SÉANCE DU 2 AOUT 1793 Contre Carra
Au nom du Comité de salut public, Couthon présente un rapport contre Carra, représentant de Saône-et-LoLre. Il dorme en particulier lecture d'un passage du joimial de Carra, les Annales patriotiques, du 26 juillet 1792, où ce dernier faisait l'éloge du duc de Brunswick : t Le plus grand guerrier et le plus grand politique de son siècle »...« s'il arrive à Paris, je gage que sa première démarche sera de venir aux Jacobins et de mettre le bonnet rouge. » La Convention décréta Carra d'accusation comme « prévenu de conspiration contre la liberté et le gouvernement républicain, et d'avoir cherché, par sa conduite et ses éo-its, à maintenir la royauté en France » (1). Carra, absent pendant ce débat, se présente peu après à la tribune. Accueilli par les cris : « A la barre !... A la barre !.. », il y descend. Il demande qu'on lui fasse connaître les motifs du décret d'accusation. Couthon relit son rapport. Carra dément les faits qui lui sont reprochés et propose qu'il lui soit permis d'apjx)rter demain « quarante pièces » qui prouvent son innocence, précisant : « Plus de trente articles de mon journal prouvent que celui qui concerne le duc de Brunswick ne signifie rien ». Robespierre prend alors la pjarole. Après un débat violent. Carra dut se retirer, le décret d'accusation étant maintenu. D comparut devant le Tribunal révolutionnaire avec les Girondins et fut guillotiné le 31 octobre 1793.
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n9 217, p. 924-25 (2) ; Journal des Débais et Décrets, n» 320, p. 34-36.
« Robespierre. Telle est donc la destinée de la République française, de voir parmi ceux auxquels elle a confié sa défense tant d'hommes ligués avec les ennemis. L'impudence est un des caractères distinctifs des conspirateurs; et si vous en doutiez, les réponses que vient de faire Carra vous le prouveraient. Carra nie ce qu'il a écrit; il nie ce que des sociétés populaires et les citoyens qui assistent à leurs séances ont entendu, et ce qu'elles ont réprimé ou proscrit; et parce que depuis il s'est rétracté par des lieux communs patriotiques, il pense que la France doit oublier qu'il a voulu lui donner un nouveau tyran. Il faut vous dire que Carra a constamment suivi le projet de placer sur le trône français un prince d'Angleterre. Voici un article inséré dans son numéro du 25 aoijt 1791, qui prouve ses intentions :
« Le duc d'York vient d'épouser une princesse de Prusse, nièce « de la princesse d'Orange. Ce mariage unit plus que jamais les trois « Cours alliées ; et pourquoi ces trois Cours alliées ne se prêteraient-elles « pas aux vues des Belges, si les Belges demandaient le duc d'York « pour grand-duc de la Belgique, avec tous les pouvoirs du roi des « Français?» (3).
(1) Mon., X\ai, 307.
(2) Mon., XVII, 308; Arch. pari., LXX, 135. Mention dans G. Walter, p. 735. Voir E. Hamel, III, 90-91 et Bûchez et Roux, XXVIII, 408.
(3) Art. reproduit dans Arch. pari., LXX, 144.
Ainsi, dès le mois d'août 1791, Carra désignait le duc d'York pour duc de Brabant, avec les pouvoirs de roi des Français. L'intention de Carra était de le rapprocher de nous; et c'est pour exécuter son plan et favoriser le duc d'York, que son ami Dumouriez était entré dans la Belgique. Portons nos regards sur une époque antérieure à la journée du 10 août, et nous verrons Carra suivre avec chaleur le projet qu'il avait formé.
A l'époque où le tyran fut renversé de son trône par un peuple généreux, Carra appelait Brunswick en France; apparemment qu'ils avaient fait ensemble un traité : Carra pourrait nous en instruire. Voilà ce qu'il écrivait, le 26 juillet 1792.
(Robespierre fait lecture de la pièce citée par Couthon).
Ainsi, tandis que les Prussiens occupoient nos frontières. Carra...
Carra. C'est à moi à interpréter ce que j'ai écrit.
Le président. Je vous impose silence.
Robespierre. Ce n'est point aux conspirateurs à interrompre le défenseur de la liberté (Vifs applaudissemens) . Je continue.
Carra voulait donner au tyran hanovrien le titre de restaurateur de la liberté, titre étrange que portait notre dernier tyran; il voulait transformer une société républicaine en une faction dévouée à l'mtérêt des rois; il voulait qu'on fît en faveur de Brunswick une guerre si périlleuse à notre tyran.
Lâche, tu vois tes complots découverts; le système de tous nos maux est tracé dans cet indigne écrit, et tu n'as pas rougi encore ! Tu te réjouis des progrès que viennent de faire les satellites de ton cher Brunswick; ton âme atroce espère encore qu'il viendra t'arracher au supplice dû à tes longs forfaits; mais ton attente sera trompée, les Français feront encore une fois repentir les esclaves du despotisme d'avoir souillé le sol de la liberté.
Citoyens, la présence de ce traître a excité l'indignation que je viens de faire éclater aux yeux du peuple qui m'écoute (Vifs applaudissements). C'était donc pour ton Brunswick, malheureux, que le peuple déployait tant de vertus? c'était donc pour ton Brunswick que les défenseurs de la liberté couraient sur les frontières répandre leur sang sous le commandement de généraux perfides? c'était donc pour ton Brunswick que nous avons vu dans cette enceinte ton exécrable faction broyer les poisons de la calomnie, et aiguiser les poignards des assassins pour anéantir les patriotes.
Le voilà donc dévoilé ce funeste secret que vous n'avez pu deviner; ce n'en était pas un pour moi, ce n'en était pas un pour les patriotes ardens qu'éclaire le flambeau de la liberté. Voyez, Citoyens, plus faibles que coupables, voyez quel est le funeste résultat de votre insouciance; jetez un coup-d'œil sur vos frontières, qui sont au pouvoir des ennemis ; voyez sur les décombres de Valenciennes les patriotes égorgés, leurs enfans mutilés, leurs femmes outragées; rappelez-vous les progrès des
rebelles de la Vendée, et reconnaissez les auteurs de ces désastres dans les conspirateurs que nous avons été trop long-tems à frapper.
Ajouterai-je encore quelque chose à cette longue énumération de crimes; diraii-je que Carra a répété aux Jacobins ce qu'il a écrit dans ses feuilles : rapprocherai-je de ces écrits, témoins irrécusables de ses projets perfides, la conduite qu'il a tenue dans son ambassade en Champagne, lors de l'invasion de Brunswick; dirai-je que l'homme qui, au mois de juillet 1792, préparait les esprits à recevoir favorablement Brunsvrick, fut le même que la Convention chargea d'une commission auprès de l'armée de la République, qui lui fournit le moyen de préparer à son cher Brunswick de nouvelles victoires; car à qui peut-on imputer les trahisons que nous avons éprouvés, si ce n'est à l'auteur des écrits dont vous venez d'entendre la lecture, et à Sillery, agent de d'Orléans (I).
Carra prétend justifier ses crimes par des écrits postérieurs; il nous croit donc assez stupides pour ne pas expliquer cette contradiction dans sa conduite. Quand la royauté existait encore en France, Carra faisait tous ses efforts pour la maintenir, mais il voulait changer la dynastie régnante; quand vous eûtes établi la République, il fallait bien qu'il parlât le langage dominant, afin de servir avec plus d'avantage ses indignes maîtres, et d'égorger sans être suspect cette République naissante. Mais, Citoyens, c'est trop long-tems vous entretenir d'un conspirateur, la République doit être vengée : qu'il soit, ainsi que ses complices, livré au Tribunal révolutionnaire; Carra, va devant ce tribunal redoutable aux assassins de leur pays, va sophistiquer, va commenter, va mentir avec impudence; et nous. Citoyens, il en est tems encore, sauvons la patrie (Vifs applaudissemens) .
Amar. J'accuse Carra d'être un conspirateur et un scélérat, qui égorge la liberté; je l'accuse de réunir chez lui une société d'aristocrates, qui ont applaudi à l'infâme action de Charlotte Corday, ils ont osé dire qu'avant 20 ans des autels seraient dressés à cet assassin...
Robespierre. Le décret d'accusation est assez justifié (2). »
Extraits ou mention dan» Joamal aniotrul, n° 1352, p. 5393-95 ; Journal it Sablier n" 753, p. 2 ; Merant rmiotnd XXX, 46 ; Aimalti de la République p* , n" 218, p. 1083; CoarritT anioenel, 4 «oût. p. 261 ; Joamal et agichesie Hte-Garcrme, l4août,p. 261 ; /ooma/fiajoir, n* 316, p. 4; Qoo/iijicnne, 3août, p. 4; CoarTirr/raii(ai<,t. XXV, ■•216. p. 274 ; Neaoelles politiqaes, 4 moût, p. 863 ; Annja pctriotiçnes, n" 215, p. 991 ; Joamal de France, 3 tout, p. 4; Joamal de Perlet, t. VI, n" 316, p. 21 ; Aaditeat national, n" 316, p. 8.
(1) Il s'agit de Ch. Alexis Pierre Bmlart, comte de GenUs, puis marquis de Sillery, maréchal de camp. U fut décrété d'accusation le 3 octobre 1708, condamné à mort le 30, et exécuté le lendemain.
(2) Les accusations contre Carra furent appuyées par Gaston, Delacroix (d'Eure-et-Loir), et Lejeune.
1'® intervention : Sur les secours à accorder aux personnes ci-devant attachées à la Liste civile
Une députation de la Commune de Paris, réunie aux autorités constituées de Versailles, vient demander, au nom de cette dernière ville, des secoiu's en faveur des personnes ci-devant attachées à la Liste civile (1). Jard-Panvillier, représentant des Deux-Sèvres, au nom du Comité de liquidation, propose de fixer le maximum des pensions qui leur seront versées à 8 000 livres (2). Robespierre proteste. Après quelques débats, l'Assemblée ajourne la proposition de Jard-Panvillier et met à la disposition du ministre des Contributions publiques, une somme de 800 000 livres, pour être répartie par l'administration du département de Seine-et-Oise, à titre d'acomptes, entre tous les citoyens indigents qui étaient gagés sur la Liste civile. Malgré les remarques de Robespierre, la Convention maintint son décret.
Journal de Sablier, n» 757, p. 3.
« Robespierre. Je demande que la Convention vienne au secours de tous les malheureux qui se sont dévoués à la défense de la liberté. Les citoyens de Versailles ont sans doute bien mérité de la patrie. Mais ce n'est pas comme créanciers de la Liste civile que l'on doit solliciter votre justice. Parmi cette foule de courtisans chargés des bienfaits honteux d'une cour corrompue, quel seroit celui qui oseroit vous demander, à titre de dettes, une indemnité pour les dons qu'ils ont reçus de la main d'un tyran? Je demande que la liste des créanciers soit imprimée avec les motifs qui ont donné lieu aux pensions dont on réclame la liquidation. Alors la bienfaisance nationale pourra se reposer sur des citoyens qui en sont vraiment dignes. »
Mercure universel, t. XXX, p. 92 (3).
« Robespierre s'écrie que c'est encore vouloir favoriser des hommes riches, des hommes, dit-il, qu'on devroit traiter en coupables. Si nous devons accorder des secours, c'est à tous les patriotes indigens de Versailles, sans distinction : alors je demande qu'il soit mis une somme de huit cens mille livres au ministre de l'intérieur. »
Mention dans Journal de France, n" 3 1 8, p. 2 ; Courrier français.t. XXV, n" 2 1 8, p. 29 1 ; Journal des Déhatt et Décrett, n° 322, p. 62; Journal du toir, n° 318, p. 3; Quotidienne, 6 août, p. 3; Scrutateur aniverttl, 5 août, p. 3; Aadittm national, n" 319, p. 3.
2® intervention : Contre Thibault
Curé de la paroisse de Saint-Clair, à Souppes, député du clergé du bailliage de Nemours aux États généraux, Thibault fut élu évêque consti-
(1) Ce n'est pas une, mais deux députations qui se présentèrent pour le même objet au cours de cette séance. La seconde comprenait seulement des délégués des administrations de Versailles (Journal des Débats, p. 68).
(2) Mon., XVII, 818.
(8) Arch. pari., LXX, 280. Rien au Mon., Mention dans G. Waltkb.
tutionnel du département du Cantal en mars 1791, et sacré le 3 avril suivant. Nommé représentant du Cantal à la Convention, il fut dénoncé par Carrier, le 20 janvier 1793, contune propageant le modérantisme par sa correspondance avec son département (1). Le 5 août 1793, Thibault dénonça à la tribune de la Convention un arrêté du Comité de salut public qui ordonnait le contrôle des courriers et des voyageurs siu* les routes autour de Paris. Couthon fait remarquer que Thibault a un intérêt personnel à cette dénonciation : plusieurs de ses lettres ont été interceptées, « elles contiennent l'analyse très intéressante du système que les fédéralistes... ont mis en œuvre ». Thibault rétorque que « la Déclaration des droits donne à tout Français la faculté de penser et d'écrire » (2).
Robespierre intervient. La Convention ajourna la suite à donner à la dénonciation de Thibault jusqu'au rapport général du Comité de salut public sur les menées contre la sûreté de la République.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n** 219, p. 933 (3).
« Robespierre. La Déclaration des Droits ne consacre pas les attentats des conspirateurs qui ont voulu la détruire. Elle n'est pas une égide pour couvrir les écrivains mercenaires payés par Pitt pour fomenter la guerre civile, et préparer le rétablissement de la royauté. Quant au républicanisme de M. l'évêque de Saint-Flour, je ne dirai pas, moi son collègue dans l'Assemblée constituante, que je l'ai toujours trouvé excellent royaliste. Il s'agit, non pas de ce qu'il fut alors, mais de ce qu'il a été depuis, lorsqu'on l'a vu répandre les calomnies mventées par la faction criminelle dont il est un agent, jeter dans les départemens de la République, et notamment dans le Cantal, des semences de royalisme; lorsqu'il a été, il y a quatre mois, convaincu à cette tribune, d'avoir écrit une lettre à la société de Saint-Flour pour l'engager à fmre marcher des forces contre Paris et contre la Montagne. Il faut le voir encore poursuivre ses trames criminelles. Au surplus, il n'est pas question d'un individu seulement, mais d'un vaste complot dont les fils aboutissent de l'intérieur de la République à tous les cabinets étrangers. Couthon vous fera son rapport, et j'espère que l'évêque de Saint-Flour voudra bien y assister (Applaudissements). »
Mention cUns Noaoci/ejpo/i'ft^aej, p. 876; Mercart tmioenel, XXX., 95 ; Thtrmomitre du joaT,7 tout, p.3(l9;CkTOtdqae de Parit, n° 139. p. 1 ; Joamal des Diltatt et Décrets, d' 322, p. 71.
(1) Carrier fit état d'une lettre de Thibault à la Société des Amis de la Liberté d'Aurillac, où il s'élevait « contre la Montagne qu'il dit composée de scélérats » (Mon., XV, 258).
(2) Mon., XV, 258.
(3) Mon., XVII, 325; Arch. pari., LXX, 297. Voir G. Wai.tek, p. 735; E. Ham£l, III, 95, et Buch£z et Roux, XXVIII, 412.
52 les discours de robespierre
Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité