.
« Oui, a répliqué vivement l'orateur, je me fais gloire de ne pas connoître cet honneur qui permet d'être l'ennemi de la liberté et de la patrie, qui peut violer un premier serment fait au nom de la patrie, et qui a besoin d'un second serment pour rassurer la patrie.
« Il a démontré ensuite combien il étoit contradictoire de décréter un traitement à ceux qui ne voudroient pas souscrire l'engagement de ne pas conspirer contre la constitution et contre l'état, après que le rapporteur lui-même avoit avoué que nul homme de bonne foi, nu! honnête homme ne pouvoit se refuser à cet engagement. Enfin, après avoir dit quelques mots sur l'injustice et le danger de cantonner les soldats, et de les séparer des citoyens, M. Robespierre a conclu par demander la question préalable sur le projet des comités, et l'adoption de la mesure du licenciement. »
Mercure national et étranger, 11 juin 1791, p. 891.
« Le rapporteur eut à peine fini de parler, que déjà l'inflexible Robespierre étoit à la tribune, pour le combattre. Il parla avec son énergie ordinaire.
a 11 s'agit, dit-il, de trouver un remède au désordre de l'armé-. On vous a beaucoup exagéré ce désordre : on a eu grand soin, surtout, de vous en dissimuler les véritables causes. C'est dans un grand danger que la vérité est utile. J'oserai vous la dire avec modération et avec ma franchise ordinaire.
« Deux causes ont occasionné la confusion où se trouve actuellement l'armée : la constitution nouvelle du royaume principe d'indépendance et de la liberté, et la constitution vicieuse de l'armée, qui, à l'égard des officiers, est un chef-d'œuvre d'aristocratie. Peut-il subsister en contrariété avec tous les principes de la constitution plus long-tems ce corps, monument insolent de la tyrannie féodale, ce corps, dais lequel on n'a jamais admis qu'avec une espèce de grâce de simples bourgeois, encore en les distinguant par une qualification impropre et injurieuse.
« Jettons un regard sur le passé et tremblons pour l'avenir. Voyez ces indignes chefs jetter par-tout la discorde, armer les soldats contre les citoyens, les soldats contre les soldats, encourager les traîtres par des récompenses, chasser les meilleurs sujets pour avoir manifesté leur amour pour la constitution, les chasser avec des cartouches infamantes, licencier des corps entiers après avoir suscité les mouvemens qui en ont occasionné la dissolution. Que sont-ils devenus ceux qu'on avoit réunis autour de cette capitale pour la détruire ? Où sont ces soldats qui vont déposer sur l'autel de la patrie les armes qu'on vouloit leur faire tourner contre notre sein. Je ne veux point rouvrir une plaie encore sanglante : mais je dois m'élever avec force contre ceux qui ont occasionné tant de maux.
« Il n'est qu'un seul moyen de les prévenir par la suite, c'est de l'arrêter à la source, c'est de licencier l'armée. Ce parti obvie à tous les inconvéniens, et ne peut donner lieu à aucun, puisque nous avons pour nous la force, la justice et la raison.
« Qu'ose-t-on vous proposer de substituer au serment que vous avez décrété une vaine formule qui ne seroit qu'un nouveau prétexte pour éluder la plus sainte des obligations ! Quoi donc, n'ont-ils pas déjà fait le serment solemnel d'obéir à la loi; ceux qu'on veut lier par cette nouvelle promesse ne l 'ont-ils pas violée ouvertement ? Seront-ils plus fidèles à leur parole !
(( L'on concevra sans peine que cette véhémence, que ce nerveux patriotisme n'a pas été du goût de toute l'assemblée. Le côté droit faisoît rage; l'orateur a été insulté, outragé à diverses reprises, et lorsqu'il a conclu à la question préalable sur le projet du comité, et au licenciement de l'armée, il a reçu encore une nouvelle bordée d'injures. M. Cazalès a été le champion de son parti, et il s'est acquitté si bien de la commission, qu'il a fini par s'enrouer. On n'a pu mettre fin à cette indécence, qu'en ajournant la question et en levant la séance. »
Journal de Paris, n° 163, p. 655.
« C'est M. Roberspierre qui a pris le premier la parole. Son opinion a-.'.roit pu être facilement devinée, mais elle étoit connue par l'éclat qu'elle avoit reçu de son succès dans la société des amis de la Constitution. M. Roberspierre a pensé que, si le licenciement de l'armée demandé par une partie de la nation n 'étoit pas décrété, la nation entière étoit en péril avec ses nouvelles loix et sa constitution. La mesure du licenciement n'a pas paru nécessaire à M. Roberspierre, seulement par les circonstances du moment qui la rendent plus pressante, mais par la nature des choses. Comment pourriez- vous, MM., demandoit-il, comment pourriez-vous laisser subsister dans une Constitution, fondée essentiellement sur l'égalité, une armée dont l'organisation est essentiellement aristocratique, puisque c'étoit une de ses loix ^ou du
moins de ses maximes, de n'admettre au grade d'Officier que ce qu'on appelloit des Nobles ?
a M. Roberspierre n'a pas cessé de parler, quand i! est parvenu à la fin de son discours écrit : il avoit fait un relevé des principales propositions du projet de décret des Comités; il les a combattues successivement et toutes; il a sur-tout attaqué avec une grande véhémence cette idée de faire prononcer aux Officiers un serment sur leur honneur, comme si cet honneur, Divinité fantastique de leur orgueil, étoit plus sacré qu'une Constitution dont tous les principes sont puisés dans les saintes maximes des droits du genre humain; comme si c'étoit à eux-mêmes, et non pas à la Nation dont ils sont les serviteurs, que les Officiers dévoient faire serment.
« La conclusion de M. Roberspierre étoit que le licenciement étoit indispensable, qu'il étoit pressant, et qu'il ne falloit s'occuper que de la recherche du mode le plus convenable. » Le Lendemain, t. III, n° 162, p. 663.
« M. Roberspierre toujours zélateur des mesures violentes, et conséquemment ennemi de toutes les mesures de sagesse et de politique, parle pour le licenciement des officiers.
« Il s'attache à faire l'apologie de l'insubordination souvent criminelle des soldats, et affirme que tous les officiers sont les mêmes, c'està-dire, tous ennemis de la révolution.
« Il ne craint pas, avec les six comités réunis, et avec tous les esprits sages, que ce licenciement n'opère le complément de l'indiscipline, il voit, au contraire, tous les soldats se hâter de rentrer dans l'ordre, au seul cri de l'honneur, et par une contradiction bien étrange la parole d'honneur, que les comités proposent d'exiger des officiers, comme un garant de leur soumission à la loi, lui paroît insuffisante.
« Souvent applaudi, par le Palais-Royal et les galeries, nullement par l'assemblée. »
Journal général, n° 131, p. 530.
-« M. Robespierre n'est ni Officier, ni pour les Officiers. Ce projet ne le satisfait pas; il croit les voir cherchant sans cesse à comprimer et à blesser les sentimens les plus doux du Soldat Patriot-e; et sur-tout résolus à n'obéir qu'au Roi, et non à la Nation. Leur licenciement lai semble indispensable, dut-il les remplacer : il ne veut pas de cet engagement d'honneur, qu'il regarde comme très-insuffisant. « Vous n'avez aucune idée d'un engagement d'honneur, lui crie-t-on ^ » . Je ne me soucie pas de le connoître, reprend M. Robertspierre, s'il dispense du civisme et de la vertu. Un bon Officier doit non-seulement être résolu au sacrifice de sa vie, mais encore à celle de tous ses préjugés, pour le salut de la Patrie ; et un engagement d'honneur ne donnera pas tout cela ». Toute cette diatribe contre l'honneur n'a pas été entendue sans murmure. Elle étoit trop nouvelle dans une assemblée de François. )>
Gazette de Paris, 13 juin 1791, p. 3.
« Enfin, ainsi que je l'avois annoncé, M. Roberspierre a fait dans cette séance le rapport de son projet de Décret, tendant à licencier tous les Officiers de l'Armée. Le neveu de Pierre Damien, s'il est vrai qu'il le soit, ne doit pas supporter l'idée qu'un pareil rempart existe encore pour la défense du Roi et le salut de la Monarchie. S'il n'est pas, comme on l'a imprimé plus d'une fois, le neveu du Ravaillac du 18e siècle, il a hérité du moins de l'ancien pouvoir du Comte de Mirabeau dans la caverne Jacobite ; ses titres sont les mêmes. Je n'apprends dans ma retraite ce nouveau trait de despotisme inouï, de la part des Sectaires Républicains, qu'au moment où j'avois composé l'article qui précède celui-ci. La discussion ayant été remise à la séance suivante, je réserve tout le développement que mérite un pareil sujet pour le numéro prochain : je le présenterai dans tout son ensemble, et sans que rien suspende l'intérêt d'une si grande question. L'Armée Française sait quel dévouement j'ai consacré à défendre sa cause, à recueillir ses titres de gloire. Mais dans le moment le plus critique, peut-être, où jamais nos soldats se soient trouvés; que faire pour combattre les doutes qui pourroient s'élever dans leur conscience ? Que faire ? Leui opposer leurs propres vertus.
« ...M. Roberspierre s'est permis la diatribe la plus insolente et la plus calomnieuse contre le Corps des Officiers, en prétendant que leur licenciement était commandé par l'intérêt public. »
L'Ami du Roi (Montjoie), 1 1 juin 1791 , p. 648.
« Nous rougissons de le dire : M. Robespierre, qui le premier a parlé après M. Bureau de Pusy, n'a su défendre l'insensé projet du licenciement du corps entier des officiers, qu'en répandant sur ce corps estimable, le venin des injures, des invectives les plus grossières, des calomnies les plus atroces. Nous en ferons grâce à nos lecteurs; nous n'aurions pas le courage de les répéter; et en vérité on se lasse de ne répéter que des sottises et des impostures. »
Journal de la Noblesse, t. II, n° 25, p. 157 et 158.
« M. Robertspierre s'est élevé avec véhémence contre ce plan, mais quoiqu'il ait parlé avec beaucoup d'éloquence, on a vu plutôt en lui un avocat qui cherchoit à gagner une cause qu'un législateur qui doit rappeler tous les esprits à une opinion impartiale.
...<( M. Robertspierre, qui parloit dans les maximes républicaines, étoit plus conséquent que M. de Cazalès. »
L'Ami des Patriotes, t. II, n" 29, p. 384, et n" 30, p. 387 (note).
« Je ne connois rien de plus insensé que le discours de M. Robespierre; il faut être ou bien méchant ou bien aveugle, pour croire que
tous les mécontens sont des scélérats. A quels hommes, grands dieux, livrez-vous l'Univers!
...« Le licenciement des officiers a été demandé par M. Robespierre, dans un discours plein d'invectives, vide de raisonnemens et de faits; il n'a eu pour appui que cinq à six de ses plus familiers amis.
...«Il est évident que M. Robespierre et ses amis n'ont demandé le licenciement des officiers que dans la double vue de faire perdre à MM. Lameth, qu'ils haïssent, l'état que leur assure !a constitution militaire, et de fortifier je ne sais quelle apparente popularité qui s'en va leur échappant chaque jour, et qui disparaîtra bientôt tout à fait. »
Journal des Mécontens, n° 104, p. 4.
« Robertspierre calomnie, de la manière la plus lâche, les braves officiers qui gémissent sous les scélératesses et l'insubordination des troupes. Il ne proposoit rien moins que de chasser ignominieusement les officiers et de confier au sort le soin de les remplacer. »
Journal de Louis XVI et de son peuple, t. IV, n° 86, p. 95.
(( L'enragé Robespierre, ennemi de tout ce qui est sage politique, ou plutôt le plus ignorant en fait de tout ce qui s'appelle gouvernement, a vomi une foule de mots que ses partisans prétendent former en discours raisonné sur la nécessité du licenciement des officiers. Il n'a pas manqué de les invectiver. »
Mercure de France, 18 juin 1791, p. 211-212.
« Fougueux apologiste de tous les genres d'insurrection, M. Roberspierre a traité les officiers d'Aristocrates; de fonctionnaires armés créés par le despotisme, de corps formé sur les maximes les plus extravagantes du despotisme, instrument de tyrannie, triomphe de l'aristocratie, démenti formel à la constitution, insulte révoltante à la dignité du peuple : « Voyez-les semant la division et le trouble, armer les soldats contre les citoyens, et les soldats écarter ceux-ci des lieux (des clubs) où ils pouvoient apprendre les devoirs sacrés qui les lient à la cause de la patrie... Pousser les soldats, à force d'injustices et d'outrages, à des actes prétendus d'insubordination, pour provoquer contre eux des décisions sévères. Il n'a pas ro*ugi d'accuser les officiers d'avoir donné des cartouches infamantes aux meilleurs patriotes: « Qu'est devenue, s'est-il écrié, cette puissance qui, par une sainte désobéissance aux ordres sacrilèges des despotes, a terminé l'oppression du peuple, et rétabli la puissance du souverain ? Plus de 50 mille des citoyens qui la composoient... errent maintenant sans ressource, sans pain, expiant leurs services et leurs vertus dans la misère et dans l'opprobre..., si l'opprobre pouvoit être infligé par le crime à la vertu.
« A en croire ce promoteur, pour le moins inconsidéré, de scènes
exécrables, telles que le massacre de M. Mauduit (14), etc., on calomnie les soldats, le peuple, l'humanité; les soldats ne se sont signalés que par leur douceur à supporter les injustices les plus atroces, à respecter la discipline en dépit de leurs chefs, qui s'efforcent de séduire, de dissoudre l'armée, et qui ne veulent que défendre le monarque contre le peuple. Le mot honneur l'a mis hors de lui. Il l'a nommé un principe féodal. Quelqu'un lui a crié de se taire sur ce qu'il ne connoissoit pas. Il a répondu : « Je me fais gloire de ne pas connoître un pareil honneur » ; et pour l'en dédommager, les galeries l'ont applaudi de toutes leurs forces. Sa conclusion a été le licenciement indispensable des officiers. »
Le Patriote François, n° 673, p. 653.
« Si les partisans des officiers disent qu'il y a du danger dans les circonstances où nous sommes de licencier les officiers, que c'est en envoyer la majeure partie grossir les camps ennemis, au-delà du Rhin, M. Robespierre a raison aussi de craindre que si l'on conserve les officiers, la haine des soldats contr'eux ne s'aggrave, et que de cette discorde il ne résulte les plus fâcheux effets, dans le cas où nos voisins voudroient nous attaquer.
« On ne peut rien d'ailleurs opposer au tableau effrayant que M. Robespierre a fait de toutes les vexations, les inquisitions, les horreurs commises dans la plupart des régimens par les officiers. M. Cazalès appelle cela des calomnies; mais trop de voix s'élèvent en faveur de ces faits, pour qu'ils soyent des calomnies.
« Nous n'avons pas dit encore la principale difficulté : comment remplacer les officiers, si on les licencie ? Il est aisé de détruire, mais difficile de réédifier. M. Robespierre n'a donné aucun mode; on en trouve un dans le discours de M. Antoine (15), mais qui entraîne aussi des inconvéniens.
« D'un autre côté, on ne peut se déguiser, avec M. Robespierre, que le serment d'honneur que le comité exige, en conservant les officiers, ne sera, pour la plupart, qu'une vaine formalité qu'ils violeront à la première occasion favorable, et dont ils se croiront absous par le succès.»
[Brève mention de cette intervention dans Le Courier français, t. XI, n° 162, p. 331 ; Le Mercure universel, t. IV, p. 174; La Chronique de Paris, n° 163, p. 652; Le Courrier extraordinaire, 11 juin 1791, p. 6: La Correspondance nationale, n° 34, p. 96; Le Journal de Rouen, n° 162, p. 783, et n° 163, p. 785; La Gazette nationale ou Extrait..., t. XVII, p. 208; Les Affiches d'Angers, 1791. n° 49,
;(14) Le colonel Mauduit fut 'massacré à Port-au-Prince (iSaint Domingue), le 4 mars 1791 i(Monibeur, VIII, 219), Les Arch. pari., XX VI II. 684, reproduisent une lettre de la municipalité de Po-rt-au- Frince communiquant une lettre de Mauduit.-
(15) Cf. séance des Jacobins, du 8 juin 1701, note 1.
IUt$i
p. 239; L'Argus patriote, n° 11, p. 56; Assemblée nationale, Corps administratifs (Perlet), t. XII, n° 675, p. 6; La Bouche de Fer, n" 67, p. 15; La Feuille du Jour, t. IV, n° 162, p. 593; Le Bulletin et Journal des journaux, n° 70; L'Ami du Peuple (Marat), n° 488, p. 5; Le Creuset, t. II, n° 48; L'Ami du Roi (Royou), 14 juin 1791, p. 1 et 4. Long résumé dans Le Journal des Débats, n° 749, p. 12-15; .Le Journal des Décrets de l'Assemblée nationale, 11 juin 1791, p. 422.]
Société des Amis de la Constitution