SEANCE DU 21 JUIN
Sur les mesures a prendre après la fuite du Roi
Le 21 juin, étant donné les circonstances, la Société des Jacobins tient une séance extraordinaire dès midi. La séance est assez avai>-
(1) Cf. AuLard, II, 531.
cée, et de nombreuses députations se sont présentées, quand Robespierre monte à la tribune
L'Ami du Peuple (Marat), n° 515, 9 juillet 1791.
L'Orateur du Peuple, t. VI, n° 54, p. 435-459.
Les Révolutions de France et de Brabant, t. VII, n° 82, rv 162 à '73 (2)
Dénonciation des Pères conscrits vendus à la Cour, traîtres, conspirateurs, et contre révolutionnaires, par le seul homme pur et incorruptible, qu'il y eut dans l'Assemblée Nationale : ou tableau de la situation des Affaires publiques par M. Robespierre.
« Tourmenté d'une migraine violente qui m'ôte la faculté de penser, je prends le parti de mettre aujourd'hui sous les yeux de mes lecteurs le superbe discours de Robespierre, à la Tribune des Jacobins le surlendemain de la fuite de la famille Capet. On y verra !a confirmation de la plupart des inculpations que je n'ai cessé de faire depuis près de deux ans contre les députés du peuple, les ministres, le général et autres fonctionnaires publics, tous vendus au monarque pour rétablir le despotisme. »
« Ce n'est pas à moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait paraître un événement désastreux. Ce jour pouvait être le plus beau de la révolution; il peut le devenir encore, et le gain de 40 millions d'entretien que coûte l'individu royal serait le moindre des bienfaits de cette journée. Mais pour cela, il faudrait prendre d'autres mesures que celles qui ont été adoptées par l'assemblée nationale, et je saisis un moment où la séance est levée pour vous parler de ces mesures, qu'il me semble qu'il eût fallu prendre et qu'il ne m'a pas même été permis de proposer.
« Le roi a choisi, pour déserter son poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis, et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du décret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules établies entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons (3). II a choisi le moment où la première législature, à îa fin de ses travaux, dont une partie est improuvée par l'opinion, voi* de cet oeil dont on regarde son héritier, s'approcher la législature qui va la chasser, et exercer le veto national en cassant une partie de ses actes.
.(2) Discours reproduit par Bûchez et Roux, X, 289-296; par les Editions du Centaure, op. cit., p. 42 et suiv. ; et par Oh. Vellay, op. cit., p. 72 à 78. Nous donnons ici le texte de l'Ami du Peuple. On remarquera qu'il ne présente, sauf pour quelques mots, aucune différence avec celui de Camille Desmoulins. iSans aucun doute, ces trois journaux transcrivent le même texte.
(3) C'est-à-dire, les citoyens élisribles, les simples actifs et les passifs assimilés aux quarterons, enfants de blancs et de mulâtres.
II a choisi le moment où des prêtres traîtres ont par des mandemens et des bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la constitution tout ce que la philosophie a laissé d'idiots dans les 83 départemens. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait couverte de moisson, de sorte qu'avec une bande très peu considérable de brigands on pût, la torche à la main, affamer la nation (4).
« Mais ce ne sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se ligue contre nous et l'Europe sera vaincue. Ce qui m épouvante, moi, Messieurs, c'est cela même qui me parai* rassurer tout le monde. Ici, j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout; ce qui m'épouvante encore une fois, c'est précisément cela même qui semble rassurer tous les autres. C'est que depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même langage que nous. Tout le monde est réuni. Tous ont le même visage, et pourtant il est clair qu'un roi qui avait 40 millions de rentes (5), qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu renoncer à tant d'avantages sans être sûr de les recouvrer.
« Or, ce ne peut pas être sur l'appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l'armée d'outre-Rhin qu'il fonde ses espérances. Que tous les brigands d'Europe se liguent, et, encore une fois, ils sont vaincus.
« C'est donc au milieu de nous, c'est dans cette Capitale, que le roi fugitif a laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphale : autrement, sa fuite serait trop insensée (6).
« Vous savez que trois millions d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles; il a donc un parti puissant et de grandes intelli-
(4) On retrouve ici l'un des soupçons qui avaient été à l'origine de la Grande Peur de 1789.
(5) La liste civile avait été fixée, le 26 mai 1791, à 25 millions, non compris le revenu des domaines laissés au roi.
(6) Cf. Révolutions de France et de Brabant, t. VII, n° 82, p. 180-182 : « Il étoit difficile à des citoyens convaincus qu'il n'y avoit pas un mot qui ne fût vrai dans le discours de Robespierre, de partager la joie publique ; et chaque moment ajoutant à la certitude de mes preuves que les complices de l'évasion du roi étoient dans la capitale, et y étoient tout puissans. nous ne pensions qu'aux moyens de faire revenir les citoyens de leur aveuglement par un coup d'état. L'Orateur du Peuple [Fréron] avoit conduit à la section du Théâtre Français, dans la soirée de mardi, une femme qui l'avoit prévenu du départ du roi, et dont les dires jettoient une grande lumière sur le complot ténébreux. Cette femme ayant per BÎsté dans sa déclaration, je pensai qu'il ne falloit pas donner aux traîtres le teins de se reconnoitre et de prendre des mesures, et je fi;: la motion de produire sur le champ nos témoins, d'engager Robespierre à accuser hautement dans l'assemblée nationale, et à la I ice 'le la nation, le commandant général et le maire, que la veille il avoit déjà désignes assez clairement aux Jacobins comme les- com
gences au milieu de nous; et cependant regardez autour de vous, et partagez mon effroi, en considérant que tous ont le même masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain; je vais tout vous révéler, et je défie ceux qui parleront après moi de me répondre.
a Vous connaissez le mémoire que Louis XVI a laissé en partant (7); vous avez pris garde comment il marque, dans la constituî'on, les choses qui le blessent et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot. Le roi va reparaître sur les frontières, aidé de Léopold, du roi de Suède; de d'Artois, de Condé, de tous les fugitifs et de tous les brigands, dont la cause commune des rois aura grossi son armée. On grossira encore à ses yeux les forces de cette armée ; il paraîtra un manifeste paternel, tel que celui de l'empereur, quand il a reconquis le Brabant (8). Le roi y dira encore comme il a dit cent fois : Mon peuple peut toujours compter sur mon amour. Non-seulement on y vantera les douceurs de la paix, mais celles mêmes de la liberté. On proposera une transaction avec les émigrans, paix éternelle, amnistie, fraternité. En même tems les chefs, dans la capitale et dans les départemens avec qui ce projet est concerté, peindront de leur côté les horreurs de la guerre civile. Pourquoi s' entr' égorger entre frères qui, tous, veulent être libres? Car Bender et Condé se diront patriotes plus que nous.
« Si, lorsque vous n'aviez point de moisson à préserver de l'incendie ni d'armée ennemie sur vos frontières, le comité de constitution vous a fait tolérer tant de décrets nationicides, balancerez-vous à céder aux insinuations de vos chefs, lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord très légers, pour amener une réconciliation générale. Je connais bien le caractère de la nation. Des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciemens à Bouille pour la Saint-Barthéîemi des patriotes de Nancy, auront-ils de la peine à amener à une transaction, à un moyen terme un peuple lassé, et qu'on a pris grand soin jusqu'ici
plices de l'enlèvement. Aussitôt la section rromma une députation de 12 membres et nous conduisons cette femme à l'assemblée nationale.
« Robespierre et Buzot, que nous consultions, furent entraînés par la .contenance assurée du témoin, et par l'ensemble de la déposition ; mais ils étoiént grandement embarrassés sur les mesures à prendre. Tous les membres de l'assemblée étoient contre-révolutionnaires de fait, quelques-uns, sans le savoir, mais beaucoup sciemment, et les autres par peur. Nous serons, disoient-ils repoussés de la tribune, renvoyés au comité des recherches, et notre accusation ira s'inscrire sur ce registre mortuaire des dénonciations. Péthion vint, qui accrut l'embarras, et enraya Robespierre, qui d'abord, étoit assez disposé à, enlever d'assaut .la réputation de Bailly et de La Fayette » (mentionné par G. Walter, p. 175).
(7) Publié par le Moniteur, VIII, 721.
(8) Voir le Moniteur, VI, 323 et 331.
de sevrer des douceurs de la liberté, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les charges, et de lui faire sentir toutes les privations, qu'impose le soin de la conserver. Et voyez comme tout se combine pour exécuter ce plan, et comme l'assemblée nationale elle-même marche vers ce but avec un concert merveilleux.
« Louis XVI écrit à l'assmblée nationale, de sa main, il signe qu'il prend la fuite, et l'Assemblée, par un mensonge, bien lâche, puisqu'elle pouvait appeller les choses par leur nom, au milieu de 3 mil lions de bayonnettes; bien grossier, puisque le roi avait eu l'imprudence d'écrire lui-même on ne m'enlève pas, je pars pour revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendoit à conserver au ci-devant roi sa qualité et le droit de venir nous dicter, les armes à la main, les décrets qui lui plairont, l'assemblée nationale, dis-je, aujourd'hui, dans vingt décrets, a affecté d'appeller la fuite du roi un enlèvement. On devine dans quelle vue.
« Voulez- vous d'autres preuves que l'assemblée nationale trahit les intérêts de la nation ? Quelles mesures a-t-elle prises ce matin ? Voici les principales. Le ministre de la guerre continuera de vaquer aux affaires de son département, sous la surveillance du Comité militaire; le ministre des affaires étrangères sous la surveillance du Comité diplomatique. De même des autres ministres.
« Or, quel est le ministre de la guerre ? (9) C'est un homme que je n'ai cessé de vous dénoncer, qui a constamment suivi les eriemens de ses prédécesseurs, persécutant tous les soldats patriotes, fauteur de tous les officiers aristocrates.
« Qu'est-ce que le comité militaire chargé de le surveiller? (10) C'est un comité tout composé de colonels aristocrates déguisés, et nos ennemis les plus dangereux. Je n'ai besoin que de leurs œuvres pour les démasquer. C'est du comité militaire que sont partis dans ces derniers tems les décrets les plus funestes à la liberté.
(Ici Robespierre a commenté quelques-uns de ces décrets; et pièces à la main, il a prouvé que le comité militaire regorgeait de traîtres, qu'il n'avait toujours fait qu'un avec Duportail, que Duportail était la créature du co.mité, et que la surveillance du ministre par le comité, son compère, était une dérision !)
« Et le ministre des affaires étrangères, a-t-il ajouté, quel est-il ? C'est un Montmorin qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous répondait, se faisait caution que le roi adorait la constitution (11). C'est à ce traître que vous abandonnez vos relations extérieures, sous la surveillance de qui ? du comité diplomatique, de ce comité où règne un d'André, et
<9) Duportail.
(10) Voir sa composition. Arch. pari., XXXII, 560. {11) Circulaire du 23 avril (Moniteur, VIII, 213) ; lettre à l'Assemblée, 1er juin (ibid., 571).
dont un de ses membres me disait, qu'un homme de bien, qu'un homme qui n'était pas un traître à sa patrie, ne pouvait pas y mettre le pied !
« Je ne poursuivrai pas plus loin cette revue. Lessart (12) n'a pas plus ma confiance que Necker qui lui a laissé son manteau.
« Citoyens, viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abîme qui va engloutir notre liberté. Voyez-vous assez clairement la coalition des ministres du roi, dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon tous, n'aient pas su la fuite 7 Voyez-vous assez clairement la coalition de vos chefs civils et militaires; elle est telle que je ne puis pas croire qu'ils n'aient pas favorisé cette évasion, dont ils avouent avoir été si bien avertis ! Voyez-vous cette coalition avec vos comités, avec l'assemblée nationale ! Et comme si cette coalition n'était pas assez forte, je sais que tout à l'heure on va vous proposer à vous-mêmes une réunion avec tous vos ennemis les plus connus: dans un moment, tout 89, le maire, le général, les ministres, dit-on, vont arriver ici. Comment pourrions-nous échapper ! Antoine commande les légions qui veulent venger César; et c'est Octave qui commande les légions de la république.
« On nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes hommes. Mais, quand Antoine fut venu camper à côté de Lépidus et parla aussi de se réunir, bientôt il n'y eut plus que le camp d'Antoine, et il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort.
« Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points, la plus exacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dans l'assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne sauveront pas la nation, sans un miracle de la providence, qui daigne veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j'ai voulu du moins déposer dans votre procès- verbal un monument de tout ce qui va vous arriver. Du moins je vous aurai tout prédit, je vous aurai tracé la marche de nos ennemis et on n'aura rien à me reprocher. Je sais que par une dénonciation pour moi dangereuse à faire, mais non dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je, ainsi la presqu'universalité de mes confrères les membres de l'assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les autres par terreur, d'autres par un ressentiment, par un orgueil blessé, d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort qu'on me garde; mais si dans les commeneemens de la révolution, et lorsque
(12) Claude-Antoine Valdec de 'Lessart, maître des requêtes à la Cour des Aides de Paris, contrôleur général des finances en 1790, ministre de l'Intérieur, puis des Affaires étrangères en 1791, massacré à Versailles le 9 septembre 1792.
j'étais à peine apperçu dans l'assemblée nationale; si, lorsque je n'y étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie, à la vérité, à la liberté et à la patrie; aujourd'hui que les suffrages de mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. Je viens de faire le procès à toute l'assemblée nationale, je lui dénie de faire le mien » (13).
Le Défenseur du Peuple, n" 3, p. 2-5.
« Discours de M. Roberspierre aux Jacobins : on le connaît, ma's pas assez; des morceaux de cette force peignent le caractère de l'auteur; il regardera sans doute comme un service rendu, notre attention à publier ses phrases moelleuses.
« Le représentant d'Arras répète ce que d'autres ont dit. que l'assemblée nationale, qui a décrété la plus parfaite égalité possible, a créé quatre ordres au lieu de trois; il dit qu'elle a distingué des blancs, des noirs, des métis, des quarterons; ce réchauffé peut être vrai; mais un collègue tel que lui devait s'opposer au décret avant qu'ii fût prononcé : après sa sanction, son devoir est de le défendre et d'espérer une modification. Il se garde bien de prononcer son discours au milieu du sénat, mais aux Jacobins, de l'indulgence de qui il semble douter encore. Il analyse le mémoire que le roi a laissé en partant, et c'est avec toute la rigueur qu'on connaît à ce député qui veut acquérir une popularité distinguée aux dépens de celle de ses co-législateurs.
« Voulez- vous d'autres preuves que l'assemblée a trahi la nation ? » L'avons-nous bien lu ? N'y a-t-il pas ici une faute soldée de typographie ? Trahir la nation! Et c'est un député que la chronique, scanda-
(13) C. Desmoulins fait suivre ce discours du commentaire ciaprès: (( Voilà, autant que je m'en souviens, la substance du discours de mon cher Robespierre. Que ne puis-je rendre cet abandon, cet accent de patriotisme et d'indignation avec lesquels il l'a prononcé! 11 fut écouté avec cette attention religieuse dont on recueille les dernières paroles d'un mourant. C'était en effet comme son testament de mort qu'il venait déposer dans les archives de la société. Je n'entendis pas ce discours avec autant de sang-froid que je le rapporte en ce moment, où 1 '(arrestation du ci-devant roi a changé la face des affaires. J'en îvts affecté jusqu'aux larmes en plus d'un endroit; et lorsque cet excellent citoyen au milieu de son discours, parla de la certitude de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié: Nous mourrons tons 'avant toi, l'impression que son éloquence naturelle et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblée était telle., que plus de 800 personnes se levèrent toutes à la fois et entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de se rallier autour de .Robespierre, et offrirent un tableau admirable par le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de tout leur visage, et par l'inattendu de cette inspiration soudaine. »
leuse ou non, dit être du sang de Damien, qui se permet cette injure qui doit lui aliéner à jamais l'estime de ses pairs? Nous disons voulezvous savoir à propos de quoi cette sortie ? Il s'agit de dénoncer M. de Montmorin et le comité diplomatique, et tous les autres ministres in globo; puis il fait des particularités, et M. Duportail qui persécute les soldats patriotes, est peint comme le fauteur des officiers aristocrates : nous en doutons, car nous avons la preuve acquise qu'une justice méritée par de très longs services, n'a été obtenue de lui qu'après plusieurs mois d'attente. Qu'est-ce que le comité militaire chargé de le surveiller ? Ce sont des membres choisis par l'assemblée nationale, parmi lesquels nous ne connaissons que M. le Chevalier de Franc, homme plein d'honneur, et que nous aimons à croire l'égal de ses camarades; M. de Montmorin n'est appelé que traître; c'est une bagatelle, on connaît le style honnête de M. Roberspierre. Vient ensuite le comité diplomatique où règne un M. Dandré, et dont un de ses membres disait à l'orateur véhément qu'un homme de bien ne pouvait y mettre le pied. Pendant que M. Roberspierre était en train de dénoncer, il aurait bien dû nommer cet honnête homme, et mieux encore cet excellent patriote aurait dû se retirer de ce comité coupable, et, de mieux en mieux, M. Roberspierre devrait quitter l'assemblée nationale où vous allez voir qu'il ne reconnaît que des coquins, ou à -peu-près. M. de Lessart, revêtu du manteau de M. Nec^er, ne vaut pas mieux que lui. Puis le grand Artésien nous montre la lanterne magique : « Voyez-vous la coalition des ministres du Roi ? Voyez-vous la coalition de vos chefs civils et militaires. Voyez-vous leur coalition avec vos comités, avec l'assemblée nationale, etc.. ? » M. Roberspierre, nouveau Nostradamus, prédit tout ce qui doit arriver, et n'arrivera pas. Il finit par accuser « la presque universalité de ses confrères d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les autres par terreur, d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont corrompus ». Ceci est flatteur au possible: nous ne craignons pas que le dénonciateur aiguise, ainsi qu'il le prétend, mi//e poignards contre lui, nous savons pardonner des excès de ce genre; il ne pourrait, à toute force, que redouter une correction plus douce; il n'aura point l'honneur de mourir victime de sa démagogie, et l'assemblée nationale, malgré ses injures, ne perdra point de sa dignité. »
Mercure universel, t. IV, p. 405.
« M. Robespierre. J'ai vu aujourd'hui des citoyens remplis du saint amour de la liberté; j'ai cru qu'il étoit des mesures à prendre; je viens vous exposer celles que je crois indispensables. Je suis convaincu qu un roi qui se détermine à renoncer à 25 millions de rentes, à des châteaux immenses, à un grand pouvoir, un roi qui se détermine à abandonner une aussi riche proie que le trône de France, ne s'y détermineroit pas s'il ne comptait sur un parti très puissant. Des forces extérieures ne
pouvant être redoutables à trois millions d'hommes armés, j'ai pensé qu'il falloit porter nos regards dans l'intérieur du royaume.
« Une nation seroit imprudente et j'ose dire insensée, si elle ne prenoit tous les moyens qui sont en sa puissance pour déterminer sa sûreté. Jusqu'à présent, qu'a-t-on fait ? Les ministres ont été mandés à la barre, mais on leur a confirmé, ou peu s'en faut, les pouvoirs qu'ils avoient (14): ils sont sous la surveillance des comités; mais qu'est-ce que des comités ? Ni ces comités, ni les ministres, je l'avoue, ne peuvent avoir ma confiance : quand je ne parlerois pas du désarmement des gardes nationales, de l'infortuné Muscar (15), laissé injustement dans les fers, des malheureux soldats de Bourgogne (16) condamnés aux galères, tant d'autres faits connus que je pourrois citer, m'obligent à déclarer que le ministre de la guerre ne peut avoir ma confiance.
« Quant à M. de Montmorin, ne peut-il pas être soupçonné, ce ministre de l'ancien régime de «'avoir pas envers le peuple les dispositions désirables ? Quel est M. de Montmorin ? qu'on le juge par les faits. Il n'y a pas quinze jours encore qu'à l'assemblée nationale iî osa se plaindre d'un article du Moniteur sur l'éclaircissement donné des contre-lettres envoyées dans les cours pour démentir cette lettre constitutionnelle que lui-même avoit signée (17).
« Maintenant, le roi est parti, et ses ministres régnent à sa place. Avant ce départ, eux seuls concentroient en leurs mains le pouvoir royal, rien n'est changé; or, le roi désormais va se concerter avec nos ennemis, et ses ministres seront chargés de nous défendre. Qui osera me dire que c'est pourvoir à son salut que de laisser à la tête de l'armée, dans ce moment, des officiers qui sont esclaves-nés de l'ancien régime ? que de se confier à des ministres, dont il n'est pas bien prouvé que la cour se soit trompée en les choisissant ? Une foule de patriotes de l'Empire dépose contre ses ministres.
« Ce matin, l'assemblée nationale a reçu de la main du roi luimême un manifeste, dans lequel il se plaint de la prétendue spoliation de son royaume (18); selon lui encore, dans les idées de ce roi plei.i de
<14) Cf. ci-dessus, séance permanente de l'Assemblée. 2e intervention.
(15) Muscard, bas officier du régiment de Vivarais. Cf. ci-dessus, séance des Jacobins du 20 mars 1791.
(16) Il s'agit sans doute de l'affaire de Nancy.
(17) Cf ci-dessus, séance du 1er juin 1791.
fis) Au cours de la séance permanente de l'Assemblée nationale (21 juin au matin), le ministre Laporte, intendant de la liste civile, mandé à la barre, avait remis au président un billet et un mémoire de iLouis XVI, que lui avait transmis un domestique du premier valet de chambre du roi. A K demande de Charles Lameth, un secrétaire avait donné lecture de cette Proclamation du roi à tous lûç Français à sa sortie de Paris. Sur la proposition de Barnave, l'Assemblée décréta que ce mémoire serait signé et paraphe jpar Laporte et par le président de l'Assemblée.
candeur, de ce roi honnête homme, la France est sa métairie, et les Français ses vassaux. Seroit-ce donc qu'un, roi ne penseroit pas même avoir à remplir les obligations des devoirs d'un homme ? Si cela étoit, les rois seroient donc des fléaux dont la présence afflige et pèse sur les peuples? Nous sommes arbitres de nos destinées; elles peuvent nous échapper pour jamais : les Français doivent y penser (applaudi). Je ne voudrois donc pas que les ministres de la nation en fussent les arbitres; je ne voudrois donc pas qu'un petit nombre d'individus sacrifiassent la nation à leurs intérêts. On cherche à établir des dissensions, des troubles; on cherche à dégoûter le peuple; on voudroit que, las des maux qu'il endure, ce peuple affamé demandât du pain à ses tyrans et que, riches de ses dépouilles, ces mêmes tyrans lui en restituassent* quelque peu pour le forcer d'accepter, non le retour de l'ancien régime, on sait que cela ne se peut pas, mais une douce constitution machiavélique ! On voudroit vous ministérialiser ; déjà toutes les batteries sont dressées; on séduira les hommes foibles; on leur fera entendre qu'un roi et des ministres sont au monde les biens les plus doux, les plus désirables!... Mais une anecdote que je ne puis croire, c'est qu'on répète que, dans cette enceinte même, vous allez voir arriver les ministres!... (Point de ministres, point de ministres, disent mille voix à l'instant) (19).
« M. Danton. Je prends ici l'engagement le plus sacré de porter ma tête sur l'échafaud, où la leur doit tomber (20).
« M. Robespierre. Je voudrois que les députés des communes se souvinssent qu'eux seuls sont les vrais représentans du peuple, qu'ils en sont les plus fermes appuis. Je voudrois qu'à rassemblée nationale ils fissent régner dans leurs délibérations, la plus belle des loix pour un peuple libre, celle du silence; je voudrois que l'on se souvînt du jour où nous vîmes à Paris, au milieu de deux haies de citoyens armés, qui n'étoient pas des riches, mais qui offroient le spectacle le plus sublime ! (21). Qu'il fut heureux ce jour où les députés rassemblés au Jeu de Paulme, firent serment de mourir libres !...
(Un mouvement imprévu saisit l'assemblée; tous les Amis de la Constitution se lèvent, tous s'écrient avec l'énergie et le courage de la liberté ; Jurons tous de vivre libre ou de mourir. Sitôt après arrivent les Députés patriotes de l'assemblée nationale, qui se réunissent, aux Amis de la Constitution pour ne former désormais avec eux qu'une
:(19) Il n'a jamais été question d'ame visite des ministres aux Jacobins.
(20) Panton qui est en uniforme de la garde nationale, debout près de la tribune (G. Walter, Histoire des Jacobins, p. 164) s'écrie alors: « Si les traîtres se présentent dans .cette assemblée, je prend i rengagement formel de porter ma tête sur ai ri échafaud, ou de prouver que la leur doit tomber aux pieds de la Nation qu'ils ont tranie ! <» Cité par E. Hamel, I, 491, "et par Aulard, II, 533. Cf. également A. Lameth, Histoire de la Constituante, I, 124.
(21) Cf. Discours, lre partie, p. 38.
sainte ligue de défenseurs du peuple et de la liberté. (Les applaudissemens redoublent) (22).
« M. Robespierre. Qu'il fut heureux, ce moment où les représentai du peuple étoient exempts de toute influence funeste. Ce moment est changé, mais la nation tout entière reste encore ! Il reste encore la majorité des bons Français, il reste encore leur courage, leur amour pour la liberté, leur résolution de mourir libres ! J'ai prévu toute l'étendue des mesures que je viens d'exposer, et de la démarche que je fais aujourd'hui ; je n'en serai pas moins tranquille sur la destinée qui m'attend : l'on m'a calomnié, mais aujourd'hui que la générosité de ce peuple, qui m'a déjà payé mille vies, me donne un nouveau courage, je la lui sacrifie, cette vie que j'aime à consacrer pour sa défense; et si je suis victime de quelque méprisable cabale, je mourrai du moins avec un nom cher à la postérité (très applaudi) » (23).
Procès-verbal de la séance du 21 juin 1791 de la Société des Amis de la Constitution de Paris, séante aux Jacobins
« M. Robespierre est monté à la tribune. Il a fait, en peu de mots, le détail de ce qui s'est passé à l'Assemblée nationale et des mesures qu'elle avait prises en cette circonstance. Il a énoncé son opinion à ce sujet. Il a discuté ensuite le décret qui conserve aux ministres actuels, réunis aux différents Comités de l'Assemblée nationale, le pouvoir exécutif. M. Robespierre a fini son discours, qui a été vivement applaudi, par cette réflexion sur lui-même : « Peut-être en vous parlant avec" cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront à bout de leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et courageux, qui déjouera continuellement leurs projets et qui méprisant la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa mort pouvait être utile à la liberté de la patrie ». Le saint enthousiasme de la vertu s'est emparé de toute l'Assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la liberté, de défendre M. Robespierre, au péril même de sa vie (24). M. Robespierre a ajouté que la réunion des membres de l'Assemblée
(22) Cf. Aulard, IL 533, note B. et E. Hamel, I, 491.
(23) Texte reproduit par G. Walter, Histoire des Jacobins, p. 162 à 165.
(24) Le Club des Cordeliers, aierté, avait lui aussi décidé de protéger Kobespierre (Journal du Club, n° 6, p. 08, 10 juillet 1791): « Un autre membre >a annoncé qu'une société d'ennemis de la révolution avoit mis à prix la tête de M. lioberspïerre ; ique cette société tan oit des assemblées secrettes, et qu'il falloit veiller à la sécurité de M. Roberspierre. Chacun sait qu'il ;i fiait son testament et qu'il s'attend à chaque iustaut à devenir la victime de son patriotisme. La Société considérant que les >amis des droits de l'homme doivent particulièrement veiller à la sûreté individuelle des patriotes, a arrêté que des commissaires seroient nommés pour s'attacher aux
nationale, que l'on venait d'annoncer, ainsi que la réunion des ministres à la Société, allait avoir lieu à l'instant même » (25).
Le Logographe, journal national, 30 juin 1791, p. 314.
« La séance y fut orageuse; M. Robespierre y parla contre le* mesures prises par l'assemblée nationale, jetta des soupçons contre les comités, contre les individus; il invita pour ainsi dire à la défiance. »
pas de 'M. Roberspierre, et le garantir aux dépens de leur vie des dangers dont il est menacé. Ne crains rien, Roberspierre, une puissance inconnue veille sur toi, et ta vie est en sûreté au milieu de tes plus cruels ennemis. Le Club des Gordeliers qui renferme dans son sein autant de tyrannicides qu'il compte de membres, ne t'abandonne pas à l'aveugle fureur d'assassins détestables. »
De même, la Société des Jacobins de Marseille envoie à celle de Paris l'adresse suivante: « Français, hommes vraiment libres des quatre-vingt-trois départemens, vos frères et amis les Marseillois, vous invitent .à rendre hommage à Robespierre, ce digne représentant de la nation, cet apôtre de la liberté nationale. Reconnoissez avec lui l'attentat énorme commis contre vos droits. Il est cette sentinelle 'vigilante, que rien n'a pu surprendre, cet unique émule du Romain Fabrice, dont le despote Pyrrhus louoit les vertus par ces mots si célèbres : il est plu"* facile de détourner le soleil de sa course, que d'écarter Fabrice de la voie de l'honneur.
<( Voûte sacrée des Jacobins, pourrez-vous retentir de plus de vérités que Kobespierre et Danton ne vous en ont fait entendre Prolongez-en les sons dans tous les clubs de l'Empire. Nos voûtes retentiront comme les vôtres, et répéteront leurs noms.
« Sachez, Français, que vos frères de Marseille ont juré de veiller à la constitution précieuse de ces hommes rares, que la capitale a l'heureux avantage de posséder dans son sein, et dont les nombreux essaims des noirs, des impartiaux, méditent la perte. Si par une constance fière, vous n'arrêtez les projets ambitieux de ces prétendus zélés qui se sont coalisés pour éterniser leur pouvoir, répondez-nous de la vie, des jours de Robespierre et Danton : que vos corps leur servent de rempart. Fixez sur-tout vos regards autour du fauteuil constitutionnel que quelques traîtres à la patrie veulent ériger en trône. Ralliez-vous contre les attaques et les plans machia vélistes d'un André: ne souffrez pas que la constitution soit livrée à un membre si dangereux pour la chose publique. Des Marseillois, à la moindre lueur de danger, voleront auprès de vous, pour vju.s servir de leurs bras ; et suivis des excellens patriotes des départemens, dis iront dans la capitale arracher le masque aux hypocrites, et placer la vérité sur le fauteuil national, entre Robespierre et Danton (Révolutions de France et de Brabant, t. VII, n° 86, I> 22) cité dans le Patriote François, n° 723, p. 135. »
<25) Texte reproduit dans Aulard, II, 533.