‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 86 sur 110 · SEANCE EXTRAORDINAIRE DU 5 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEANCE EXTRAORDINAIRE DU 5 SEPTEMBRE

Sur les troubles des colonies

Une députation de la ville de Brest est admise à la barre de V Assemblée. Elle dénonce les manœuvres des agents du pouvoir exécutif dans les colonies. Elle attire l'attention sur la non-application du décret du 15 mai, qui accorde les droits politiques aux gens de

couleur libres. Les délègues se plaignent de ce qu'une pétition des citoyens de Brest déjà présentée le ]1 juin n'ait jamais été examinée par le comité colonial, malgré deux lettres successives adressées au président de l'Assemblée (1). Ils dénoncent l'intention de certains députés de faire révoquer le décret du 15 mai, en lui attribuant des maux qu'ils exagèrent, et qui ne sont que le résultat des manœuvrer des agents du pouvoir exécutif. La députation conclut en demandant à l'Assemblée d'ordonner à son comité colonial l'examen de sa pétition, conformément à son décret du 11 juin. Alexandre Lameth répond à la députation des citoyens de Brest et conclut en adjurant l'Assemblée de réfléchir au décret du 15 mai, dont dépend le sort de toutes les villes de commerce de France (2).

Robespierre prend la parole après Alexandre Lameth et accuse certains de ses collègues d'être cause de l'inexécution des décrets. Earnave lui répond.

Après une discussion très vive, l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

Journal des Etats Généraux ou Journal Logog., t. XXXIII, p. 186 (3).

« M. Robespierre. S'il étoit question en ce moment de discuter l'affaire des colonies, il seroit très-facile de répondre à M. Alexandre Lameth, aussi longuement qu'il a parlé; mais il ne s'agit que d'une pétition présentée à l'assemblée nationale par les citoyens de Brest.

« Je ne me permettrai pas d'entrer dans le fond de la question, comme M. Alexandre Lameth; et je vous dirai que je ne crois pas qu'une pétition présentée à l'assemblée nationale sur un tel objet ait besoin d'apologie, encore moins qu'elle puisse être attaquée en ellemême par aucun membre de l'assemblée nationale : et certes, si l'on pouvoit dire, en parlant de citoyens qui usent du droit de pétition : tel

(1) iGf. ci-dessus, séances des 12, 13 et 15 mai 1791. Voir également E. Hamel, I, 551, et G. Walter, 120-122.

(2) Le décret du 15 mai avait eu de profondes répercussions (cf. G. Hardy, Robespierre et la question, noire. Ann. révol., p. 357-382. Le Journal général de France (n° 251, p. 1007) se fait l'écho des plaintes des colons et des commerçants. Il écrit: <c On a donné ieçture des trois Pétitions annoncées hier par M. Barnave; la première du Commerce de Rennes, la seconde de celui de Rouen, et la dernière des Marins du Havre. Elles demandent toutes le rapport du Décret des 12 et 18 mai dernier, relatif aux Gens de couleur. Suivant elles, la richesse et le bonheur de la France sont étroitement liés aux mesures que prendra ultérieurement le Corps législatif; et elles affirment que si l'on n'accueille pas le vœu des Colonies à ce sujet, elles sont perdues pour la France. MM. Péthion. Roberspiérre, Grégoire, Evêque constitutionnel de Blois, et J.-P. Brissot, vont désignés dans la Pétition du Havre, par les lettres initiales de leurs noms, comme des traîtres, des incendiaires et des ennemis déclarés do In Patrie. On conçoit comment les trois Membres de l'Assemblée dénommés peuvent (êtrc compromis dans cette affaire; mais sans vouloir nous permettre de jouer sur le mot. qu'y avoit-il à brissoter pour le dernier particulier dans ce Décret? »

(3) Texte reproduit dans les Arch. pari., XXX, 236.

pétitionnaire ne mérite pas la confiance de l'assemblée nationale (4), il seroit permis de dire de tel membre de l'assemblée législative, qui se permet, avant tout examen de la pétition elle-même, d'inculper ceux qu: l'apportent, il seroit permis, dis-je, d'adresser aussi, à ce membre de l'assemblée nationale, des reproches qui pourroient troubler la gravité et la tranquillité des délibérations du corps législatif (murmures) : mais je ne m'occupe que du fond de la question, et je dis : lorsque les députés d'une ville maritime viennent se présenter à vous, et vous parler des colonies, la seule idée qui doit vous frapper principalement, c'est, d'une part, l'importance de l'objet qui est soumis à votre discipline, et de l'autre, l'impartialité que les représentans doivent mettre dans une semblable discussion. Et, s'il est vrai que vous deviez peser avec scrupule tous les avis qui vous sont apportés, par toutes les parties de l'empire intéressées à cette grande question, il n'en est pas moins vrai que, dans le moment où ils vous sont présentés, vous devez vous imposer à vous-mêmes le devoir d'entendre tous les citoyens qui vous donnent leur avis. (Murmures).

« Si pour être entendu iî suffit de dire des personnalités, je vous dirois, moi, que ceux qui se sont permis de répandre des soupçons, et sur le fond de l'affaire et sur la députation de Brest; je vous dirois que ces hommes-là sont ceux qui trahissent la patrie (applaudi ssemens réitérés des tribunes : quelques apolaudissemens dans l'assemblée). S'il est quelques individus, s'il est quelque section de l'assemblée qui puisse imposer silence à quelques membres de l'assemblée, lorsqu'il est question des intérêts qui les touchent de près, je vous dirois, moi, que les traîtres à la patrie sont ceux qui cherchent à vous faire révoquer votre décret; et si pour avoir le droit de se faire entendre dans cette assemblée, il faut attaquer les individus, je vous déclare, moi, que j'attaque personnellement M. Barnave (5), MM. Lameth (6). (Vifs applaudissemens des tribunes).

(4) A. Lameth accuse l'un des pétitionnaires « d'avoir sollicité le licenciement des officiers de la marine ».

(6) D'après Audouin (Journal universel, t. XIV, p. 14238), on promenait la veille « un mannequin représentant Barnave : son visage était blanc d'un côté et noir de l'autre ». Son impopularité était manifeste depuis son discours du 11 mai et surtout depuis le retour de Varennes. {Cf. G Walter, p. 662, note 77).

(6) (La séance du 28 août 1791 avait déjà donné lieoi à une vive altercation entre Robespierre et Alexandre Lameth. La plupart des journalistes voient dans ce nouve.au conflit une opposition de doctrine qui affaiblit les patriotes. Carra écrit dans ses Annales fn° 705, p. 1918): « Pendant quelques instants le côté honorable a offert aux ennemis du bien, le spectacle d'un désordre et du tumulte qui sont pour eux une jouissance et une consolation ». De même, le Journal du Pas-de-Calais souligne que « le côté droit rioit sous cape » (n° 21, p. 216).

(Plusieurs membres de la gauche se lèvent en tumulte et cnent vivement : l'opinant à l'abbaye)

« M. Chateauneuf- Randon (7). Attaquez-moi aussi, je vous répondrai.

« M Robespierre. Je n'ai pas fini (nouveaux applaudissemens des tribunes : grand bruit dans l'assemblée).

« M. Gombert (8). Cette affaire est trop intéressante pour être discutée dans le tumulte. Je demande l'ordre du jour. (Bruit).

« M. Robespierre. Il est question d'un décret rendu : je demande son exécution. (Le bruit redouble).

« M. Muguet. Je demande que M. Robespierre cite des faits.

« M. Robespierre. Je demande à m'expliquer... (Applaudi des tribunes).

« M. le Président (9). Les tribunes sont invitées à se mettre à l'ordre.

« M. Barnave monte à la tribune avec précipitation, et demande la parole.

« Plusieurs voix. M. le Président, levez la séance.

« M. Broglie. Je demande que M. Robespierre éclaircisse les faits qu'il vient d'avancer. (Le calme renaît).

« M. Robespierre. Si j'ai nommé des individus, dans cette délibération importante, ne croyez pas que ce soit contre eux que je veuille diriger mon opinion; mais il s'agit d'un décret qui, de quelque manière que vous l'eussiez rendu, eût nécessairement éprouvé des difficultés dans l'exécution; et il falloit, pour assurer l'exécution de ce décret, la vigilance, le zèle et la bonne foi de ceux qui étoient chargés de le faire exécuter. Ainsi je dis tout ce que chaque membre de cette assemblée peut dire sur ceux qui, étant chargés de l'exécuter, n'auroient pas pris toutes les mesures nécessaires pour en assurer l'exécution. Ceci n'est point étranger au fond de l 'affaire : il y est intimement lié: et loin de s'attacher à des individus, il porte essentiellement sur la cause publique. C'est pour cette raison que je me suis permis de défendre des citoyens patriotes, et de faire des réflexions sur quelques membres de cette assemblée qui, à mes yeux, sont coupables de n'avoir pas concouru de toutes leurs forces à l'exécution de ce décret. (Applaudi des tnbunes).

« M. le Président. J'ordonne aux tribunes de se taire.

« M. Robespierre. Je viens au point fondamental de la question, et je défie tout homme de bonne foi qui n'est attaché à aucun parti, de m 'accuser sur ce que je vais dire. Messieurs, vous avez à examiner, non pas seulement l'état où sont actuellement les affaires, mais les causes

(7) Marquis <le Ohâteauneuf -Randon, député suppléant de la noblesse de la sénéchaussée de Mende.

.(8) Gombert, député du tiers état de Chaumont-en-Bassigny.

(9) C'est Vernier, avocat à Xtons-le-Saulnier, député du tiers état du bailliage d'Aval.

antérieures, et les personnes qui ont pu influer sur l'exécution de votre décret. C'est en vain que l'on vous adresseroit, de la part de certaines personnes et de la part de certains lieux de l'empire, des pétitions qui vous annonceraient que votre décret est insensé, qu'il étoit contraire à vos devoirs; je dis qu'il faut vous reporter au moment où vous l'avez rendu; et alors je soutiens que les principes de saine politique, de l'équité et de la justice ont dicté votre décision : je dis que votre décret étoit juste et sage; je dis qu'il eût été exécuté si les autorités instituées pour le faire exécuter en avoient secondé la sagesse; je dis que vous devez examiner d'un œil sévère si les personnes chargées de le faire exécuter ont fait tout ce qui étoit en elles pour en procurer l'exécution.

« Rappellez-vous que le ministre de la marine appelle à votre barre, après vous avoir rendu compte de tous les faits, a rejette sur ceux qui étoient chargés de rédiger les préliminaires toute la lenteur des mesures d'exécution.

« Je ne prétends pas prononcer ici entre le ministre de la marine et les membres dont il vous a parlé; mais certes, messieurs, vous devez au moins examiner leur conduite... (Murmures).

« M. Gombert. Sans interrompre M. Robespierre...

« M. Robespierre. Monsieur, ce n'est pas sans m' interrompre.

« M Gombert... Nous ne devons pas passer notre tems à entendre des inculpations personnelles, ni donner une séance entière à une pétition. Nous sommes ici pour faire les affaires de la nation

« M. Robespierre. Messieurs, vous pouvez ne pas vouloir vous occuper aussi longtems de la conduite de ceux sur lesquels le ministre de la marine a éveillé votre attention; mais au moins vous ne devez pas trouver mauvais que je pense, moi, que ces mêmes personne? sont coupables en inculpant de la manière la plus grave tous les citovens qui viennent vous présenter une pétition à cette barre sur l'affaire des colonies. C'est là où en étoit la question lorsqu'on m'a reproché d'inculper certains membres de l'assemblée nationale. Hé bien ! je consens qu'elle se réduise là; je consens à prendre sur moi toute la charge {la bonne caution!) et si ces membres du comité colonial (finissez donc!) se plaignent d'avoir été inculpés par moi, d'avoir été calomniés, je demande qu'on use envers moi, non pas de la complaisance, mais de la justice la plus sévère, et que l'on me permette, à tel jour qu'on voudra fixer, de présenter à l'assemblée les motifs sur lesquels je fonde l'opinion bien déterminée que ce sont ces membres de l'assemblée nationale qui sont cause de l'inexécution de vos décrets.

[Réponse de Barnave, et interventions de Lavigne, Biauzat, Corroller et Goupil.]

« M. Bamave. Malgré les interruptions de quelques personnes, il

ne faut pas que les honnêtes gens soient dupes d'une cabale qui est uniquement destinée au but que j'ai annoncé (10).

« M. Robespierre. Et des traîtres.

[Barnave reprend son discours interrompu par Robespierre.]

« M. Robespierre. Ma motion aux voix... Ma motion aux voix... La priorité pour ma motion.

« M. le Président. Monsieur, vous n'avez pas la parole. »

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 251, p. 1044.

« M. Roberspierre. S'il était question en ce moment de discuter l'affaire des Colonies, il serait très-facile de répondre à M. Alexandre Lameth aussi longuement qu'il a parlé ; mais il ne s'agit que d'une pétition présentée à l'Assemblée nationale par les citoyens de Rrest.

« Je ne me permettrai pas d'entrer dans le fond de la question, comme M. Alexandre Lameth, et je vous dirai que je ne crois pas qu'une pétition présentée à l'Assemblée nationale sur un tel objet, ait besoin d'apologie, encore moins qu'elle puisse être attaquée en elle-même par aucun membre de l'Assemblée nationale.

[Suit le passage de Le Hodey, depuis: « Si, pour être entendu... jusqu'à: ...M. Barnave et MM. Lameth. »]

(Les applaudissemens recommencent dans l'extrémité de la partie gauche et dans les tribunes.)

« L'Assemblée est vivement agitée

<( Plusieurs voix s'élèvent dans toutes les parties de la salle ; A l'Abbaye, à l'Abbave, M. Roberspierre.

« M. Muguet. Je demande que M. Roberspierre cite des faits.

a M. Roberspierre. Je demande à m'expliquer .. (Les applaudissemens des tribunes recommencent).

« M. Victor Broglie. Je demande que M. Roberspierre éclairasse les faits qu'il vient d'avancer. (L'agitation continue pendant plusieurs minutes).

« M. Roberspierre. Je défends des citoyens patriotes, et je fais des réflexions sur quelques membres de cette Assemblée qui, à mes yeux, sont coupables de n'avoir pas concouru de toutes leurs force? à l'exécution de vos décrets. (Nouveaux applaudissemens dans l'extrémité gauche et dans les tribunes).

k( M. le Président. J'ordonne aux tribunes de se taire.

[Suit le texte de Le Hodey, depuis: « Messieurs, vous avez à examiner..., jusqu'à ...examiner leur conduite. »]

« M. Robespierre. Si les membres du Comité colonial se plaignent

(10) Barnave met en cause Brissot, et veut démontrer que les pétitionnaires de Brest ront députés du 'Club et non de la municipalité. Enfin, il design* du «este, Robespierre comme « le perturbateur de l'Empire françois ».

714 LES PîSCOURS PE ROBESPIERRE

d'avoir été inculptés par moi, d'avoir été calomniés, je demande que Ion me permettre à tel jour que l'on voudra fixer, de présenter à 1 Assemblée les motifs sur lesquels je fonde l'opinion bien déterminée que ce sont ces membres de l'Assemblée nationale qui sont cause de l'inexécution de vos décrets.

[Intervention de Barnave.J

a M. Roberspierre . Il ne faut pas non plus qu'elle soit dupe des traîtres » (11).

Courier de Provence, t. XVII, n° 340, p. 54-57.

« M. Robespierre succéda à M. Lameth; et après avoir fait sentir l'indécence avec laquelle il venoit de se comporter, et rappelé à l'assemblée l'impartialité qu'elle devoit mettre dans le jugement d'une aussi grande affaire, a dit: [Suit le texte de Le Hodey, depuis: « Si, pour être entendu... » jusqu'à: « ...Vous devez au moins examiner leur conduite. »]

L'Ami du Roi (Royou), 8 septembre 1791, p. 3.

« Remarquant alors que M. Robespierre l'applaudissoit : Je renier" de, a-t-il dit, M. Robespierre de ses applaudissemens ; rien n'est plus flatteur pour moi. Voilà des traits de génie, M. Alexandre, a repris M. Robespierre. Ce jeune avocat, si connu par ses emportemens et son enthousiasme républicain, bien loin de s'éclairer par l'expérience, s'opiniâtre et s'endurcit de plus en plus dans les erreurs; ce qui est la marque infaillible d'un génie étroit et d'un esprit très-borné. La fatale catastrophe de ses systèmes républicains, que les loix commencent à poursuivre comme des crimes, n'a servi qu'à le rendre plus furieux; il ne garde plus aujourd'hui aucune mesure, comme un lion blessé par les chasseurs, il s'élance à travers les dards et les piques. Dépourvu de raisons et de preuves, il se bat avec des injures et des calomnies: il déchire, il mord ceux qu'il ne peut persuader. Les représentans de la nation qui ne pensent pas comme lui, sont des traîtres à la patrie; il accuse et dénonce nommément M. Barnave et MM. Lameth. Cet accès de frénésie est applaudi par les tribunes, comme le plus subbme élan du patriotisme. Plusieurs membres de l'assemblée demandent que l'opinant soit conduit à l'abbaye; il suffiroit de le faire saigner copieusement. D'autres veulent qu'on lève la séance; le président ordonne en vain aux tribunes de se taire; les tribunes continuent d'applaudir, et M. Robespierre de parler, enfin, avant de quitter la tribune, il jette le gant à ceux qu'il a si grièvement inculpés, et demande le combat en champ clos contre MM. Barnave et Lameth. M. Barnave s'élance à la tribune... Il ne faut pas, a-t-il dit, que les honnêtes gens soient dupes d'une cabale; et des traîtres, a répliqué vivement M. Robespierre. »

(11) Texte reproduit dans !e Moniteur, IX, 604.

Le Courrier des LXXXI11 départemens, 7 sept. 1791 , nc 7, p. 98-110.

« Le président put bien lever cette séance, digne de figurer dans les fastes de la honte et de l'improbité; il put bien, dis-je, lever cette séance scandaleuse; mais rien ne vint à bout de calmer les expectorations de la fureur, les éructations de l'injure, les vômissemens de la calomnie. Un crime est imputé à l'homme qu'on venoit tout à l'heure de plonger dans une mer d'outrages; on accuse M. Robespierre d'avoir soulevé par ses relations le régiment de Théodore de Lameth.. Quel esj donc son accusateur?... Où est-il ?... On lui nomme M. de Lameth... L'inculpation étoit trop grave pour qu'il ne cherchât pas à se justifier avec le stoïcisme de la franchise. Il cherche par-tout l'homme qui lui impute un crime contre lequel son âme se soulève. Il rencontre M. Muguet de Nanthou, qui veut entrer en explications sur ce fait. « Je n'ai pas besoin du valet, lui dit M. Robespierre, je veux parler au maître ». Il s'explique enfin; mais les cris de la cabale étouffent sa voix. M. Broglie. ce fils dont la piété est si connue, dont le patriotisme a eu des élans si nobles, devient un des athlètes qui s'empressent d'arriver dans la mêlée. M. Robespierre n'a qu'une voix foible pour repousser tous ces assauts. Il est parti de sa bouche ce mot : Heureusement tous nos soldats ne sont pas des Broglie!... Va-t-il donc, dans le sanctuaire même de la loi... ? Le public le craint; on l'environne malgré lui; on l'arrache aux tigres acharnés et haletant autour de la banquette sur laquelle il étoit monté. Une escorte de patriotes se forme et ne veut point le quitter qu'il ne l'ait vu rentrer dans sa demeure, où la paix et la vertu modeste l'attendent (12).

« Si l'on se permet, répond M. Roberspierre, d'injurier des pétitionnaires, on peut répondre sur le même ton au membre du corps législatif qui les inculpe ». (La coalition pousse des hurlemens). L'orateur laisse gronder les ennemis de la justice, et poursuit tranquillement son discours. « Si l'on n'est écouté qu'en disant des personnalités, je dirai que ceux qui répandent des soupçons sur le fond de l'affaire et sur les pétitionnaires, sont des traîtres à la patrie. (On applaudit avec transport). J'attaque personnellement M. Barnave et MM. Lameth... Les applaudissemens étouffent de nouveau les murmures, et les tribunes font retentir la salle des bravo. La rage des intrigans augmente. M. Muguet crie; le blanc Lavie s'agite, Tibvle Goupil s'enroue; l'on distingue

(12) Note du journal: « M. Robespierre, nous a-t-on assuré, demeure chez un artisan, dont la probité et l'honneur sont la richesse. Hier matin (et ce fait nous a été confirmé par une personne sure), un particulier s'est présenté chez cet estimable artisan, pour le prévenir qu'il seroit dangereux que M. Robespierre sortît, que sa /te ne seroit pas en sûreté, ^et avertissement sans doute n'a d'autre but que d'éloigner ce député du sanctuaire de La loi, où son coulage le conduira à travers les poignards dm crime et les pièges de l'intrigue. »

716 LES PfSÇQURS DE. ROBESPIERRE

sur-tout M. Roussillon, qui provoque l'orateur par des gestes; mais leurs vociférations sont couvertes aussi-tôt par les plus vifs applaudi ssemens.

« L'orateur continue : « C'est pour défendre des pétitionnaires insultés, que je me suis permis des réflexions sur des membres qui, chargés de l'exécution du décret, n'y ont pas concouru. Si l'on me taxe de calomnie, je prouverai quand on voudra que ce sont ces membres qui sont cause des désordres des colonies (13).

« Ces mots foudroyans allument toute la rage des Barnaviens . . Ils se grouppent autour de l'orateur, qui oppose le calme de la probité aux injures et aux menaces de l'incivisme. Le président rappelle en vain les intrigans à l'ordre. Ils n'écoutent que leur passion. Barnave fait entendre quelques demi-phrases dans le tumulte... Ce n'est qu'en levant la séance que M. le président put faire cesser le scandale. La coalition harcela même M. Robespierre après la fin de l'Assemblée. Des patriotes furent obligés de l'entourer, etc. » (14).

Journal de Paris, 7 septembre 1791, p. 1020.

« Cette pétition n'avoit suscité que des débats (15); on en a lu une autre qui a suscité des querelles : elle étoit présentée par des Députés extraordinaires de Brest qui sollicitent l'Assemblée Nationale de ne rien négliger de ce qui peut forcer les résistances qu'on oppose dans les Colonies au décret du 15 mai sur les hommes de couleur libres. M. Roberspierre, ne ménageant pas plus les personnes que les opinions, a accusé M. Charles Lameth et M. Barnave d'avoir excité ces résistances de concert avec M. Gouy-d'Arsy, M. Cocherel (16) et d'autres Colons. M. Barnave et M. Lameth qui étoient présens ont repoussé ces incutaations comme calomnieuses et en ont intenté d'autres contre M. Roberspierre : de ces inculpations il n'en est rien résulté que des cris et des violences, et ce ne sont pas les objets des notices historiques que nous traçons pour la France. »

(13) Corsas revient sur cette séance en utilisant le texte du Point du Jour. Le Bulletin ou Journal des Journaux (n° 108) résume à son tour le passage du Courier de Gorsas.

(14) Depuis son discours soir la fuite du roi, le 81 juin, aux Jacobins. Robespierre est en effet l'objet de nombreuses attaques. Elles redoublent .avec la scission des Feuillants, ainsi que le remarque Audouin (Journal universel, t. XIV, p. 14-238) qui écrit: « On voudroit éloigner l'intrépide Robespierre de l'assemblée nationale ; mais so,n courage l'y conduira à travers les poignards du crime et les pièges de l'intrigue. Il sera escorté, s'il en est besoin, par des groupes de patriotes, oui le défendront de la rage des ci-devant patriotes, devenus semblables à des titres, depuis que leurs manœu vres sont découvertes, et que le peuple les montre du doigt. »

115) Allusion 'à la dénutation des électeurs parisiens, conduite par Santerre et C. Desmoulins. qui venait d'être admise à la barre.

(16) Cocherel, député de la Province de l'Ouest de Saint-Domingiue.

Journal des Décrets de l'Assemblée Nationale, 5 septembre 1791 , p. 420

« Les pétitionnaires de Brest ont trouvé un défenseur dans l'inflexible Robespierre. Indigné des inculpations que M. Lameth s'étoit permises contre eux, il a fait entendre ces mots terribles, à travers les cris et les murmures qui couvroient son discours : « Ceux-là, son! les ennemis du peuple et les traîtres à la patrie, qui ont empêché l'exécution de la loi; ce n'est pas le ministre qu'il faut accuser, car le ministre vous a dit que les mesures à prendre avoient dépendu du comité colonial, et s'il faut dénoncer ces traîtres et ces ennemis du peuple, je nommerai MM. Barnave et Lameth.

« Les vifs applaudissements des tribunes et de la majorité, les cris et les murmures de la coalition avoient souvent interrompu l'orateur; mais ces derniers mots ont porté le tumulte à son comble. D'un côté, les injures, les menaces et les imprécations retentissoient dans la salle, de l'autre les tribunes, et le plus grand nombre des représentans applaudissoient avec transport, et peignoient vivement leur sensibilité aux outrages dont on essayoit d'accabler l'un des plus généreux et des plus intègres défenseurs des droits du peuple. Tandis que M. Robespierre opposoit le calme de la vertu aux clameurs des furieux, et demandoit une séance particulière pour prouver ce qu'il venoit d'avancer, ceux-ci insistaient pour qu'il fût conduit à l'abbaye, et que le public fut chassé des tribunes. »

Journal général, p. 897.

« M. Robertspierre en attribue tout le mauvais succès à la négligence et aux manœuvres de ceux qui en dévoient presser l'exécution. Il menace de démasquer les traîtres. On murmure; il reprend avec bien plus de force : « Puisqu'il faut employer des personnalités, pour se faire écouter paisiblement, je déclare attaquer personnellement MM. Barnave et Alex. Lameth »■ Que l'on se représente des Membres qui se lèvent étonnés, des Membres qui se lèvent furieux, des Membres qui élèvent la voix et de terribles cris; des Membres qui se lancent des gestes menaçans, des Tribunes qui crient, qui applaudissent, et un petit côté qui rit sous cape, et tout ce bruit et toutes ces clameurs, et tout ce tapage et tout cet orage, et M. Robertspierre attendant une bonne demiheure qu'il lui soit permis de conclure, on aura une petite idée de la division qu'a produite aujourd'hui le malheureux Décret. M. Robertspierre, ferme sur la Tribune, attend le moment de sa péroraison; elle a été digne de l'exorde : « Je demande que l'on m'assigne un jour où il me soit permis de fournir les preuves de ce que j'ai avancé. »

Le Point du Jour, t. XXVI, n'J 790, p. 155.

« M. Roberspierre prend la parole ainsi : si l'on se permet ici d'injurier des pétitionnaires, on peut répondre sur le même ton aux

membres du corps législatif qui les inculpent. (Des murmures se font entendre). Eh bien si l'on est écouté qu'en disant des personnalités, je dirai que ceux qui répandent ainsi des soupçons sur le fonds de 1 affaire des hommes de couleur et sur les pétitionnaires, sont des traîtres à la patrie.

« A ces mots qui ne devroient jamais être entendus dans une assemblée qui donne des loix à un empire, il s'est élevé des cris d'un coté et de violens applaudissemens de l'autre côté et dans toutes les tribunes. M. Roberspierre continue en disant qu'il attaque personnellement MM. Lameth et Barnave (encore des applaudissements des tribunes). On demande qu'elles soient ramenées fortement à l'ordre.

« MM. Lameth et Barnave se récrient avec force contre les personnalités indignes des collègues. MM. Muguet, Laire (17) et Goupille réclament justice de ces injures, mais les applaudissements recommencent avec un long tumulte. M. Roberspierre parle encore et dit : c'est pour défendre des pétitionnaires insultés à la barre que je me suis permis des réflexions sur des membres qui, chargés de l'exécution du décret, n'y ont pas concourru. Si l'on me taxe de calomnie, je prouverai quand l'on voudra, que ce sont ces membres qui ont occasionné une partie des désordres dans les colonies. Je demande un jour pour dénoncer et prouver les manoeuvres de plusieurs membres des comités des colonies »

Gazette de Paris, 8 septembre 1791, p. 2.

« M. Robespierre nommant MM. de Lameth et M. Barnave les a dénoncés comme des factieux et des traîtres à la Patrie. Les Galeries ont été tellement électrisées, que le Président n'a pu les contenir. On a même entendu des voix qui crioient : à la lanterne ces Gueux-là; enfin, le tumulte a été tel, que la Garde s'est rendue à ses Cors-de-Garde pour s'armer. M. Robespierre étoit tellement ivre de fureur et des applaudissemens des Galeries, que l'on a craint, qu'achevant de perdre la tête, il ne les appelât à son secours; elles étoient prêtes à s'élancer, et l'on s'est crû au moment où le signal du carnage se donneroit. Jamais il n'y eut de tumulte plus violent : jamais une Séance plus horrible n'a pu marquer l'agonie de cette Législature. Tel un criminel pressé par ses derniers remords, au moment de comparoître devant le juge, qui va prononcer sa sentence, vomit des imprécations contre ceux qui furent ses complices : mais il en est maudit à son tour ; cette lutte de rage et de malédictions est la première vengeance que le Ciel de voit à l'innocence.

La Rocamhole, n° 23, p. 358.

(( MM. Alexandre Lameth, Barnave et Robetspierre ont le même jour égayé la séance extraordinaire du soir, par une querelle si vive, mais si vive, qu'on a craint que le temple de nos rois constitutionnels

(17) Pour (Lavie.

ne fût prophané par quelque désordre civique, ce qui donna lieu le lendemain aux vers irrespectueux que voici :

« Lameth, Barnave et Robetspierre

« Hier se sont fort querellés

« Dans les transports de leur colère,

« Ils s'appeloient fous, effrénés;

« Que pensez-vous de cette affaire ? »

« Qu'ils se disoient tous trois leurs vérités. »

[Brève mention de cette intervention dans Le Journal général de France, n° 250, p. 1003; Le Mercure universel, t. VII, p. 107; La Gazette universelle, n° 250, p. 999; La Chronique de Paris, t. V, n° 249, p. 1010; Le Journal du Soir (des Frères Chaignieau), t. III, n° 428, p. 2; Le Journal de Paris, 7 septembre 1791, p. 1020; Les Annales patriotiques et littéraires, n° 705, p. 1918; L'Argus patriote, t. II, n° 26, p. 23; Le Journal des Débats, n° 838, p. 2; Le Postillon (Calais), n° 577, p. 2; Le Défenseur du Peuple, n° 63, p 2; Le Pacquebot, n° 248; Le Journal général du Pas-de-Calais, n° 21, p. 216; Le Mercure de France, 17 septembre 1791, p. 202; Assemblée nationale, Corps administratifs (Perlet), t. XIII, p. 3; Le Bulletin ou Journal des journaux, n° 108; Le Patriote françois, n° 759, p. 285; La Vedette ou Précis de toutes les nouvelles du jour, 7 septembre 1791 ; Le Journal de la Révolution, n° 391, p. 50; Le Journal de Louis XVI et de son peuple, t. V, n° 123, p. 218; L'Ami du Peuple (Marat), t. IX, n° 551, p. 4; Le Législateur français, t. III, 7 septembre 1791, p. 4; Le Journal Général de l'Europe, 7 septembre 1791, p. 103.]

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