‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 6 sur 24 · SÉANCE DU 12 AOUT 1793 Sur la levée en masse · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 12 AOUT 1793 Sur la levée en masse

Thirion, représentant de la Moselle, se prononce pour la levée en masse : « Je demande que nous fassions une guerre à mort à nos ennemis et que nous nous payions sur eux des frais de la guerre ». II se propose de faire dès le lendemain cette motion à la Convention et d'en préciser les moyens d'exécution. Royer, porte-parole des envoyés des assemblées primaires « et Robespierre qui présidait, l'exhortent à tenir ferme à ce projet. »

Journal des Jacobins, n° 472 (1).

15. - SÉANCE DU 13 AOUT 1793 Sur le plan d'éducation nationale de Michel Lepeletier

La Convention reprend la discussion du plan d'éducation nationale de Michel Lepeletier (2). Dans une première et brève intervention, Robespierre propose de donner la priorité à ce plan. La discussion s'élargit avec les interventions, entre autres, de Léonard Bourdon, Romme et Danton. Certains, ainsi Charlier, Guyomar, critiquent l'obligation scolaire prévue par Lepeletier ; d'autres, ainsi Bréard, mettent en avant l'argument financier. Robespierre intervient à nouveau, insistant pour la priorité en faveur du plan de Lepeletier. Il ne fut pas suivi.

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 227, p. 967 (8).

« Robespierre. On n'agite que des questions accessoires en écartant les questions principales. Vous avez à décider d'abord quelle sera l'organisation de l'instruction publique, et si elle doit être forcée ou volontaire. C'est alors que vous examinerez jusqu'à quel point la volonté particulière doit céder à la volonté générale qui n'a pour but que le bonheur public. Le plan de Lepeletier a réuni tous les suffrages; on ne lui en a pas opposé un seul qui puisse soutenir la concurrence, soit par les principes, soit par l'ensemble. Je propose donc de lui donner la priorité et de réserver pour la fin les questions proposées. »

[Interventions de Raffron, Jay-Sainte Foix, Gaston, Léonard Bourdon, Romme, Bréard, Danton, Charlier et Guyomar.]

(1) La dernière phrase ci-dessus, constitue l'extrait du journal. Mention dans AuLARD, V, 346. Rien dans G. Walter.

(2) Voir ci-dessus, séance du 29 juillet (n° 3).

(3) Mon., XVII, 393; Arch. pari., LXXII, 125. Mention dans G. Walter,

« Robespierre. Celui qui a conçu le plan a pensé que pour assurer la conservation de la République, il fallait en planter le principe dans toutes les âmes; il a bien senti que l'instruction était trop incomplette pour avoir cette influence sur les esprits, et il y a joint l'éducation. Il a observé que le citoyen pauvre, ne pouvant nourrir les enfans qu'il envoyait aux écoles, il convenait que la République se chargeât à la fois de les nourrir et de les instruire. Son but a été de saisir les enfans à l'époque où ils reçoivent des impressions décisives, pour préparer des hommes dignes de la République. Il les prend à l'âge où l'on commence à se former des habitudes; il les laisse à celui où ces habitudes ont pris assez de force pour former le caractère définitif de l'homme quand il entre dans la société. Citoyens, c'est l'imagination qui pose ordinairement les bornes du possible et de l'impossible; mais quand on a la volonté de bien faire, il faut avoir le courage de franchir ces bornes. Que ceux qui hésitent encore se rappellent qu'il n'en coûtera pas de sacrifices à la Nature. Il n'est pas vrai que l'enfant soit éloigné de ses parens, il reste avec eux les cinq premières années ; il reste auprès d'eux les sept années d'éducation, quand il passe dans les mams de la patrie. D'ailleurs, il y a dans ce plan une idée sublime en faveur de la Nature, c'est la création du conseil des pères de famille qui surveillera et jugera les instituteurs des enfans.

Si vous adoptez ce plan, la naissance d'un enfant, cette époque si heureuse pour la Nature, ne sera plus une calamité pour une famille indigente; elle ne sera plus le sacrifice d'une partie de son existence pour l'alimenter. C'est la République qui pourvoit à ses premiers besoins. On oppose encore que le père indigent ne voudra point se priver des services que son enfant peut lui rendre après l'âge de cinq ans ; mais peut-on supposer qu'il regrettera ces services si souvent nuls, quand, par l'instruction de son fils, il en recevra dont l'importance ne peut pas même se comparer? Jusqu'ici je n'ai entendu que plaider la cause des préjugés contre les vertus républicaines. Je vois d'un côté, la classe des riches qui repousse cette loi, et de l'autre, le peuple qui la demande. Je n'hésite plus; elle doit être adoptée. Je demande la priorité pour le plan de Lepeletier. »

Mention ou extraits dans Journal unioersel, n" 1359, p. 5453; Journal de l'Unité, 14 août, p. 4; Journal de Perlet, n» 326, p. 98; Nouvelles politiques, p. 904; Mercure unioersel, XXX, 206; Bataoe, n» 180, p. 726; Journal de France, n° 325, p. 2; Feuille de Paris, n° 359, p. 4; Quotidienne, 14 août, p. 4; Journal de Sablier, n° 772, p. 3-4; Journal du soir, n° 324, p. 2.

V^ intervention : Sur V indemnisation des envoyés des assemblées primaires

En sa qualité de président, Robespierre annonce que le ministre de l'Intérieur est chargé d'indemniser les envoyés des assemblées primaires.

Journal des Jacobiris, n° 473, p. 2 (1).

« Il éteut question des pertes qu'ont souffertes les députés des assemblées primciires, par les vols qu'on leur a faits ; Robespierre annonce que le ministre de l'intérieur est chargé d'indemniser nos frères des départemens de tout ce qu'ils ont perdu; la Convention compte trop sur la loyauté des envoyés du peuple pour craindre qu'ils abusent de cette disposition. »

Mentioa dan» Jaujnûl de Im Mentante, n" 75, p. 495.

2® intervention : Pour des mesures de sûreté générale

Un citoyen propose d'investir les envoyés des assemblées primaires d'une grande autorité dans leurs dép)ari«ments : qu'ils puissent casser les autorités constituées favorables au fédéralisme, mettre les susi)ects en état d'arrestation. Robespierre prend la parole. Il revient sur le problème de la levée en masse, avec des réticences encore plus nettes que celles qu'il avait formulées le 12 août (2), et esquisse à nouveau un programme de sûreté générale (3).

Journal des Jacobins, n° 473, p. 3 (4); Journal de la Montagne, nP 75, p. 495 (texte très proche).

« Robespierre fait voir qu'il est impossible de charger individuellement d'une mission publique des hommes qu'on ne connaît pas assez encore. Il regrette que nos frères des départemens ne restent pas assez long-tems avec nous pour que nous puissions déterminer et exécuter ensemble les moyens qui nous restent pour sauver la patrie. Il déclare que cette idée magnanime, mais peut-être enthousiaste, d'une levée en masse, est inutile; que ce ne sont pas les hommes qui nous manquent, mais bien les vertus des généraux et leur patriotisme.

Robespierre dit qu'il est une classe d'hommes qu'il faut spécialement surveiller et à qui nous devons attribuer en grande partie les maux qui nous désolent.

Un citoyen l'interrompt pour lui demander des moyens.

« Des moyens! s'écrie Robespierre; quel est l'homme assez hardi pour soutenir que ce ne sont pas là des moyens! »

Il se plaint que les agens de la faction anglaise se fourrent jusques dans les sociétés les plus pures. Il fait voir que leur nouveau système est d'atténuer le mérite des propositions, et de décourager le peuple en lui persuadant que son salut est devenu impossible; il les accuse de

(1) Séance datée par erreur, du 15. Voir Aulard, V, 349. Mentioa dans G. Walter, p. 736.

(2) Voir ci-dessus, nP 14.

(3) Voir ci-dessus, n° 13.

(4) AxjLARD, V, 350-351. Mention dans G. Waltek, p. 736. Voir E. Hascki., III, 92 et Bûchez et Roux, XXVIII, 464.

tourner en dérision les moyens simples, présentés par les amis de la liberté, pour sauver la patrie, et de servir puissamment par cette conduite, les desseins criminels des rois sur notre liberté.

Ce n'est point assez de déclarer la guerre à Georges et à tous ces hommes qu'on appelle potentats, si l'on n'y comprend leurs complices, si l'on n'enchaîne les hommes qu'ils payent pour favoriser leurs projets, la République ne sera pas sauvée. Ce sont les journalistes, ces hommes qui consacrent leur existence à calomnier le peuple et les patriotes, à empoisonner l'esprit public, dont la plume mercenaire et assassine, distille tous les jours le poison le plus séducteur. Ce sont ces hommes, d'autant plus dangereux, qu'ils se parent quelquefois du masque outré du patriotisme, qu'il faut punir, dont il faut arrêter les entreprises criminelles.

Il résume ses propositions :

Destituer les généraux, et empêcher les intrigans et leurs ci-devant courtisans de les remplacer.

Substituer aux administrations actuelles, des hommes honnêtes, qui avant les talens mêmes, ayent l'envie de sauver la chose publique.

Tomber sur tous ces journalistes odieux, dont chaque trait de plume est un crime à ajouter aux autres, et dont l'existence devient tous les jours plus pernicieuse à la société.

Il appelle à son secours tous les citoyens zélés pour le bonheur de leur patrie, et s'engage, aidé de l'énergie de la liberté, et du génie des citoyens, à confondre tous ces lâches calomniateurs, et faire triompher à la fois la vérité, le patriotisme. »

Journal historique et politique, n° 46, p. 1.

« Ici Robespierre paroît. A sa présence, un silence religieux succède aux plus bruyans applaudissemens. Si le rapport du Comité de salut public, auquel il a coopéré, a paru insuffisant, c'est, dit-il qu'il a été arrêté par ce puissant motif : les commissaires des cantons doivent-ils être chargés individuellement du soin défaire lever le peuple et de i éclairer? ou doivent-ils avoir des adjoints? Si tous les départemens étoient prononcés pour la Révolution; si ceux qui sont députés vers nous étoient bien du parti de la République, la difficulté seroit levée; mais nous ne pouvons pas lire dans les cœurs; nous ne pouvons pas séparer l'intrigant de l'honnête homme, le fédéraliste du montagnard. Le germe de la division, nous l'avons cru, n'est point anéanti dans les départemens insurgés; le Jura, la Gironde, le Calvados sont la Vendée à nos yeux; nous avons donc dû nous méfier de ces départemens dont l'opinion n'est point changée; voilà qui nous a fait adopter les moyens que le comité de salut public a proposé aujourd'hui.

Après avoir développé toute leur prudence, comment se fait-il, ajoute Robespierre, que les Français qui sont nés pour le bonheur, se plaisent à l'éloigner eux-mêmes! Comment des hommes à qui la

nature a souri, à qui elle n'a refusé ni talens, ni vertus, se plaisent à se déchirer eux-mêmes? Il est bien cruel de voir la France en proie à un petit nombre d'intrigans, qui la bouleversent en adoptant des moyens tout opposés à ceux que la sagesse et la vertu prescrivent à tous les cœurs bien nés. S'agit-il donc d'épouvanter tous les citoyens en leur parlant sans cesse d'arrestations, de sang et de mort? Il n'y a que quelques scélérats à punir. Il est inconcevable que la France fasse grâce depuis quatre ans, à ces individus, pour verser le sang de milliers de sans-culottes. Un membre s'écriant : donnez-nous des moyens. Voilà, répond l'orateur, un de ces hommes à qui les moyens les plus simples ne conviennent pas.

(Ici Robespierre fixe pendant quelque tems le personnage à réflexions mais comme on lui observe que celui qui a parlé ainsi est un excellent patriote). Eh bien! reprend-il, je n'attaque pas d'individu, je n'attaque que le système. De pareils hommes sauveront la Fayette, Dumouriez, Custine, Kilmaine ; ils demanderont une nouvelle levée d'hommes, pour que ceux-ci marchent à la boucherie comme les autres. Ce Pitt si fameux dans la Convention, n'est qu'un scélérat et un homme ordiniiire comme Calonne, Colbert, Richelieu, et les autres vampires de la monarchie. Ce Pitt avoit besoin d'agens dans la Convention, dans nos armées, il les a trouvés, il les a payés, il paye encore une autre race non moms dangereuse que celle dont je viens de vous parler : ces êtres dont la plume ne distille que du fiel, sont au nombre de plus de soixante. Ils viennent dans la Convention, dans les sociétés populaires controuver les faits, les altérer, peindre les orateurs comme des hommes de sang; qui ne connoissent pas la vertu, et qui ne prêchent jamais que le crime... Ces hommes sont les écrivains. Jamais orateur ne dit une parole de bien; quand on lit leurs ouvrages, on nous y voit peints comme des monstres ; ces êtres sont aussi nuisibles que les pheJanges du scélérat Guillaume, et que les guinées du Cabinet britannique. J'ai toujours été la victime de ces esclaves mercenaires; mais je suis invulnérable, leurs calomnies n'ont jamais empêché que les patriotes ne m'estimassent; je saurai les contenir; je saurai détruire toute cette horde de scélérats... J'appellerai le peuple à mon secours (A ces mots, toute la société se lève en criant : Oui, il faut les enfermer dans les calbanum (sic) de Bicêtre).

Rohespierre s'adressant ensuite aux malveillans de tous les genres, leur dit : Vous voulez du sang... et bien vous en aurez; vous creusez des abymes sous nos pas, nous y tomberons ; mais vos corps les combleront les premiers. Robespierre finit par demander qu'on employé les moyens les plus simples pour terrasser les ennemis qui combattent la liberté, ou par leurs écrits, ou par leurs actions. Il faut enfin que cette liberté triomphe, s'écrie-t-il, vos amis ne négligent rien pour cela; s'ils s'échappent quelquefois en vous proposant de grands moyens, ils sont alors de nouveaux Achilles qui frappent d'estoc et de taille.

tandis que le mercenaire écrivain qui analyse leurs discours, et qui les peint comme des harpies dégoûtantes de sang, est un assassin qui leur plonge le couteau dans le cœur en propageant les opinions. »

Mention ou extraits dans Courrier univeriel, 7 août, p. 2; Annales de la République françaiie, n° 230, p. 1 132-33; Feuille de Paris, n° 361, p. 2; Nouvelles politiques, p. 926; Feuille du Salut public, n° 46, p. 3; RipMicain français n» 274.

3® Intervention : Pour une adresse aux sections parisiennes

En sa qualité de président, Robespierre invite Royer, orateur habituel des envoyés des assemblées primaires, à rédiger une adresse aux 48 sections parisiennes pour qu'elles nomment des délégués qui se concerteront le 16 août, avec les Jacobins et les envoyés, sur les mesures de salut public (1).

Journal des Jacobins, n° 473, p. 4 (2).

« Le président invite Royer à rédiger une adresse aux 48 sections, afin de les inviter à nommer demain à leur séance vingt-quatre commissaires, qui se rendront dans cette salle vendredi prochain, pour y concerter avec la Société et les commissaires des assemblées primaires, les mesures de salut public qui paraîtront plus propres à opérer cette grande crise qui doit enfin sauver l'Etat. »

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

17. - SÉANCE DU 15 AOUT 1793 Rappel a l'ordre de Maribon-Montaut

Merlin (de Thionville) monte à la tribune et dépeint les extrémités où furent réduites, durant le siège, la ville de Mayence et sa garnison. Maribon- Montaut, représentant du Gk:rs en mission à l'armée du Rhin, puis à celle de la Moselle, et qui était rentré à Paris pour dénoncer à la Convention les généraux et les représentants en mission à Mayence, déclare « qu'il y a bien de l'effronterie à Merlin de venir faire ici des tableaux hideux, que sans doute il a imaginés ». Robespierre qui présidait la séance, rappela Maribon- Montaut à l'ordre.

Journal des Jacobins, nP 474, p. 2 (8).

« Le Président invite Maribon-Montaut à se renfermer dans l'objet de la discussion et de ne point se livrer à des personnalités qui peuvent devenir scandaleuses et donner prise à nos ennemis. »

(1) Voir compte-rendu de la séance dans Aulard, V, 356.

(2) Aulard, V, 351. Rien dans G. Walter.

(8) Reproduit dans Aulard, V, 854. Mention dans G. Walter, p. 786.

séance du 21 aout 1793 75

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

18. - SÉANCE DU 21 AOUT 1793 (1) Pour des mesures de sûreté générale

Après le 10 août, la campagne extrémiste pour des mesures de terreur s'accentua. Si l'arrestation des suspects a été votée le 12 août (2), cette mesure ne fut que de pure forme, les modalités d'application n'en ayant pas été précisées. Les lenteurs du procès de Custine et l'impunité des Girondins exasi>éraient les sans-culottes, déjà aux prises avec les pires difficultés de ravitaillement. Le 21 août, Hébert demande aux Jacobins la punition des traîtres, la formation d'un tribunal révolutionnaire dans chaque ville, « avec le couteau de la loi à côté ». Robespierre intervient sur ces mêmes problèmes.

La Société décida d'adresser une pétition à la Convention pour qu'elle s'occupe aussitôt de ces mesures.

Journal des Jacobins, n» 478, p. 3-4 (3); Journal de la Montagne^ a9 83, p. 561 (texte très proche).

« Robespierre établit que l'erreur du Tribunal révolutionnaire est de croire qu'un conspirateur comme Custine, ne puisse, îûnsi qu'un coupable ordinaire, être jugé sur des preuves écrites. Les traîtres sans nombre, dont nos armées fourmillent, les trahisons multipliées, dont les campagnes dernières offrent tant d'exemples, et qui doivent lui être attribuées, ne sont-ils pas suffisants, et pour démontrer sa scélératesse, et pour lui en attirer la punition.

Mille traits sont cités par Robespierre, dont le moindre appelle mille morts sur la tête de cet homme atroce; mais il appuyé particulièrement sur deux qui prouvent, l'une son inhumanité, l'autre la connivence ouverte avec nos ennemis. Il fît ramener à l'ennemi un Autrichien qui s'était jeté dans nos bras, et implorait le secours de la République. Il fit désarmer les villes du Nord, et employa à ce ministère de Brusser, l'exécuteur ordinaire de ses iniques projets.

Robespierre veut qu'on surveille sur-tout les femmes des émigrés, la loi ordonne la réclusion pour tous les gens suspects; rien ne l'est autant que ces femmes qui courent les maisons, prodiguent tout ce qui dépend d'elles pour sauver les conspirateurs.

Il ne veut point qu'on enveloppe tous les membres du Tribunal révolutionnaire dans la proscription qu'appelle sur eux la voix publique. Il demande que douze tribunaux au moins soient créés à Paris et que leurs formes soient promptes (Vivement applaudi).»

Meatioa dans Ahéoiatear mtioenel, n* 236. i». 943: Cearriei mùoenel, 23 aoât. p. 2; Journal de SMier. n'IS?. p. 3-4.

(1) Et non le 19, comme l'indique E. Hamel, III, 79.

(2) Voir ci-dessus, n9 13.

(3) Reproduit dans Aitlard, V, 369. Mention dans G. Walteb, p. 736.

19. - SÉANCE DU 22 AOUT 1793 (soir) Robespierre élu président de la Convention

Journal de Perlet, n" 886, p. 178.

« On procède à l'appel nominal pour le renouvellement clu bureau; sur 206 votants, Maxlmilien Robespierre réunit 143 suffrages; il est proclamé président ; ses concurrents étaient Cambacérès et Cambon. »

Mention dans AnnaUt petlriotiques, n° 235, p. 1080; Feuille du Salut public,n° 55, p. I ; Courrier françaii, n" 236^ p. 436 : FeuiUe de Parié, n» 369, p. 3 ; Journal de Parti, n"> 236, p. 947 ; Journal des Dibatt et Dicrett, n" 339, p. 3 10; Chronique de Paris, n" 1%, p. I ; Mercure unioeriel, XXX, 362; Gazette de France, n° 236, p. 1022; Journal du $oir, n" 334, p. I : Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 236 (1); Journal de Sablier, n° 791, p. 2.

20. - SÉANCE DU 23 AOUT 1793 (2) Sur la situation politique générale

Le 23 août 1793, la Convention adopta enfin, sur le rapport de Barère, le décret sur la levée en masse depuis longtemps réclamé par les militants populaires (3). Mais une autre campagne se développait, soutenue par les feuilles extrémistes, pour des mesures de terreur et pour l'organisation du pouvoir exécutif. Ce dernier thème, lancé dès avant le 10 août par le Père Duchesne dans son n° 269, fut repris par Leclerc et Jacques Roux; Hébert y revint le 21 août, aux Jacobins (4). La veille, avait eu lieu à la Convention l'appel nominal pour l'élection d'un nouveau ministre de l'Intérieur. Paré, secrétaire du Conseil exécutif provisoire, fut élu par 118 voix sm* 282 votants. Parmi les concurrents se trouvait Hébert. Dépité, il reprit, le lendemain même de son échec, sa campagne pour l'organisation du pouvoir exécutif. Le 23 août, aux Jacobins, après que Chamnette eût critiqué la levée en masse et demandé « la déportation de tous les aristocrates et hommes suspects », Robespierre, une fois encore, prit résolument la défense de la politique gouvernementale.

Journal des Jacobins, n9 479, p. 2-8 (5); Journal de la Montagne, n9 84, p. 569 (texte très proche).

« Robespierre prétend qu'il n'est pas difficile de lever des hommes et des chevaux. Ce ne sera jamais, assure-t-il, ce qui nous manquera; et ce n'est pas ce qui doit attirer en ce moment notre attention; mais

(1) Voir Mon., XVII, 468; Arch. pari, LXXII, 638.

(2) Dans la séance de la veille, Robespierre avait été élu président de l'Assemblée.

(3) Voir ci-dessus, n"» 14 et 16 (2» intervention).

(4) Voir AuLARD, V, 367.

(5) Reproduit dans Aulard, V, 371. Mention dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamel, III, 93 et Bûchez et Roux, XXVIII, 482.

c'est à détruire les ennemis du bien public en général qu'il veut que s'occupe en ce moment la Société.

Le ministère est en ce moment composé d'hommes vraiment républicains, et le changer serait porter à la liberté, un coup funeste (1). La République n'en serait pas perdue peut-être, mais cinquante ans encore de calamités expieront cette extravagance.

Le Conseil exécutif qui a renouvelé en grande partie les généraux, n'a pu destituer encore tous les anciens. Rien n'est plus équivoque que leurs instructions. Le Conseil exécutif pour s'en assurer, ainsi que de l'exécution des ordres qu'il donne, avait coutume d'envoyer, dans les armées, des agens sûrs, qui lui rapportassent tout ce qui s'y passe, et l'assuraient de l'exécution ou de la non exécution de ses ordres, ce qui le mettait à portée de prendre son parti en conséquence.

Le ministre de la guerre a reçu ce matin l'ordre de n'envoyer plus dans les armées de ces agents secrets qui, seuls, pouvment le mettre au courant des armées; ainsi, les généraux pourront, impunément, se livrer à tous leurs goûts contre-révolutionnaires et rien ne les en empêchera.

Ce décret (2) qui, sans-doute, est l'effet de l'erreur, est combattu par Robespierre qui engage ses collègues à se pénétrer de ses raisons et opiner ensuite selon qu'ils auront reconnu la nécessité de laisser à des ministres patriotes toute la latitude convenable pour remplir avec plus de succès leurs fonctions importantes.

Il serait dangereux de changer la Convention; celle qui lui succéderait serait à coup sûr composée de deux partis. Les hommes qu'on en expulse avec tant de peines, s'y porteraient avec plus de force que jamais, et peut-être un 31 mai ne sufïirait-il pas pour les chasser une seconde fois (3) : le peuple se lasserait de tant de troubles, aimerait mieux peut-être garder des conspirateurs que de renouveler une insurrection; les Brissotins sentent bien ces raisons, et c'est pour cela qu'ils crient tant après une nouvelle législature. »

Mention ou extraits dans Annales ripahlicainei, n" 265, p. 3; Coarrier anivertel, 25 août, p. 2; Joamal de SMier n" 793, p. 2 ; Feuille de Pari,, n" 360. p. I ; Coarrier franfait, W 239, p. 460.

(1) Il comprenait : Gohier, Destoumelles, Defoi^ues, Bouchotte, Dalbarade et Paré.

(2) Décret du 23 août (cf. A. Attlasd, Recueil des Actes du Comité de salut public..., VI, 76).

(3) Le Journal de la Montagne écrit à la place du passage suivant : « Le ministère, qui est dans les mains de la Montagne, doit être conservé, d'abord parce qu'elle pourra le changer s'il venait à dévier des principes par lesquels il doit se conduire; 2» parce qu'il est en ce moment composé de manière à ce qu'on ne puisse le remplacer sans désavantage ».

1 ^^ intervention : Sur une pétition des familles des défenseurs de la Patrie

Les femmes et les filles des défenseurs de la Patrie, se plaignent de l'établissement des ateliers qui travaillent pour l'armée, et demandent qu'ils soient transportés dans les sections (1), Robespierre, président, leur répond. La pétition est renvoyée à la Commission des Marchés.

Batave, n» 193, p. 776 (2).

« La Convention, leur répond le président, a toujours pris une grande part au bonheur et au malheur de tous les citoyens ; nous sommes les frères des infortunés, les amis, les défenseurs des épouses, des filles de nos braves soldats; c'est vous dire assez avec quel intérêt la Convention s'occupera de l'objet de votre demande. »

Mention dans Annales patriotiques, n° 237, p. 1090.

2® intervention : Aux envoyés des assemblées primaires

Les envoyés des assemblées primaires, avant de rejoindre leurs départements, se présentent à la Convention. Leur orateur exhorte les représentants à rester fermes à leur poste; quant à eux, ils s'engagent à remplir la mission dont l'Assemblée les a revêtus. Robespierre qui présidait, leur répond au nom de la Convention et donne le baiser fraternel à l'orateur (3).

Mercure universel, XXX, 397; Journal de Paris, n° 238, p. 956; Affiches d^ Angers, n» 132, p. 542.

« Le Président (Robespierre). En apportant le vœu du peuple français, vous avez apporté la preuve de ses vertus, retournez dans vos foyers; allez vous acquitter de la mission civique que vous aviez adoptée avant que la loi vous en eût chargés; proscrivez les traîtres, foudroyez le fédéralisme, ce nouveau monstre sous les traits duquel se cache encore le royalisme; allez, dites aux patriotes que les représentans du peuple n'abandonneront pas leur poste, qu'ils n'aient sauvé la liberté; dites-leur qu'il est ici six cens hommes qui mourront plutôt que de souffrir qu'il lui soit fait le moindre outrage. »

P.-V. Convention, t. XIX, p. 289 (4)

« Le Président. Citoyens, le caractère que vous avez montré a assuré la liberté alarmée et confondu les coupables espérances de ses ennemis.

(1) Mon., XVII, 492, D'après le Mercure universel (26 août, p. 897) elles seraient au nombre de 200.

(2) Voir Arch. pari., LXXIII, 7.

(8) Voir Mon., XVII, 498.

(4) Voir Arch. pari., LXXIII, 16.

Cette sainte union des envoyés des assemblées primaires avec les représentants du peuple français, a prouvé aux traîtres et aux tyrans que la République est immortelle. Allez dans vos foyers remplir cette mission sacrée que vous teniez de vos vertus avant qu'elle vous fût confirmée par notre décret. Enflammez le zèle des citoyens; prêchez la doctrme de la liberté et de la morale publique; confondez l'aristocratie; démasquez l'hypocrisie ; terrassez le royalisme et le fédéralisme, son allié naturel ; dites surtout à vos concitoyens que vous avez vu ici 600 hommes qui mourront à leur poste plutôt que de souffrir que le patriotisme soit persécuté, la liberté outragée et la majesté de la République violée ».

tioo ou attraits dans Bûtavt, W 193, p. 777; Qaolidiame, 26 août, p. 3 : >4iBMlei pof rio/i^aes, n* 238, p. 1092; AiÊiUtmr national, a" 338, p. S: Joamal de Perkt, n' 338, p. 1%.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

22. - SÉANCE DU 25 AOUT 1793 Pour des mesures de sûreté générale

Dans les derniers jours d'août, la campagne terroriste s'accentua. Le gouvernement était critiqué parce que les mesures répressives n'étaient pas assez sévères et pas assez rapides. Le Tribunal révolutionnaire, le Comité de salut public ne se décidaient pas aux procès de la reine et des Girondins ; celui de Custine, commencé le 15 août, traînait en longueur. Le ton de la presse populaire montait. Le 25 août Leclerc dressa, dans son Ami du peuple, un programme de salut public et affirma la nécessité d'une nouvelle journée.

Le soir, aux Jacobins, une discussion s'instaura, portant particulièrement sur l'activité du Comité de sûreté générale. Robespierre intervint, présentant un programme précis : réforme du Tribunal révolutionnaire et accélération de sa procédure, renouvellement du Comité de sûreté générale dont les attributions seront précisées et délimitées par rapport à celles du Comité de salut public. Jeanbon-Saint André, intervenant après Robespierre, demanda que ces propositions fussent mises aux voix. Elles furent adoptées. Robespierre sera le rédacteur de la j)étition.

Journal des Jacobins, n° 480, p. 2 (1); Journal de la Montagne, a" 86, p. 584-585 (texte très proche) (2).

« Robespierre demande qu'on fasse une guerre éternelle aux agents de Cobourg et de Pitt qui infectent nos villes et nos départemens. Il promet que de la Montagne, il donnera le signal au peuple, et lui dira : Voilà tes ennemis!... frappe!

Le Tribunal révolutionnaire est ensuite l'objet de ses amères réflexions. Il a suivi les formes avocatoires, et s'est entortillé de chicane pour juger des crimes dont le germe devîiit être étouffé en 24 heures.

(1) Extraits dans Aclard, V, 376. Mention dans Bûchez et Roux, XXVIII, 477 et G. Walteb, p. 736. Voir E. Hamel, m, 80.

(2) Reproduit par Lapon-neraye, III, 402.

Il faudrait des mois entiers pour juger Custine, l'assassin du peuple français (1). Dans 24 heures ses antagonistes seraient écrasés si la tyrannie pouvait renaître, pendant ce tems là seulement. La liberté doit aujourd'hui user des mêmes moyens. Elle tient le glaive vengeur qui doit enfin délivrer le peuple de ses plus acharnés ennemis; ceux qui le laisseraient reposer seraient donc coupables.

Il faut donc qu'un tribunal établi pour faire marcher la Révolution, ne la fasse pas rétrograder par sa lenteur criminelle; il faut qu'il soit actif autant que le crime, il faut qu'il soit toujours au niveau des délits.

Il faut que ce tribunal soit composé de dix personnes qui s'occupent seulement à rechercher le délit et appliquer la peine; il est inutile d'accumuler des jurés et des juges. Puisqu'il n'existe qu'une seule sorte de délit à ce tribunal, celui de la haute trahison, et qu'il n'y a qu'une seule peine qui est la mort, il est ridicule que des hommes soient occupés à chercher la peine qu'il faut appliquer à tel délit, puisqu'il n'en est qu'une et qu'elle est applicable ipso facto (2).

Il passe ensuite au Comité de sûreté générale qui a bien des torts à se reprocher, mais la police de Paris en a de même, et il faut la réformer comme lui. Le Comité de sûreté générale a, comme le Tribunal révolutionnaire, des vices de forme et d'organisation. Il est trop nombreux et cela seul doit entraver ses opérations, outre que cela rend plus difficile la certitude du patriotisme de tous les membres du Comité. Il voudrait que la Convention fixât l'heure à laquelle le Comité devra tenir ses séances, afin que l'inconvénient dont se plaint Gaillard (3), de n'y trouver personne, ne put pas se renouveler; faute de s'y rendre, il encourrait la censure de la Convention.

Il est un autre inconvénient qui souvent fait grand tort à la marche des affaires. Le Comité de salut public, chargé de déjouer les complots de quelque nature qu'ils soient, fait souvent arrêter telle personne que le Comité de sûreté générale dont les fonctions sont à-peu-près les mêmes avait fait rechercher aussi. Il en résulte un conflit de jurisdiction qui devient souvent nuisible au salut de l'État. Le Comité de sûreté générale fait mettre en liberté ou absout celui que le Comité de salut public avait incarcéré et condamné, par ce que tous deux ne jugent pas sur les mêmes pièces, et qu'on supprime avec l'un ce qui a servi de base aux jugemens de l'autre, ce qui laisse toujours une porte à l'intrigue.

Je me résume : réforme du Tribunal révolutionnaire et la prompte réorganisation sur de nouvelles formes ; il condamnera dans une époque

(1) Custine fut condamné à mort le 27 août et exécuté le lendemain.

(2) Voir ci-après séance du 8 brumaire à la Convention (n° 55).

(3) Gaillard, député suppléant du Loiret, membre de la Société, s'était plaint auparavant, qu'il avait dû remettre « entre les mains d'un commis inepte » les preuves de l'émigration de Gilbert de Voisins.

déterminée et toujours très prochaine les coupables ou élargira les innocens; création de plusieurs comités révolutionnaires qui jugeront conjointement les nombreux délits qui se forment tous les jours contre la liberté; surveillance générale de la police; renouvellement du Gamité de sûreté générale et sa composition de dix membres seulement, dont les fonctions seront déterminées et on tirera une ligne de démarcation entre ses fonctions et celles du Comité de salut public. »

Mention ou ertraiti dans Coarrier aniotrsel, 27 «oût, p. 1 ; Joamal de Sablier, n° 797, p. 3-4 ; Amalet républicaines, n* 267, p. 4; Abréviaienr unioertel, n° 241, p. %3; NoaoeUes politiqaes, p. 954; Coarrier belgiçue, n° 99, p. 451; CoarrieT fronçait, n° 239. p. 460; Bulletin national, n* 239, p. 977; Républicain français, vP 285.

V^ intervention : Pour quon déclare la mémoire d^Anthoine chère à tous les Français

Anthoine, représentant de la Moselle, décédé le 19 août, avait institué la République, sa légataire universelle. Le notaire Guéden, de Metz, fait passer à la Convention une expédition du testament (1), demande qu'il soit assujetti au simple droit d'enregistrement et que l'Ajssemblée accepte le legs. MaUhe soutient ces propositions qui sont adoptées en partie. La mémoire d' Anthoine est déclarée « chère à la Patrie et son testament sera inséré au Bulletin ».

Gazette nationale ou le Moniteur universel, aP 240 (2).

« Le Président (3) met aux voix les trois propositions. »

2® intervention : Proclamation de la liste des membres de la Commission des subsistances

Une députation des communes de Montreuil et de Charenton est admise à la barre. EUe fait part de la détresse de la population quant aux subsistances, et demande à la Convention d'assurer son approvisionnement en pain. Cette j)étition est renvoyée à une Commission des subsistances dont la liste, établie non sans discussion, est proclamée par Robespierre qui présidait (4).

Mercure universel, t. XXXI, p. 15 (5).

« Après quelques altercations, Robespierre met aux voix, et l'assemblée décrète l'impression de cette liste (6). »

Mention (luu Joamal de Sablier, n° 798, p. 4.

(1) Voir ce testament dans Arch. pari., LXXIII, 52-53.

(2) Mon., XVII, 502. Arch. pari, LXXIII, 54. Mention dans G. Wai,teb.

(3) Robespierre, président, venait de prendre place au fauteuil.

(4) Voir Mon., XVII, 501. Arch. pari., LXXin, 55-56.

(5) Rien dans G. Walteb.

(6) Les membres sont Jay de Sainte-Foy, Coupé (de l'Oise), Boucher-Saint- Sauveur, Chabot, Danton et Merlino.

3® intervention : Sur une adresse des citoyens de Vincennes concernant les subsistances

Une députation des citoyens de Vincennes se présente à la barre. Son orateur se plaint de la disette, de la mauvaise qualité du pain, et qu'il soit interdit aux habitants de Vincennes de s'approvisionner dans Paris (1). Robespierre qui présidait réjjond à la députation.

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 240, p. 1022 (2).

« Le Président. L'aristocratie, l'avarice et la tyrannie coalisées font tous leurs efforts pour perdre la liberté; ils mettent tout en usage pour réussir; et la Convention n'a cessé de veiller pourîdéjouer leurs complots. Elle a une dernière conspiration à déjouer; c'est celle qui a pour but d'affamer le peuple et surtout celui que renferme cette grande cité. Mais ce n'est pas assez que la Convention veille, il faut qu'elle soit secondée par ceux qui sont dépositaires d'une portion de l'autorité nationale, et qui trop souvent ont trahi leurs devoirs. Respectez les lois, ayez confiance dans vos représentants, et soyez sûrs qu'ils ne négligeront rien pour apporter remède à vos maux. La Convention vous invite à assister à sa séance. »

Journal des Débats et Décrets, n9 842, p. 352.

« Il reste une dernière conspiration à déjouer à la Convention nationale, a répondu le président; celle qui a pour but d'affamer le peuple, et surtout celui de Paris. Citoyens, secondez-nous de vos efforts, respectez les lois, ayez confiance en vos représentans, et comptez que bientôt tous les Français, également heureux, partageront entre eux des biens que la nature leur donne à tous. »

4® intervention : Sur une adresse de la Société des Femmes républicaines révolutionnaires

Une députation de la Société des Femmes républicaines révolutionnaires admise à la barre, Claire Lacombe présente une pétition en son nom (3). Elle demande l'organisation du pouvoir exécutif, la destitution des nobles de tous les emplois, l'épuration des administrations et la création de tribunaux extraordinaires (4). Robespierre répond à la députation, en tant que président de la Convention.

(1) Voir cette pétition dans Arch. pari., LXXIII, 57.

(2) Mon., XVII, 503; Arch. pari., LXXIII, 58. Rien dans G. Waxter. Voir E. Hamel, III, 117.

(3) Voir à son propos, séance des Jacobins du 16 septembre {Mon. XVII, 694-695).

(4) Arch. ruU., G 267, pi. 688, p. 82; Mon., XVII, 508; Arch. pari., LXXIII, 56.

Mercure universel, t. XXX, p. 416 (1).

« Le président (Robespierre). Les principes généraux que vous énoncez ont été depuis long-temps consacrés par la Convention; sans doute, sous le masque du patriotisme, vous avez découvert des méchants, des ennemis du peuple : mais ce n'est pas parmi les mères de famille que l'on pourroit les trouver, elles qui conservent leur esprit pour l'exécution des lois et des principes; il est dans cette assemblée des hommes d'un vrai patriotisme; il en est beaucoup, et cette assemblée est au-dessus de toute atteinte; elle se reposera toujours sur la force du peuple; elle vous invite aux honneurs de la séance.»

Journal unioersel, o9 1372, p. 5555.

« Robespierre, président, a fait entrer dans sa réponse une grande vérité; c'est que la Convention est au-dessus de toute atteinte parce qu'elle a le coureige de ne crjiindre aucun danger, et parce qu'elle a la conscience qu'elle fîùt tout le bien qu'il lui est possible de faire. Elle sait que dans toutes les révolutions les défenseurs du peuple les mieux prononcés et les plus chauds ont fini par être immolés. »

Mention ou extraits à*ia Abréoiattar wàtxrtel, n° 239, p. 956: Qaoiidiame, 27 «oOt, p. 3.

l** intervention : Hommage au général Rossignol

Rossignol, l'un des vainqueurs de la Bastille, nommé commandant en chef de l'armée des Côtes de La Rochelle le 24 juillet 1793, suspendu de ses fonctions le 22 août par les représentants en mission Bourdon (de l'Oise) et GoupUleau (de Fontenay) (2), demande à la Convention de bien vouloir examiner sa conduite. Après une longue discussion, l'Assemblée réintègre Rossignol dans ses fonctions et rapj)eUe les deux représentants. Le général Rossignol demande alors à offrir ses hommages à la Convention; il se présente à la barre, Robespierre qui présidait le félicite de son patriotisme au nom de l'Assemblée,

Gazette naUonale ou le Monùeur universel, b9 242, p. 1030 (3).

« Le Président. Rossignol, on connaît ton courage; on t'a vu au feu de la Bastille; depuis ce tems, tu as marché ferme dans le sentier étroit du patriotisme. La Convention s'est empressée de te rendre justice, elle t'invite aux honneurs de la séance. »

(1) Reproduit dans Arch. pari., LXXEH, 57. Mentioa dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamel, III, 114-115.

(2) Voir E. Hamel, III, 133. Bourdon (de l'Oise) surtout, soutenait avec vigueur le général Tuncq contre Rossignol (voir notes de Robespierre publiées en annexe du Rapport de Courtois, n» LI, d'après Arch. rua., F '4436.

(3) Mon., XVn, 519; Ardu pari., LXXHI, 127. Mention dans G. Walter, p. 736.

2® intervention : Encouragements à un escadron de cavalerie

Avant de partir aux frontières, un escadron de cavalerie vient prêter serment à la barre de la Convention. Robespierre, président, le félicite (1).

Mercure universel, t. XXX, p. 448 (2).

« Le président (Robespierre). Braves républicains, vous allez combattre les satellites du despotisme, l'on voit déjà que vous serez vainqueurs; allez, souvenez-vous que le même jour où la justice a frappé un soldat noble et perfide, elle a rétabli au grade de général un soldat sans-culotte. »

25. - SÉANCE DU 29 AOUT 1793 Contre la création d'une commission

DE surveillance DU CONSEIL EXÉCUTIF

Le problème de l'organisation du pouvoir exécutif domina la scène politique dans les derniers jours d'août 1793. Le Journal de la Montagne du 25 août en traite dans un article intitvdé Sur le pouvoir exécutif dû sans doute à Lavaux. La controverse se poursuivait aux Jacobins, où Royer avec l'autorité que lui donnait son rôle de porte-parole des envoyés des assemblées primaires, tout en rejetant une fois encore le renouvellement de la Convention, appuyait, le 28 août, la proposition d'Hébert d'organiser le ministère (3). Sensible à la poussée populaire, Billaud-Varenne proposa un compromis, le lendemain, à la Convention : la création d'une commission chargée de surveiller le Conseil exécutif et de lui faire rendre compte de l'exécution des lois. Robespierre s'éleva contre cette mesure également propre à paralyser le Comité de salut public et à anéantir l'autorité du Conseil exécutif. « Robespierre ne m'a pas compris », observa Billaud, qui avait partie liée avec Hébert et qui, n'étant pas encore du Comité, voulait s'installer dans cette commission pour dominer le Comité. Danton soutint Robespierre, mais sans enlever tout espoir à Billaud-Varenne : il proposa d'adjoindre trois membres au Comité de salut public; cette proposition fut renvoyée au Comité lui-même (4).

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n" 243, p. 1084 (5).

« Robespierre. J'observe que la Commission que vous instituerez pour surveiller les ministres, pourrait donner un résultat différent que celui que vous attendez; car il est à craindre que cette Commission ne s'occupe plutôt d'inimitiés personnelles que de surveillance loyale,

(1) Mon., XVII, 519.

(2) Arch. pari., LXXIII, 129. Mention dans G. Walteb, p. 736. (8) N» du 30 août. Voir Aulard, V, 382.

(4) Mon., XVn, 527.

(5) Mon., XVII, 527; Arch. pari., LXXIII, 171. Mention dans G. Walter. p. 382-383 et 736. Voir E. Ham£l, III, 113.

et ne devienne ainsi un véritable Comité de dénonciations {Violens muTmures). Citoyens, je dois dire avec franchise, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'aperçois qu'il existe un système perfide de paralyser le Comité de salut public en paraissant l'aider dans ses travaux, et qu'on cherche à avilir le pouvoir exécutif, afin qu'on puisse dire qu'il n'y a plus en France d'autorité capable de manier les rênes du gouvernement. Si vous créez cette Commission, vous entravez la marche du Comité de salut public, et vous allez contre le but que vous vous proposez. Je demande la question préalable sur la proposition de Billaud. »

Journal des Débats et Décrets, nP 345, p. 405.

« Robespierre pense que l'institution du Comité de salut public suffit pour surveiller les ministres et leur faire exécuter les lois. Il craint que la commission nouvelle dont on propose l'établissement, ne s'occupe plutôt d'inimitiés personnelles que de surveillance loyale, et ne devienne un véritable comité de dénonciation.

Quelques membres semblent improuver cette opinion.

Je dois le déclarer, continue Robespierre; je vois s'élever un système qui consiste à paralyser le Comité de salut public sous le prétexte de l'aider dans ses travaux; à avilir le Conseil exécutif en prétendant le surveiller; à anéantir le gouvernement en voulant lui donner plus de vigueur. Je regarde la motion comme contrmre au but que l'auteur veut atteindre, et je demande qu'elle soit rejetée. »

Extraits dans Journal de Perlet, n° 342, p. 229; NoaoelUt politiçaes, p. 968; Coorrier de l'ÉgaliU, n" 377,p. 485; Jcamal de la Montagne, n° 89, p. 610; Journal de Parit, a" 242, p. 973; Mercure anioertel, XXX. 463.

26. - SÉANCE DU 30 AOUT 1793 Pour que Goupilleau soit entendu

Goupilleau (de Fontenay) en mission à l'armée des Côtes de La Rochelle, avait été rappelé pour répondre de la suspension du général Rossignol (1). Afin de se (Ûsculper il veut donner lecture d'une lettre des administrateurs du district de Saint-Mabcent d'après laquelle Rossignol aurait menacé de raser la ville. Danton et plusieurs membres demandent le renvoi de cette lettre au Comité de salut public, et le renvoi est décrété.

Journal des Débats et Décrets, n9 346, p. 419 (2).

« Robespierre demande que Goupilleau continue. Je viens, dit-il» d'entendre dire autour de moi qu'il ne fallait pas renvoyer au Comité du salut public parce qu'il protégeait les intrigans.

Non, non, disent plusieurs membres ; aux voix le renvoi. »

(1) Voir ci-dessus, séance du 28 août.

(2) Mon., XVII, 535. Mention dans G. Walteb, p. 786.

86 les discours de robespierre

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 27. - SÉANCE DU 30 AOUT 1793

l""® intervention : Contre V indulgence envers les traîtres

Gaillard, député suppléant du Loiret, appelé à remplacer Louvet et admis à la Convention le 26 juillet 1793, signale aux Jacobins que le matin, à la Convention, une députation des commissaires des sections de Bordeaux a présenté ime pétition demandant le rapport du décret mettant hors la loi les membres de la Commission jwpulaire de cette ville. L'un des arguments avancés avait été que cette Commission avait été établie par le peuple : « en la frappant, c'est attaquer sa souveraineté » (1). Robespierre intervient dans le même sens que Gaillard : contre l'indulgence.

Journal des Jacobins, n° 485, p. 2 (2); Journal de la Montagne, n° 91, p. 624 (texte très proche).

« Robespierre établit que ceux qui viennent ainsi, au nom du peuple, demander la grâce des traîtres, sont démentis et désavoués par le peuple. Il consacre aussi ce principe que le peuple est bon partout; ainsi à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, on ne doit accuser que les autorités constituées des malheurs qui y sont arrivés et de la nécessité où nous nous sommes trouvés de faire bombarder une de ces villes. Il déclare que se montrer indulgent dans cette occasion serait peut-être plus cruel que ne l'ont été ces hommes-là. Le peuple a besoin de vengeance, et la loi ne peut pas lui en refuser une si légitime. »

Extrait* dans Coarrier universel, \" septembre, p. I ; Feuille de Paris, n" 375, p. 2.

2® intervention : Contre les journalistes

Dufourny se plaint des incorrections qui émaillent l'analyse d'un de ses récents discours dans le Journal de la Montagne. Robespierre insiste sur les manœuvres de nombreux journalistes qui rendent un compte inexact des séances de la Convention (3).

Journal de la Montagne, t. I, n» 91, p. 624 (4).

« Robespierre ajoute à ces plaintes qu'il a aussi bien des reproches à faire aux journalistes. Il paroit qu'il en adresse particulièrement à ceux de la Convention. Au surplus, en appellant toute la justice et la sévérité des loix sur ceux qui trompent sciemment le peuple, lui déguisent

(1) Mon., XVII, 733.

(2) Reproduit dans Aulard, V, 383. Mention dans Bûchez et Rotrx, XXVIII, 492 et G. Waltkr, p. 736. Voir E. Hamkl, III, 108.

(8) Aulard, V, 883.

(4) Résumé dans Aulard, Rien dans G. Walter.

les opinions de ses représentans, les tronquent pour l'induire en erreur sur leur compte, ou les ridiculiser; il veut qu'on encourage les journalistes patriotes auxquels une erreur ne peut pas être reprochée comme un crime. Il interpelle seulement les rédacteurs du Journal de la Montagne, d'insérer toutes les réclamations auxquelles ils pourront donner lieu par des inexactitudes. »

Journal de V Unité, 2 septembre, p. 2.

« Robespierre se plaint de ce que le Journal de la Montagne sert d'opium aux lecteurs, tandis que les autres piquent la curiosité par une adresse perfidement dirigée contre la Sainte Montagne. »

3® intervention : Sur la destitution des nobles et leur déportation

Dans les derniers jours d'août, la pression populaire s'accentua et les Jacobins se laissèrent gagner aux mesures extrêmes. Le 28 août, la Société décida de se porter en masse à la Convention pour réclamer l'épuration des états-majors, la destitution des nobles, et des mesures de salut public. Le 30 août, la discussion reprend sur ce projet de pétition. Danton envisage, s'il le faut, une troisième révolution. Royer, porte-parole habituel des envoyés des assemblées primaires, et dont le rôle, tout au cours du mois d'août, fut décidément déterminant, lance le mot d'ordre efficace : « Qu'on place la terreiur à l'ordre du jour! »... Royer est finalement chargé de rédiger la pétition que la Société doit présenter à la Convention; il s'en acquitte sur le champ.

Pour Hébert, le projet de Royer n'est pas assez énergique : £1 demande la déportation des nobles et des suspects. Robespierre s'oppose à la distinction faite par Royer entre nobles traîtres et nobles patriotes. Royer répond qu'il demande la destitution de tous les nobles sans exception, mais la déportation seulement de ceux de la première categorie. Après une dernière remarque de Robespierre, la discussion de la piétition est renvoyée à la prochaine séance.

Jownal des Jacobins, n» 486, p. 3 (1); Journal de la Montagne, n9 92, p. 633.

« Robespierre n'admet point la déportation, combat la distinction établie par le préopinant entre les nobles treiîtres et les nobles patriotes. Il demeure que c'est un dangereux système que celui de prétendre faire adopter par le peuple quelques-unes de ces castes d'anciens oppresseurs du peuple. C'est, selon lui, le moyen de rétablir encore une fois la noblesse et le clergé, et si un seul d'eux (sic) peut encore posséder, dans la République un emploi quelconque, on les verra tous refluer dans leurs mains. Une mesure générale qu'il ne désigne pas pourtant, mais dont il établit la nécessité, sauvera seule la chose publique.

(1) Mentiou dans Aitlard, V, 384 et dans G. Waltbr, p. 786. Voir E. Hahxx,

m, 86. A/tî

[Interventions d'Hébert et de Royer.]

Robespierre fait remarquer à Royer qu'il n'a point demandé la déportation; mais il n'en persiste pas moins à croire que la distinction proposée peut perdre la République et faire revivre des castes d'oppresseurs. Il donne de son avis des raisons plausibles.»

28. - SÉANCE DU 31 AOUT 1793 Sur LES SUCCÈS remportés par le général Carteaux

Bonnard, aide de camp du général Carteaux, annonce à la Convention les défaites successives infligées aux rebelles marseillais (1). Vaincus à Salon et chassés d'Aix, ils sont désormais assiégés dans Marseille malgré les moyens barbares qu'ils emploient, notamment des boulets en plomb et des balles coupées dont Bonnard dépose les preuves (2). Mais quelques renforts de cavalerie sont nécessaires et il les demande instamment à la Convention. Robespierre, qui présidait, exprime la satisfaction de l'Assemblée.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 245 (3).

« Le Président. Vaincre ou tomber avec gloire, voilà la destinée des défenseurs de la liberté; mourir avec ignominie, voilà le partage des lâches satellites de la tyrannie. Les exploits qui honorent l'humanité sont ceux que vous venez de nous annoncer; ils unissent les palmes du civisme aux lauriers de la victoire. La Convention reçoit avec transport ces gages précieux de votre courage et du triomphe de la République. On fera un bon usage de cette arme que vous venez de déposer dans nos mains. Renvoyez à nos ennemis ces boulets lancés par des mains coupables; achevez la défaite de l'aristocratie hypocrite que vous avez vaincue. Que les traîtres expirent, que les mânes des patriotes assassinés soient apaisés, Marseille purifiée, la liberté vengée et affermie contre les attentats de ses lâches ennemis! Dites à vos frères d'armes que les représentants du peuple sont contents de leur courage républicain; dites-leur que nous acquitterons envers eux la dette de la patrie en accueillant les justes demandes que vous venez de nous présenter en leur nom; dites-leur que nous déploierons ici, contre les ennemis de la République, l'énergie qu'ils montrent dans les combats. La Convention vous invite aux honneurs de la séance {On applaudit). »

(1) Il signale aussi la belle conduite des représentants Albitte et Nioche.

(2) Ainsi que trois drapeaux pris aux rebelles.

(3) Mon., XVII, 543; Arch. pari., LXXIII, 250. Mention dans G. Walter, p. 786. Voir E. Hamel, III, 114.

29. — SÉANCE DU !«' SEPTEMBRE 1793 Réponse a des patriotes du Midi réfugiés a Paris

Les patriotes du Midi, réfugiés à Paris félicitent la Ck)nvention sur la défaite de rinsurrection fédéraliste et la délivrance des patriotes d'Aix et de Marseille (1). Robespierre, président, leur répond (2).

Bulletin de la Conoention, !«' septembre (suppl.) (8).

« Le Président. Braves républicains, la Convention voit avec satisfaction en vous ces généreux enfants du Midi qui, réunis aux habitants de cette cité révolutionnaire, ont terrassé le despotisme, forcé la tyrannie jusque dans son repaire, et posé les premières bases de la République.

L'entrée de nos troupes victorieuses dans les murs de Marseille a rendu la liberté aux patriotes que le fédéralisme avait plongés dans les cachots. Vous allez rejoindre ces honorables victimes. Réunissez vous tous pour éclairer vos concitoyens, pour les garantir des nouveaux pièges de l'aristocratie, et que, par vos soins, Marseille rendue à ellemême, engage la République à se ressouvenir de ses anciens services et à oublier ses dernières erreurs. »

Mention dans Gaxtttt nationtie, tm U Momtear mticenel, n* 246 (4).

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

30. - SÉANCE DU 2 SEPTEMBRE 1793 (5) Contre Paméla, de François de Neufchateau

Le 2 septembre 1793, on apprit que Toulon avait été livré aux Anglais. Aux inquiétudes sur les subsistances s'ajoutèrent l'angoisse patriotique et la hantise du complot aristocratique. Le 2 septembre au soir, les Jacobins se décident à l'action. Hébert se plaint des lenteurs de la procédure contre les Girondins : que la Convention décrète que ces scélérats vont enfin recevoir le prix de leurs crimes. Il est chargé de rédiger ime adre^e en ce sens.

(1) Voir cette adresse dans Arch. pari., LXXm, 284.

(2) G. Waxter mentionne une précédente réponse à l'adresse de l'assemblée primaire du canton de Barcelonnette. Elle ne figure ni au Moniteur, ni aux Arch. pari.

(3) Reproduit dans Arch. pari., LXXIII, 285.

(4) Mon., XVII, 548.

(5) 6. Walter signale une intervention aux Jacobins, le 1^' septembre, de Robespierre président, alors que celui-ci était Simond.

C'est dans cette atmosphère qu'un capitaine des dragons monte à la tribune pour dénoncer la pièce en représentation au Théâtre national, Paméla ou la vertu récompensée, de François de Neufchateau : s'étant indigné, la veille, d'entendre dans la bouche des acteurs l'éloge du modérantisme, il fut arrêté comme perturbateur. En représentation depuis le le"" août 1793, cette pièce avait été interdite une première fois (1). François de Neufchateau y ayant apporté certaines modifications, les représentations reprirent. Les manifestations continuèrent, suscitées par des vers comme celui-ci : « Le parti qui triomphe est le seul légitime »... Robespierre donne à la Société des explications sur cette affaire. Il est chargé, avec Lefort, d'accompagner au Comité de salut public le citoyen outragé... Finalement, le Comité de salut public fit arrêter François de Neufchateau et les acteurs du Théâtre national. Barère déclara, le 3 septembre, à la Convention : « Le principal vice de la pièce de Paméla était le modérantisme » (2).

Journal des Jacobins, n° 488, p. 4 et n° 489, p. 1 (8); Journal de la Montagne, n'> 95, p. 655 (texte très proche).

« Robespierre. La Convention a rendu un décret par lequel elle ordonne aux théâtres de jouer trois fois par semaine des pièces patriotiques. Le même décret ordonne que les théâtres, qui joueront des pièces aristocratiques et injurieuses à la révolution, seront fermés. Le Théâtre de la Nation est dans ce cas et doit encourir la peine prononcée par la loi contre le délit.

Il y a quelque tems qu'on vint dénoncer au Comité de salut public une pièce de ce théâtre, où des signes, des décorations aristocratiques étaient prodiguées avec une insolence affectée; une pièce dont le style annonçait l'intention formelle de jeter un vernis d'odieux sur la Révolution salutaire qu'a opérée le peuple français; où le gouvernement anglais était loué avec une affectation condamnable, ce qui ne pouvait être fait que dans la vue d'en imposer au peuple, sur les abus de ce gouvernement monstrueux et lui en faire désirer un semblable. L'ordre fut envoyé de suspendre les représentations de la pièce et d'en représenter le manuscrit au Comité de salut public. Le lendemain, l'auteur vint lui-même apporter son manuscrit, et l'on fut bien étonné d'apprendre que c'était François de Neufchateau, député à l'Assemblée législative. Je n'étais pas pour lors au Comité, mais les membres à qui il en fît la lecture, trouvèrent beaucoup de choses répréhensibles dans cet ouvrage et l'auteur promit de les retrancher. C'est sur cette promesse qu'on eut l'indulgence de lui permettre de la faire représenter, mais sous la condition préalable des corrections projetées, sans quoi l'on devait arrêter la représentation et poursuivre l'auteur comme libelliste.

(1) Le 29 août (Aulard, Recueil des Actes..., VI, 164). Arrêté de la main d'Hérault de Séchelles.

(2) Voir sur cette affaire, Mon., XVII, 879, 589, 568, 717, et ci-après, séance du 6 septembre.

(8) Résumé dans Aulard, V, 887; mention dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamkl, III, 110-111, et BucH£Z et Roux, XXIX, 6, 18, 20.

D'après ce que dit le citoyen qui l'a vue, il paraît que ces corrections n'ont point été faites. Comme on ne saurait plus se dissimuler les intentions perfides des auteurs et acteurs de cette pièce, il est tems d'appeler, de déployer la sévérité des loix sur cette autre aristocratie, il faut que François de Neuf château soit poursuivi comme auteur d'un écrit incendiaire et que le Théâtre français soit fermé. Assez et trop longtems, les habitués de ce théâtre, qui est encore le repaire dégoûtant de l'aristocratie de tout genre, ont insulté la Révolution et ses soutiens généreux par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir. Ils iront porter ailleurs leur inutilité et leur insouciance.

J'engage le citoyen qui vient de vous faire la déclaration à s'adresser au Comité de salut public, et y déposer ce qu'il a vu. Il faut que non seulement ce spectacle où l'on ose prêcher avec tant d'impudence la contre-révolution, soit détruit, mais il faut même poursuivre tous ceux qui dorénavant se permettront en public un seul propos aristocratique, une seule opinion scélérate et contre-révolutionnaire (Applaudi). »

Mention ou extraits cians Annota répMicmntt, n" 276, p. 3; Amuiet de la Répakliqae française, n" 249, p.l2l7; Joamal du matin (Gourdin), n° 465.

Sur une adresse de Chaumette relative aux troubles des subsistances

L'effervescence populaire, longtemps contenue, éclata le 4 septembre 1793. Un flot de manifestants envahit ce jour-là la place de Grève au début de l'après-midi et se masse devant la Maison Commune. Une table est pMîsée au milieu de la place ; un bureau se forme ; l'assemblée s'organise. Une pétition est rédigée; aussitôt adoptée par la foule, elle est portée au Corps miuiicipal : le peuple réclame du pain, La foule grossit, on crie de toutes parts : Du pain! du pain! (1).

Chaumette, procureur de la Commune, jugeant qu'on ne pourrait rétablir l'ordre, court à la Convention. Il est adjînis à la barre. Il dit ses craintes que les malveillants ne se mêlent aux bons citoyens pour exciter des mouvements dangereux; certaines sections de Paris sont agitées. Quant aux ouvriers que le manque de subsistances a rassemblés place de la Maison Commune, ils manifestent le plus grand respect pour la Convention (2). Robespierre qui préside répond que l'Assemblée s'occuj)e des subsistances : elle vient d'adopter le princijie du maximum général. Chaumette regagne la Maison Commune avec un extrait du procès-verbal : « ce sera une arme de plus à opposer aux ennemis ».

(1) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes parisiens..., p. 167.

(2) Arch. nat., C 270, pi. 658; Mon. XVII, 574; Arch. pari, LXXIII, 395.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 249, p. 1057 (1).

« Le président répond que l'Assemblée s'occupe des subsistances et, par conséquent, du bonheur du peuple. »

Journal du soir, n" 348, p. 4,

« Le président répond au procureur que la Convention vient de s'occuper des subsistances et qu'elle a rendu un décret qui ordonne que les denrées de première nécessité seront taxées. »

Journal des Débats et Décrets, n° 851, p, 53.

« Le président, au nom de la Convention nationale, invite les magistrats du peuple à le défendre toujours, comme ils l'ont fait, des insinuations perfides des ennemis de sa liberté. Si les citoyens rassemblés étaient venus autour d'elle, dit-il, ils l'auraient trouvée s'occupant encore de leur bonheur. Elle applaudit au zèle civique qui vous anime, et vous invite à sa séance.

L'Assemblée applaudit et décrète l'impression du discours et de la réponse. »

Mention dans Gazette de France, n° 250, p. 1080.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 32. - SÉANCE DU 4 SEPTEMBRE 1793

K® intervention : Sur la situation générale et les troubles de Paris

Le secrétaire ayant donné lecture du procès- verbal, invita la Société à s'occuper du renouvellement de l'administration des Postes. Robespierre en convient. Élargissant le débat, il annonce la prise de Toulon livré aux Anglais le 28 août, nouvelle connue le 2 septembre, d'abord démentie par Barère puis confirmée le 4 (2). En venant à la situation de Paris, Robespierre dénonce un complot pour affamer la capitale : « Dans ce moment, Pache est assiégé, non par le peuple, mais par quelques intrigants qui l'injurient, l'insiJtent et le menacent (3) ». C'était méconnaître le caractère authentiquement populaire de la manifestation. Robespierre ne fut pas écouté. Les Jacobins envoyèrent une députation à la Maison Commune, sous la conduite de Léonard Bourdon : elle s'aSsocia aux mesures arrêtées par le peuple, de concert avec ses magistrats.

(1) Mon., XVII, 574; Arch. pari, LXXIII, 395. Voir E. Hamel, III, 117, et Bûchez et Roux, XXIX, 14. Mention dans G. Walter, p. 736.

(2) Voir rapport de Jeanbon-Saint André, au nom du C. de S.P. {Mon., XVII, 572).

(8) Voir Journal de la Montagne, p. 663.

Journal dt» Jacobins, n° 490, p, 1 (1); Journal de la Montagne, n9 96, p. 665 (texte très proche).

« Robespierre appuyé la nécessité de renouveler bien vite cette administration, qui devient tous les jours plus mauvaise. On a voulu, dit-il, empêcher dans la G)nvention la destitution de ces employés rolandistes, et on s'est pour cela servi du prétexte qu'un homme suspect, Duplain, se trouvait sur la liste des remplaçans.

Robespierre convient que la conduite qu'a tenue Duplain, dans l'affaire de Custine, lui a fait perdre l'estime des patriotes et qu'ils ne le verront avec plaisir occuper une place quelconque, que lorsqu'il aura réparé tous ses torts par des senti mens plus républicains; mais il était nommé avant d'avoir mérité cette exclusion; mais il est sur cette liste des Jacobins, des hommes sûrs qui remonteront parfaitement la machine. Mais, enfin, il faut renouveler, à quelque prix que ce soit, l'administration gangrenée, et quand un homme faible pourrait s'y glisser, il n'en résultereiit pas de si grands maux, que d'y laisser des hommes infiniment suspects; tout délai est donc dangereux.

Mais c'est sur un complot d'affamer Paris, de le plonger dans le sang et dans le désespoir, complot dont le Comité de salut public a les preuves, que Robespierre veut fixer l'attention de la Société.

Ici Robespierre développe toutes les mesures de famine qu'employent les ennemis du peuple et les remèdes qu'on peut y apporter.

Toulon, ajoute-t-il, est peut-être pris; déjà le bruit s'en est répandu : je dois dire pourtant que la nouvelle est très douteuse et qu'elle porte même un caractère de fausseté. Mais supposons qu'il le soit, assurément ce serait un grand malheur pour la République, mais faudrait-il en désespérer? Nous vaincrons sans Toulon; nous vaincrons sans escadre, si celle que renfermciit le port de cette ville est devenue la proie de l'ennemi. Nous le reprendrons encore et nos succès îiilleurs en sont un gage assuré. Déjà Marseille est au pouvoir des patriotes ; Bordeaux est venu à rescipicence, et Lyon va crouler sous les efforts des soldats républicains. Les armées du Nord, du Rhin, de la Moselle sont dans une situation brillante. Dunkerque a juré de se défendre. Le peuple n'a qu'un vœu unanime, c'est de sauver la patrie. Croyons donc les succès de nos ennemis éphémères, et assurons que la liberté triomphera.

Quant aux subsistances, ajoute Robespierre, nous ferons des loix sages et en même tems terribles, qui, en les assurant au peuple, détruiront à jamais les accapareurs et les accaparemens, pourvoiront à tous les besoins du peuple, préviendront et déjoueront les complots et les trames perfides qu'ourdissent ses ennemis, pour l'insurger par la faim, l'affaiblir par le dénuement, l'exterminer par la misère. Si les fermiers opulens ne veulent être que les sangsues du f)euple, nous les livrerons

(1) Résumé dans Aui^abd, V, 387; mention dans G. Walte», p. 736. Voir E. Hamel, III, 117 et 118 et Bûchez et Rorx, XXDC, 24, 25, 29 ; Laponneraye, m, 405.

au peuple lui-même; si nous trouvions trop d'obstacles à faire justice des traîtres, des conspirateurs, des accapareurs, nous dirions au peuple de s'en faire justice lui-même.

Réunissons donc ce faisceau redoutable, contre lequel tous les efforts des ennemis du bien public se sont brisés jusqu'à ce jour. Ne perdons pas de vue qu'ils ne désirent que de rendre les patriotes suspects, odieux aux patriotes, et sur-tout de faire haïr aux uns et aux autres, de leur faire méconnaître les autorités constituées. Des malveillans, des scélérats se joignent aux groupes qu'on voit à la porte des boulangers, et les irritent par des propos perfides.

On alarme le peuple en lui persuadant que les subsistances vont lui manquer; on a voulu armer le peuple contre lui-même, le jeter sur les prisons pour y égorger les prisonniers, bien sûrs qu'on trouverait le moyen de faire échapper les coupables, les scélérats qui y sont détenus, et d'y faire périr l'innocent, le patriote, que l'erreur a pu y conduire. Ils ont voulu égorger la Convention nationale, les Jacobins, les patriotes; ils ont cherché à leur aliéner le peuple, en leur attribuant tous les maux dont ces monstres eux-mêmes l'ont rendu victime.

On assure que dans ce moment, Pache est assiégé non par le peuple mais par quelques intrigans qui l'injurient, l'insultent, le menacent.

Il faut nous y porter tous, crient quelques-uns, il faut aller délivrer le maire de Paris.

Bourdon demande qu'une députation de vingt membres soit envoyée à la Commune pour vérifier les faits et instruire le peuple de l'état actuel de Paris.

C... Un membre de la Commune vient de m'avertir qu'un attroupement de malveillans vient d'avoir lieu dans la place de la Commune; que déjà Pache a été insulté et que quelques voix y ont demandé le duc d'York pour roi.

Robespierre. Vous voyez quels sont les moyens qu'on emploie pour égarer le peuple; voilà encore un effort de nos ennemis et peutêtre sera-t-il le dernier. Il faut que la Convention, les Sociétés populaires, les sections, le peuple entier de Paris se réunisse pour empêcher les coups qu'on s'apprête à porter aux autorités constituées; il faut délibérer jusqu'à la fin de la séance sur les maux de la patrie et le remède qu'on pourrait y apporter; il faut ensuite veiller, chacun de notre côté, surveiller les intrigans et réunir nos efforts pour empêcher leurs complots, ou en détruire l'effet. »

Journal historique et politique, n" 58, p. 8.

« Robespierre prend la parole sur cet objet. Il faut, dit-il, pour le salut de la France, que l'administration des postes soit renouvelée sous trois jours. Mais point de discussion sur les candidats que l'on vous présente, car ceci donne un champ libre à l'intrigue, et le coquin gagne toujours à arrêter l'honnête homme pour mettre ses créatures en place. Le seul homme qui vous soit suspect est le citoyen Duplain;

s'il a contracté une tache dans l'affaire de Custine, il faut espérer qu'il réparera sa faute. Il s'agit dans ce moment-ci de vous proposer de grands moyens de salut public. La patrie est dans le plus grand danger. Les ennemis de la République ont formé l'horrible projet de faire assassiner la Montagne, les jacobins et les patriotes; ils s'intriguent (sic) en tous sens pour obtenir leurs fins. Le pain manque, et cette disette factice donne un ascendant terrible à nos ennemis. Veillez aujourd'hui, demain, après-demain. Le complot est prêt d'éclater. Ce matin les ordres ont été donnés avec une précision inconcevable. Les malveillans se mêlent aux attroupemens qui sont aux portes des boulangers, ces mêmes scélérats engagent le peuple à crier contre les autorités; ils voudroient occasionner un mouvement terrible qui mettroit au tombeau les vrais amis de la République. Ils n'y parviendront pas, je vous l'assure, car, lorsque la patrie sera sur le bord de la tombe; lorsque le moment sera venu, je vous ai promis de monter à la tribune de la Convention, de nommer nos ennemis, et de vous dire : frapj>ez.... Les accapareurs espèrent nous réduire, ils spéculent sur nos médheurs; eh bien, si nos riches fermiers refusent de nous donner du pain, nous les traiterons comme nos ennemis, et si nous trouvons trop de résistance, nous appellerons le peuple à notre secours. (A ces mots les tribunes se lèvent, s'agitent et crient : Oui, oui, oui, nous vous seconderons.) Mais on demande sans cesse où sont les malveillems?... Toulon est pris, comme on nous l'assure, et l'on demande quels sont les ennemis qui ont juré notre perte? Ce sont ceux qui ont livré Valenciennes, Condé, Mayence; ce sont ces monstres qui voudroient faire ouvrir les prisons pour s'échapper et iaire égorger le petit nombre de patriotes qui sont renfermés. Brissot et ses complices sont à la tête des meneurs. Il faut arrêter tous les suspects, et que le rasoir national se promène sur toutes les têtes coupables. Le comité de salut public a pris des mesures de vigueur; chaque jour il en prendra de plus énergiques (Les applaudissemens redoublent). »

Mention oa eztnitt dans Qmitidiame, 7 «ept., p. 4; FeuUk dm $Jat pMic, a* 70. p. 2: Ctmnitt frmtçmt, n* 252 p. 67.

2® intervention : Défense de Barère

Dans la suite de la séance, Royer met en cause la composition du Comité de salut public. Il rapporte des propos de Loys (de Marseille) (1), qui aurait entendu Barère et Cambon dire : « L'état dans lequel se trouvent aujourd'hui Lyon et Marseille n'est pas un état de rébellion ; leurs demandes sont justes et leurs réclamations légitimes «. Robespierre réjx)ndit, prenant la défense de Barère. Royer n'en maintint pas moins son |x>int de vue, estimant que Barère avait suivi t une marche tortueuse dans la Révolution » (2).

(1) Il aurait tenu ces propos à Auxerre. Voir Discoure..., 4' partie, p. 16, note 12, et ci-après, p. 367.

(2) Robespierre prit encore la défense de Barère le 8 frim. II (Mon., XVIII,

549). Voir ci-après, n° 62 (3« interv^ention).

Journal des Jacobins, n° 490, p. 8 (1); JourruU de la Montagne, n° 96, p. 665 (texte très proche).

<t Robespierre. Il est bon d'éclairer le fait rapporté par Royer et dont je ne doute pas puisqu'il le tient de Loys (2). L'époque suffit pour déterminer la valeur de ce propos dans la bouche de gens qui ne furent jamais les premiers à deviner une conspiration. Ce ne peut-être que dans l'ancien Comité; ainsi je ne parlerai point de Cambon qui n'est pas du nouveau; quant à Barère, j'aurais peut-être plus d'une raison de m'en plaindre, car Barère m'attaqua personnellement dans un tems où tous mes ennemis réunissaient leurs efforts contre moi, mais je ne sais pas me ressouvenir des injures particulières quand il s'agit du salut public. Je déclare donc que j'ai toujours vu dans Barère un homme faible, mais jamais l'ennemi du bien public. Je vous le répéterai quand il le faudra, si jamais on cherchait à faire valoir contre lui des inculpations de même nature. Je le vis toujours au Comité s'occupant avec ardeur des intérêts de la patrie, cherchant, saisissant tous les moyens qui pouvaient conduire au grand but de la rendre heureuse, et depuis que Barère est éclairé sur les crimes d'une faction, dont il n'avait pas d'abord conçu toute la scélératesse, il a trouvé l'occasion de témoigner combien il abhorrait leurs principes; il l'a fait énergiquement ; enfin il a été chargé perpétuellement d'être auprès de la Convention l'organe du Comité de salut public chaque fois qu'il a été utile de lui faire connaître notre travail. Il a rempli cette mission avec un zèle, une franchise vraiment digne d'un républicain, et avec une énergie qui s'accroît tous les jours en raison des dangers de la patrie. » (3)

Correspondance politique, n° 19, p. 75.

« Robespierre a été étourdi de la dénonciation et de l'accueil qu'il lui voyait recevoir, il a osé défendre momentanément son Barère, et cela sans doute par la crainte de ne pas retrouver ailleurs un valet tueur plus souple, plus obéissant, et plus bas; il y avait du courage de la part de Robespierre à chercher à sauver un homme de la guillotine, et cela au sein d'une Société qui ne cherche que des victimes, fût-ce comme passe tems ou comme spectacle; il n'a pourtant point défendu Barère sur les griefs qu'on lui imputait, mais en divaguant à son ordinaire, et en tenant les esprits en suspens par quelque complot bien extravagant (4). »

Mention dans Quotidienne, 7 sept., p. 4; Journal historique et politique, n° 58, p. 4.

(1) Résumé dans Axjlard, V, 888. Mention dans G. Walter, p. 786. Voir E. Hamel, III, 119; et Bûchez et Roux, XXIX, 30.

(2) Et non Louis.

(3) Le Journal de la Montagne ajoute ici : « Dès l'instant que Barère cessera d'être le même, je vous instruirai avec la même franchise ».

(4) D'après ce journal, les Jacobins auraient reçu une lettre signée Balbedas qui contenait de violentes accusations contre Barère, notamment celle « d'avoir acheté pour 600 000 livres de biens fonds ».

1™ intervention : Sur une pétition de la section de la Cité relative aux subsistances

La Convention venait de voter la di\ision du Tribunal révolutionnaire en quatre sections. Elle aborde, sur une pétition de la section de la Cité (1), le problème des subsistances qui soulevait le i)euple parisien. Robespierre qui présidait, annonce la députation de la section de la Cité; après un court débat, elle est admise à la barre.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n." 249, p. 1058 (2).

« Le Président. Une députation de la section de la Cité demande à présenter une pétition sur les subsistances. »

Mention dans Jmmul Je Perki, 6 septembre.

2^ intervention : Sur la pétition du peuple parisien.

Tue 5 septembre 1793, en vertu de ses arrêtés de la veille, le peuple se présenta à midi dans la salle des séances du ConseU général de la Commxme ; une députation des Jacobins se réunit à l'assemblée. Chaumette donne lecture de la pétition à la Convention, dont le princij)e a été adopté. A midi trois-quarts, les manifestants, précédés de Pache et de Chavmaette, se mettent en route pour la Convention. Ùs sont admis à la barre. Pache prend d'abord la parole, insistant sur le problème des subsistances. Chaumette présente la pétition demandant la création de l'armée révolutionnaire et qu'elle soit suivie d'un tribunal et d'une guillotine. Robespierre qui présidait, invita la députation aux honneurs de la séance. Elle fut suivie « d'un nombre immense de citoyens », qui prirent place sur les gradins du côté droit. La Convention délibéra sous les regards du peuple (3).

Bulletin de la Convention, 5 septembre; Mercure universel, t. XXXI, p. 103.

« Le Président. Les ennemis du peuple provoquent depuis longtemps sa vengeance. Le peuple est debout, ses ennemis périront, la liberté seule survivra aux projets et aux manœuvres liberticides des tyrans. La sollicitude de la Convention est éveillée sur les malheurs du peuple; elle ne peut être heureuse que de son bonheur; elle s'en occupe sans cesse. Que les bons citoyens se serrent autour d'elle; qu'ils mettent leurs forces en commun; qu'elles n'aient qu'une seule et même

(1) Cette pétition dénonçait les manœuvres de riches fermiers de Seine-ct-Oise qui se refusaient à vendre leurs grains (Arch. nat., C 2T3', pi. 665, p. 36, et Arch. pari., LXXni, 407).

(2) Mon., X\TI, 575, Areh. pari., LXXm, 407. Mention dans G. Waltbr. Selon MiCHELET (Histoire de la Révolution..., VI, 271) Robespierre n'aurait pas assisté à cette séance. Les journaux semblent le contredire (cf. E. Hamel, III, 120) car ils ne mentionnent pas que le fauteuil ait été occupé par quelqu'un d'autre.

(3) Voir A. SoBorx, Les sans-culottes parisiens..., p. 170.

direction. Le bras du peuple est levé, la justice le fera tomber sur la tête des traîtres, des conspirateurs, et il ne restera de cette race impie, ni traces, ni vestiges; la terre de la liberté, trop longtemps souillée par la présence de ces hommes pervers, doit en être affranchie : aujourd'hui l'arrêt de leur réprobation sera prononcé ; demain ils cesseront d'être. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 250, p. 1061 (1).

« Le Président, à la députation. La liberté survivra aux intrigues et aux projets des conspirateurs. La sollicitude de la Convention s'étend sur tous les maux du peuple. Que les bons citoyens se réunissent, qu'ils fassent un dernier effort : la terre de la liberté, souillée par la présence de ses ennemis, va en être affranchie. Aujourd'hui leur arrêt de mort est prononcé, et demain l'aristocratie cessera d'être. La Convention prendra en considération vos réclamations; elle vous invite aux honneurs de la séance. »

Mention dan» Mercure unioersel, XXXI, 89; Batave, n° 203, p. 817.

3® intervention : Sur V arrestation des suspects

Les propositions présentées par Chaumette furent jugées insuffisantes par Billaud-Varenne : il demanda l'arrestation des suspects, mesure essentielle aux yeux des sans-culottes et dont Chaumette n'avait soufflé mot. Un débat très vif s'engage, dans lequel interviennent Romme, Jeanbon Saint- André... Basire proteste contre un vote précipité et demande que le Comité de salut public soit entendu. Danton trouve un dérivatif : il fait décréter la réduction des assemblées de section à deux par semaine, mais que les citoyens qui y assisteront toucheront une indemnité de 40 sous par séance. Inlassablement, Billaud-Varenne revient sur sa proposition d'arrestation immédiate des suspects. Basire demande à parler, des murmures s'élèvent. Robespierre qui présidait lui donne la parole. Basire exige que l'on donne d'abord la définition des gens suspects. Billaud-Varenne revient encore sur la nécessité de leur arrestation dans les 24 heures : la foule était nombreuse et Billaud se sentait soutenu. Robespierre tenta de le contrer. Il cède le fauteuil à Thuriot et se rend au Comité de salut public. Thuriot annonce que le rapport suivra dans quelques instants. Billaud-Varenne rétorque sans ménagement que l'avis du Comité n'est pas indispensable, la Convention peut se prononcer immédiatement. L'Assemblée céda et vota non seulement l'arrestation des suspects, mais l'épuration des comités révolutionnaires chargés de les rechercher (2).

Gazette nationale ou le Moniteur universel, np 250, p. 1061 (3).

« Le Président : Basire, vous avez la parole. »

(1) Mon., XVII, 521; Arch. pari., LXXIII, 412. Mention dans G. Wai.teh. Voir E. Hamel, III, 122. Bûchez et Roux attribuent par erreur cette réponse à Thuriot {Histoire parlementaire..., XXIX, 88).

(2) Voir Mon., XVII, 581 à 583; E. Hamel, III, 124; Bûchez et Roux, XXIX,

(8) Mon., XVII, 524; Arch. pari., LXXIII, 417. Rien dans G. Walter.

4* intervention : Sur une pétition de la section de V Unité

Robespierre reprend le fauteuil qu'il avait cédé à Thuriot pour se rendre au Comité de salut public. Une députation de la section de l'Unité se présente. Elle demande la mise en jugement des Girondins et de Marie- Antoinette, la création de l'armée révolutionnaire avec des tribunaux ambulants à sa suite, l'exclusion des nobles de toutes les places : toutes mesures déjà réclamées par les sections parisiennes et la Société des Jacobins. EUle y ajoute une exécution plus sévère des lois contre l'agiotage et l'accaparement. La section de l'Unité demande enfin que la Convention demeure à son poste (1). Robespierre répond à la députation et l'invite aux honneurs de la séance.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 250, p. 1061 (2).

« Le Président, à la députation. Ce peuple qui fait entendre d'une manière si majestueuse le langage de la raison et de la vérité, sera libre; car il est aussi raisonnable, aussi éclairé et généreux, qu'il est intrépide. Il sera libre, car le génie de la liberté guide ses démarches. Il fiiit tourner contre ses ennemis tous les pièges qu'ils lui tendent, et chaque conspiration n'est qu'un nouveau moyen de faire éclater la vertu publique. La Convention nationéile doit être digne d'un tel peuple; elle le sera. Elle a senti dès long-tems les grandes vérités que vous venez de lui rappeler; elle en a fait la règle de ses devoirs. Elle a pris, depuis qu'elle est dégagée des conspirateurs qu'elle renfermait dans son sein, les moyens de rendre le peuple heureux. Et si, pour son bonheur, il ne faut que le sacrifice de notre vie, nous nous dévouons tous, pourvu que la liberté triomphe. Notre récompyense sera l'amour et l'estime de ce peuple pour lequel nous nous serons glorieusement immolés (On applaudit). La Convention vous invite aux honneurs de la séance. »

Mention dans Bataot, a" 204. p. 821 : Journal des DAmts et Déerelt, n* 352. p. 78.

5® intervention : Sur une pétition des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau

Les citoyens de ces faubourgs, admis à la barre, se plaignent d'avoir été trompés sur l'état réel des subsistances de la capitale, et d'être obligés ■ de passer à la porte des boulangers ime grande partie de leurs nuits ». Es demandent l'autorisation d'envoyer avec les autres sections parisiennes, cent hommes pour réquisitionner dans les départements voisins, les denrées nécessaires à Paris. Robespierre leur répond (3).

(1) Arch. nat., C.272, pi. 665, p. 35; Arch. pari., LXXHI, 421.

(2) Mon., XVn, 527; Arch. pari., LXXm, 422. Mention dans G. Walter. Voir E. HA3CBL, m, 124.

(3) Le même jour, dans la séance du soir, l'appel nominal désigna Billaud- Varenne pour remplacer Robespierre à la présidence, son mandat étant terminé.

Journal des Débats et Décrets, n" 852, p. 86.

« Le Président les assure que la Convention prendra dans la plus sérieuse considération cette pétition intéressante; il admet les pétitionnaires aux honneurs de la séance. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 251, p. 1067 (1).

« Le Président répond que l'Assemblée a pris des mesures contre les scélérats qui voudraient faire naître la famine au milieu de l'abondance ».

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 34. - SÉANCE DU 6 SEPTEMBRE 1793

K® intervention : Sur le général Rossignol

La Société entend la lecture de lettres venant de Vendée, concernant en particulier le général Rossignol (2) qu'un décret de la Convention du 28 août 1793 avait réintégré dans ses fonctions de commandant en chef de l'armée des Côtes de La Rochelle. La Société arrêta de demander au Comité de salut public de charger Rossignol seul du détail des opérations relatives à la Vendée.

Feuille de Paris, n° 397, p, 2 (3).

« Robespierre observe que les deux dénonciations lancées contre ce général se détruisent d'elles-mêmes : on le traitait d'homme de sang et d'incendiaire, et certainement on ne l'avait point envoyé pour épargner le sang et les propriétés des brigands. On a trouvé les armoires d'un émigré ouvertes lorsque Rossignol est entré chez lui, et les domestiques de la maison ont accusé Rossignol de les avoir pillées. »

2® intervention : Sur l'arrestation des acteurs du Théâtre de la Nation, et sur la Vendée

Le 3 septembre 1793, Barère, au nom du Comité de salut public, avait annoncé à la Convention l'arrestation des acteurs du Théâtre de la Nation et la fermeture de ce théâtre « qui n'était rien moins que national » (4). Le 6 septembre, aux Jacobins, Rousselin se plaignit de l'inexécution du décret d'arrestation; le Comité de sûreté générale aurait fait mettre en

(1) Mon., XVII, 533; Arch. pari, LXXIII , 429.

(2) Voir ci-dessus, 28 août (n° 24), !'« intervention.

(8) Rien dans Aulard, ni dans G. Walteb. Voir E. Hamel, III, 185. (4) Voir ci-dessus, 2 septembre, n» 80.

liberté quelques actrices dont la célèbre Contât (1). Robespierre intervient à ce propos. D enchaîne sur les problèmes de la Vendée dont la Société avait déjà débattu au cours de cette même séance.

Journal des Jacobins, n9 491, p. 4 (2).

« Robespierre. Le préopinant a dit de grandes vérités. Les princesses de théâtre ne sont pas meilleures que les princesses de l'Autriche. Les unes et les autres sont également perverses, les unes et les autres doivent être traitées avec une égale sévérité. Le Comité de sûreté générale a eu grand tort d'exempter quelques-uns d'eux ou d'elles d'une peine que tous avaient encourue, que tous avaient méritée; mais cela tient à quelques causes dont j'ai eu déjà l'occasion de parler à la Société. Le Comité de sûreté générale est composé de 24 membres, il n'était pas possible que quelqu'un d'eux ne fût accessible aux séductions des princesses dont il est question, et cela est arrivé; il faut y apporter le remède.

Mais il est une erreur dans le récit du préopinant que je dois relever. Il a semblé croire que le rapport de Barère était cause qu'on avait renvoyé au Comité de sûreté générale l'exécution du décret et les exceptions qui devaient avoir lieu, mais le décret de la Convention ordonne purement et simplement l'arrestation des susdits princes et princesses, en chargeant le Comité de sûreté générale de son exécution. Il ne dépendait donc pas de lui d'excepter qui que ce fût, et ces exceptions [sont] nulles, puisqu'elles émanent d'un pouvoir qui ne leur avait pas été confié par la loi.

Maintenant, dit Robespierre, je demande la permission de vous faire part de quelques observations sur tous les rapports qu'on vous fait de la Vendée. Robespierre entre dans des détails déjà connus, et termine j)ar inviter la Société à ne pas croire à une infinité de circonstances qui sont en quelque sorte prodiguées à son attention. Les unes de peu de conséquences, les autres peut-être apocryphes, ont besoin de choix et d'éclaircissemens. »

Mention dans Coarrier franfait, a' 252, p. 67; Joamal de SMùt, n* 823, p. 4.

35. — SÉANCE DU 7 SEPTEMBRE 1793 Sur les récompenses a accorder aux généraux

Gamier (de Saintes) demande le rapport du décret fixant à 3 000 liv. le maximum des récompenses à accorder aux généraux ayant bien servi

(1) Née en 1760, morte en 1813.

(2) Rien dans Aulard. Mention dans G. Wajlteb. Voir EL Hamki.. m, 111.

la République (1). « Est-ce avec 3 000 liv. qu'on croit payer le salut de la patrie? » Après l'intervention de Robespierre, la Convention rapporta son décret.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 252, p. 1071 (2).

« Robespierre. Je demande aussi le rapport de ce décret; mais par un autre motif. Ce n'est pas, parce que cette somme est trop modique, mais parce que cette récompense accordée aux officiers, est une distinction indigne de la Nation Française. Les généraux qui auront bien servi leur pays, seront récompensés par l'estime de leurs concitoyens, qui s'empresseront de les élever aux places que leur patriotisme leur aura méritées. »

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 36. - SÉANCE DU 8 SEPTEMBRE 1793

K® intervention : Contre Kellermann

Un secrétaire donne lecture d'une lettre de la Société de Mâcon qui, entre autres choses, atteste la bonne conduite de Kellermann sous les murs de Lyon : c'est son état-major qui est mauvais et qui entrave les opérations. Robespierre s'élève contre cette assertion. Le secrétaire annonce alors que Kellermann a donné sa démission et qu'« il est allé, en attendant qu'on l'acceptât, combattre dans le Mont-Blanc ». Robespierre intervient à nouveau.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 254 (8); Journal des Jacobins, n" 492, p. 2.

« Robespierre. Une société populaire vient de faire l'éloge de Kellermann; je dois déclarer que c'est une erreur. Kellermann est, sinon le seul auteur, du moins la principale cause des lenteurs du siège de Lyon. C'est lui principalement qui a dirigé toutes les conspirations qui ont éclaté dans cette campagne, et jamais, sous un tel homme, une opération patriotique ne peut avoir de succès. »

" Robespierre. Kellermann n*a point donné sa démission, mais cela fût-il, cela ne détruirait pas les faits que j'ai avancés. Kellermann

(1) Voir Procès-verbaux des séances de la Convention, t. XX, p. 170.

(2) Mon., XVII, 542; Arch. pari, LXXIII, 503. Mention dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamel, III, 137.

(8) Reproduit dans Mon., XVII, 618; Aui^ard, V, 391-392. Mention dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamel, III, 137; et Bûchez et Roux, XXIX, 57.

est toujours l'auteur des trahisons souvent réitérées dans le cours de son opération » (1).

Mention cUn» Abréoiatear mioenel, n' 254. p. 1015: Cmmier frmtç^t, *• 253. I>. 77; Jcmmal Je SaUUr, a' 825, p. 2: Cemrier mùoentl, 10 tept., i». I.

2® intervention : Contre Prudhomme

Prudhomme adresse à la Société un ouvrage intitulé : Les crimes des empereurs d^ Allemagne (2). « La calomnie, écrit-il, n'a cessé de me persécuter; je n'en remplirai pas moins courageusement les devoirs d'un bon républicain ; je vous enverrai successivement les crimes de tous les scélérats covu-onnés ». Robespierre intervient. La Société arrêta que sa réponse serait envoyée à Prudhomme.

Journal des Jacobins, n" 492, p. 3; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 254; Abréviateur universel, t. Ul, n» 284, p. 1015 (8).

« Robespierre. Je demande que pour toute réponse, on invite le républicain Prudhomme à écrire, ou plutôt à fciire imprimer, car il n'écrit pas, les crimes des écrivains ou imprimeurs, joum2Jistes, soudoyés par les puissances étrangères (On applaudit). »

Journal de Sablier, n* 825, p. 3; Courrier universel, 10 septembre, p. 1.

« Robespierre demande que la Société réponde au « républicain » Prudhomme, en le priant de lui envoyer le recueil des crimes des écrivains payés par les empereurs pour mettre le désordre dans la République {Applaudi et adopté). »

3® intervention : Pour la réorganisation du Comité de sûreté générale

La discussion s'étant instaurée sur la répression des menées fédéralistes, Drouet, représentant de la Marne, et Maure, représentant de l'Yonne, dénoncèrent le Comité de sûreté générale. Maure proposa que ce Comité soit renouvelé en entier et composé non de 24, mais de 9 membres. Robespierre intervient. Le lendemain, 9 septembre, la Convention décida, sur la proposition de Drouet appuyée par ]NIaiu«, la réorganisation de son Comité de sûreté générale et sa réduction à 9 membres (4).

(1) D'après E. Ham£l, les renseignements concernant KeUermann auraient été transmis à Robespierre par Soulavie, résident de la République française à Genève. Voir ses lettres dans Papiers inédits..., I, 128.

(2) Aucune mention de cet écrit dans A. Martin et G. Walter, Catalogue de Vhistoirt de France, t. IV (Anonymes).

(3) Mon., XVII, 614. Reproduit dans Aulard, V, 392. Mention dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamel, III, 132; Bûchez et Roux, XXIX, 58.

(4) Mon., XVn, 610.

Journal des Jacobins, n° 492, p. 4; Gazette nationale, ou le Moniteur universel^ n» 255 (1).

« Robespierre. Ce n'est pas assez de montrer le mal; il faut encore indiquer le remède. Puisque Maure a paru sentir les abus du Comité de sûreté générale, c'est à lui à demander sa destitution à la Convention. Il est membre de ce Comité et je l'engage à en faire la motion dès demain, s'il est nécessaire. »

Journal de Sablier, n° 825, p. 8.

« Robespierre pense qu'il ne suffit pas d'indiquer les abus, mais qu'il faut y remédier; il déclare que l'organisation du Comité de sûreté générale est très vicieuse; il demande qu'un membre de ce Comité fasse lui-même à la Convention la motion de réorganiser et de réduire le nombre de ses membres à neuf. »

Mention dans Coarrier françaii, t. XXVI, n" 253, p. 77.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 37. — SÉANCE DU 11 SEPTEMBRE 1793

1^® intervention : Pour Hanriot

Hanriot, commandant en chef de la garde nationale parisienne, se plaint d'une dénonciation calomnieuse : il a été accusé, à tort, d'avoir mangé avec les députés détenus. Danton, puis Robespierre prennent la défense d'Hanriot et font son éloge.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 259, p. 1098 (2); Journal des Jacobins, 13 septembre, p. 2.

« Robespierre. Celui qui n'a pas été calomnié par les ennemis du peuple, n'est pas son ami zélé. Hanriot ne doit point craindre des imputations calomnieuses par lesquelles on s'efforce de le rendre suspect. Les faits parlent; ses contemporains lui rendront justice; mais ne le fissent-ils pas, l'histoire consacrera l'époque glorieuse, où il servit son pays et la liberté, la postérité lui rendra justice et consacrera sa reconnaissance (On applaudit). »

(1) Mon., XVII, 622. Reproduit dans Aulard, V, 898. Mention dans Bûchez et Roux, XXIX, 59, et G. Walter, p, 736.

(2) Mon., XVII, 655. Reproduit dans Aulard, V, 898. Mention dans Bûchez et Roux, XXIX, 100; et G. Walter, p. 786.

FeuilU de Paris, n° 392, p. 2.

« Robespierre prend ensuite la parole, fait l'éloge d'Hanriot, en observant cependant qu'il a un reproche à lui faire, c'est d'avoir cru que les Jacobins avment besoin de sa justification. Il lui manquait, dit-il, d'être calomnié, car c'est-là l'éloge des patriotes. Je ne demande pas que vous déclariez qu'Hanriot a bien mérité de la patrie, car c'est à l'histoire et à la postérité à lui rendre cette justice ( Applaudissemens) . »

Mention dans Joamal Je SMier, n' 833, p. 3.

2® intervention : Sur Bourdon (de VOise)

Au cours de la séance, un citoyen dénonce Bourdon (de l'Oise) : « Je vois ici un homme qui fit la motion de chasser Marat de la Société. Je m'étonne qu'il ose siéger parmi nous; je demande qu'il soit chassé luimême » (1). Bourdon prend la parole. Mais le débat porta en fait sur la mission de Bourdon en Vendée et plus particulièrement sur son attitude à l'égard du général sans-culotte Rossignol, commandant en chef de l'armée des Côtes de La Rochelle. Le 22 août 1793, de concert avec son collègue Goupilleau (de Fontenay), Bourdon avait susjjendu Rossignol de ses fonctions et ordonné son arrestation. Robespierre prend la défense de Rossignol et des généraux patriotes, attaquant ceux qu'on leur a substitués : en particulier le général Timcq (2) et le général Beysser (3), qui devaient être décrétés d'arrestation les 12 et 19 septembre 1793. A la suite d'un débat confus et violent, un citoyen demanda que justice soit rendue à la fois à Rossignol et à Bourdon; mais que ce dernier s'explique sur le compte de Marat, et qu'U soit chassé s'U ne mérite pas de siéger parmi les Jacobins. Après que Bourdon eût tenté de se disculper au sujet de Marat, Robespierre proposa d'ajourner sa radiation. La Société se rangea à son avis.

Journal des Jacobins, n° 495, p. 2-3 (4); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 260, p. 1101 (texte très proche).

« Robespierre rend justice au patriotisme de Bourdon (de l'Oise) et jusqu'à la faute qu'il a commise en arrêtant Rossignol, car il croit que c'en est une. Il veut qu'il s'explique sur les causes et raisons de cette conduite que tout le monde réprouve.

Bourdon dit qu'il dira tout puisqu'on l'y force (Applaudi, invité).

Robespierre maintient que Rossignol a été victime d'une cabale dans la Vendée. C'est à cela qu'il attribue le peu de succès de la guerre

(1) Mon., XVn, 655.

(2) Tuncq (Augustin), promu général de brigade le 19 juin 1793, suspendu le 13 août mais maintenu par les représentants Bourdon (de l'Oise) et GoupUleau (de Fontenay). Vaincu à Chantonnay le 5 septembre, il fut arrêté le 12 et transféré à Paris en décembre 1793.

(3) Beysser (Jean-Michel), général de brigade le 30 juin 1793. Comparut le 2 août à la barre de la Convention pour avoir signé le manifeste fédéraliste de Nantes. Rétabli dans ses fonctions le 18 août, il fut arrêté le 19 septembre, condamné à mort et exécuté le 13 a\Til 1794.

(4) Reproduit dans Aulard, V, 398-400; fin résumée p. 402. Mention dans G. Walter, p. 736. Voir E. Hamel, III, 135; Bûchez et Rotx:, XXIX, 101 et 106.

dans ce pays. Deux espèces d'hommes voulaient que les événements fussent tels que, ceux qui avaient des biens dans la Vendée, et qui voulaient ménager leurs propriétés, et ceux qui ne voulaient pas voir à la tête des armées de la République de vrais républicains qui l'eussent fait finir de suite, ceux qui s'en faisaient un revenu.

Il fait l'historique des hommes qu'on leur substitue, qui d'après cela doivent être regardés comme des hommes des plus capables de servir les projets des aristocrates. A l'article de Beysser, il avertit que c'est Julien (de Toulouse) qui le fit renvoyer à son poste, et Julien (de Toulouse) vient d'être nommé de nouveau au Comité de sûreté générale.

Un membre de ce même Comité dit que Tuncq avait bien fait de quitter l'armée puisqu'il était malade; dans ce moment Tuncq était dans l'antichambre du Comité.

Les pièces demandées à Goupilleau qui d'abord réclame du Comité un rapport qui lui fut favorable, étaient toujours refusées par lui, tantôt parce qu'elles n'étaient pas copiées, tantôt parce qu'il se désistait de sa dénonciation.

Bourdon dit qu'il ne se désiste pas.

Robespierre termine par demander que Bourdon soit entendu.

Un grand bruit éclate. Bourdon quitte la tribune.

Robespierre se lève pour répondre.

Hébert ne veut point que Robespierre réponde à une interpellation insidieuse.

Robespierre établit que Bourdon et Goupilleau doivent être solidaires l'un pour l'autre, puisque tous deux ont signé les dénonciations contre le général Rossignol, et surtout l'adresse de sa suspension. Il s'étonne que des hommes qui ont dénoncé un général sur des faits si graves, des inculpations si légères, aient pu oublier les faits si essentiels dont parle maintenant Bourdon, et qu'on entend pour la première fois quoiqu'ils soient si graves. Il ignore au surplus d'où viendront les pièces dont on parle, si c'est des dénonciateurs eux-mêmes, de quelques municipalités aristocratiques, ou même des émigrés.

Cette conduite tortueuse après avoir provoqué quelques sarcasmes de Robespierre, le ramène à des observations qui sont plus sérieuses et non moins amères. A tant d'astuce, il met en opposition la franchise de Rossignol, son républicanisme ardent, et son amour sincère pour l'exécution des loix (Applaudi).

(1) E. Hamel insiste sur la violence de l'opposition d'Hébert qui manqua d'en venir aux mains à la tribune, avec Bourdon.

SÉANCE DU il SEPTEMBRE 1793 107

« Robespierre. Personne n'a plus que moi le droit d'exprimer son opinion dans l'afîaire qui vient de se peisser sous vos yeux, car personne n'est, plus que moi, indigné de la conduite de Bourdon (On applaudit). Bourdon est coupable au moins d'erreur; cependant il est une justice à lui rendre, il n'a point le masque de l'hypocrisie; il a mis dans ses fautes plus d'entêtement de caractère que d'intention perfide; et d'ailleurs c'est un patriote qui s'est montré tel jusqu'à ce jour et que la Société ne doit pas traiter avec une justice trop rigoureuse dans un instant d'égarement. Je demande donc qu'on ajourne sa condamnation, comme sans doute il n'a fait qu'ajourner son repentir (On applaudit). »

Mention ou extraiti d^ns Joamal hiiioTique et politiqae, a" 64, p. 3; Annala de la Répuhliqae françaùe, n* 260, p. 1260; Feaille Je Parti, n° 292, p. 2; Coarrier anioersel, 13 i«pt.. p. I ; Joamal Je SoUier, n' 833, p. 4; Noaodles politiques, p. 1031 : Joamal des Jacobins (correspoocL), 14 sept., p. 331 .

38. - SÉANCE DU 16 SEPTEMBRE 1793 (soir) (2) Sur la contre-révolution bordelaise

Ducos, représentant de la Gironde, donne lecture d'une lettre particulière qui lui parvient de Bordeaux : à la nouvelle de la trahison de Toulon, les Bordelais se sont empressés de lever un bataillon pour marcher contre cette ville. Robespierre prend la parole. La Convention passa à l'ordre du joar.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 264, p. 1120 (3); Courrier universel, 18 septembre, p. 2; Auditeur national, n° 361, p. 2; Journal du soir, n" 361, p. 1 ; Journal de France, n» 360, p. 1 ; Journal et affiches... de Haute-Garonne, 28 septembre, p. 313; Annales patriotiques, n» 260, p. 1190.

« Robespierre. Il faut remercier les patriotes long-tems opprimés de Bordeaux; mais il faut aussi punir les chefs de la conjuration bordelaise; ce n'est que par cette double mesure que vous pourrez sauver la patrie. Défiez-vous des fausses nouvelles que les aristocrates de Bordeaux imaginent de répandre pour tromper votre crédulité et endormir votre vigilance; il n'y a dans Bordeaux que les sans-culottes

(1) Interventions d'HÉBEBT, Danton et Brichet qui appuient la proposition de rayer Bourdon de la Société.

(2) Et non du 18 comme l'indique le Moniteur. D n'y eut pas de séance du soir le 18. Voir P.V. Convention, t. XXI, p. 23.

(3) Mon., XVII, 699; Arch. pari., LXXTV, 281. Mention dans G. Walteb, p. 736. Peu après Robespierre serait tombé malade et le serait demeuré du 19 au 28 septembre, puis du 26 au 2 octobre ; son nom ne figure pas à ces dates sur la liste des membres présents au Comité de salut public (E. Hamki-, m, 139, note 2). Toutefois à ces mêmes dates, le Recueil d'AuLABO publie des arrêtés signés de sa main.

qui soient restés fîdelles à l'unité de la République. Le reste est de la faction scélérate qui siégea dans votre sein. »

Feuille de Paris, nP 397, p. 2; Journal de Perlet, nP 361, p. 878 (1); Courrier de V Egalité, n° 396, p. 624; Nouvelles politiques, p. 1044; Courrier français, n° 261, p. 188; Gazette de France, nP 261, p. 1182; Batave, n° 215, p. 865.

« Méfiez-vous, s'écrie l'incorruptible Robespierre, de ces prétendues conversions générales de la ville de Bordeaux. Ne croyez jamais à Brissot, à Gensonné, à Ducos, ni à cette faction scélérate qui a mis la République à deux doigts de sa perte. Méfiez-vous des négociants de cette ville perfide. Les vrais sans-culottes, qui ont secoué le joug de leurs dominateurs, sont les seuls amis de la liberté qu'elle renferme dans son sein. Voilà ce que j'avois à dire sur la lettre qu'on vous annonce. »

Mention dans Journal du soir, n" 361, p. I ; Journal de Paris, n" 261, p. 1047; Affiches d'Angers, n' 145, p. 595; Feuille du Salut public, n° 80, p. 2; Annales de la République française, a" 263, p. 1268; Courrier français, n«25l,p. 138.

K® intervention : Sur une pétition des administrateurs du département de Seine-et-Oise

Les administrateurs du département de Seine-et-Oise admis à la barre, leur orateur rappelle les services qu'ils ont rendus et leur patriotisme; il dénonce la destitution de trois d'entre eux, et demande le rapport du décret ordonnant leur arrestation. Jeanbon-Saint-André s'élève contre l'attitude des pétitionnaires : ils ont fait « une affaire générale, une affaire de corporation », de l'accusation intentée contre trois administrateurs, et cela sur im ton menaçant. Saint-André demande que l'Assemblée improuve formellement cette pétition. Robespierre appuie cette proposition. La Convention décréta l'improbation de la pétition et le renvoi des pétitionnaires.

Journal des Débats et Décrets, n° 863, p. 236; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 262, p. 1111 (2); Mercure français, 28 septembre 1798, p. 167.

« Robespierre. La Convention ne doit jamais souffrir que les lois et les principes soient outrageusement traités en sa présence. Eh bien! le département de Seine-et-Oise a osé le faire; il en doit être puni. Trois de ses membres vous sont dénoncés pour des faits graves; ils sont destitués : le département vient vous parler en leur faveur; jusque-là

(1) Reproduit dans Arch. pari., LXXIV, 281, note 8.

(2) Mon., XVII, 682; Arch. pari., LXXIV, 811. Mention dans G. Walter, p. 786. Voir E. Hamel, III. 129.

rien que de naturel; mais les pétitionnaires avaient-ils ce ton de resï)ect qui convient à des citoyens devant les représentants du peuple? Non, sans doute; mais bien ce ton hardi et menaçant, prélude des attentats des fédéralistes.

Citoyens, j'appuie la proposition de Saint-André, et, comme lui, je demande l'improbation de la pétition des administrateurs du département de Versailles. »

Mercure universel, t. XXXI, p. 298 (1).

« Robespierre. La loi ne permet pas à des administrateurs de venir se justifier en corps, et c'est pourtant ce qu'a fait l'administration. Quoi, elle arrête en corps qu'elle viendra vous demander la liberté de trois de ses détenus? Y avez- vous reconnu à cette démarche ce langage respectueux que l'on doit à des représentants du peuple, non : vous ne devez pas souffrir de telles licences; je demande au nom de la majesté nationale offensée que vous improuviez la pétition. »

Mendoo dans Joamal de la Montagne, n' 108. p. 764; Noaodles politiqaet, p. 1051 ; AimJei ptinotiqmet, n* 261, p. 1193: FeatUe de Pont, d° 397. p. 4; Aaiitan national, n* 361. p. 6.

2® intervention : Contre le rapport du décret du 9 septembre 1793.

Sur la motion de Danton, la Convention avait décrété, le 5 septembre 1793, la réduction des assemblées de section à deux par semaine; les citoyens pauvres qui y assisteraient recevraient 40 sous comme juste rétribution pour le temps enlevé à leur travail. La proposition de Danton, reprise par le Comité de salut public, fut définitivement adoptée le 9 septembre (2). Ainsi prenait fin la permanence des sections qui avait été proclamée pour toute la France, le 25 juillet 1792. Ce décret souleva une \ave opf)osition de la part des militants des sections parisiennes : supprimer la jjermanence des sections, c'était porter atteinte à la souveraineté populaire; pour beaucoup, l'indemnité des 40 sous était contraire à la dignité du jîeuple. La plus retentissante des protestations sectionnaires fut celle présentée à la Convention le 17 septembre 1793, par Varlet parlant au nom « de la majorité des sections parisiennes ». « Avez-vous pu, sans attenter aux droits du souverain, réduire les assemblées du p>euple et en prescrire la durée?... Voulez-vous fermer l'œil du peuple, attiédir sa sur\'eillance?. » Quant à l'indemnité des 40 sous, « dans un État libre, le i)euple ne peut se salarier lui-même » (3). Varlet concluait en demandant le rapport du décret du 9 septembre 1793.

n ne fut pas difficile à Basire, à Robespierre, à Jeanbon-Saint- André de faire rejeter la pétition de Varlet, en invoquant le péril d'une contrerévolution sectionnaire.

(1) Arch. pari., LXXrV\ 335.

(2) Mon., XVII, 583 et 625; Arch. pari., LXXm, 601.

(3) Mon., XVn, 682; Arch. pari., LXXTV, 311. Voir A. SoBom., otwr. cité, p. 183-191.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 262, p. 1112 (1); Journal unix)ersel, n» 1896, p. 5749-5751 (2).

« Robespierre. Le peuple n'a pas dicté la pétition qui vient de vous être présentée; il avait au contraire provoqué le décret contre lequel on réclame, et lorsqu'il fut rendu, il vous témoigna sa reconnaissance par ses nombreux applaudissemens. Vous le savez, citoyens, et vous en avez acquis la triste expérience, c'est pour anéantir les droits du peuple que quelques intrigans ont l'air de réclamer pour lui une étendue illimitée. Et pour faire l'application de ce principe, n'est-il pas vrai que pendant la permanence des sections, le peuple ne délibérait pas sur ses intérêts? (Applaudissemens). En effet, quels étaient ceux qui pouvaient sacrifier leur temps pour assister aux assemblées? était-ce la classe industrieuse et estimable des artisans? était-ce les citoyens vivant du produit de leur travail? Non, c'étaient les riches, les intrigans, les muscadins {On applaudit). Le peuple dérobait au plus deux jours par semaine, qu'il aurait employés à soulager ses besoins, pour exercer son droit de souveraineté, et pour assurer sa liberté ; et quand il paraissait dans les assemblées politiques, alors les muscadins étaient muets, et l'aristocratie impuissante.

Le peuple rentrait dans ses ateliers, la malveillance relevait la tête, et détruisait ce que la sagesse avait construit. Les jours que le peuple assistait aux assemblées, il sortait des sections des pétitions utiles, qui toutes avaient pour objet le bonheur public, les subsistances, le respect dû aux lois, les égards dûs à la représentation nationale, à l'émanation du souverain. Les muscadins étaient-ils réunis en l'absence des sans-culottes, alors on entendait faire les propositions les plus insensées présentées sous les couleurs les plus patriotiques, et qui n'avaient d'autre but que de rétablir la royauté par le fédéralisme. C'était afin que les muscadins et les autres ennemis de la liberté n'en délibérassent pas toujours sans le peuple, que la Convention prit des mesures salutaires et tint ce langage vraiment populaire.

Les artisans et la classe honorable des ouvriers ne peuvent pas toujours assister aux assemblées, où leurs intérêts les plus chers sont traités; qu'il n'y ait que deux assemblées de sections par semaine, ils pourront alors y siéger; mais comme le citoyen pauvre ne peut pas faire le sacrifice de ces deux journées, décrétons une indemnité qui assure la subsistance de sa famille, tandis qu'il s'occupe des grands intérêts de la patrie.

C'est ainsi que par des combinaisons sages, nous avons assuré les droits du peuple, et déjoué les projets des malveillans; aussi en

(1) Mon., XVII, 683; Arch. pari., LXXIV, 312. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 129; Bûchez et Roux, XXIX, 113; Laponneraye, III, 407.

(2) Ce journal indique que « des applaudissements réitérés ont interrompu et suivi cette opinion qui est dans les vrais principes ».

apprenant votre décret, l'aristocratie et la gent muscadine ont-elles frémi. Elles ont dit : nous ne pourrons plus régner dans les sections, les artisans s'y rendront et leur bon sens déjouera notre astuce. Il ne nous reste plus qu'un moyen pour ressaisir l'autorité qui nous échappe, c'est de faire rapporter ce décret qui nous est si préjudiciable, et pour y parvenir, disons au peuple que la déclaration des droits est violée, et qu'il est avili par l'indemnité qui lui est accordée. Le peuple est bon, il est généreux, ses vertus seconderont nos desseins, et nous irons insulter la Convention nationale, en lui demandant le rapport d'un de ses décrets.

Je crois me connaître en morale et en principes aussi bien que l'orateur des pétitionnaires, et j'avoue hautement que je professe une opinion contraire à la sienne sur l'indemnité; il n'y a que l'aristocratie qui puisse entreprendre de faire croire au peuple qu'il est avili, parce que la patrie vient au-devant de ses besoins, et qu'elle tâche de rapprocher la pauvreté de l'insolente richesse.

Pourquoi donc cet avilissement qu'on prétend jeter sur l'homme qui reçoit une indemnité de la justice nationale? Sommes-nous donc avilis, nous représentants du peuple, en recevant l'indemnité qu'il nous accorde pour subvenir à nos besoins? (Vifs applaudissemens) . Non sans doute; je m'honore de l'indemnité que je reçois, parce qu'elle m'est nécessaire, et je déclare que le jour où, par l'effet d'une motion aristocratique, je me trouverais privé de cette indemnité, il ne me serait plus possible de rester au poste où la confiance du peuple m'a appelé pour la conservation de ses droits, et que dès ce moment la liberté serait perdue p)ar l'Assemblée nationale (Applaudissemens).

Citoyens, rappelez-vous que le premier moyen qu'employa l'aristocratie de l'Assemblée Constituante pour la dissoudre, fut de tâcher d'avilir cette mdemnité, parce qu'elle savait bien qu'un grand nombre de membres ne pourraient supporter les dépenses qu'occasionnait leur déplacement; mais nous, représentans du peuple, incorruptibles, nous avons combattu pour conserver cette indemnité qui nous rappelait sans cesse et nos devoirs et nos engagemens.

Citoyens, vous devez déjouer les complots qui se forment contre la liberté. Vous le devez pour le peuple qui a trop de bon sens pour ne pas sentir la nécessité de recevoir l'indemnité que vous avez décrétée; et ceux qui osent s'élever contre cette mesure conservatrice des droits du peuple, ne sont que les avocats des aristocrates, des riches et des muscadins.

Je demande, au nom de l'honorable indigence, de la vertu laborieuse et des droits sacrés de l'homme, l'ordre du jour sur la pétition qui vient de vous être présentée, et sur laquelle peut-être le peuple fera plus que de passer à l'ordre du jour (Applaudissemens). »

Journal des Débats et Décrets, nP 864, p. 289 (1).

« Le peuple n'a pas dicté cette pétition, dit Robespierre; car le vœu du peuple avoit provoqué le décret contre lequel on réclame. N'en doutez pas, c'est pour anéantir ses droits qu'on semble les réclamer dans une étendue illimitée; et pour vous le démontrer, n'est-il pas vrai que dans ces assemblées permanentes où l'on délibéroit sur les intérêts du peuple, le peuple ne délibéroit pas? Quels sont ceux en efïet qui peuvent consacrer chaque jour à tenir ces assemblées? Sont-ce les respectables artisans obligés de travailler pour nourrir leurs familles? Non, ce sont les riches, les aristocrates, les intrigans, les muscadins. (On applaudit). Quand le peuple est rassemblé, les muscadins sont muets et les aristocrates impuissans; quand il est dans ses sections, il n'en sort que des actes qui portent le caractère de la sagesse publique; quand il se retire, et que les muscadins arrivent, alors se préparent ces pétitions insensées qui, sous l'apparence du patriotisme, tendent à faire triompher toutes les factions ennemies de la République (On applaudit).

C'est pour que ces intrigans ne puissent délibérer qu'avec le peuple, que la Convention a rendu son décret; qu'elle a dit : comme il faut vivre avant de délibérer, la patrie doit dédommager le bon citoyen qui lui consacre son temps, de la perte de son travail; c'est ainsi que vous avez assuré au peuple l'exercice véritable de sa souveraineté. Aussi l'aristocratie et la gent muscadine ont-elles frémi de votre décret ( Applaudissemens) . Et pour en détruire l'effet salutaire, elles ont dit : réclamons les principes; invoquons la déclaration des droits; disons au peuple que par ce décret sa dignité est avilie : il le croira; car il est généreux; et nous irons en son nom insulter la Convention nationale, et demander le rapport d'un décret salutaire. Voilà, citoyens, la marche qu'elles ont suivie.

Je crois me connoître en morale, aussi bien que l'orateur de la députation, et je soutiens que les aristocrates seuls peuvent dire que les citoyens sont avilis, en recevant une indemnité des mains de la patrie. Ils sentent bien que cet absurde préjugé seroit le moyen d'assurer la tyrannie des riches et l'esclavage des pauvres. Sommes-nous avilis, nous, représentans du peuple, en recevant notre indemnité ? (Applaudis-semens). Je m'honore de recevoir cette indemnité; je m'honore de ce qu'elle m'est nécessaire (Les applaudissemens continuent). Je déclare que le jour où, par l'effet d'une motion incivique, elle me sera ravie, je me trouverai dans l'impuissance de défendre plus long-temps les droits du peuple; je déclare que si quelque législature supprimoit cette juste indemnité, la liberté seroit perdue. Aussi ce fut le premier moyen qu'employa contre les défenseurs du peuple, l'aristocratie de l'Assemblée constituante.

(1) Reproduit dans Arch. pari., LXXIV, 836-337.

Mds le peuple déjouera ces trames qu'on semble renouer aujourd'hui pour l'enchaîner. Ceux qui le font parler ne sont que des avocats qui se chargent de sa cause, pour le perdre et le livrer à ses ennemis. Je demande, au nom de l'honorable indigence, au nom de la vertu laborieuse, au nom de la Déclaration des droits dont le premier article est :« Sauvez la patrie». Je demande, au nom de tous ces motifs sacrés, que la Convention nationale passe à l'ordre du jour sur cette pétition, sur laquelle le ï)euple fera ï)eut-être plus que passer à l'ordre du jour ( Applaudissemens) . »

Extraits dan» Coorrier anioenel, 19 tept.. p. 2; Batcoe. n" 216, p. 869 (I); Mereare aaioenel, XXXI. 293. Mentioa duu Annales de la fUpahliqae françaix, n" 262. p. 1265; Joanud de la Montagne, n' 109, p. 769; Joamol da mr n' 361. p. 4; Feuille da Salul pMic. n" 81. p. I ; Coanier de VÉgciiti. t. V. n" 396. p. 638: Ahéoiattar mmoend n» 262. p. 1048; CooTTiCT /rançaij, t. XXVI. n» 261. p. 140; Joamal de Paris, o? 261. p. 1049; AgitlÊet tAmgm, n" 146. p. 598; Joamid de Perlet. n» 361. p. 382; Goutte ginérale de VEmotie, n" 3%. p. 3: Metaot frmçmt. n" 1 13 (28 sept.); AaditeaT nationei, n" 361, p. 6.

Sur une motion de Collot d'Herbois contre les marchands QUI vendent a un prix exagéré

Le 17 septembre 1793, la Convention avait adopté la loi sur les suspects. Le 18, Collot d'Herbois, de retour de sa mission dans l'Oise, après avoir rapp>elé les mesures qu'il y avait prises pour assurer rappro\dsionnement de Paris, proposa de comprendre « dans la classe des gens suspects les marchands qui vendent les marchandises de première nécessité à un prix exorbitant ». Plusiein^ représentants s'élevèrent contre le caractère vague de cette proposition. Robespierre inter\Tnt à son tour. La proposition de Hobespierre fut adoptée, celle de ColIot-d'Herbois ajournée.

(1) Ce même journal (p. 870) ajoute le commentaire suivant : « Honneur et gloire à la Convention, à la Montagne, et à vous, Robespierre, Bazire, Saint-André, dont la mâle éloquence a fait maintenir le décret salutaire qui fixe les séances des sections de Paris à deux par semaine, et qui accorde aux citoyens peu fortunés qui y assisteront, une indemnité de quarante sols... Les raisons spécieuses et le prétendu intérêt f>our la gloire des braves Sans-culottes, dont l'orateur des aristocrates des sections a tâché de colorer sa pétition liberticide, n'ont pas su égarer l'œil clairvoyant des patriotes, exercé par une longue expérience. Ils sa voient d'avance que les malveillans employeroient tous les moyens pour faire rapporter un décret qui déjoue complètement leurs manœuvres, qui assure la majorité aux républicains, en donnant la faculté à la classe la plus intéressante du peuple, de se trouver aux assemblées de sections... Et vous, braves Sans-culottes, mes amis, mes frères, méfiez-vous de tous ceux qui chercheront à vous indisposer contre ce décret, quels que soient le masque et le langage qu'ils empnuxteront pour vous séduire; à coup sûr ce ne sont pas vos amis, ce ne sont pas les amis sincères de l'égalité, renvoyez-les pour toute réponse à la séance de la Convention d'hier où l'on a répondu si victorieusement à leurs pitoyables sophismes. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 264, p. 1119 (1).

« Robespierre aîné. L'Assemblée doit se trouver en ce moment combattue par le désir d'étouffer le monstre de l'agiotage, et par les inconvéniens que présente une loi trop vague. Quand on se rappelle les maux qu'ont fait les accapareurs, on ne saurait être assez indigné, on ne saurait trouver de loi assez sévère; mais il est permis à un législateur, il est même de son devoir de suspendre les mouvemens de son indignation pour peser les inconvéniens qu'emporte une mesure nécessaire; il faut éviter de laisser échapper les coupables et de peser sur les malheureux. Je suppose votre loi entre les mains d'une administration corrompue : si elle prête à l'arbitraire, le riche accapareur en corrompant le magistrat infïdelle échappera à la loi, qui alors pèsera sur l'indigent. Ce ne sont pas des principes sévères ni des lois rigoureuses qui nous manquent, mais leur exécution; et c'est dans le vague d'une loi que des administrateurs mal intentionnés trouvent les moyens d'en éluder l'exécution. Je crois que les motifs que je viens de développer sont assez puissans pour engager la Convention à ajourner la décision de cette question jusqu'au rapport que doit faire la Commission des six.

Collot d'Herhois. Vous désapprouvez donc l'arrêté que nous avons pris dans notre mission, et qui a produit les plus heureux effets. Je vais vous prouver...

Robespierre. Laissez-moi finir mon opmion. Je suis bien loin de désapprouver votre conduite, tout magistrat qui est témoin d'un acte vexatoire, doit punir le marchand avide qui veut écraser le peuple. Collot a pris un arrêté sévère contre des marchands qui vendaient leurs denrées à un prix exorbitant, en cela il a bien rempli sa mission; il eût été coupable s'il ne l'avait pris; il a soutenu son caractère de représentant du peuple (On applaudit). Mais il faut mettre une différence entre une mesure particulière prise contre un individu reconnu coupable, et une loi générale qui, étant vague, donnerait les moyens à des administrateurs peu patriotes de vexer les bons citoyens. Je demande que vous approuviez les arrêtés pris par Collot d'Herbois, et que vous invitiez les commissaires qui sont dans les départemens à en prendre de semblables. »

Journal des Débats et Décrets, n° 365, p. 257.

« Robespierre a la parole. L'assemblée, dit-il, doit en ce moment se trouver combattue entre le désir d'étoufïer l'agiotage et la crainte des inconvéniens qui résulteroient d'une loi qui préteroit trop à l'arbitraire. Quand on pense aux malheurs causés par l'accaparement, on ne trouve pas de peine assez rigoureuse pour le punir : mais le

(1) Mon., XVII, 698; Arch. pari., LXXIV, 869. Mentioa dans G. Waltbb, 736. Voir E. Hamel, III, 87-88.

législateur doit choisir la loi qui vole plus directement au but; et la loi qui peut prêter à l'arbitraire, non seulement manque le but, mais encore pèse sur le malheureux seul. Une telle loi entre les mains d'administrateurs aristocrates produiroit précisément cet effet : d'îùlleurs, ce ne sont pas les mesures rigoureuses, les lois sévères qui vous manquent, mais leur exécution. Il faut nous en occuper : mais la question qui nous occupe est délicate; il faut en mûrir la discussion : elle a d'ailleurs des relations précises avec tous les objets de sûreté et d'utilité généreJe. Vous avez nommé une commission composée de bons patriotes, d'hommes énergiques et éclairés; ce motif doit vous décider à ajourner la décision jusqu'à son rapport.

Vous désapprouvez donc un arrêté pareil que j'ai pris pendant ma mission, quoiqu'il ait produit le plus heureux effet? dit Collot d'Herhois.

Permettez, dit Robespierre ; je distingue. Un représentant du peuple, témoin d'un acte vexatoire, doit venger le peuple outragé, volé par un marchand avide; mais quelle différence! ici, il s'agit d'une loi générale; l'arrêté de Collot est une mesure révolutionnaire utile; il seroit coupable de ne lavoir pas prise. Ici nous devons mûrir une délibération d'où émane un résultat aussi important qu'une loi de l'Empire, une loi qui, comme je vous l'ai dit, pourroit prêter à l'arbitraire; et dans un sens désastreux pour les patriotes. En approuvant la conduite de Collot, je persiste dans la demande de l'ajournement. »

BaUwe, n» 217, p. 873-874.

« Robespierre. Quand on fait une loi, il ne faut pas toujours choisir les mesures les plus extrêmes, mais celles qui conduisent au vrai but, celles qui peuvent être le plus fidèlement exécutées. Maintenant, représentez-vous la loi qu'on vous propose confiée à des administrations perfides; elles se serviront de l'arbitraire, du vague qui s'y trouve pour persécuter les patriotes, objet de leur haine. Les riches, par des moyens de corruption, ou par l'influence funeste qu'ils exercent toujours, se soustrairoient à cet arbitraire; le pauvre marchand pourra en devenir la seule victime. Je m'apperçois que la discussion n'est pas encore mûre, nous ne sentons pas assez toutes les conséquences qui pourroient résulter de la mesure proposée. Je demande donc l'ajournement, jusqu'après le rapport qui vous sera fait par votre commission, composée d'hommes énergiques, vertueux et qui méritent toute la confiance de l'Assemblée. »

Mention on extrait* dans Mereare tmioend, XXXI, 304; Coarrier wuverad, 20 *ept., p. 2; Gazette géniraUit VEujotte, n° 398, p. I ; Coanier fronçait, t. XXVl, n" 262. p. 147; Joamal de Paris, o" 262, p. 1053; Coarrier Je l'Étalili, t. V, n" 397, p. 654; Joamai de PerUt, n" 362. p. 389; Joamal de France. 19 sept., p. 4; Journal det DAats et Décrets, a" 365, p. 264; Auditeur national, n" 362, p. 7.

41. - SÉANCE DU 25 SEPTEMBRE 1793 Pour le Comité de salut public et contre Briez

A la fin de septembre 1793, le Comité de salut public fut l'objet d'une offensive de l'opposition dans la Convention (1). Les échecs militaires et les destitutions qui suivirent en furent l'occasion. Bouchotte ayant annoncé, le 24 septembre, la destitution d'Houchard (2) et de Landremont (3), qui commandaient les armées du Nord et du Rhin, ce fut le signal de l'attaque. Elle reprit le 25. Thuriot, qui avait démissionné le 20, du Comité, chargea à fond contre la politique gouvernementale, s'en prenant à l'économie dirigée et à l'épuration, et concluant : « Il faut arrêter ce torrent impétueux qui nous entraîne à la barbarie. » Briez, représentant du Nord, qui se trouvait dans Valenciennes lorsque cette ville capitula, le 28 juillet 1793, présenta ensuite un rapport sur la situation à l'armée du Nord, reprochant au Comité de salut public de n'avoir pas pris les mesures nécessaires. L'opposition saisit cette occasion : Briez fut adjoint au Comité de salut public. Robespierre dut jeter dans la bataille tout le poids de son prestige et de son éloquence. Après sa première intervention, Briez refusa sa nomination; la Convention rapporta le décret qui l'adjoignait au Comité de salut public et ordonnait l'impression de son discours. La discussion ayant rebondi, plusieurs représentants demandèrent l'ordre du jour. Robespierre s'y opposa avec Barère. Sur la proposition de ce dernier, la Convention décréta que le Comité de salut public avait toute sa confiance (4).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 270, p. 1145 (5).

M Robespierre. SI ma qualité de membre du Comité de salut public doit m'empêcher de m'expliquer sur ce qui s'est passé avec une indépendance entière, je dois l'abdiquer à l'instant, et après m'être séparé de mes collègues que j'estime et que j'honore (et l'on sait que je ne suis pas prodigue de ce sentiment), je vais dire à mon pays des vérités nécessaires. La vérité est la seule arme qui reste entre les mains des intrépides défenseurs de la liberté pour terrasser les perfides agens de l'aristocratie. Celui qui cherche à avilir, à diviser, à paralyser la Convention est un ennemi de la patrie, soit qu'il siège dans cette enceinte, soit qu'il soit étranger (On applaudit); qu'il agisse par sottise ou par perversité, il est du parti des tyrans qui nous font la guerre. Or il existe, ce projet d'avilissement, il existe dans les lieux mêmes où le patriotisme devrait régner, dans des clubs qui prétendent être plus que

(1) Voir à ce propos E. Hamel, III, 139-140.

(2) Voir ci-dessus, p. 62, note 2.

(3) Leclerc de Landremont avait été nommé le 18 août 1793 commandant en chef par intérim de l'armée du Rhin. Il fut suspendu le 29 septembre et arrêté le 4 octobre 1793.

(4) A partir de cette date, seul le Comité de salut public de la Convention eut droit à ce nom.

(5) Mon., XVII, 749; Arch. pari., LXXV, 131. Mention dans G. Walter, p. 383 et 736. Voir E. Hamel, III, 106 et 142-144; Bûchez et Roux, XXIX, 185 et 144; Laponneraye, III, 409.

patriotes. On feiit la guerre à la Convention, clans la personne de tous les défenseurs de la liberté. Mais ce qu'il y aurait de plus déplorable, ce serait que ce lâche système eût ici des partisans.

Depuis long-tems le Comité de salut public soutient la guerre que lui font quelques membres, plus envieux et plus prévenus que justes. Quand il s'occupe jour et nuit des grands intérêts de la patrie, on vient vous apporter ici des dénonciations écrites, présentées avec astuce. Serait-ce donc que les citoyens que vous avez voués aux plus pénibles fonctions auraient perdu le titre de défenseurs imperturbables de la liberté, parce qu'ils ont accepté ce fiu"deau? Ceux qui les attaquent, sont-ils plus patriotes, parce qu'ils n'ont pas reçu cette marque de confiance? Prétendez- vous que ceux qui ont ici défendu la liberté et les droits du peuple au péril de leur vie, au milieu des poignards, doivent être traités comme de vils protecteurs de l'aristocratie? Nous braverons la calomnie et les intrigues. Mais la Convention est attachée au Comité de salut public; votre gloire est liée au succès des travaux de ceux que vous avez revêtus de la confiance nationale.

On nous accuse de ne rien faire, méiis a-t-on donc réfléchi à notre position? Onze armées à diriger, le poids de l'Europe entière à porter, partout des traîtres à démasquer, des émissaires soudoyés par l'or des puissances étrangères à déjouer, des administrateurs infidèles à surveiller, à poursuivre, partout à applanir des obstacles et des entraves à l'exécution des plus sages mesures; tous les tyrans à combattre, tous les conspirateurs à intimider, eux qui se trouvent presque tous dans une caste si puissante autrefois par ses richesses, et encore par ses intrigues : telles sont nos fonctions. Croyez vous, que, sans unité d'action, sans le secret dans les opérations, sans la certitude de trouver un appui dans la Convention, le gouvernement puisse triompher de tant d'obstacles et de tant d'ennemis? Non, il n'y a que la plus extrême ignorance ou la plus profonde perversité qui puissent prétendre que dans de pareilles circonstances, on ne soit pas un ennemi de la patrie, alors qu'on se fait un jeu cruel d'avilir ceux qui tiennent le timon des affaires, d'entraver leurs ojîérations, de calomnier leur conduite. Ce n'est pas impunément que vous Itiisseriez la force d'opinion nécessaire. Je n'en veux d'autres preuves que les discussions qui viennent d'avoir lieu.

Le Comité de salut public voit des trahisons au milieu d'une victoire. Il destitue un général encore investi de la confiance, et revêtu de l'éclat d'un triomphe apparent ; et on lui fait un crime de son courage même! Il expulse les traîtres, et jette les yeux sur les officiers qui ont montré le plus de civisme; il les choisit après avoir consulté les représentans du peuple qui avaient des connaissances particulières sur le caractère de chacun d'eux. Cette opération demandait le secret pour avoir son plein succès : le salut de la patrie l'exigeait. On avait pris toutes les mesures nécessaires pour que ce secret fût gardé, ne fût-ce que par rapport aux autres armées. Eh bien! au moment où nous

sommes impatiens de connaître le résultat de ces mesures, on nous dénonce à la Convention nationale; on critique notre travail sans en connaître les motifs. On veut que nous divulguions le secret de la République, que nous donnions aux traîtres le tems de s'échapper; on cherche à frapper de défaveur les nouveaux choix, sans doute pour que la confiance ne puisse se rétablir.

On réclame sans cesse contre les nobles, on dit qu'il faut les destituer; et par une étrange contradiction, quand nous exécutons cette grande mesure de révolution, et que même nous y apportons tous les ménagements possibles, on nous dénonce. Nous venons de destituer deux nobles; savoir, l'un des hommes de cette caste proscrite, les plus suspects par leurs antiques relations avec la Cour, et un autre connu par ses liaisons et ses affinités avec des nobles étrangers, l'un et l'autre d'une aristocratie prononcée. Eh bien! on nous accuse de tout désorganiser. On nous disait qu'on ne voulait voir que de vrais sans-culottes à la tête des armées. Nous avons choisi ceux que des exploits nouveaux à l'affaire de Bergues et de Dunkerque désignaient à la reconnaissance nationale, qui ont vaincu malgré Houchard, qui ont déployé le plus grand talent; car l'attaque de Hondschoote devait faire périr l'armée française; c'est principalement à Jourdan qu'est dû le succès étonnant qui a honoré cette armée, qui a forcé la levée du siège de Dunkerque; c'est un officier qui, au moment où l'armée ne s'attendait pas à trouver 18 000 hommes bien retranchés, et où elle était surprise par la décharge d'une artillerie effrayante; c'est Jourdan qui s'élança à la tête d'un bataillon dans le camp ennemi, qui fit passer son courage au reste de l'armée, et la prise de Hondschoote fut l'effet de ses habiles dispositions et de l'ardeur qu'il sut inspirer.

Le chef de l'état-major étant justement suspect, nous l'avons remplacé par un homme dont les talens et le patriotisme ont été attestés par tous vos commissaires : un homme connu par des exploits qui l'ont signalé du tems même où les plus odieuses trahisons sacrifiaient cette armée. Il s'appelle Ernouf (1); il s'est distingué dans la dernière affaire, et a même reçu des blessures. Et l'on nous dénonce! Nous avons fait les mêmes changemens dans les armées de la Moselle et du Rhin; tous les choix ont porté sur des hommes du caractère de celui que je viens de vous dépeindre. Et l'on nous accuse encore! S'il est quelques présomptions morales qui puissent diriger le gouvernement et servir de règles aux législateurs : certes, ce sont celles que nous avons suivies dans ces opérations.

Quelle est donc la cause de ces dénonciations? Ah! cette journée a valu à Pitt, j'ose le dire, plus de trois victoires. A quel succès en effet peut-il prétendre, si ce n'est à anéantir le gouvernement national que la Convention a établi, à nous diviser, à nous faire déchirer de

(1) Sur Ernouf, voir ci-après p. 162, note 4.

nos propres mains? Et si nous passons dans l'Europe pour des imbéciles ou des traîtres, croyez-vous qu'on respectera davantage la Convention qui nous a choisis, qu'on sera même disposé à respecter les autorités que vous établirez par la suite?

Il est donc important que le gouvernement prenne de la consistance, et que vous remplaciez un Comité qui vient d'être dénoncé avec succès dans votre sein. (Non, Non, s'écrie i Assemblée unanime).

Il ne s'agit pas ici des individus, il s'agit de la patrie et des principes. Je le déclare, il est impossible que dans cet état de choses, le Comité puisse sauver la chose publique; et si on me le conteste, je rappellerai combien il est perfide, combien est étendu le système de nous avilir et de nous dissoudre; combien les étrangers et les ennemis de l'intérieur ont d'agens payés à cet effet; je rappellerai que la faction n'est point morte; qu'elle conspire du fond de ses cachots; que les serpens du Marais ne sont point encore tous écrasés (On applaudit).

Les hommes qui déclament perpétuellement, soit ici, soit ailleurs, contre les hommes qui sont à la tête du gouvernement, ont eux mêmes donné des preuves d'incivisme ou de bassesse. Pourquoi donc veuton nous avilir? Quel est celui de nos actes qui nous a mérité cette ignominie? Je sais que nous ne pouvons nous flatter d'avoir atteint la perfection; mais lorsqu'il faut soutenir une République environnée d'ennemis, armer la raison en faveur de la liberté, détruire les préjugés, rendre nuls les efforts particuliers contre l'intérêt public; il faut alors des forces morales et physiques que la nature a peut être refusées, et à ceux qui nous dénoncent, et à ceux que nous combattons.

Le Comité a des droits à la haine des rois et des fripons; si vous ne croyez pas à son zèle, aux services qu'il a rendus à la chose publique, brisez cet instrument; mciis auparavant, examinez dans quelles circonstances vous êtes. Ceux qui nous dénoncent, sont dénoncés eux-mêmes au Comité; d'accusateurs qu'ils sont aujourd'hui, ils vont devenir accusés (On applaudit). Mais quels sont les hommes qui s'élèvent contre la conduite du Comité, et qui dans cette séance ont aggravé vos revers, pour aggraver leurs dénonciations? Le premier se déclare le partisan de Custine et de Lamarlière; il fut le persécuteur des patriotes dans une forteresse importante, et dernièrement encore il a osé ouvrir l'avis d'abandonner un territoire réuni à la République, dont les habitans dénoncés par lui, se défendent aujourd'hui avec énergie contre les fanatiques et les Ânglciis.

Le second n'a pas encore réparé la honte dont il s'est couvert en revenant d'une place confiée à sa défense, après l'avoir rendue aux Autrichiens. Sans doute, si de tels hommes parviennent à prouver que le Comité n'est pas composé de bons citoyens, la liberté est perdue ; car sans doute ce ne sera pas à eux que l'opinion éclairée donnera la confiance, et remettra les rênes du gouvernement. Qu'on ne pense pas que mon intention est de rendre ici imputation pour imputation. Je prends

l'engagement de ne jamais diviser les patriotes; mais je ne comprends pas parmi les patriotes ceux qui n'en ont que le masque, et je dévoilerai la conduite de deux ou trois traîtres qui sont ici les artisans de la discorde et de la discussion ( Applaudissemens) .

Je pense donc que la patrie est perdue, si le gouvernement ne jouit d'une confiance illimitée, et s'il n'est composé d'hommes qui le méritent. Je demande que le Comité de salut public soit renouvelé (Non, non, s écrie-t-on de nouveau dans V Assemblée entière).

[ Hl).

« Robespierre. Passer à l'ordre du jour, c'est ouvrir la porte à tous les inconvéniens que j'ai développés. La Convention ne peut pas se taire sur ce qui tend à paralyser le gouvernement. Les explications qui ont été données, sont insuffisantes; il en résulte seulement que les membres du Comité de salut public qui ont parlé, ont eu l'air de défendre leur cause, et vous n'avez rien prononcé; c'est donner l'avantage aux hommes qui l'ont calomnié, non pas toujours ici, mais secrettement, mais d'une manière d'autant plus perfide, qu'ils semblent l'applaudir devant vous quand il fait ses rapports; car je vous le déclare, le plus pénible sentiment que j'aie éprouvé pendant cette discussion, c'est d'avoir vu applaudir Barère par ceux-là même qui n'ont cessé de calomnier indistinctement tous les membres du Comité, par ceux-là même qui voudraient peut être nous voir un poignard dans le sein (On applaudit).

Un membre a dit que chacun devait pouvoir émettre son opinion sur les opérations du Comité de salut public, je n'en disconviens pas; les fonctions du Comité de salut public sont pénibles, et c'est à cause de cela qu'il ne pourrait point sauver la patrie sans la Convention. Pour sauver la patrie, il faut un grand caractère, de grandes vertus, il faut des hommes qui aient le courage de proposer des mesures fortes, qui osent même attaquer l'amour propre des individus (On applaudit). Sans doute chacun est libre de dire sa façon de penser sur le Comité; mais cette liberté ne doit pas aller à un tel point qu'un député qui est rappelé du fond des départemens, parce qu'on juge qu'il a cessé de bien servir le peuple, prenne le devant et accuse le Comité (Applaudissemens).

Citoyens, je vous ai promis la vérité toute entière, je vais la dire : Dans cette discussion la Convention n'a pas montré toute l'énergie qu'elle aurait dû; on vous a fait un rapport sur Valenciennes dont le but apparent était de vous instruire de toutes les circonstances de la reddition de cette place, mais dont l'objet réel était d'inculper le Comité de salut public. Pour prix de son accusation vague, l'auteur de ce rapport est adjoint au Comité qu'il dénonce. Eh bien ! je vous le déclare, celui qui était à Valenciennes lorsque l'ennemi y est entré, n'est pas

(1) Interventions de Briez, Jeanbon-Saint-André, Billaud-Varenne, Roger Ducos et Basire.

fait pour être membre du 0>mité de salut public (Vifs applaudissemens). Ce membre ne répondra jamais à cette question : « Etes- vous mort?» ( Applaudissemens plusieurs fois réitérés). Si j'avîiis été à Valenciennes dans cette circonstance, je n'aurais jamais été dans le cas de vous iaire un rapport sur les évènemens du siège, j'auréiis voulu partager le sort des braves défenseurs qui ont préféré une mort honorable à une honteuse capitulation (On applaudit). Et puisqu'il faut être républicain, puisqu'il faut avoir de l'énergie, je vous déclare, je ne serais point d'un Comité dont un tel homme fereiit partie.

Cela paraîtra dur; mais ce qui est plus dur encore pour un patriote, c'est que, depuis deux ans, cent mille hommes ont été égorgés par trahison et par faiblesse : c'est la faiblesse pour les traîtres qui nous perd. On s'attendrit pour les hommes les plus criminels, p)our ceux qui livrent la patrie au fer de l'ennemi ; moi, je ne sais m'attendrir que pour la vertu malheureuse; je ne sais m'attendrir que pour l'innocence opprimée; je ne sais m'attendrir que sur le sort d'un peuple généreux que l'on égorge avec tant de scélératesse (On applaudit).

J'ajoute un mot sur nos accusateurs; il ne faut pas, sous prétexte de la liberté des opinions, qu'un Comité qui sert bien la patrie, soit impunément calomnié par ceux qui, pouvant écraser une des têtes de l'hydre du fédéralisme, ne l'ont pas fait par excès de faiblesse, ni par ceux qui, à cette tribune ont osé proposer froidement d'abandonner le Mont-Blanc aux Piémontais (On applaudit).

Quant à la proposition de Billaud-Varenne, je n'y attache aucune importance, et je la crois impolitique. Si les 50 millions mis à la disposition du Comité pouvaient un instant fixer l'attention de la Convention, elle ne serait pas digne de travailler au salut de la patrie; je soutiens qu'il ne faut pas croire à la probité pour soupçonner le Comité de salut public (On applaudit). Que les tyrans qui nous détestent, que leurs calomniateurs à gages, que les journalistes qui les servent si bien, répandent ces impostures pour nous avilir, je le conçois; mais il ne nous appartient pas à nous de prévoir de semblables inculpations, et d'y répondre ; il me suffît de sentir dans mon cœur la force de défendre jusqu'à la mort la cause du peuple, qui est grande et sublime; il me suffît de mépriser tous les tyrans et les fripons qui les secondent fOn applaudit ).'»

Je me résume et je dis que toutes les explications qu'on a données sont insuffisantes. Nous pouvons mépriser les calomnies; mais les agens des tyrans qui nous entourent nous observent, et recueillent tout ce qui peut avilir les défenseurs du peuple; c'est pour eux, c est pour prévenir leurs impostures qu'il faut que la Convention nationale proclame qu'elle conserve toute sa confiance au Comité de salut public (On applaudit) ».

Mercure universel, t. XXXI, p. 413-414.

« Robespierre. Je vms dire des vérités utiles à mon pays, il n'y a plus que la vérité qui puisse le sauver, et cependant un parti qui

s'efforce de diviser la patrie, de l'étranger, jette les dissentions parmi nous. Quels qu'ils soient, dans l'assemblée ou hors l'assemblée, ceux qui concourent à ces divisions sont nécessairement du parti de l'étranger; jusques dans les clubs il est de ces hommes : il en est même dans ceux qui se prétendent patriotes, qui blâment les opérations de la Convention; il est des administrateurs pervers par tout, l'or de l'étranger corrompt. Citoyens, avez-vous bien examiné l'état où nous sommes? Pensez-vous que sans unité d'action, sans secret, la chose publique puisse être sauvée? Quoi, nous qui pendant quatre ans avons défendu les droits du peuple, pensez-vous que nous pussions être soupçonnés? Une opération exigeoit du secret, et l'on vient la dénoncer dans l'Assemblée : l'on trouve étonnant que nous ayons nommé Jourdan; mais c'est lui qui commandoit à Hondschoote; mais c'est lui qui a décidé cette affaire; il existe un système de perdre la Convention nationale en la déprisant, en jettant le discrédit sur tous les fonctionnaires publics. Non, l'esprit du Marais n'est point anéanti, le Marais existe encore; les hommes sont connus, ils sont sous vos yeux, et ceux qui déclament ici et ailleurs contre nous, contre le Comité de salut public : peut-être la nature n'a donné à bien peu d'hommes cette force physique pour exterminer les méchans, et qui n'est donnée peut-être qu'aux grands scélérats qui oppriment le monde. Ces patriotes qui depuis si longtemps gardent le silence, mais les frippons, les charlatans de toute espèce, et ceux qui déclament contre le Comité de salut public, sont dénoncés à ce même comité. Brisez, si vous le voulez, le Comité de salut public (Non, non, dit-on.) Est-ce donc à ceux qui ont été les défenseurs de Lamarlière, à ceux qui ont osé proposer d'abandonner le plan suivi pour le département du Mont-Blanc dans un moment critique, lorsqu'aujourd'hui la République triomphe; est-ce à ceux qui tous couverts de cette ignominie que l'indulgence nationale a couvert, à dénoncer votre Comité? Je me charge. Citoyens, de vous dénoncer tous les traîtres et les fauteurs de la contre-révolution. »

Journal des Débats et Décrets, n° 372, p. 848-351.

« Robespierre a la parole et dit : Si ma qualité de membre du Comité de salut public doit m'empêcher de dire en ce moment toute la vérité et de développer mon opinion avec franchise, j'abdique à l'instant; car, après avoir rendu un hommage éclatant à la pureté des intentions et au zèle de mes collègues, je dois la vérité à mon pays.

Celui qui cherche à avilir, à diviser, à paralyser la Convention nationale, est un ennemi de la patrie ( Applaudissemens) , qu'il le fasse par sottise, par perversité, par ignorance ou perfidie. Le projet d'avilir la Convention existe, l'œil le moins clairvoyant ne peut s'y méprendre; on le voit se développer dans des lieux où le patriotisme seul devroit dominer; dans des sociétés où l'on s'annonce pour être plus que patriote. Ce qu'il y auroit de déplorable, c'est que ce système eût des partisans dans la Convention. Depuis quelques temps le Comité est en butte

à toutes sortes d'imputations. Pendant qu'il est occupé des nmalheurs de la patrie, la calomnie s'attache à ses membres : mais la Gsnvention le mettra au-dessus de l'intrigue et des attaques de tous les genres. Ceux qui les accusent ont-ils bien réfléchi à notre situation? Onze armées à diriger, l'Europe à combattre, des administrations perfides à réprimer, des puissances à repousser sur tous les points : voilà notre position. Actuellement, croyez-vous que, sans unité dans nos actions, sans ensemble dans le gouvernement, sans appui dans la Convention, le Comité puisse sauver la chose pubHque? Non, il n'y a que l'ignorance et la perversité qui puissent croire qu'il soit possible de se jouer sans danger, et de calomnier impunément ceux qui sont à la tête du gouvernement ; la preuve de cette vérité politique est dans la discussion. Le Comité découvre des traîtres et des coupables ; il destitue les traîtres, il en a le courage; il jette ses yeux sur l'armée, apperçoit ceux qui méritent le plus de confiance : une telle opération vouloit du secret; son exécution en dépendoit ; eh bien ! elle est dénoncée à la Convention nationsJe.

On dit qu'il faut destituer les nobles; on rappelle leurs trahisons, et en général on s'élève contre eux. Nous en destituons deux, bien remarquables par des liaisons avec nos ennemis intérieurs : eh bien! on nous dénonce à la Convention. Nous cherchons dans l'armée de vrais sans -culottes, des vrais plébéiens, ceux que des exploits récens à Dunkerque et à Bergues rendoient recommandables ; ceux qui avoient vaincu malgré Houchard (car Houchard avoit tout fait pour se laisser battre). L'attaque d'Hondschoote devoit être le tombeau des troupes françaises; c'est le brave Jourdan qui, sortant de Bergues, et remplissant les soldats de sa valeur, a forcé la victoire à se déclarer pour nous. Ce Jourdan est nommé à la place d'un traître, et l'on nous dénonce! Le chef de l'état-major étant justement suspect, un homme connu par son civisme, par des exploits qui l'ont signalé du temps même où les plus odieuses trahisons nous livroient aux ennemis, un véritable ami de la patrie, dis-je, a été nommé à cette place (Ernouf est son nom) et on nous dénonce! A l'armée du Rhin, les mêmes changemens ont été faits d'après les mêmes principes, et l'on nous dénonce!

Cette journée a valu, j'ose le dire, plus d'une victoire à l'infâme Pitt. Que peut-il, en effet, désirer de plus que de nous voir divisés, nous déchirant de nos propres mains, détruisant nous-mêmes le gouvernement que nous avons établi. Il faut, au contraire, que notre gouvernement prenne de la consistance; que les hommes qui le dirigent aient votre confiance : il ne faut pas que ceux qui, dans cette enceinte, sont attaqués et dénoncés avec beaucoup de succès, en tiennent plus longtemps les rênes; ils ne peuvent plus y faire le bien.

Il ne s'agit ici ni des dénonciations ni des dénoncés; il ne s'agit que de la patrie et des principes. Je le déclare, il est impossible que dans cet état de choses, le Comité puisse sauver la chose publique;

et si on me le conteste, je rappellerai combien est perfide, combien est étendu le système de nous avilir et de nous dissoudre; combien les étrangers et les ennemis de l'intérieur ont d'agens payés à cet effet; je rappellerai que la faction n'est point morte; qu'elle conspire du fond de ses cachots; que les serpens du Marais ne sont point encore tous écrasés (C'est vrai, dit-on). (I)

Les hommes qui déclament perpétuellement, soit ici, soit ailleurs, contre les hommes qui sont à la tête du gouvernement, ont eux-mêmes donné des preuves d'incivisme ou de bassesse. Pourquoi donc veut-on nous avilir? Quel est celui de nos actes qui nous a mérité cette ignominie?

Je sais que nous ne pouvons nous flatter d'avoir atteint la perfection; mais lorsqu'il faut soutenir une République environnée d'ennemis, armer la raison en faveur de la liberté, détruire les préjugés, rendre nuls les efforts particuliers contre l'intérêt public; il faut alors des forces morales et phisiques que la nature a peut-être refusées, et à ceux qui nous dénoncent, et à ceux que nous combattons.

Le Comité a des droits à la haine des rois et des fripons : si vous ne croyez pas à son zèle, aux services qu'il a rendus à la chose publique; brisez cet instrument, mais auparavant, examinez dans quelles circonstances vous êtes. Ceux qui nous dénoncent, sont dénoncés eux-mêmes au Comité; d'accusateurs qu'ils sont aujourd'hui, ils vont devenir accusés ( Applaudissemens) . Mais quels sont les hommes qui s'élèvent contre la conduite du Comité, et qui dans cette séance ont aggravé vos revers, pour aggraver leurs dénonciations?

Le premier se déclara le partisan de Custine et de Lamarlière. Il fut le persécuteur des patriotes dans une forteresse importante, et dernièrement encore il a osé ouvrir l'avis d'abandonner un territoire réuni à la République, dont les habitans dénoncés par lui, se défendent aujourd'hui avec énergie contre les fanatiques et les Anglais.

Le second n'a pas encore réparé la honte dont il s'est couvert en revenant d'une place confiée à sa défense, après l'avoir rendue aux Autrichiens. Sans doute, si de tels hommes parviennent à prouver que le Comité n'est pas composé de bons citoyens, la liberté est perdue; car sans doute ce ne sera pas à eux que l'opinion éclairée donnera sa confiance, et remettra les rênes du gouvernement. Qu'on ne pense pas que mon intention est de rendre ici imputation pour imputation. Je prends l'engagement de ne jamais diviser les patriotes; mais je ne comprends pas parmi les patriotes ceux qui n'en ont que le masque, et je dévoilerai la conduite de deux ou trois traîtres qui sont ici les artisans de la discorde et de la discussion (Applaudissemens).

Je pense donc que la patrie est perdue, si le gouvernement est contrarié dans sa marche. Si les membres du Comité sont injustement dénoncés en leur absence; vous devez effacer cette tache par un décret

(1) Texte identique à celui du Mon., à partir d'ici jusqu'à « et de la discussion ».

solemnel, qui approuve toutes les opérations du Comité, qui sur-tout ne lui donne pas pour adjoint son propre dénonciateur, ou bien vous devez renouveler en entier votre Comité de salut public.

Robespierre a souvent été interrompu par les applaudissemens de l'assemblée. »

Courrier universel, 26 septembre, p. 3-4.

« Robespierre, à l'occasion des malheurs de la patrie, dit que la source de nos maux date de plus loin. C'est une suite, dit-il, des trames ourdies par nos ennemis; les serpens du Marais ne sont pas écrasés : dans les prisons, dans les cachots, où sont renfermés ces suppôts du despotisme, on médite les moyens de vous perdre. Que dis-je dans les prisons, au sein même de la Convention, il existe des membres qui se plaisent à enrayer les opérations de notre machine politique. On se plaît à traîner dans la boue les membres du Comité de salut public; on se plaît à les rendre suspects; comment est-il possible, que l'opinion publique étant ainsi prévenue contre le Comité, nous puissions avoir les moindres succès dans nos opérations?

Robespierre reprend la parole, et demande que Briez, le commissaire qui étoit à Valenciennes lorsqu'elle s'est rendue à l'ennemi, ne soit pas membre du Comité de salut public. Je jure, dit-il, que jamais je ne siégerai avec un homme qui auroit dû mourir à Valenciennes. »

Mention ou extraits dans FeailU de Parii, n" 405, p. 4; Joamal de SMier, n° 859, p. 1-2; CcarrieT de VÉg^ité n* 404, p. 702-703; Abréviatettr arùoenel, a° 269, p. 1076; Joamal de Pmri%, n° 269, p. 1060; Aimclu pctHoiiqaes, ■• 279, p. 1230; Joamal de France, a° 368. p. 3 : Joamal da soir, n» 369. p. 4; Joamal mrieersel. n» 1402, p. 57% (1); Gazette de France, n° 270, p. 1 1 73 ; Feuille du salut pablic, n° 88, p. 2 ; Annales de la Répabliqae française, n° 271, Pi, 1302; Bataoe, n° 223. p. 898; Mercure franfais, n° 114, p. 229; Joamal de la Montagne, a° 1 17, p. 826; Coarrier hmçais. n° 269. p. 203: Gazette générale de l'Earope. n" 404. p. 2; Agiches d'Angers, a" 150, p. 618: Noacdka tJitiqaes, n" 269, p. 1076; Joamal de Perlet, n° 369, p. 445.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

42. - SÉANCE DU 25 SEPTEMBRE 1793 Contre l'organisation constitutionnelle du pouvoir exécutif

Parallèlement à Toffensive de certains représentants dans la Convention, se développait, contre le Comité de salut public, une campagne poiu" l'orga-

(1) Ce journal apprécie la discussion en ces termes : t Robespierre, Saint-André, Billaud-Varenne, dans cette séance, ont parlé avec une énergie que Démosthène n'avait pas contre Echine et Cicéron, contre Verres et Catilina. Je reviendrai gur ces belles harangues ex abrupto, qui doivent faire trembler nos ennemis. Non, vous ne réussirez pas, vils scélérats, à détruire notre gouvernement qui vous fiait trembler, et notre montagne qui vous écrasera tous jusqu'au dernier. Des années formidables vont vous être opposées. La Carthage anglaise va être attaquée à Londres par cent mille républicains; et le Comité de salut public, avec les autres agens patriotes, sauvera la République en dépit des fripons et des intrigans et des nouveaux Brissotins que nous anéantirons ».

nisation constitutionnelle du gouvernement. Les Enragés maintenant éliminés, Hébert critiquait les Comités de gouvernement dans son Père Duchesne. Le 18 septembre 1793, ces attaques se concrétisèrent dans une pétition du club des Cordeliers qui fut fort mal accueillie par la Convention (1). Le 25 septembre au soir, aux Jacobins, Raisson rendit compte « des attaques réitérées, quoique vaines, qu'on fait au Comité de salut public »; il fit allusion à la pétition des Cordeliers « qui contient si visiblement des principes qui servent nos ennemis », comme au discours prononcé par Hébert, le 21 août aux Jacobins, et demandant l'organisation constitutionnelle du pouvoir exécutif. Robespierre, une fois encore, démontra « que le système d'organiser en ce moment le ministère constitutionnel n'est autre que celui de chasser la Convention elle-même ».

Journal de la Montagne, t. I, n<» 118, p. 840-841; Journal des Jacobins, n» 508, p. 2 (texte très proche) ; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 278, p. 1 156 (2).

« Robespierre. Ceux qui ont pu de bonne foi avoir quelques scrupules sur la destitution d'Houchard et de quelques autres généraux, peuvent se rassurer, s'ils considèrent que les mêmes moyens employés pour soustraire Custine au supplice qu'il méritoit, se renouvellent en faveur de celui-ci qui n'est pas moins coupable. Le Comité de salut public a jette avant-hier un coup-d'œil sur l'état des armées. Il a frémi de connoître que leurs succès étoient confiés à des mains corrompues, à des traîtres, à des conspirateurs. Un plan dont le succès étoit infaillible avoit été formé et communiqué à Houchard. (Ici Robespierre développe tous les avantages de ce plan dont le but étoit d'anéantir d'un seul coup nos ennemis). Il ne falloit pas, ajoute-t-il, de connoissances militaires pour s'en convaincre. Il étoit impossible pour quiconque connoît les hommes et les localités qu'il échappât un seul Anglais pour porter aux autres la nouvelle de ce désastre. Il n'en a pas tenu compte et le Comité de salut public a vu que Houchard, à qui on a contesté du talent, en a montré beaucoup pour éviter de battre les Anglais. Il y a réussi. Heureusement un général de division, homme de courage et vrai républicain (Et je dois rendre ici justice au ministre de la guerre, il en a placé d'excellens à la tête de chaque division); ce général, dis-je, dont le nom est respecté dans la Révolution, Jourdan, se met à la tête de sa division, lui inspire tout le feu du républicanisme dont son âme est embrasée; il se précipite sur Hondschootcl'emporte et empêche par ce succès les malheurs qui dévoient fondre sur l'armée, malheurs combinés et provoqués par le général.

(Ici l'orateur cite une foule de traits qui prouvent la profonde trahison d'Houchard et sa connivence avec les Anglais, qu'il a fui jusqu'à trois fois, retournant sur ses pas de peur de les atteindre, et d'être obligé de les combattre malgré lui.)

(1) Arch. pari, LXXIV, 288.

(2) Mon., XVII, 771 . Extraits dans Auiaud, V, 421. Mention dans G. Waltbr, 786. Voir E. Hamel, III, 147.

Jourdan a remplacé ce traître, et on peut, on doit compter sur lui, si toutes les probabilités humeiines doivent rjissurer sur le compte d'un homme...

L'orateur passe ensuite à Landremont, dont il détaille la conduite. Landremont, noble et très-noble, comblé des faveurs du tyran, et qui, comme cela étoit tout simple, n'avoit rien fait des excellentes troupes qu'il commandoit, devoit être remplacé. Un jeune homme qui avoit en sa faveur les témoignages flatteurs de toute l'armée, a été nommé général à sa place, parce qu'il n'y avoit pas de vieillard qui eût donné autant de preuves de talent et de patriotisme... (1)

Robespierre détaille les nominations des généraux de brigade, de division, toutes guidées par les témoignages des armées, et par la connoissance qu'avoient d'eux les membres du Comité même et ceux dont ils ont tiré leurs renseignemens ; tout cela fut l'ouvrage d'une soirée. Les généraux perfides ont été destitués et remplacés à-la-fois. Eh bien! C'est cela même qu'on a reproché au Comité de salut public. On lui a fait un crime de toutes ces destitutions : on a soutenu Houchard, Landremont et autres; on a tenu en échec, tous ces changemens; on a exigé que ce secret qu'il falloit garder, fût révélé par le ministre.

Il est vrai que ce n*étoit pas le compte de beaucoup de gens. De nouveaux visages dérangeoient toutes les combinaisons : et les hommes qui avoient voulu perfectionner et finir les opérations projettées par la faction brissotme et le côté droit ont dû se trouver bien déçus! Ils n'ont pas perdu courage : ils ont attaqué le Comité de salut public qui déjouoit leurs projets; ils se sont servis même de la Montagne pour parvenir à leurs fins; mais le peuple ne sera pas dupe de leur artifice; il sentira de quel côté sont ses intérêts. Notre conduite a déplu aux factieux; c'est dommage! Elle plaira au peuple : c'est assez...

Après avoir établi qu'il faut nécessairement qu'un gouvernement quelconque succède à celui que nous avons détruit, il ajoute qu'il faut que la puissance du gouvernement soit entre les mains des patriotes ou des conspirateurs. Il démontre à cet égard, que le système d'organiser en ce moment, le ministère constitutionnel, n'est autre que celui de chasser la Convention elle-même, et que remettre entre ses mains, tout le pouvoir que lui donne la Constitution au milieu des troubles et des orages dont nous sommes environnés, c'est faire triompher les intrigans aux dépens des patriotes, des amis zélés des intérêts du peuple, et aux dépens du peuple lui-même.

Il démontre que Pitt, pour porter des coups plus sûrs à la liberté, a dû emprunter ses couleurs. C'est ainsi qu'il a séduit des patriotes de bonne foi ; c'est ainsi qu'il a mis en activité des hypocrites de patrio-

(1) D s'agit de Dumas, général de division, qui n'avait que 27 ans.

tisme, et le peuple souffrant, toujours enclin à se plaindre du gouvernement qui ne peut remédier à tous ses maux, est l'écho fidèle de leurs calomnies.

Robespierre termine en rappellant aux Jacobins qu'ils ont fait la Révolution pour le seul plaisir de rendre leurs frères libres et d'assurer le bonheur de la France délivrée. Vous soutiendrez, dit-il, la Montagne qu'on attaque. Vous soutiendrez le Comité de salut public qu'on veut calomnier pour vous perdre; et c'est ainsi qu'avec vous, il triomphera de toutes les menées des ennemis du peuple. »

Journal historique et politique, n" 78, p. 1-2.

« Robespierre obtient la parole. Il nous retrace d'abord la conduite du Comité de salut public. Du moment qu'Houchard a été dénoncé, le Comité de salut public a pris cette affaire en grande considération. Il avoit tracé à Houchard un moyen infaillible d'envelopper les Anglais pour qu'il n'en échappât pas un seul. Pour ne pas être forcé de triompher, il a fait retourner les troupes sur leurs pas; et l'ennemi a eu le tems de prendre la fuite. C'est sur de tels faits qu'Houchard et son état-major ont été destitués. Il s'agissoit de venger le Comité de salut public qu'on accusoit de destituer les généraux dans les 24 heures, et de changer ainsi la fortune de la République. Robespierre a donc d'abord donné de grands détails de la trahison du successeur de Custine. Houchard avoit conçu un plan de trahison aussi vaste que celui de Dumouriez. Tandis que son armée se mettoit lentement en marche pour aller au secours de Dunkerque, vendu aux Anglais 60 millions avec le port de Toulon et la ville de Bordeaux, le Prussien dévastoit Le Quesnoy; Dunkerque devoit être livré au moment où nous serions approchés, et notre armée morcelée par la trahison des scélérats, auroit été mise en pièces par les Anglais. Ils auroient doublé les forces de la Vendée; l'armée de Lyon, d'un autre côté, auroit été secourue par les Toulonnais et les Espagnols, et d'un bout de la France à l'autre, l'ennemi avançoit à grands pas, sans que nous eussions peut-être pu le repousser. Nous avons été bien informés de ces faits; jugez maintenant de l'ardeur et de la célérité du Comité de salut public. A sept heures du soir Houchard étoit dénoncé, à huit il étoit destitué et remplacé; nous avions fait nous-mêmes les dépêches; tout devoit être enseveli dans le plus profond mystère. Eh bien! le lendemain, le ministre de la guerre et la Convention en sont instruits, et on nous accuse au tribunal du peuple. C'est à lui de nous juger; c'est à lui à voir s'il veut remettre ses intérêts entre les mains de l'assemblée (ou) du Comité de salut public. On parle sans cesse du peuple; on dit qu'il faut le laisser délibérer lui-même; mais tout le peuple ne peut pas être aux Jacobins; il faut quelqu'un qui agisse pour lui (Les applaudissemens des tribunes ont prouvé à Robespierre que le Comité de salut public n'a pas perdu la confiance des sans-culottes). Cet orateur s'est résumé en prouvant qu'on

aveugloit le peuple en lui demandant la formation du Conseil exécutif conformément à la Constitution. Ce Conseil exécutif ne dépend point du Corps législatif, et dans ce moment terrible où nous sommes en proie aux horreurs de la guerre civile ; dans ce moment où notre ennemi nous assassine par derrière, quand nous croyons le voir en face; Pitt et Cobourg, qui vont toujours au-devant de nos opérations, ne manqueroient pas d'avoir leurs créatures dans ce corps constitué; alors notre perte sera consommée. Robespierre, après avoir démontré ces grandes vérités, dit en finissant : Peuple! nous vous sauverons, si vous voulez. »

Extraits clans Obtervaiem Je VEmofie oa Écho ie la LiberU, n" 281. p. 2; NoaodUs politi^ma, p. 1083; JcamJ antoene/. n° 1406, p. 5832; Coarrier français, n" 272, p. 229-230; Joamal de SaUier, n" 96] , p. 3; Coarrier wtioend, 27 »ept.. p. 4.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 43. - SÉANCE DU 28 SEPTEMBRE 1793

1^ intervention : Contre F ajournement des candidats à Vétat-major de Varmée révolutionnaire

On continue le scrutin épuratotre des candidats présentés par le Conseil exécutif pro\isoire p)Our former l'état-major de l'Armée révolutionnaire (1). La veUle on avait accusé les généraux Ronsin, Parein et Boulanger (2). Le secrétaire donne lectiu^ de la liste des propositions aux grades de chefs de bataillon, adjudants généraux et quartiers-maîtres. Au nom de Houssaye, dit Pas-de-bon-Dieu, ime discussion s'élève, on demande qu'il soit ajourné. Robespierre s'oppwîse à l'ajournement. Divers citoyens ayant apporté des preuves du patriotisme de Houssaye, il est admis par la Société.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, a9 277 (3).

« Robespierre. Je m'y oppose. L'ajournement a toujours perdu la chose publique; ce n'est plus le moment d'en faire; assez de temps on a attendu pour faire justice des brigands qui désolent le territoire français; il faut en finir, et la Société, si elle renvoie, doit prononcer définitivement sur chaque candidat. Il est assez de patriotes pour

(1) Arrêté du Comité de salut public du 9 septembre 1793. La liste, dressée le 17 septembre par le Conseil exécutif devait être approuvée par le Comité de salut public et le Conseil général de la Commune, après avoir subi le scrutin épuratoire des Jacobins. Voir cette liste dans Aulard, Recueil des Actes..., VI, 536.

(2) Voir R.C. Cobb, Les armées révolutionnaires, instrumerU de la Terreur dans les départements (Paris 1961), p. 90-93.

(3) Mon., X\T[II, 26. Reproduit dans Actlard, V, 431 . Mention dans G. Walter. E. Hamel commet une erreur lorsqu'il indique (III, 148) que Robespierre ne ^•int qu'un instant aux Jacobins, le 28; il semble bien qu'il y soit demeuré pendant la plus grande partie de la séance.

occuper tous les emplois, et il faut absolument aller en avant. Je demande en outre que le président (1), interpellé sur le compte de Houssaye, réponde sur cette interpellation. »

Journal de la Montagne, t. I, n° 121, p. 863; Observateur de V Europe, n9 285, p. 8.

« On demande l'ajournement. Robespierre s'y oppose. Les ajournemens, dit-il, ont toujours perdu la République, et ce n'est pas le moment d'en faire; assez et trop longtemps on a attendu à faire justice des brigands qui désolent le territoire français. »

Mention dans Journal des Jacobins (Corre«pon<Unce), 1" oct. 1793, p. 355.

2® intervention : Pour F organisation de la répression

Dans la suite de la séance, la Société continue l'examen de l'état-major de l'Armée révolutionnaire. Brichet propose que cet examen soit ajourné, la Société n'étant pas assez nombreuse. Robespierre s'oppose à tout retard et en vient à se plaindre de « l'inertie » du Tribunal révolutionnaire.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 277, p. 1172; Journal des Jacobins, 1er octobre, p. 3 (2).

« Robespierre. Je déclare que tous les retards, quels qu'ils soient dans cette occasion, ne tendent qu'à perdre la chose publique. L'armée révolutionnaire est le moyen par lequel les lois vont être mises à exécution, et c'est en retarder l'effet salutaire que de s'opposer à son organisation. Qu'on passe par-dessus tous ceux qui paraissent suspects; il en est d'autres, et la Société doit s'empresser de contribuer à mettre cette armée en exercice, ainsi que le tribunal qui doit marcher à sa suite.

On laisse en arrière tous les moyens d'attérer les ennemis du peuple ; de toutes parts on leur voit relever une tête insolente et se promettre des succès. Les patriotes dorment, les sans-culottes sont engourdis; la hache nationale repose, et les traîtres respirent pour le malheur du peuple et la ruine de la Nation. Le tribunal actuellement en exercice semble encourager les coupables par son inertie et son inactivité. Aujourd'hui il n'a pas tenu séance, et les conspirateurs ont dormi tranquilles et ont pu se promettre l'impunité.

Le ministre de la justice s'est permis de ne pas promulguer la loi qui ordonne l'établissement de ces tribunaux, et c'est à cette faute qu'on doit attribuer tous les maux qui en sont la suite.

Voilà comme la négligence d'un seul des agens de la République peut lui faire un tort irréparable. C'est peut-être à ses bureaux qu'on doit attribuer ce retard; mais dans ses bureaux même on a chicané

(1) II s'agit de Coupé (de l'Oise).

(2) Mon., XVIII, 27. Reproduit dans Aulard, V, 432. Mention dans G. Waltkr, p. 736.

des patriotes, parce qu'on a prétendu qu'ils étaient dans la réquisition, et qu'ils ne pouvaient occuper l'emploi de juré; ils ont peur-là retardé, autant qu'il était en eux, l'établissement du tribunal qui devait faire trembler les coupables.

La loi n'exige que 21 ans pour être juré, on a donc pu choisir parmi ceux qui avaient atteint cet âge. C'est la Nation qui a fait la réquisition, et la Nation a le droit de disposer de ceux qui s'y trouvent compris, pour les employer partout où l'on avait besoin de leur patriotisme, de leur courage et de leurs lumières. »

Eitraiu aux» Jcarmml Jt ia Montagne, t. I. n* I2i. p. 863. Mention dans Qaolidiame, 2 oct.. p. 4.

Pour Daubigny, nommé adjoint du ministre de la guerre

Au cours de la séance, il est donné lecture à la Convention des éclaircissements qu'elle avait demandés à Bouchotte, ministre de la guerre, sur Villain-I>aubigny qu'il avait choisi pour son second adjoint (1). Né en 1750, ancien procureur au Parlement de Paris, Daubigny joua im rôle important lors de la joiunée du 10 août 1792 et fut nommé l'vm des juges du tribunal du 17 août. Le 24 septembre 1793, Bouchotte commiuiiquait à la Convention que le Conseil exécutif provisoire venait d'approuver la nomination qu'il avait faite de Daubigny comme second adjoint de la deuxième division du département de la Guerre. Bourdon (de l'Oise) demanda s'il s'agissait du même Daubigny qui avait été accusé de complicité dans l'affaire du vol du Garde meuble de la Couronne. La Convention demanda des précisions au ministre (2), qui les foiunit le 30 septembre. Delbrel, représentant du Lot, ayant demandé l'ordre du jour, Robespierre s'y opposa, exigeant la lecture des pièces transmises (3). D présenta ensuite la défense de Daubigny et fut appuyé par Saint-Just. La Convention confirma le choix de Daubigny conmie second adjoint du ministre de la guerre.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 275, p. 1166 (4); Journal des Débats et Décrets, nP 377, p. 410 (texte très proche).

« Robespierre. Sauver l'honneur d'un innocent, c'est plus que lui sauver la vie. Je vais remplir cette tâche honorable. Si pour perdre un patriote, il suffit qu'il ait été accusé, il n'en est plus un qui soit en sûreté.

(I ) Voir Général Herjlaut, Le colonel Bouchotte, ministre de la guerre en Fan II, t. Il, chap. II, p. 59, et L. Jacob, Bobespierre et ViBain d'Aubigny (A.HJtJ'., 1950, p. 247-259).

(2) Mon., XVII, 743.

(3) Selon. E. Hamf.l (III, 149), il aurait été alerté par une lettre de Daubigny reproduite dans Papiers inédits..., I, 356. Cf. aussi l'art, de L. Jacob, cité note 1

(4) Mon., XVIII, 15; Arch. pari., LXXV, 376. Mention dans G. Waltkr,

Il ne faut pas qu'un homme appelé à une fonction importante, soit chargé d'un soupçon; il doit avoir la confiance des patriotes ou être destitué. D'après ces principes, je vais dire les faits qui sont à ma connaissance.

Daubigny, depuis le commencement de la Révolution, donne des preuves constantes de patriotisme. Dans les momens de crise, il a été la terreur des aristocrates révoltés; dans les momens de calme, il a été victime des aristocrates déguisés. Au 10 août, Daubigny, à la tête d'une patrouille, rencontre une fausse patrouille composée de satellites du tyran; il la reconnait, il avance, il s'élance sur le chef, le terrasse et le fait massacrer par sa troupe.

Voilà l'époque des services rendus par Daubigny à la chose publique; et c'est aussi l'époque des persécutions qu'il a essuyées de la part des ennemis de la liberté; alors il eut à soutenir une lutte contre Brissot et Roland; contre Roland, qui voulait mettre à la tête du gardemeuble le nommé Restoud, homme plus que suspect de la spoliation du garde-meuble. Daubigny s'opposa fortement à ce qu'on mît le garde-meuble au pouvoir de Roland. Il demanda qu'on fît l'inventaire exact de tout ce que renfermait le garde-meuble, avant qu'il fût livré à Restoud. Dès ce moment, les partisans de Roland se coalisèrent contre lui; ils l'accusèrent d'avoir volé des effets provenant des conspirateurs égorgés dans la journée du 10 août. Dire que cet homme fut attaqué, c'est dire qu'il succomba, car la faction était alors toute puissante. Quel est celui d'entre vous, citoyens généreux, qui n'a pas été déshonoré par des milliers de journalistes soldés par la faction contre-révolutionnaire. Réduit à se tenir caché dans l'obscurité, Daubigny a fait un mémoire; et dans ce mémoire il ne se contenta pas de faire éclater son innocence, mais il arracha le masque à Roland dont le projet était de spolier tous les bijoux du garde-meuble. Depuis la dernière Révolution, la Section des Tuileries, comme plusieurs autres, était en proie à l'aristocratie; Daubigny dissipa les aristocrates et triompha de la faction liberticide.

J'ai dit cela, quoique je n'aie aucune relation d'amitié avec Daubigny, pour dissiper les préventions élevées contre un citoyen estimable. Je somme un de mes collègues, dont le témoignage ne doit pas être suspect de déclarer ici ce qu'il sait sur Daubigny ( Applaudi), n

Journal du soir (E. Feuillant), n" 375, p. 1-2.

« Roberspierre. Si pour perdre un patriote dans l'opinion publique il sufîîsoit qu'il eût été accusé, tous les patriotes seroient bientôt proscrits et c'en seroit fait de la République. Daubigny, depuis le commencement de la Révolution, a donné des preuves du patriotisme le plus énergique. Dans tous les momens de crise il a été la terreur de l'aristocratie, et dans les instans de calme, les persécutions ont été son partage. Le 10 août il fut nommé par sa section pour défendre la liberté

contre le tyran; à la tête d'une patrouille patriote, il rencontre dans la nuit du 9 au 10 une fausse patrouille; il reconnoît le commandant, s'élance sur lui, le fait égorger & met le reste en fuite.

S'il a été accusé d'un vol, c'est une machination de la faction Roland & Brissot. Ces messieurs vouloient mettre au garde-meuble un nommé Restoud (1), homme plus que suspect du vol qui a été commis. Daubigny combattit pour empêcher cette nomination. Dès ce moment tous les rolandins se liguèrent contre lui & l'accusèrent de vol. Puisqu'ils l'attaquèrent, c'est assez vous dire qu'il succomba pendant quelque temps, car quel est le patriote pur qui n'ait pas été déhonoré par cette faction toute puissante? Daubigny, obligé de se cacher, fit alors divers mémoires & arracha le masque à Roland.

Avant le 31 mai, la section des Tuileries, était comme plusieurs autres, dominée par l'aristocratie. Daubigny, victorieux de ses ennemis, y fît triompher le patriotisme. Voilà les faits que je rapporte, non que j'aie des relations avec lui, mais parce qu'ils sont connus de tous les patriotes (Applaudi). »

Mention ou extraits <lans Merane anioersel, XXXII, 16; Atmaltt patriotiqaa, n" 274. p. 1249; Gazette de France, n" 275. p. 1 194; Joamal de la Mantagne, n" 121. p. 867; Coarrier franfait. n" 274, p. 243; NoaoeUet politiqaes. p. 1099; Coarrier anioertel, 2 oct., p. 3; Joamal de Perlet, o° 374, p. 485; Aadilem national, p. 374, p. 6.

K® intervention : Sut le mode de vote du décret d'accusation contre les députés girondins

Au nom du Comité de sûreté générale, Amar présente son rapport « sur les délits imputés à plusieurs de ses membres » (2). L'art. II proposait le renvoi de 48 députés de tendance girondine (3) devant le Tribunal révolutionnaire pour « conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du i)euple français ». Selon l'art. IV « ceux des signataires des protestations des 6 et 19 juin derniers, qui ne sont pas renvoyés au Tribunal révolutionnaire, seront mis en état d'arrestation et les scellés apposés sur leurs papiers; il sera fait à leur égard un rapport particulier par le Comité de sûreté générale » (4). Au cours de la discussion, Billaud-Varenne proposa que le décret fût rendu « aussi solennellement que celui qui envoya le tyran à l'échafaud ». Il demande l'appel nominal. Robespierre s'y oppose : le décret fut simplement mis aux voix et adopté.

(1) Et non Rustour.

(2) Le 1*'' octobre, une députation des sociétés populaires parisiennes était venue demander à la Convention le renvoi immédiat de Brissot et de ses complices devant le Tribunal révolutionnaire. Le rapport du Comité de sûreté générale fut fixé à trois jours (E. Hamel, III, 150).

(3) Et non 73 comme le voulait Hébert {Père Duchesne, n» 294).

(4) Mon., XVIII, 32.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 278, p. 1177 (1); Courrier universel, 5 octobre 1798, p. 1 ; Journal des Débats et Décrets, n" 380, p. 29 (2).

« Je ne vois pas la nécessité, répond Robespierre, de supposer que la Convention nationale est divisée en deux partis, dont l'un est composé des amis du peuple, et l'autre des conspirateurs qui l'ont trahi; je ne vois ici de traîtres que ceux qui sont désignés dans le rapport, et que votre justice va frapper à l'instant. Eux seuls exceptés, il n'est pas d'homme assez stupide pour fermer les yeux aux flammes de Lyon et de Marseille que ces conspirateurs ont allumées; pour ne pas entendre les cris de sang qu'ils ont fait couler dans la Belgique, dans la Vendée, à Toulon, et par-tout où cette faction criminelle a exercé son influence. Je demande que le décret d'accusation soit simplement mis aux voix. »

Mention dans Journal du soir, n" 377, p. 4; Journal historique et politique, n" 86, p. 4; Journal de Haate-Garonne, a" 82, p. 330; Mercure fronçait, lept.-déc,, p. 270; Courrier univertel, 4 oct., p. 3.

2® intervention : Contre la mise en accusation des députés protestataires contre le 2 juin

Dans la suite de la discussion, un député s'éleva contre le caractère modéré de la mesure décrétée à l'égard des députés protestataires et demanda contre eux le décret d'accusation. Osselin, représentant de Paris, appuya cette motion. Amar, sans prendre nettement parti, proposa de donner lecture à la Convention de pièces à charge contre les députés protestataires. Robespierre jugea cette lecture superflue et demanda à la Convention de laisser les choses en l'état jusqu'au rapport de son Comité de sûreté générale. Cette proposition fut adoptée. Robespierre voulait-il par là imposer un coup d'arrêt aux exigences terroristes, ou se réserver des otages auprès de la Plaine ? (3)

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 278, p. 1177 (4).

« Robespierre. La lecture proposée par le rapporteur est absolument inutile; en décrétant que le Comité de sûreté générale lui ferait un rapport sur les signataires de la protestation du 1 7 juin, la Convention nationale a satisfait pour le moment à la justice nationale.

Le décret qui vient d'être rendu honore à jamais la Convention, et fera passer le nom de ses membres à la postérité; ce n'est plus un tyran dont elle était l'ennemie naturelle qu'elle a frappé, ce sont plusieurs de ses membres qui, lâchement perfides, ont fait tourner contre le peuple les armes qu'il leur avait confiées pour sa défense. Quel est l'homme maintenant qui, prêt à commettre un crime, ne s'arrêtera pas.

(1) Mon., XVIII, 37; Arch. pari, LXXV, 535. Rien dans G, Walteb.

(2) Reproduit dans Arch. pari, LXXV, 541.

(3) Cf. E. Ham£L, III, 156-159. Il reproduit un certain nombre de lettres où les « protestataires » expriment leur reconnaissance à Robespierre. Mais la situation se modifiera après Thermidor.

(4) Mon., XVIII, 88; Arch. pari, LXXV, 536. Voir E. Hamkl, III. 154. Mention dans G, Walter, p. 787.

effrayé d'un pareil exemple! Quel est l'homme qui doutera que la Convention nationale se soit vouée au salut de la patrie, puisqu'elle n'a pas même épargné ses membres.

La Convention nationale ne doit pas chercher à multiplier les coupables, c'est aux chefs de la faction qu'elle doit s'attacher; la punition des chefs épouvantera les traîtres et sauvera la patrie. La plupart de ces grands criminels sont compromis dans le décret d'accusation, s'il en est d'autres parmi ceux que vous avez mis en état d'arrestation, le Comité de sûreté générale vous en présentera la nomenclature, et vous serez toujours libres de les frapper. Mais, Citoyens, faites attention que parmi les hommes que vous avez vus traîner le char des ambitieux que vous avez démasqués, il en est beaucoup d'égarés, sachez... (Il s'élève quelques murmures) .

Je dis mon opinion en présence du peuple; je la dis franchement, et je le prends pour juge de mes intentions. Sachez, Citoyens, que vous ne serez véritablement défendus que par ceux qui auront le courage de dire la vérité, lors même que les circonstances sembleraient commander leur silence (Vifs applaudissemens) .

Je suis loin de faire l'apologie de la faction exécrable contre laquelle j'ai combattu pendant trois ans, et dont j'ai failli plusieurs fois être la victime; ma haine contre les traîtres égale mon amour p>our la patrie; et qui osera douter de cet amour?

Je reviens à mon raisonnement, et je dis qu'ayant ordonné au Comité de sûreté générale de faire un rapport sur les signataires de la protestation, il est de votre justice d'attendre ce rapport; je dis que la dignité de la Convention lui commande de ne s'occuper que des chefs, et il y en a déjà beaucoup parmi les hommes que vous avez décrétés d'accusation; s'il en existe encore, le peuple est là; il vous en demandera justice; je dis que parmi les hommes mis en état d'arrestation, il s'en trouve beaucoup de bonne foi, mais qui ont été égarés par la faction, la faction la plus hypocrite dont l'histoire ait jamais fourni l'exemple; je dis que parmi les nombreux signataires de la protestation, il s'en trouve plusieurs, et j'en connais, dont les signatures ont été surprises. D'après toutes ces considérations, je demande que la Convention laisse les choses dans l'état où elles sont, jusqu'après le rapport de son Comité; et s'il se trouve encore de nouveaux coupables, on verra alors si je ne serai pas le premier à appeler sur leur tête toute la vengeance des lois (On applaudit) ».

Feuille du salut public, n° 06, p. 2; Journal historique et politique, vfi 86, p. 4.

« Robespierre a dit : La mesure que vous venez de prendre est terrible; elle prouvera à la France, à l'Europe, quelle est votre passion pour la liberté. Non seulement elle vous a porté à fciire tomber la tête du tyran, mais elle vous force encore à fouiller dans votre sein pour en arracher tout ce que vous croyez capable de s'opposer à l'établissement

de la République. Mais je vous le dis, n'outrepassez pas les bornes, ne cherchez pas un trop grand nombre de coupables; la sévérité que vous venez de montrer, suffira pour effrayer tous les ennemis de la liberté.

Parmi les membres qui ont protesté, plusieurs ont été séduits, entraînés, violentés. (De grands murmures partis des tribunes, surtout du balcon à droite, ont couvert la voix de Robespierre. Le calme s'est rétabli). L'orateur a repris avec véhémence : Depuis trois ans je poursuis, au milieu des dangers, sous le couteau des assassins, la faction conspiratrice; et c'est pour fonder la liberté. Peuple qui m'entends, tu as été témoin de mes efforts, et ce sera toi que j'invoquerai toujours pour juge. Je suis l'un de tes plus ardens amis. Je ne crains pas que personne me démente. Ce qui doit te le prouver, c'est le courage de proposer des choses qui te déplaisent, parce que tu les juges mal et que je les crois utiles. (Robespierre est vivement applaudi dans l'enceinte de la salle).

Je reprends, et je demande que votre décret soit maintenu. Il est sage ; il est digne de vous. Si parmi les protestans il se trouve encore des traîtres, nous aurons le courage de les faire punir. »

Mention ou extraits dans Courrier unioersel, 5 cet., p. 2; Mercure universel, XXXII, 64; Journal de la Montagne, a" 124, p. 891 : Courrier de l'Égalité, n" 412, p. 30; Gazette de France, n° 277, p. 1202. Auditeur national, n» 377; p. 6; Journal de France, A ocX., p. 4; Courrier français, n° 211 , p. 265 ; AbrMateur universel, n" 277, p. Il 08; Batave, n» 231, p. 930; Journal du soir, n» 377, p. 4; Journal de Perlet, n" 377, p. 29; Journal des Débats et Décrets, n" 380. p. 31 (i); Journal universel, n° 1411, p. 5867.

3® intervention : Pour Vimpression des pièces à charge contre les députés

girondins

A la fin de la discussion, l'impression du rapport et du décret fut demandée. Amar proposa l'impression de toutes les pièces. Après l'intervention de Robespierre, l'impression fut décrétée.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n<» 278, p. 1177 (2).

« Robespierre. On semble craindre que cette impression ne retarde l'instruction du procès. Citoyens, les preuves écrites sont les plus faibles; c'est l'histoire de la Révolution qui les condamne; c'est l'opinion publique qui a frappé les conspirateurs que nous venons de décréter d'accusation. Je demande qu'on s'en rapporte pour l'impression du procès à l'avis du Comité de sûreté générale. »

(1) Reproduit dans Arch. pari, LXXV, 542. 2) Mon., XVIII, 38; Arch. pari, LXXV, 587. Rien dans G. Walter.

séance du 7 octobre 1793 137

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 46. - SÉANCE DU 7 OCTOBRE 1793 (1)

K® intervention : Contre les sénéraux et pour la politique gouvernementale

Au début de la séance, il est donné lecture d'une lettre du président d'une société de Brabançons qui apporte de mauvaises nouvelles sur la situation dans le secteur de Maubeuge; il prétend que la Convention ne prend pas les mesures nécessaires pour la défense de cette frontière. Robespierre prend la parole immédiatement après (2).

Journal des Jacobin», n9 511, p. 1-2; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 20 (3); Journal de la Montagne, n" 129, p. 929-930 (texte très proche); Mercure universel, XXXII, 166-167 (texte très proche); Courrier français, n» 283, p. 314-316.

M Robespierre demande la parole. Avant, dit-il, de dire mon opinion sur cette lettre, je demande à savoir de qui elle est signée et d*où elle vient; je donnerai ensuite des renseignemens sur ces sortes de lettres. (On nomme le signataire et le nom de la ville).

Peu importe, continue Robespierre, de quel endroit vienne cette lettre et de qui elle soit, mais elle est toujours précieuse, puisqu'elle nous donne l'occasion de développer de grandes vérités, de faire toucher du doigt ces trames ourdies par la scélératesse et la perversité, encouragées en quelque sorte par notre timidité et notre inertie. Ces malheurs ne sont que trop vreiis; avec quelque perfidie qu'on les exagère, ils suffiront à démontrer aux citoyens faibles, insoucians, peu républicains, leurs torts envers la patrie, de ne s'opposer pas avec assez de force et de constance aux efforts des scélérats.

Vous-mêmes vous expierez votre indulgence, votre facilité à laisser entre les mains de ces hommes abominables et féroces vos armées, vos places fortes, vos administrations. Ce sont là les malheurs que vous préparent votre confiance, votre crédulité; c'est à elles que vous devrez l'état déplorable et désastreux dans lequel ils ont plongé la République.

Mais avez-vous remarqué que cette lettre qui ne vous offre aucuns moyens de remède, se plaît à vous jeter dans le découragement. Oui, elle appelle la vengeance légitime du peuple sur les auteurs de nos maux; mais ce n'est pas Houchard qu'ils vous indiquent; ce n est pas cet homme atroce qui a versé avec délice le sang des Français dans le tems qu'il abandonnait avec une perfidie sans exemple, les conquêtes

(1) E. Hamel (III, 164) et G. Waltek datent cette séance du 7 octobre ou 16* jour du 1*' mois d'après le Journal des Jacobins. Par contre le Moniteur la place au 17» jour, soit le 8 octobre. Les autres journaux denxeurent assez imprécis tant l'usage du nouveau calendrier les déroutait. Nous avons retenu la date du 7 octobre.

(2) Mon., XVin, 82.

(3) Mon., XVni, 82; Axilakd, V, 448; Mention dans G. Walteb, p. 737.

qui en étaient le prix. C'est sur la Convention qu'elle appelle votre haine; c'est d'elle dont on vous invite à vous défier; et cependant qu'a-t-elle fait?

Robespierre fait ici le détail du cernement de Dunkerque par les Anglais, dont on n'empêcha la prise, presque sûre, qu'en destituant le commandant de la place, l'état-major et les autorités constituées. Tout changea dès ce moment, les choses reprirent une nouvelle face (1).

Les Anglais, qui ne comptaient que sur le succès des trahisons, ne s'attendaient pas à des attaques franches et loyales, furent complètement défaits, et s'il en échappa un seul, il ne dût son salut qu'à une nouvelle trahison.

Robespierre ensuite démontre que c'est à l'état-major des armées qu'on doit attribuer nos malheurs. L'armée est républicaine, elle aime la liberté et, avec des chefs patriotes, elle demeurera victorieuse encore. (Cet augure heureux est senti et reçu avec des applaudissemens unanimes).

Reportant ensuite ses regards sur les accidens développés avec tant d'aflfectation par les ennemis du peuple et tous ceux qui ont intérêt d'en doubler la crainte, il dit : Le prétendu républicain, auteur de la lettre, vous annonce des malheurs; et bien! je vais vous en annoncer aussi, mais je vous montrerai le remède et si vous vous sentez encore, vous verrez que vous êtes beaucoup moins malades que vos ennemis. Les efforts de vos ennemis contre vous, leurs cris, leur rage impuissante et leurs petits succès ne doivent pas vous effrayer, ce ne sont que des égratignures sur les épaules d'Hercule (Applaudi); le peuple français s'en est à peine aperçu. Les frontières de la Moselle et du Rhin sont en plus mauvais état encore que celles du Nord qui, il y a quinze jours, étaient inexpugnables; on les a rendues aussi faibles, aussi défectueuses qu'on a pu, et si elles ne sont pas aujourd'hui d'aucune ressource, ce n'est pas la faute de vos généraux. Il a fallu pour celles-ci un concours de scélératesse et de perfidie bien inouï pour les mettre dans l'état où elles sont. Qui l'a fait? Quels sont ces hommes qui de sang-froid sacrifient leur patrie? Des hommes dont je rougis de prononcer le nom, des hommes connus seulement dans le faste de la trahison. Des Schauenbourg (2), des Landremont, ont livré à Kalkreuth (3), ce lâche et plat valet du roi de Prusse et qui passe pour son plus grand général, quoiqu'il n'ait pas osé tenter durant toute la campagne aucune tentative contre nous, et qu'il ait commencé d'agir quand il s'est à-peu-près cru sûr du succès de ses perfidies. Ils ont livré et les villes et les deux camps

(1) D'après E. Hamel (III, 164) il tenait ces renseignements de Lazare Hoche.

(2) Alexis de Schauenburg avait été nommé le 3 août 1793, commandant en chef de l'armée de la Moselle. Il fut suspendu le 24 septembre et arrêté le 4 octobre.

(3) Kalkreuth (Ant, Frédéric, comte de), feld maréchal prussien, gouverneur de Berlin puis commandant en chef de l'armée de Pologne en 1789. Fut opposé à l'entrée en guerre contre la France, mais dut prendre part aux campagnes de 1792-1794 et s'empara de Trêves.

reconnus inexpugnables, qu'il était à peine besoin de défendre et qu'un général eût livré un combat pour les occuper.

Si avec de tels chefs vous n'avez pas éprouvé les derniers malheurs, c'est peut-être à votre gouvernement que vous le devez, c'est à son énergie, à son dévouement éternel, à son travail opiniâtre et forcé que vous êtes redevables de tout le mal qu'ils n'ont pas fait encore. Ainsi donc, ceux qui, se faisant forts de nos malheurs qu'ils ont eux-mêmes causés, en prennent l'occasion de faire de lui le but de leur calomnie, connaissez-les, ce ne peuvent être que vos ennemis les plus perfides. Sachez repousser leurs insinuations mortelles, et si vous vous sentez le courage de mépriser leur astuce et leur perfidie, de déjouer leurs trames et leurs projets, en continuant à vos législateurs votre confiance, en concourant avec eux au maintien de l'état. Rassurez-vous, je vous promets des victoires, et vos espérances ne seront pas déjouées, et mes promesses ne seront pas démenties (Applaudi). »

Journal univerid, dP 1416, p. 5907-5910.

« On remarque, dans cette lettre, a dit Robespierre, un esprit d'intrigue et un dessein de jetter l'alarme mal à propos. Vous y voyez des tableaux affligeans et exagérés; mais y voyez-vous des moyens proposés? y voyez-vous qu'on y parle des véritables causes du mal? y parle-t-on des traîtres et des perfides auxquels nous avons été en butte jusqu'ici? Le système actuel de nos ennemis est de nous alarmer par de fausses nouvelles, de jetter le découragement, et à la faveur de ces tableaux tristes et confus, de dérober à la vigilance leurs projets liberticides et leurs coupables auteurs. Sans doute que nous avons encore des dangers à courir, et peut-être des revers à essuyer, car il y a encore des traîtres, et il nous reste à expier la patience et la faiblesse dont nous avons usé à leur égard. Mais quels que soient ces dangers, quelle que soit la perfidie qui les exagère, nous les vaincrons tous, et tous les tyrans avec tous leurs suppôts.

Eh! qu'ont-ils pu contre nous jusqu'ici? Ils sont entrés dans trois places frontières qu'une lâche trahison leur a livrées. Mais où en seraient-ils si le commandement de nos armées eût été confié à des généraux fidèles? Si le perfide Houchard n'eût pas été lui-même un traître, les Anglais et les Hollandais seraient exterminés, la frontière du Nord évacuée. Ces victoires ne sont que différées; tous les efforts combinés de nos ennemis intérieurs et extérieurs seront nuls; leurs derniers coups ne seront que des égratignures sur les épaules d'Hercule, qui les écrasera de sa massue.

La lettre qu'on vient de vous lire est un trait de lumière qui vous servira à connaître les traîtres : qu'ils sont dans l'erreur, les hommes qui s'imaginent toucher au terme de la Révolution! Non, citoyens, elle n'est pas finie; il nous reste à expier la patience avec laquelle nous avons supporté les perfidies. Je vais vous présenter des réflexions qui

peuvent être utiles au salut de la patrie. Jeter un voile perfide sur les échecs que nous avons éprouvés; et quand une fois ils étaient connus, nous en laisser ignorer les auteurs, en calomniant les bons citoyens, telle est la marche des ennemis de la patrie. En effet, nous avons éprouvé des revers ; mais à qui les attribue cette infâme lettre ? Est-ce à Houchard, est-ce à son maître Custine? Non, c'est la Convention qu'ils osent rendre responsable, elle qui a fait ses efforts pour les empêcher, elle qui s'est empressée d'y porter des remèdes aussi actifs que bienfaisans.

Moi, je vais vous dévoiler avec vérité les causes de nos malheurs, et vous indiquer les moyens qui doivent les faire cesser. Le successeur de Dumouriez, de Custine, commandait nos armées; il était environné de la confiance nationale; son état-major était plein de complices de ses prédécesseurs : et l'on demande la cause de nos revers? Et l'on s'étonne que Maubeuge soit cerné ; étonnez vous plutôt de voir qu'après cinq ans de trahisons sans cesse renaissantes, qu'après six mois d'une guerre cruelle, trois de vos places seulement soient au pouvoir de l'ennemi, étonnez-vous de voir que Dunkerque ne soit pas pris. Une garnison gangrenée, un commandant vendu à Pitt, étaient à Dunkerque. Qu'avons-nous fait? Nous avons jeté dans la place une nouvelle garnison, un autre commandant et Houchard a été destitué. Que de succès ce traître a enlevés à ma patrie ! Un plan dont le résultat était infaillible ; un plan, dont l'exécution devait être l'anéantissement de nos ennemis, est présenté par nous à cet homme : il refuse d'en suivre les dispositions; et Cobourg, les Anglais et les Hollandais respirent encore! La perfidie de Houchard a fait échouer des projets si bien concertés; mais les siens n'ont pas eu le succès qu'il en attendait; il voulait corrompre les soldats, et ils sont restés fidèles à la patrie. Il voulait livrer Dunkerque, et la victoire aux Anglais; et ils ont pris honteusement la fuite, en nous laissant leur bagage et leur artillerie. Le perfide Houchard, et son aide de camp Barthélémy, conduits à Paris, ont été remplacés par des généraux sans-culottes, et l'on nous accuse! L'on a raison, nous nous sommes occupés du salut du peuple.

Dépendait-il de nous de reprendre Valenciennes, d'empêcher la prise du Quesnoy? Pouvions-nous donner de la loyauté à des scélérats, de la bonne foi à des traîtres, du patriotisme à des aristocrates? Si nous n'avons pas toujours remporté des avantages, nous avons indiqué les moyens qui doivent les préparer; ils sont prêts, et si Maubeuge est cernée, n'avons-nous pas une excellente armée prête à la délivrer? A qui doit-on ces avantages? est-ce à Custine, à Houchard, ou à la Convention? Oui, c'est la Convention d'aujourd'hui, et non à cette Convention souillée de crimes qui a excité la guerre civile, placé et protégé les généraux qui nous ont trahis.

On voudrait aujourd'hui nous décourager. Ah! ne nous livrons pas à ce sentiment digne des esclaves, punissons, punissons les traîtres; volons à la victoire, et prouvons à l'univers que les échecs essuyés

par le peuple français sont des égratignures faites au corps d'Hercule. Oui, ne nous livrons pas au découragement, mms rappelons-nous des complots des traitres pour nous animer à une surveillance active et nécessaire.

Ah! qu'il était florissant naguère l'état de nos armées! l'esprit des troupes était excellent; elles occupeuent deux camps que l'ennemi n'avait jamais osé attaquer; eh bien! Landremont les lève sans être même assiégé. Au Nord, nos camps de Famars, de César, etc., sont lâchement abandonnés, et c'est ainsi que l'on a découvert à l'ennemi toutes les frontières de la République. Vils despotes, qui ne nous combattez qu'avec l'arme des lâches, la trahison, n'allez pas vous flatter d'apporter l'alarme dans les cœurs des Français libres; ils sont indignés de vos crimes, ils en tireront une vengeance éclatante. Voilà vos forfaits, voici les nôtres.

Nous avons empêché le succès de vos complots, nous avons arrêté les chefs, nous avons terrassé les traîtres et vengé la République. Nous connaissons les projets des malveillans; ils soufflent partout le feu de la guerre civile, pour engager le ï)euple indigné et cherchant partout des conspirateurs, à le précipiter sur ses vrais amis. Tel est le but de la lettre que l'on vous a lue, et tant d'autres machinations perfides. Soyons fermes, soyons vigilans, suivons les principes que je vous ai développés, et je réponds de la victoire. »

Extraits dans Joamal de SMier, n" 885, p. 2; Coarrier anioenel, 9 oct.. p. 2; Joanui lûstoriqat et politimie, a' 90,

p. 2 (I): Joamal de Perlel. n' 385. p. 92-94.

2® intervention : Sur la générosité des aristocrates

Vers la fin de la séance, un trait de générosité est signalé à la Société : celui d'un homme riche de Châlons, qui a adopté les trois enfants d'un citoyen mort pour la patrie. Royer précise que cet homme n'est pas pour cela un patriote : « il n'a jamais aimé l'égalité, il en a souvent donné des preuves ». Les faits avancés par Royer, à l'appui de ses dires, sont confirmés par un autre citoyen. Brichet ayant demandé une commission pour examiner l'ensemble de ces faits, Robespierre s'y oppose. Sa proposition d'insertion de cette discussion au procès-verbal fut adoptée.

Journal de la Montagne, t. I, n" 130, p. 937; Journal des Jacobins, n° 512, p. 1 (2); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 20, p. 80 (texte très proche) (3).

« Robespierre s'y oppose et déclare que c'est en vain que de riches aristocrates se parent aux yeux du peuple qu'ils abusent, d'actions

vertueuses qui ne leur coûtent rien, et usurpent ainsi la confiance pour nous trahir ensuite. Il faut que la Société en fasse justice, et que le tout

(1) Il s'agit, p>our le rédacteur, « d'un discours sublime ».

(2) AtOARD, V, 450; rien dans G. Waltejb.

(3) Mon., XVin, 83.

soit inséré au procès-verbal pour effacer l'impression de l'annonce favorable qui avoit été faite. »

1 ^^ intervention : Sur les modalités de liquidation de la Compagnie des Indes

Delaunay (d'Angers), au nom du Comité des finances, présente son rapport sur les compagnies financières et particulièrement la Compagnie des Indes. Il propose la liquidation de toutes les compagnies, sous quelque dénomination que ce soit, et un certain nombre de mesures relatives à la liquidation des créances de la Compagnie des Indes. Fabre d'Églantine demande que les scellés soient apposés sur les papiers de tous les administrateurs, « afin de trouver des nouvelles preuves de leurs friponneries ». Cambon s'oppose aux mesures proposées : « Que la Compagnie des Indes vende elle-même ses marchandises; bornons-nous à surveiller sa liquidation, faisons-lui rendre des comptes rigoureux, mais ne nous ingérons pas dans ses affaires. » Fabre reprend la parole : on ne peut confier aux administrateurs le soin de la liquidation. « Vous voulez donc leur fournir de nouveaux moyens de voler la nation? » Robespierre appuya la proposition de Fabre d'Églantine. Le projet présenté par Delaunay fut adopté avec l'amendement de Fabre : « que la liquidation de la Compagnie des Indes ne pourra être faite que par le gouvernement, que les scellés, déjà apposés sur les magasins de la Compagnie des Indes, ne seront levés que lorsque le mode de liquidation sera organisé » (1).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 19, p. 78 (2).

« Robespierre. La Convention ne doit pas balancer à adopter la proposition de Fabre-Eglantine ; car il répugne qu'un gouvernement sage laisse aux brigands la gestion des deniers dont ils doivent rendre compte. Nous trouverons dans la République des hommes de probité qui administreront, au nom du gouvernement, les fonds de la compagnie des Indes. Je demande donc que la proposition de Fabre soit adoptée. »

Batave, n» 236, p. 950.

« J'appuye la motion de Fabre, dit Robespierre, je ne crois pas qu'un gouvernement quelconque doive remettre aux brigands qu'il veut réprimer le soin d'une liquidation à l'aide de laquelle ils pourront commettre de nouveaux brigandages. Il est possible, sans doute, de trouver des Français honnêtes qui administreront loyalement au nom

(1) Voir A, Mathiez, Un procès de corruption sous la Terreur. L'affaire de la Compagnie des Indes (Paris, 1920); chap. IV, p. 68.

(2) Mon., XVIII, 80; Arch. pari., LXXVI, 246. Mention dans G. Walter.

de la République, tandis que vous êtes moralement sûrs d'être fripponnés par les administrateurs de la compagnie. »

Mention <Un* Journal des Débats tt Déereh, n" 385, p. 102.

2® intervention : Contre V application, même partielle, de la Constitution

Barère, au nom du Comité de salut public, fait adopter diverses mesures de réorganisation administrative concernant le bureau de la correspondance des consulats et la régie des douanes. Cambon s'élève contre ces « organisations partielles » : « On nous fera tomber dans un dédale d'où nous ne pourrons plus nous tirer. C'est avec peine que je vois qu'aucune administration n'est organisée selon la Constitution. Je demande que vous chargiez spécialement im comité de vous présenter les bases de ces organisations, conformément aux principes consacrés dans la Constitution (1) ». Robespierre prend alors la parole. Ce coiurt débat ne fut sanctionné par aucun vote.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 20, p. 81 (2); Journal des Débats et Décrets, n° 385, p. 105-106.

« Robespierre. Cette exécution partielle de la Constitution paralyserait les mesures révolutionnaires, et livrerait la France à nos ennemis, en comblant leurs vœux. Entendez leurs cris : Divisons les patriotes, provoquons la dissolution de la Convention. Citoyens, attendons le calme pour exécuter dans son ensemble une Constitution qui fera l'admiration de la postérité. »

Mercure universel, XXXII, 137.

« Robespierre. Il semblerait que Cambon entendrait que, par la non-exécution de quelques parties de la Constitution, nous renverserions les bases de la liberté. Il faut que les mesures révolutionnaires qui déplaisent tant aux ennemis de la liberté, s'effectuent pour affermir cette même liberté. »

Pour l'arrestation des Anglais et la saisie de leurs biens

Barère fait adopter un décret proscrivant du territoire de la République toutes les marchandises fabriquées en Angleterre et dans les pays soumis au gouvernement britannique. Fabre d'Églantine souligne que le décret manquera son but s'il n'est pas accompagné de l'arrestation de tous les

(1) Mon., XVIII, 85.

(2) Mon., XVIII, 85; Arch. pari., LXXVI, 248. Mention dans G. Walter.

Anglais et de la saisie de leurs propriétés. Il rappelle le décret adopté en principe le 7 septembre précédent sur sa proposition, ordonnant la confiscation des biens de tous les étrangers (1). Ramel, au nom des Comités réunis des finances et de commerce, demande le rapport de ce décret « conune contraire aux intérêts de la République ». Si la Convention renvoie la discussion de son rapport au lendemain, Ramel propose l'ajournement à ce jour de la proposition de Fabre. Ce dernier s'oppose à l'ajournement. Robespierre prend la parole et fait décréter l'arrestation de tous les Anglais et la saisie provisoire de leurs propriétés.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, u° 20, p. 82 (2).

« Robespierre. Si vous portez vos regards sur le passé, vous verrez que ce sont toujours les retards que l'on a apportés à l'exécution des mesures les plus salutaires qui ont mis la patrie en danger. Lorsqu'il ne sera plus tems d'adopter la proposition de Fabre, c'est alors qu'on la réclamera avec force. J'applique ceci à la demande de Ramel. Il n'est pas besoin d'être financier pour sentir l'utilité de la mesure proposée; elle déjoue évidemment l'agiotage, elle anéantit une des branches principales du commerce anglais.

Citoyens, lorsque cette mesure vous a été proposée, il y a six semaines, on vous a dit : mais nous ne sommes pas en guerre avec le peuple Anglais, mais bien avec son gouvernement. Ce discours m'a fait frémir, car on eût dit qu'on voulait favoriser les marchands anglais au moment où il faut asseoir sur leur ruine la prospérité de la République française.

C'est au moment où vous apprenez qu'un fondateur de la République a été assassiné par les barbares qui vous font la guerre (3), que vous devez écarter toutes ces misérables chicanes, et adopter la proposition de Fabre; je demande que vous ordonniez l'arrestation de tous les Anglais, et la saisie provisoire de leurs propriétés. (Oui, oui, sécrie-t-on dans toutes les parties de la salle. On demande à aller sur le champ aux voix).

La proposition de Robespierre est adoptée au milieu des applaudissemens. »

Nouvelles politiques, 10 octobre, p. 1132.

« Robespierre s'étonne aussi de l'opposition de Ramel : « Quoi, s'écrie-t-il, c'est au moment où un attentat inoui dans l'histoire des peuples, vient d'être commis par de misérables ennemis qui n'ont jamais su vaincre par la force; c'est au moment où vous apprenez que l'un de ces représentans qui soutiennent la guerre contre tous les

(1) Mon., XVII, 599.

(2) Mon., XVIII, 88; Arch. pari., LXXVI, 288. Voir E. Hamel, 111,187. Mention dans G. Walter, p. 787.

(3) Il s'agit de Ch. Nicolas Beauvais, député de Paris. Voir rapport sur sa mort, séance du 5 frimaire {P.V. Convention, XXVI, 150).

tyrans coalisés, a été traité comme un esclave, comme un scélérat : au moment où les lâches satellites de Georges osent insulter à la raison, à la justice étemelle, à l'humanité entière; c'est dans une telle circonstance que l'on veut retarder la vengeance légitime que la nation françoise va tirer de cet attentat! Je frémis d'indignation, quand j'entends dire que nous ne sommes pas en guerre avec les Anglois, mais avec Georges. »

Mention àua Meram taàcenel, XXXII. !54; Journal ia toir. n» 384. p. 3; Jimmal dt Pont, n» 283. p. ! 137; AaditeaT nmtional, n" 383, p. 5; Amdtt pcMotiçatt. a' 282, p. 1285; Coarrier de rÉgalité, n" 418, p. 78; Jcanud de France, S oct., p. 3; Coarrier hittoriçae et politigaedeiSô déparlemens, n^XIII, p. 49; Gazeile de France, n° 2B3, p. 1228; Journal de Perlet, n" 383. p. 77; Joumd de la Montagne, n« 130. p. 940; Journal det Débats et Décrets, ■• 386. p. 113.

49. - SÉANCE DU 10 OCTOBRE 1793 Sur une tentative de corruption d'un représentant

Un membre du Comité de sûreté générale rend compte d'une tentative de corruption du ci-devant comte de Béthune-Charost, par l'intermédiaire de la fenune de son chinu^en, Marquet, à rencontre de Voulland, membre du Comité. Cette dernière avait suscité une « jeune personne », la citoyenne Millet, afin d'obtenir de Voulland, moyennant 2 000 écus, un passeport en faveur de Béthune-Charost, pour lors détenu à son domicile sous la garde de deux gendarmes. Si le Comité de sûreté générale se contenta d'admonester la jeune Aîillet pour son imprudence, U fit décréter par la Convention la traduction de Béthune-Charost et de la femme Marquet devant le Tribunal révolutionnaire, pour crimes de subornation et de lèsenation (1).

Feuille du salut public, n9 104, p. 2.

« Robespierre. De quelque manière que vous l'envisagiez, ce crime est de lèze-nation. Sur qui le peuple laissera-t-il reposer sa confiance, si l'on peut impunément tenter de corrompre ses représentans. Je demande que cette infâme Marquet soit envoyée au Tribunal révolutionnaire. »

Auditeur national, n° 384, p. 5 (2); Journal du soir, n» 384, p. 4.

« Roberspierre pense que le délit exposé par le Comité est un véritable crime de contre-révolution. Il demande que ceux qui s'en sont rendus coupables, soient traduits au Tribuned révolutionnaire. Sa proposition est décrétée. »

Mentioa cUns Batave, n" 239. p. 961 ; Annales patriMiqmes. n* 284. p. 1290; Jamtnal Je Framee, 9 ocU p. 4.

(1) Béthune-Charost fut condamné à mort et exécuté le 9 flor. Il (H.Waixon, Histoire du Tribunal réoolutioTmaire, Ul, 350). Voir aussi P. V. Convention, XXIII,

(2) Areh. pari., LXXVI, 320. Mention dans G. Waltkk.

146 les discours de robespierre

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

50. - SÉANCE DU 11 OCTOBRE 1793 Appel au combat et a la victoire

Vers la fin de la séance, Robespierre prend la parole pour exalter le dévouement civique des patriotes. Il fait allusion aux opérations de l'armée du Nord : elle allait en effet commencer le mouvement qui devait aboutir à la victoire de Wattignies, le 16 octobre 1793.

Journal des JacoMns, n» 514, p. 4 (1); Journal de la Montagne, n» 134, p. 968 (texte très proche); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 24, p. 96 (2).

« Robespierre. Demain sera un jour fameux dans les fastes de la République; demain toutes les forces de la tyrannie se mesurent contre celles de la République. Demain est un jour qui aura une grande influence sur le sort des despotes coalisés, il se livre un grand combat sur nos frontières.

Si la fortune favorise la cause de la vertu, du courage et de la liberté, la victoire est à nous. Si cela n'arrivait pas, qu'on se rappelle que la République et la liberté sont impérissables et que nous ne serons pas [tous] terrassés. Voici l'alternative dans laquelle nous sommes.

Si les tyrans sont vaincus, les tyrans sont perdus. Si les tyrans sont vainqueurs et que la victoire soit infidèle à des drapeaux républicains, ils n'en seront que plus terribles; ils apprendront à se défier de leurs propres frères; devenus moins confians, leurs coups n'en seront que plus assurés, et tous les calculs de la prudence humaine accompagneront leurs futures opérations.

Cette fois les tyrans n'ont pas choisi nos généraux. S'il arrive un échec sans doute il faut l'attribuer à la perfidie non pas des généraux, je crois que nous pouvons répondre d'eux, mais à quelques agens secrets qui peut-être se sont cachés parmi nos troupes et y fomentent des troubles de toute espèce, y causent des accidens. Si un échec arrive donc, si l'armée recule, tout le peuple français doit se lever et lui servir d'arrière garde. (Extrêmement applaudi. L'enthousiasme s'empare de tous les esprits; tous les chapeaux sont balancés en Vair et les cris de : Vive la République prouvent que ce mouvement entre dans les calculs des assistans).

« Robespierre continue : Si au contraire, et je n'en doute pas, nous remportons sur eux une victoire, nous la poursuivrons avec acharnement et la mort du dernier des despotes en sera le fruit et l'objet. Quel que soit donc l'événement qui nous soit annoncé, il nous trouvera toujours fermes, inébranlables, préparés au malheur, comme sachant user de la

(1) AuLARD, V, 455; mention dans G. Walter, p. 737. E. Hamel (III, 165) reproduit des extraits de ce discours.

(2) Mon., XVIII, 116.

prospérité. Quant à vos représentans, ils rallieront la France entière sous les drapeaux de la victoire et de la liberté. Ils vous montreront l'exemple du courage et du dévouement. Résolus de mourir pour la patrie, ils traceront de leur sang le signal de la vengeance, et vous leur devez encore une leçon. »

Journal de Stiblier, n" 895, p. 3.

« Robespierre. Enfin nous sommes arrivés au moment qui doit décider des destinées de l'Europe. Demain sera un jour terrible pour nos ennemis; une grande bataille sera livrée; et d'après toutes les mesures qui ont été prises, elle doit avoir une influence considérable sur le sort des tyrans. Si la fortune se range sous les drapeaux de la justice, du courage et de l'humanité, il n'est pas permis de douter de la victoire. Les succès équivoques de nos lâches ennemis ont été achetés au poids des trahisons, il n'en sera pas de même désormais : les chefs à qui le commandement des armées est confié sont dignes de la liberté; jamais ils ne balanceront entre le devoir et l'intérêt. Quelle que soit l'issue d'une entreprise aussi hardie, les chances de la fortune sont à notre avantage; si les tyrans sont vaincus, ils sont perdus à jamais; si les soldats de la liberté sont arrêtés par des revers, la République n'est pas perdue, j'ose même dire qu'elle n'en sera que plus formidable; le peuple se détachera de ces idées pusillanimes que lui ont imprimées les despotes, pour adopter les maximes énergiques qui lui conviennent. C'est alors que, déployant son véritable caractère, il saura fmre trembler ses ennemis jusques sous leurs lauriers. Il enchaînera les mauvais citoyens et tous les ennemis de sa liberté; il fera éclater sa colère sur les tyrans de toute espèce, et leur ôtera leur dernier espoir. Alors ce sera le moment de venger les républicains de Lyon, de Toulon, de Marseille, du Champ de Mars; ce sera le moment que le souverain soit lui-même son vengeur.

C'est ainsi que les Français libres sont, dans l'une et l'autre fortune, supérieurs aux esclaves; s'ils triomphent, ils poursuivront avec acharnement leur victoire, et dans peu de tems, ils auront scellé du sang de leurs perfides ennemis, une paix solide et bienfaisante; s'ils sont battus, la paix n'en sera que mieux affermie, car il ne restera pas un seul traître parmi eux.

Telle est l'alternative que je vous présente; c'est à vos ennemis à trembler, qu'ils suivent leur exécrable système de répandre l'alarme et le découragement, nous ne redoutons plus les foibles coups qu'ils veulent encore nous porter, ils vont désormais lire dans nos yeux et dans nos mains l'arrêt irrévocable de leur mort.

Citoyens, attendez-vous à trouver dans vos représentans un entier dévouement au bien de leur patrie, ce sont eux qui rallieront les français pour la liberté. Ils sont décidés, comme Caton, à se déchirer les entrailles plutôt que de se rendre; tant qu'il leur restera un souffle de vie.

ce sera pour eux un devoir sacré de tracer de leur sang le chemin de la victoire. (Ce discours est entendu avec des applaudissemens) . »

Courrier universel, 18 octobre, p. 2.

« Robespierre monte à la tribune. Le feu de l'éloquence étinceloit dans ses yeux, la pureté de ses sentimens étoit empreinte sur sa figure, il annonçoit qu'il avoit de grandes vérités à publier; il se fait un religieux silence, et chacun prête une oreille attentive.

« Le jour de demain, dit l'orateur, sera un jour mémorable dans les fastes de l'histoire; le jour de demain éclairera une action générale entre les esclaves des rois et les soldats de la liberté; le jour de demain, la plus juste des causes triomphera de la plus mauvaise. Oui, mes chers concitoyens, je me crois inspiré, et si je puis écouter la voix de mes secrets pressentimens, l'Etre suprême, le maître du monde, le plus libre des êtres, qui nous a fait secouer le joug des tyrans, favorisera les armes qu'il a mises dans nos mains; mais, juste ciel! si nous éprouvions un revers, il ne sera que passager, et ce sera un avis de la providence pour enchaîner nos ennemis intérieurs; délivrés alors de toute espèce de crainte, nous convoquerons l'arrière-ban de la nation, et nous marcherons tous contre les monstres altérés de notre sang; nous élèverons, avant le combat, des bûchers sur lesquels nous nous précipiterons, si nous avons le malheur de ne pas purger le territoire français des hordes qui le souillent.

Républicains ! Quelle que soit au surplus la fortune qui nous attend demain, soyez toujours fermes à votre poste, comptez sur le courage de vos représentans, ils ne désespéreront jamais de la liberté; et si elle pouvoit chancelier un instant, comme Caton, ils se déchireront plutôt les entrailles que de lui survivre. »

Nouvelles extraordinaires de Leyde, n° 88 (suppl.), P- 2 (1).

« Dans une des dernières séances des Jacobins, Robespierre, qui s y montre pour le moins aussi assidu qu'à celles de la Convention, avoit annoncé qu'incessamment il y auroit un combat entre les « soldats de la Liberté », & ceux qu'il ne manque jamais d'appeler les « satellites du despotisme ». En promettant la victoire pour les armes de la République, il avoit eu la prudence de prévoir la possibilité absolue d'un revers, & d'y préparer les sans-culottes. »

Mention ou extraits dans Ahriviattur universel, n" 287, p. 1 147; Journal hittotiqœ et poiitique, n" 95, p. 3; Courrier franiois, n" 286, p. 339; Quotidienne, 13 oct., p. 4.

(1) Extrait d'une lettre de Paris, du 21 octobre.

séance du 14 octobre 1793 149

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Contre le rapport de Julien (de Toulouse) SUR les administrations rebelles

Un citoyen se plaint, au cours de la séance, des inexactitudes qui se sont glissées dans le rapport de Julien (de Toulouse) au nom du Comité de sûreté générale, sur les administrations rebelles, entendons les départements fédéralistes (1). Il demande que la Société lui adjoigne quatre de ses membres p)our demander à la Convention la révision de ce rapport. Un autre citoyen propose qu'une commission de douze membres, pris dans la Société, fasse eUe-même cette révision. Robespierre s'y oppose. Interrompu par Boulanger qui parla de guillotine, puis par Brichet qui demanda l'arrestation de Julien, Robespierre propose que la Société refuse l'hommage du rapport et engage la municipalité de Paris à en faire autant. Après que Julien eût tenté de se justifier, Robespierre reprend la parole. Ses deux motions furent adoptées à l'unanimité (2).

Journal des Jacobins, n» 515, p. 2 à 4 (3); Journal de la Montagne, n» 136, p. 984- 986 (texte très proche); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n*» 26, p. 104- 105 (4).

« Robespierre dans un discours brûlant d'énergie et de patriotisme, démontre que cette mesure est incompatible avec les principes. Il termine par ce dilemne :

« Ou ce rapport est bon, ou il est mauvais; dans le premier cas, on le doit approuver sans rien y changer; dans le second, il est inutile d'y toucher; on ne rétablit pas ce qui est aristocrate, ce qui est feuillantin.»

Il prononce que ce rapport est contre-révolutionnaire; les malheurs de Lyon, la mort de l'infortuné Chalier, que Robespierre peint avec des couleurs si touchantes qu'il fait soupirer tous les cœurs.

« Ce rapport, ajoute-t-il, peint les magistrats du peuple qui se sont immolés à la République et ont été massacrés par ses ennemis, comme des anarchistes, comme des hommes qui avaient provoqué les malheurs qui ont fondu sur leur tête. Du sein de la Montagne, s'écrie Robespierre, je vois des hommes qui assassinent la mémoire des héros de la liberté. Quoi! d'une part je vois des rebelles fuyant, échappant par une trouée

(1) B. \., 8" Le'* 505, 240 pages. La Convention rapporta, le 21 octobre, le décret par lequel elle ordonnait l'impression de ce rapport. Voir aussi Axtlaxd, V, 455, séance du 11 octobre.

(2) Une députation des Jacobins, conduite par CoUot d'Herbois, transmit le lendemain 15 octobre, la motion à la Commune. Le Conseil général arrêta que la mention civique du rapport de Julien serait biffée de ses registres, et le rapport brûlé {Mon., XVIII, 130). Quant à Julien, il rétracta son rapport et approuva le décret qui le désavouait (Mon., XVIII, 137 et 174).

(3) Mon., XVIII, 132. Voir E. Hamel, III, 190-191.

(4) Reproduit dans Aiilakd, V, 458. Mention dans G. Walter, p. 737.

à une armée considérable, par la faute de leurs chefs; je vois la prise de Lyon ne remplir qu'à demi les espérances des patriotes; tant de scélérats impunis, tant de traîtres échappés à la vengeance nationale, tant d'innocens qui ont péri sous leurs coups; et je vois de l'autre de prétendus patriotes insulter à ces malheureuses victimes. Non, il faut que leur mémoire soit vengée ; il faut que ces monstres soient démasqués, exterminés, ou que je périsse (Applaudi).

Robespierre déclare que cette pitié qu'il voit dans tous les cœurs, ne sera pas partagée par bien des hommes; il en cite qui semblent avoir fait cause commune avec ceux dont il est question, et qui sans doute doivent bien s'étonner de ne figurer pas parmi les rebelles; c'est l'infâme Pressavin que la Société a chassé de son sein, il y a peu de jours, et qui est l'auteur principal des malheurs de Lyon (1).

Enfin, en ne considérant que le rapport en lui-même, il regarde comme une injure faite à la Société, l'hommage d'un ouvrage contrerévolutionnaire. Il croit sur-tout que la municipalité de Paris a commis une erreur en l'acceptant; et la conduite d'un représentant du peuple, en cherchant à s'entourer de suffrages étrangers, lorsqu'il ne devait les attendre que de la Convention, est le comble de l'indécence. Le moyen d'étayer son travail est fort extraordinaire. A-t-il cru, s'il était bon, que l'assentiment de la minorité des patriotes ne lui suffisait pas? A-t-il cru, s'il était mauvais que la faveur d'une municipalité, quelle qu'elle fût, put le soutenir? Non, la municipalité a fait une faute qu'elle réparera sans doute avec plaisir; c'est à vous à lui en donner l'avis. Votre devoir est donc de rejeter cet hommage impur, votre devoir est d'envoyer à la municipalité pour l'engager à rayer de ses registres une acceptation qu'elle n'a dû, ni pu faire (Applaudi).

« Robespierre n a dénoncé qu'à regret un ouvrage dont il a vu l'auteur marcher long-tems sur la ligne parallèle avec les meilleurs patriotes, il regarde comme une très grande absence le résultat de ses travaux qu'il a seul attaqué, il ne s'agit donc point ici d'arrestation ni de guillotine, il s'agit de sauver la liberté par des mesures sages et celles que l'on semble vouloir prendre en ce moment ne sont pas du nombre. Il se réduit donc à demander l'adoption de ses deux motions, que la Société refuse l'hommage du rapport et engage la municipalité de Paris à en faire autant.

« Robespierre. Je désirais vivement d'être de l'avis de mon collègue mais je n'ai pu y réussir. Je ne puis sacrifier le sang des patriotes, et

(1) Pressavin (J.-B.), député de Rhône-et-Loire avait été exclu des Jacobins le 20 septembre. On l'accusait d'être un ennemi de Chalier, à Lyon, et d'avoir fait libérer son neveu arrêté comme suspect. Voir à ce sujet le Rapport... de Courtois.

(2) Intervention de Brichet.

(8) Intervention de Julien (de Toulouse).

nulle considération, pas même celle de l'amitié, ne me portera à transiger avec la vérité, ne me fera dire autre chose que celle que je pense.

Vous avez pu remarquer qu'il a très peu parlé du fond de la question, dans ce qu'a dit Julien de Toulouse; il n'a pas eu à se plaindre de la tolérance de la Société, mais se rejetant sur les épisodes, il a beaucoup parlé de lui, de moi, il n'était point question de lui ni de moi.

Il n'a justifié que ce nous avons appelé son hommage à la municipalité. On sent que c'était là le plus léger reproche qu'on pût lui faire car si son ouvrage eût été bon, ce n'eût été qu'une démarche imprudente, puisqu'il ne lui appartenait pas avant que la Convention eût jugé son ouvrage, de capter des suffrages étrangers; mais la chose enfin n'était pas inexcusable. »

Robespierre fait voir des rapports entre cette démarche et beaucoup d'autres, qui tendent à compromettre la municipalité, qu'on a induite en erreur, à qui on a fciit faire auprès de celle de Bordeaux, qui malgré ses belles apparences, est l'ennemie née de la ville de Paris, et le sera relativement à son commerce, de la République.

Robespierre persiste à demander que la Société rejette l'hommage du rapport, et envoie à la Commune de Paris pour l'engager à effacer son acceptation >.

Messager du soir ou Gazette générale de VEurope, t. I, no 425, p. 4.

« Robespierre ayant cette dernière opinion du rapport, il l'a frappé d'anathème. Des larmes ont coulé de tous les yeux lorsqu'il a rappelé, d'une manière touchante, les derniers momens de Chalier, meiire de Lyon, qui, frappé à cinq reprises différentes par le couteau d'une guillotine contre-révolutionnaire, cria chaque fois qu'il eut été manqué : Vive la République. Quels sentimens ont succédé à cette émotion, lorsque l'orateur a appris que ce mcigistrat étoit traité dans le rapport, d'anarchiste et de buveur de sang! On voit, a-t-il dit, jusques sur la crête de la Montagne, des hommes qui se jouent des intérêts du peuple; il m'en coûte pour dénoncer ceux qui ont marché sur la même ligne que moi; mais j'ai contracté l'obligation de démasquer tous les traîtres : le moment de la vengeance est venu... il faut qu'ils périssent ou que je périsse moi-même.

Le général Boulanger a pensé que l'armée révolutionnaire et la guillotine pouvoient être de quelque usage dans cette occasion; il a de nouveau offert ses services, et a demandé à être suivi d'une commission expéditive dans ses jugemens.

Il s'agit bien de guillotine, a repris Robespierre. Citoyens, (ceci ne peut pas être encore entendu de tout le monde) mais on veut perdre la Révolution par les excès. Défiez-vous de toutes les propositions inconsidérées, avec lesquelles on cherche à vous jetter dans l'égarement. En vous dénonçant une erreur, je n'ai point prétendu vous faire proscrire celui qui l'avoit commise; mais lui rappeler qu'il s'est momen-

tanément écarté du droit chemin. Ne cherchons pas à muhipHer les coupables ; faisons tomber la tête de la veuve du tyran et des chefs de la conspiration; mais après ces exemples nécessaires, soyons avares de sang. On va m'accuser de modérantisme, mais sachez qu'il faut toujours agir selon qu'il est utile à la Révolution. Au reste, si mes efforts sont superflus, je saurai mourir pour la plus belle des causes. »

Extraits dans Journal unioertel, W 1424, p. 5971-5973; Journal de Sablier, n" 901, p. 3. Mention dans CoarTier françaii, n° 291, p. 379; Annales de la RépMique française, n° 298, p. 13%; Antifédéraliste, n° 23. p. 184.

52. - SÉANCE DU 15 OCTOBRE 1793 Pour le maintien d'un décret relatif

A LA vente DES BIENS DES ÉMIGRÉS

Le 14 octobre 1793, sur le rapport d'Osselin, la Convention avait adopté un décret relatif à la vente des biens des émigrés. Les administrations de district devaient faire parvenir au Comité de liquidation de la Convention les états certifiés :

1° de tous les biens vendus et à vendre;

2° de tous les biens dont jouissent les parents des émigrés et dont la propriété a été mise sous la main de la nation par la loi du 21 mars dernier;

3° de toutes les matières d'or etjd'argent offertes en dons patriotiques (1). Le lendemain, 15 octobre, Ramel demanda le rapport de ce décret. Après l'intervention de Robespierre qui eut lieu à la fin de la séance, lors de la discussion du Code civil (2), la Convention maintint son décret du 14 octobre. Billaud-Varenne reprenant l'accusation de Robespierre contre Amelot, directeur de l'administration des domaines nationaux, la Convention décréta l'arrestation de ce dernier (3).

Journal des Débats et Décrets, n" 392, p. 193 (4).

« On reprend la discussion sur le Code civil. Robespierre l'interrompt, et dit : On assure qu'à l'entrée de la séance, sur la motion de Ramel, vous avez décrété le rapport d'un décret rendu hier sur la proposition d'Osselin, lequel décret soumet les administrations de tous les districts de la République, à faire passer au Comité de liquidation de la Convention des états certifiés :

Des biens vendus et à vendre des émigrés;

Des biens dont jouissent les parens des émigrés;

Des matières d'or et d'argent remises à titre de don patriotique.

Vous devez sentir la nécessité de cette mesure : sans elle, la Convention ne connoitroit point la fortune publique. Les biens des

(1) Mon., XVIII, 125.

(2) Voir Arch. pari, LXXVI, 587, note 4 (col. 2). (8) Voir Arch. pari., LXXVI. 608.

(4) Arch. pari, LXXVI, 587.

émigrés sont notre conquête sur la tyrannie. Mais, jusqu'ici, les assemblées nationales ont ressemblé à un père de famille, qui s'en rapporte à un économe infidèle. Quelque chose de plus étonnant que le rapport de votre décret, c'est le motif sur lequel on l'a sollicité. On vous a dit que les lois précédentes obligeoient déjà les administrations à donner des états. Mais à qui doivent-elles les donner? aux administrateurs nationaux. Or, c'est justement pour que vous ne soyez pas trompés par ces administrateurs eux-mêmes, que la mesure d'Osselin vous a été proposée. Combien cette réflexion vous frappera, si vous faites réflexion à quels hommes est confié le dépôt de la fortune publique? Songez qu'elle est encore entre les mains d'Amelot. Je demande que le décret rapporté soit maintenu. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n® 26, p. 105 (1).

« Robespierre. Hier, la Convention avait rendu un décret sage, en obligeant les administrateurs d'adresser directement à la Convention le tableau des biens des émigrés vendus et à vendre, de ceux appartenant aux parents des émigrés, et enfin l'état des matières d'or et d'argent dont on a fait don à la patrie. Je demande qu'il soit mîiintenu. On a dit que l'administration des domeiines nationaux recevait ces tableaux; mais ignore-t-on qu'Amelot, cet homme dont tous les patriotes dénoncent les prévarications, est à la tête de cette administration? »

Feuille du Salut public, n° 108, p. 2.

« Robespierre. Il importe peu aux tyrans de voir par eux-mêmes ou par les yeux des esclaves qui les entourent; les intérêts du peuple ne sont rien pour eux, ils sont sacrés pour nous, il faut que le peuple le sache, qu'il soit témoin de nos sollicitudes; il faut qu'il voie comme nous par ses propres yeux, tout ce qu'il peut se dispenser de voir par les yeux des autres. Vous lui ôtez cette faculté en rapportant le décret d'Osselin. Nous nous mettons, nous et lui, dans la nécessité de ne voir que par Amelot. Je demande que le décret soit rétabli. »

Mention dans Mercare amoenel, XXXII, 254; Nouvelles politiçaet, p. 1163; Aadilan nation J, n" 389, p. 5; Gûxttte it Frmce, n» 289. p. 1256.

53. - SÉANCE DU 16 OCTOBRE 1793 Pour l'arrestation de tous les ressortissants

DES puissances EN GUERRE AVEC LA RÉPUBLIQUE

Le 9 octobre 1793, la Convention avait décrété l'arrestation de tous les Anglais (2). Le 13 octobre, Pons (de Verdun) demanda que cette loi

(1) Mention dans G. Walter. Mon., XVIII, 184; Arch. pari., LXXVI, 587.

(2) Voir ci-dessus, séance du 9 octobre, n» 48.

fût appliquée aux autres étrangers, particulièrement aux Autrichiens, aux Prussiens, aux Hollandais, ou que le Comité de salut public motivât cette différence de traitement (1). Le 16 octobre. Saint- Just, au nom de ce Comité, prend la parole en ces termes : « Vous avez renvoyé à votre Comité de salut public la proposition qui vous a été faite de rapporter la loi contre les Anglais... » Pons l'interrompt aussitôt, protestant qu'il n'a pas demandé le rapport de cette loi, mais bien au contraire qu'elle fût étendue à tous les étrangers. Robespierre intervient alors une première fois. Après que Saint- Just eût présenté son Rapport... sur la loi contre les Anglais (2), Robespierre, au terme d'une nouvelle intervention, appuya les conclusions de Saint-Just et demanda la question préalable sur toute exception. La Convention adopta finalement le rapport de Saint-Just, et décréta l'arrestation de tous les étrangers avec les gouvernements desquels la République était en guerre. Une seule exception fut acceptée, sur la propjosition de Barère, en faveur des femmes mariées à des Français avant le décret du 9 octobre « à moins qu'elles ne soient suspectes ou mariées à des hommes suspects » (3).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 27, p. 109 et n" 28, p. 112-118 (4); Journal des Débats et Décrets, n9 393, p. 214 (texte très proche) (5).

« Robespierre. Pons n'a point dit positivement qu'il fallait rapporter la loi contre les Anglais; mais que, si cette loi n'était pas applicable aux autres étrangers, il vaudrait mieux la rapporter. D'ailleurs, ceci est indifférent, et ne doit point empêcher le rapport que le Comité de salut public va vous faire.

« Robespierre. La République n'admet de distinction entre ses ennemis, que lorsqu'elle y est déterminée par son propre intérêt. D'abord, je ne vois pour mon compte aucune raison de regarder les Anglais plus dangereux pour nous, que les autres ennemis qui nous font la guerre. Si on adoptait le principe de Chabot, je ne sais pas pourquoi il s'appliquerait plutôt aux Anglais qu'aux Autrichiens et aux Prussiens. Je ne connais pas cet orgueil national dont on a parlé. Je ne vois, au contraire, dans les Anglais que des chaînes plus honteuses que celles des autres peuples, et plus difficiles à briser. C'est une chimère que cet orgueil qu'on leur suppose, et qu'ils tireraient des crimes d'un gouvernement le plus machiavélique qui ait existé. S'il est des philosophes qui soient les amis de l'humanité, il s'en trouve ailleurs comme en Angleterre. Je soutiens donc qu'il doit en être de l'Angleterre comme de l'Autriche; les Autrichiens ne sont pas plus dangereux que les Anglais.

(1) Mon., XVIII, 146.

(2) B. N., 8° Le'8 507, broch. 12 pages.

(3) Mon., XVIII, 150.

(4) Mon., XVIII, 142-148; Arch. pari., LXXVI, 641-642. Voir E. Hamel, III, 188. Mention dans G. Walter, p. 737.

(5) Reproduit dans Arch. pari., LXXVI, 652.

(6) Intervention de Chabot.

Depuis le commencement de la Révolution, on a dû remarquer qu'il existe en France deux factions bien distinctes, la faction angloprussienne, et la faction autrichienne, toutes deux réunies contre la République, mais divisées entre elles pour leurs intérêts particuliers. Vous avez déjà porté un grand coup à la faction anglo-prussienne; l'autre n'est pas morte, vous avez à la terrasser. Je le répète, je ne crois pas si légèrement à la philosophie des Anglais; ceux qui sont dans ce cas, sont des prodiges. Je me méfie indistinctement de tous ces étrangers dont le visage est couvert du masque du patriotisme, et qui s'efforcent de paraître plus républicains et plus énergiques que nous. Ce sont ces ardens patriotes qui sont les plus perfides artisans de nos maux. Ils sont les agens des puissances étrangères, car je sais bien que nos ennemis n'ont pas manqué de dire : Il faut que nos émissaires affectent le patriotisme le plus chaud, le plus exagéré, afin de pouvoir s'insinuer plus aisément dans nos Comités et dans nos assemblées ; ce sont eux qui sèment la discorde, qui rôdent autour des citoyens les plus estimables, autour des législateurs même les plus incorruptibles; ils emploient le poison du modérantisme et Vart de l'exagération pour suggérer des idées plus ou moins favorables à leurs vues secrettes (On applaudit).

Propose-t-on une mesure sage, mais cependant courjigeuse et calculée sur l'étendue des besoins de la patrie? Ils disent aussitôt qu'elle est insuffisante, et demandent une loi plus populaire en apparence, mais qui, par leurs menées, deviendrait un instrument de destruction. Propose-t-on une mesure plus douce, mais calculée encore sur les besoins de la patrie? Ils s'écrient qu'il y a là de la faiblesse, que cette mesure va perdre la patrie. Ce sont ces agens qu'il faut attemdre, c'est à eux qu'il faut parvenir en dépit de leur art perfide et du masque dont ils ne cessent de se couvrir. Ces agens là sont de tous les pays. Il y a des Espagnols, des Anglais, des Autrichiens; il faut les frapper tous (Vifs applaudissemens) .

La mesure est rigoureuse, elle pourra atteindre quelques philosophes amis de l'humanité; mais cette espèce est si rare, que le nombre des victimes ne sera pas grand. D'ailleurs, cette espèce est si généreuse et si magnanime, qu'elle ne s'aigrira pas contre les mesures qui doivent assurer la prospérité de la France, le bonheur du genre humain et de la terre même qui leur a donné le jour, et où la tyrannie domine encore (On applaudit). Je dis que la Convention, pour son honneur, ne doit pas admettre de distinction; il ne faut pas qu'on puisse dire quelle protège une faction plutôt qu'une autre. Je demande la question préalable sur toute exception. »

Journal de la Montagne, t. I, n» 137, p. 995.

« Robespierre appuyé fortement le projet du Comité. On veut nous intéresser, dit-il, en faveur des Angliiis, sous prétexte qu'ils sont

amis de la liberté : je ne vois en eux que des esclaves, dont les chaînes sont plus difficiles à briser que celles des autres Peuples; quant à ceux-ci, ils ont mérité les mêmes représailles, les Autrichiens ne sont pas moins dangereux. La faction Anglo-prussienne n'est point morte, et vous avez à la terrasser; les Hollandais ne sont qu'un instrument passif entre les mains des tyrans conjurés; mais quand on punit les maîtres, pourquoi feroit-on grâce aux valets? On nous opposera la philanthropie ; je n'ai jamais cru à celle des étrangers, que nous avons eu l'imprévoyance de souffrir parmi nous, depuis l'aurore de la liberté. Ce sont ces étrangers si patriotes qui sont les artisans de tous nos maux : ce sont eux qui n'ont cessé d'employer tour-à-tour le poison de modérantisme et l'art de l'exagération : tous ont été les agens du despotisme; il n'en faut épargner aucun. S'il est dans le nombre quelque homme véritablement digne du nom de philosophe, il sera trop généreux pour refuser d'être le martyr de la liberté française. »

Mention ou extraits dans Journal de Paris, n° 291, p. 1 170; Nouvelles politiques, n° 291, p. 1 163; Feuille du salut public, n° 109, p. 2; Messager du soir ou Gazette générale de l'Europe, n" 426, p. I ; Courrier de l'Égalité, n" 425, p. 131; Annales patriotiques, n° 290, p. 1351; Mercure universel, XXXII, 271; Bataoe, n° 244, p. 984; Courrier historique et politique des 86 départemens, n" XIX, p. 89; Journal universel, n° 1423, p. 5%2-5963; Journal de Perlet n» 390. p. 131.

K® intervention : Contre la communication des motifs d'arrestation des suspects

Le 18 octobre 1793, Lecointre (de Versailles) dénonçant l'incarcération de patriotes, avait obtenu de la Convention le vote d'un décret ordonnant aux Comités révolutionnaires de communiquer aux détenus et au Comité de sûreté générale, copie du procès-verbal portant les motifs de l'arrestation (1). Le 18 octobre, les Comités révolutionnaires des sections de Paris protestèrent à la barre de la Convention : la conviction morale seule détermine souvent les motifs d'arrestation; il serait donc illusoire de les consigner dans un procès-verbal (2). Le 3 brumaire, Louis (du Bas-Rhin), au nom du Comité de sûreté générale, proposa de rapporter le décret du 18 octobre. Lecointre protesta et demanda son maintien. Après l'intervention de Robespierre, le rapport fut décrété.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 35, p. 144 (3); Journal universel, n» 1433, p. 6041-6042 (texte très proche).

« Robespierre. Sans doute il faut protéger la liberté individuelle; mais s'en suit-il qu'il faille, par des formes subtiles, laisser périr la

(1) Mon., XVIII, 160.

(2) Id., 174.

(3) Mon., XVIII, 215; Arch. pari, LXXVII, 493. Mention dans G. Walter, p. 787.

liberté publique? S'en suit-il qu'il faille faire autant de procédures par écrit, qu'il y aura de personnes arrêtées? Le décret qu'on vous a fait rendre n'eût il pour objet que d'ordonner aux Comités révolutionnaires de dresser des procès-verbaux en forme, eût dû porter, comme il l'a fait, le découragement chez tous les citoyens généreux qui avaient le courage de s'exposer à toutes les fureurs de l'aristocratie. Ces hommes simples et vertueux qui ne connaissent péis les subtilités de la chicane, voyant opposer à leurs travaux cette astuce contre révolutionnaire, ont laissé ralentir leur zèle.

Quel est donc en effet le citoyen étranger à l'intrigue, dépourvu de toutes les ressources que donne aux ennemis de la liberté une éducation plus soignée, qui pourrait lutter avec avantage contre ses ennemis, s'il faut qu'ils répondent par la chicane à ceux qu'ils ont fait arrêter? Lorsque la notoriété publique accuse un citoyen de crimes dont il n'existe pas de preuves écrites, mais dont la preuve est dans le cœur de tous les citoyens indignés, ne va-t-on pas rentrer dans l'ordre judiciaire avec le premier décret? n'anéantit-on pas totalement la sagesse des mesures révolutionnaires? L'humanité veut que le peuple soit sauvé, que la patrie triomphe; mais elle veut que le crime et la tyrannie soient punis sans pitié. L'humanité veut encore que les patriotes opprimés par l'erreur des mesures révolutionnaires soient secourus et délivrés. Mais n'allez pas réduire au découragement les amis de la patrie. Il n'est pas tems de paralyser l'énergie nationale; il n'est pas tems d'affaiblir les grands principes. Généreux représentans du peuple, vous avez, par la constance de vos efforts, gravi au sommet du rocher de la liberté; gardez-vous de faiblir, car il retomberait sur vous en éclats, et vous précipiterait au fond de l'impur Marais. Soyez doux, humains pour l'innocence et la patriotisme; mais soyez inflexibles pour les ennemis de la patrie. Votre ancien décret vous présente tous les moyens nécessaires et raisonnables. J'en demande donc le maintien, et le rapport de celui qu'on vous a fait rendre (On applaudit). »

Mcndoo du» NaacdUs pditiquÊS. t. II. n° 299. p. 1 196: Joartud Jes DOaU et Déents, n* 401. p. 43.

2® intervention : Pour la mention honorable d'une adresse de la Société populaire de Lille

Deux ofTieiers de l'armée du Nord admis à la barre, annoncent qu'à la voix des représentants du peuple Chasles et Isoré, la Société populaire de LiUe est sortie de sa torpeur et que, par son zèle, la ville de LiUe a été complètement régénérée. Es transmettent une adresse de cette Société, invitant la Convention à demeurer à son poste jusqu'à la fin des dangers de la patrie (1).

(1) Texte de l'adresse dans Arch. nat., C 279, pi. 759. Reproduit dans les Arch. pari., LXXVII, 496.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 85 (1).

« Sur la proposition de Robespierre, la Convention décréta la mention honorable de l'adresse de la Société populaire de Lille, et l'insertion au Bulletin. »

3® intervention : Pour la consécration du premier jour sanS'Culottide

à la Vertu

Fabre d'Églantine, au nom du Comité d'instruction publique, présente un rapport sur les dénominations à donner aux mois et aux jours. U proposait de dédier les cinq jours sans-culottides à des fêtes consacrées au Glénie, au Travail, aux Actions, aux Récompenses, à l'Opinion (2). Robespierre demande que la Vertu vienne en premier lieu. Son amendement fut adopté. D'après l'article 16 du décret du 4 frimaire an II sur l'ère républicaine, le premier sans-culottide fut consacré à la fête de la Vertu ou des Actions (3).

Journal de Sablier, n° 915, p. 1 (4).

« Robespierre. Je m'étonne de voir la fête du Génie avoir le pas sur celle de la Vertu. César fut un homme de génie; Caton fut un homme vertueux, et certes Caton valoit mieux que César. Voltaire fît Brutus; Voltaire fut un homme de génie, mais le héros du poème valoit mieux que le poète. Je demande que la fête de la Vertu soit la première. »

Annales de la République française, n"» 302, p. 1414 (5); Mercure universel, XXXII,

« Robespierre désire que le jour de la vertu obtienne la préférence sur la fête du génie. César, dit-il, étoit un homme de génie, Caton avoit de la vertu et Caton valoit mieux que César; le premier fut le soutien de sa patrie. César n'en fut que l'oppresseur et le tyran. L'auteur de Brutus avoit du génie, mais Brutus valoit mieux que Voltaire (Applaudi). »

Mention dans AntiféJéraliste, n° 31.

(1) Mon., XVIII, 216; Arch. pari., LXXVII, 496. Le Mon. seul indique que la mention honorable a été proposée par Robespierre. Rien dans G. Walteb.

(2) Mon., XVIII, 216 et 286.

(3) Mon., XVIII, 287.

(4) Rien au Mon. Mention dans G. Walteb.

(5) Reproduit dans Arch. pari., LXXVII, 508.

55. - SÉANCE DU 8 BRUMAIRE AN II (29 OCTOBRE 1793) Pour la clôture des débats du Tribunal révolutionnaire

APRÈS TROIS jours

Le procès des Girondins avait commencé le 3 bnunaire (24 octobre). « Te voÛà enfin sur la fatale sellette, infâme Brissot », écrit Hébert dans le no 303 de son Père Duchesne. Le procès se révéla plus difficile qu'Hébert ne l'avait pensé. Il s'en ouvrit aux Jacobins, le 6 brumaire; il revint à la charge le lendemain 7, affirmant que « l'opinion publique est fixée sur les crimes de cette faction atroce »; il prop>osa finalement l'envoi d'une députation à la Convention pour que le jugement soit prononcé dans les 24 heures (1). Le 8 brumaire, ime députation des Jacobins se présenta à la barre conduite par Xavier Audouin : e Nous vous proposons : l» de débarrasser le Tribunal révolutionnaire des formes qui étouffent la conscience et empêchent la conviction; 2° d'ajouter une loi qui donne aux jurés la faculté de déclarer qu'ils sont assez instruits. Alors, et seulement alors, les traîtres seront déçus, et la terreur sera à l'ordre du jour (2) ». Sur la proposition d'Osselin, la première partie de la pétition fut renvoyée à l'examen du Comité de législation; la seconde, convertie en motion, fut adoptée sur le champ. Lorsque plus tard, dans le cours de la séance, O^lin présenta la rédaction de ce décret, Robespierre la jugea trop vague et proposa la jx)ssibilité de clore les débats du Tribunal après trois jours. Malgré quelques objections d'Cteselin («les jurés doivent faire leur d^laration sans qu'elle ait été provoquée »), la proposition de Robespierre, appuyée par Barère, fut décrétée (3).

Gazette nationalr, ou le Moniteur tinivertel, oP 39, p. 159 (4).

« Robespierre. La rédaction qui vous est proposée ne vous conduit pas au but que vous voulez atteindre; votre but est d'empêcher qu'on ne rende interminables les procès des conspirateurs. Vous voulez qu une prompte justice soit rendue au peuple, tout en faisant jouir les accusés de l'établissement bienfaisant des jurés, La rédaction d'Osselin est trop vague, elle laisse les choses dans l'état où elles sont. En voici une qui concilie les intérêts des accusés avec le salut de la patrie. Je propose de décréter qu'après trois jours de débats, le président du tribunal demandera aux jurés si leur conscience est assez éclairée; s'ils répondent négativement, l'instruction du procès sera continuée jusqu'à ce qu'ils déclarent qu'ils sont en état de prononcer. »

Journal des Débats et Décrets, n° 406, p. 120.

« Robespierre. Le décret tel qu'il est rédigé ne me paroît pas suffisant. Il faut que votre loi mette le jury à portée de s'expliquer sur

(1) Journal de la Montagne, n» 151, p. 1015-1016; Mon., XVIH, 286 et 296; AXJLARD, V, 479 et 482.

(2) Mon., XVni, 291 ; Areh. paH., LXXVm, 22.

(3) Voir P. F. Convention, XXIV, 196.

(4) Mon., XVm, 291; Arch. pari., LXXVm, 23. Mention dans G. Walter, p. 737.

sa conviction. On peut décréter, par exemple, que quand un procès aura duré pendant trois jours, le président du tribunal criminel révolutionnaire ouvrira la séance suivante en demandant au jury s'il est suffisamment éclairé. Si la déclaration est négative, l'instruction se continuera jusqu'à ce qu'il intervienne une déclaration contraire rendue dans la même forme. Si vous ne vous exprimez pas avec cette précision, vous n'atteignez pas le but que vous vous proposez. Si vous rendez la loi dans ce sens, vous sauvez tous les droits des accusés, et vous conciliez ce que vous devez à l'intérêt public, avec tous les scrupules que peuvent inspirer les accusés. »

Brouillon de la rédaction proposée par Robespierre (1).

« La Convention nationale, considérant qu'aucun chef de conspiration (2) n'a encore été jugé; que des tentatives avaient été faites pour exciter des émeutes aristocratiques, allarmantes pour la tranquillité publique; (que les jugemens des grands coupables ont toujours éprouvé des lenteurs qui compromettent les intérêts de la liberté et qui contrastent scandaleusement avec la promptitude de la punition des criminels obscurs ; considérant que ces lenteurs donnent le tems de se développer à l'intrigue, à l'imposture, à la corruption et à toutes les manœuvres des ennemis de la France ; considérant que les lenteurs judiciaires sont également contraires à l'esprit de l'institution des tribunaux révolutionnaires et à l'intérêt de la liberté; que les conspirations tramées contre la patrie à la face du .... ; qu'il est également absurde et funeste à l'intérêt public de soumettre à des procédures éternelles les crimes commis à la face du ciel, où la nation est accusatrice et où l'univers est témoin ; et de faire dépendre la cause de la liberté des caprices de la chicane ou des chances de l'intrigue... ; de mettre la liberté... ; que les jugemens des grands coupables éprouvent des lenteurs également contraires à l'intérêt publique, où l'intrigue, l'imposture et quelques fois l'audace contre révolutionnaire se déploient; tandis que...)

Considérant que le glaive de la loi ne paroit atteindre avec facilité que les têtes des coupables obscurs ; tandis que les jugemens des grands criminels éprouvent des lenteurs qui donnent un libre cours à l'intrigue, à l'imposture et à l'audace contre révolutionnaire;

Considérant qu'il est également absurde et contraire à l'institution du tribunal révolutionnaire de soumettre à des procédures éternelles des (crimes commis à la face (?) de l'univers, dont les) causes

(1) De la main de Robespierre. Non daté. Reproduit dans Papiers inédits..., II, 1-2 et par J.-M. Thompson, Robespierre, II, 77 (fac-similé). Nous avons indiqué les parties raturées par Robespierre en italiques et entre (). On pourra ainsi constater avec quel soin Robespierre a préparé ce texte qui laisse présager les dispositions de la loi de prairial. Voir E. Hamel, III, 197.

(2) Remplace « grand coupable ».

(dont V objet sont des crimes commis à la face du ciel et dont la nation) où une nation entière est accusatrice et où l'univers est témoin.

Décrète ce qui suit :

S'il arrive que (le jugement...) le jugement d'une affaire portée au tribunal révolutionnaire ait {duré plus de trois jours) été prolongé trois jours, le président ouvrira la séance suivante en demandant au juré si leur conscience est suffisamment éclairée.

Si le juré répond oui, il sera procédé sur le cheunp au jugement.

Le président ne souffrira aucune espèce d'interpellation ni d'incident contraire aux dispositions de la présente loi. »

EztraiU dans Mercare mioenel, XXXII, 479; Coarrier anioerjcy. 30 oct., p. 3; Noavdles politiqaes. p. 1212: Joamal it PerUt. n" 403. p. 236. Mention dans Bataot. n" 257, p. 1036: Joamal dt la Montante, n" 150. p. 1099; Amaki PÊtriotiqaet, n" 302, p. 1406; Joamal da uît, n° 402. p. 3; FeaiUe da salât pMic, n° 121, p. I : GazetU de France, n» 303, p. 1318.

!** intervention : Défense du représentant Duquesnoy et de la politique gouvernementale

Au cours de la séance du 18 brumaire (8 nov. 1793), Hébert avait dénoncé plusieurs représentants en mission aux armées (1) et particulièrement Duquesnoy, représentant du Pas-de-Calais en mission à l'armée du Nord : il aurait entravé les opérations de Jourdan, il aurait tenté de mettre son frère à la tête de l'armée (2). Duquesnoy, frère du Conventionnel, général de brigade le 30 juillet 1793, général de division le 3 septembre, avait commandé prox-isoirement l'armée du Nord, en remplacement d'Houchard, les 23-25 septembre 1793. Chef d'une division sous Jourdan à l'armée du Nord, le 26 septembre, il combattit à l'aile droite à Wattignies, où il contribua à la victoire (16-18 octobre 1793) (3).

Le lendemain, 19 brumaire, Duquesnoy demanda la parole pwur se justifier. Robespierre intervint une première fois fwur que la parole soit accordée à ce patriote calomnié. Après que Duquesnoy eût présenté sa justification, Robespierre reprit la parole et, élargissant le débat, présenta la défense de la politique gouvernementale.

(1) Il s'en était pris notamment à Fréron, envoyé avec Barras à l'armée du Var, et au général Lapoype qui servait à cette armée. D est significatif que dans le débat du 19 brumaire, Robespierre s'en tienne à Duquesnoy. A propos de ce dernier. Hébert se rétracta le 21 brumaire (Aulard, V, 508).

(2) Mon., XVIII, 390; Aulard, V, 500.

(3) G. Six, Dict. cité, I, 408.

Journal de la Montagne, n9 162, p. 1011 ; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 52, p. 210 (1); Jourrwl des Jacobins, n» 534, p. 1-2; Mercure universel, XXXIII, 106-108 (texte très proche).

« Robespierre. Il n'est rien de plus pressant que de déjouer une calomnie. Hier, en présence de toute la Société (2), et aux yeux de toute la Terre, un homme a calomnié un représentant du peuple qui a toujours montré un patriotisme qui ne s'est pas encore démenti, a calomnié le gouvernement dont les travaux et les services sont connus : voilà les ruses dont se servent nos ennemis, et qu'il est important de détruire. Je demande la parole pour Duquesnoy (On applaudit).

Robespierre. Je profite des éclaircissemens qu'on vient de vous donner, pour vous soumettre des questions importantes. Enfin nous avons purgé les armées de la République des traîtres qui compromettaient le succès de ses armes. Enfin nous avons découvert un petit nombre de guerriers républicains, auxquels nous avons confié le sort de l'Etat. Nous avons cru pouvoir nous reposer sur des Sans-culottes, du soin d'exterminer les satellites des tyrans. Le but de nos ennemis a donc dû être de nous faire traiter les généraux républicains comme nous traiterions des traîtres qui auraient vendu la République ; de-là les calomnies que vous avez vu se reproduire sur le compte des généraux.

Deux espèces d'hommes s'attachent particulièrement à senrir nos ennemis et à perdre la République. Ce sont, d'une part, des patriotes faibles, égarés, qui ne sont que l'écho des fripons. De l'autre, des émissaires de nos ennemis, cachés parmi nous. Doute-t-on qu'il n'y en ait qu'ils entretiennent, avec de grandes dépenses pour deviner nos secrets, et rendre nul l'effet de nos plus heureuses résolutions.

D'abord, je vous dirai que nous sommes parvenus à réunir dans l'armée du Nord trois républicains, qu'il serait peut-être fort difficile de rencontrer ailleurs. C'est Beauregard, général sans-culotte, dont vous connaissez les talens (4). C'est Ernouf (5), chef de l'état-major, ami de Jourdan; c'est Duquesnoy, aussi ami de Jourdan. Tous trois s'entendent parfaitement, et l'amitié de ces trois hommes peut sauver la chose publique.

Un homme que je suppose peu instruit ou trompé est venu vous dire que Duquesnoy, député, et Duquesnoy, général, étaient des ambitieux qui voulaient perdre Jourdan. Il m'a dit à moi, cet homme, qu'il le tenait d'Ernouf lui-même; ainsi Ernouf devait regarder Duquesnoy

(1) Mon., XVIII, 301. Extraits dans Aulard, V, 502. Voir E. Hamel, III, 206. Mention dans G. Waltkr, p. 737.

(2) 60 personnes, d'après le Journal de la Montagne.

(3) Intervention de Duquesnoy.

(4) Pierre Paillot de Beauregard avait été promu général de division le 15 mai 1703. Il fut suspendu le 17 octobre.

(5) Et non Renoud. Manuel-Louis Ernouf fut nommé général de brigade le 20 septembre 1703. Il devint général de division le 12 novembre (22 brum. II).

comme un coquin; et j'avais une lettre d'Emouf, qui fesait l'éloge de Duquesnoy, en rendant hommage à ses talens. Je l'observe ici, l'homme qui me parlait, frappé de ce raisonnement, se hâta de me quitter et vient vous débiter les mêmes mensonges.

On a reproché à Duquesnoy d'être dur; d'abord ce n'est pas avec les soldats; mais au contraire avec les généraux; reproche bien rare. Je n'ai vu dans sa conduite qu'un patriotisme ardent qui a pu quelquefois le pousser un peu loin. Je lui ai dit à lui-même qu'il ne fallait pas dégoûter les généraux quand ils étaient bons, mais cela ne lui est jamais arrivé. On lui reproche d'avoir promu son frère au grade de général. Il s'est assez lavé de ce reproche, par ce qu'il nous a dit; il aurait pu y ajouter encore que Duquesnoy lui-même refusa le grade qui lui était offert. Que le ministre de la guerre écrivit au député : Vous ne connaissez pas assez votre frère; il a plus de talens que vous ne lui en supposez. Si un député avait un frère qui pût sauver la patrie, pourquoi ne voudrait-on pas qu'il pût le proposer? Il fallait au contraire qu'il le nommât devant le peuple comme l'homme dont il pouvait attendre des services éminens, qu'il fît tout pour lui obtenir le poste où il était nécessaire. Je n'ai rien vu de plus admirable dans toute la Révolution, que cet amour qui unit deux frères à la tête d'une armée, dont l'un la guide aux combats par le chemin de la victoire, et l'autre combattant dans le rang, fait passer dans l'âme des soldats son amour, son enthousiasme, son dévouement pour la patrie (On applaudit).

La plus grande vérité qu'on puisse vous dire à cette tribune, c est que l'on cherche à vous perdre par vous-mêmes. C'était le but et le moyen des fédéralistes, des aristocrates, des puissances étrangères... Divisez les Jacobins, disaient-ils, en suscitant au milieu d'eux des hommes qui les égarent, et répandent le soupçon sur le plus ferme appui de la Révolution. Je voudrais les voir ces hommes qui nous calomnient, et se prétendent plus patriotes que nous. Ils veulent nos places... Eh! bien, qu'ils les prennent.. .f^Non, non, s'écrient toutes les voix, vous resterez à votre poste). Je voudrais les voir, sondant nuit et jour les plaies de l'Etat, sans cesse occuj)és du peuple, consacrant leur existence entière à son salut. Veut-on seulement détruire la liberté, en calomniant ses défenseurs? Qu'on ne s'imagine plus y réussir, ce n'est pas seulement le patriotisme, cet amour inné de la liberté, l'enthousiasme qui nous soutient; c'est la raison qui doit éterniser la République; c'est par son empire que le peuple doit régner; son règne est donc impérissable (On applaudit). ^^

Journal du soir, nP 950, p. 4.

« Robespierre prend ensuite la parole. S'il est, dit-il, un moyen de perdre la République, c'est d'ôter aux patriotes la confiance qu'ils ont méritée de la patrie et de les faire traiter comme les généraux qui l'ont trahie, afin de ravir à la cause de la liberté, ses plus fermes appuis;

c'est en un mot, d'avilir les autorités qui veulent sauver la France, et les députés de la Montagne qui ne cessent de travailler pour son bonheur. Nous avons découvert trois républicains capables de défendre la République, à la tête des armées : Jourdan, Ernouf et Duquesnoy ont montré les plus grands talens militaires à l'affaire de Maubeuge. Ils sont d'ailleurs unis par une étroite amitié, et cette union peut être d'un grand avantage pour la République. Ils n'ont pas plutôt paru à la tête de nos armées, qu'ils ont fait trembler nos ennemis; tout a été mis en mouvement pour leur faire perdre la confiance du peuple. Des représentans du peuple ont déployé dans les armées une énergie qui a sauvé la patrie; les armes de la calomnie ont été employées pour les faire rappeler. Deux espèces concourent à mettre à exécution ce complot infâme de nos ennemis; les patriotes égarés, et les émissaires de nos ennemis. Les puissances étrangères soudoient un grand nombre d'agens de la République; leur grand talent est de prendre le masque du patriotisme pour frapper plus sûrement leurs coups. Il y en avoit à la Convention, nous les en avons chassés; il y en a dans les sociétés populaires, dont le rôle est de porter les patriotes à des démarches inconsidérées, et d'exciter parmi eux un découragement qui perdroit la liberté.

Robespierre, après avoir prouvé qu'il y a des contradictions manifestes entre les dénonciations faites contre Duquesnoy le député, et les lettres écrites par Jourdan, fait le plus grand éloge de la bravoure du général Duquesnoy et du républicanisme du député. Ce dernier a fait beaucoup de difficultés au ministre de la guerre sur la nomination de son frère; le ministre a été obligé de lui écrire de ne plus insister sur cet article, parce qu'il ne connoissoit pas assez la valeur et le mérite de son propre frère. »

Courrier universel, 21 brumaire, p. 1.

« Robespierre paroît à la tribune, les applaudissemens l'y annonçoient. Hier, a-t-il dit, les meilleurs patriotes de la République ont été calomniés dans un temple où la vérité seule devroit se faire entendre; je demande la parole pour Duquesnoy.

« Robespierre. Le sol de la République est couvert d'hommes que je ne puis mieux comparer qu'à cette nuée d'insectes qui tombent chaque année sur l'empire du Croissant, et ne l'abandonnent qu'en le laissant en proie à la famine et à la peste. Oui, une foule d'émissaires, salariés par les puissances étrangères, cherchent à nous diviser, et jettent sans cesse au milieu de nous la pomme de discorde. La Convention nationale renfermoit un grand nombre de ces hommes perfides, elle vient d'en être purgée; pourquoi la Société des Jacobins, cette Société où se forme l'opinion, où se discutent les grands intérêts de l'Etat, n'auroit-elle pas fixé l'attention de nos ennemis? Pourquoi

ne renfermeroit-elle pas aussi quelques-uns de leurs émissaires, dont la tâche est d'afficher le patriotisme et qui, couverts de ce manteau, jettent des soupçons sur les généraux patriotes, sur les représentans du peuple auprès des armées?

On nous a peint ici le général Duquesnoy comme un homme incapable de remplir la place à laquelle il a été promu, son frère même a eu la modestie de lui refuser les talens qu'il possède, et ces talens sont si peu équivoques, que dans l'affaire de Maubeuge du 15 et du 16, la colonne qu'il commandoit, a fait des prodiges de valeur, et a contribué, plus qu'aucune autre, à une victoire qui a décidé peut-être du sort de la France. »

Extraits dan» Feuille du salut public, n" 133, p. 3-4; Abriuiateur universel, n° 316, p. 1263. Mention dans Journal historique et politique, n° 125, p. I; Courrier républicain, n" 14, p. 94 et 106; Trois décades, n" 23, p.9l.

2® intervention : Pour une sévère épuration des Sociétés populaires

Dès les débuts de l'automne 1793, s'affirma la volonté gouvernementale de faire entrer dans les cadres des institutions officielles, les organisations populaires : de là la liquidation des clubs de femmes et les débuts de l'offensive jacobine contre les sociétés sectionnaires (1). La création des sociétés sectionnaires, à la suite de la suppression de la permanence des sections (2), suscita de la part des autorités gouvernementales et des Jacobins, leur appui naturel, une opposition très vive qui s'affirma dès septembre 1793 pour ne point se démentir jusqu'au printemps de l'an II. Les marques de méfiance à l'égard des sociétés nouvelles se multiplièrent, lorsqu'il apparut que la plupart échappaient à l'impulsion des Jacobins et au contrôle des autorités. Le 11 briunaire, les Jacobins avaient invité les Sociétés populaires à s'épurer avec soin (3).

La discussion sur les nouvelles sociétés est dès lors permanente. Lorsque, le 19 brumaire, vers le milieu de la séance, la société sectionnaire des Invalides vient demander aux Jacobins son affiliation, elle est dénoncée pour contenir « des fauteurs de l'affaire du Champ de Mars ». Robespierre, qui ne s'était pas encore prononcé sur les sociétés sectionnaires, intervient alors. Ici apparaît la méfiance foncière des dirigeants révolutionnaires, même les plus authentiquement démocrates, à l'égard des sans-culottes tardivement entrés dans la vie politique : ne trouvent grâce à leurs yeux que les patriotes de 89. Robespierre demande une nouvelle fois que l'affiliation aux Jacobins ne soit accordée qu'à des sociétés rigoureusement épurées.

Journal de la Montagne, n° 162, p. 1013; Journal des Jacobins, n° 534, p. 3 (4); Mercure universel, XXXIII, 198-199; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 52, p. 210 (texte très proche) (5).

« Robespierre. Profitons des lumières que vient de nous donner le préopinant. Si, dans une Société populaire il s'est présenté des assas-

(1) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes parisiens..., p. 272.

(2) Cf. ci-dessus, p. 109.

(3) Journal de la Montagne, 13 brum. II; Mon., XVIII, 327; Aulard, V, 490.

(4) Aulard, V, 504, Mention dans G. Walter. Voir E. Hamkl, III, 207.

(5) Mon., XVIII, 392.

sins du Champ-de-Mars, des complices de La Fayette, des aristocrates reconnus, quelle inquiétude ne doit pas nous donner l'établissement de 45 clubs de section, sur-tout dans les sections qui de tout tems ont passé pour séduites, corrompues, influencées par la quantité d'ennemis du peuple qu'on y rencontre.

Peut-on douter qu'ils n'aient jusque dans ces assemblées des émissaires qui s'introduisent là pour y fomenter et faire naître des propositions ridicules, des arrêtés imprudens, dangereux, qui peuvent amener le trouble et la confusion dans l'ordre social. Ils se déguisent sous toutes les formes pour parvenir à leurs fins, et c'est souvent sous l'habit le moins suspect que nous trouverons un ennemi le plus acharné du bien public.

Je conclus de-là que les patriotes ne sauraient trop surveiller les assemblées des clubs de sections; qu'ils doivent se défier de toutes les propositions qui leur sont faites par les hommes qui ne sont pas reconnus purs par de longues épreuves.

Quant à la section des Invalides, je demande qu'on suspende la correspondance; car si le club a pu admettre des aristocrates connus, il peut s'être trompé sur des hommes suspects, mais moins connus que dans les assemblées du peuple. Il ne faut point de patriotes du 1 0 août ; il en faut moins encore du 3 1 mai.

Cependant on peut s'apercevoir qu'aujourd'hui tous les royalistes sont républicains, tous les Brissotins sont montagnards (Qu'on juge donc de ce qui arriverait d'un tel rassemblement) (1). Je demande que chaque Société populaire s'épure avec le plus grand soin, et que les Jacobins n'accordent leur correspondance qu'à ceux qui auront subi cette formalité avec la dernière rigueur. »

Journal historique et politique, n° 125, p. 2.

« Robespierre annonce à la Société, que les aristocrates attendent le moment favorable pour faire un mouvement contre-révolutionnaire, et qu'ils se réunissent dans des clubs, qu'ils ont soin de nommer Sociétés populaires; il demande que les patriotes procèdent à l'épurement de toutes les Sociétés populaires de sections, dont le nombre augmente tous les jours. La Société arrête que les sociétés populaires de sections, seront invitées à s'épurer sans délai. »

Extraite dan* FeuilU du lalut puUic, n* 134, p. 4.

(1) Add. du Journal de la Montagne, p. 1018.

57. - SÉANCE DU 27 BRUMAIRE AN II (17 NOVEMBRE 1793) Rapport sur la situation politique de la république

Chargé par le Comité de salut public de présenter à la Convention un rapport sur la situation de la République et l'attitude des diverses puissances, Robespierre (1) s'en acquitta le 27 brumaire an II esquissant un vaste tableau des répercussions de la Révolution française dans le monde et des luttes qu'elle devait soutenir pour triompher. Robespierre exi>osa en détaU la politique extérieure du Comité de salut public et les dangers auxquels elle avait à faire face (2). Son projet de décret fut adopté à l'unanimité.

« I. La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, que la résolution constante de la République française est de se montrer terrible envers ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples.

« II. Les traités qui lient le peuple français aux États-Unis d'AmériqiK et aux Cantons suisses seront loyalement exécutés... »

Le rapport de Robespierre, imprimé par ordre de la Convention (3) eut un retentissement considérable, la plupart des journaux le reproduisirent, n contribua à faire considérer Robespierre comme le chef du gouvernement révolutionnaire de la République française.

Rapport fait au nom du comité de salut public par le citoyen Robespierre, membre de ce Comité,

SUR LA situation POLITIQUE DE LA RÉPUBLIQUE

Citoyens représentans du peuple.

Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale, sur les plus grands intérêts de la patrie. Nous venons remettre sous vos yeux la situation de la République à l'égard des diverses puissances

(1) Auparavant il avait été nommé, le 25 brumaire, membre de la Commission chargée de reviser les décrets sur rinstruction publique, avec Danton, Granet, Trullard, Charles Duval et Bonnier (P. F. Conv., XXV, 238; Gazette de France, n9 321, p. 1346; Mercure universel, XXXIII, 266). Ce texte, qui est erroné dans le P.-V. a été corrigé par J. Guillaume, Procés-verbaux du Comité d'Instruction publique, II, 827.

(2) Un chef de division au Ministère des Affaires Étrangères, le comte Colchen, fut chargé par le ministre Deforgues de fournir à Robespierre les renseignements nécessaires. Voir art. de H. de Montbas, dans Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1952 et G. Walteb, éd. définitive, II, 304.

(3) Broch. in-80, 30 p., Paris, Imp. nat. : B.N., S® Le "567 et 2 autres ex., 19 p. : 8° Le »«567. Bibl. Sorbonne, HFr 140; Bibl. Ch. des Députés, coU. Portiez de l'Oise, t. 361, n» 7 et t. 26, n» 57; Bibl. Ville de Paris, n»» 13 A (122), 601607, 22598, 955440. Journal universel, n» 1455, p. 6221 ; n» 1458, p. 6244-48 ; n" 1459, p. 6252-56; n" 1460, p. 6260-64; n" 1461, p. 6269-72; Feuille du salut public, n°« 142 à 150; Journal des Jacobins (Correspondance) p. 420-22, 424-26, 427-29; Mercure français, n° 121, p. 160-72, n» 122, p. 197-201; Mercure universd,

XXXIII, 31, 42-48, 94-96, 124-28; Feuille de Paris, n°« 509 à 512.

Reproduit dans Arch. pari. , LXXIX, 377-85 ; Ch. Vellay, Discours et rapports..., p. 275-300; Lapoxneraye, m, 445; Bûchez et Roux, XXX, 224; J. Popeken, III, 59. Voir E. Hamel, III, 223-28.

de la terre, et sur-tout des peuples que la nature et la raison attachent à notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent à ranger au nombre de nos ennemis.

Au sortir du chaos où les trahisons d'une cour criminelle et le règne des factions avoient plongé le gouvernement, il faut que les législateurs du peuple français fixent les principes de leur politique envers les amis et les ennemis de la République; il faut qu'ils déploient aux yeux de l'univers le véritable caractère de la nation qu'ils ont la gloire de représenter. Il est temps d'apprendre aux imbéciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que la République française existe; qu'il n'y a de précaire dans le monde que le triomphe du crime et la durée du despotisme; il est temps que nos alliés se confient à notre sagesse et à notre fortune, autant que les tyrans armés contre nous redoutent notre courage et notre puissance.

La Révolution française a donné une secousse au monde. Les élans d'un grand peuple vers la liberté dévoient déplaire aux rois qui l'entouroient. Mais il y avoit loin de cette disposition secrète à la résolution périlleuse de déclarer la guerre au peuple français, et surtout à la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement divisées d'intérêts.

Pour les réunir, il falloit la politique des deux cours dont l'influence dominoit toutes les autres; pour les enhardir, il falloit l'alliance du roi même des Français, et les trahisons de toutes les factions qui le caressèrent et le menacèrent tour-à-tour pour régner sous son nom, ou pour élever un autre tyran sur les débris de sa puissance.

Les temps qui dévoient enfanter le plus grand des prodiges de la raison dévoient aussi être souillés par les derniers excès de la corruption humaine. Les crimes de la tyrannie accélérèrent les progrès de la liberté, et les progrès de la liberté multiplièrent les crimes de la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre le peuple et ses ennemis, une réaction continuelle dont la violence progressive a opéré en peu d'années l'ouvrage de plusieurs siècles.

Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre révolution. Ses projets étoient vastes; il vouloit, au milieu des orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trône de Louis XVI. Ce projet devoit être favorisé par les intrigues et par la puissance de la maison d'Orléans, dont le chef, ennemi de la cour de France, étoit depuis longtemps étroitement lié avec celle d'Angleterre. G>ntent des honneurs, de la vengeance et du titre de beau-père du roi, l'insouciant Philippe auroit facilement consenti à finir sa carrière au sein du repos et de la volupté. L'exécution de ce plan devoit assurer à l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie, Toulon, Dunkerque et nos Colonies. Maître à la fois de ces importantes

possessions, maître de la mer et de la France, le gouvernement anglais auroit bientôt forcé l'Amérique à rentrer sous la domination de George. Il est à remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans les Etats-Unis, deux intrigues parallèles qui tendoient au même but. Tandis qu'il cherchoit à séparer le Midi de la France du Nord, il conspiroit pour détacher les provinces septentrionales de l'Amérique des provinces méridionales; et comme on s'efforce encore aujourd'hui de fédéraliser notre République, on travaille à Philadelphie à rompre les liens de la confédération qui unissent les différentes portions de la République américaine.

Ce plan étoit hardi. Mjiis le génie consiste moins à former des plans hardis qu'à calculer les moyens qu'on a de les exécuter. L'homme le moins propre à deviner le caractère et les ressources d'un grand peuple est peut être celui qui est habile dans l'art de corrompre un parlement. Qui peut moins apprécier les prodiges qu'enfante l'amour de la liberté que l'homme vil dont le métier est de mettre en jeu tous les vices des esclaves? Semblable à un enfant dont la main débile est blessée par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt voulut jouer avec le peuple français, et il en a été foudroyé.

Pitt s'est grossièrement trompé sur notre Révolution, comme Louis XVI et les aristocrates français, abusés par leur mépris pour le peuple; mépris fondé uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour faire un pas vers l'avenir, le ministre de George étoit au dessous de (a) son siècle; le siècle s'élançoit vers la liberté, et Pitt vouloit le faire rétrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi l'ensemble des évènemens a trahi jusqu'ici ses rêves ambitieux; il a vu briser tout-à-tour, par la force populaire, les divers instrumens dont il s'est servi; il a vu disparoître Necker, d'Orléans, Lafayette, Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmées de la Gironde. Le peuple français s'est dégagé jusqu'ici des fils de ses intrigues, comme Hercule d'une toile d'araignée.

Voyez comme chaque crise de notre Révolution l'entraîne toujours au delà du point où il vouloit l'arrêter; voyez avec quels pénibles efforts il cherche à faire reculer la raison publique et à entraver la marche de la liberté; voyez ensuite quels crimes prodigués pour la détruire (b). A la fin de 1791, il croyoit préparer insensiblement la chute du roi Capet, en conservant le trône pour le fils de son maître; mais le 10 août a lui, et la République est fondée. C'est en vain que, pour l'étouffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lâches émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les serpens de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme, le monstre de l'aristocratie : le 31 mai, le peuple s'éveille, et les traîtres ne sont plus (c). La Convention se montre aussi juste que le peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est proclamé.

cimenté, par le vœu unanime des Français; le génie de la liberté plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en rapproche toutes les parties prêtes à se dissoudre, et les raffermit sur ses vastes fondemens.

Mais ce qui prouve à quel point le principal ministre de George III manque de génie, en dépit de l'attention dont nous l'avons honoré, c'est le système entier de son administration. Il a voulu sans cesse allier deux choses évidemment contradictoires, l'extension sans bornes de la prérogative royale, c'est-à-dire le despotisme, avec l'accroissement de la prospérité commerciale de l'Angleterre : comme si le despotisme n'étoit pas le fléau du commerce : comme si un peuple qui a eu quelqu'idée de la liberté pouvoit descendre à la servitude sans perdre l'énergie qui seule peut être la source de ces succès. Pitt n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois violé la Constitution, qu'envers la France. Le projet même de placer un prince anglais sur le trône des Bourbons étoit un attentat contre la liberté de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille régneroit en France et en Hanovre, tiendroit dans ses mains tous les moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une armée entre les mains du roi, chez qui on a souvent agité la question, si le peuple anglais devoit souffrir qu'il réunît à ce titre la puissance & le titre de duc de Hanovre; comment cette nation rampe-t-elle sous le joug d'un esclave (d) qui ruine sa patrie pour donner des couronnes à son maître ? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que le cours des évènemens imprévus de notre Révolution a dû nécessairement forcer le ministère anglais à faire, selon les circonstances, beaucoup d'amendemens à ses premiers plans, multiplier ses embarras & par conséquent ses noirceurs. Il ne seroit pas même (e) étonnant que celui qui voulut donner un roi à la France fut réduit aujourd'hui à épuiser ses dernières ressources pour conserver le sien ou pour se conserver lui-même (/).

Dès l'année 1791, la faction anglaise & tous les ennemis de la liberté s'étoient apperçus qu'il existoit en France un parti républicain, qui ne transi geroit pas avec la tyrannie, & que ce parti étoit le peuple. Les assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars & de Nancy, leur paroissoient insuffisans pour le détruire : ils résolurent de lui donner la guerre : de là la monstrueuse alliance de l'Autriche & de la Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armées contre nous. Il seroit absurde d'attribuer principalement ce phénomène à l'influence des émigrés qui fatiguèrent long-temps toutes les Cours de leurs clameurs impuissantes, & au crédit de la cour de France; il fut l'ouvrage de la politique étrangère soutenue du pouvoir des factieux qui gouvernoient la France.

Pour engager les rois dans cette téméraire entreprise, il ne suffîsoit pas d'avoir cherché à leur persuader que, hors un petit nombre de républicains, toute la nation haïssoit en secret le nouveau régime & les attendoit comme des libérateurs; il ne suffîsoit pas de leur avoir

garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement & de {g) nos années; pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs sujets épuisés, il falloit leur épargner jusqu'à l'embarras de nous déclarer la guerre. Quand ils furent prêts, la faction dominante la leur déclara à eux-mêmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce profonde elle sut intéresser au succès de ses perfides projets le courage naturel des Français & l'enthousiasme civique des Sociétés populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavélique ceux qui laissoient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans munitions, nos armées entre les mains des traîtres, nous excitoient à aller planter l'étendard tricolore jusque sur les bornes du monde. Déclamateurs perfides, ils insultoient aux tyrans, pour les servir; d'un seul trîùt de plume, ils renversoient tous les trônes, & ajoutoient l'Europe à l'empire français; moyen sûr de hâter (h) le succès des intrigues de nos ennemis, dans le moment où ils pressoient tous les gouvememens de se déclarer (0 contre nous.

Les partisans sincères de la République avoient d'autres pensées. Avant de briser les chaînes de l'univers, ils vouloient assurer la liberté de leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes étrangers, ils vouloient la faire au tyran qui les trahissoit; convaincus d'ailleurs qu'un roi étoit un mauvais guide pour conduire un peuple à la conquête de la liberté universelle, & que c'est à la puissance de la raison, non à la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse Révolution.

Les amis de la liberté cherchèrent de tout temps les moyens les plus sûrs de la faire triompher : les agens de nos ennemis ne l'embrassent que pour l'assassiner, tour-à-tour extravagans ou modérés, prêchant la foiblesse & le sommeil où il faut de la vigilance & du courage, la témérité & l'exagération où il s'agit de prudence & de circonspection. Ceux qui, à la fin de 1791, vouloient briser tous les sceptres du monde, sont les mêmes qui, au mois d'août 1 792, s'efforcèrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char de la Révolution roule sur un terrain inégal : ils ont voulu l'enrayer dans les chemins faciles; ils le précipitent avec violence dans les routes périlleuses; ils cherchent à le briser contre le but.

Tel est le caractère des faux patriotes, telle est la mission des émissaires stipendiés par les cours étrangères. Peuple, tu pourras les distinguer à ces traits.

Voilà les hommes qui naguères encore régloient les relations de la France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations.

Le moment étoit arrivé où le gouvernement britannique, après nous avoir suscité tant d'ennemis, avoit résolu d'entrer lui-même ouvertement dans la ligue; mais le vœu national & le parti de l'opposition contrarioient ce projet du ministère. Brissot lui fit déclarer la

guerre (j), on la déclara à l'Espagne, parce que nous n'étions nullement préparés à combattre ces nouveaux ennemis {hD et que la flotte espagnole étoit prête à se joindre à la flotte anglaise.

Avec quelle lâche hypocrisie les traîtres faisoient valoir de prétendues insultes à nos envoyés, concertées d'avance entr'eux & les puissances étrangères! Avec quelle audace ils invoquoient la dignité de la nation dont ils se jouoient insolemment!

Les lâches! ils avoient sauvé le despote prussien & son armée; ils avoient engraissé la Belgique du plus pur sang des Français; ils parloient naguères de municipaliser l'Europe, & ils repoussoient les malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avoient livré à nos ennemis nos trésors, nos magasins, nos armes, nos défenseurs : sûr de leur appui, & fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avoit osé menacer la liberté jusques dans son sanctuaire... 0 patrie! quelle divinité tutélaire a donc pu t'arracher de l'abîme immense creusé pour t'engloutir, dans ces jours de crimes & de calamités où, ligués avec tes innombrables ennemis, tes enfans ingrats plongeoient dans ton sein leurs mains parricides, & sembloient se disputer tes membres épars, pour les livrer tout sanglans aux tyrans féroces conjurés contre toi ; dans ces jours affreux où la vertu étoit proscrite, la perfidie couronnée, la calomnie triomphante, où tes ports, tes flottes, tes armées, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout étoit vendu à tes ennemis (/)! Ce n'étoit point assez d'avoir armé les tyrans contre nous : on vouloit nous vouer à la haine des nations, & rendre la Révolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes étoient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres & une partie de nos législateurs. Le despotisme & la trahison présentoient le peuple français à tous les peuples comme une faction éphémère et méprisable, le berceau de la République comme le repaire du crime; l'auguste liberté étoit travestie en une vile prostituée. Pour comble de perfidie, les traîtres cherchoient à pousser le patriotisme même à des démarches inconsidérées, & préparoient eux-mêmes la matière de leurs calomnies : couverts de tous les crimes, ils en accusoient la vertu qu'ils plongeoient dans les cachots, & chargeoient de leur propre extravagance les amis de la patrie qui en étoient les vengeurs ou les victimes. Grâce à la coalition de tous les hommes puissans & corrompus, qui remettoient à-la-fois dans des mains perfides tous les ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes de la renommée, tous les canaux de l'opinion, la République française ne trouvoit plus un seul défenseur dans l'Europe; & la vérité captive ne pouvoit trouver une issue pour franchir les limites de la France ou les murs de Paris.

Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion de Paris avec celle du reste de la République, & celle de la République entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est deux moyens de tout perdre; l'un de faire des choses mauvaises par leur

nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour-à-tour. Ils ont sur-tout manié les poignards (m) du fanatisme avec un art nouveau. On a cru quelquefois qu'ils vouloient le détruire; ils ne vouloient que l'armer, & repousser par les préjugés religieux ceux qui étoient attirés (n) à notre Révolution par les principes de la morale & du bonheur public.

Dumouriez, dans la Belgique, excitoit nos volontaires nationaux à dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; & le traître publioit en même temps des manifestes religieux dignes du pontife de Rome, qui vouoient les Français à l'horreur des Belges & du genre humain. Brissot aussi déclamoit (o) contre les prêtres, et il favorisoit la rébellion des prêtres du Midi & de l'Ouest.

Combien de choses le bon esprit du peuple a tourné au profit de la liberté, que les perfides émissaires de nos ennemis avoîent imaginées pour la perdre !

Cependant le peuple français, seul dans l'univers, combattoit pour la cause commune. Peuples alliés de la France, qu'êtes-vous devenus? N'étiez- vous que les alliés du roi, & non ceux de la nation? Américains, est-ce l'automate couronné, nommé Louis XVI, qui vous aida à secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras & nos armées? Elst-ce le patrimoine d'une cour méprisable qui vous alimentoit, ou bien les tributs du peuple français & les productions de notre sol favorisé des cieux? Non, citoyens, nos alliés n'ont point abjuré les sentiments qu'ils nous doivent; mais s'ils ne se sont point détachés de notre cause, s'ils ne se sont pas rangés même au nombre de nos ennemis, ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisoit (p).

Par une fatalité bizarre, la République se trouve encore représentée auprès d'eux par les agens des traîtres qu'elle a punis. Le beau-frère de Brissot est le consul général de la France près les Etats-Unis. Un autre homme, nommé Genest, envoyé par Lebrun et par Brissot à Philadelphie en qualité d'agent plénipotentiaire (q), a rempli fidèlement les vues & les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employé les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement américain contre nous; il a affecté de lui parler, sans aucun prétexte, avec le ton de la menace, & de lui faire des propositions également contraires aux intérêts des deux nations; il s'est efforcé de rendre nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'à Paris ceux qui l'avoient envoyé persécutoient les Sociétés populaires, dénonçoient comme des anarchistes les républicains (r) luttans avec courage contre la tyrannie, Genest, à Philadelphie, se faisoit chef de club (s), ne cessoit de faire & de provoquer des motions aussi injurieuses qu'inquiétantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la même faction qui en France vouloit réduire tous les pauvres à la condition d'ilotes, & soumettre

le peuple à raristocratle des riches, vouloit en un instant affranchir & armer tous les nègres pour détruire nos colonies.

Les mêmes manœuvres furent employées à la Porte, par Choiseul- Gouffier & par son successeur. Qui croiroit que l'on a établi des clubs français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires? On sent que cette opération ne pouvoit être utile ni à notre cause, ni à nos principes; mais elle étoit faite pour alarmer ou pour irriter la cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et fidèle allié de la France, négligé par le gouvernement français, circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gardé jusqu'ici une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la République française. Il paroît néanmoins qu'il est prêt à se réveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirigé par le cabinet de Saint James {t), il ne portera point ses forces contre l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui seroit si facile d'accabler, mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore une fois l'écueil des armées ottomanes.

Il est un autre peuple uni à notre cause par des liens non moins puissans, un peuple dont la gloire est d'avoir brisé les fers des mêmes tyrans qui nous font la guerre; un peuple dont l'alliance avec nos rois offroit quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la France républicaine (u) est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin que les Français libres peuvent estimer : je veux parler des Suisses. La politique de nos ennemis a jusqu'ici épuisé toutes ses ressources pour les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie, ont concouru à les seconder. Quelques petites violations de territoire, des chicanes inutiles & minutieuses, des injures gratuites insérées dans les (f) journaux, une intrigue très-active, dont les principaux foyers sont Genève, le Mont-Terrible & certains comités ténébreux qui se tiennent à Paris, composés de banquiers, d'étrangers & d'intrigans couverts d'un masque de patriotisme; tout a été mis en usage pour les déterminer à grossir la ligue de nos ennemis.

(w) Voulez-vous connoître par un seul trait toute l'importance que ceux-ci mettent au succès de ces machinations & en même temps toute la lâcheté de leurs moyens? il suffira de vous faire part du bizarre stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment oii j'avois terminé ce rapport, le Comité de salut public a reçu la note suivante, remise à la chancellerie de Bâle.

« C'est le 1 8 du mois d'octobre que l'on a agité au Comité de salut public la question de l'invasion de Neufchâtel. La discussion a été fort animée : elle a duré jusqu'à deux heures après minuit. Un membre de la minorité s'y est seul opposé. L'affaire n'a été suspendue que parce que Saint-Just, qui en est la rapporteur, est parti pour l'Alsace : mais on sait de bonne part actuellement, que l'invasion de Neufchâtel est résolue par le Comité ».

Il est bon de vous observer que jamais il n'a été question de Neuf-

châtel au Comité de salut public.

Cependant il paroît qu'à Neufchâtel on a été alarmé par ces impostures grossières de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6 novembre (vieux style), adressée à notre ambassadeur en Suisse, au nom de l'état de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre, en communiquant à l'agent de la République les inquiétudes qu'a montrées la principauté de Neufchâtel, contient les témoignages les plus énergiques de l'amitié du canton de Zurich pour la nation française & de sa confiance dans les intentions du gouvernement.

Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouvé le moyen de pousser plus loin l'impudence ou la stupidité? Eh bien! il faut vous dire qu'au moment où je parle, les gazettes allemandes ont répandu partout la nouvelle que le Comité de salut public avoit résolu de faire déclarer la guerre aux Suisses, & que je suis chargé, moi, de vous faire un rapport (x) pour remplir cet objet.

Mais, afin que vous puissiez apprécier encore mieux la foi (jf/Jf anglfiise & autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avoit été fait au Comité de salut public une proposition qui offroit à la France un avantage infiniment précieux dans les circonstances où nous étions : pour l'obtenir, il ne s'agissoit que de fciire une invasion dans un petit Etat enclavé dans notre territoire, & allié de la Suisse; mais cette proposition étoit injuste, & contraire à la foi des traités; nous la rejettâmes avec indignation.

Au reste, les Suisses ont su éviter les pièges que leur tendoient nos ennemis communs; ils ont {z) facilement senti que les griefs qui pouvoient s'être élevés étoient en partie l'effet des mouvemens oreigeux, inséparables d'une grande révolution, en partie celui d'une malveillance également dirigée contre la France & contre les cantons {aa). La sagesse helvétique a résisté à la fois aux sollicitations des Français fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, & aux intrigues de toutes les cours confédérées. Quelques cantons se sont bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement français; le Comité de salut public s'en étoit occupé d'avance. Il a résolu non-seulement de faire cesser les causes des justes griefs que ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les sentimens de bienveillance & de fraternité dont la nation française est animée envers les autres peuples, & sur-tout envers ceux que leur caractère rend dignes de son alliance. Il suivra les mêmes principes envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondées sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre gouvernement, déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis long-temps. Tel est l'avantage d'une République puissante : sa diplomatie est dans sa bonne foi; & comme un

honnête homme peut ouvrir impunément à ses concitoyens son cœur & sa maison, un peuple libre peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique.

Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que favorable à notre cause; & s'il arrivoit qu'un génie ennemi de l'humanité poussât le gouvernement de quelques nations neutres dans le parti de nos ennemis communs, il trahiroit le peuple qu'il régit, sans servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa propre bassesse & de notre loyauté; car la justice est une grande partie de la puissance.

Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui s'agite autour de nous & à cause de nous.

Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de cette belle contrée. Ce projet est aujourd'hui prouvé non-seulement par les évènemens, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque & de démembrement de la France, projette par le cabinet britannique, fut communiqué aux membres qui le composoient alors. On y fît peu d'attention dans ce temps-là, parce qu'il paroissoit peu vraisemblable, & que la défiance pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis cette époque, les vérifièrent chaque jour.

L'Angleterre ne s'étoit pas oubliée dans ce partage : Dunkerque, Toulon, les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York, à laquelle on ne renonçoit pas, mais dont on sacrifioit les portions qui dévoient former le lot des autres puissances. Il n'étoit pas difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui, comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa femme, et par conséquent de la cour de Berlin.

Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse lui-même avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Comme deux brigands qui se battoient pour partager les dépouilles d'un voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne & celui de Berlin suspendirent leurs anciens difîérens pour tomber sur la France, & pour dévorer la République naissante. Cependant le concert apparent de ces deux puissances cache une division réelle.

L'Autriche pourroit bien être ici la dupe du cabinet prussien et de ses autres alliés.

La maison d'Autriche, épuisée par les extravagances de Joseph II & de Léopold, jetée depuis longtemps hors des règles de la politique de Charles-Quint, de Philippe II & des vieux ministres de Marie- Thérèse; l'Autriche, gouvernée aujourd'hui par les caprices & par l'ignorance d'une cour d'enfans, expire dans le Hainaut français & dans la Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mêmes par notre

imprudence, ses derniers efforts contre la France peuvent être regardés comme les convulsions de son agonie. Déjà l'impératrice de Russie & le roi de Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, & lui ont présenté, pour tout dédommagement, les conquêtes qu'elle feroit en France avec leur secours : c'est-à-dire la Lorrciine, l'Alsace & la Flandre française. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la perdant elle-même. Elle cherche à ménager ses forces aux dépens de son allié, & marche à son but particulier, en lui laissant, autant qu'il est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre côté, le Roussillon, la Navarre française & les départemens limitrophes de l'Espagne ont été promis à Sa Majesté catholique.

Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir de devenir un jour roi du Dauphiné, de la Provence & des pays voisins de ses anciens Etats.

Que pouvoit-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre à la perte de la France? Rien. Elles ont long-temps résisté aux sollicitations de la ligue; mais elles ont cédé à l'intrigue, ou plutôt aux ordres du ministère anglais qui les menaçoit des flottes de l'Angleterre. Le territoire de Gênes a été le théâtre d'un crime dont l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux de cette nation, joints à des vaisseaux français livrés par les traiîtres de Toulon, sont entrés dans le port de Gênes; aussitôt les scélérats qui les montoient, Anglois et Français rebelles, se sont emparés des bâtimens de la République qui étoient dans ce port sous la sauve-garde du droit des gens; & tous les Français qui s'y trouvoient ont été égorgés. Qu'il est lâche ce Sénat de Gênes, qui n'est pas mort tout entier pour prévenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir à-la-fois l'honneur, le peuple génois & l'humanité entière (1)!

Venise, plus puissante & en même temps plus politique, a conservé une neutralité utile à ses intérêts. Florence, celui de tous les états d'Italie à qui le triomphe de nos ennemis seroit le plus fatal, a été enfin subjuguée par eux, & entraînée malgré elle à sa ruine. Ainsi le despotisme pèse jusques sur ses complices, & les tyrans armés contre la République sont les ennemis de leurs propres alliés. En général, les puissances italiennes sont peut-être plus dignes de la pitié que de la colère de la France : l'Angleterre les a recrutées comme ses matelots; elle a exercé la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable des princes de cette contrée est ce roi de Naples, qui s'est montré digne du sang des Bourbons, en embrassant leur cause. Nous pourrons un jour vous lire à ce sujet une lettre écrite de sa main à son cousin le catholique, qui servira du moins à vous prouver que la terreur n'est

(1) D'après le Journal de Perlet {n9 422, p. 888) : « la Convention tout entière a partagé l'indignation dont était ici pénétré l'orateur »,

point étrangère au cœur des rois ligués contre nous. Le pape ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

L'Angleterre a aussi osé menacer le Danemark par ses escadres, pour le forcer à accéder à la ligue; mais le Danemark, régi par un ministre habile, a repoussé avec dignité ses insolentes sommations.

(bb) On ne peut lier qu'à la folie la résolution qu'avoit prise le roi de Suède, Gustave III, de devenir la généralissime des rois coalisés. L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au délire de ce moderne Agamemnon, qui épuisoit ses états, qui abandonnoit sa couronne à la merci de ses ennemis, pour venir à Paris affermir celle du roi de France.

Le régent, plus sage, a mieux consulté les intérêts de son pays & les siens; il s'est renfermé dans les termes de la neutralité.

De tous les frippons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de politiques, on assure & nous ne sommes pas éloignés de le croire, que le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres : car il faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines & impériales, prestige créé par la politique. La vérité est que sous la vieille impératrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses. Cette contrée présente l'union de la férocité des hordes sauvages avec les vices des peuples civilisés. Les dominateurs de la Russie ont un grand pouvoir & de grandes richesses : ils ont le goût, l'idée, l'ambition du luxe & des arts de l'Europe, & ils régnent dans un climat de fer; ils éprouvent le besoin d'être servis & flattés par des Athéniens, & ils ont pour sujets des Tartares : ces contrastes de leur situation ont nécessairement tourné leur ambition vers le commerce, aliment du luxe & des arts, & vers la conquête des contrées fertiles qui avoisinent à l'Ouest & au Midi. La cour de Pétersbourg cherche à émigrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie européenne & dans la Pologne, comme nos jésuites & nos aristocrates ont émigré des doux climats de la France dans la Russie.

Elle a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la guerre, & elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de la sienne viennent se briser contre le rocher de la République française, l'impératrice de Russie ménage ses forces & accroît ses moyens; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre sur la Pologne & sur l'Allemagne; par-tout elle envisage des usurpations faciles ou des conquêtes rapides; elle croit toucher au moment de donner la loi à l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse & à l'Autriche; & dans les partages de peuples où elle admettoit les deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre impunément la part du lion?

Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe & le vôtre, & vous pouvez déjà en tirer un grand résultat; c'est que l'univers est intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant & nécesstiire, qui garantissoit l'indépendance des médiocres états contre les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne sont englouties par les maisons ambitieuses d'Autriche & de Brandebourg; la Suède & le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissans voisins; le Turc est repoussé au-delà du Bosphore & rayé de la liste des puissances européennes; Venise perd ses richesses, son commerce & sa considération, la Toscane, son existence; Gênes est effacée; l'Italie n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est réduite à la misère, & ne recouvre plus l'énergie que son antique pauvreté lui avoit donnée; les descendans avilis de Guillaume Tell succomberoient sous les efforts des tyrans humiliés & véiincus par leurs aïeux. Comment oseroient-ils invoquer seulement les vertus de leurs pères & le nom sacré de la liberté, si la République française avoit été détruite sous leurs yeux? Que seroit-ce s'ils avoient contribué à sa ruine? Et vous, braves Américains, dont la liberté, cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle seroit votre destinée si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous le joug honteux de vos anciens maîtres : la gloire de nos communs exploits seroit flétrie; les titres de liberté, la déclaration des droits de l'humanité seroit anéantie dans les deux mondes.

Que dis-je? Que deviendroit l'Angleterre elle-même? L'éclat éblouissant d'un triomphe criminel couvriroit-il long-temps sa détresse réelle et ses plaies invétérées? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent l'existence précaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre. Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les sépare d'un peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vaùn qu'une île commerçante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses rivciges ne sont défendus par la justice & par l'intérêt des nations. Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette vérité politique. A notre défaut, l'Angleterre la donneroit elle-même. Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes, elle forceroit bientôt ses rivaux à la punir.

Mais, avant de perdre son existence physique & commerciale, elle perdroit son existence morale & politique. Comment conserveroitelle les restes de sa liberté, quand la France auroit perdu la sienne, quand le dernier espoir des amis de l'humanité seroit évanoui ? Comment les hommes attachés aux maximes de sa Constitution telle quelle, ou qui en désirent la réforme, pourroient-ils lutter contre un ministère

tyrannlque, & qui abuseroit de sa prospérité pour étouffer la raison, pour enchaîner la pensée, pour opprimer la nation?

Si un pays qui semble être le domaine de l'intrigue & de la corruption, peut produire quelques philosophes politiques capables de connoître & de défendre ses véritables intérêts; s'il est vrai que les adversaires d'un ministère pervers sont autre chose que des intrigans qui disputent avec lui d'habileté à tromper le peuple, il faut convenir que les ministres anglais ne sauroient reculer trop loin la tenue de ce parlement dont le fantôme semble troubler leur sommeil.

Ainsi la politique même des gouvernemens doit redouter la chute de la République française : que sera-ce donc de la philosophie & de l'humanité? Que la liberté périsse en France, la nature entière se couvre d'un voile funèbre, & la raison humaine recule jusqu'aux abîmes de l'ignorance & de la barbarie. L'Europe seroit la proie de deux ou trois brigands, qui ne vengeroient l'humanité qu'en se faisant la guerre, & dont le plus féroce, en écrasant ses rivaux nous rameneroit au règne des Huns & des Tartares. Après un si grand exemple, & tant de prodiges inutiles, qui oseroit jamais déclarer la guerre à la tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivages, se déborderoit sur la surface du globe; il couvriroit bientôt les hauteurs du monde politique, où est déposée l'arche qui renferme les chartes de l'humanité; la terre ne seroit plus que le patrimoine du crime; & ce blasphème reproché au second des Brutus, trop justifié par l'impuissance de nos généreux efforts, seroit le cri de tous les cœurs magnanimes : 0 Vertu! pourroientils s'écrier, tu nés donc quun vain nom!

Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facultés, qui de nous ne croit s'élever au-dessus de l'humanité même, en songeant que ce n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront? Plût au ciel que ces vérités salutaires, au lieu d'être renfermées dans cette étroite enceinte, pussent retentir en même temps à l'oreille de tous les peuples ! au même instant les flambeaux de la guerre seroient étouffés, les prestiges de l'imposture disparoîtroient, les chaînes de l'univers seroient brisées, les sources des calamités publiques taries, tous les peuples ne formeroient plus qu'un peuple de frères, & vous auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au moins les publier d'une manière plus lente à la vérité. Ce manifeste de la raison, cette proclamation solemnelle de vos principes, vaudra bien ces lâches & stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans ose publier contre vous.

Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus forts que l'Europe. La République française est invincible comme la raison; elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en chasser. Tyrans, prodiguez vos trésors, rassemblez vos satellites, .

& vous hâterez (ce) votre ruine. J'en atteste vos revers; i*en atteste sur-tout vos succès. Un port & deux ou trois forteresses achetées par votre or; voilà donc le digne prix des efforts de tant de rois, aidés pendant cinq années par les chefs de nos armées & par notre gouvernement même! Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens, est un peuple invmcible. Despotes généreux, sensibles tyrans : vous ne prodiguez, dites-vous, tant d'hommes & de trésors, que pour rendre à la France le bonheur et la paix?

Vous avez si bien réussi à faire le bonheur de vos sujets, que vos âmes royales n'ont plus maintenant à s'occuper que du nôtre. Prenez garde, tout change dans l'univers : les rois ont assez long-temps châtié les peuples ; les peuples, à leur tour, pourroient bien aussi châtier les rois.

Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer & vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de vaisseaux : heureusement la nature est moins cruelle pour nous, que les tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourroit bien n'être pas plus heureux que celui de Maubeuge & de Dunkerque. Au reste, un grand peuple qu'on ose menacer de la famine, est un ennemi terrible; quand il lui reste du fer, il ne reçoit point de ses oppresseurs du pain & des chaînes; il leur donne la mort (I).

Et vous, Représentans de ce peuple magnanime; vous qui (dd) êtes appelés à fonder, au sein de tous les orages, la première République du monde, songez que, dans quelques mois, elle doit être sauvée & affermie par vous.

Vos ennemis savent bien que s'ils pouvoient désormais vous perdre, ce ne seroit que par vous-mêmes. Faites, en tout, le contraire de ce qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de gouvernement fondé sur les principes d'une sage et vigoureuse politique.

Vos ennemis voudroient donner à la cause sublime que vous défendez, un air de légèreté & de folie; soutenez-la avec toute la dignité de la raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut réveiller au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la défiance : ordonnez à toutes les petites passions de se taire (ee). Le plus beau de tous les titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands, quand tous nous aurons sauvé la Patrie. On veut annuller & avilir le gouvernement républicain dans sa naissance; donnez-lui l'activité, le ressort & la considération dont il a besoin. Ils veulent que le vaisseau de la République flotte au gré des tempêtes, sans pilote & sans but; saisissez

(1) « Ici l'enthousiasme s'empare de toute l'Assemblée et des tribunes. Tout le monde est delxjut, balance des chapeaux en l'air et fait retentir la salle des cris de Vive la République! La mort des tyrans! » (Journal de Perlet, n° 422, p. 389; Mercure universel, XXXIII, 266).

le gouvernail d'une main ferme, & conduisez-le, à travers les écueils, au port de la paix & du bonheur.

La force peut renverser un trône; la sagesse seule peut fonder (Jf) une République. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis; soyez révolutionnaires & politiques; soyez terribles aux méchans & secourables aux malheureux; fuyez à la fois le cruel modérantisme & l'exagération systématique des faux patriotes; soyez dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès : il ne veut être ni trompé ni protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant.

Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacius, où l'on partage les dépouilles du peuple en conspirant contre sa liberté. Etouffez-les dans leurs repaires, & punissez enfin le plus odieux de tous les forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du patriotisme, & d'assassiner la liberté avec ses propres armes.

Le période où vous êtes est celui qui est destiné à éprouver le plus fortement la vertu républicaine. A la fin de cette campagne, l'infâme ministère de Londres voit d'un côté la ligue presque ruinée par ses efforts insensés, les armes de l'Angleterre déshonorées, sa fortune ébranlée, & la liberté assurée par le caractère de vigueur que vous avez montré : au-dedans, il entend les cris des Anglais mêmes, prêts à lui demander compte de ses crimes. Dans sa frayeur, il a reculé jusqu'au mois de janvier la tenue de ce parlement, dont l'approche l'épouvante. Il va employer ce temps à commettre parmi vous les derniers attentats qu'il médite, pour suppléer à l'impuissance de vous vaincre. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pièces saisies depuis quelque temps se rapportent à ce projet. Corrompre les représentans du peuple susceptibles de l'être, calomnier ou égorger ceux qu'ils n'ont pu corrompre, enfin arriver à la dissolution de la représentation nationale, voilà le but auquel tendent toutes les manœuvres dont nous sommes les témoins, tous les moyens patriotiquement contre-révolutionnaires, que la perfidie prodigue pour exciter une émeute dans Paris & bouleverser la République entière.

Représentans du peuple français connoissez votre force & votre dignité. Vous pouvez concevoir un orgueil légitime. Applaudissez-vous non-seulement d'avoir anéanti la royauté & puni les rois, abattu les coupables idoles devant qui le monde étoit prosterné; mais sur-tout de l'avoir étonné par un acte de justice dont il n'avoit jamais vu l'exemple, en promenant le glaive de la loi sur les têtes criminelles qui s'élevoient au milieu de vous, mais d'avoir écrasé jusques ici les factions sous le poids du niveau national.

Quel que soit le sort personnel qui vous attend, votre triomphe est certain. La mort même des fondateurs de la liberté n'est-elle pas un triomphe? Tout meurt, & les héros de l'humanité & les tyrans qui l'oppriment; mais à des conditions différentes.

Jusques sous le règne des lâches empereurs de Rome, la vénération

publique couronnoit les images sacrées des héros qui étoient morts en combattant contre eux. On les appeloit les derniers des Romains, Rome dégradée sembloit dire chaque jour au tyran :« Tu n'es point un homme; nous-mêmes, nous avons f>erdu ce titre en tombant dans tes fers. Les seuls hommes, les seuls Romains sont ceux qui ont eu le courage de se dévouer pour délivrer la terre de toi ou de tes pareils ».

Pleins de ces idées, pénétrés de ces principes, nous seconderons votre énergie de tout notre pouvoir. En butte aux attaques de toutes les passions, obligés de lutter à la fois contre les puissances ennemies de la République & contre les hommes corrompus qui déchirent son sein, placés entre la lâcheté hypocrite & la fougue imprudente du zèle, comment aurions nous osé nous charger d'un tel fardeau sans les ordres sacrés de la patrie? Comment pourrions-nous le porter, si nous n'étions élevés au-dessus de notre foiblesse par la grandeur même de notre mission, si nous ne nous reposions avec confiance & sur votre vertu & sur le caractère sublime du peuple que vous représentez?

L'un de nos devoirs les plus sacrés étoit de vous faire respecter au dedans & au dehors. Nous avons voulu aujourd'hui vous présenter un tableau fidèle de votre situation politique & donner à l'Europe une haute idée de vos principes. Cette discussion a aussi pour objet particulier de déjouer les intrigues de vos ennemis pour armer contre vous vos alliés, & sur-tout les Cantons suisses, & les Etats-Unis d'Amérique (1). Nous vous proposons à cet égard le décret suivant :

LA CONVENTION NATIONALE, voulant manif^ter aux yeux de l'univers les principes qui la dirigent & qui doivent présider aux relations de toutes les sociétés politiques; voulant en même temps déconcerter les manœuvres perfides employées par ses ennemis pour alarmer sur ses intentions les fidèles alliés de la nation française, les Cantons suisses & les États-Unis d'Amérique;

Décrète ce qui suit :

Art. ]^^. — La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, que la résolution constante de la République est de se montrer terrible envers ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples.

II. — Les treiités qui lient le Peuple français aux États-Unis d'Amérique et aux Cantons suisses seront fidèlement (gg) exécutés.

III. — Quant aux modifications qui auroient pu être nécessitées par la Révolution qui a changé le gouvernement {hh) français, ou par les mesures générales & extraordinaires que la République a été obligée

(1 ) I Ce discours, étincelant de beautés, est souvent interrompu par les plus vife applaudissements 9 (Journal de la Montagne, t. II, jxP 5, p. 40). Les Annales patriotiques (n° 322, p. 1491) l'apprécient en ces tennes : « Peu de discours aussi forts d'éloquence, de raison, de talent ont été prononcés dans la tribune nationale depuis que la France a brisé ses fers ». Voir A. Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. IV, p. 3.

de prendre momentanément pour la défense de son indépendance & de sa liberté, la Convention nationale se repose sur la loyauté réciproque & sur l'intérêt commun de la République & de ses alliés.

IV. — La Convention nationale enjoint aux citoyens & à tous les fonctionnaires (») civils et militaires de la République de respecter & faire respecter le territoire de toutes les nations neutres ou alliées.

V. — Le Comité de salut public est chargé de s'occuper des moyens de resserrer de plus en plus les liens de l'union & de l'amitié entre la République & ses alliés, & notamment les Cantons suisses & les Etats- Unis d'Amérique.

VI. — Dans toutes les discussions sur les objets particuliers de réclamations respectives, il manifestera aux nations amies, & notamment aux Cantons suisses, & aux États-Unis d'Amérique, par tous les moyens compatibles avec les circonstances impérieuses où se trouve la République, les sentimens d'équité, de bienveillance & d'estime, dont la nation française est animée envers eux.

VII. — Le présent décret & le rapport du Comité de salut public seront imprimés & traduits dans toutes les langues, répandus dans toute la République & dans les pays étrangers, pour attester à l'univers (jj) les principes de la République française et les attentats de ses ennemis contre la sûreté générale de tous les peuples (1).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 60, p. 241 (2).

Variantes par rapport au discours imprimé (3): (a) fut vaincu par; (b) l'étouffer; (c) ont vécu; (d) comment, chez un tel peuple, peut-on tolérer un ministre; (e) même plus; (f) le sien ou même pour sauver sa tête; (g) la trahison de tous ceux qui tenaient les rênes ou qui commandaient ; (h) d'assurer ; (i) où tous les gouvernemens venaient de se déclarer; (j) Brissot la fit déclarer; (k) ce nouvel ennemi; (l) étoient vendus à tes ennemis; (m) l'arme; (n) attachés; (o) Ainsi les traîtres de l'intérieur déclamaient; (p) gouvernait; (q) réside aussi à Philadelphie; (r) Jacobins; (s) en Amérique; (t) c'est le cabinet de Saint- James qui dirige le Divan; (u) libre; (v) certains; (w) La sagesse helvétique a résisté à toutes les provocations des malveillants, aux caresses perfides de l'Autriche, aux sollicitations des Français fugitifs réfugiés dans cette contrée et aux intrigues de toutes les cours confédérées. Les Suisses se sont bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement. Le Comité de salut public les a trouvées justes en général ; il s'en était occupé d'avance. Il a résolu non seulement d'en faire cesser les causes, mais de prouver aux Cantons suisses, par tous les moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les sentiments de bienveillance et de fraternité dont le peuple français est animé envers les autres nations, et particulièrement envers celles que leur caractère rend dignes de son alliance.

(1) P.V. Conv., XXV, 291-93. Voir aussi Mon., XVIII, 448.

(2) Mon., XVIII, 458-463.

(3) Il semble que l'on soit ici en présence du texte primitif du rapport. On trouve en effet un brouillon d'arrêté du C. de S.P. de la main de Barère (A F II 66, pi. 484, p. 14) constatant que ce rapport a été inséré au Moniteur sur une minute incorrecte et incomplète, et souhaitant que ce journal l'insère par supplément, tout entier, dans son prochain n". « Il tient à cette mesure urgente et nécessaire à l'intérêt de la République ».

Voulez-vous connaître d'un seul trait toute l'importance que ceux-ci mettent au succès de ces machinations, et en même temps toute la lâcheté de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment où j'avais terminé ce rapport, le Comité de salut pubUc a reçu une note authentique que l'Autriche avait tait remettre au gouvernement bernois.

Le gouvernement bernois inquiet la communiqua à notre ambassadeur en Suisse, en le priant de dissifjer toutes les craintes à ce sujet; (x) qui tend à ce but; (y) la perfidie ; (z) vu que les divers griefs dont ils auraient pu avoir à se plaindre étoient en partie ; faa) A partir cfici, nous reproduisons deux passages du texte du « Moniteur », où les xxtriantes deviennent trop nombreuses : « Us ont constanunent consulté les véritables intérêts de leur patrie et l'affection naturelle qui attache à la France le peuple des cantons.

Le Comité suivra les mêmes principes avec toutes les nations amies; nous vous proposerons des mesures fondées sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de vos principes déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis longtemps. La garantie est dans les maximes raisonnables qui dirigent notre gouvernement. Tel est l'avantage d'une république puissante : sa diplomatie est dans sa bonne foi; et comme un honnête homme peut ou^'ri^ impunément à ses concitoyens son cœur et sa maison, un peuple libre peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique.

Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que favorable à notre cause; et s'il arrivait qu'im génie ennemi de l'humanité poussât le gouvernement de quelque nation neutre dans le parti de nos ennemis conununs, il trahirait le peuple qu'il régit sans servir les tyrans; du moins il se perdrait. Nous serons plus forts contre lui de sa propre bassesse et de notre loyauté, car la justice est une grande partie de la puissance.

Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de l'Europe ; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui s'agite autour de nous et à cause de nous.

Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de cette belle contrée. L'existence de ce plan est attestée aujourd'hui, non seulement par les événements, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque et de démembrement de la France, arrêté par le cabinet britannique, fut communiqué aux membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce temps-là, parce qu'il paraissait peu \'raisemblable, et que la défiance pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis cette époque, l'ont vérifié chaque jour. L'Angleterre ne s'était pas oubliée dans ce partage; elle devait avoir Dunkerque, Toulon, les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le due d'York, à laquelle on ne renonçait pas, mais dont on sacrifiait les portions qui devaient former le lot des autres puissances. U n'était pas difficile de faire entrer dans la ligue le stathouder de Hollande qui, comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa femme, et par conséquent de la cour de Berlin.

Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Conune deux brigands, qui se battent pour partager les dépouilles d'un voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de Berlin suspendirent leurs anciens différends pour tomber sur la France et pour dévorer la République naissante. Cependant le concert apparent de ces deux puissances cache une division réelle.

Mais l'Autriche est ici la dupe de la Prusse, dont le cabinet est actuellement dirigé par la Russie, quoique ce fait ne soit pas connu de tout le monde »; (bb) « Vous pouvez avoir maintenant en quelque sorte devant les yeux le bilan de toutes les nations européennes et le vôtre, vous pouvez en tirer le résultat suivant. C'est que l'univers est intéressé à la conservation de la République française. De

tous les fripons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de politiques, on assure, et nous ne sommes pas éloignés de le croire, que le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres; car il faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines et impériales, protégées par la politique; la vérité est que, sous les vieilles impératrices comme sous toutes les femmes qui tiennent le sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses; cette contrée présente le contraste de la férocité des sauvages avec les vices des peuples civilisés qui la dominent ; ces derniers ont un grand pouvoir et de grandes richesses ; ils ont le goût, l'idée, l'ambition du luxe et des arts de l'Europe; ce contraste de leur situation a nécessairement excité leur ambition.

Il paraît assez prouvé que Pitt lui-même est la dupe et l'instrument de la veuve de Pierre III, et qu'il joue en même temps et l'empereur et le roi de Prusse, lesquels ont aussi l'intention de se jouer entre eux; du moins, dans cette grande partie des escrocs couronnés de l'Europe, Catherine est la seule qui joue à coup sûr. En effet, tandis que ses deux puissants voisins viennent follement briser leurs forces contre le rocher inébranlable de la République française; tandis que nous nous affaiblissons nous-mêmes, du moins selon le calcul du despotisme, en écrasant nos ennemis, Catherine, ménageant les siennes, augmente chaque jour ses trésors et ses moyens, se prépare à étendre sa puissance colossale aux dépens de tous ses rivaux et à devenir la première puissance. Après avoir partagé la Pologne avec la Prusse sans l'Autriche, elle a envoyé l'empereur se morfondre contre les rochers de la République française. Spectatrice des querelles de l'Europe, elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur les vastes contrées soumises à la domination du Turc, de l'autre sur la Pologne, la Suède, le Danemark et sur tous les États germaniques; d'un côté vers le commerce, de l'autre vers la conquête des fertiles contrées qui l'environnent à l'Ouest et au Midi. La Russie, beaucoup plus redoutable à toutes les puissances qui l'entourent, a beaucoup contribué à former la ligue contre la France, et s'est dispensée de fournir son contingent : soit qu'elle puise des fonds sur la Suède, qu'elle divise et qu'elle paralyse; soit qu'elle veuille arracher de nouvelles provinces au Turc qu'elle tient en échec, et qui se trahit lui-même par son inaction impolitique; soit qu'elle veuille étendre son empire aux dépens des puissances germaniques ou de la Pologne, partout elle envisage des conquêtes rapides ou des usurpations secrètes; elle sera bientôt en état de donner la loi à la Prusse et à l'Autriche épuisées par leurs entreprises insensées; et dans les partages où elle admettrait ces deux compagnons de ses augustes brigandages, elle pourra du moins prendre impunément la part du lion »; (ce) la ruine de votre coupable puissance; (dd) au milieu de toutes les agitations de l'Europe, êtes appelés...; (ee) Passage supprimé depuis : « Vos ennemis »; (ff) affermir; (gg) loyalement; (hh) de la nation française; (ii) officiers; (jj) toutes les nations.

Nouvelles extraordinaires de Leyde, n° 96, (29 nov. 1793), p. 2-3 (1).

« Robespierre, que l'ancienneté & la virulence de ses opinions anarchiques, sa souplesse à suivre les volontés des sans-culottes, ou même son habileté à prévenir leurs désirs, ont rendu digne d'être le Chef du pouvoir suprême, exercé par cette partie du peuple; Robespierre, instruit par les fautes de ses devanciers, & encouragé par ses succès, va sans doute, à la faveur de son nom & de tous les titres qu'il s'est

(1) A partir de cette époque, les puissances étrangères accordèrent à Robespierre une influence exagérée sur le gouvernement. Voir correspondance de Drake avec Lord Grenville (The manuseripts of J. B. Fortescue, t. II) et A. Mathiez, Histoire secrète du Comité de salut public (Études robespierristes, II, 138-177).

faits au dévouement de la populace, risquer cette même tentative, dans laquelle ont successivement échoué les diverses factions, qui ont maîtrisé les trois Assemblées représentatives de la France; c'est-à-dire essayer de fixer invariablement le timon des affaires dans les mains de son parti, si ce n'est dans les siennes mêmes. Son assiduité aux Jacobins, e soin qu'il a de ne pas prodiguer ses discours pour faire plus d'impression dans les occasions intéressantes, l'espèce de vénération avec laquelle ses avis sont accueillis, tout indique qu'il conduit les grandes opérations, que rien d'important ne se décrète, ni ne se propose sans son aveu, & que les Barère, les Billaud-Varenne, les Saint-Just, les Jeanbon Saint-André ne sont que des directeurs subalternes. Il confie aux uns, tels que Barère et Billaud-Varenne, tout le partcige de la tribune, le soin de pallier les revers & d'inventer des victoires, la tâche d'assoupir ou d'exalter la partie passive de l'Assemblée par des phrases assorties aux circonstances. Les autres, tels que Samt-Just & Jeanbon Saint-André, sont envoyés aux armées, lorsqu'elles ont été battues, pour découvrir des trahisons, pour faire oublier les échecs à force d'atrocités; &, dans cette distribution de rôles, Robespierre a le soin de se réserver ceux qui peuvent le moins compromettre sa popularité, ou qui doivent le faire paroître avec quelque éclat aux yeux de ses amis les Sans-culottes. C'est amsi qu'à la séance de la Convention du 1 7 de ce mois, il a fait un long rapport, présentant le tableau de la situation de l'Europe, relativement à la République françoise. Ce rapport & le décret qui en a été la suite, ont en apparence pour objet « d'attester à tous les peuples les principes qui dirigent la Convention, & qui doivent présider aux relations de toutes les Sociétés politiques, comme aussi d'annoncer la résolution de la République françoise, de se montrer terrible envers ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples ». Mais, dans la réalité, le rapport & le décret n'ont eu d'autre motif que la crainte conçue par le Comité de salut public, de voir le nombre de ses ennemis se fortifier par l'accession des Cantons suisses & des Etats-Unis américains. Il sent trop bien lui-même le contraste frappant qui se trouve entre son gouvernement fondé sur le crime, & le gouvernement de ces Républiques fondé sur la Vertu; il connoît aussi trop bien les atteintes portées par quelques-uns de ses agens à l'utile neutralité qu'il réclame, pour ne pas craindre que ces deux Etats ne se lassent enfin de tenir par le moindre lien à une Assemblée qui ne trouve rien de sacré, ni dans le droit des gens, ni dans ceux des particuliers. Aussi Robespierre a-t-il vivement appuyé sur « les manœuvres perfides employées par les ennemis de la République pour alarmer sur ses intentions ses deux fidèles alliés, les Cantons suisses et les Etats-Unis d'Amérique.» Le décret, quoiqu'il s'étende à toutes les puissances neutres ou alliées, quoiqu'il doive être traduit avec le rapport dans toutes les langues pour être répandu dans tous les pays étrangers, tend spécialement à rassurer les Cantons et les États-Unis. L'article VI

est même destiné uniquement pour la Suisse, en « défendant particulièrement de violer le territoire des Cantons ou des pays qui leur sont unis par des traités d'alliance ou de conbourgeoisie ». A peine d'ailleurs la Convention eut-elle adopté le projet présenté par Robespierre, que Barère a demandé & fait ordonner que le rapport & le décret seroient envoyés aux Suisses par un courier extraordinaire ».

Correspondance politique, n° 13, p. 52.

« Robespierre a enfin paru à la tribune au nom du Comité de salut public; ainsi le voilà devenu un des meneurs. Il partage aujourd'huy avec Barère ce dangereux honneur. Robespierre a annoncé le plan de gouvernement qui doit consolider la République, mais il n'a pas osé en faire lecture lui-même, il a remis ce soin à son digne suppôt le massacreux Billaud-Varenne. »

Extraits dans Révolutions de Paris, n" 216, p. 250-257; Abréoiateur universel, n" 335, p. 1339-1340, n" 336, p. 1342-1343, n" 337, p. 1346-1347; Défenseur de la vérité, t. III. n" 47, p. 757-768; Journal historique et politique 19 nov., p. 4, 22 nov., p. 3-4; 23 nov., p. 3, 24 nov., p. 3-4, 25 nov., p. 3-4, 26 nov., p. 3; Auditeur national Ooubert), n»' 426 à 434; Journal de Perlet. n" 422, p. 387-389; Nouvelles politiques, n" 322, p. 1288; Messager du soir, n" 457, p. 3-4, n° 458, p. 3-4; Les trois décades, n° 28, p. 1 1 1 ; Courrier historique et politique des 86 départemens, n" 51, p. 218; Courrier universel, 29 brumaire; Courrier universel (Ladevize), 28 et 29 brumaire; Antifédéraliste p. 434-440, 445-448, 452-456, 463-464; Annales de la République française, n» 326, p. 1505. Résumé dans Afiches d'Angers, n» 181. p. 741 ; Gazette de France, n» 322, p. 1350; Courrier de l'Égalité, n" 457, p. 390; Journal de Paris 19 nov., p. 1298; Journal de Sablier, n° %3, p. 2; Feuille du salut public, n° 140, p. 1 ; Journal du soir, n° 421, p. 3-4; Journal de France, n" 421, p. 3-4; Nouvelles politiques, p. 1288; Journal de Paris, n" 322, p. 1294; Bataoe, n" 276, p. 1 1 12; Auditeur national, n» 422, p. 4-5; Gazette française, n°* 688 et 689; Mercure universel, XXXIII, 266; Journal de la Montagne, T. II, n° 5, p. 40; Annales patriotiques, n" 322, p. 1491 ; Journal des Débats et Décrets, n» 425, p. 369; Mercure français, n" 121, p. 158; Feuille de Paris, n» 504, p. 4; Mercure universel, XXXIII, 286; Journal des Jacobins, 4 frimaire, p. 2-4.

58. -SÉANCE DU 28 BRUMAIRE AN II (18 NOVEMBRE 1793). Sur l'exergue des pièces de monnaie

Romme, au nom du Comité d'instruction publique, présente un projet de décret relatif à la nouvelle fabrication de la monnaie. Ramel demande par amendement qu'au lieu de l'exergue proposée par le Comité, le peuple souverain, on mette celle-ci : le peuple seul est souverain. Robespierre demande le maintien de la rédaction du Comité. Après discussion, l'amendement de Ramel obtient la priorité : il est décrété avec le reste du projet du Comité.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 61, p. 246 (1).

Robespierre. « L'amendement de Ramel n'est qu'un commentaire de l'expression énergique et précise du Comité. Il n'y a pas deux souverains : le souverain est un, c'est le peuple; je demande le maintien de la rédaction du Comité. »

Mention dans Annales patriotiques, n" 322, p. 1493.

(1) Mon., XVIII, 468; Arch. pari., LXXIX, 448. Rien dans G. Wajltek.

Société des Amis de la Liberté et de L'égauté

Pour la radiation de la Société populaire de Montbard de la liste des Sociétés affiliées

La municipalité de Montbard (Côte-d'Or) dénonce Tadministration

départementale comme répandant avec affectation que la Convention étant ime comme la République, il ne doit pwint y avoir de côté droit. On donne lecture d'un extrait de procès-verbal de la Société populaire de cette ville dans lequel ces principes « feuillants » sont fortement prononcés : on n'y reconnaît ni Montagne, ni Plaine, ni Marais, et tous les députés, au dire de cette société, sont tous également les amis du peuple (on doit préciser que ce procès-verbal est de juin 1793). Robespierre intervient et fait rayer cette Société de la liste des sociétés affiliées aux Jacobins.

GaaLtUe nationale, ou le Moniteur unioersel, u9 €3, p. 254; Journal de la Montagne, t. n, no 7, p. 51 ; Journal de» Jacobins, 30 brumaire, p. 1 (Texte très procbe) (1).

« Robespierre. Dire qu'il n'existe et qu'on ne reconnait qu'un parti dans la République et dîins la Convention, c'est dire qu'il n'existe aucune différence entre les aristocrates et les patriotes, les républicains et les royalistes, les étrangers, ennemis de la France, et les amis du peuple français. Je demande qu'on en fasse une exemple rigoureux, et que cette Société fédéraliste soit rayée de la liste des affiliées de la Société mère.»

Société des Amis de la Liberté et de L'égalité 60. - SÉANCE DU 1« FRIMAIRE AN II (21 NOVEMBRE 1793)

1" intervention : Sur la mission de Saini-Jusi à l'armée du Rhin

Le 26 du premier mois (17 octobre 1793), le Comité de salut public arrêtait d'envoyer Saint-Just et Lebas à l'armée du Rhin et les revêtait à cet effet « des pouvoirs nécessaires pour prendre les mesures de salut public qu'ils jugeront convenables ». Le 1^' brumaire, la Convention confirmait la mission des deux représentants et les investissait des mêmes pouvoirs illimités. A cette date, Saint-Just et Lebas étaient déjà sur place : leurs premiers actes sont datés du premier jour du deuxième mois. Leur mission, coupée d'un bref séjour à Paris, prit fin le 10 nivôse an II.

Le l*' frimaire an II, Robespierre donna lecture aux Jacobins d'une lettre de Saint-Just et Lebas, et de divers arrêtés ou proclamations de ces représentants (2).

(1) Mon., XVIII, 484. Reproduit dans Aoiamid, V, 522. Menticm dans G. Waltkr, p. 737.

(2) Voir A. SoBom., Sur Ut mission de Saint-Jtut à Varmée du Rhin (A. H. R. F., 1954, no 3, p. 193 et n» 4, p. 299). D s'agit de l'éditic»! de la Correspondance M opérations des représentants du peupie Saint-Just et Lebas, enmffés extraordinaireaient d Varmée du Rhin {B.N., nouv. acq. fir., n° 24158).

Journal des Jacobins, n" 541, p. 2-8; Journal de la Montagne, t. II, n° 10, p. 77 (texte très proche); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 64, p. 257 (1).

« Robespierre. Je vais lire à la Société, la lettre que j'ai reçue ce matin des représentans du peuple Saint-Just et Le Bas, envoyés pour réparer les désastres occasionnés par l'impéritie des uns et la trahison des autres (2). »

La lettre porte que les représentans, de concert avec le commandant de la place, vrai républicain, qui a lutté seul contre tous les aristocrates de Strasbourg qui avaient vendu cette place depuis plusieurs mois aux Prussiens, ont pris des arrêtés vraiment révolutionnaires. Ils ont, de plus, fait donner par les aristocrates de cette ville les manteaux, chemises, etc., dont les soldats avaient besoin. Ils ont fait mettre dans leurs maisons les soldats malades qui étaient mal à l'hôpital. Ils se plaignent de la Société de cette commune qui leur a demandé de rappeler l'ancienne municipalité.

Robespierre donne ensuite l'idée de ce que ces deux commissaires de la Convention ont fait pour la patrie dans cette mission. Il peint la Lorraine et l'Alsace occupées en partie par les étrangers, l'armée et ces deux ci-devant provinces dans la disette. Il déclare que les fauteurs de ces désastres sont maintenant à Paris où ils vont payer leurs crimes. Pour sauver ces contrées, le Comité de salut public a cru devoir confier les deux armées de la Moselle et du Rhin à des généraux sans-culottes, toutes leurs actions au moins le prouvent qu'ils l'étaient. Il a fallu envoyer deux représentans du peuple qui eussent à la fois de la tête et du cœur. Ils ont trouvé Strasbourg dans la désolation, des généraux aristocrates, une armée qui cherchait partout des chefs et n'en trouvait pas. Ils ont fait la proclamation suivante :

« Nous arrivons; nous jurons au nom du peuple français et de l'armée entière que les ennemis seront vaincus. S'il est parmi vous quelques traîtres, nous apportons avec nous le glaive qui doit les frapper (3). »

Ils ont ensuite parcouru le département où ils ont arrêté, saisi les aristocrates, les hommes suspects; ils ont établi une commission populaire, et tout aristocrate, municipal, judiciaire ou militaire a été condamné à mort. Les riches les ont entourés les premiers; ils ont protesté de leur dévouement à la patrie. Qu'ont fait les représentans du peuple? ils les ont pris au mot, et le lendemain, ils ont fait la proclamation suivante :

« Les représentans du peuple considérant que le département de

(1) Mon., XVIII, 90. Reproduit dans Aulabd, V, 525. Voir E. Hamei., III, 204. Mention dans G. Walter, p. 737.

(2) Cette lettre ne figure pas dans Aulard, Recueil des Actes...

(3) Proclamation du 1^' du 2» mois (22 oct. 1793). Cf. A. Soboul, art. cité, p. 210.

SÉANCE DU l®"" FRIMAIRE AN II 191

« Bas-Rhin éprouve de grands besoins, que le peuple, que les riches « leur ont paru animés du meilleur esprit, du plus parfait dévouement « à la chose publique, ont protesté de la servir de toutes leurs facultés « morales et pécuniaires, ont pris l'arrêté suivant : il sera levé dix « millions sur les riches, etc. (1), (Applaudi). >^

Vous voyez qu'on a démantelé les riches pour couvrir et revêtir les pauvres, cela a réveillé la force révolutionnaire et l'énergie patriotique; les aristocrates ont été guillotinés, à commencer par les banquiers du roi de Prusse qui étaient à Strasbourg. »

Journal de Sablier, n° 973, p. 3.

« Rahespierre fait lecture d'une lettre des représentans du peuple à l'armée du Rhin, Siiint-Just et Le Bas, datée de Saveme, le 26 brumaire :

« Depuis l'arrêté qui casse les autorités constituées de Strasbourg nous en avons, disent-ils, pris d'autres aussi vigoureux. Nous avons procuré à nos frères d'armes, les souliers, les chemises et les manteaux des riches de Strasbourg, nous avons transporté dans leurs maisons, les malades qui n'étoient pas bien dans les hôpitaux. De concert avec le commandant de la place, nous avons établi une police sévère et révolutionnaire. . .

Nous avons à nous défendre de la Société de Strasbourg, qui nous a demandé le rappel des administrateurs que nous avions destitués. Elle nous paroît composée d'agens de toute espèce de gouvernement... »

Après avoir donné d'autres détails sur les mesures qu'ils ont cru devoir prendre à Strasbourg, les représentans du peuple terminent par annoncer que Rœkin, commissaire du Conseil exécutif, est parti pour Nancy, où il doit travailler les riches de la même manière qu'ils l'ont été à Strasbourg.

« Je vais vous donner, dit Robespierre, une idée des services rendus à la chose publique par Saint-Just et Le Bas. L'armée du Rhin avoit été chassée de tous ses postes par une suite de trahisons infâmes, et dont l'histoire de la Révolution n'offre pas d'exemples. Les lignes de Wissembourg envahies, l'armée forcée de reculer jusqu'aux portes de Strasbourg; le découragement et la disette régnoient parmi les troupes de la République; en un mot l'armée étoit au désespoir. Dans un moment aussi critique, deux opérations étoient nécessaires; d'abord il étoit essentiel d'arracher des armées du Rhin et de la Moselle tous les traîtres qui les avoient mises dans un danger si pressant; aussitôt l'ordre a été donné, tous les généraux reconnus traîtres à la patrie ont été saisis, ils sont maintenant à Paris où ils seront punis de toutes leurs scélératesses.

(1) Arrêté du 10 du 2^ mois (31 oct. 1793). Cf. A. SoBom., art. cité, p. 230. Le texte original porte 9 millions et non 10. Robespierre conunente plus qu'il ne lit les textes.

Cette commission a promené le glaive exterminateur des loix dans le département du Bas-Rhin; les traîtres administrateurs, municipaux et militaires ont subi la peine due à leurs crimes. Les représentans du peuple ont principalement jeté leurs regards sur la place de Strasbourg qui pouvoit être regardée comme appartenant aux ennemis ; les patriotes ne pouvoient élever la voix, le commandant Giel (1) étoit à tout instant, exposé à perdre la vie, il ne pouvoit contenir les conspirateurs qu'avec les canons braqués.

Les représentans profitèrent de ce moment de bienveillance pour publier une proclamation, dans laquelle ils déclaroient qu'après avoir considéré l'ardent amour des riches pour la République une et indivisible, et la ferme résolution qu'ils avoient prise, de contribuer au soulagement de leurs frères d'armes, ils ordonnoient qu'une contribution de 7 millions seroit levée sur eux. On a commencé par les banquiers du roi de Prusse qui se trouvoient en grand nombre dans cette place frontière.

Le résultat de cette opération révolutionnaire fut le rétablissement de la confiance dans l'armée, et le réchauffement du courage des soldats. Depuis cet heureux moment, un bon plan d'opérations militaires a été arrêté, il doit être exécuté dans toutes ses dispositions, et nous avons droit de compter que la victoire se décidera en notre faveur. »

Journal universel, t. XXX, n» 1462, p. 6276-80.

« Apprenez, dit Robespierre aux Jacobins, les obligations que nous avons à Saint-Just et à Le Bas. L'armée du Rhin avait été désorganisée par une suite affreuse de lâchetés et de trahisons. Les lignes de Wissembourg étaient évacuées. Wissembourg et Lauterbourg étaient pris. Notre armée était reculée jusqu'à Strasbourg, et la consternation et la disette régnaient dans l'armée. Nous avons d'abord chassé tous les scélérats. Les généraux de l'armée du Rhin et de la Moselle sont à Paris, et ils expieront leurs forfaits.

Pour empêcher la prise de Landau et de Strasbourg, suite presque inévitable de ces trahisons, nous avons nommé trois bons généraux sans-culottes. Nous avons cru devoir envoyer deux commissaires qui eussent du cœur et de la tête, et nous avons choisi Saint-Just et Le Bas. Ils ont trouvé partout des aristocrates. L'armée était patriote mais désespérée. Ils ont fait une proclamation où ils juraient, au nom de l'armée, de vaincre leur ennemi et d'exterminer les traîtres. Ils ont nommé une commission militaire qui a fait fusiller tous les scélérats et promené le glaive de la loi sur les administrateurs et les militaires perfides. Ils se sont ensuite transportés à Strasbourg. Cette ville pouvait

(1) Pour Dièche (Ant. Ch.), promu général de brigade le 14 août 1793 commandant de la place de Strasbourg.

être considérée comme livrée aux Prussiens; elle était pleine d'aristocrates. Le brave commandant Dièche pour n'être pas massacré, était forcé d'avoir les canons braqués à sa porte. Les représentans seuls, investis de leur dignité, arrivent dans cette ville. A l'instant l'aristocratie se cache; les riches sont les premiers à se ranger autour des députés. Ils protestent de leur patriotisme et de leur dévouement. Les représentans du peuple les prennent au mot, et font une proclamation, par laquelle, considérant que les volontaires, qui sacrifient leur vie à la place des riches, ont besoin de secours, que les riches de Strasbourg sont dans un très-bon esprit, ils ordonnent qu'il sera levé sur eux vingtcinq millions, ce qui fut exécuté, à commencer par des banquiers de Prusse, qui étaient en grand nombre dans cette ville. Quel a été le résultat de ces opérations? Le rétablissement de la confiance à l'armée, et le réchauffement de l'esprit public. On a conçu un bon plan, et il réussira, nous l'espérons, exécuté par de bons généraux et surveillé par des représentans patriotes. Que tous ceux qui sont envoyés aux départemens et aux armées se conduisent ainsi, et la république sera sauvée. »

Extraits dans Coanier universel, 3 frinuùre, p. 2; Armala de la Répahliqae française, n° 331, p. 1523; Merane mioerset. XXXIV. 53; Les trois décades, n» 33. p. 132.

2® intervention : Pour la liberté des cultes

La déchristianisation s'était d'abord affirmée dans les départements, sous l'impulsion de certains représentants en mission, ainsi Fouché dans la Nièvre et l'Allier. Elle fut ensuite imposée du dehors à la Convention. Le 16 brumaire an II (6 novembre 1793), l'Assemblée décréta qu'une commune avait le droit de renoncer au culte catholique. La déchristianisation, dès lors, se précipita. Le 16 brumaire, aux Jacobins, Léonard Bourdon prononça un violent discours contre les prêtres, puis le Comité central des sociétés populaires, où s'agitaient des extrémistes comme Desfieux, Pereira, Proli, donna lecture d'un projet de pétition pour la suppression du budget du culte. Le 17 brumaire (7 novembre), sous la pression des promoteiu"s de cette jîétition, soutenus par les représentants Anacharsis Cloots et Léonard Bourdon, (iobel, évêque de Paris, paraissait à la barre de la Convention, avec ses vicaires, et se démettait solennellement. Le 20 brumaire (10 novembre) eut lieu, sur l'initiative de Chaïunette et de la Commune, ime fête de la Liberté dans la ci-devant église métropolitaine Notre-Dame. La Convention, qui avait assisté en corps à cette lête, décréta aussitôt, à la requête de Chaumette, que Notre-Dame serait consacrée à la Raison. En quelques jours, la vague de déchristianisation emporta les sections parisiennes. Le 3 frimaire (23 novembre), la Commune sanctionna un état de fait en décidant la fermeture des églises.

Le péril de l'athéisme militant fut dénoncé, dès le 17 brumaire, par Laveaux, dans l'officieux Journal de la Montagne. Son article suscita le lendemain, aux Jacobins, une première escarmouche entre partisans et adversaires de la déchristianisation. Hébert reprocha à Laveaux « d'avoir ouvert sur Dieu, un être inconnu, abstrait, des disputes qui ne convenaient qu'à un capucin en théologie ». Robespierre cepenc^nt, prenant l'offensive aux Jacobins rompit le coiu-ant et mit fin aux hésitations de

la Convention. Le 19 brumaire, il fit l'apologie de la politique gouvernementale, attaqua les sociétés sectionnaires qui constituaient l'un des éléments les plus actifs de la déchristianisation, et dévoila les ambitions secrètes d'Hébert et de ses amis : « Ils veulent nos places...' Eh bien! qu'ils les prennent (1). » Le 27 bnunaire, dans son rapport sur la situation extérieure de la République, il signala le danger de la déchristianisation : elle risquait d'aliéner les neutres (2).

Le 1«' frimaire, Robespierre revient à la charge, aux Jacobins, et se prononce avec force pour la liberté des cultes. Tout en dénonçant ceux qui « veulent faire une sorte de religion de l'athéisme lui-même », il prenait soin, pour ne pas accentuer les divisions naissantes dans le parti de la Montagne, de ménager Hébert. Il réservait ses coups aux « agents de l'étranger », Desfieux, Dubuisson, Pereira, Proli, « ces hommes immoraux » qu'il fit exclure de la Société. Robespierre reconnaissait cependant la nécessité de surveiller le clergé, de dépouiller les églises pour alimenter le Trésor, mais il stigmatisait les violences. Toutes les propositions de Robespierre furent adoptées par la Société.

Discours imprimé par ordre de la Société (3)

« Robespierre. J'avois cru que le préopinant (4) tralterolt l'objet important soumis par Hébert à l'attention de l'Assemblée; il ne l'a pas même abordé, et il nous reste à chercher les véritables causes des maux qui affligent encore notre patrie.

Est-il vrai que nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos tyrans, les odieux captifs dont les noms servent encore de prétexte à la politique criminelle de quelques rebelles, et surtout des puissances étrangères? Je vote en mon cœur pour que la race des tyrans disparoisse de la terre, mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays au point de croire que cet événement suffiroit pour éteindre le foyer des conspirations qui nous déchirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable sœur de Capet en imposeroit plus à nos ennemis, que celle de Capet lui-même et de sa criminelle compagne (5)?

(1) Voir ci-dessus, n° 56.

(2) Voir ci-dessus, n° 57.

(3) Broch. in-80, 16p. {B.N.,8°U)*'>2322; Bibl. V.de P.,n°60l 296; Arch.nat., AFii 49, pi. 379, p. 8. Reproduit dans Journal de la Montagne, t. II, n" 12, p. 92-95; Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 66, p. 266-67 {Mon., XVIII, 507); Mercure universel, XXXIV, 55-6, 85-7, 165-7; Journal des Jacobins, n» 544, p. 1-4. En ce qui concerne le Journal de la Montagne {n° 10, p. 79), le rédacteur signale que l'importance des matières traitées par Robespierre le force « à en remettre à demain l'insertion afin d'avoir le temps de le consulter lui-même et de lui soumettre la rédaction que nous voudrions pouvoir présenter textuellement et avec la plus sévère exactitude ». Extraits dans Aulard, V, 527-31. Voir E. Hamel, III, 232-36 et G. Walter, p. 899-400. Discours reproduit par Laponneraye, III, 475-487, et Bûchez et Roux, XXX, 274-288.

(4) Il s'agit de Momoro.

(5) Hébert avait en effet demandé « qu'on poursuive l'extinction de la race de Capet ».

SÉANCE DU h' FRIMAIRE AN II 195

Elst-il vrai encore que la principale cause de nos maux soit le fanatisme? Le fanatisme! il expire; je pourrois même dire qu'il est mort. En dirigeant, depuis quelques jours, toute notre attention contre lui, ne la détourne-t-on pas de nos véritables dangers?

Vous craignez, dites-vous, les prêtres! Les prêtres craignent bien davantage les progrès de la lumière. Vous avez peur des prêtres! et ils s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les échanger contre ceux de municipaux, d'administrateurs, et même de présidens de sociétés populaires : croyez seulement à leur amour pour la p)atrie, sur la foi de leur abjuration subite, et ils seront très-contens de vous... Vous ne le serez peut-être pas également d'eux. Avez-vous peur de ces évêques qui, naguère, étoient très attachés à leur bénéfice constitutionnel qui leur rapportoit 70,000 liv. de rentes, et qui en ont fait le sacrifice dès qu'il étoit réduit à 6,000 liv.; de ces évêques qui, aujourd'hui, en sollicitent et en ont peut-être obtenu l'indemnité? Oui, crmgnez, non pas leur fanatisme, mais leur ambition; non pas l'habit qu'ils portoient, mais la peau nouvelle dont ils se sont revêtus. Au reste ceci ne s'applique point à tous les prêtres; je respecte les exceptions, mais je m'obstine à croire qu'elles sont rares.

Non, ce n'est point le fanatisme qui doit être aujourd'hui, le pnncipal objet de nos inquiétudes. Cinq ans d'une Révolution qui a frappé sur les prêtres, déposent de son impuissance : La Vendée même, son dernier asyle, ne prouve point du tout son pouvoir. C'est la politique, c'est l'ambition, ce sont les trahisons de ceux qui gouvernoient jadis, qui ont créé la Vendée; c'étoient des hommes sans honneur, comme sans religion, qui traînoient des brigands étrangers ou français au pillage, et non au pied des autels. Encore la force de la République et le zèle du gouvernement actuel les ont-ils frappés à mort, malgré tant d'obstacles et de crimes.

Car, ils ont perdu leurs places d'armes, leurs magasins, la plus grande partie de leur force; il ne leur reste qu'une horde fugitive dont l'existence ne pourroit être prolongée que par la malveillance et par l'ineptie. Je ne vois plus qu'un seul moyen de réveiller parmi nous le fanatisme, c'est d'affecter de croire à sa puissance. Le fanatisme est un animal féroce et capricieux; il fuyoit devant la raison : poursuivez-le avec de grands cris, il retournera sur ses pas.

Et quels autres effets peut produire cette chaleur extraordinaire et subite, ce zèle exagéré et fastueux, avec lequel on semble lui faire la guerre depuis quelque temps. Je l'ai déjà dit à la Convention, et je le répète ici : il est une infinité de choses que le bon esprit du peuple a tourné au profit de la liberté et que nos ennemis n'avoient imaginé que pour la perdre.

Que des citoyens, animés par un zèle pur, viennent déposer sur l'autel de la patrie, les monumens inutiles et pompeux de la superstition pour les faire servir à son triomphe, la patrie et la raison sourient à ces

offrandes. Que d'autres renoncent à telles ou telles cérémonies et adoptent sur toutes ces choses l'opinion qui leur paroît la plus conforme à la vérité, la raison et la philosophie peuvent applaudir à leur conduite. Mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie viendrolent-elles ici mêler leur influence à celle du civisme et de la vertu? De quel droit des hommes, inconnus jusqu'ici dans la carrière de la Révolution, viendrolent-lls chercher, au milieu de tous ces évènemens, les moyens d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes même à de fausses mesures, et de jetter parmi nous le trouble et la discorde? De quel droit vlendroient-ils troubler la liberté des cultes, au nom de la liberté, et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit feroient-lls dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure, en des farces éternelles et ridicules ? Pourquoi permettroit-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple, et d'attacher les grelots de la folle au sceptre même de la philosophie.

On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la Convention avoit proscrit le culte catholique. Non, la Convention n'a point fait cette démarche téméraire. La Convention ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée et de réprimer en même-temps tous ceux qui en abuserolent pour troubler l'ordre public; elle ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte, et elle les punira avec sévérité toutes les fols qu'ils oseront se prévaloir de leurs fonctions pour tromper les citoyens et pour armer les préjugés ou le royalisme contre la République. On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe! ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe.

Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme lui-même. Tout philosophe, tout individu, peut adopter là-dessus l'opinion qu'il lui plaira. Quiconque voudrolt lui en faire un crime est un insensé; mais l'homme public, mais le législateur, serolt cent fois plus Insensé, qui adopteroit un pareil système. La Convention nationale l'abhorre. La Convention n'est point un faiseur de livres, un auteur de systèmes métaphysiques; c'est un corps politique et populaire, chargé de faire respecter, non seulement les droits, mais le caractère du peuple français. Ce n'est point en vain qu'elle a proclamé la Déclaration des droits de l'homme en présence de l'Etre Suprême.

On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés; que sais-je, un fanatique. J'ai déjà dit que je ne parlols ni comme un individu, ni comme un philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple. L'athéisme est aristocratique; l'idée d'un grand être qui veille sur l'innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; si je trouvois des censeurs, ce serolt parmi les riches et parmi les cou-

pables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je n'ai jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous exposer. Si Dieu n'existoit pas, il faudroit l'inventer.

Je parle dans une tribune où l'impudent Guadet osa me faire un crime d'avoir prononcé le mot de Providence (1). Et dans quel tems? Lorsque le cœur ulcéré de tous les crimes dont nous étions les témoins et les victimes; lorsque, versant des larmes amères et impuissantes sur la misère du peuple éternellement trahi, éternellement opprimé, je cherchois à m'élever au-dessus de la tourbe impure des conspirateurs dont j'étois environné en invoquant contre eux la vengeance céleste, à défaut de la foudre populaire. Ce sentiment est gravé dans tous les cœurs sensibles et purs; il anima dans tous les tems les plus magnanimes défenseurs de la liberté. Aussi long-tems qu'il existera des tyrans, il sera une consolation douce au cœur des opprimés; et si jamais la tyrannie pouvoit renaître parmi nous, quelle est l'âme énergique et vertueuse qui n'appelleroit point en secret, de son triomphe sacrilège, à cette éternelle justice qui semble avoir écrit dans tous les cœurs l'arrêt de mort de tous les tyrans. Il me semble du moins que le dernier martyr de la liberté exhaleroit son âme avec un sentiment plus doux en se reposant sur cette idée consolatrice. Ce sentiment est celui de l'Europe et de l'univers; c'est celui du peuple français. Ce peuple n'est attaché ni aux prêtres, ni à la superstition, ni aux cérémonies religieuses; il ne l'est qu'au culte en lui-même, c'est-à-dire à l'idée d'une puissance incompréhensible, l'effroi du crime et le soutien de la vertu, à qui il se plaît à rendre des hommages qui sont autant d'anathèmes contre l'injustice et contre le crime triomphant.

Si le philosophe peut attacher sa moralité à d'autres bases, gardons-nous néanmoins de blesser cet instinct sacré, et ce sentiment universel des peuples. Quel est le génie qui puisse en un instant remplacer, par ses inventions, cette grande idée protectrice de l'ordre social et de toutes les vertus privées?

Ne voyez-vous pas le piège que nous tendent les ennemis de la République et les lâches émissaires des tyrans étrangers? En présentant comme l'opinion générale, les travers de quelques individus et leur propre extravagance, ils voudroient nous rendre odieux à tous les peuples pour affermir les trônes chancelans des scélérats qui les oppriment. Quel est le tems qu'ils ont choisi pour ces machinations? Celui où leurs armées combinées ont été vaincues ou repoussées par le génie républicain, celui où ils veulent étouffer les murmures des peuples fatigués ou indignés de leur tyrannie; celui où ils pressent les nations neutres et alliées de la France de se déclarer contre nous. Les

(1) Voir Discours..., 3« partie, séance du 26 mars 1792, p. 234.

lâches ne veulent que réaliser toutes les calomnies grossières dont l'Europe entière reconnoissoit l'impudence, et repousser de vous par les préjugés ou par les opinions religieuses, ceux que la morale et l'intérêt commun attiroient vers la cause sublime et sainte que nous défendons.

Je le répète; nous n'avons plus d'autre fanatisme à craindre que celui des hommes immoraux soudoyés par les cours étrangères pour réveiller le fanatisme et pour donner à notre Révolution le vernis de l'immoralité qui est le caractère de nos lâches et féroces ennemis.

J'ai parlé des cours étrangères. Oui, voilà les véritables auteurs de nos maux et de nos discordes intestines. Leur but est d'avilir, s'il étoit possible, la nation française, de déshonorer les représentans qu'elle a choisis, et de persuader aux peuples que les fondateurs de la République n'ont rien qui les distingue des valets de la tyrannie.

Ils ont deux espèces d'armées : l'une sur nos frontières, impuissante, plus près de sa ruine à mesure que le gouvernement républicain prendra de la vigueur, et que la trahison cesse de rendre inutiles les efforts héroïques des soldats de la patrie; l'autre, plus dangereuse, est au milieu de nous; c'est une armée d'espions, de frippons stipendiés qui s'introduisent par-tout, même au sein des sociétés populaires. Depuis que les chefs d'une faction exécrable, le plus ferme appui des trônes étrangers, a péri ; depuis que la journée du 3 1 mai a régénéré la Convention nationale qu'ils vouloient anéantir, ils redoublent d'activité pour séduire, pour calomnier, pour diviser tous les défenseurs de la République, pour avilir et pour dissoudre la Convention nationale.

Bientôt cet odieux mystère sera entièrement dévoilé. Je me bornerai, dans ce moment, à vous offrir, quelques traits de lumière, qui sortent de la discussion même qui vous occupoit.

Hébert vous a révélé deux ou trois mensonges impudens dictés par la faction dont je parle. Un homme, vous a-t-il dit, un homme très-connu, a voulu lui persuader qu'après l'arrestation de la Montansier, je devois dénoncer cette mesure, dénoncer à cette occasion, Pache, Hébert et toute la Commune (1). Je devois apparemment prendre un vif intérêt à cette héroïne de la République; moi qui ai provoqué l'arrestation de tout le Théâtre français, sans respect pour les augustes princesses qui en faisoient l'ornement (2); moi qui ai vu dans tant de solliciteuses enchanteresses, que les amantes de l'aristocratie, et les comé^ diennes ordinaires du roi. Je devois dénoncer Pache, moi qui l'ai défendu dans un temps où une portion du peuple, trompée par les ennemis de notre liberté, vint lui imputer, à la barre de la Convention, la disette qui étoit leur ouvrage; moi qui, alors président de la Convention, opposai l'éloge solemnel de sa vertu pure et modeste qui m'est connue,

(1) Voir ce discours d'Hébert dans Aulard, V, 526.

(2) Voir ci-dessus, 6 septembre, n» 34, p. 100.

à un orage passager excité par la malveillance; peut-être ai-je montré alors une fermeté que n'auroient point eue ceux qui, lâches calomniateurs du peuple opprimé, n'auroient jamais osé dire la vérité au peuple triomphant; je me confiois alors, et je me confie encore dans ce moment, au caractère du peuple, qui, étranger à tous les excès, est toujours du parti de la morale, de la justice et de la raison.

Enfin j'aurois dénoncé, en faveur de la Montansier, la municipalité et les braves défenseurs de la liberté; moi qui défenseur de tous les patriotes, et martyr de la même cause, ai toujours eu pour principe, qu'il falloit autant d'indulgence pour les erreurs minces du patriotisme, que de sévérité pour les crimes de l'aristocratie, et pour les perfidies des fripons accrédités.

Hébert vous a dit encore que je l'avois accusé d'être payé par Pitt et par Cobourg dans la dernière séance; vous m'avez entendu, vous avez vu que je n'ai attribué qu'à une erreur patriotique, des inculpations qui pouvoient perdre cinq ou six défenseurs de la liberté, et dont j'ai trouvé la source dans le plan de calomnie inventé par les ennemis de la République. Vous pouvez apprécier ce nouveau trait d'impudence qui tendoit à diviser les patriotes; je le dénonce avec Hébert, et, comme il est ennemi d'un prétendu patriote, membre de cette Société, qu'Hébert vous nommera, j'en conclus qu'il faut soulever le masque du patriotisme qui cache certains visages, et purger cette Société des traîtres qu'elle renferme dans son sein.

Je vous ai promis de vous indiquer quelques-uns des agens soudoyés par les tyrans, pour nous diviser, pour déshonorer la cause du peuple français, en avilissant la représentation nationale. Je citerai d'abord un homme qu'Hébert a nommé comme l'auteur de la première des deux calomnies. Quel est cet homme? Est-ce un aristocrate? il n'a porté ce titre que jusqu'aux trois quarts à peu près du chemin de la Révolution. Depuis cette époque, c'est un patriote, un Jacobin trèsardent; il est membre de vos comités; il les dirige; un jour il sortit tout-à-coup de son obscurité. Lebrun l'avoit envoyé, en qualité de commissaire, dans la Belgique, au temps des trahisons de Dumouriez. Dumouriez avoit déjà menacé la Convention par ses manifestes séditieux : la Convention avoit déjà fulminé contre ce traître. Dubuisson (c'est son nom) parut tout-à-coup à cette tribune, le cœur comme oppressé des grands secrets qu'il avoit à nous révéler, avec l'air d'un homme accablé du poids des destinées de la France qu'il portoit. Il vous découvrit la trahison de Dumouriez, qui étoit découverte; à la place des pièces authentiques qui la constatoient, il vous substitua une prétendue conversation de lui et de ses deux compagnons, avec Dumouriez, bien louche, bien bizarre, et où les intérêts de J.-P. Brissot étoient ménagés. Il vous annonça en même-temps que s'il n'étoit pas assassiné dans la nuit, il feroit le lendemain son rapport à la Convention nationale, et que la patrie seroit sauvée. Il ne fut point assassiné, il parla

à la Convention où il se fit escorter par des députés de la Société des Jacobins; il obtint les honneurs de la mention honorable et de l'impression, votés par la section girondine et par le côté droit, avec un empressement qui dut édifier beaucoup les patriotes. Vous avez déjà nommé M. Dubuisson.

Mais il est un autre personnage, plus important encore, et le véritable chef de la clique, le compagnon de Dubuisson dans la fameuse mission dont je viens de parler. Que la République est heureuse! Si elle a été trahie par une multitude d'enfans ingrats, elle est servie, avec un désintéressement vraiment admirable, par des seigneurs étrangers, et même par des fils de princes allemands. De ce nombre, est le fils du principal ministre de la maison d'Autriche, du fameux prince de Kaunitz. Il se nomme Proli; vous savez que renonçant à son père, à sa patrie, il s'est dévoué tout entier à la cause de l'humanité. Il prétend diriger les Jacobins dont il n'a pas voulu être membre, par discrétion. Il tient chez lui des directoires secrets où l'on règle les affaires de la Société, où on lit sa correspondance, où on prépare les motions, les dénonciations; où l'on organise un système patriotique de contrerévolution qui n'a pu être déjoué que par le génie de la liberté qui éclaire la majorité de vos membres et la masse du peuple qui vous entend. Le même seigneur a fondé une cinquantaine de clubs populaires pour tout bouleverser et pour perdre les Jacobins; il s'occupe aussi des sections, et sur-tout des femmes révolutionnaires, dont il fait nommer les présidentes. C'est le sylphe invisible qui les mspire; il a sous ses ordres plusieurs autres sylphes visibles qui appellent le mépris public et le carnage sur la Convention nationale depuis la journée du 31 mai. Proli est connu, et cependant Proli est libre; il est imprenable comme ses principaux complices qui sont des aristocrates déguisés sous le masque du sans-culotisme, et sur-tout des banquiers prussiens, anglais, autrichiens et même français.

Souffrirons-nous que les plus vils scélérats de l'Europe détruisent impunément sous nos yeux, les fruits de nos glorieux et pénibles travaux? Ferons-nous alliance avec les complices, avec les valets de ces mêmes tyrans, dont les satellites égorgent sans pitié nos femmes, nos enfants, nos frères, nos représentans ? Je demande que cette Société se purge enfin de cette horde criminelle; je demande que Dubuisson soit chassé de cette Société, ainsi que deux autres intrigans dont un vit avec Proli, sous le même toit, et qui tous sont connus de vous comme ses affidés, je parle de Desfieux et de Pereyra.

Je demande qu'il soit fait un scrutin épuratoire à la tribune, pour reconnoître et chasser tous les agens des puissances étrangères, qui, sous leurs auspices, se seroient introduits dans cette Société.

Je demande qu'on renouvelle de la même manière les comités de la Société qui renferment sans doute dexcellens patriotes, mais où ils ont sans doute aussi glissé plusieurs de leurs affidés.

SÉANCE DU l*' FRIMAIRE AN II 201

Ces propositions ont été adoptées avec un empressement universel, et le peuple a applaudi avec transport, pendfmt tout ce discours, aux idées moredes qu'il renferme. »

Correspondance politique, n° 15, p. 58-59.

« C'est à ce mot que se sont ralliés momentanément Hébert et Robespierre, jusqu'à ce que n'ayant plus d'intermédiaires à frapper, ils se déchirent entre eux. Desfîeux, commis banqueroutier de Bordeaux, juif, marchand de tabac à Paris, et garçon de tripot, Dubuisson auteur dramatique, et le comte de Proli agioteur vagabond, ont été renvoyés par Robespierre de la Société des Jacobins; mais celui-ci n*a pas fait attention que par là, il les obligeait à se jetter dans un autre parti qui le culbutera un jour, en lui reprochant la grande puissance qu'il exerce aujourdhuy, comme il a fait lui-même de son ami Petion. On est d'autant plus allarmé de prévoir cette époque, que c'est peut-être à l'influence de Robespierre que tient aujourdhuy la conservation du reste de la Famille royale. Hébert voulait les sacrifier. Robespierre seul a eu le courage de dire que ce meurtre serait impolitique. Ce fut ainsi que l'on compta pendant quelque tems sur le parti de la Gironde pour sauver le Roi; mais lorsque la Montagne devint menaçante, on vit la pusillanime faction de Guadet, infidèle à ses engîigemens, voter la première pour la mort. Robespierre vient encore de heurter le parti tout puissant de la Commune de Paris en voulant que l'on ralentisse l'ardeur que l'on met à abolir le Christianisme. Il s'appuye pour cela de raisons politiques ».

ExtraiU <kn» Créole txitriole, n* 121, p. 479; Joamal ie SMUr, n* 977, p. 3-4; Joamal hUtoriqae. n' 138, p. 1-2; Joamal amvertel, t. XXX, n° 1 46 1 , p. 6268 ; Abréviatatr mioerxl, a" 328, p. 1 3 1 1 . Résumé dans Coarritr taùversel. 3 frim., p. 2-3; AimaUs <Lt la RipuUiqae françaite, n° 331, p. 1524; Feaille du salut publie, n° 146, p. 3; Mestager ém loir. n* 465, p. 2.

Société des Amis de la Liberté et de L'égalité

Sur les mutations dans le commandement de l'armée DEVANT Toulon

Ricord fils, de Marseille, donne lecture d'une adresse de cette ville qui demande que le général Doppet (1) conserve le conunandement de l'armée qui assiège Toulon. Nommé général en chef de l'armée contre Toulon, à la place de Carteaux (2), le 23 octobre 1793, Doppet cessa ses fonctions

(1) Doppet (Fr. Amédée) promu général de division le 11 sept. 1793, assista au si^e de Toulon, p>assa à l'Armée des Alpes, puis dirigea le siège de Lyon.

(2) Sur Carteaux, voir ci-dessus, séance du 31 août, n° 28.

le 17 novembre, pour prendre le commandement de l'armée des Pyrénées- Orientales. A la suite de l'intervention de Ricord, un citoyen justifia Dugommier (1) des inculpations qui lui avaient été faites (Dugommier avait été nommé général en chef devant Toulon le 3 novembre 1793, en remplacement de Doppet). Robespierre, prenant alors la parole, rend compte de ces mutations dans le commandement de l'armée devant Toulon. Le général La Poype (2), mentionné par lui, devait successivement servir sous Carteaux, Doppet et Dugommier, en particulier comme commandant à Marseille.

Journal des Jacobins, 5 frimaire, p. 3 (8); Journal de la Montagne, n" 18, p. 101 (texte très proche); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 68, p. 274 (4).

« Robespierre donne à la Société des éclaircissemens sur le changement des généraux qui a eu lieu dans l'armée de Toulon. La Poype, Carteaux, étaient tour-à-tour dénoncés et louanges. La Poype commandait, et peut-être, sans Carteaux, aurait pris Toulon.

Il est vrai qu'une objection frappe le Comité. Sa femme, sa famille étaient dans Toulon; mais cette objection n'en est pas une pour un républicain; au contraire, il s'agissait donc seulement de savoir s'il était patriote. On lui reprochait bien quelques restes de noblesse; mais ils étaient effacés par des services, des alliances dans la sansculotterie. Quoiqu'il en soit, l'opinion lui était si contraire que le Comité de salut public n'osa pas lui laisser le commandement de Toulon. Il le donna à Dugommier qui compta en sa faveur les témoignages des patriotes et celui de ses propres actions.

C'était à la recommandation de Marat qu'il avait été promu au grade de chef de brigade. Marat pouvait se tromper, mais sa recommandation était une présomption bien favorable en faveur d'un individu; il l'a toujours justifiée depuis et on espère qu'il ne démentira pas d'aussi heureux débuts.

Quant à Doppet, on voulait faire une incursion en Espagne; la chose était facile et ne trouva d'obstacle que dans la pusillanimité des généraux. On crut devoir confier à Doppet cette expédition brillante et qui n'exigeait que du zèle et de l'intelligence; on l'envoya aux Pyrénées; voilà la raison de tous ces changemens dont on a pu se plaindre

(1) Selon E. Hamel (III, 275, note 2), Dugommier aurait été placé à la tête de l'Armée d'Italie sur la proposition de Robespierre. Il s'appuie sur une note consignée par ce dernier dans son Carnet, feuillet 10.

(2) Le général, marquis de La Poype était le beau-frère du représentant Fréron. II avait été dénoncé par Hébert aux Jacobins, le 18 brumaire (Aulard, V, 499). Le Journal de Marseille (n° 26, p. 218) publie l'extrait suivant d'une lettre de Lapoype à la Société populaire : « Je finirai, frères et amis, par vous inviter, parce que sans doute vous voulez être justes, à consulter les Robespierre, les Legendre, les Dufoumy, et tous les patriotes déjà républicains dès 89. Ils vous diront ce que je fus; ma conduite dans les armées vous dit ce que je suis. »

(3) Mention dans Aulard, V, 532 et G. Walter, p. 737. Voir E. Hamel, III,

(4) Mon., XVIII, 524.

et qui prennent leur source dans l'incertitude où l'on a été des hommes que l'on employait ( Applaudi).»

Courrier universel, 5 frimaire an II, p. 2.

« Robespierre. A dieu ne plaise que je veuille jamais rien divulguer de ce qui se jjasse au Comité de salut public; mais je puis seulement dire que le Comité a été fort embarrassé de trouver un général pour commander l'armée de Toulon. Les uns disoient que, sans Lapoype, Carteaux se seroit emparé de Toulon; les autres soutenoient que, sans ce dernier, Lapoype auroit soumis cette ville rebelle. Il régnoit d'ailleurs une espèce de mésintelligence entre tous ces chefs, de sorte que nous étions fort embarrassés pour fixer notre choix. Doppet nous paroissoit très-propre à remplir les vues de la République sous les murs de Toulon ; il avoit fait ses preuves au siège de Lyon.

Le Comité avoit combiné un plan de descente en Espagne; cette expédition étoit très-facile et nous auroit procuré les plus grands avantages; mais les généraux ne voulurent pas s'en charger, trouvant l'exécution trop difficile. Doppet, homme de cœur et d'un courage bouillant, nous parut propre à réaliser ce projet; mais un concours de circonstances empêcha qu'on ne pût exécuter le plan. Au reste Lapoype me parut à moi réunir toutes les qualités nécessaires pour commander le siège de Toulon. »

Extrait» dtns Feuille du salut public, n" 147, p. 3 ; Joamat historique et polUiçae, a° 139, i>.2; Annales delà République jrançaitt, n° 333, p. 1532; Abréoiatear universel, a° 330, p. 1319; Trois décades, n° 36, p. 144.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 62. - SÉANCE DU 8 FRIMAIRE AN II (28 NOVEMBRE 1793)

\^^ intervention : Pour quon abrège la lecture de la correspondance

La séance débute par la lecture de la correspondance au cours de laquelle on entend rappeler longuement les détails de la mort de Chalier, qui sont d'ailleurs publiés et connus. Robespierre demande que l'on s'occupe avant tout des mesures de salut public.

Journal de la Montagne, n9 17, p. 152 (1).

« Robespierre prend ensuite la parole; il demande qu'on abrège la lecture de la correspondance, ce qui dure trop longtemps, parce que le salut public nous fait une loi de nous occuper exclusivement des mesures qui peuvent l'assurer (2). »

(1) Rien dans Aulakd, ni dans G. Walteh.

(2) Le discours de Robespierre semble suivre. Le Journal de la Montagne en réserve la publication pour le lendemain.

Journal des Jacobins, n° 546, p. 1.

« Robespierre en fait la remarque, demande qu'on abrège la lecture de la correspondance qui dure trop longtemps, parce que le salut public nous en fait la loi. »

2® intervention : Sur la politique gouvernementale, particulièrement en matière religieuse

Robespierre demande la parole pour donner lecture de quelques lettres interceptées par le général Pichegru et transmises au Comité de salut public. Il en vient une fois encore à préciser la politique religieuse du gouvernement, présentant les déchristianisateiu-s comme de faux patriotes; il termine par l'apologie du Comité de salut public.

Journal de la Montagne, t. II, n» 18, p. 139-143; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 71, p. 286 (1).

« Robespierre demande la parole, non pour faire un discours, mais pour faire connoître des faits propres à répandre un grand jour sur les machinations des ennemis de la liberté. Il commence par lire des lettres saisies sur un émigré, qu'a fait passer au Comité de salut public le général Pichegru, et que le Comité a autorisé Robespierre à communiquer aux Jacobins.

La première est adressée à Madame Larive à Fribourg. Elle est composée d'écritures différentes dont une, employée par des moyens chimiques et qu'on ne lit aussi que par un procédé chimique, est rouge et intercallée dans les autres lignes. On apprend à cette dame que la faction maratiste est foible à Paris, que les honnêtes gens ont été obligés de se couvrir d'un masque de républicanisme. On y dit encore qu'il a fallu faire croire que les Jacobins s'entendoient avec les puissances étrangères, mais on observe que ce moyen n'est pas bon pour les émigrés; qu'il faudroit que ceux-ci lissent au peuple une adresse dans laquelle ils l'engageroient à faire cause à part avec cette secte affreuse, infernale.

« Lyon, le 1 6 mai.

La faction maratiste est tombée dans le plus grand discrédit; le parti contraire réussit dans presque toute la France, et ce parti est le républicanisme voilé dont se sont couverts tous les honnêtes gens. Une chose qui a été nécessaire pour faire tomber le parti de Marat qui n'avoit pas moins que le projet de faire égorger tous les honnêtes

(1) Partie de ce discours, depuis « Au reste, je vous l'ai dit... », jusqu'à la fin, publiée à la suite de celui du 1^' frimaire, par les soins de la Société {Arch. nat., AFii 49, pi. 379, p. 3; B.N., 8° Lb «"2322. Bibl. V. de P., n» 601 296. C'est le texte du Journal de la Montagne, reproduit aussi dans Mon., XVIII, 547; etparLAPON- NERAYE, m, 487-498.

gens, ça été de se dire vraiment républicain ; et ce qui me paroît encore plus fâcheux, c'est qu'il a fallu dire hautement que cette faction abominable des Jacobins s'entendoit avec les puissances étrangères et les émigrés, chose que je n'ai jamais sue. On assure même que des lettres prouvent évidemment cette connivence. Je crois que ceci peut être très-défavorable aux émigrés; car le peuple est toujours avide de nouvelles choses. Et aujourd'hui qu'on lui fait ouvrir les yeux sur ses véritables intérêts, tous ceux qui pensent comme moi, voient avec peine qu'il faut se servir de ce prétexte pour mériter sa confiance. Nous croyons donc qu'il seroit très à propos que les émigrés fissent une adresse aux François pour leur annoncer que jamais leurs sentimens n'ont été ceux d'une faction abominable et désorganisatrice ; que jamais les chevaliers français n'ont pris part à toutes les horreurs qui, depuis si longtems, ravagent nos misérables contrées. Un exposé court de leurs sentimens et sur-tout de leur amour pour le peuple seroit, je crois, absolument nécessaire dans la circonstance où nous nous trouvons. »

Vous voyez ici tout le plan des conspirations, dit Robespierre; l'aristocratie, dirigée par la faction brissotine, avoit donné au parti républicain, le nom de maratiste. Pour le combattre, on avoit pris le parti de se dire républicain, et même de publier que les jacobins étoient coalisés avec les puissances étrangères et avec les émigrés; mais l'aristocrate qui développe ce système à son ami, ne lui dissimule pas qu'il est triste que les honnêtes gens soient obligés de prendre ce parti; car il craint qu'à force de parler République, on ne finisse par fortifier l'attachement du peuple à la liberté.

Un autre fait pourra jetter quelques lumières sur les manœuvres actuelles. On vous a dit que le système des agens de nos ennemis, étoit de calomnier et de perdre les plus zélés défenseurs de la liberté pour amener la dissolution de la Convention nationale. Vous allez voir quels sont les moyens qu'ils emploient, pour parvenir à ce but.

Voici une lettre adressée à M. Brissot, dans sa maison, rue Grétry; une lettre adressée à Brissot, devoit être arrêtée à la poste; c'étoit pour qu'elle le fût qu'on l'y avoit mise. On écrit de Londres à Brissot, qu'une tournée qu'on a faite en Ecosse, en Irlande est heureuse; on s'étonne, on s'indigne de l'arrestation de Brissot qu'on a apprise, et pourtant on n'y croit pas. On lui promet qu'on l'aidera.

« De Londres, ce 9 novembre 1 792.

Cher ami et frère.

J'adresse à votre maison, pour que ma lettre ne soit pas interceptée, parce que j'espère que vous y avez des gens de confiance qui vous la feront tenir. Je vous apprendrai que je suis arrivé d'hier dans cette ville, que ma tournée d'Irlande et d'Ecosse a été des plus heureuses, pour moi personnellement, bien au-dessus de mes espérances. Je n'ai

été troublé dans ma course que de la nouvelle de votre arrestation; je me suis flatté qu'elle étoit sans fondement; il m'a semblé qu'il étoit impossible que vos amis vous abandonnassent, vu que vous étiez un des meilleurs amis de la patrie; que les bruits qui couroient étoient pour amuser les aristocrates; mais quelle a été ma surprise et mon chagrin, quand nos amis m'ont confirmé que cette malheureuse nouvelle n'étoit que trop vraie! Hélas! c'est donc le prix de votre zèle, non-seulement à les servir, mais encore de leur donner les moyens de saisir l'occasion que les circonstances leur procuroient, de faire leur fortune et celle de la mettre à couvert. Nos amis et moi sont confondus et outrés de l'ingratitude des hommes; j'en avois quelqu'expérience, mais jamais je n'aurois imaginé qu'elle pourroit être poussée à ce point; mais au moins, cher ami, si c'est une consolation pour les malheureux d'espérer d'être vengés, vous pouvez en jouir d'avance; car, s'ils vous abandonnent réellement, leur triomphe passera comme une fumée, même leur fortune, excepté ce qu'ils ont dans les banques. Je vous préviens que je viens (avant vous) d'expédier à nos correspondans d'Amsterdam, de Gênes et de Genève, enfin à tous nos associés, de se tenir prêts d'un commun accord; que s'il vous arrive la moindre chose, qu'il ne soit plus question de leurs 17 millions. Tous nos amis ici sont très-décidés à cela, ainsi que la convenance pour le bien des émigrans rompue; ainsi prévenez-en, s'il en est encore temps, comme je l'espère, Danton, Robespierre et Lecointre; j'espère que tout sentiment n'est pas encore éteint en eux, et sur-tout leur position étant la plus considérable, ça sera sur eux que nous tomberons les premiers. Pour Petion il n'est plus à craindre, vous êtes déjà vengé de lui, même pour sa fortune; les agens de l'égalité s'en sont emparés. Pour Bazire, Legendre, CoUot-d'Herbois et Buzot, qu'ils tremblent de pousser trop loin leur criaillement, nous les tenons, ainsi qu'ils vous ménagent, s'ils ne veulent point se perdre.

Pour votre fortune, cher infortuné ami, tel malheur qui vous arrivera, elle est à l'abri, soyez tranquil; même proposez-là à vos ennemis, et la leur est en sûreté; vous pouvez leur promettre en foi d'honnête homme, je m'en rends garant; si cela peut les engager à vous servir, faites-le moi savoir au plus vite, alors j'enverrai tout de suite un exprès à Gênes, et vous pouvez prendre sur M.K.F. tout ce qui vous sera nécessaire, pour leur prouver que vous êtes de bonne foi, prenez tout de suite cinquante ou soixante mille livres. Ne soyez pas inquiet, je vous en prie sur l'avenir; que ça ne vous occupe en rien; pensez à gagner vos ennemis; persuadez vous que vous avez des bons amis, ici, et sur-tout moi que je me trouve bien malheureux d'avoir douté jusqu'à présent de la vérité, je crains d'être en partie la cause de votre malheur. Si ma lettre, qui est mon seul espoir vous arrive trop tard, je ne m'en consolerai jamais. Adieu, trop infortuné ami, de grâce répondez-moi tout de suite pour dissiper mes craintes qui sont extrêmes; ou faites-le moi

faire si vous êtes privé de cette liberté. Adieu; au moins ne doutez pas un moment de l'amitié la plus sincère de votre ami pour la vie, A.C.D.

P.S. Nos amis me chargent de vous assurer que vos malheurs resserrent encore, s'il est possible, l'amitié qu'ils vous ont toujours vouée. M.L. doit écrire demain à M.K.F. Adieu.»

Je ne ferai point de commentaire sur cette lettre; je vais vous en communiquer une autre qui n'est ni moins curieuse, ni moins instructive. Celle-ci m'est adressée; je l'ai reçue hier par la poste. Le cachet porte l'empreinte d'un gros évêque; sur l'enveloppe est écrit en crayon, Soleure ; plus bas, à la main, très pressée. De l'autre côté, on prie les personnes, par les mains desquelles passera cette lettre, de ne pas V ouvrir. Cette lettre ne fut pas ouverte, quoiqu'elle dût l'être, comme on voit; elle me fut remise (I), et voici ce qu'on y lit :

« Ce 16 novembre 1793. Je connois trop bien. Citoyen, ta façon de penser aristocrate, pour que je te puisse Imsser dans l'incertitude sur l'état de nos affaires, et cela est d'autant plus important, que la place que tu occupes est plus éminente. Je sais que tu veux la République, mais tu veux aussi les nobles et les prêtres, selon que tu me l'as mainte fois déclaré à Paris lorsque j'y séjoumois. Je te parle à cœur ouvert, parce que je sais que persuadé de ton civisme, on ne te fera pas de mal. Les patriotes, ces foutus sacrés coquins, pour me servir de tes expressions, sont battus de toutes parts. J'espère que bientôt le temps viendra de te manifester. Il est très-adroit à toi d'avoir fait mourir le duc d'Orléans, ce vilain, et en même-tems de s'être emparé de l'autorité, afin de pouvoir la remettre entre les mains des princes, qui, comme je l'espère, ainsi que toi, ne tarderont pas à venir. Tu me mandes, dans ta dernière lettre que tu es dans une situation affreuse, je me le persuade facilement, étant obligé d'approuver toutes les horreurs qui se commettent sous tes yeux. J'ai écrit au comte d'Artois pour ce que tu sais bien; il m'a dit que tu devois te tenir tranquille jusqu'à ce que le prince de Cobourg soit proche de Paris. Il accepte la proposition de livrer Paris à ce général autrichien; j'ai fort bien fait tes affaires auprès de lui. Adieu, cher Citoyen, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur, et suis à la vie ton ami. »

Et sur un chiffon inclus dans la lettre, est écrit par P.S. : « Comme ma lettre est déjà cachetée, je veux l'ouvrir pour te dire que depuis ma dernière lettre je n'ai pas changé de demeure; je suis toujours où tu sais bien, chez le citoyen N. Il n'est pas étonnant que tu ayes été affligé de la mort de la Reine; c'est un événement fait pour cela, et tous les gens de bien en sont là. Fais graver le cachet dont je me suis

(1) G. Waxter (éd. définitive, II, 306), déplore que cette lettre ne figure pas au recueil de Correspondance..., publié par G. MiCHO>f. Elle n'y a pas sa place puisqu'il s'agit, comme le souligne Robespierre, d'ime manœuvre destinée à le discréditer auprès des patriotes, et d'une lettre anonjine.

servi pour cacheter ma lettre; c'est Pie VI; il est très-ressemblant. Tout le monde que tu m'as chargé de saluer, te fait bien des remerciemens et te salue bien. »

Ces coups sont dirigés par les agens des cours étrangères qui ont juré la perte des vrais patriotes, comme le seul moyen de faire triompher la cause des tyrans. Je ne craindrai pas de dire que cette lettre a été faite à Paris, malgré les apparences contraires.

Voyez quels rapports on peut saisir, comme ceci s'adapte aux dernières réflexions que je fis à cette tribune. Parce que je me suis opposé au torrent des extravagances contre-révolutionnaires imaginées par nos ennemis pour réveiller le fanatisme, on a prétendu pouvoir en conclure que j'étayais les prêtres, que je soutenais le fanatisme; et la lettre que je viens de vous lire, porte principalement sur cette idée.

S'il n'étoit question que de conjonctures, je croirois pouvoir affirmer que j'ai reconnu la main qui a composé ce tissu d'horreurs. Elles sont vraisemblablement l'ouvrage de ce vil Proly et de ses complices; de ce criminel étranger, qui prétendoit diriger les Jacobins, pour les compromettre. Réfléchissez avec quelle perfidie on attaque chaque jour les membres de la Convention nationale en détail, surtout ceux qui jouissoient d'une longue réputation de civisme et d'énergie; voyez comme on commence à répandre sur la Montagne toute entière, les plus sombres nuages; voyez comme on cherche à décréditer le Comité de salut public, trop redouté des ennemis de la France, pour n'être pas le principal objet des attaques de leurs lâches émissaires.

Une longue diatribe écrite par un Gascon et venue dit-on de Bayonne, vient d'être lue à cette tribune; croyez-vous que ce soit l'homme qui a été foible jadis, qu'on poursuit aujourd'hui : non c'est l'homme qui, détrompé sur le compte de quelques hypocrites dangereux, leur a porté des coups mortels, et sert très-utilement la République; ce n'est point l'individu qu'on attaque; c'est le représentant du peuple, membre du Comité de salut public; et tout ce qu'on veut en conclure, c'est ce que dit formellement l'auteur même de la lettre; que le peuple doit se défier des hommes habiles qui composent le Comité de salut public.

Au reste, je vous l'ai déjà dit, vous, à qui notre vigilance déplaît, venez prendre nos places (Non, non, s'écrient toutes les voix par un mouvement unanime et spontané). Venez résister à tous les tyrans; venez étouffer les conspirations; déjouer les intrigans; punir les traîtres; stimuler les lâches; venez, d'une main, repousser la calomnie; de l'autre, tous les efforts des innombrables ennemis de la liberté! Nous, alors, nous serons dans les tribunes; si vous commettez des erreurs, ne trouvez pas mauvais que nous ayons pour vous un peu plus d'indulgence que vous ne nous en témoignez.

Mais si vous commettez des crimes, si vous ne voulez gouverner que pour livrer la République aux tyrans que nous combattons, alors

nous VOUS dénoncerons; nous périrons, s'il le faut, pour conserver le plus grand ouvrage que la raison humaine ait élevé.

Croient-ils donc que nous laisserons la patrie en proie à leur extravagance incivique, et que nous souffrirons au sein de la République, le règne des valets de Georges et de l'Autriche? Croient-ils que, dupes de leurs déclamations philosophiques, nous n'étoufferons pas dans leurs meùns, les flambeaux de la guerre civile, qu'ils jettent au milieu de nous? Oui, dans le mouvement subit et extraordinaire qui vient d'être excité, nous prendrons tout ce que le peuple peut avouer, et nous rejetterons tous les excès par lesquels nos ennemis veulent déshonorer notre cause; nous tirerons de ces momens les ressources dont la patrie a besoin pour foudroyer ses ennemis; nous en tirerons un hommage rendu à la morale et à la liberté; mais nous ne souffrirons pas qu'on lève l'étendard de la persécution contre aucun culte; que l'on cherche à substituer des querelles religieuses à la grande cause de la liberté que nous défendons. Nous ne souffrirons pas que l'on confonde l'aristocratie avec le culte, et le patriotisme avec l'opinion qui les proscrit. A ce compte, les perfides ennemis de la liberté acquerraient des titres de civisme, et le peuple seroit proscrit par le peuple lui-même. Un Canisi, un évêque fanatique, qui prêchoit naguère la guerre civile, au nom du Nil, deviendroit un héros de la République, en se déprêtrisant (1).

La Convention nationale maintiendra la liberté des cultes en proscrivant le fanatisme et en punissant la rébellion; elle protégera les patriotes mêmes contre leurs erreurs; elle fera justice des contrerévolutionnaires malgré le masque dont ils se couvrent; elle imposera silence à toutes les disputes religieuses, et elle ralliera tous les citoyens contre les ennemis de l'humanité.

Il est des prêtres philosophes, que des intentions pures ont déterminés; ils ont droit à l'estime de leurs concitoyens et à la protection du gouvernement républicain. Quant à ceux qui n'ont pris qu'une nouvelle forme pour intriguer et pour conspirer, on ne leur tiendra pas compte d'une comédie nouvelle : on doit distinguer les citoyens paisibles et patriotes, qui apportent sur l'autel de la patrie, les monumens inutiles de la superstition, des aristocrates déguisés, qui affectent d'insulter aux choses que le peuple a révérées, pour irriter les esprits;

(1) Nous avons cherché en vain, conune Aulakd, qui pouvait être ce personnage que la Gazette française appelle Galusi. On lit dans le Journal de la Montagne (n" 18, p. 142) : « Un Canisi, un évêque fanatique qui prêchoit naguère la guerre civile, au nom du Nil, deviendrait un héros de la République en se déprêtrisant ». Le Courrier universel (10 frim. II, p. 3) écrit d'autre part : « Il faut remarquer que l'évêque Canisi, ce fourbe qui se montra si contre-révolutionnaire du temps de l'Assemblée constituante, s'est présenté à la tête de la section des Tuileries pour faire honunage à la philosophie, du culte catholique ». En frimaire an II, le président de cette section se nommait Maréchal. Voir aussi éd. du Vieux Cordelier, par H. Calvet, p. 59, n. 3 ; et ci-après, p. 213 (évêque de Camilly).

qui prêchent l'athéisme, avec un fanatisme outré, dans la seule vue d'imputer cette conduite à la Convention nationale et aux amis de la patrie.

On a vu des aristocrates décidés se mettre à la tête de certaines processions, et aller ensuite dans d'autres lieux, exciter le peuple par le récit de certaines farces ridicules qu'ils avoient eux-mêmes jouées.

On en a vu d'autres se signaler par leur zèle à honorer la mémoire de ce même Marat, qu'ils ont fait assassiner, et répandre le bruit que Paris adoroit Marat, et qu'il ne reconnoissoit plus d'autre Dieu.

On en a vu d'autres employer la violence, ou l'autorité, pour interdire aux citoyens l'exercice de leur culte accoutumé, et cela dans les lieux où la superstition régnolt, et voisins des armées rebelles. Plusieurs espèces de causes ont concouru à ces abus ; les uns couverts d'une tache originelle en révolution, ont voulu l'eflfacer par les démonstrations d'un zèle outré, beaucoup de prêtres et de nobles sont de ce genre; les autres ont été guidés par une sorte de manie philosophique et par l'ambition du bel esprit, semblables à ce Manuel qui, pendant tout le temps de sa magistrature, sua sang et eau pour faire des épigrammes contre les prêtres, et emportés par la juste indignation que l'hypocrite perfidie des prêtres a allumé dans tous les cœurs patriotes, ont applaudi, par patriotisme, à des mesures excessives qui n'en avoient que l'apparence; une quatrième classe a calculé, avec un sang-froid atroce, le parti que les ennemis de la liberté pouvoient tirer de ces événemens pour troubler l'Etat, et élever une nouvelle barrière entre le peuple français et les autres nations; et ils ont poussé aux excès; ils ont mis en œuvre les difîérens mobiles que je viens de développer pour arriver à leur but. A la tête de ce complot sont les agens détestables des cours étrangères, que j'ai déjà désignés plusieurs fois, et qui sont les véritables auteurs de nos maux.

Ce sont ces misérables qui sèment au milieu de nous la division, l'imposture, la calomnie, la corruption, qui cherchent à Immoler les fondateurs de la République et les représentans du peuple français, aux vils tyrans qui les soudoyent.

Les rois de l'Europe ont vu par-tout leurs armées repoussées ou arrêtées, leurs sujets fatigués, le peuple français déterminé à défendre sa liberté et assez puissant pour exterminer tous ses ennemis ; la République s'afîermissant par l'énergie de la Convention nationale; ils ont tenté un dernier effort, pour nous diviser; ils ont imaginé de faire déclarer cette guerre étrange et subite au culte en vigueur et à tous les cultes; et tandis que leurs complices exécutent ce projet, en France, ils nous dénoncent à tous les peuples comme une nation athée et immorale. Tous les peuples sont attachés à un culte quelconque, et ils abusent de cet empire que la religion ou la superstition ont acquis sur les hommes, pour recruter leurs armées, raffermir leurs trônes, prévenir les insurrections qu'ils redoutolent, refroidir nos alliés, et multiplier nos ennemis.

Et de quoi s'avisent ceux qui les secondent, soit par imprudence, soit par malveillance? D'où vient qu'on nous occupe uniquement, éternellement, de prêtres et de religion? N'avez- vous plus d'ennemis à vaincre, de traîtres à punir, de conspirations à étouffer, de loix salutaires à exécuter?

N'est-il plus rien à faire ou à imaginer pour assurer l'abondance et la paix?

Les pleurs de tous les malheureux sont-ils séchés? Les veuves de nos défenseurs sont-elles assez promptement secourues? Les décrets qui assurent leur subsistance sont-ils toujours respectés? Que ne vous occupez-vous à applanir les obstacles que la froideur, que l'aristocratie souvent oppose à leurs justes réclamations. Au lieu de nous harceler sans cesse, par de vaines déclamations, que ne travaillez-vous à faciliter l'exécution des loix populaires, que ne surveillez-vous des détails intéressans auxquels nous ne pouvons suffire dans des temps orageux?

Des républicains doivent-ils avilir le gouvernement de leur pays lorsqu'il lutte avec courage contre tous les ennemis du peuple français, ou bien l'aider, le faire respecter autant qu'il est en leur pouvoir? Se dispute-t-on les places de la République avant qu'elle soit sauvée? Est-ce au fort de la tempête, que l'équipage dispute le gouvernail aux pilotes?

Au reste nous protestons ici à la face de l'univers que jamms ni la calomnie ni les dangers ne nous forceront à dévier un moment de la carrière que nous parcourons sous les auspices sacrés de la patrie, et s'il faut qu'un combat s'élève entre la vérité et l'intrigue, entre les représentans fidèles du peuple et ses ennemis, nous déclarons que nous comptons sur la raison publique et sur la victoire. » Journal des Jacobins, n° 546, p. 1-3 (1).

« Robespierre demande la parole, non pour faire un discours, mms pour faiire connaître des faits relatifs à la faction dont quelques chefs ont déjà péri sur l'échafaud. 11 commence par lire des lettres qu'a fjut passer le général Pichegru et que le Comité a autorisé Robespierre à communiquer aux Jacobins.

La première est adressée : A madame, madame Arive, à Fribourg. Elle est composée d'écritures différentes dont une, employée par des moyens chimiques et qu'on ne lit aussi qu'avec un procédé chimique, est rouge et intercalée dans les autres lignes. On apprend à cette dame que la faction maratiste est fmble à Paris; que les honnêtes gens ont été obligés de se couvrir d'un masque de républicanisme. On y dit encore qu'il a fallu faire croire que les Jacobins s'entendent avec les puissances étrangères; mais on observe que ce moyen n'est pas bon

(1) Extraits dans AtXARD, V, 537. Voir E. Ham£L, III, 239. Mention dans G. ^VALTEK, p. 400. Reproduit par J. Poperex, HI, 86, à j>artir de * Croient-ils donc... ».

pour les émigrés, qu'il faudrait que ceux-ci fissent au peuple une adresse dans laquelle ils l'engageraient à faire cause à part avec cette secte affreuse, infernale...

Vous voyez ici tout le plan de conspiration qui a existé, dit Robespierre; vous voyez qu'il était à Lyon un parti républicain qu'on appelait maratiste et qu'on voulait détruire; c'est la lettre d'un aristocrate à son ami émigré; il lui donne les moyens de nous perdre, mais il ne lui dissimule pas qu'il est triste que les honnêtes gens soient obligés de paraître patriotes pour mieux couvrir leur jeu, car il craint qu'à force de parler République on ne finit par en donner le goût au peuple.

Une autre lettre pourra jeter quelques lumières sur ce que nous venons de dire : elle est adressée à M. Brissot, dans sa maison, rue Grétry. Une lettre adressée à Brissot devait être arrêtée par la poste; c'était pour qu'elle le fût qu'on l'y avait mise. On écrit à Brissot qu'une tournée qu'on a faite en Ecosse, en Irlande est heureuse; on s'étonne, on s'indigne de l'arrestation de Brissot, qu'on a apprise et pourtant on n'y croit pas. On lui promet qu'on l'aidera.

Je passe, continue Robespierre, à une autre lettre que j'ai reçue hier, et dont le cachet porte l'empreinte d'un gros évêque; dessus l'enveloppe est écrit au crayon Soleure; plus bas à la main très pressée, sur le verso, ces mots : on prie les personnes par les mains desquelles passera cette lettre de ne pas l'ouvrir. Cette lettre ne fut pas ouverte quoiqu'elle dût l'être, comme on voit, et me fut apportée.

J'ai déjà dit que ce n'était pas la grossièreté du piège qu'il fallait considérer, mais la malveillance qui l'a fait employer. Ils marchent à grands pas vers le système de calomnie que toutes ces pièces indiquent. Il est décidé par ces hommes qu'ils perdront les patriotes... Il est clair qu'il existe une classe d'hommes ennemis du peuple bien adroits et qu'on ne peut plus reconnaître qu'à l'espèce d'affectation avec laquelle ils exagèrent les mesures du patriotisme, avec laquelle ils rendent nulles les mesures les plus sages en emportant au-delà du but la marche révolutionnaire. Je ne craindrai pas de dire que cette lettre a été faite à Paris.

Voyez quels rapports on peut saisir : comme ceci s'adapte aux réflexions que je fis à cette tribune. On a prétendu pouvoir en conclure que j'étayais les prêtres, que je soutenais la religion catholique. S'il n'était question que de conjectures, je croirais pouvoir affirmer que j'ai reconnu l'homme qui a composé ce tissu d'horreurs. C'est cet infâme Proly, qui si longtems a dirigé les Jacobins, chez qui on portait les lettres de la correspondance, chez qui on arrêtait les réponses qui devaient être faites. C'est aussi l'ouvrage d'un homme, l'éternel lecteur de la correspondance, et qui, avec son digne associé, dictait aux Jacobins les arrêtés politiques (1). C'est ainsi que s'y prenaient ces

(1) Il s'agit de Desfieux.

hommes atroces pour perdre aux yeux du peuple ses amis les plus ardens ; c'est ainsi qu'on espérait vous faire croire que nous avions trempé dans les conspirations dont ils sont seuls les auteurs et les complices.

On a voulu vous faire conclure que le Comité de salut public vous trompeiit; on a calomnié les membres qui le composent; c'était ce qu'on devait faire, nous ne nous en sommes pas étonnés; mais je l'cii déjà dit, si le Comité de salut public vous déplaît, venez prendre nos places ; venez, nous vous les céderons avec plaisir (Non non, s écrient toutes les voix, par un mouvement unanime et spontané). Nous verrons comment vous manierez les rênes du gouvernement, comment vous pourvoirez aux besoins de l'intérieur, comment vous vous garantirez des maux qui vous menacent à l'intérieur, comment vous repousserez d'une main les calomnies et de l'autre imprimerez à la nation une marche révolutionnaire; vous dirigerez les armées, assurerez à tous les subsistances, l'obéissance aux soldats, la probité dans les généraux. Vous gouvernerez; nous, nous viendrons à la tribune. Si vous commettez des erreurs, ne trouvez pas mauvais que nous ayons un peu plus d'indulgence que vous ne nous en témoignez. Mais si vous commettez des crimes; si vous mettez à la place de l'intérêt du peuple celui de quelques particuliers, nous vous dénoncerons.

Je m'arrête et me borne à vous assurer que nous arrêterons dans leurs marches contre-révolutionnaires ces hommes qui n'ont eu d'autre mérite que celui de se parer d'un zèle anti-religieux. Nous arracherons le masque de patriotisme à leur hideuse figure. Nous saurons démontrer au peuple quel est le moral de ces hommes qui ont voulu extirper toute idée de religion pour pouvoir calomnier ensuite les patriotes auxquels ils attribueraient leur extravagance et leur méchanceté; qui ont dit au peuple : il n'y aura pas de religion, un peuple religieux ne peut pas être républicain.

Nous saurons comment l'évêque de Camilly (1), de l'Assemblée constituante, se trouve à la tête de la section des Tuileries. Cet homme qui semble aujourd'hui sacrifier à la raison, en s'accusant de ses vieilles erreurs, et qui ferait le procès à tous ceux qui se sont montrés au 10 août, au 31 maii, si le régime qu'il provoque venait à reparaître, oui tous ces hommes sont criminels, et nous les punirons malgré leur apparent patriotisme.

Le premier, j'ai osé dire à cette tribune qu'il pouvait être un prêtre honnête homme. Je le crois encore, il en est venu à la Convention faire de bonne foi le sacrifice de leurs titres. Ceux-là obtiendront notre estime. Ceux là, nous les soutiendrons. Mais les aristocrates, qui en portant au milieu des farces ridicules les dépouilles des églises, semblaient se faire un mérite de cette offrande, tandis qu'ils allaient dire au peuple : voyez-vous ce qui vous est arrivé. Quand nous vous

(1) Voir ci-dessus, p. 209, note 1.

avons dit que la Convention était un rassemblement d'athées, que les Jacobins sont des impies? Voyez-vous jusqu'où ils ont porté leur audace et leurs desseins criminels; ceux-là porteront la peine de leur perfidie.

Les rois de l'Europe ont vu, qu'au Nord, près de la Moselle, au Rhin, leurs armées étaient vaincues, qu'elles ne pouvaient plus avancer, ils se sont dit : la liberté triomphera. Périssons, ou exterminons les Français.

Ils ont connu le grand parti qu'ils pouvaient en tirer de l'opinion religieuse; ils ont dit : Les catholiques vont servir nos projets et surtout les protestans plus attachés encore à leur religion, si nous savons les alarmer à propos et ils ont peint la Convention comme complice de toutes ces horreurs; ils leur ont dit : Voyez-vous, les Français avaient juré les tolérances universelles; la liberté des cultes, ils persécutent toutes les religions; il faut croire à la leur, c'est-à-dire à l'obéissance; nous avions fait une révolution politique, ils ont voulu n'en faire qu'une querelle religieuse.

Malheureux! n'y-a-t-il plus d'ennemis de la liberté à combattre, n'y-a-t-il plus de veuves de nos frères, de défenseurs de notre patrie à soulager, trouvent-elles partout les secours que leur état réclame et que leur indigence commande? elles trouvent par-tout des aristocrates qui les poursuivent, qui les écartent des sections, car il faut plus de peine aujourd'hui pour obtenir un certificat de patriotisme et d'indigence, qu'autrefois pour obtenir un bureau chez un ministre; que ne vous chargez-vous de ces soins trop étendus, de ces détails trop immenses pour nous occuper exclusivement; que ne présentez-vous la veuve en pleurs d'un héros mort pour la patrie, que n'intercédez-vous pour elle en nous rappelant les droits de son époux aux bienfaits de ses concitoyens; vous aurez alors rempli une tâche sublime et vous mériterez aussi la reconnaissance de vos concitoyens.

Je finis par une profession de foi à laquelle il faudra toujours rapporter et nos actions et nos maximes. Nous avons tout fait pour servir la patrie et nous l'avons fait avec un abandon et un dévouement qu'on peut appeler louable. Les représentans du peuple ont confiance dans la foi publique, dans la raison nationale; c'est en elle seule qu'ils espèrent, contens d'avoir fait leur devoir, et de les avoir tous remplis dans leur plus rigoureuse étendue. Si le Comité du salut public trompait le peuple, je le jure à la face de l'univers, je m'en apercevrais, je le dénoncerais; mais il marche droit dans la Révolution, et il appartient au peuple comme il est du peuple, et ne veut servir que le peuple; il peut bien être injurié, calomnié par les aristocrates, il ne redoutera point leurs attaques, et j'ose croire que dans ce combat de la vertu avec le crime, de la calomnie avec l'innocence, aidés du sentiment du peuple, nous triompherons des menées qu'ils ont imaginées pour nous perdre (Extrêmement applaudi).

Extraits dans CcarritT mniotnd, 1 0 (rimaire. p. I -3 ; Joamal de SaUier, n" 985, p. I -3 ; Joamal hittorigae et politiqae, n* 142. p. 1-2; GaxettefTançaite. n" 703. p. 1639-1640; AhHoiatem aniverid. n" 335. p. 1338; FemlU da lalat pMic. n' 152. p. 3; Mercure /rançoi», n" 123. p. 40; Corrapondance poliliçue, n° 19, p. 75-76; NoaotUes politiqaa, p. 42.

3® intervention : A propos d'une inculpation contre Barère

Dufoumy prend la parole immédiatement après Robespierre. Il approuve la politique religieuse du Comité de salut public. « Cependant, poursuit-il, je fais un reproche à Robespierre, celui d'avoir semblé donner l'avis aux patriotes de n'attaquer point le Comité de salut public ». Ehifoumy s'en prend à Barère. « Barère est faible : faiblesse, lorsqu'il s'agit du bonheur du peuple et d'exterminer les aristocrates, est im crime que nous ne jx)uvons pas tolérer » (1 ). En ime brève intervention, et sans prendre la défense de Barère, Robespierre écarte le débat.

Journal des Jacobins, n» 490, p. 2 (2); Journal de la Montagne, n« 17, p. 132; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 71, p. 287.

« Robespierre. Il n'est pas question de Barère; si l'on discutoit ici Barère, je demanderais que la discussion s'ouvrit d'une autre manière, et j'y voudrois rester étranger. »

Courrier universel, 10 frim., p. 3; Abréciateur universel, n° 335, p. 1338.

« Robespierre. Je ne protège personne, je ne défends pas Barère, je ne veux pas absolument qu'il soit question de moi dans cette affaire. »

Correspondance politique, n° 19, p. 76 (3).

« Robespierre vaincu, a renié son serviteur, a dit qu'il ne protégeait personne et qu'il priait en grâce que son nom ne fut plus mêlé dans cette affaire. Voilà donc Barère à la veille de partager le sort de tous ceux qu'il a dénoncés, et Robespierre lui-même tombé dans le discrédit malgré tout son galimathias de conspirations, de morale, de liberté de conscience, etc.. »

Mention dans Messùger iu toir, n* 470, p. 3.

4® intervention : Sur le mode d'épuration de la Société

Au nom de la commission nommée pour le scrutin épuratoire de la Société décidé le 1*' frimaire, à la demande de Robespierre (4), Froment

(1) Barère avait aussi été violemment accusé par Sentex le 15 octobre 1793 (AuLARD, V, 462-463).

(2) Mon., XVIII, 549; Aulard, V, 537. Voir E. Hamel, III, 252. Mention dans G. Walter, p. 737.

(3) Voir ci-dessus, séance n° 32 (2» intervent.).

(4) Voir ci-dessus, n° 60 (2« intervent.), p. 200. Robespierre, épuré le 6, un des premiers, fut nommé membre de cette commission avec ^laribon-Montaut, Sijas, Merlin de Thion ville et quelques autres (Journal des Jacobins, n® 545).

présente un rapport sur les moyens d'y procéder. Robespierre intervient et propose d'épurer auparavant les comités de la Société. Ses propositions sont adoptées.

Journal des Jacobins, n° 546, p. 4; n" 547, p. 1-8 (1); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 71, p. 287; Journal de la Montagne, t. II, n° 17, p. 133; Mercure universel, XXXIV, 168.

« Robespierre. La méthode proposée manque le but de la Société, qui n'en avait d'autre que de se purger promptement de ces émissaires des puissances étrangères qui sont dans son sein, et des intrigans qui ont su la rendre l'instrument de leur intérêt personnel.

La publicité me semble le moyen le plus sûr pour empêcher tout abus et parvenir au résultat qu'on se propose; mais ce sont les Comités qu'il faut d'abord épurer, car, s'il s'est introduit dans la Société quelques ennemis du peuple, sans doute il a pu s'en glisser quelques-uns dans les Comités; c'est là peut-être qu'on trouvera les banquiers, etc.. Je demande donc qu'à la prochaine séance on nous présente la liste des noms de ceux qui composent les Comités. Quand vous les aurez épurés, vous procéderez ensuite, et par le même moyen, au scrutin général. Chacun pourra dire sur ceux qui paraîtront à la tribune, tout ce qu'il saura sur son compte. »

Mention dans Feuille du salut public, n° 152, p. 3.

Société des Amis de la Liberté et de L'égalité 63. - SÉANCE DU 9 FRIMAIRE AN II (29 NOVEMBRE 1793)

l'"® intervention : Sur Dietrich, ci-devant maire de Strasbourg

Une lettre dénonce Dietrich, ci-devant maire de Strasbourg, comme un scélérat qui a perdu l'esprit public de cette ville et demande qu'il y soit jugé. Un membre de la Société s'étonne que Dietrich n'ait pas encore subi la peine due à ses crimes. Robespierre intervient pour préciser le sort de Dietrich, mis en arrestation et transféré à Paris afin d'y être jugé (2).

Journal des Jacobins, n° 548, p. 3 (3); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, b9 74, p. 298 (4); Journal de Sablier, nP 987, p. 8.

« Robespierre. Il n'est personne d'entre nous qui ne sache combien le ci-devant maire Dietrich a rendu de services aux ennemis de la patrie.

(1) Mon., XVIII, 549. Aulard, V, 537; mention dans G. Waltkk, p. 737.

(2) Dietrich fut condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, et exécuté le 8 nivôse an II (H. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, II, 294).

(3) Résumé dans Aulard, V, 538. Voir E. Hah£l, III, 257. Mention dans G. Walter, p. 737.

(4) Mon., XVIII, 571.

Il ne restait à son poste que pour leur livrer Strasbourg, que pour compléter et seconder leurs projets; il n'était là que pour persécuter les patriotes et pervertir l'esprit public. Cet homme dangereux avait été incarcéré à Besançon; mais II avait des amis et protecteurs qui lui ont procuré la liberté. Nous en avons été instruits, et comme nous connaissons le danger qu'il y avait de laisser plus long-tems à cet homme l'occasion d'exécuter ses projets; nous l'avons fait mettre en état d'arrestation et conduire à Paris, où il est maintenant.

Dietrich est un des plus grands conspirateurs de la République; la justice nationale exige qu'il soit puni, et l'intérêt du peuple demande qu'il le soit promptement. La lettre qui vous a été lue demandait qu'il fut envoyé à Strasbourg pour y subir la peine qu'il a méritée, et en présence du peuple, témoin de ses crimes. Je suis bien éloigné d'être de cet avis, je sais trop combien Dietrich est coupable et qu'il y aurmt en sa faveur beaucoup de chances.

La Convention avmt décrété que plusieurs conspirateurs de la Gironde, qui se trouvaient à Paris, seraient conduits à Bordeaux pour y être exécutés ; nous avons fmt rapporter le décret parce que les grands conspirateurs ont des partisans, et les fédéralistes de Bordeaux ont été exécutés à Paris. Les mêmes relisons doivent nous déterminer à jugei Dietrich à Paris. »

Mention dans Coarrier aniotnel, 1 1 frimaire, p. 3.

2® intervention : Sur tm ouvrage envoyé en hommage à la Société

Paré, ministre de l'Intérieur, transmet un ouvrage dans lequel on s'occupje de développer « les principes de la morale et de la nature »; il en fait hommage à la Société. Il s'élève des réclamations à cette occasion. Certains demandent que l'honunage soit accepté, Paré étant bon patriote : il n'aurait pas présenté un ouvrage dont il ne serait pas sûr. D'autres demandent que l'on passe à l'ordre du jour motivé sur ce que le ministre de l'Intérieur a tous les moyens de répandre un ouvrage patriotique. Robespierre intervient et fait nommer vme commission pour examiner l'ouvrage dont il s'agit.

Journal de la Montagne, t. II, n^ 19, p. 147 (1); Gazette nationale, ou le Moniteur

universel, n° 74, p. 298; Journal des Jacobins, n9 548, p. 3.

« Sur la demande de Robespierre, la Société, avant de lui donner son assentiment, nomme une commission pour l'examiner. »

(1) Mon., XVIII, 571. Aulabd, V, 539. Mention dans G. Walteb.

3® intervention : Contre l'admission de Guirault

La Société passe à l'épuration des membres de ses comités, ainsi qu'il avait été décidé à la séance précédente (1); elle arrête l'impression de la liste des membres qui seront admis ou rejetés. Guirault, premier nommé, passe sans réclamation au scrutin épuratoire. Commissaire révolutionnaire de la section du Contrat-Social, Guirault avait été membre de la Commune du Dix- Août. Robespierre s'oppose à l'admission de Guirault. Plusieurs citoyens demandent alors la parole et apportent contre lui de graves accusations. Guirault répond par un long discours, mais sans revenir sur les accusations portées contre lui; il dénonce un rassemblement secret qui se tiendrait chaque nuit à la mairie et met en cause Pache, maire de Paris. Il termine en accusant Robespierre d'avoir été circonvenu à son égard. Robespierre reprend alors la parole. Guirault est rayé de la liste des membres de la Société (2).

Journal de la Montagne, t. II, i\° 19, p. 147 (Texte très proche); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 74, p. 298 (3); Journal des Jacobins, n° 549, p. 1.

« Guirault était nommé parmi les membres du comité de ...; il avait passé sans réclamation, lorsque Robespierre se lève et déclare qu'il s'oppose à son admission. Il n'articule pas de faits contre lui, mais il dit qu'il a une opinion composée de celles d'un grand nombre de bons patriotes qui ont fait, et à diverses reprises, des reproches bien graves à Guirault. Il lui est démontré que Guirault est un intrigant. Mais pourtant, continue Robespierre, il faut moins s'affliger de voir que Guirault reste dans la Société que de ce que, parmi tant d'hommes qui l'ont accusé dans le tems, personne n'a pris la parole pour s'opposer à son admission.

« Robespierre répond à ce dernier fait qu'il n'avait pas entendu parler de Guirault depuis plus de trois mois, excepté dans la Société; qu'il n'est circonvenu par personne, ni sur les hommes, ni sur les choses, parce que personne ne vit d'une manière plus isolée. Au surplus, quelques accessoires du discours de Guirault lui paraissent plus essentiels que le fond. Ce qu'il a dit relativement au rassemblement chez Pache (5) est de nature à être éclairci; il le somme de le suivre au Comité de salut public. »

Extraits dans Abréoiatear universel, v? 338, p. 1351 ; Feuille du salut public, n" 155, p. 3; Mercure franfais, n* 123, p. 42; Courrier universel, 13 frimair*, p. 2.

(1) Voir ci-dessus, n° 62 (4« intervent.).

(2) Sur Guirault (ou Guiraut, ou Guiraud), voir F. Braesch, La Commune du Dix Août 1792, p. 254; et A. Soboul, Les saris-culottes parisiens..., à l'index.

(8) Mon., XVIII, 572. Mention dans Aulard, V, 539 et G. Walter, p. 737. Voir E. Hamel, III, 251.

(4) Interventions de plusieurs membres et de Guirault.

(5) Sur la suite de la dénonciation contre Pache, voir ci-après, séance du 16 frim. II. Robespierre avait défendu Pache lors des incidents à la Commune en septembre 1793 (Cf. ci-dessus, n" 82, l®' intervent.).

séance du 11 frimaire an ii 219

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Sur Taschereau

La Société poursuit son scrutin épuratoire. Taschereau, du comité de correspondance, est appelé. Diverses accusations sont pMjrtées contre lui, en particulier par Deschamps pour ses relations avec Desfieux et Proly, par Dufourny pour ses relations avec Bonne-Carrère, par vm autre citoyen pour son séjour à Madrid en 1791... Éludant ces accusations, Taschereau affirme qu'il est l'ami de Robespierre. Robespierre prend alors la parole. Après son intervention, les accusations reprennent contre Taschereau qui est exclu de la Société (1).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n.° 74, p. 298 ; Journal de la Montagne, t. Il, n° 20, p. 157 (2) ; Journal des Jacobins, n° 550, p. 1 (3).

« Robespierre. Je dois m'expliquer sur la nature de cette prétendue amitié qui s'est bornée à voir Taschereau publiquement et à examiner avec soin toutes ses démarches. La conduite de Taschereau m'a paru dans tous les tems conforme aux vrais principes, et néanmoms dans tous les tems un instinct de défiance m'a mis en garde contre lui. Je demande la continuation de la discussion afin que les faits parviennent enfin à être suffisamment éclaircis. »

Mention dans Courrier aniversel, 13 frimaire, p. 2; Journal hittoriqae et politique, 4 déc. 1793, p. I ; Joamal de Sablier, n" 991, p. 3; Annales de la République franfaise, t. III, n" I.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Pour Danton

Dès les débuts de frimaire an II, l'offensive indulgente contre le mouvement de la Révolution s'esquissa. Menée par Danton, rentré d'Arcissur-Aube, elle porta contre toutes les positions où les révolutionnaires

(1) Taschereau (1757-1832) fut admis à nouveau aux Jacobins, le 9 flor. II (Mon., XX, 364). Mis hors la loi comme « confident de Robespierre », dans la nuit du 9 au 10 thermidor (Id., XXI, 336); arrêté, il échappa cependant à la répression. En 1796, il fut compromis dans l'affaire de Babeuf et la tentative du camp de Grenelle. En 1799 il fut membre de la Société du Manège.

(2) D'après ce journal, il s'agirait de la séance du 12.

(3) Mon., XVIII, 573. Résumé dans Aulard, V, 540. Voir E. Hamel, III, 251. Mention dans G. Walter.

avancés s'étaient placés en flèche. Le 2 frimaire, Danton s'éleva contre la persécution anti-religieuse et réclama « l'économie du sang des hommes ». Il protesta, le 6, contre les mascarades anti-religieuses et demanda aux Comités de gouvernement de préparer un rapf)ort « sur ce qu'on apf>elle une conspiration de l'étranger » (1). Le 11 frimaire, Cambon propjosant l'échange forcé du numéraire contre les assignats, Danton s'opposa à cette mesure que réclamaient les sans-culottes et que les Cordeliers demandaient le même jour dans une pétition : il signifiait aux piques que leur rôle était terminé (2).

L'effort des Indulgents se portait en même temps aux Jacobins. Un membre de la Société populaire du Havre ayant demandé, le 13 frimaire, l'envoi dans la Seine-Inférieure d'un détachement de l'Armée révolutionnaire avec la guillotine à sa suite, et qu'une église de la ville fût mise à la disposition de la Société (3), Danton dénonça ceux qui entraînaient le peuple « au-delà des bornes de la Révolution ;> et proposaient des mesures ultra-révolutionnaires. Coupé (de l'Oise) s'opposa à Danton : le peuple a le droit de s'adresser aux autorités constituées pour se faire procurer les moyens de s'assembler. Danton monte à nouveau à la tribune : quelques murmures se font entendre. Ayant évoqué l'ombre de Marat, Danton termine en proposant une commission d'enquête pour examiner les accusations portées contre lui, afin qu'il puisse y répondre « en présence du peuple ».

Robespierre prit la défense de Danton et fit écarter la commission d'enquête : « la cause des patriotes est comme celle de la tyrannie; ils sont tous solidaires ». Après divers témoignages en faveur de Danton, sur la proposition d'un membre, Fourcroy qui présidait, donna l'accolade à Danton, au milieu des applaudissements.

Journal des Jacobins, n° 550, p. 3 et n" 551, p. 1; Journal historique et politique, 5 déc, p. 2 et 7 déc, p. 1 ; Mercure universel, XXXIV, 261-263.

« Robespierre. Danton vous a demandé une commission pour examiner sa conduite. J'y consens s'il pense que cette mesure lui soit utile; et moi, je soutiens que sa conduite ne peut-être bien discutée qu'à la face du peuple. Il demande que l'on veuille bien préciser les griefs portés contre lui? Eh bien! je vais le faire. Danton, tu es accusé d'avoir émigré; on a dit que tu avais passé en Suisse; que ta maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton ambition était d'être régent sous Louis XVII, qu'à une telle époque tout était préparé pour te proclamer, que tu étais le chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni la Prusse, ni l'Autriche, n'étaient pas nos véritables ennemis, mais que c'était toi seul; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne fallait pas s'occuper des agens envoyés par les puissances étrangères; que les conspirations

(1) Mon., XVIII, 493, 525.

(2) Mon., XVIII, 567.

(8) Voir M. BouLOiSEAU, Les Comités de surveillance du Havre-Marat (Rouen, 1936); R. CoBB, La mission de Siblot au Havre (Ann. Norm., mai 1953); L'armée révolutionnaire du Havre-Marat (Ann. Norm., cet. 1953). Le 14 frim. II, le Comité de salut public donnait satisfaction à la S*« populaire du Havre en lui accordant la disposition de l'église des Capucins et une subvention de 5 000 liv. (Aulard, Recueil des Actes..., IX, 146).

étaient des fables qu'il fallait mépriser et ne pas croire. En un mot, qu'il fallait t'égorger.

La Convention sait que j'étais divisé d'opmion avec Danton, que dans le tems des trahisons de Dumouriez, mes soupçons avciient devancé les siens; je lui ai reproché de n'être pas plus irrité contre ce monstre. J'ai fait un reproche à Danton de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices avec assez de rapidité. Je jure que ce sont là tous ceux que je lui ai faits. C'est ainsi que je parlms à Danton parce que j'espérais beaucoup de lui. Il justifia mes espérances et la patrie lui a dû bien des avantages, et nous lui avons dû bien des victoires sur les ennemis du peuple. Je l'affirme sous les rapports politiques; j'ai observé Danton, je ne dirai pas seulement avec la même impartialité mais avec la même vérité, je l'ai toujours vu le même et toujours je l'ai rencontré dans le chemin du patriotisme.

Une différence d'opinions entre lui et moi me le faisait épier avec beaucoup de soin, quelquefois avec colère, car je ne partageais pas du tout sa manière de servir le peuple; en conclurai-je qu'il trahissait sa patrie ? Non ; et la différence qui se trouvait entre nous deux ne venait que de celle qui existe entre nos tempéramens, notre manière de voir et de juger; tous deux nous n'avions qu'un même but, celui de sauver la patrie. Puisqu'on l'a jugé, je demande qu'on me juge aussi, si l'on doute que je sois l'ennemi des tyrans que j'ai combattus toute ma vie pour la liberté ; qu'ils me persécutent ceux qui se croyent dignes de nous juger; qu'ils se montrent ceux qui sont aujourd'hui plus patriotes que nous? Vous les connciîtrez; à coup sûr on verra parmi eux des nobles, des privilégiés; je parie qu'on y distingue un marquis (1). Quand j'ai vu percer un trait de calomnie, j'ai regardé d'où il pouvait venir, et j'ai jugé les intentions de leurs auteurs par le choix des personnes qu'ils inculpaient.

Quand j'ai vu que Danton était accusé d'émigration, que je me suis rappelé que les journaux aristocrates ou faussement patriotes avaient annoncé que sa maladie était fausse, et que ce n'était qu'un prétexte pour émigrer; quand je me suis rappelé que cette prétendue nouvelle av£iit quelques jours de date au moment où l'on affectait le plus d'y croire, j'ai dû former un jugement sûr sur ces manœuvres, j'ai dû placer les autres calomnies dirigées contre lui sur la même ligne et, dès lors, j'ai dû croire que Danton avait toujours été calomnié puisqu'il avait toujours été inculpé par les mêmes hommes.

Aujourd'hui que les calomnies dirigées contre Danton vous sont démontrées comme à moi, je demande aux patriotes de se serrer, de faire corps, de tenir tête aux aristocrates, de ne pas permettre qu'on dénigre Danton dans les groupes, dans les cafés, etc. Je déclare que Danton est calomnié, que j'aperçois là un des fils les plus importans

(1) Il s'agirait, d'après Aulard, de Maribon-Moataut, député du Gers.

de la trame ourdie contre les patriotes; je déclare aux aristocrates que nous les reconnaîtrons. Au surplus je demande que chacun dise comme moi franchement ce qu'il pense sur Danton : c'est ici le sanctuaire de la vérité, et il appartient sur-tout à vous de l'entendre. Ce n'est qu'après avoir entendu tous les témoignages que vous pouvez prononcer.

Momoro observe que, personne ne se présentant pour parler sur Danton, il en faut conclure que personne n'a rien à dire sur son compte; il veut que son dénonciateur, s'il s'en présente, soit tenu de dévoiler sa conduite politique, afin qu'on puisse la mettre en opposition avec celle de Danton; il veut que celui seulement, qui est sans tache, lui jette la première pierre.

Robespierre relève cette dernière phrase en déclarant qu'il ne s'agit pas ici d'excuser le crime, mais de rendre justice à des vertus patriotiques et révolutionnaires. »

Journal de Sablier, n» 993, p. 2-3; Courrier universel, 15 frimaire, p. 2-3.

[Début identique au^^ Journal des Jacobins», yu5(j'u'à« que je lui aifaits)>] « Robespierre. C'est dans cet état qu'il faut prendre Danton; quand on veut juger un homme qui a joué un rôle dans une révolution, il faut l'envisager avec les grands services qu'il a rendus et les faiblesses qu'il a pu avoir. Danton, s'il te paroît étrange d'avoir eu de la peine à te faire entendre, s'il te paroît étrange d'avoir éprouvé une espèce de défaveur en montant à la tribune, songe que le peuple n'a pas oublié tes foiblesses. Ne sais-tu pas que plus un homme a montré de courage et de patriotisme, que plus il a fait pour la chose publique, et plus on exige de patriotisme de sa part, plus aussi les ennemis du bien public s'attachent à sa perte. Ne sais-tu pas que, pour faire triompher la tyrannie, il faut jetter un voile sur les crimes des agens de la tyrannie, pour tourner l'attention du peuple sur les patriotes, et ne pas leur pardonner une seule apparence de foiblesse. Comme il n'y a pas d'homme qui ne soit exposé à manquer de fermeté dans une circonstance, il en résulte que les ennemis de la liberté qui verront un patriote qui aura été foible un moment, l'écraseront sous le poids de l'indignation publique; il n'y aura plus alors d'hommes vertueux que dans la classe de ces êtres lâches et corrompus qui trament la contre-révolution dans les ténèbres; que dans la classe de ces hommes qui, sans avoir imprimé sur le front l'apparence du crime qu'ils ont au fond du cœur, n'ont jamais montré aucune vertu. Ne sais-tu pas, Danton, qu'en dernière analyse, notre Révolution se réduit à un combat à mort qui s'est engagé entre les nobles, les intrigans, les agens des cours étrangères et les vieux amis du peuple et de la liberté. Si les défenseurs de la liberté n'étoient pas calomniés, le peuple n'auroit plus qu'à se réjouir, la République seroit

(1) Intervention de Merlin (de Thionville) en faveur de Danton.

assise sur des bases tranquilles et durables, et il n'y auroit plus parmi nous aucun partisan de la tyrannie.

On dira que je prononce anathème contre moi-même, parce que ceux qui sont dans l'habitude de décréditer les amis de la liberté, m'accablent tous les jours de louanges et de bénédictions; mais je vous déclare que je répudie toutes ces louanges dictées par l'hypocrisie. A côté de ces éloges répandus avec profusion dans des feuilles qui singent le patriotisme, je vois le couteau prêt pour massassiner et pour immoler les vrais patriotes. Ayant jusqu'ici fait expérience des trahisons, j'ai appris à me défier de tous les masques. La cause des patriotes est unique, comme celle de la tyrannie; il est tems que les partisans de la liberté ou de la tyrannie soient séparés, que les uns passent à droite et les autres à gauche.

Je me trompe peut-être sur Danton, mais je puis assurer que je suis dégagé de tout ce qui peut lier des patriotes entre eux, et les engager à prendre réciproquement leur défense. Je ne connois Danton que par les rapports qu'il peut avoir eus avec la chose publique, je ne le connois que par le caractère qu'il a montré aux observateurs philosophes. Je dirai à ceux qui l'ont inculpé pour sa fortune (l), qu'il n'y a pas d'homme dont les mœurs domestiques soient plus simples, plus pures, et par conséquent, plus républicaines. Je ne sais pas ce qu'un homme dont les principes sont de jouir d'un air pur et libre, dont les plaisirs sont d'être constamment sous les yeux de ses pénates, gagneroit à s'abaisser du rôle d'instituteur de la République, à celui de l'esclave le plus vil et le plus méprisable. Que peut-on donner à Danton, à moi, à vous tous, en échange de la liberté et de l'égalité? Il n'appartient qu'à ceux qui ont vécu dans les cours de transiger avec les ennemis du peuple; il ne nous reste que les poignards et les calomnies des tyrans à braver.

J'ai observé Danton sous les rapports ix>litiques, je l'ai observé avec sévérité, et la diversité de nos opinions a fait même que je Td observé avec une sorte de colère; mciis jamais je n'ai découvert en lui aucun penchant à la trahison.

« Robespierre fait remarquer ensuite que les ex-nobles, les intrigans ont pris un masque de patriotisme, et qu'ils paroissent plus patriotes que les anciens amis de la liberté. Il réfute quelques calomnies dirigées contre Danton, et déclare que tandis que les malveillans disoient qu'il étoit émigré, il étoit dans son lit en proie à une maladie violente. Après avoir fait observer que ceux qui ont attaqué Danton, en veulent à tous

(1) Voir Ed. Campagnac, Les fils de Danton (A. H. R- F., 1947, p. 37 et 141); Comment s'est formée la légende dantonienne (A.H.R.F., 1949, p. 1); A. Mathiez, Autcmr de Danton, Paris, 1926; Girondins et Montagnards, Paris 1930. G. Pioro, Sur la fortune de Danton (A.HJI.F., 1955, p. 324); G. Lefebvre, Sur Danton (A.H.R.F., 1932, p. 385 et 484).

les patriotes; il déclare qu'il n'a eu d'autre vue, en prenant sa défense, que de soutenir les intérêts de la vérité. »

Journal universel, t. XXX, n» 1474, p. 6370-6373; Journal de la Montagne, t. II, n" 22, p. 174; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 76, p. 305 (1).

[Début identique au " Journal des Jacobins " jusqu'à « reproches que je lui ai faits ».]

« Robespierre. Danton, ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu, et ne savez-vous pas tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Et qui sont les calomniateurs? Des hommes qui paraissent exempts de vices, et qui n'ont jamais montré aucune vertu. Eh! si le défenseur de la liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions plus ni prêtres ni nobles à combattre.

Les ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement; mais je les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges, que l'on retrace dans certaines feuilles, je ne vois pas le couteau avec lequel on a voulu égorger la patrie? Dès l'origine de la Révolution, j'appris à me méfier de tous les masques. La cause des patriotes est une, comme celle de la tyrannie; ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai observé; une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, concluerai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai vu toujours servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge.

Il a raison; qu'on me juge aussi. Qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus patriotes que nous! Je gage que ce sont des nobles, des privilégiés. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du patriotisme de ces emphatiques accusateurs. Quand j'ai vu percer les traits de la calomnie dirigés contre les patriotes; quand j'ai vu qu'on accusait Danton, et qu'on l'accusait d'avoir émigré, je me suis rappelé que les journaux aristocrates, ou faussement patriotes, avaient depuis long-tems fait cette nouvelle. Ils avaient annoncé que sa maladie était fausse, que ce n'était que le prétexte de son émigration, et le moyen pour y parvenir. J'ai dû placer sur la même ligne toutes les autres calomnies dirigées contre Danton. C'est ainsi que vous les avez jugées vous-mêmes, et je demande à ces bons patriotes de se réunir, de ne plus souffrir qu'on dénigre Danton dans les groupes, dans les cafés.

(1) Mon., XVIII, 326. Reproduit dans Aulard, V, 548. Voir E. Hamel, III, 258-55. Mention dans G. Walter, p. 894-895 et 787.

II est évident que Danton a été calomnié; mais je déclare que je vois là un des fils les plus importans de la trame ourdie contre tous les patriotes. Je déclare aux aristocrates que bientôt nous les connaîtrons tous, et peut-être manquait-il ce dernier renseignement à nos découvertes : nous l'avons. Au surplus, je demande que chacun dise, comme moi, franchement ce qu'il pense sur Danton. C'est ici que l'on doit dire sur-tout la vérité, elle ne peut que lui être honorable; mais, dans tous les cas, la Société doit la connaître toute entière. »

Correspondance politique, n" 20, p. 79.

« Robespierre a pris ensuite la parole, et soit connivence, soit persuasion, ou bien orgueil, il a commencé l'énumération des griefs contre Danton avant d'en venir aux excuses. Danton, lui a-t-il dit, tu es accusé d'avoir émigré, on a dit que tu étais passé en Suisse, que ta maladie étciit feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton ambition était d'être Régent sous Louis XVII, qu'à une seule époque tout était préparé pour le proclamer; que tu étais le chef de la conspiration, que la Montagne était composée de tes complices; en un mot que tu étais un monstre qu'il fallait égorger, etc., etc. Robespierre a continué, en faisant la description du vrai patriote, en parlant des dangers qu'il courait aux premières faiblesses qu'il montrait; en parlant de lui-même, des risques qu'il courait, des défiances qu'il avait. Bientôt, revenant sur Danton, ayant à l'excuser, il s'y est pris d'une manière très adroite. Ne pouvant disconvenir de certains griefs trop évidens tels que les biens immenses que Danton a volés en Brabant et ailleurs, et qu'il a placés sous le nom de sa nouvelle femme, « Je dirai, a-t-il ajouté, à ceux qui l'inculpent pour sa fortune, qu'il n'y a pas d'hommes dont les mœurs domestiques soient plus simples, plus pures, et par conséquent plus républicaines... Que peut-on donner à Danton, à moi, à vous tous, en échange de la liberté, de l'égalité, etc.?» Robespierre a fini par traiter toute cette affaire comme un complot d'intrigans qui avaient pris le masque du patriotisme, et qui en voulaient à tous les patriotes; et par déclarer qu'il n'avait eu que la vérité en vue, en prenant la défense de Danton. »

Extraits dans Messager da soir, n" 474, p. 2-3; Coarrier répahlicain, n" 37, p. 282-283: Gtuette française, n" 705, pw 1651 : Journal de Palet, n" 440, p. 47-48. Mcntioo dans FeaiUe ia sdut paUie, n" 147. p. 3: Ahféoiatear amvend, ■• 340, p. 1359.

SÉANCE DU 14 FRIMAIRE AN II (4 DÉCEMBRE 1793) Pour le maintien des ministres

La Convention poursuit la discussion sur l'organisation du Gouvernement révolutionnaire. Le rapporteur donne lectvire de la section III du projet de décret, intitulée Compétence des autorités constituées. Bourdon

(de l'Oise) s'élève contre le maintien des ministres : « cette vermine royale... ne peut qu'entraver le mouvement révolutionnaire ». Si la Convention ne juge pas le moment venu de décréter la suppression des ministres, que, du moins, cette proposition soit renvoyée au Comité de salut public pour la méditer et la mûrir : Robespierre s'oppose à la suppression des ministres ; il est appuyé par Barère. La Convention passa à l'ordre du jour sur la proposition de Bourdon.

Journal des Débats et Décrets, n° 442, p. 186; Gazette nationale, ou le Moniteur uni' versel, n» 76, p. 307 (Texte très proche) (1).

« Robespierre. Sous l'empire des rois on se faisoit applaudir en déclamant contre les ministres, et ces applaudissements étoient mérités. Sous le règne de la liberté, les ministres ne sont plus ce qu'ils étoient. Ils ne sont plus les agens d'un roi mais les agens de la Convention, et des instruments dont le Comité de salut public peut se servir avec utilité. Dans les circonstances où nous nous trouvons, et toujours, c'est aux choses qu'il faut s'attacher et non pas aux mots. Le mot de ministre n'a en soi rien d'effrayant, et ceux qui le portent, étant surveillés avec activité, peuvent devenir des instruments très-utiles aux desseins de la Convention nationale. Il est donc bien important de ne pas se livrer à des déclamations qui affaibli roient le nerf du gouvernement. Personne ne peut mieux apprécier les ministres que ceux qui sont chargés de les surveiller, et le Comité de salut public ne partage pas l'opinion du préopinant.

Que l'on puisse faire des reproches à tel ou tel agent du ministère, c'est indépendant du fond de la question qui vous est soumise. Encore ces reproches ne doivent-ils jamais être légèrement hasardés. Il faut aussi, sur-tout, prendre garde que, sous le prétexte de détruire une partie parasite ou gangrenée d'une institution, on n'attaque pas un homme dont la probité reconnue et le caractère républicain soient une barrière insurmontable à tous les ennemis de la chose publique. Au surplus, le ministère, tel qu'il est actuellement, est une machine dont le remplacement seroit très-difficile à opérer, et qui est infiniment utile dans les mains du Comité de salut public.»

Mention dans Botaoe. ■• 293. p. 1 180; Journal de Paris, n" 339. p. 1362; Journal de PerUi, n» 439. p. 37.

1^ intervention : Réponse au manifeste des rois ligués contre la République

Une correspondance de Londres, du 29 brumaire (19 novembre 1793) avait annoncé que Pitt avait fait imprimer et publier en français, un manifeste dont il avait envoyé copie à tous les ministres des puissances

(1) Mon., XVIII, 592; Arch. pari., LXXX, 637 et 648. Mention dans G. Walter, p. 737.

coalisées accrédités à Londres : « que S.M.B. n'est mue dans cette guerre par aucun motif d'ambition, ni par aucune vue d'agrandissement; qu'elle ne s'y est déterminée que pour sa propre défense, le maintien des traités avec ses aUiés, et jjour repousser une doctrine qui tend à la destruction des sociétés et à la ruine des individus » (1). Chargé par le Comité de salut public de rédiger un contre-manifeste qui fût la réponse de la République à la coalition des rois, Robespierre présenta son rapport à la Convention le 15 frimaire, puis donna lecture de son projet d'adresse qui fut adopté avec enthousiasme. La Convention en décréta la traduction dans toutes les langues.

Rapport imprimé de Robespierre, au nom du Comité de salut public (2)

Citoyens représentans du peuple. ^

' Les rois coalisés contre la République nous font la guerre avec des armées, avec des intrigues & avec des libelles. Nous opposerons à leurs armées des armées plus braves ; à leurs intrigues, la vigilance & la terreur de la justice nationale; à leurs libelles, la véritéT^ ^.—

Toujours attentifs à renouer les fils de leur trames funestes, à mesure qu'ils sont rompus par la mam du patriotisme; toujours habiles à tourner les armes de la liberté contre la liberté même, les émissaires des ennemis de la France travaillent aujourd'hui à renverser la République par républicanisme, & à rallumer la guerre civile par philosophie. Avec ce grand système de subversion & d'hypocrisie, coïncide merveilleusement un plan perfide de diffamation contre la Convention nationale & contre la nation elle-même. Tandis que la perfidie ou l'imprudence, tantôt énervoit l'énergie des mesures révolutionnaires commandées par le salut de la patrie, tantôt les laissoit sans exécution, tantôt les exagéroit avec malice, ou les appliquoit à contre-sens; tandis qu'au milieu de ces embarras, les agens des puissances étrangères mettant en œuvre tous les mobiles, détournoient notre attention des véritable dangers & des besoins pressans de la République, pour la tourner toute entière vers les idées religieuses; tandis qu'à une révolution politique ils cherchoient à substituer une révolution nouvelle, pour donner le change à la raison publique & à l'énergie du patriotisme; tandis que les mêmes hommes attaquoient ouvertement tous

(1) Mon., XVIII, 433. Voir aussi Réflexion sur le manifeste ou proelamation aux Français, publié au nom du roi d'Angleterre, extrait du Moming Ckroniele (Mon., XVIII, 529).

(2) Broch. imp. par ordre de la Convention, 10 p. {B.N., 8» Le '^592, et traduction italienne : 8° Le »8593. Bibl. Ch. des Députés, coll. Portiez de l'Oise, t. 26, np 58 et t. 361, n» 13; Bibl. V. de Paris, n» 601607 et n» 21910 (8 p., Angers, Chez Marne); Arch. nat., AD XVIIIc 304, n° 30. Reproduit dans P.-V. Convention, t. XXVI, p. 394-400; Mon., XVIII, 596-95; ^rcA. par/., LXXX, 692-697; Journal des Débats et Décrets, n° 447, p. 270 ; Le rapport seul est publié dans Journal des Jacobins, n° 553, p. 3-4; Auditeur national, n°441, p. 1-5; Journal du soir, n" 439; Rougyff, ou le franc en vedette n» 53, p. 2. Voir E. Hamel, III, 243-45. Il a été reproduit dans Bûchez et Rotjx, XXX, 314, et par Lapoîtnekaye, III, 499-508; puis par Ch. Veixav, p. 301 ; J. PoPEREK, III, 90; M. Bouloiseau, p. 173 et s.

les cultes, & encourageolent secrètement le fanatisme; tandis {a) qu'au même instant ils faisoient retentir la France entière de leurs déclamations insensées, & osoient abuser du nom de la Convention nationale pour justifier les extravagances réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie : les ennemis de la France marchandoient de nouveau vos ports, vos généraux, vos armées; rassuroient le fédéralisme épouvanté, intriguoient chez tous les peuples étrangers pour multiplier vos ennemis. Ils armoient contre vous les prêtres de toutes les nations; ils opposoient l'empire des opinions religieuses à l'ascendant naturel de vos principes moraux & politiques; & les manifestes de tous les gouvernemens nous dénonçoient à l'Univers comme un peuple de fous & d'athées. C'est à la Convention nationale d'intervenir entre le fanatisme qu'on réveille & le patriotisme qu'on veut égarer, & de rallier tous les citoyens aux principes de la liberté, de la raison & de la justice. Les législateurs qui aiment la patrie, & qui ont le courage de la sauver, ne doivent pas ressembler à des roseaux sans cesse agités par le souffle des factions étrangères. 11 est du devoir du Comité de salut public de vous les dévoiler, & de vous proposer les mesures nécessaires pour les étouffer; il le remplira sans doute. En attendant, il m'a chargé de vous présenter un projet d'adresse, dont le but est de confondre les lâches impostures des tyrans ligués contre la République, & de dévoiler aux yeux de l'Univers leur hideuse hypocrisie. Dans ce combat de la tyrannie contre la liberté, nous avons tant d'avantages, qu'il y auroit de la folie de notre part à l'éviter; & puisque les oppresseurs du genre humain ont la témérité de vouloir plaider leur cause devant lui, hâtons-nous de les suivre à ce tribunal redoutable, pour accélérer (b) l'inévitable arrêt qui les attend.

réponse de la convention nationale au manifeste des rois ligués

contre la république, proposée par robespierre, au nom du

Comité de salut public (1)

La Convention nationale répondra-t-elle aux manifestes des tyrans ligués contre la République française? Il est naturel de les mépriser, mais il est utile de les confondre; il est juste de les punir.

Un manifeste du despotisme contre la liberté! Quel bizarre phénomène! Comment les ennemis de la France ont-ils osé (a) prendre des hommes pour arbitres entre eux & nous? Comment n'ont-ils pas

(1) La Réponse est publiée seule dans Nouvelles politiques, p. 70-71; Mercure universel, XXXIV, 278-80. Longs extraits dans Abréviateur universel, n» 340, p. 1860; Journal du soir, n° 440, p. 1 ; Anti-Brissotin, n° 52, p. 1-2; Feuille du salut public, n9 159, p. 2-4; Journal de Perlet, n° 440, p. 43-46; Courrier universel, 17 frim., p. 1-8. Voir AuLARD, Recueil des Actes..., IX, 285. Mention dans G. VValter, p. 787.

craint que le sujet de la querelle ne réveillât le souvenir de leurs crimes & ne hâtât leur ruine?

De quoi nous accusent-ils? de leurs propres forfaits.

Ils nous accusent de rébellion. Enclaves révoltés contre la souveraineté des peuples, ignorez-vous que ce blasphème ne peut être justifié que par la victoire? Mais voyez donc l'échafaud du dernier de nos tyrans; voyez le peuple français armé pour punir ses pareils : voilà notre réponse.

Les rois accusent le peuple français d'immoralité! Peuples, prêtez une oreille attentive aux leçons de ces respectables précepteurs du genre humain. La morale des rois, juste ciel {b)l Peuples, célébrez la bonne foi de Tibère & la candeur de Louis XVI; admirez le bon sens de Claude & la sagesse de George; vantez la tempérance & la justice de Guillaume & de Léopold; exaltez la chasteté de Messaline, la fidélité conjugale de Catherine & la modestie d'Antoinette; louez l'invincible horreur de tous les despotes passés, présens & futurs, pour les usurpations & la tyrannie, leurs tendres égards pour l'innocence opprimée, leur respect religieux pour les droits de l'humanité.

Ils nous accusent d'irréligion; ils publient que nous avons déclaré la guerre à la Divinité même. Qu'elle est édifiante, la piété des tyrans; & combien doivent être agréables au ciel les vertus qui brillent dans les cours, & les bienfaits qu'ils répandent sur la terre? De quel dieu nous Ijarlent-ils? en connoissent-ils d'autre que l'orgueil, que la débauche & tous les vices? Ils se disent les images de la Divinité... est-ce pour la faire haïr? Ils disent (c) que leur autorité est son ouvrage. Non : Dieu créa les tigres; mais les rois sont le chef-d'œuvre de la corruption humaine. S'ils invoquent le ciel, c'est pour usurper la terre; s'ils nous parlent de la Divinité, c'est pour se mettre à sa place : ils lui renvoient les prières du pauvre & les gémissemens du malheureux; mais ils sont eux-mêmes les dieux des riches, des oppresseurs & des assassins du peuple. Honorer la Divinité & punir les rois, c'est la même chose. Et quel peuple rendit jamais un culte plus pur que le nôtre au {J) grand Etre sous les auspices duquel nous avons proclamé les principes immuables de toute société humaine? Les lois de la justice étemelle étoient appelées dédaigneusement les rêves des gens de bien, nous en avons fait d'imposantes réalités. La morale étoit dans les livres des philosophes; nous l'avons mise dans le gouvernement des nations. L'arrêt de mort prononcé par la nature contre les tyrans (e) dormoit oublié dans les cœurs abattus des timides mortels; nous l'avons mis à exécution. Le monde appartenoit à (/) quelques races de tyrans, comme les déserts de l'Afrique aux tigres & aux serpens; nous l'avons restitué au genre humain.

Peuples, si vous n'avez pas la force de reprendre (g) votre part de ce commun héritage, s'il ne vous est pas donné de faire valoir les titres

que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits ou de calomnier notre courage.

Les Français ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation heureuse & libre, malgré elle. Tous les rois auroient pu végéter ou mourir impunis {h) sur leurs trônes ensanglantés, s'ils avoient su respecter l'indépendance du peuple français : nous ne voulons que vous éclairer sur leurs impudentes calomnies.

Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de la Divinité; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou insensé. Ils mentent : le peuple français & ses représentans respectent la liberté de tous les cultes, & n'en proscrivent aucun. Ils honorent la vertu des martyrs de l'humanité, sans engouement & sans idolâtrie; ils abhorrent l'intolérance & la persécution, de quelque prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du philosophisme, comme les folies de la superstition, & comme les crimes du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités, inséparables des mouvemens orageux d'une grande révolution; ils nous imputent les effets de leurs propres intrigues & les attentats de leurs émissaires. Tout ce que la Révolution française a produit de sage & de sublime, est l'ouvrage du peuple (i); tout ce qui porte un caractère différent, appartient à nos ennemis.

Tous les hommes raisonnables & magnanimes sont du parti de la République; tous les êtres perfides & corrompus sont de la faction de vos tyrans. Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages légers qui glissent sur son disque éclatant? L'auguste Liberté perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agens de la tyrannie cherchent à la profaner? Vos malheurs & les nôtres (j) sont les crimes des ennemis communs de l'humanité. Est-ce pour vous une raison de nous haïr? non : c'est une raison de les punir.

Les lâches osent vous dénoncer les fondateurs de la République française. Les Tarquins modernes ont osé dire que le sénat de Rome étoit une assemblée de brigands; les valets même de Porsenna traiteroient (k) Scevola d'insensé. Suivant les manifestes de Xerxès, Aristide a pillé le trésor de la Grèce. Les mains pleines de rapines, & teintes du sang des Romains, Octave & Antoine (/) ordonnent à toute la terre de les croire seuls démens, seuls justes & seuls vertueux. Tibère & Séjan ne voient dans Brutus & Cassius que des hommes de sang, & même des fripons.

Français, hommes de tous les pays, c'est vous qu'on outrage, en insultant à la liberté, dans la personne de vos représentans ou de vos défenseurs. On a reproché à plusieurs membres de la Convention des foiblesses; à d'autres des crimes.

Eh! qu'a de commun, avec tout cela, le peuple français? qu'a de commun (m) la représentation nationale, si ce n'est la force qu'elle

SÉANCE DU 15 FRINfAIRE AN II 231

imprime aux foibles, & la peine qu'elle inflige aux coupables? Toutes les armées des tyrans de l'Europe repoussées, malgré cinq années de trahisons, de conspirations & de discordes intestines; l'échafaud des représentans infidèles, élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans (n); les tables immortelles où la main des représentans du peuple grava, au milieu des orages, le pacte social des Français; tous les hommes égaux devant la loi; tous les grands coupables, tremblans devant la justice; l'innocence, sans appui, étonnée (o) de trouver enfin un asile dans les tribunaux; l'amour de la patrie triomphant malgré tous les vices des esclaves, malgré toute la perfidie de nos ennemis; le peuple énergique & sage, redoutable & juste, se ralliant à la voix de la raison (p), & apprenant à distinguer ses ennemis sous le masque même du patriotisme; le peuple français courant aux armes pour défendre le magnifique ouvrage de son courage & de sa vertu (</) : voilà l'expiation que nous offrons (r) au monde, & pour nos propres erreurs & pour les crimes de nos ennemis.

S'il le faut, nous pouvons encore lui présenter d'autres titres : notre sang aussi a coulé pour la patrie. La G^nvention nationale peut montrer aux amis & aux ennemis de la France d'honorables cicatrices & de glorieuses mutilations. Ici deux illustres adversaires de la tyrannie sont tombés à ses yeux sous les coups d'une faction parricide (s) : là, un digne émule de leur vertu républicaine, renfermé dans une ville assiégée, a osé former la résolution généreuse de se faire, avec quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies; noble victime d'une odieuse trahison, il tombe entre les mains des satellites de l'Autriche, & il expie, dans de longs tourmens, son dévouement sublime à la cause de la liberté (1). D'autres représentans pénètrent au travers des contrées rebelles du Midi, échappent avec peine à la fureur des traîtres, sauvent l'armée française livrée par des chefs perfides, & reportent la terreur et la fuite aux satellites des tyrans de l'Autriche, de l'Espagne & du Piémont. Dans cette ville exécrable, l'opprobre du nom français. Baille & Beauvais, rassasiés des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie & pour ses saintes lois. Devant les murs de cette cité sacrilège, Gasparin, dirigeant la foudre qui devoit la punir, Gasparin enflammant la valeur républicaine de nos guerriers, a péri victime de son courage & de la scélératesse du plus lâche de tous nos ennemis. Le Nord & le Midi, les Alpes & les Pyrénées, le Rhône & l'Escaut, le Rhin & la Loire, la Moselle & la Sambre, ont vu nos bataillons républicains se rallier, à la voix des représentans du peuple, sous les drapeaux de la liberté & de la victoire : les uns ont péri, les autres ont triomphé.

La Convention toute entière a affronté la mort & bravé la fureur de tous les tyrans.

(1) n s'agit de J. B. Drouet, député de la Marne.

Illustres défenseurs de la cause des rois, princes, ministres, généraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques; racontez-nous les importans services que vous avez rendus à l'humanité : parlez-nous des forteresses conquises par la force de vos guinées; vantez-nous le talent de vos émissaires & la promptitude de vos soldats à fuir devant les défenseurs de la République, vantez-nous votre noble mépris pour le droit des gens & pour l'humanité; nos prisonniers égorgés de sangfroid, nos femmes mutilées par vos jannissaires, les enfans massacrés sur le sein de leurs mères... & la dent meurtrière des tigres autrichiens déchirant leurs membres palpitans {t), vantez-nous sur-tout votre suprême habileté dans l'art des empoisonnemens & des assassinats. Tyrans, voilà vos vertus !

Sublime (u) parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos héros. Vous avez un parti de l'opposition. Chez vous (le patriotisme s'oppose; donc) {v) le despotisme triomphe : (la minorité s'oppose) (w); la majorité est donc corrompue. Peuple insolent & vil, ta prétendue représentation est vénale sous tes yeux & de ton aveu. Tu adoptes toi-même leur maxime favorite; que les talens de tes députés sont un objet d'industrie, comme la laine de tes moutons & l'acier de tes fabriques... Et tu oserois parler de morale & de liberté!

Quel est donc cet étrange privilège, de déraisonner sans mesure & sans pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans! Quoi! ces petits hommes, dont le principal mérite consiste à connoître le tarif des consciences britanniques; qui s'efforcent de transplanter en France les vices & la corruption de leur pays; qui font la guerre, non avec des armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention nationale de corruption, & insulter aux vertus du peuple français!

Peuple généreux, nous jurons par toi-même que tu seras vengé. Avant de nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis; la maison d'Autriche périra plutôt que la France; Londres sera libre, avant que Paris redevienne esclave. Les destinées de la République & celles des tyrans de la terre ont été pesées dans les balances éternelles : les tyrans ont été trouvés plus légers. Français, oublions nos querelles, & marchons aux tyrans; domptons-les, vous, par vos armes; nous, par nos lois.

Que les traîtres tremblent! que le dernier des lâches émissaires de nos ennemis disparoisse! que le patriotisme triomphe, & que l'innocence (x) se rassure! Français, combattez : votre cause est sainte, vos courages sont invincibles; vos représentans savent mourir : ils peuvent faire plus : ils savent vaincre.

Journal de la Montagne, np 24, p. 191-92; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, no77.

Texte très proche, avec les variantes suivantes : Rapport : (a) que sans intérêt ; (b) hâter.

Réponse : (a) Conunent ont-ils osé; (h) Et la vertu des courtisans; (c) est-ce pour forcer l'Univers à déserter les autels? Ils prétendent que; (d) à ce; (e) L'arrêt de mort des tyrans ; (f) deux ou trois ; (g) les vôtres s'il ne vous est ; (h) mot supprimé (i) français; (j) Nos malheurs et les vôtres; (k) traitèrent; (l) Antoine et Lépide; (m) avec ces faits particuliers; (n) du dernier tyran des Français; (o) charmée; (p) sagesse; (q) raison; (r) présentons; (s) criminelle; (t) sanglants ; vantez-nous vos exploits d'Amérique, de Gênes et de Toulon; (u) Illustre; (v) partie entre ( ) supprimée; (xt) partie entre ( ) supprimée; (x) l'innocent.

Résumé d«n» /oamai Je SaWier, n° 999, p. I ; Joamal de France, n' 439, p. 2-3 ; Mrma/es fxdnotictiei, n" 340, p. 1540; Jaianal ia soir, a" 440. p. 1-2: Amudet de la RéptMiijtÈt française, t. III, n° 7, p. 4; Messager da soir, n" 475, p. 4; Batave, n° 294, p. 1 184; Femlte da salai pMic, n° 158. p. 2. Mention dsns Joamal des Dihals et Décrets, n° 443. p. 202; Feuille de Paris, n" 516, p. 4; Noaoelles politiqaes, p. 64; Coarrier répablicain, n" 38. p. 289; Joamal tmixxrsel, a' 1473. p. 6363; Gazette française, n" 706, p. 1656; Afiches d'Angers, n» 191, p. 786; Gazette de France, a' 340, p. 1424; Joamal historiqae et politiqae, 1 déc 1793, p. 4; Mercare franfmt, n" 124, p. 77.

2® intervention : Sur les manœuvres des agents de Vétranger et pour la liberté des cultes

Après la prise de p>osition de Robespierre, le 1^' frimaire, aux Jacobins, en faveur de la liberté des cultes (1), le mouvement de déchristianisation se ralentit, puis reflua. Cette prise de position, l'intervention de Danton donnèrent à réfléchir aux dirigeants de la Commune. Le coup d'arrêt fut porté, le 9 frimaire, par Chaumette qui fit confirmer ce jour-là, par le ConseU général de la Commune, la liberté des cultes. Les églises étant fermées, le culte n'en resterait pas moins libre dans les locaux loués à cet effet par les fidèles : mais, ne salariant plus les prêtres, la Commune séparait l'Église de l'État (2), On aboutissait à une cote mal taillée que le Gouvernement révolutionnaire entérina.

Le 15 firimaire, au nom du Comité de &alut public, Barère proposait à la Convention un décret portant défense aux autorités constituées et à la force armée de s'immiscer dans les affaires religieuses et invitant les bons citoyens « à laisser de côté les opinions religieuses pour ne s'occuper que du salut de la patrie ». Quelques membres demandèrent l'ordre du jour, motivé sur la Déclaration des droits. Après un court débat, la Convention renvoya les mesiures présentées par Barère à un nouvel examen du Comité de salut public. Il fut alors donné lecture d'une lettre interceptée de Calonne, sans lieu ni date, dans laquelle l'ancien ministre de Louis XVI déclarait que le salut de la France ne p)Ouvait venir que du côté du Midi — entendons « de l'Angleterre réunie à l'Espagne et à Naples » — et dans laquelle il entrait dans le détail de ses menées contre-révolutionnaires. Robespierre utilisa aussitôt ces révélations pjour revenir sur le problème de la liberté des cultes. Reprenant le projet de décret du Comité de salut public, il proposa d'engager les citoyens « à mettre de côté toutes les disputes dangereuses, pour ne s'occup>er que du salut de la j)atrie » (3).

L'heure étant avancée et beaucoup de représentants absents, Philippeaux, représentant de la Sarthe, demanda le renvoi des propositions de Robespierre au Comité de salut public, pour les présenter à nouveau le lendemain à l'Assemblée. Le 16 frimaire, la Convention rappelait par un décret solennel la liberté des cultes (4).

(1) Voir ci-dessus, p. 193.

(2) Affiches de la Commune, 10 frim. II; Journal de la Montagne, 12 firim. II; Mon., XVni, 546.

(3) Mon., XVIII, 600.

(4) Voir ci-après, p. 238.

Journal des débats et décrets, n° 444, p. 218 (1); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 78, p. 814-15 (Texte très proche) (2); Journal universel, n" 1476, p. 6890-92.

« Robespierre. Vous avez dû apprendre, par la lettre du conspirateur Calonne que vos ennemis avoient fondé de grandes espérances sur le Midi de la République (3). Si vous étiez plus instruits des détails particuliers, vous sauriez que ce fait se lie avec beaucoup d'autres, et qu'ils se prêtent mutuellement la force propre à chacun, et forment un tel état de choses que votre attention ne peut s'en distraire aucunement. Vous verriez qu'il n'est plus permis aux législateurs qui ont juré de sauver la patrie, de laisser flotter les rênes du gouvernement dans des mains, je ne dis pas seulement inhabiles, mais quelquefois criminelles. Vous vous convaincriez que vous ne devez permettre qui que ce soit d'imprimer à l'opinion des mouvemens violens et dont il serait impossible de calculer les conséquences. Vous auriez réfléchi déjà que le peuple français ne peut et ne doit jamais être impunément le jouet de quelques énergumènes qui cachent leurs projets sous les dehors du civisme et accusent vaguement tous ceux qui ne partagent pas leur effervescence astucieuse et criminelle. Qu'ils désespèrent cependant d'élever des soupçons sur notre patriotisme! Nous sommes, et personne n'en doute, nous sommes du parti des patriotes; nous sommes des patriotes ardens; car il est de l'essence du patriotisme d'être ardent; mais nous ne sommes, nous ne serons jamais, les amis de ceux qui n'ont que le masque du patriotisme.

Croyez-vous, si vous vouliez raisonner votre situation actuelle, que vous puissiez lutter contre toutes les cours de l'Europe, les combattre, les vaincre même, sans qu'elles cherchent à influencer par les moyens les plus vils et les plus odieux, les opérations les plus décisives de la liberté, et tout ce qui se passe au milieu de vous; et que, pour parvenir à leur but, les scélérats qu'elles soudoyent ne s'attachent à parler plus éloquemment que nous-mêmes le langage de la liberté, si toutefois il est donné aux esclaves de le parler plus éloquemment que ne le font les hommes libres. Eh bien, cette réflexion vous conduit naturellement à distinguer deux choses bien importantes : à séparer ce qui appartient au patriotisme pur et naïf qui règne dans l'âme des vrais amis de la liberté, et ce qui est le résultat de l'impulsion des puissances étrangères. Ce qui appartient au patriotisme, c'est ce concert d'hommages inspirés par des principes aussi purs que la raison et la vérité, à qui de bons républicains les adressent. Ce qui est l'ouvrage des émissaires de l'étranger, c'est un plan profondément pervers d'accélérer

(1) Reproduit dans Arch. pari, LXXX, 718.

(2) Mon., XVIII, 604; Arch. pari., LXXX, 712. Voir E. Hamel, III, 237. Mention dans G. Walter, p. 787.

(8) Voir cette lettre dans Mon., XVIII, 604, et Arch. pari., LXXX, 709.

des mouvemens de l'opinion pour en rendre les effets dangereux; c'est un système d'autant plus redoutable qu'il est revêtu de formes séduisantes, même pour les patriotes qui sont moins politiques qu'ardens, qui combinent moins les effets prochains et ceux du moment, que les suites plus éloignées. Ce qui appartient aux puissances étrangères, c'est de se servir contre nous de l'arme que nous avons vue dans leurs mains à toutes les époques les plus remarquables de notre histoire, et sur-tout depuis la glorieuse Révolution que nous avons faite; c'est-à-dire de chercher à réveiller le fanatisme dans les lieux où il avoit cherché son dernier asyle; c'est d'armer l'homme qui n'est point un ennemi de son pays, qui n'est point un ennemi de la liberté, mais qui est attaché à un culte, et qui tient à des opinions religieuses; de l'armer, dis-je, contre un autre patriote, contre un autre ami de la liberté qui, sur la religion, a des opinions différentes; c'est de vouloir dénaturer la Révolution avant que ses créateurs l'ayent consolidée; et, quand le peuple entier doit veiller pour le salut public; quand il doit prêter une oreille attentive à la voix de ses représentans, qui sont comme les premières sentinelles de la liberté, de le détourner de la vigilance et de l'attention auxquelles tient l'établissement de la République, pour lui inspirer des opinions opposées, et mettre dans ses mains les torches de la discorde.

Voici en peu de mots comment ont calculé les puissances étrangères. Elles ont dit à leurs émissaires : vous pouvez tout avec le peuple français. Il ne faut que vous en emparer. Il est sensible. Il aime la liberté. Sous cet appât, cachez le piège que nous vous chargeons de lui tendre. Il y donnera infailliblement.

Voulez-vous savoir encore ce qui dévoile à mes yeux une grande partie de cette conspiration, et ce qui, je pense, frappera aussi vos esprits? c'est la découverte du traître que vous aviez mis hors la loi. Savez- vous que ce Rabaut (1) étoit à Paris? que de-là, ce ministre protestant attisoit les brandons de la guerre civile dans les départemens? La présence d'un tel homme, d'un homme qui vient braver la loi, j'oserois presque dire sous les yeux des législateurs, sa présence ne vous annonce-t-elle pas qu'un grand complot étoit prêt d'éclater?

Je reviens au plan des puissances étrangères. Voici comment elles raisonnent. Réunissons nos efforts pour attaquer le culte catholique, là où ses impressions sont encore restées profondes, là où la philosophie éclaire moins le peuple. Nous y recruterons la Vendée avec succès; nous y développerons toute la puissance du fanatisme; nous détournerons enfin l'énergie du peuple en faveur de la liberté, et nous en

(1) Rabaut Saint-Étienne exerça comme pasteur protestant à Nîmes. Il fut élu député de l'Aube à la Convention. Arrêté le 2 juin comme Girondin, il s'évada et fut mis hors la loi le 28 juillet 1793, puis fut repris, condamné à mort et exécuté le 5 décembre 1793.

étoufferons l'enthousiasme dans des disputes de religion. Ensuite, comme la philosophie n'a pas fait autant de progrès en Europe que dans la France, tous les peuples se trouveront plus facilement des esclaves qui s'armeront pour la tyrannie. Ainsi le tyran de l'Autriche feroit, en effet, d'abondantes recrues dans la Belgique, où la liberté n'est pas absolument étrangère, mais où la religion exerce une grande puissance; et la France y perdroit, non seulement les points par où elle s'en rapproche, mais encore il naîtroit, entre elles deux, des motifs puissans d'opposition. Ainsi les cantons catholiques nous seroient aliénés, par des différences d'opinions religieuses; lorsque sous d'autres rapports nous ne serions pas étrangers les uns envers les autres.

Enfin, les intrigans qui cherchent à tout brouiller pour renverser la liberté, et établir leur usurpation, pourroient peut-être, par ce moyen, exécuter leurs complots sacrilèges. C'est une chose remarquable, en effet, dans l'intérieur. Depuis que ce mouvement a été imprimé, il s'est fait une émigration considérable du Midi dans la Suisse. Plusieurs communes où le fanatisme n'exerce pas son affreux despotisme, mais où cependant on trouve mauvais que des autorités, que la force armée viennent commander de déserter les autels, et mettre des ministres du culte en arrestation, à cause de la qualité dont ils sont revêtus; ces communes ont fait entendre des réclamations. 11 en a été formé aussi par quelques hommes qui, les premiers, ont déposé les instruments du culte, par des curés qui ont étouffé, dans les premiers momens, leurs plaintes par amour pour la paix et par zèle pour la philosophie. Je ne doute pas que tous ne sacrifiassent sans regret leur culte à la liberté ; mais enfin ils réclament.

Le mouvement que l'on a imprimé sur le culte catholique a donc eu de grands objets; le premier de recruter la Vendée, d'aliéner les peuples de la nation française et d'employer la philosophie à la destruction de la liberté; le second, de troubler dans l'intérieur la tranquillité publique, et de distraire tous les esprits, quand il est nécessaire de les recueillir pour asseoir les fondemens inébranlables de la Révolution.

Je pourrois démontrer jusqu'à l'évidence le plan dont je viens de vous faire apercevoir les principales bases, si je voulois mettre à nud ici ceux qui en ont été les premiers moteurs. Je me contenterai de vous déclarer qu'à la tête, il y a des étrangers, des émissaires de l'Angleterre et de la Prusse, et des ministres protestans : dans ces circonstances, quelle doit être votre marche? C'est en législateurs, en politiques que vous devez vous montrer : protéger le patriotisme contre tous ses ennemis, l'éclairer sur les pièges qu'on lui tend, se garder d'inquiéter les patriotes qui auroient été trompés par des insinuations perfides, et conserver ce qui a été fait par un libre consentement du peuple français, voilà votre premier devoir.

Vous devez encore prendre des mesures pour empêcher ces extravagances réfléchies, ces folies combinées avec maturité, et parfaitement

coïncidentes avec des plans de contre-révolution; vous devez dire à l'aristocrate : tu ne prévaudras pas des succès que ta scélératesse t'avoit promis ; la liberté et l'égalité triompheront.

Je vous demande d'abord de défendre aux autorités particulières de fomenter, par des mesures irréfléchies, la guerre civile, et de seconder par là les complots de nos ennemis. Une autre mesure à prendre, est de défendre expressément à aucune force armée de se mêler aucunement de ce qui appartient aux opinions religieuses, et de renfermer l'exercice de leur puissance dans les simples mesures de police pour lesquelles elles seront requises.

Enfin, je vous propose une mesure digne de la Convention nationale et des législateurs qui la composent; c'est de rappeler solemnellement tous les citoyens à l'intérêt public; de les éclairer par vos principes, comme vous les excitez par votre exemple, et de les inviter instamment à se départir de toutes les disputes oiseuses et dangereuses dont on voudroit jeter le germe entr'eux, pour s'appliquer absolument aux grands intérêts de la patrie.

Le projet qui vous a été soumis, au nom du Comité de salut public, présentoit ces mêmes vues, et reposoit sur les motifs que je viens de dénoncer. Vous l'avez renvoyé. En y réfléchissant, vous sentirez la nécessité d'adopter les mesures que nous vous proposons; si vous ne le faites pas, comptez que les émissaires de l'étranger se prévaudront de votre silence pour consommer leurs desseins criminels. Je renouvelle les propositions que j'ai énoncées et j'insiste pour que vous poursuiviez ceux qui se serviroient du prétexte de religion pour tourmenter. »

Batave, n» 295, p. 1187-88.

« Robespierre, après avoir fait observer que l'on cherche à exciter de nouveaux troubles dans plusieurs parties de la République, au moment même où l'on attise d'une manière terrible le feu de fanatisme, s'élève avec éloquence contre les intrigues de ceux qui veulent allier l'idée de la liberté à la subversion de tous les cultes. « Le scélérat Rabaud Saint-Etienne, a dit l'orateur, est le premier chef de cette trame perfide. La présence de cet homme qui osoit braver la loi, en venant à Paris, n'annonce-t-elle pas que nos ennemis intérieurs avoient choisi ce moment pour opérer quelque grand coup? Réunissons tous nos efforts, ont-ils dit, pour anéantir le culte catholique, pour anéantir tous les cultes, allions à cette subversion l'idée de la liberté, nous rendrons la liberté odieuse; nous recruterons la Vendée, nous naturaliserons les guerres, nous aigrirons tous les peuples alliés et neutres, nous détournerons les Français du grand objet qui devroit seul les occuper, en les amusant à des disputes religieuses.

Tels sont les désirs de nos ennemis et leurs émissciires n'ont déjà que trop mis à exécution ces perfides complots; déjà il se fait dans le

Midi des émigrations considérables en Suisse. Plusieurs communes attachées à leurs opinions religieuses se sont plaintes des violences de la force armée; des citoyens paisibles ont été arrachés du pied de leurs autels, des ministres ont été emprisonnés par la seule raison qu'ils étoient ministres, et les communes qui vous adressent leurs réclamations, sont celles qui sont venues les premières au secours de la patrie, qui ont apporté avec une sainte joie toute l'argenterie de leurs temples. Nous connoissons tous les chefs de cette nouvelle conspiration, le moment n'est pas venu de les déclarer; mais je vous préviens que vous trouverez à leur tête des émissaires soudoyés par les puissances étrangères. Pour mettre fin à ces odieuses trames, il faut adopter le projet qui vous a été présenté par Barère, il faut inviter les citoyens à oublier toutes les disputes religieuses pour ne s'occuper que du salut de l'état; mais en protégeant la liberté des cultes, il faut aussi poursuivre avec sévérité tous ceux qui abuseroient de leur qualité de prêtre pour conspirer contre la liberté. »

Journal de la Montagne, t. II, nP 24, p. 189.

« Robespierre rappelle avec quelle perfidie les aristocrates ont souri au récit que les pétitionnaires viennent démentir (I), avec quelle complaisance ils le colportaient. Diviser par la calomnie, décourager par l'exagération des revers, soulever une partie des patriotes contre l'autre, voilà leur dernier expédient. Il est lié avec les coups portés, non au fanatisme, mais à la tolérance, et dont la première impulsion a été donnée par les agents de Pitt et de la Prusse. Il annonce qu'un nombre effrayant de citoyens se sont hâtés de sortir des départemens méridionaux pour se retirer en Suisse, fuyant les persécutions religieuses qu'on avait eu l'art de leur faire entrevoir. Il termine par insister sur les mesures présentées par Barère. »

Extraits dans Auditeur national, n" 441, p. 5-6; Abréviaieur unioersel, n" 343, p. 1371 ; Nouvelles politiques, p. 68; Journal de France, n" 439, p. 4 ; Mercure universel, XXXI V, 254 (2) ; Feuille du salut public, n" 1 58, p. 2 ; Gazette de France, n° 341, p. 1428; Journal du soir, n" 440, p. 2; Journal de Sablier, n" 999, p. 2; Courrier républicain, n' 38, p. 289; Annales patriotiques, n" 340, p. 1540.

68. — SÉANCE DU 16 FRIMAIRE AN II (6 DÉCEMBRE 1793) Pour la liberté des cultes

Conformément à la décision de la veille, Robespierre présente à la Convention le projet de rédaction du décret sur la liberté des cultes. Il

(1) Allusion à une adresse présentée par des députés du 11» h°^ de la V^ réquisition de Paris, dénonçant les calomnies dont ce bataillon fut l'objet à Caen.

(2) Reproduit dans Arch. pari., LXXX, 717.

est aussitôt adopté. Remarquons que la Convention atténua les conséquences de son décret lorsqu'elle précisa, le 18 frimaire sur la proposition de Barère, qu'elle n'entendait porter aucune atteinte à ce qui avait été fait, notamment aux arrêtés des représentants : les églises fermées le resteraient, les fidèles devant se contenter de célébrer le culte dans des chapelles privées (1).

Journal des Débats et Décrets, n"> 444, p. 225 (2) ; Journal historique..., 7 décembre, p. 4; Mercure français, 24 frimaire, p. 78-79 (quelques \'ariantes).

« Robespierre est à la tribune. Hier, à la fin de la séance, vous avez, dit-il, chargé le Comité de salut public de vous présenter aujourd'hui un projet de loi sur les moyens d'assurer le libre exercice des cultes. Je ne vous ferai aucune observation préalable; je me contenterai de vous lire le projet de décret : il le lit. Il est adopté en ces termes :

« La Convention nationale considérant ce qu'exigent d'elle les principes qu'elle a proclamés au nom du peuple français, et le maintien de la tranquillité publique;

1° Défend toutes violences ou menaces contraires à la liberté des cultes.

2° La surveillance des autorités constituées et l'action de la force publique se renfermeront à cet égard, chacun pour ce qui les concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique.

3° La Convention, par les dispositions précédentes, n'entend déroger en aucune manière aux lois répressives ni aux précautions de salut public contre les prêtres réfractaires ou turbulens, et contre tous ceux qui tenteroient d'abuser du prétexte de la religion pour compromettre la cause de la liberté. Elle n'entend pas non plus fournir à qui que ce soit aucun prétexte d'inquiéter le patriotisme, et de rjJlentir l'essor de l'esprit public. -^

« La Convention invite tous les bons citoyens, au nom de la à s'abstenir de toutes disputes théologiques ou étrangères aux intérêts du peuple français, pour concourir de tous leurs moyens triomphe de la République et à la ruine de ses ennemis (3).

« L'adresse en forme de réponse aux manifestes des rois ligués contre la République, décrétée par la Convention nationale, le 15 frimaire (4), sera réimprimée par les ordres des administrations de district, pour être répandue et affichée dans l'étendue de chaque district; elle sera lue, ainsi que le présent décret, au plus prochain jour de décadi.

(1) Mon., XVIII, 622.

(2) Reproduit dans Arch. pari., LXXXI, 30. Rien dans G. Walteb.

(3) Voici comment la Sentinelle du Nord (n» 78, p. 2), apprécie ce décret : t Mère Bahu, il n'y a qu'un instant que je lisais dans les papiers d'aujourd'hui le décret qu'a fait adopter notre bon ami Robespierre sur la Uberté des cultes. Défenses expresses sont faites à toutes les autorités d'y porter atteinte. Ainsi, mère Bahu, vous verrez encore tout à votre aise, maître Nicolas avec ses beaux habits de soye faits en arlequin, jouer à cache-cache avec le Bon dieu. »

(4) Voir ci-dessus, à la date, n° 67, p. 226.

dans les assemblées de communes ou de sections, par les officiers municipaux ou par les présidens des sections. »

Mention et texte du décret dans Feuille du salut public, n° 159, p. I ; Journal de Paris, n" 341, p. 1369; Annales pafriofii7ues,n°341, p. \543;CourTier républicain, n° 39, p.297: Journal de la Monlagne.X. 11, n" 24, p. 190; Mercure unioersel, XXX IV, 268; Bataoe, n" 2%, p. 1191; Nouoelles polit iqius, p. 72; Courrier universel, 17 frim.. p. 4; Gazette de France, n' 34\ , p. 1428 et n° 343, p. ] 436; Annales de la Répttblique française, t. III, n° 8, p. 4 -.Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 77 (1).

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

69. - SÉANCE DU 16 FRIMAIRE AN II (6 DÉCEMBRE 1793) Sur la dénonciation de Guirault contre Pache

Le 9 frimaire, Guirault, répondant à ses accusateurs, avait signalé des rassemblements nocturnes à la mairie et mis en cause Paclxe. Robespierre l'avait sommé de s'expliquer devant le Comité de salut public (2). Le 16 frimaire, Robespierre annonce aux Jacobins que Guirault n'a pas pu prouver ses dires, et fait l'éloge de Pache.

Journal de la Montagne, t. II, n" 26, p. 204 (3); Gazette française, n» 710, p. 1671.

« Robespierre déclare que Guirault n'a rien appris au Comité de salut public, que ce qu'il avoit dit à la Société. Quant à lui, il déclare qu'il n'a jamais entendu dénoncer Pache; qu'il l'a toujours regardé comme un excellent citoyen; qu'il en dit autant du corps municipal, auquel on n'a d'autre reproche à faire que d'avoir pris quelquefois trop-légèrement un arrêté, sur un simple réquisitoire, et sans une discussion préalable, suffisante pour en calculer tous les résultats. »

Mention dans Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 82 (4); Annales de la République française, t. 111, n" 11. p. 1.

(1) Mon., XVIII, 600.

(2) Voir ci-dessus, séance du 9 frim. II.

(3) Reproduit dans Aulard, V, 546; mention dans G. Wajlter.

(4) Mon., XVIII, 634.

séance du 19 frimaire an ii 241

I^ intervention : Contre toute mesure d'indulgence envers iennemi intérieur ou extérieur

Simond, représentant du Bas-Rhin, rentré de sa mission à l'armée des Alpes (1), se plaint d'avoir été traité de modéré. Il critique la décision prise le jour même, par la Convention, de rapporter le décret annulant les taxes révolutionnaires (2) : l'article 20 (section III du décret du 14 frimaire) interdisant toute levée de taxe révolutionnaire, celles des représentants en mission n'auraient d'exécution qu'après avoir été approuvées par la Convention. L'Assemblée était revenue, le 19 frimaire, sur l'effet rétroactif de cette disposition : les taxes déjà établies seraient payées. Simond avait protesté : « il s'est fait, sous le nom des comités révolutionnaires, des taxes arbitraires » (3). Le soir, aux Jacobins, il revenait sur ce même sujet : que, sur réclamation appuyée par les administrations épurées et les sociétés populaires, les patriotes taxés arbitrairement soient exemptés ; il demandait à la Société d'appuyer cette proposition. Robespierre prend alors la parole et élargit le débat.

Journal de la Montagne, t. Il, n" 28, p. 220 (4); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 82, p. 330 (5); Journal des Jacobins, n" 555, p. 1. Journal unioersel, n» 1480, p. 6422-6424.

« Robespierre. Il n'est pas de matière où les aristocrates puissent emprunter mieux le langage des patriotes que dans celle-ci. Les patriotes gémissent sur les malheurs particuliers qui peuvent tomber sur les amis de la liberté; les aristocrates en gémissent aussi, mais par des motifs difîérens. Les patriotes par amour du bien; les aristocrates pour en imposer avec succès. On vous dénonce un décret de la Convention qu'on dit trop rigoureux : on veut que la Société, plus indulgente que la Convention, accueille toutes les réclamations qui lui seront faites à cet égard, et se constitue toute entière défenseur officieux de tous ceux qui se prétendront persécutés. On veut que des citoyens munis de certificats d'autorités constituées et soi-disant épurées se croyent, appuyés de ces pièces, à l'abri de la sévérité des loix...

Ainsi celui qui se les sera procurés ces brevets faciles de patriotisme, n'aura désormais rien à craindre, et si par hasard on osoit porter jusques sur lui l'œil surveillant de la justice, il croira pouvoir accourir

(1) Sinioud était en mission avec Dumaz {Voir Aula&d, Recueil des Actes..., V 534).

(2) Mon., XVIII, 629.

(3) Mon., XVIII, 628.

(4) Reproduit dans Aulard, V, 649. Voir E. Hamel, III, 258. Mention dans G. Waxter, p. 737.

(5) Mon., XVIII, 636.

ici pour demander vengeance : la Société abandonnera sa tribune à toutes les réclamations qu'on y voudra faire, et c'est vraiment alors qu'on aura raison de dire que le Comité des défenseurs officieux n'est pas suffisant; la Société entière va y trouver de l'occupation, y pourroitelle suffire même?... Et c'est là le piège qu'on nous tend. Cependant quand un patriote vous l'indique, vous l'accueillez par des huées; et vous veniez de couvrir d'applaudissemens cette proposition funeste... J'aurois le droit de le trouver fort extraordinaire parmi les Jacobins, mais comme le scrutin épuratoire n'est pas fini, je le trouve fort naturel,

Robespierre prouve ensuite que la mesure dont il s'agit, a été conçue par les aristocrates pour mettre la Société en opposition avec la Convention.

La Société des Jacobins, s'écrie-t-il, est-elle une société patriotique, ou une société monarchique de Londres ou de Berlin? Appartient-elle à la patrie, ou aux lâches aristocrates qui cherchent à vous exterminer tous? (A la patrie, s'écrient toutes les voix.) Puisque la trahison n'a pas encore fait parmi nous tous les progrès qu'elle se promettoit de faire, rallions-nous contre ceux qui nous tendent des pièges funestes, et qui servent la cause de la tyrannie au dedans, tandis qu'au dehors, on achète nos places fortes, on fusille nos prisonniers, on égorge nos femmes et nos enfans. Ne souffrons pas que la voix des amis de la tyrannie vienne étouffer celle des amis de la liberté. Ne voyez-vous pas que l'on cherche, après vous avoir fait perdre deux mois, pendant lesquels l'Europe a cessé de vous admirer et de vous craindre, ne voyez-vous pas, dis-je, que l'on cherche à refroidir l'ardeur qui vous anime. On veut vous arrêter dans votre marche rapide, comme si vous étiez parvenus au terme de vos travaux. Il est donc bien vrai que l'aristocratie est expirante; qu'elle n'a plus aucun moyen pour se relever. Il est donc bien vrai que la tyrannie est aux abois; qu'elle n'a plus d'amis en France; qu'il n'y ait plus aucun danger pour les patriotes, et que la victoire nous soit assurée contre nos innombrables ennemis. Je suis bien éloigné de le penser; je crois au contraire que la surveillance et l'activité sont plus que jamais nécessaires.

Vous ne savez pas que dans vos armées, la trahison pullule; vous ne savez pas, qu'à l'exception de quelques généraux fidèles, vous n'avez de bon que le soldat. Au-dedans, l'aristocratie est plus dangereuse que jamais; parce que jamais elle ne fut plus perfide. Autrefois elle vous attaquoit en bataille rangée ; maintenant elle est au milieu de vous ; elle est dans votre sein, et déguisée sous le voile du patriotisme, elle vous porte dans le secret des coups de poignard, dont vous ne vous défiez pas. Puisqu'elle a changé de tactique, il faut changer nos moyens de défense; il est tems enfin de fonder le repos des gens de bien sur la ruine de tous les scélérats.

Ne vous appercevez-vous pas des ruses employées par vos ennemis ? Tout est mis en œuvre pour vous empêcher de saisir le fil de leurs

intentions criminelles, et de songer à détourner leurs coups. Des orateurs vous entretiennent de choses indifférentes; on ne vous parle pas du véritable objet; on fait tout pour endormir la haine que vous portez aux tyrans et aux scélérats qui les défendent : des hypocrites vous laissent ignorer les crimes des rois ou de leurs satellites, pour ne vous parler que d'objets très-peu importans pour la chose publique.

Je me vois obligé de prendre ici la parole pour vous révéler toutes les turpitudes de nos ennemis que vous n'auriez Jamais dû ignorer. Un véritable ami de la liberté ne peut pas se dispenser de vous dévoiler l'histoire de leurs crimes; il doit réveiller votre indignation et vous montrer qu'il est plus que jamais nécessaire de poursuivre la tyrannie avec fureur et de la combattre avec rage. Je voudrois pouvoir vous mettre sous les yeux les cadavres sanglans de vos frères immolés par l'ordre des rois. Je voudrois vous présenter les membres palpitans des malheureuses victimes de la liberté; je voudrois vous fmre voir de tendres enfans exposés sur des brasiers ardens par les féroces satellites de l'Autriche. Je voudrois vous faire voir les mamelles de vos femmes déchirées par ces tigres avides de carnage (On entend de tous côtés des mouvemens d'horreur).

Les faits que je vous retrace avec douleur sont incontestables. Si quelqu'un pouvoit en douter, il ne seroit pas assez ennemi de la tyrannie. Oui, ces horreurs sont malheureusement trop vraies. Les tyrans irrités de notre résistance, ont appelé du fond des déserts de l'Autriche, des hommes accoutumés à vivre dans le sang et le carnage pour assouvir leur haine contre les Français. Les représentans du peuple sont revenus de l'armée du Rhin, m'ont assuré que nos barbares ennemis dont nous traitons les prisonniers avec tant de douceur, font souffrir aux nôtres les tourmens les plus affreux.

Quand des malheureux Français ont échappé à leur fer meurtrier, ces monstres les hachent sur le champ de bataille et attendent, pour les faire prisonniers, qu'ils soient expirants. Une fois pénétrés des sentimens d'horreur que doit vous inspirer ce tableau des barbaries des rois et de leurs esclaves; de quel œil pouvez- vous voir les scélérats payés par ces mêmes ennemis, pour venir sous le masque du patriotisme, nous faire une guerre odieuse jusques dans notre sein? L'étranger qui vient au milieu de vous affublé d'un bonnet rouge, pour vous percer le cœur, est-il moins coupable que le satellite autrichien qui plonge une bayonnette homicide dans la poitrine des défenseurs de la liberté ?

Un stipendié des puissances étrangères, pour venir tirer nos secrets et les faire connoître à nos ennemis, est mille fois plus coupable que l'automate armé par les rois, pour assassiner nos frères. Le modérantisme qu'il vient nous prêcher est une arme plus dangereuse que la bayonnette, et c'est contre cette perfidie que nous devons nous armer de courage et de force, au lieu de prêter l'oreille à tous les intri-

gans qui veulent nous séduire, faisons sans cesse retentir la tribune d'anathèmes contre les tyrans; c'est le seul moyen de soutenir notre courage et de vaincre les armées liguées contre nous. Je ne cesserai jamais de vous en entretenir jusqu'à ce que nos ennemis soient tous anéantis, et que nous puissions jouir de la paix et du bonheur auxquels tendent tous les efforts pénibles des amis de la liberté.

Je demande la parole pour les prochaines séances, je vous lirai le manifeste imbécile de George III, du roi d'Angleterre, et je l'accompagnerai des commentaires que me fournira mon indignation profonde pour tous ces êtres vils et cruels qui portent le nom de rois (Il s'élève de vifs applaudissements). »

Courrier universel, 21 frimaire an II, p. 2.

« Robespierre. On cherche à détourner votre attention de l'objet qui doit uniquement vous occuper. Je vais vous faire connoître la plaie qui afflige l'Etat. Voyez dans les murs de vos cités des conspirateurs, coupables agens des puissances étrangères, fixez sur vos frontières des automates, esclaves armés de la main des tyrans pour nous percer le cœur : voilà vos ennemis, voilà ceux que nous ne devez point un instant perdre de vue jusqu'à ce qu'ils soient écrasés par la masse révolutionnaire. Comment pouvez-vous donc entendre de sang-froid de vaines déclamations sur l'abus des lois révolutionnaires, que dis-je, j'ai même entendu des applaudissemens ; des applaudissemens qui ne peuvent être donnés que par les faux patriotes cachés parmi nous, car la Société n'est point encore épurée, elle renferme plusieurs de ces êtres misérables, vils agens des puissances étrangères, et qui, affublés d'un bonnet rouge, sont mille fois plus dangereux que l'aristocrate déclaré, puisqu'au moins celui-ci n'a point emprunté le masque du patriotisme.

Que ne puis-je, Citoyens, faire passer dans vos cœurs toute la haine dont je suis animé contre ces hypocrites patriotiquement contrerévolutionnaires! C'est contre eux que doivent se diriger tous nos coups. Que ne puis-je aussi inoculer dans vos âmes tout le mépris dont sont dignes les vils et infâmes despotes de l'Europe armés pour vous détruire! Que ne puis-je exposer à vos yeux les malheureuses victimes que leurs barbares satellites ont immolées! Que ce tableau seroit déchirant! Vous verriez que ce n'est pas seulement avec courage, mais avec fureur, avec rage que vous devez vous précipiter sur ces tigres. Non, l'histoire, malgré les horreurs qu'elle a pu nous transmettre, non, l'imagination la plus active ne peut rien offrir de plus barbare et de plus atroce que leur conduite infernale. Je vous le dirai, parce que ce sont des faits dont j'ai acquis la preuve certaine. Les monstres! Ils ont la barbarie de tenir sur des brasiers ardens de foibles enfans que leurs cris lugubres ne peuvent émouvoir; ils déchirent sans pitié les mamelles de vos femmes, de vos amies, de vos compagnes;

ils font venir, des contrées barbares, des hommes féroces et accoutumés à se baigner dans le sang humain, à se nourrir de chair humaine, pour arracher le cœur de nos infortunés soldats; ils massacrent impitoyablement, sur-le-champ de bataille, les défenseurs du peuple qui tombent sous leurs mains, et ne les font prisonniers qu'au moment où ils expirent, de peur que nous n'usions de représailles. Quiconque douteroit de ces faits, n'auroit pas dans le cœur la haine que méritent les tyrans. Oui, Citoyens, voilà les ennemis que vous avez à combattre; voilà le caractère et les mœurs de ceux qui ne se disent armés que pour rétablir l'ordre et la paix en France. Je demande que vous mettiez à l'ordre du jour ces grands objets de salut public, et je retiens la parole pour vous donner lecture du manifeste de l'imbécille George, roi d'Angleterre. Je l'accompagnerai de commentaires propres à vous faire sentir la stupidité de cet homme. »

EztraiU dans Mercart miotTxl. XXXIV. 373-374; Joamal de SMier, a'>\009. p. 3-4. d» 1015. p. 2: Fatitte du saint paUic, a" 162, p. 4 ; Coarrier réttoUicmn, a" 43. p. 338-339; i4j</i&mso((n. n° 52. p. 2 ; MtssageT ia soir, n' 481, p. 2. Mention dans Gazette françaite.n'' 712. p. 1678; NoaodUs poliliqaes, p. 67 ; Amïalet de U RipiJiliqae françaÎMe t. III, n' 13, p. 1-2.

2® intervention : Sur la situation de Lille et l'acquittement de cinq Lillois par le Tribunal révolutionnaire

Un citoyen présente cinq Lillois traduits devant le Tribunal révolutionnaire qui, après les avoir sévèrement examinés, les a reconnus innocents et acquittés ce même jour. La Société les invite à la séance. Dubois-Crancé précise que ces hommes étaient accusés d'avoir voulu dissoudre la Société populaire de LUle (1); U s'étend sur la situation de cette ville où, estime-t-il, l'esprit public est peu satisfaisant. Robespierre intervient sur le même sujet et conunente le jugement du Tribunal révolutionnaire.

Journal de la Montagne, t. II, n<» 29, p. 225; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, no 83, p. 333 (Texte très proche) (2) ; Journal des Jacobins, n° 555, p. 3 (3).

« Robespierre prend la parole. Il annonce qu'il est à Lille comme dans beaucoup d'autres endroits deux partis; le parti aristocrate et le parti du peuple. Les chefs du premier étoient Lamarlière et Custine. Les chefs de l'autre étoient Lavalette (4) et Dufresse (5). Lamarlière placé par Custine à Lille, y régnoit; il avoit dans la société populaire

(1) Cf. Arch. nat., W 301, doss. 309; et H. Waixon, ouor. cité, II, 532.

(2) Mon., XVIII, 642.

(3) Résumé dans Aulabd, V, 550. Voir E. Hamkl, III, 259. Mention dans G. Walter, p. 737.

(4) Lavalette (Louis J. B., marquis de), général de brigade suspendu le 22 juillet 1793 puis réintégré le 3 août. Il organisa l'armée révolutionnaire de Lille. U fut guillotiné le 10 thermidor avec les Robespierristes.

(5) Dufresse (Simon Camille), nommé provisoirement général de brigade le 6 sept. 1793 et à l'armée du Nord le 4 novembre. Il fut arrêté le 19 décembre mais fut remis en liberté le 12 mai 1794.

de cette ville, un parti puissant. Il étoit dans la même société un autre parti, celui du peuple, à la tête duquel étoit Favart (I), général modeste autant que patriote, et qui pour cela ne fut point dénoncé parce qu'il n'épouvantoit personne.

C'est de cet événement que prit naissance l'affaire des accusés d'aujourd'hui. La société de Lille fit alors un épurement dans lequel elle se purgea de l'adjudant de Lamarlière. Les hommes ici présents étoient dans leurs sections où ils cherchoient à diriger le peuple. Les représentans du peuple les firent arrêter et les envoyèrent au Tribunal révolutionnaire, trompés sans doute sur leurs intentions, et supposans que ceux-ci vouloient faire à Lille la même opération qui fut faite à Marseille, à Toulon. Le Tribunal en a jugé autrement. Je n'attaque point le jugement du Tribunal révolutionnaire; mais autre chose, est de juger sur un certain nombre de dépositions, ou de juger en politique avec les soupçons d'un patriotisme éclairé (Ici Duhem et Bentabole demandent la parole).

Robespierre déclare qu'il sait que, dans une affaire où un individu auroit pris le parti du peuple et où un autre auroit combattu ce même parti, si le premier devenoit coupable ensuite, on voudroit impliquer dans ses torts, ceux qui prendroient la défense du premier mouvement; il ajoute qu'il est tellement fatigué de la succession d'intrigues qu'il a vue, qu'il ne consulte plus que son cœur et sa conscience.

Il répète qu'il n'attaque point le jugement, mais que si par hasard, ces hommes avoient été du parti des bourgeois, et qu'on n'eût fait venir de Lille que des bourgeois, il eût été très-naturel qu'ils trouvassent fort innocens leurs complices. Il termine en demandant qu'on s'en tienne au jugement du tribunal, et que la Société ne les soutienne pas par ses applaudissemens. »

Mention dan» Antifédératisie, n* 17, p. 134.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 71. — SÉANCE DU 22 FRIMAIRE AN II (12 DÉCEMBRE 1793)

l"* intervention : Contre Duhem, représentant du Nord

Au cours de cette séance, la Société poursuivant son scrutin épuratoire, Duhem, représentant du Nord, est appelé (2). En mission à l'armée du Nord

(1) Favart (J. B.), général de division depuis le 8 mars 1793, à Lille. Il cessa ses fonctions comme ex-noble le 19 décembre.

(2) C'est au cours de cette séance que Robespierre passa au scrutin épuratoire. II fut admis « au milieu des applaudissements les plus flatteurs » (Axtlard, V, 554).

au printemps 1793, Duhem avait soutenu le général La Marlière, concLamné à mort le 26 novembre 1793 par le Tribunal révolutionnaire. Le 19 juillet, il avait dénoncé le général Lavalette et l'adjudant général Dufresse, suspendant le premier, faisant arrêter le second : l'un et l'autre étaient connus pour leur civisme et l'amitié que leur portait Robespierre. Duhem fut dès lors suspect aux Jacobins. Il fut accusé une première fois jx)ur avoir pris la défense de Custine. Le 22 frimaire, Robespierre relança l'attaque contre Duhem : sa justification ne satisfaisant point la Société, il fut exclu.

Journal de la Montagne, t. II, n° 31, p. 245 (1); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 86, p. 815 (2); Journal des Jacobins, n» 556, p. 1; Feuille du salut public, n° 165, p. 2.

« Robespierre reproduit contre Duhem quelques inculpations graves dont il avoit déjà été question autrefois, et sur lesquelles Duhem n'avoit pas répondu d'une manière satisfaisante. »

Courrier universel, 24 frimaire, p. 2.

« Duhem paroît ensuite à la tribune : de tous les côtés de la salle et des tribunes il s'élève des réclamations sur le patriotisme de ce citoyen. Robespierre entre autres l'accuse d'avoir pris la défense de Custine et de Lamarlière, de semer la division dans la Montagne, de haïr les républicains depuis qu'on a découvert la protection qu'il avoit accordée aux ennemis de l'Etat, et enfin de s'être opposé à la réunion du Mont-Blanc à la République française. »

Mention dans Abriviateat anivertel, a° 349, p. 1395.

2® intervention : Contre Anacharsis Cloots

Anacharsis Cloots, représentant de l'Oise, est appelé au scrutin épuratoire après l'exclusion de Duhem. Interrogé sur son pays d'origine, il répond : « Je suis de la Prusse, département futur de la République française ». Cloots s'explique ensuite, à la demande d'im citoyen, sur ses relations avec les banquiers Vandenyver, condamnés à mort par le Tribunal révolutionnaire, le 17 frimaire. Robespierre prend alors la parole pour un terrible réquisitoire portant essentiellement sur le rôle joué par Cloots dans la déchristianisation et l'établissement du culte de la Raison (3). Robespierre termine en prop>osant l'exclusion des Jacobins de tous les nobles, prêtres, banquiers et étrangers. Cette proposition est aussitôt adoptée et mise à exécution en la personne de Cloots (4).

(1) AuiARD, V, 554. Rien dans G. Walter.

(2) Mon., XVIII, 666.

(3) Voir sur Cloots, E. Hamkl, III, 265-266; et H. Baulig, « Anacharsis Cloots », dans Révol.fr^^, t. XLI.

(4) Cloots protesta dans sa brochure : « Appel au genre humain ».

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 86, p. 315 (1); Journal universel, n° 1484, p. 6452-6455; Journal des Jacobins, n° 556, p. 2-3.

« Robespierre. Pouvons-nous regarder comme patriote un baron allemand? Pouvons-nous regarder comme sans-culotte un homme qui a plus de cent mille livres de rente? Pouvons-nous croire républicain un homme qui ne vit qu'avec les banquiers, les contre-révolutionnaires ennemis de la France? Non, Citoyens, mettons-nous en garde contre les étrangers qui veulent paraître plus patriotes que les Français eux-mêmes. Cloots, tu passes ta vie avec nos ennemis, avec les agens et les espions des puissances étrangères; comme eux, tu es un traître qu'il faut surveiller. Citoyens, Cloots vient de tout vous expliquer; il connait les Vandenyver, et les connaissait pour des contre-révolutionnaires. Il vous assure qu'il a cessé de les voir, mais c'est encore là une fourberie de Prussien. Pourquoi donc, Cloots, si tu connaissais les Vandenyver pour des contre-révolutionnaires, es-tu venu solliciter leur élargissement au Comité de sûreté générale : parle, qu'as-tu à répondre?

Mais ces inculpations sont peu de chose, quand il est question de M. Cloots. Ses trahisons tiennent à un système mieux ourdi. Citoyens, vous l'avez vu tantôt aux pieds du tyran et de la Cour, tantôt aux genoux du peuple... Lorsqu'une faction liberticide dominait au milieu de nous, lorsque tous les chefs tenaient les rênes du gouvernement, Cloots embrassa le parti de Brissot et de Dumouriez. Lorsque ces derniers servaient les puissances étrangères, et nous faisaient déclarer la guerre, le prussien Cloots appuyait leurs opinions avec frénésie; il faisait des dons patriotiques, vantait les généraux, et voulait qu'on attaquât l'Univers... Sa conduite ne lui en attira pas moins le mépris de la faction. L'amour-propre lui fit publier un pamphlet intitulé «Ni Marat ni Roland ^>. Il y donnait un soufflet à ce dernier, mais il en donnait un plus grand à la Montagne.

J'accuse Cloots d'avoir augmenté le nombre des partisans du fédéralisme. Ses opinions extravagantes, son obstination à parler d'une République universelle, à inspirer la rage des conquêtes, pouvaient produire le même effet que les déclamations et les écrits séditieux de Brissot et de Lanjuinais. Et comment M. Cloots pouvait-il s'intéresser à l'unité de la République, aux intérêts de la France; dédaignant le titre de citoyen Français, il ne voulait que celui de citoyen du Monde. Eh! s'il eût été bon Français, eût-il voulu que nous tentassions la conquête de l'Univers?... Eût-il voulu que nous fissions un département français du Monomotapa? Eût-il voulu que nous déclarassions la guerre à toute la Terre et à tous les élémens ? Ces idées préten-

(1) Mon., XVIII, 666. Reproduit dans Aulard, V, 655. Mention dans G. Walter, p. 788. Voir E. Hambl, III, 217.

dues philosophiques pouvaient-elles entrer dans la tête d'un homme sensé, ni même dans celle d'un homme de bien ?

Il est une troisième crise dont M, Cloots pourra se vanter, mais ce ne sera que devant des imbécilles ou des fripons... Je veux parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, mûri par le tems et la raison, eût pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait entraîner les plus grands malheurs, et qu'on doit attribuer aux calculs de l'aristocratie... Gobel (1), dont vous connaissez tous la conduite politique, était du nombre de ces prêtres qui se plaignaient de la réduction de leurs traitemens, et dont l'ambition voulait ressusciter l'hydre du ci-devant clergé... Et cependant nous avons vu cet évêque changer subitement de ton, de langage et d'habit, se présenter à la barre de la Convention nationale, et nous offrir ses lettres de prêtrise. Eh! Cloots, nous connaissons tes visites et tes complots nocturnes. Nous savons que, couvert des ombres de la nuit, tu as préparé avec l'évêque Gobel cette mascarade philosophique. Tu prévoyais les suites funestes que peuvent avoir de semblables démarches; par cela même, elles n'en plaisaient que davantage à nos ennemis. Cloots croyait sans doute, que les vrais amis du peuple avaient pris le change et étéiient dupes de ces mascarades. Il vint se targuer au Comité de ce bel exploit... « Mais, lui dis-je, vous nous avez dit dernièrement qu'il falleiit entrer dans les Pays-Bas, leur rendre l'indépendance, et traiter les habitans comme des frères... Pourquoi donc cherchez-vous à nous aliéner les Belges en heurtant des préjugés auxquels vous les savez fortement attachés?.. — Oh ! oh ! répondit-il, le mal était déjà fait... On nous a mille fois traités d'impies. — Oui, mais il n'y avciit pas de faits » (Cloots pâlit, n'osa pas répondre et sortit).

Citoyens, regarderez-vous comme patriote un étranger qui veut être plus démocrate que les Français et qu'on voit tantôt au Marais, tantôt au-dessus de la Montagne? car jamais Cloots ne fut à la Montagne; il fut toujours au-dessous ou au-dessus. Jamais il ne fut le défenseur du peuple français mais celui du genre humain. Hélas! malheureux patriotes, que pouvons-nous faire environnés d'ennemis qui combattent au milieu de nos rangs! Ils se couvrent d'un masque, ils nous déchirent, et nous sentons les plaies sans savoir d'où partent les traits meurtriers. Nous ne pouvons plus rien faire, notre mission est finie. Les lois les plus sages, par le moyen des traîtres qui sont répandus dans tous les Comités de l'Assemblée, dans toutes les administrations, dans tous les bureaux, tournent au désavant£ige de la Répuplique. Nos ennemis élevés au-dessus même de la Montagne nous prennent par derrière pour nous porter des coups plus mortels. Veillons,

(1) Sur Gobel, voir M. Reixhard [sous la direction de], Les prêtres abdicataires pendant la Révolution française, Paris 1965, p. 102 (art. de J. Sxjratteau); G. Gatjthebot, Gobel, évêque métropolitain constitutionnel de Paris; Paris, 1911.

car la mort de la patrie n'est pas éloignée. Eh! non, je ne compte pour rien celle des patriotes, ils doivent en faire le sacrifice. Mais, hélas! celle de la patrie est inévitable, si les lâches ne sont reconnus.

Citoyens, je vous prie de faire une réflexion : quand nous avons décrété des lois rigoureuses contre les nobles, Cloots a été excepté; quand nous avons décrété l'arrestation des étrangers, Cloots a encore été excepté; que dis-je, excepté! dans ce moment-là même, Cloots fut élu président des Jacobins : donc, par une conséquence infaillible, le parti étranger domine au milieu des Jacobins. Oui, les puissances étrangères ont, au milieu de nous, leurs espions, leurs ministres, des trésoriers et une police. Mais nous, nous avons le peuple qui veut être libre et qui le sera... Les banquiers conspirent impunément. Ils ne font remonter nos assignats au pair que pour accaparer notre argent; quand ils veulent des attroupemens aux portes des boulangers, elles sont assiégées. Ils disposent de la paix de cette ville; et les patriotes intrépides, les amis de la République, sont exposés à mille dangers... Paris fourmille d'intrigans, d'Anglais et d'Autrichiens. Ils siègent au milieu de nous avec les agens de Frédéric... Cloots est un prussien... Je vous ai tracé l'histoire de sa vie politique... Prononcez. »

Journal de la Montagne, t. II, n» 33, p. 259.

« Robespierre. L'homme dont vous vous occupez dans ce moment est un sujet du roi de Prusse, le baron de Cloots. Il est venu au Comité de salut public nous parler en faveur des complices de la Du Barry. Et celui-là même qui n'a pas rougi de vous entretenir de sa rupture avec eux, nous a fait un superbe éloge de leur patriotisme! Cette conduite ne m'étonne pas...

[Suite identique au Mon., depuis : « Citoyens vous l'avez vu... », jusqu'à : « nosa pas répondre et sortit. ». Addition, après « aux intérêts de la France »; « lorsqu'il s'intéressait au bonheur de la Perse et du Monomotapa ». Le passage suivant remplace celui qui commence à « Citoyens, regardez- vous... » jusqu'à : « au milieu des Jacobins ».]

Non, non; les Jacobins ne regarderont pas comme un ami du peuple ce prétendu sans-culotte qui possède 1 00 000 livres de rente, qui dîne avec les banquiers conspirateurs. Ils ne regarderont point comme un patriote, un étranger qui veut être plus démocrate que les Français et qu'on voit tantôt au Marais, tantôt au-dessus de la Montagne... car jamais Cloots ne fut à la Montagne... Il fut toujours au-dessus ou au-dessous. Jamais il ne fut le défenseur du peuple français, mais celui du genre humain.

Vos représentans sont placés entre les scélérats du dedans et du dehors, entre les conspirateurs du Marais et les individus de la trempe de Cloots... »

Correspondance politique, n» 28, p. 91-92.

« Le tour du célèbre fou Anacharsis Clootz étant arrivé, Robespierre lui reproche sa qualité d'étranger, son titre de baron allemand, sa fortune qui ne lui permet point d'être un Sans-culotte, ses liaisons avec les eigens, les espions des puissances étrangères, ses relations avec ses banquiers, les trois Vandenyver qui viennent d'être exécutés, et dont il avait sollicité l'élargissement, ses motions exagérées, son projet de République universelle qui annulait le titre de citoyen français, son projet de conquérir l'univers, sa ridicule députation du genre humain, et plus encore la mascarade religieuse concertée avec l'évêque Gobel qui a eu, selon Robespierre, des suites si funestes, et qui entrait dans le plan des ennemis des Jacobins. Par cette mascarade, Robespierre entendait sans doute la fête de la liberté et de la raison, dont les auteurs n'ont aujourdhuy que la honte et la punition. Enfin Robespierre s'échauffant à mesure de l'énumération qu'il faisait des griefs de Clootz, a conclu par une p>éroraison virulente contre tous les traîtres qui, placés à la cîme de la Montagne, portaient par derrière aux patriotes des coups mortels, et il a demandé qu'avec Clootz, on chassât de la Société tous les nobles, prêtres, banquiers et étrangers. »

Texte tris proche dans Feuille in salai pMic, n" 165, p. 2-3: Joamal historique et politique, n° 157, p. 1-2; Galette lùsioriqae. 12 nivôse, II, n° 2, p. 3. Lonzs extraits clans Coarrier universel, 24 frimaire, p. 2; Abréviatear tmioentl n» 349, p. 1395: Coarrier républicain, a" 46. p. 362-363; Gazette franfaise, n" 715, p. 1690. Bref résumé dans NottOellet politiques, p. 98; Armales patriotiques, n° 349, p. 1582; Journal de Perlet, n° 449, p. 1 18.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 72. - SÉANCE DU 23 FRIMAIRE AN II (13 DÉCEMBRE 1793)

K^ intervention : Pour Foucault, juge au Tribunal révolutiormaire

La Société passe au scrutin épuratoire des membres du Tribunal révolutionnaire. Une discussion s'élève au sujet de Foucault, nommé juge à ce tribunal, le 13 mars 1793 (1). On lui reproche d'avoir traité de scélérats les Gardes-françaises qui étaient à l'Abbaye en 1789; on lui fait encore grief d'avoir fait enfermer sa femme. Foucault se justifie, apjx)rtant des détails en particulier sur l'existence de son ménage. L'attention de la Société se relâche. Robespierre intervient. Foucault est admis.

Journal historique et politique, n° 158, p. 1.

« D'abord la Société a témoigné par des murmures qu'elle ne vouloit pas entrer dans la conduite privée de Foucault, méiis Robespierre l'a déterminée à écouter attentivement la dénonciation et la

(1) Mon., XV, 712.

justification, en faisant voir qu'un homme qui est injuste envers sa femme ne peut pas être admis à remplir un emploi qui donne le droit de prononcer sur la vie ou la mort des citoyens. »

Journal de la Montagne, t. II, n° 32, p. 251; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 86, p. 815 (1).

« Robespierre rappelle ses frères à la dignité qui les caractérise. Il ne voit dans Foucaut qu'un homme qui fut malheureux, et un patriote pur. »

Mention dans Journal des Jacobins, n° 557, p. 1 ; Annales de la RipMiqae française, t. III, n° 17, p. 2.

2^ intervention :

Pour un scrutin épuraioire des membres du Tribunal révolutionnaire

adhérant aux Sociétés affiliées

Après l'admission de Fouquier-Tinville et de Fleuriot-Lescot, son substitut, Royer, curé de Châlon-sur-Saône, l'un des envoyés des assemblées primaires, le 10 août 1793, pour lors membre du Tribunal révolutionnaire, est appelé. Blanchet, membre de la commission d'épuration, demande si la Société entend passer à son scrutin les adhérents des sociétés affiliées qui ne sont pas Jacobins. Prenant alors la parole, Robespierre se prononce pour l'affirmative, en ce qui concerne les membres du Tribunal révolutionnaire.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 86, p. 315 (2); Journal de la Montagne, t. II, n" 32, p. 251.

« Robespierre. Je demande que les membres du tribunal révolutionnaire qui le sont aussi des sociétés affiliées, et ont acquis le droit de se présenter ici, soient épurés. Leurs fonctions de jurés exigent la confiance du Peuple. Le scrutin public sera pour eux, s'ils en sortent purs, le certificat de civisme le plus éclatant qu'ils puissent obtenir. »

(1) Mon., XVIII, 667. Mention dans Aulard, V, 558. Rien dans G. Waltbb. Voir E, Hamel, III, 271.

(2) Mon., XVIII, 667. Reproduit dans Aulard, V, 558. Mention dans G. Walter.

séance du 24 frimaire an ii 253

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 73. - SÉANCE DU 24 FRIMAIRE AN II (14 DÉCEMBRE 1793)

1** intervention : Pour Camille Desmoulins

La Société jKnirsuit Son scrutin épuratoire. Camille Desmoulins est appelé. I>éjà, le 11 frimaire, Deschamps, aide de camp de Hanriot, l'avait dénoncé aux Jacobins pour son indifférence aux progrès de la Révolution (1). Le 15 frimaire, avait paru le premier numéro du Vieux Cordelier : selon I>esmoulins, les révolutionnaires avancés n'étaient que des agents de Pitt. Desmoulins est interpellé sur ses liaisons avec le général Dillon, décrété d'arrestation le 13 juillet 1793, et dont il a pris la défense (2). On lui reproche encore certains propos lors de la condamnation des Girondins (« Ils meurent en républicains, en Brutus »). DesmoulLns se justifie par sa sensibilité excessive; il aurait dit à propos des Girondins : « Ils meurent en républicains, mais en républicains fédéralistes ». Après qu'un Jacobin eut amicalement reproché à DesmouUns de mal choisir ses amis, Robespierre prit la parole. Camille Desmoulins fut admis au milieu des applaudissements.

Courrier universel, 26 frimaire, p. 2 (3); Gazette française, n° 717, p. 1697-1698(4).

« Robespierre. Et moi aussi je dénonce Camille Desmoulins : il a été l'ami de Mirabeau qu'il aimoit jusqu'à l'adoration, comme on aime une maîtresse; il étoit lié intimement avec les Lameth; il a vécu familièrement avec Dillon; il estimoit Lamarlière et Custine, voilà ce qu'on peut lui reprocher; gardons-nous cependant d'inférer de ces divers griefs que Desmoulins ne soit pas républicain.

J'ai connu Camille au collège (5), il fût mon compagnon d'étude, il étoit alors un jeune homme de talent sans un jugement bien mûri. Camille a développé depuis l'amour le plus ardent pour la République; il est républicain par instinct, par la simple impulsion de son cœur. Pour bien juger un homme, il ne faut pas l'isoler, il ne faut pas séparer un point de sa vie morale, c'est l'ensemble qu'on doit prendre; c'est en masse qu'on doit l'examiner. Rappellez-vous que dans un temps où la monarchie étoit la mieux assise sur ses bases, Camille, simple individu, sans appui, sans prôneur ni patron,avocat sans cause au quatrième étage, osa mettre en vers les principes les plus fiers du républicain le plus déterminé. Alors, au fond de ma province, j'appris avec un secret plaisir que l'auteur étoit un de mes camarades de collège.

(1) Mon., XVIII, 572.

(2) Cf. lettre de C. Desmoulins à Dillon, dans sa prison (Mon., XVII, 230).

(3) Voir H. Calvkt, son édition'du Vieux Cordelier, p. 136, n. 2.

(4) Ce journal ne reproduit que les 4 vers : « Apprends, mon cher Louis... » jusqu'à : « en faisant une quête ».

(5) Au collège Louis le Grand, à Paris. Camille Desmoulins était plus jeune que lui, mais ce témoignage contredit G. ^VAXTER, p. 20.

Ces vers me frappèrent tellement à cette époque, qu'ils sont restés gravés dans ma mémoire. Les voici :

Qu'aujourd'hui dans mes vers les Muses une fois, Au lieu de les flatter, épouvantent les rois : Stupides citoyens et lâches que nous sommes, Un homme ose braver tant de millions d'hommes! Du front de l'artisan, du front du laboureur. Il croit que, pour lui seul, doit couler la sueur; Que les peuples sont faits, dans nos tristes contrées, Pour payer des hochets à d'augustes poupées. Et que tout doit souffrir, afin qu'à Trianon Nos maux fassent danser l'autrichienne Toinon. Claude, sur les Français règne; de Messaline L'âge accroît tous les jours la fureur utérine, Et quoiqu'un milliard coule dans le Trésor, Claude, pour ses amans, demande un fleuve d'or; Car tel est mon plaisir, dit-il. Dieu, quel langage! Sommes-nous de vils serfs échus par héritage ! Ah ! mon sang qui bouillonne à ces mots insolens. M'avertit que je sors de ces antiques Francs Qui, pour placer le sceptre en des mains plus habiles, L'ôtoient aux fainéans, l'ôtoient aux imbécilles. Et maîtres d'obéir, ont du trône deux fois. Car tel fut leur plaisir, fait descendre les rois. Héritier d'Henri quatre et de Charles septième. Est-ce donc à son fer qu'il doit le diadème? Croit-il parler en maître à des peuples conquis ? Croit-il... mais, à ses Francs, Clovis, S'il eût dicté pour lois sa volonté suprême, La massue, à leurs pieds, l'eût étendu lui-même. Apprends, mon cher Louis, mon gros benêt de roi. Que tel est mon plaisir, n'est pas telle est la loi ; Rends compte, et l'on veut bien encore payer ta dette. Mais sois poli du moins en faisant une quête. D'un gueux, dit Salomon, l'insolence déplaît. Et c'est au mendiant à m'ôter son bonnet, etc..

Voilà, continue Robespierre, la manière dont s'exprimoit Camille dans un tems où quelques grands patriotes d'aujourd'hui trembloient, rampoient peut-être même devant le tyran; voilà des traits de caractère qui doivent entrer en ligne de compte lorsqu'on veut juger un homme. Il est vrai que personne mieux que lui ne justifie le proverbe des peuples habitans les bords du Guadalquivir et du Tage : un tel fut brave un tel jour. Camille, frappé des idées de mort, voit constamment la guillotine sous ses yeux; il s'imagine que parce que plusieurs de ses amis ont péri par le dernier supplice, le même sort lui est réservé.

Voici le caractère de Desmoulins : facile à se laisser prévenir, il croit promptement aux marques de patriotisme qu'il apperçoit; mais est-il détrompé? Son amour pour la chose publique lui fait déchirer le voile; il treiîne dans la boue les fourbes qu'il avoit placés sous le dais; c'est ainsi qu'il traita Mirabeau, les Lameth et les Brissotins dans ces derniers tems.

La faction girondine vouloit attirer Camille dans son parti; Sillery (I) étoit chargé de ce rôle. On fit paroître devant Desmoulins la fameuse Paméla (2), accompagnant d'une voix enchanteresse, les sons d'un luth mélodieux; Camille, insensible à l'aiguillon, fidèle à son épouse, fidèle aux principes républicains, dédaigna les attraits de cette nouvelle Circé, de cette seconde Hérodiade.

Desmoulins le premier de tous, monté au Palais royal sur les ais mal assurés d'une table chancelante, prêchoit le patriotisme un pistolet à la main; il a rendu de grands services à la Révolution. Sa plume énergique et facile peut encore la servir utilement, mais il faut que, plus circonspect dans le choix de ses amis, il rompe tout pacte avec l'impiété, c'est-à-dire, avec l'aristocratie; à ces conditions, je demande l'admission de Camille Desmoulins. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 88, p. 353 (3); Journal de la Montagne, t. II, no 33, p. 260; Courrier républicain, n» 48, p. 378.

« Robespierre. Il faut considérer Camille Desmoulins avec ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours républicain, on l'a vu successivement l'ami des Lameth, de Mirabeau, de Dillon; mais on l'a vu aussi briser ces mêmes idoles qu'il avait encensées. Il les a sacrifiées sur l'autel qu'il leur avait élevé aussitôt qu'il a reconnu leur perfidie. En un mot, il aimait la liberté ï)ar instinct et par sentiment, et n'a jamais aimé qu'elle, malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent.

J'engage Camille Desmoulins à poursuivre sa carrière : mais à n'être plus aussi versatile, et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique. »

Extraits dans Mercare wiiotntl, XXXIV, 437-438; Amudes de la Répabliqae française, a' 20, p. 1. Résumé dans Jtamal hittoriqae et politiqae, n° 158, p. I ; FetàUe du salât pablic, n" 167, p. 3; joamal de Perltt, n° 431, p. 134.

(1) Sillery (Ch. Alexis Pierre Brulart de Genlis, comte de) député de la noblesse du bailliage de Reims aux États généraux, puis député de la Somme à la Convention. n fut condamné à mort le 30 octobre 1793 et exécuté le lendemain.

(2) Fille naturelle du duc d'Orléans et de M™e de Genlis.

(3) Mon., XVIII, 682. Reproduit dans Aulakd, V, 560. Voir E. Hamel, m, 271-272 et 307. Mention dans G. Walter, p. 738.

2® intervention : Pour une profession de foi des députés suppléants.

La Société poursuivant son scrutin épuratoire, Antoine Laa se présente. Élu, en 1792, député suppléant des Basses-Pyrénées à la Convention, Laa fut apj)elé à siéger en remplacement de Meilhan, mis hors la loi, le 8 août 1793. On demande à Laa quels furent ses votes à la Convention; il répond qu'il n'y est que depuis peu. Robespierre prend la parole; ses propositions sont adoptées (1). Laa fut admis.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 88, p. 358 (2); Mercure unixiersel, XXXIV, 488; Journal de la Montagne, n» 88, p. 261.

« Robespierre. Je demande que tous les suppléans qui arrivent à la Convention et qui peuvent être des républicains excellens, mais qui peuvent être aussi les fauteurs du fédéralisme, se prononcent sur les événemens qui ont eu lieu dans la Révolution et se fassent connaître en entier. On cherche à diviser la Convention. On veut surtout attaquer le Comité de salut public qui est chargé de tout le poids du gouvernement (3). Il existe à la Montagne des hommes qui ne sont montés sur sa cîme que pour tendre la main aux traîtres qui sont plongés dans la fange du Marais. C'est au Comité de salut public, qu'on a chargé des grands intérêts de la patrie, qu'il appartient de prévenir des tentatives criminelles. Il ne peut exister que par l'assentiment unanime de la Convention, comme celle-ci ne peut se conserver que par la confiance et l'amour du peuple.

J'invite un des républicains députés qui sont dans la Société, à faire demain à la Convention, la proposition tendante à ce que tous les députés suppléans arrivés à Paris depuis le jugement du dernier des tyrans, fassent à la tribune leur profession de foi sur tous les événemens de la Révolution. »

Mention dans Feuille du salut public, n" 167, p. 4.

En faveur DE LA FAMILLE DU JEUNE BaRA

Il est donné lecture d'une lettre du 18 frimaire du citoyen Desmares, commandant la division de Bressuire, faisant part de la mort héroïque

(1) Sa proposition sur l'examen de la conduite des suppléants fut présentée le lendemain à la Convention par Romme, et décrétée (Mon., XVIII, 671).

(2) Mon., XVIII, 682. Reproduit dans Altlard, V, 560. Rien dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 273.

(3) Allusion aux manœuvres des Indulgents contre la politique gouvernementale. Le 22 frimaire, Bourdon (de l'Oise) avait proposé de renouveler le Comité de salut public et la Convention décida de procéder le lendemain au scrutin. Cependant elle se reprit ce jour-là et prorogea son Comité (Mon., XVIII, 656, 661 ).

du jeune Joseph Bara, le 7 décembre 1793, et de la situation difficile de sa famille. La Convention lui accorde un secours de 3 000 livres et une pension de 1 000 livres (1).

Batave, n° 305, p. 1227 (2).

« La Convention verse des larmes sur la mort de ce vertueux enfant; Robespierre (3) fait accorder à sa mère un secours provisoire de 3 000 livres et une pension viagère de mille livres. »

Mention dans NoaoelUs politiqxtet, p. 107; Journal de la Montagne, t. II, n° 34. p. 271 ; GcxUe Je Fronce, n' 351, p. 1471 ; Joamal des Débats et Décrets, n° 453, p. 354.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 75. - SÉANCE DU 26 FRIMAIRE AN II (16 DÉCEMBRE 1793)

K^ intervention : Pour V exclusion des ci-devant nobles

Le 22 frimaire, en conclusion de son réquisitoire contre Cloots, les Jacobins avaient adopté la proï)osition de Robespierre, tendant à l'exclusion de la Société de « tous les nobles, prêtres, banquiers et étrangers » (4). Le 26 frimaire, la Société reprend le scrutin épuratoire des représentants du peuple. Quelques membres demandent si l'on doit faire exception en faveur des nobles qui ont donné des preuves de leur patriotisme. Robespierre s'oppose à toute exception. L'arrêté est confirmé.

Journal de la Montagne, t. II, n° 35, p. 277 (5); Gazette nationale, ou le Moniteur

universel, n° 89, p. 358 (6).

« Robespierre s'oppose à toute exception, et demande que l'arrêté soit rigoureusement observé; il représente qu'une pareille décision ne pourroit être favorable qu'aux nobles intrigans qui se sont enveloppés du manteau du patriotisme, tandis que les nobles de bonne foi seroient repoussés du sein des patriotes.

On a fait, dit l'orateur, les motions les plus violentes contre les nobles; tantôt on veut nous porter au-delà du but de la Révolution; tantôt nous retenir dans la fange du modérantisme. Ce sont toujours les nobles ou les ennemis du peuple qui provoquent des différentes propositions.

(1) Arch. pari., LXXXI, 490.

(2) Mention dans G. Walter.

(3) D'après le Mon. (XVIII, 678), cette proposition aurait été faite par Barère.

(4) Voir ci-dessus, n° 71 (2^ intervention).

(5) Mention dans Aulard, V, 561 et dans G. Walter, p. 738. Voir E. Hamel, III, 270.

(6) Mon., XVIII, 691.

Je demande qu'on conserve l'arrêté dans toute sa rigueur, et qu'on ne souffre aucun noble parmi nous. »

Mercure universel, t. XXXIV, p. 457; Journal historique, 18 décembre 1793, p. 1.

[Même texte que ci-dessus jusqu'à « différentes propositions ». Puis ces journaux ajoutent :]

[Rchespierrê\ « Les nobles seront aussi perfides, aussi insolens qu'ils le furent toujours; s'il en existe un qui soit républicain, il saura que la motion que je fais est importante; il ne voudra pas s'opposer à ce qui tend au bien de la liberté. Il n'en sera pas de même des intrigans; vous verrez ces mêmes hommes, qui ont autrefois sollicité des arrêts du parlement pour détruire leur roture, vous les verrez venir vous parler de leur roture pour ne pas encourir la proscription des nobles. Tantôt les intrigans et les étrangers nous portent au-delà des bornes du patriotisme, tantôt ils veulent nous ramener aux principes du modérantisme. Écrasons les intrigans, et chassons les nobles, qui ont toujours été leurs chefs; que l'arrêté soit maintenu en tout ce qui concerne les nobles. Je demande qu'ils soient exclus pour l'affermissement de la liberté. »

Elxtraits du 2' texte dans Journal de Sablier, n° 1021, p. 2-4; Journal universel, n° i486, p. 6469-6470. Résumé d^as Messager du soir, n°4&7, p. 1-2; Gazette française, n° 718, p. 1703; Feuille du salut public, n° 169, p. 4; Annales de la Répuilique française, t. III, n° 16, p. 2.

2® intervention : Contre V exclusion systématique des prêtres

Dans la suite du scrutin épuratoire, un citoyen fait remarquer que la décision d'exclure les nobles et les prêtres ne doit souffrir aucune exception ; « les derniers surtout doivent être proscrits plus rigoureusement encore ». Bernard (de Saint-Affrique), ministre protestant, souligne que l'arrêté pris à la demande de Robespierre ne portait que sur les nobles, les banquiers et les étrangers : « Je regarde comme contre-révolutionnaire la proposition d'y comprendre les prêtres » (1). Robespierre prend la parole. Sans répondre exactement sur le point précis soulevé par Bernard, il revient sur la politique gouvernementale en matière de culte et conclut en demandant « qu'on n'étende pas trop loin des mesures utiles en soi ». La motion présentée contre les prêtres n'eut pas de suite.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 89, p. 858; Journal de la Montagne, t. II, II" 35, p. 277-78 (2).

« Robespierre. Je me serais bien gardé de la proposition que j'ai faite si j'avais cru que la Société n'agît pas dans cette circonstance avec sa sagesse ordinaire. Je ne vois que le bonheur de mon pays;

(1) On verra néanmoins, ci-dessus, n° 71, que les comptes rendus du discours de Robespierre mentionnent expressément les prêtres.

(2) Mon., XVIII, 691. Extrait dans Aulard, V, 562. Voir E. Hambl, III, 270. Mention dans G. Walter, p. 738.

je suis étranger à toutes les factions. Je n'ai voulu attaquer personne en particulier. J'ai demandé qu'on chassât les étrangers, parce que, parmi ces hommes, sujets des despotes, il en est peu qui aiment de bonne-foi la liberté. J'ai demandé qu'on chassât les banquiers, parce qu'il existe entre ces hommes et ceux de l'étranger des relations.

J'ai demandé l'exclusion des nobles, parce qu'il existe toujours dans cette caste orgueilleuse des conspirateurs, parce que, sous le bonnet rouge, cette espèce fut amie, aussi, des talons rouges. J'ai demandé l'exclusion des nobles, parce qu'il exista toujours un usage exécrable; c'est qu'on s'entendait sur le parti qu'on devait prendre dans une famille, et que le cadet, qui était ici sous le costume d'un sans-culotte, n'était autre chose que le soldat et l'espion de l'aîné, qui était à Coblentz. J'ai demandé qu'on exclût les nobles, parce que leur éducation, leur ambition, leur hypocrisie, les rendaient dangereux dans les sociétés populaires, et que, chaque jour, nous étions sur le point d'être dupes de leur astuce et de leur scélératesse. J'ai demandé leur exclusion dans un tems où personne ne pensait à eux. Aucun d'eux n'a osé réclamer; mais ne pouvant parer le coup, on a cherché à envelopper les prêtres dans la proscription.

Je n'estime pas plus l'individu prêtre que l'individu noble. Je mets des exceptions en tout. On a voulu faire croire au peuple que la Convention, que les Jacobins faisaient la guerre au culte. De là les malheurs sans nombre, parmi la classe du peuple encore peu instruite, et dont on n'a pas assez respecté les préjugés et la faiblesse. On dit, dans le parallèle des nobles et des prêtres, que tout l'avantage est du côté des premiers. Je n'en crois rien, et voici pourquoi. Le noble est un homme dont tous les avantages sont des avantages politiques. Il les tire de sa naissance, et l'habitude des distinctions lui a fait mépriser tout ce qui n'est pas de ce qu'il appelle son rang. Il existait parmi les prêtres au contraire deux sortes d'hommes. Celle qu'on appelait le bas clergé, compte dans son sein des hommes qui sont attachés à la Révolution par une suite non interrompue de sacrifices. Il en est dans cette Société ; celui par exemple qui vient de descendre de la tribune et qui fut martyr de la liberté (1). Les nobles, toujours liés avec les cours étrangères, ont toujours méprisé les prêtres qu'ils mettaient dans leur parti. On pouvait, sans inconvénient, chasser tous les nobles des sociétés populaires. On pourrait les chasser de partout. Il n'en serait peut-être pas de même des prêtres. Les campagnes ont été induites en erreur par les ennemis du peuple, toujours prêts à profiter de la moindre de nos erreurs. Rappelez-vous les malheurs qui ont été la

(1) Bernard, d'abord pasteur à Saint- Jean-du-Gard, exerça ensuite son ministère à Saint-Affrique. Il faillit périr, en mai 1792, lors des troubles excités par les prêtres réfractaires contre les protestants.

suite des mesures violentes qu'on avait prises à leur égard dans certains pays, et craignez de les voir se renouveller !

Si l'on a de bonnes raisons à opposer à ce que je viens de vous dire, je prie qu'on combatte ma proposition, sinon, je demande qu'on n'étende pas trop loin des mesures utiles en soi, mais qui ne seraient pas exemptes d'abus. Mon intention n'a jamais été dans une motion patriotique de servir les agens de la Prusse et de l'Angleterre (On applaudit).))

Mercure universel, t. XXXIV, p. 457-459; Journal historique et politique, 19 déc., p. 1; Journal de Sablier, nP 1021, p, 3-4.

« Robespierre. La Société doit sentir les conséquences de l'arrêté qu'elle va prendre. Je me serois bien gardé de le proposer si j'avois pu prévoir qu'elle sortiroit du caractère de sagesse qui lui convient. Je ne me suis pas dissimulé qu'il pourroit y avoir des difficultés à ma proposition, mais je n'ai eu en vue que le résultat politique. Je suis bien éloigné de croire que les prêtres ne sont pas des intrigans: mais je ne vois que le salut de ma patrie, et je suis résolu de tout faire pour la sauver. Je vous ai demandé l'expulsion des étrangers, parce que je sais que parmi les sujets des despotes, il ne peut pas se trouver un ami de la liberté; parce qu'il n'y a que les hommes de mauvaise foi qui puissent nier que nous sommes entourés d'agens de Pitt, de l'Autriche et de la Prusse. Je vous ai demandé l'exclusion des banquiers, parce qu'ils conspirent avec les puissances étrangères, parce qu'ils ont des relations avec les émigrés et tous les ennemis de la France. Je vous ai demandé l'exclusion des uns et des autres, parce qu'ils ont toujours dominé secrètement ici, et parce qu'ils vous ont trahis par l'abus qu'ils ont fait de votre correspondance.

Je vous ai demandé l'expulsion des nobles, parce qu'ils sont les agens naturels de la coalition; parce qu'ils ne sont restés en France que pour conspirer, parce que sous le bonnet rouge ils sont les plus grands amis des talons rouges. Il y a une affinité secrète entre les nobles de Coblentz et les nobles restés en France. Le cadet noble est resté parmi nous pour être l'espion de son frère aîné qui nous combat en Allemagne. Cette caste doit être odieuse à tout républicain, à cause de cet esprit politique qui lui appartient exclusivement, et qui fait le malheur des peuples.

Tous ceux qui la composent se croyent au-dessus du peuple, qui néanmoins est seul vertueux; ils se préfèrent, quoique dépourvus de tous les avantages de la nature, à ceux qui en sont les plus favorisés, mais qui ont été trahis par la fortune; on ne peut oublier les calamités dont leur orgueil est cause, il suffit de parler d'eux, pour exciter l'indignation des républicains.

Dans le moment où vous alliez chasser les nobles loin de nous, ils ont trouvé des protecteurs qui ont voulu leur accoler les prêtres.

afin de rendre leur parti plus fort. Ce n'est pas que j'estime plus les prêtres que les nobles ; je n'accorde mon amitié qu'aux amis de la patrie, mais je ne veux que le bien de la liberté. Si je ne vous ai pas parlé des prêtres, c'est parce que je n'ai pas voulu adopter un nouveau moyen d'intrigue. Vous ne voyez pas que continuellement on dit à l'univers et au peuple que la Convention et les Jacobins sont des assemblages d'athées, et que chaque jour on cherche à justifier cette calomnie; vous ne savez pas que des patriotes ont été égorgés pour avoir frappé avec trop de violence le culte catholique.

Les nobles sont bien plus dangereux que les prêtres; les nobles sont naturellement ennemis du peuple par les préjugés, par orgueil et par le droit qu'ils prétendent avoir de se croire au-dessus des autres. Il n'y a pas tant de risque à les frapper, parce qu'ils sont peu nombreux; tandis que les prêtres sont par-tout, et que le peuple leur est encore attaché. Dans un moment de crise il est prudent de les ménager, surtout depuis que la dernière alarme que leur a donnée l'intrigue étrangère, a dû les rendre plus perfides. Nous avons parmi les prêtres, des hommes qui ont été en même temps, et les apôtres et les martyrs de la liberté : pourquoi nous empresser de les rejetter de notre sein?

Nous avons la patrie à sauver contre un nombre incroyable d'ennemis; pourquoi vouloir nous en créer d'autres, en réduisant les prêtres au désespoir. Ce n'est pas que je les craigne; je crains plutôt la politique de ceux qui ne les poursuivent avec un acharnement affecté, que pour les rendre plus redoutables, et qui se servent du manteau de la philosophie pour porter à la liberté des coups invisibles. Je m'étonne qu'il puisse exister des hommes qui puissent apprendre que le sang des patriotes a coulé sans ressentir la nécessité de prévenir des malheurs peut-être plus grands. Il n'est que trop vrai que des patriotes aussi purs que nous ont porté à la religion des coups imprudens sans se douter de la perfidie de nos ennemis qui les engageoient à cette fausse démarche.»

[Suit le texte précédent depuis" Rappelez-vous...», jusqu'à la fin.]

Gazette française, n" 718, p. 1703.

« Plusieurs membres consultant plus un zèle inconsidéré que la saine politique, demandoient l'exclusion des prêtres. Robespierre a fait aisément sentir les dangers d'une pareille proposition. Abstraction faite de la fourberie, tant des prêtres que des déprétrisés, l'orateur a considéré la question sous le rapport du salut public. Les prêtres, a-t-il dit, sont partout, et le peuple leur est encore attaché. Dans un moment de crise, il est prudent de les ménager, surtout depuis que la dernière alarme que leur a donnée l'intrigue étrangère a dû les rendre plus perfides. Nous avons parmi les prêtres, des hommes qui ont été en même temps, et les apôtres et les martyrs de la liberté; pourquoi nous empresser de les rejetter de notre sein. Nous avons la patrie à

sauver contre un nombre incroyable d'ennemis : pourquoi vouloir nous en créer d'autres, en réduisant les prêtres au désespoir. Ce n'est pas que je les craigne; je crains plutôt la politique de ceux qui ne les poursuivent avec un acharnement affecté, que pour les rendre plus redoutables, et qui se servent du manteau de la philosophie pour porter à la liberté des coups invisibles.

Robespierre a terminé par demander l'expulsion des nobles, des étrangers, des banquiers, courtiers et agens de change, cette proposition est adoptée. »

Extraits dans Courrier imioersel, 28 frimaire, p. 2-3; Messager du soir, n" 487, p.2; Abrioiatear tmioertel, n* 353, p. 1410; Journal universel, n" 1486, p. 6470; Annales de la République française, t. III, n" 19, p. 3; Sentinelle da Nord, n" 80, p. 1-2.

I'® intervention : Pour la création d'une commission chargée d'examiner les motifs de détention et de libérer les patriotes incarcérés.

Dans le cadre de l'offensive indulgente qui se développait depuis le début du mois, le 22 frimaire au soir, de nombreuses femmes étaient venues protester à la barre de la Convention contre la détention de leurs maris : manœuvre concertée pour agir sur la sensibilité de l'Assemblée (1). Le 30 frimaire, la Convention entendit de nouveaux appels à la pitié. Après une délégation de femmes de la section des Gravilliers, une députation de Commune-Affranchie parut à la barre (2), suivie immédiatement d'une importante délégation de mères, épouses, filles ou sœurs de détenus. Elles demandent « la liberté de tous les détenus innocents et victimes de l'erreur ou des passions humaines ». Elles rappellent que la Convention a chargé son Comité de sûreté générale de lui présenter sous trois jours un rapport sur la pétition du 22 frimaire, et huit jours se sont écoulés. Ses douze membres ne peuvent juger des milliers d'arrestations : qu'une commission soit nommée pour en examiner les motifs (3). La pression fut si forte que Robespierre, prenant immédiatement la parole après Voulland qui présidait, tout en soulignant le caractère aristocratique de la manœuvre, fit décréter par la Convention, la création d'une commission prise dans les deux Comités de gouvernement, pour examiner les détentions et libérer^ les patriotes incarcérés. (4)

(1) Arch. naL, C 285, pi. 840, p. 1. P. V. Cwiv., XXVII, 150; Arch. pari, LXXXI, 384.

(2) Elle demanda notamment « qu'au règne de la terreur succède celui de l'amour ».

(3) Arch. nat., C 286, pi. 843, p. 16. Sur cet aspect de l'attitude indulgente de frimaire voir A. Soboul, Les sans-culottes parisiens..., p. 334 et 336.

(4) G. Walter (p. 738) attribue cette intervention aux Jacobins, mais rectifie cette erreur dans son édition définitive.

Gazette nationaU, ou le Moniteur univenel, a° 91, p. 868 (1); Journal universel, no 1489, p. 6489-6490.

« Robespierre. A voir le nombre des citoyennes qui se sont présentées à la barre (2), on doit croire que tous les parens des détenus sont venus en corps à la Convention. Cependant, parmi les détenus, tous sont-ils patriotes? Non, sans doute : s'il en était ainsi, la voix publique vous en aurait averti; le patriotisme aurait réclamé, et il est à croire que les patriotes n'auraient pas été les défenseurs de l'aristocratie; ce n'est pas à l'aristocratie à défendre les patriotes, mais aux patriotes eux-mêmes (On applaudit). Vous devez donc conclure que c'est l'aristocratie qui a conduit ici cette affluence.

Il est certain que parmi les détenus on compte quelques victimes de l'aristocratie; par une suite des mesures révolutionnaires nécessitées par les circonstances, quelques innocens ont été frappés. Il est possible que, parmi les femmes qui réclament, il s'en trouve qui n'aient été portées à cette démarche que par la persuasion où elles sont de l'innocence de leurs maris. Mais ces femmes devaient séparer leur cause de celle de l'aristocratie, et ne pas se joindre aux avocats des contre-révolutionnaires. Voilà quel est le jugement que je porte sur cette pétition et sur cette espèce de rassemblement. Des femmes! ce nom rappelle des idées chères et sacrées. Des épouses! ce nom rappelle des sentimens bien doux pour tous les amis de la société. Mais les épouses ne sontelles pas républicaines? Et ce titre n'impose-t-il pas des devoirs? Des républicaines doivent-elles renoncer à la qualité de citoyennes pour se rappeler qu'elles sont épouses?

Elst-ce ciinsi que des républicaines réclament la liberté des opprimés? Ne doit-on pas croire que ces cris sont poussés pour réveiller l'aristocratie? Des épouses vertueuses et républicaines prennent une route bien différente; elles s'adressent en particulier et avec modestie, à ceux qui sont chargés des intérêts de la patrie. Pourquoi vient-on avec ce grand appareil? Ne doit-on pas soupçonner des intentions perfides? N'est-ce pas vouloir forcer la Convention à rétrograder que de se présenter avec tant de fracas à sa barre? N'est-ce pas vouloir accroître l'audace de l'aristocratie? N'est-ce pas vouloir donner plus de force aux ennemis de la liberté, au moment où ils redoublent leurs efforts? Qu'ils se trompent, les intrigans, les contre-révolutionnaires; qui se persuadent d'amener la Convention à modérer le mouvement révolutionnaire (On applaudit). Son énergie ne l'abandonnera pas. Elle regardera la pétition avec la sévérité que des législateurs doivent apporter lorsqu'ils pèsent les intérêts de la patrie. II importe que la

(1) Mon., XIX, 7; Arch. pari., LXXXII, 36 à 39. Voir E. Hamkl, ni, 310 311 et 331.

(2) La plupart des journaux insisteat sur « ce grand nombre ». Le Journal de Perlet, plus précis, mentionne « une cinquantaine de citoyennes ».

République soit convaincue que la Convention ne souffrira jamais l'oppression du patriotisme, qu'elle défendra les patriotes avec la même énergie qu'elle écrasera l'aristocratie insolente et le perfide modérantisme (On applaudit).

Depuis que nous nous sommes élevés contre les excès des faux patriotes, l'aristocratie a conçu l'espérance de voir rétrograder le mouvement révolutionnaire et s'établir le modérantisme. Ils se sont trompés : les patriotes ont cessé d'être persécutés aussitôt que la Convention a connu leur oppression. A la voix du patriotisme le patriote a été délivré, jamais un innocent n'a en vain réclamé sa justice; elle ne se départira pas de cette règle : oui, toujours elle protégera les patriotes, et toujours elle poursuivra les aristocrates (On applaudit).

Il y a une mesure à prendre pour que le patriote ne soit plus confondu avec le contre-révolutionnaire : elle est délicate car il est à craindre que ceux que vous chargerez de son exécution n'oublient leurs devoirs et n'écoutent les solliciteuses qui viendront les importuner. Ils ne s'occuperont pas à lire les pétitions qui leur seront présentées, ni à prêter l'oreille aux sollicitations; leurs fonctions seront de rechercher dans quels lieux gémissent les patriotes. Il faudrait qu'ils n'eussent point d'autorité individuelle, qu'ils restassent inconnus, afin de pouvoir conserver leur fermeté et d'éviter de tomber dans les faiblesses naturelles à l'homme.

J'ose proposer cette mesure à la Convention, parce que je la crois juste, parce qu'elle mettra la Convention à l'abri des erreurs où pouvaient l'entraîner des pétitions insidieuses, débarrassera les antichambres du Comité de sûreté générale des intrigantes qui l'assiègent, et nous ne verrons plus les épouses vertueuses des citoyens patriotes gémir, confondues avec les femmes méprisables que l'aristocratie lâche parmi nous ( Applaudissemens) .

Voici les mesures que je propose :

La Convention nationale décrète,

1° que les Comités de salut public et de sûreté générale nommeront des commissaires pour rechercher les moyens de mettre en liberté les patriotes qui auraient pu être incarcérés ;

2° les commissaires apporteront dans l'exercice de leurs fonctions, la sévérité nécessaire pour ne point énerver l'énergie des mesures révolutionnaires commandées par le salut de la patrie ;

3° les noms de ces commissaires demeureront inconnus du public pour éviter les dangers des sollicitations;

4° ils ne pourront mettre personne en liberté de leur propre autorité : ils proposeront seulement le résultat de leurs recherches aux deux Comités, qui statueront définitivement sur la mise en liberté des personnes qui leur paraîtront injustement arrêtées... »

Courrier républicain, t. I, nP 52, p. 409.

« Robespierre n'a pas vu de bon œil cette espèce de rassemblement et, se demandant à lui-même si parmi les détenus il se trouvoit un pareil nombre de patriotes, il a répondu négativement. Après cette réponse, il n'a plus vu dans ces femmes que l'aristocratie venant demander la liberté des contre-révolutionnaires.

Des murmures et des cris se sont aussitôt fait entendre du côté où les femmes étoient placées. Le président les a rappelées vertement à l'ordre, au silence et au respect dû à la représentation nationale, et il a donné ordre aux huissiers de les surveiller et d'arrêter celles qui causeroient du trouble.

Robespierre a repris son opinion et, pour débarrasser la Convention nationale des réclamations pareilles à celle qu'elle venoit d'entendre, il a proposé d'autoriser les Comités de salut public et de sûreté générale à nommer des commissaires pour examiner dans quels lieux une injustice a pu être commise, dans quels lieux gémit un patriote. »

Extrùtsduu Annales delà RépMi<iutfTançaiu, n" 22, p. 3; Journal datoir.n'' 454, p.'i; JoamaldeSablieT, n° 1029, p. 2; Journal de France, n° 454, p. 3; Auditeur national, n" 455, p. 4-5; Journal hittorique et politique, 22 déc., p. 3; Feuille du salut public, n° 171, p. 3; Gazette de France, n" 356, p. 1491. R^umé dan» Courrier de l'Ég^ité, n" 490, p. 653; Journal du matin de la République française, n" 573, p. 3; Bataoe, n" 309, p. 1244; AbréviateuT unioersel, n° 355, p. 1420; Journal de Paris, n° 355, p. 1431 ; Mercure unioersel, XXXV, 24; Journal des Hommes libres, I" nivÔM, p. 2; Courrier unioersel, 2 nivôse, p. 3; Messager du soir, n" 490, p. 4; Gazette française, a° 722, p. 1720 ; Nouvelles politiques, p. 124; Journal de la Montagne, t. Il, n" 38, p. 303; Affiches d'Angers, n" 199, p. 824; Journal de Perlet, n" 455, p. 163.

2® intervention : Pour qu aucun pétitionnaire ni représentant ne puisse parler couvert

Des pétitionnaires se présentent à la barre et portent la parole le chapeau sur la tête. Couthon interrompt l'orateur : une telle attitude tend à l'avilissement de la représentation nationale; il demande que tout pétitionnaire soit tenu d'ôter son chapeau lorsqu'il paraît devant elle. Robespierre intervient dans le même sens, demandant au surplus qu'il soit interdit aux membres de l'Assemblée de parler couverts. Un représentant demande la question préalable sur cette dernière propKJsition; un autre si les Assemblées Constituante et Législative se sont crues déshonorées lorsqu'une députation de Quakers s'est présentée devant elles (1). Robespierre intervient à nouveau, demandant le maintien du règlement. Sa pro|K)sition est adoptée.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 92, p. 367 (2).

« Robespierre. L'abus dont se plaint Couthon ne peut être attribué à aucunes mauvaises intentions de la part des citoyens qui sont maintenant à la barre; cependant il est réel cet abus; il vient de la mauveiise

(1) Ils se présentèrent 'aussi le 8 janvier 1793 à la Convention pour lui demander l'autorisation d'acquérir le domaine de Chambord (P. V., t. V, p. 92).

(2) Mon., XrX, 13; Arch. pari., LXXXII, 39. Voir E. Hamel, III, 314. Mention dans G. W vlter, p. 738.

application d'un principe véritable. Sans doute, tous les citoyens sont égaux entr'eux, mais il n'est pas vrai qu'un seul homme soit l'égal d'une portion quelconque de citoyens. Un individu qui parle dans une assemblée, doit respecter en elle la société générale dont il est membre. Citoyens, l'abus dont nous nous plaignons a été introduit ici par des membres même de cette Assemblée. D'après cela, il n'est pas étonnant que les pétitionnaires aient cru devoir jouir du même droit. Je demande qu'il soit défendu aux membres de cette Assemblée de parler couverts.

Robespierre. Les exceptions confirment la règle. Les Quakers ont de tout tems eu l'habitude de parler couverts. Je demande le maintien de notre règlement. »

Nouvelles politiques, p. 127; Journal du soir, nP 454, p. 3; Messager du soir, n° 491,

« L'usage récent de parler, la tête couverte dans les assemblées, vient d'une fausse conséquence de cette vérité : un citoyen est l'égal d'un autre citoyen; mais un citoyen ne peut être l'égal d'une portion du peuple. Robespierre, qui fait cette observation, propose que, par règlement, il soit défendu de parler, chapeau sur la tête, dans le sein de la Convention.

Granier réclame la question préalable, et la motive sur l'usage des Quakers.

Robespierre répond que les exceptions confirment la règle. »

Mention dans Mercure imioerul, XXXV, 25; Journal de France, n" 454, p. 3; Journal de Paris, n° 356, p. 1433; Journal du matin de ta République française, I*' nivôte, p. 3; Coarrier de l Égalité, n" 491, p. 657.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 77. - SÉANCE DU 3 NIVOSE AN II (23 DÉCEMBRE 1793)

K® intervention : Sur les accusations de Philippeaux contre le Comité de salut public et sur les divisions des patriotes

Levasseur, représentant de la Sarthe, accuse devant la Société son collègue Philippeaux d'avoir calomnié les généraux Ronsin (2) et Rossignol, et d'avoir dénaturé les faits dans son rapport sur sa mission en Vendée (3).

(1) Interventions de Couthon et de N...

(2) Cf. Général Herlaut, Le général rouge Ronsin, Paris 1956, in-8o, 275 p. ; et R. CoBB, Les armées révolutionnaires..., livre III, chap. III.

(8) Voir sur cette mission, Arch. pari., LXXXIV, 18 pluviôse, n" 75, et rapport de Richard et Choudieu, même séance, annexe I, p. 396-417.

La séance devient tumultueuse. Danton et Robespierre s'efforcent de rétablir le calme et d'élever le débat. Philippeaux maintient « qu'il y a eu trahison » dans la conduite de la guerre de Vendée. Sur la proposition de Couthon, une commission de quatre membres est chargée d'examiner l'affaire. Mais Momoro, demandant qu'on cesse de parler de la Vendée, ajoute que tous les patriotes « s'ils ne sont pas opprimés » se réuniront à la Convention et aux Comités pour défendre la République. Robespierre intervient à nouveau.

Gazette nationale, ou le Moniteur univend, d9 96, p. 387 (1); Mercure universel, XXXV, 90-91.

« Robespierre. S'il est question ici d'une querelle individuelle, si Philippeaux n'a obéi qu'à des passions particulières, si l'amour-propre a été mis en jeu, il doit faire le sacrifice de son opinion; mais si une passion plus violente, l'amour de la patrie et de la liberté, l'a engagé à dénoncer à l'univers entier le Comité de salut public, alors ce n'est plus une querelle d'individu à individu, c'est le gouvernement, ce sont des hommes calomniés, et abhorrés par les puissances étrangères qu'on attaque, et la Société doit entendre un homme qui, j'eiime à le croire, n'a eu que de bonnes intentions. On dit qu'il a accusé le Comité de salut public dans sa brochure (je ne l'ai point lue) d'avoir fait sacrifier par entêtement 30 mille hommes.

Quoi! le Comité de salut public est accusé d'être composé d'assassins! Que diraient de plus les aristocrates et nos véritables ennemis? Cependant Philippeaux n'a point eu d'intentions contre-révolutionniiires. Il faut l'entendre, et juger entre lui et le Comité. La discussion doit donc être calme et tranquille. Citoyens, d'où viennent les agitations qui vous tourmentent depuis quelques jours? Savez-vous que les puissances étrangères vous cernent ici? Elles vous ont placés entre deux écueils, entre le modérantisme qui est abattu pour jamais, et la perfidie prussienne de ces hommes qui veulent la République ou plutôt l'incendie universel. Soyez-en persuadés, la tactique de nos ennemis, et elle est siàre, c'est de nous diviser, on veut que luttant corps à corps, nous nous déchirions de nos propres mains.

Quels sont donc ces soupçons qu'on répand depuis quelques jours? On se plaint de certaines arrestations, on voudrait faire croire qu'elles sont l'ouvrage d'un homme; non, ne le croyez pas, elles avaient été discutées dans les Comités de salut public et de sûreté générale, et l'opinion nationale était formée. D'autres patriotes ont été arrêtés, et le peuple s'en est rapporté à la justice de la Convention. Marat n'a-t-il pas été tranquillement au Tribunal révolutionnaire, n'en est-il pas revenu triomphant? Chabot, qui a rendu les plus grands services à la chose publique, n'est-il pas arrêté ? Les patriotes ont-ils pris l'alarme ?

(1) Mon., XIX, 44-45. Reproduit dans Aulakd, V, 575-577. Voir E. Hamel., ni, 317-320.

Que la Société se repose sur la Convention, sur la Montagne; les patriotes auront toujours le courage d'arracher leurs frères à l'oppression. Je demande que Philippeaux soit entendu, et on lui répondra.

Robespierre. Cette affaire n'est point terminée au gré de tout le monde. Philippeaux n'a point paru content en descendant de la tribune, et Momoro vient de dire une phrase qui a besoin d'être expliquée. Voudrait-on faire croire que la Convention opprime les patriotes? A-t-on oublié que les Brissotins n'y sont plus, que la Montagne est là, et qu'elle fera toujours rendre justice aux républicains. Aujourd'hui | que la Convention, avec le peuple, a chassé de son sein les intrigans et les conspirateurs, que signifient les insinuations perfides et coupables, qui ne tendent qu'à diminuer la confiance dont elle a besoin pour faire respecter l'autorité nationale. Si jamais une portion du Peuple égarée par quelques hommes, voulait faire la loi à la Convention, aujourd'hui que nous ne sommes ni Brissotins, ni aristocrates, nous saurions montrer le courage des vrais républicains; et bien loin de fuir comme les conspirateurs, nous attendrions la mort sur nos chaises curules. Citoyens, comptez sur la justice de l'Assemblée, qui la rendra toujours aux patriotes (Vifs applaudissemens) J^

Journal de la Montagne, t. II, n" 43, p. 339-340; Journal historique et politique, 26 décembre, p. 1; 27 décembre, p. 1-2,

« Nous avons rapporté les observations de Danton, relativement au rapport de Philippeaux. Robespierre lui succède et dit : Est-ce la cause de la patrie ou celle de quelques particuliers qu'on traite en ce moment? Si c'est la cause de la patrie, elle doit prendre un autre caractère. Le Comité de salut public, plutôt que Ronsin, a été dénoncé à la France entière. Philippeaux l'a rendu coupable (on me l'a dit, car je n'ai pas lu sa brochure), il l'a, dis-je, rendu coupable du sang de trente mille hommes qui a coulé dans la Vendée. Le Comité de salut public méprise de pareilles accusations; il n'a pas le tems de faire une guerre de plume et de répondre à des libelles.

Je n'accuse cependant point Philippeaux, je crois qu'il a été abusé par ses passions ; elles se mêlent toujours un peu aux actions humaines. Je ne crois pas qu'il ait voulu perdre la patrie en attaquant ceux qui la défendent; il est encore tems pour lui de revenir sur ses pas. Je ne prétends pas imposer silence à la conscience de mon collègue, mais je l'engage à pénétrer dans son propre cœur; s'il y trouve quelque vanité, quelques petites passions, qu'il en fasse amende honorable!

Je crois que Philippeaux a été entraîné par la passion et même par le patriotisme. Mais qu'il réfléchisse! Qu'il considère la lutte qui

(1) Interventions de Philippeaux, Levasseur, Danton et Momoro.

s'engage! II verra que les modérés prendront sa défense, que les aristocrates se rangeront de son côté, et que la Convention elle-même va être partagée; qu'il s'y élèvera un parti de l'opposition, si toutefois un parti peut encore s'élever. Cette perspective seroit affreuse, si elle se réalisoit; il en résulteroit des désastres incalculables et la résurrection de toutes les conspirations; un combat terrible seroit ouvert entre les aristocrates et les étrangers, d'une part; et les amis de la liberté, de l'autre.

Il faut distinguer le patriote à la prussienne, le prédicateur de la République universelle, et le patriote qui a été abusé. Les députés n'ont-ils pas tous essuyé le même sort? Marat n'a-t-il pas été conduit au tribunal? Chabot, qui a rendu de grands services à la patrie, n'est-il pas en état d'arrestation ?

La Convention protège tous les patriotes... Ne sommes-nous pas tous les enfans de la patrie? Ne sommes-nous pas tous ses zélés défenseurs? Et quoique je n'aye pas perdu la vie pour maintenir la République, l'm-je moins servie? Quelle différence y a-t-il entre Lepeletier et moi, que la mort?... Quelle différence y a-t-il entre les patriotes de toute la France et le Comité de salut public, sinon dans les moyens de sauver la patrie? Car nous avons tous identité de principes, et voulons tous contribuer à son salut. Je demande que Philippeaux soit entendu avec la plus grande attention, tant qu'il aura quelque chose à dire. Un homme ne peut être l'objet des anathèmes que lorsqu'on aura apperçu en lui des sentiments contre-révolutionnaires.

Robespierre. Je crois devoir relever une phrase équivoque qui est échappée à Momoro.

Momoro demande à expliquer ce qu'il a dit.

Robespierre déclare qu'il ne veut réprimander ni Momoro, ni sa phrase, mais donner des explications qui préviennent tout ce qui pourroit être dit par les aristocrates. On dit, continue l'orateur, que les patriotes ne soient plus opprimés, et qu'ils se rallieront autour de la Convention... Sommes-nous donc encore sous le joug des Brissotins? ...Ce danger n'est que chimérique. Quelques erreurs qu'on auroit pu commettre, sont loin de justifier de pareilles inquiétudes. Il suffît de rendre justice, et la voix des intrigans sera étouffée par l'accent de la liberté. Si une autorité vouloit influencer la Convention par d'autres moyens que la justice, elle sauroit la faire rentrer dans le devoir. Ceux qui défendent les droits du peuple ne savent point pâlir devant les hommes. »

Journal de Sablier, dP 1037, p. 3-4; et n» 1039, p. 3.

« Robespierre. Est-ce la querelle de quelques individus, ou la cause de la liberté qui s'agite en ce moment ? Est-ce une intrigue particulière ou le salut de la patrie que nous discutons ? Si c'est une affaire

particulière, elle doit prendre un autre caractère car elle embrasse des objets plus importans.

On a dit que Ronsin avoit été dénoncé par Philippeaux, ce n'est pas Ronsin que Philippeaux accuse, c'est le Comité de salut public qu'il dénonce à la France entière pour avoir fait périr par son entêtement des milliers de braves soldats; c'est une raison de plus pour écouter Philippeaux avec sang-froid, parce que le Comité de salut public est au-dessus de la calomnie, parce qu'il n'a pas le temps de s'occuper de toutes les dénonciations contre lui, et que le dénonciateur a le droit de dire au peuple son opinion sur le Comité. Je crois d'ailleurs qu'il a été entraîné par ses passions en faisant sa dénonciation, et qu'il n'a pas voulu la perte de sa patrie. Les patriotes marchent entre deux écueils, qu'il est nécessaire d'éviter, d'un côté est le modérantisme auquel des hommes vils veulent nous rappeler par les moyens les plus bas de l'intrigue, de l'autre sont les maux dont nous serions accablés, si nos ennemis pouvoient réussir à rendre la Convention suspecte aux yeux du peuple français. Marchons avec fermeté entre ces deux écueils, que les membres de cette Société se réunissent à ceux de la Convention pour surveiller les agens de la tyrannie qui nous agitent; que Philippeaux descende au fond de son cœur, et si sa conduite ne concorde pas avec les principes, qu'il fasse amende honorable à la patrie.

Ce n'est pas que je prétende imposer silence à la conscience de mon collègue, je vous ai déjà dit que je croyais qu'il s'étoit laissé emporter par ses passions et son patriotisme; mais, je l'invite à réfléchir sur la lutte qui vient de s'engager entre lui et le Comité de salut public, qu'il considère que les modérés, les aristocrates et les étrangers ne manqueront pas de se ranger de son parti, et que la Convention se partagera s'il est encore possible qu'elle se divise. Cette perspective seroit affreuse, si elle pouvoit se réaliser. Imaginez les désordres incalculables qui en résulteroient ; la résurrection des conspirations les plus atroces; un combat terrible entre les étrangers, les tyrans et les républicains. Pour prévenir tous les malheurs, que les membres de la Convention et de cette Société se rallient. Si Philippeaux est convaincu de la vérité de sa dénonciation qu'il continue, nous sommes prêts à l'entendre. S'il ne peut la poursuivre, il peut encore rendre hommage à la vérité : mais nous ne devons prononcer anathème que contre ceux en qui nous aurons apperçu des sentimens contre-révolutionnaires. Nous devons savoir que nous sommes environnés de dangers; les agens des puissances coalisées, des chefs des révoltés nous entourent et veulent profiter de nos débats particuliers, ils nous agitent, nous animent les uns contre les autres, et nous ne pouvons plus nous reconnoître. Eh quoi! Ne sommes nous plus ces mêmes patriotes dévoués depuis le commencement à la révolution? N'avons-nous pas les mêmes ennemis à combattre, les héros que vous pleurez ne sont-ils pas vos frères? S'il est des patriotes victimes de quelques préventions qu'ils aient

recours à nous, n'avons-nous pas eu aussi des victimes parmi nous? Marat n'a-t-il pas été traduit au Tribunal révolutionnaire? Chabot qui a rendu des services à la Révolution n'est-il pas en état d'arrestation?

Patriotes opprimés qu'avez-vous à craindre, les patriotes de la Convention ne sont-ils pas là pour vous secourir? Ils ne haïssent que les ennemis de la liberté, les patriotes quoique égarés sont leur amis ».

Robespierre termine en demandant que Philippeaux soit entendu sans partialité.

Robespierre relève cette dernière phrase qui peut prêter à 1 équivoque et qui décèle une inquiétude mal fondée; il déclare que la Convention n'opprime pas les patriotes mais qu'elle les protège.

« Quelques erreurs qui ont été commises ne sont pas suffisantes pour justifier de pareilles inquiétudes. Il suffit à la Convention d'entendre la voix des patriotes pour les faire triompher; les intrigans seront étouffés par l'ascendant de la liberté. Qu'on ne s'observe pas avec tant d'application, c'est la crainte du danger qui le fait naître. »

Extraits dans Gaxette françaite, a" 727, p. 1738; Messager da soir, n" 496, p. 2; Coarriet anioersel, 5 nivôse, p. 2; Feaille da salut public, n° 176, p. 4; Annales Je la Répabliqae française, t. III, n° 27, p. 3; Joamal de Perlet, n" 461, p. 215; Antifédéraliste, a" 33. p. 274.

2® intervention : Pour V admission de Simond

On procède, en fin de séance, à réparation de plusieurs députés, dont Simond, représentant du Bas-Rhin (1), qui est admis.

Journal de la Montagne, t. II, n° 43, p. 340 (2).

« Robespierre déclare qu'il n'a aucun fmt à alléguer contre Simond. Un jour à la Convention, Simond émit une opinion foible. Robespierre qui la trouva telle, et d'ailleurs aigri par les circonstances, la réfuta avec force, peut-être avec rudesse ; mais ce n'étoit point contre Simond, c'étoit simplement contre son opinion qu'il s'éleva. Il n'a rien que d'avantageux à dire sur le compte de ce représentant qu'il regarde comme un très-bon patriote, qui a donné souvent des preuves les plus fortes de courage et d'énergie. »

(1) Son cas avait été réservé le 28 frimaire, « jusqu'au moment où Robespierre serait présent » {Journal de la Montagne, p. 340; Feuille du salut public, n° 170, p. 4).

(2) Rien dans Auxakd, ni dans G. Walter.

1'® intervention : Pour la nomination de Grandville (I) à la Commission

de l'Envoi des lois

Barère, au nom du Comité de salut public propose la nomination de Chaube (2), Bernard (3), Dumont (4) et Grandville à la Commission de l'Envoi des lois créée en vertu du décret du 14 frimaire (5). Bourdon, représentant de l'Oise, fait des réserves à propos de ce dernier nom, s'inquiétant depuis quelle époque Grandville joue un rôle important dans la rédaction de la Gazette nationale, ou le Moniteur universel (6). Après l'intervention de Robespierre, de nouvelles réclamations s'élevèrent contre ce citoyen et Cambon demanda la création d'un véritable journal national. La Convention ratifia la nomination des quatre membres proposés.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 97, p. 389 (7).

« Robespierre. Je n'ai qu'un mot à répondre, non pour appuyer la nomination de Grandville, mais pour révéler un fait qui est à son honneur. Lorsque le Moniteur était rédigé par Rabaud, sans doute il méritait les reproches qu'on vient de lui faire, mais Grandville a luimême dénoncé la malveillance de Rabaud, et quand il a eu plus d'influence sur la direction de ce journal, il est devenu plus exact et a fini par être bon. »

Texte très proche dans Journal des Débats et Décrets, n" 463, p. 76 (8). Mention dans Mercure urtivtrsel, XXXV, 95; Journal du soir, n° 458, p. 3; Gazette de France, n° 361, p. 1512.

2® intervention : Sur les principes du gouvernement révolutionnaire

Au nom du Comité de salut public, Robespierre présente un rapport daniS lequel il justifie l'établissement du gouvernement révolutionnaire et l'abandon provisoire de la Constitution votée le 24 juin 1793 (9). A la suite de ce rapport, dont elle ordonne l'impression, l'envoi aux départements

(1) Il s'agit de Thuau-Grandville qui rédigea en l'an IV la partie du Moniteur antérieure à novembre 1789.

(2) Secrétaire du district de Montpellier.

(3) Procureur général syndic. Voir P. V. Convention, XXVIII, 99.

(4) Chef des bureaux du Ministère de la Justice. Le décret en fait un seul personnage avec le précédent, et l'appelle Bernard Dumont (P. V. Convention, XXVIII, 99).

(5) Leurs fonctions consistaient dans la rédaction du Bulletin des Lois et dans son envoi aux administrations et aux armées.

(6) Fondé par Panckoucke, ce journal avait en 1790 pour rédacteurs Marcilly, Maret, Grouvelle, et pour collaborateurs Mejan, Peuchet, La Harpe, Guingenné et plusieurs autres.

(7) Mon., XIX, 50; Arch. pari., LXXXII, 299. Mention dans G. Walter.

(8) La 2e phrase seule est différente : « Sous la direction de Rabaud, le Moniteur était non seulement un papier mensonger, mais encore faussaire... »

(9) Voir Discours..., 4» partie, séances de mai-juin 1793.

et aux années, la Convention adopte à runanimité le projet de décret proposé par son Comité qui est chargé d'étudier « les moyens de perfectionner l'organisation du Tribunal révolutionnaire » (art. 2) lequel devra juger f incessamment Dietrich (1), Custine fils, Biron (2), Des Brulys (3), Barthélémy et les généraux complices de Dumouriez, Lamarlière et Houchard, ainsi que les étrangers, les banquiers et les traîtres » (article premier). D'autre part une Commission sera chargée de distribuer aux défenseurs de la patrie blessés et à leur famille les secours que les décrets précédents leur accordent, et qui seront augmentés d'un tiers (art. 3, 4, 5).

Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire,

FAIT AU NOM DU CoMITÉ DE SaLUT PuBLIC, (4) PAR MaXIMILIEN

Robespierre

« Citoyens Représentans du peuple.

Les succès endorment les âmes foibles; ils aiguillonnent les âmes fortes. Laissons l'Europe et l'histoire vanter les miracles de Toulon, et préparons de nouveaux triomphes à la liberté.

Les défenseurs de la République adoptent la maxime de César : ils croient quon na rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Il nous reste encore assez de dangers pour occuper tout notre zèle.

(1) Voir ci-dessus, séance du 9 frimaire, n° 63.

(2) Biron (A.L. de Gontaut, duc de Lauzun puis de), nommé commandant en chef des armées des Côtes le 25 avril 1793, fut destitué le 11 juillet, condamné à mort; et guillotiné le 31 décembre.

(3) Des Brulys (Nicolas Emault de Rignac), général de brigade, chef d'étatmajor des armées du Nord et des Ardennes le 15 a\Til 1793. Décrété d'arrestation le 30 juillet il ne fut remis en liberté qu'en décembre 1794.

(4) Brochure imp. par ordre de la Convention; Impr. nat., s. d., 18 p. {B. A'., 8° Le»8 622; Arch. nat., AD XYIIfc 263, n° 30; Bibl. Sorbonne, H Fr 140, n» 22; Bibl. V. de Paris, n° 602363 ; Bibl. Ch. des Députés, Coll. Portiez de l'Oise, t. 362, n» 15 et t. 26, n° 60). Autres éditions, même texte, 10 p., Impr. nat. (B. N., S° Le38 622A); Impr. des .\dministrations nati», 8 p. (B. A'., 8» Le»» 622 B); Impr, executive du Louvre, an II, 15 p. (B. N., 8° Le»» 622 C). Nombreuses réimpressions : à Dijon (Bibl. V. de Paris, nP 601296); chez Mame, à Angers {Bibl. V. de Paris, n° 27777) ; à Lyon (Impr. républicaine) et à Orléans (Couret, in-4o, 15 p.). Voir à ce propos, AuLARD, Recueil des Actes..., EX, 741 ; X, 67, 93, 249 ; en italien et en allemand (Id., XI, 652). PubUé in-extenso dans Journal de la Montagne, t. II, n» 48, p. 380- 382, 400, 407; Révolutions de Paris, n9 220 et s. Gazette de France, nP 365, p. 1525- 1528; Journal universel, n» 1495, p. 6540-6544; n» 1496, p. 6547-6552; Journal de Perlet, n» 465, p. 241-246 ; n» 460, p. 204-206 ; Anti-Brissotin, n~ 75 à 77 ; Auditeur national, n» 463, p. 5-7; n» 464, p. 5-6; n° 465, p. 6-7; n" 466, p. 7-8; n» 468, p. 6-7; n» 469, p. 5-7; Mercure universel, XXXV, 169-175; Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 97, p. 390-391. Reproduit dans Mon., XIX, 51 ; Laponneraye, III, 511 et s. BUCHEZ et Roux, XXX, 458 et s. Arch. pari., LXXXII, 300-304; Ch. Vellay p. 311 et s.; J. Popeben, IU, 98; M. Bouxoiseau, Robespierre, Discours et rapports à la Convention, p. 187-206. Voir E. Hamel, III, 320-325.

Vaincre des Anglais et des traîtres, est une chose eissez facile à la valeur de nos soldats républicains; il est une entreprise non moins importante et plus difficile : c'est de confondre par une énergie constante les intrigues éternelles de tous les ennemis de notre liberté, efc^ faire triompher les principes sur lesquels doit s'asseoir la prospérité publique.

Tels sont les premiers devoirs que vous avez imposés à votre Comité de salut public.

Nous allons développer d'abord les principes et la nécessité du gouvernement révolutionnaire; nous montrerons ensuite la cause qui tend à le paralyser dans sa naissance.

La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la révolution qui l'a amené. Il ne faut pas la chercher dans les livres des écrivains politiques, qui n'ont point prévu cette révolution, ni dans les lois des tyrans, qui, contens d'abuser de leur puissance, s'occupent peu d'en rechercher la légitimité; aussi ce mot n'est-il pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un texte de calomnie; pour les tyrans, qu'un scandale, pour bien des gens, qu'une énigme; il iaut l'expliquer à tous pour rallier au moins les bons citoyens aux principes de l'intérêt public.

La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et physiques de la nation vers le but de son institution.

Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République; celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder.

La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis : la Constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.

Le gouvernement révolutionnaire a besoin d'une activité extraordinaire, précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis à des règles moins uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances où il se trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forcé à déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides, pour des dangers nouveaux et pressans.

Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté civile : et le gouvernement révolutionnaire, de la liberté publique. Sous le régime constitutionnel, il suffit presque de protéger les individus contre l'abus de la puissance publique : sous le régime révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se défendre contre toutes les factions qui l'attaquent.

Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort.

Ces notions suffisent pour expliquer l'origine et la nature des lois que nous appelions révolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitraires ou tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cherchent à confondre les contraires : ils veulent soumettre au même régime la paix et la guerre, la santé et la maladie, ou plutôt ils ne veulent que

la résurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. S'ils invoquent rexécution littérale des adages constitutionnels, ce n'est que pour les violer impunément. Ce sont de lâches assassins qui, pour égorger sans péril la République au berceau, s'efforcent de la garrotter avec des maximes vagues dont ils savent bien se dégager eux-mêmes.

Le vaisseau constitutionnel n'a point été construit pour rester toujours dans le chantier; méiis falloit-il le lancer à la mer au fort de la tempête, et sous l'influence des vents contraires? C'est ce que vouloient les tyrans et les esclaves qui s'étoient opposés à sa construction; mais le peuple français vous a ordonné d'attendre le retour du calme. Ses vœux unanimes, couvrant tout-à-coup les clameurs de l'aristocratie et du fédéralisme, vous ont commandé de le délivrer d'abord de tous ses ennemis.

Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asyle aux sacrilèges qui viennent les profaner; ni la constitution, pour protéger les complots des tyrans qui cherchent à la détruire.

Si le gouvernement révolutionnaire doit être plus actif dans sa marche, et plus libre dans ses mouvemens, que le gouvernement ordinaire, en est-il moins juste et moins légitime? Non. Il est appuyé sur la plus sainte de toutes les lois : le salut du peuple; sur le plus irréfragable de tous les titres, la nécessité.

Il a aussi ses règles, toutes puisées dans la justice et Tordre public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie, ni avec le désordre; son but au contraire est de les réprimer, pour amener et pour affermir le règne des lois. Il n'a rien de commun avec l'arbitraire; ce ne sont point les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'intérêt public.

Il doit se rapprocher des principes ordinaires et généraux, dans tous les cas où ils peuvent être rigoureusement appliqués, sans compromettre la liberté publique. La mesure de sa force doit être l'audace ou la perfidie des conspirateurs. Plus il est terrible aux méchans, plus il doit être favorable aux bons. Plus les circonstances lui imposent de rigueurs nécessmres, plus il doit s'abstenir des mesures qui gênent inutilement la liberté, et qui froissent les intérêts privés, sans aucun avantage public.

Il doit voguer entre deux écuells, la foiblesse et la témérité, le modérantisme et l'excès; le modérantisme, qui est à la modération, ce que l'impuissance est à la chasteté, et l'excès qui ressemble à l'énergie, comme l'hydropisie à la santé.

Les tyrans ont constamment (a) cherché à nous faire reculer vers la servitude, par les routes du modérantisme; quelquefois aussi ils ont voulu nous jetter dans l'extrémité opposée. Les deux extrêmes aboutissent au même point. Que l'on soit en-deça ou en-delà du but, le but est égéilement manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du fédéralisme, que le prédicateur intempestif de la République une et universelle {b). L'ami des rois et le procureur général du genre huxrain

s'entendent assez bien (1). Le fanatique couvert de scapulaires, et le fanatique qui prêche l'athéisme, ont entr'eux beaucoup de rapports. Les barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz; et quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges qu'on ne pourroit le penser.

Mais c'est ici que le gouvernement a besoin d'une extrême circonspection, car tous les ennemis de la liberté veillent pour tourner contre lui, non-seulement ses fautes, mais même ses mesures les plus sages. Frappe-t-il sur ce qu'on appelle exagération? Ils cherchent à relever le modérantisme et l'aristocratie. S'il poursuit ces deux monstres, ils poussent de tout leur pouvoir à l'exagération. Il est dangereux de leur laisser les moyens d'égarer le zèle des bons citoyens; il est plus dangereux encore de décourager et de persécuter les bons citoyens qu'ils ont trompés. Par l'un de ces abus, la république risqueroit d'expirer dans un mouvement convulsif; par l'autre, elle périroit infailliblement de langueur.

Que faut-il donc faire? Poursuivre les inventeurs coupables des systèmes perfides, protéger le patriotisme, même dans ses erreurs; éclairer les patriotes, et élever sans cesse le peuple à la hauteur de ses droits et de ses destinées.

Si vous n'adoptez cette règle, vous perdez tout.

S'il falloit choisir entre un excès de ferveur patriotique et le néant de l'incivisme, ou le marasme du modérantisme, il n'y auroit pas à balancer. Un corps vigoureux, tourmenté par une surabondance de sève, laisse plus de ressources qu'un cadavre.

Gardons-nous sur-tout de tuer le patriotisme, en voulant le guérir.

Le patriotisme est ardent par sa nature. Qui peut aimer froidement la patrie? Il est particulièrement le partage des hommes simples, peu capables de calculer les conséquences politiques d'une démarche civique par son motif. Quel est le patriote, même éclairé, qui ne se soit jamais trompé? Eh! si l'on admet qu'il existe des modérés et des lâches de bonne foi, pourquoi n'existeroit-il pas des patriotes de bonne-foi, qu'un sentiment louable emporte quelque-fois trop loin? Si donc on regardoit comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement révolutionnaire, auroient dépassé la ligne exacte tracée par la prudence, on envelopperoit dans une proscription commune, avec les mauvais citoyens, tous les amis naturels de la liberté, vos propres amis et tous les appuis de la république. Les émissaires adroits de la tyrannie, après les avoir trompés, deviendroient eux-mêmes leurs accusateurs et peut-être leurs juges.

Qui donc démêlera toutes ces nuances? qui tracera la ligne de démarcation entre tous les excès contraires? L'amour de la patrie et de

(1) Allusion à Anacharsis Cloots.

la vérité. Les rois et les frippons chercheront toujours à l'effacer; ils ne veulent point avoir affaire avec la raison ni avec la vérité.

En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est libre et rapide, plus il doit être dirigé par la bonne-foi. Le jour où il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue; son nom deviendra le prétexte et l'excuse de la contre-révolution même; son énergie sera celle d'un poison violent.

Aussi la confiance du peuple français est-elle attachée au caractère que la Convention nationale a montré, plus qu'à l'institution même.

En plaçant toute la puissance dans vos mains, il a attendu de vous que votre gouvernement seroit bienfaisant pour les patriotes, autant que redoutable aux ennemis de la patrie. Il vous a imposé le devoir de déployer en même-tems tout le courage et la politique nécessaires pour les écraser, et sur-tout d'entretenir parmi vous l'union dont vous avez besoin pour remplir vos grandes destinées.

La fondation de la République française n'est point un jeu d'enfant. Elle ne peut être l'ouvrage du caprice ou de l'insouciance, ni le résultat fortuit du choc de toutes les prétentions particulières, et de tous les élémens révolutionnaires. La sagesse, autant que la puissance, présida à la création de l'univers. En imposant à des membres tirés de votre sein la tâche redoutable de veiller sans cesse sur les destinées de la patrie, vous vous êtes donc imposé vous-mêmes la loi de leur prêter l'appui de votre force et de votre confiance. Si le gouvernement révolutionnaire n'est secondé par l'énergie, par les lumières, par le patriotisme et par la bienveillance de tous les représentans du peuple, comment aura-t-il une force de réaction proportionnée aux efforts de l'Europe qui l'attaque, et de tous les ennemis de la liberté qui pressent sur lui de toutes parts?

Malheur à nous, si nous ouvrons nos âmes aux perfides insinuations de nos ennemis, qui ne peuvent nous vaincre qu'en nous divisant! Malheur à nous si nous brisons le faisceau, au lieu de le resserrer; si les intérêts privés, si la vanité offensée se fait entendre à la place de la patrie et de la vérité!

Élevons nos âmes à la hauteur des vertus républicaines et des exemples antiques. Thémistocle avoit plus de génie que le Général lacédémonien (c) qui commandoit la flotte des Grecs: cependant, quand celui-ci, pour réponse à un avis nécessaire qui devoit sauver la patrie, leva son bâton pour le frapper, Thémistocle se contenta de lui répliquer : « Frappe, mais écoute», et la Grèce triompha du tyran de l'Asie. Scipion valoit bien un autre général romain : Scipion, après avoir vaincu Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son ennemi. 0 vertu des grands cœurs! que sont devant toi toutes les agitations de l'orgueil et toutes les prétentions des petites âmes? 0 vertu, es-tu moins nécessaire pour fonder une République, que pour la gouverner dans la paix? 0 patrie, as-tu moins de droits sur les représentans du peuple

français, que la Grèce et Rome sur leurs généraux? Que dis-je? si parmi nous les fonctions de l'administration révolutionnaire ne sont plus des devoirs pénibles, mais des objets d'ambition, la République est déjà perdue.

II faut que l'autorité de la Convention nationale soit respectée de toute l'Europe; c'est pour la dégrader, c'est pour l'annuller que les tyrans épuisent toutes les ressources de leur politique, et prodiguent leurs trésors. Il faut que la Convention prenne la ferme résolution de préférer son propre gouvernement à celui du cabinet de Londres et des cours de l'Europe; car si elle ne gouverne pas, les tyrans régneront.

Quels avantages n'auroient-ils pas dans cette guerre de ruse et de corruption qu'ils font à la République! Tous les vices combattent pour eux : la République n'a pour elle que les vertus. Les vertus sont simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossières; elles sont l'apanage des malheureux, et le patrimoine du peuple. Les vices sont entourés de tous les trésors, armés de tous les charmes de la volupté et de toutes les amorces de la perfidie; ils sont escortés de tous les talens dangereux exercés pour (d) le crime.

Avec quel art profond les tyrans tournent contre nous, je ne dis pas nos passions et nos foiblesses, mais jusqu'à notre patriotisme!

Avec quelle rapidité pourroient se développer les germes de division qu'ils jettent au milieu de nous, si nous ne nous hâtons pas de les étouffer !

Grâces à cinq années de trahison et de tyrannie, grâces à trop d'imprévoyance et de crédulité, à quelques traits de vigueur trop tôt démentis par un repentir pusillanime, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Italie, ont eu le tems d'établir en France un gouvernement secret, rival du gouvernement français. Elles ont aussi leurs comités, leur trésorerie, leurs agens; ce gouvernement acquiert la force que nous ôtons au nôtre; il a l'unité qui nous a long-tems manqué, la politique dont nous croyons trop pouvoir nous passer, l'esprit de suite, et le concert dont nous n'avons pas toujours assez senti la nécessité.

Aussi les cours étrangères ont-elles dès long-tems vomi sur la France tous les scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Leurs agens infestent encore nos armées; la victoire même de Toulon en est la preuve : il a fallu toute la bravoure des soldats, toute la fidélité des généraux, tout l'héroïsme des représentans du peuple, pour triompher de la trahison. Ils délibèrent dans nos administrations, dans nos assemblées sectionnaires ; ils s'introduisent dans nos clubs; ils ont siégé jusques dans le sanctuaire de la représentation nationale; ils dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même plan.

Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets; ils caressent nos passions; ils cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions; ils

tournent contre nous nos résolutions. Etes-vous foibles? Ils louent votre prudence. Etes-vous prudents? ils vous accusent de foiblesse; ils appellent votre courage, témérité; votre justice, cruauté. Ménagez-les, ils conspirent publiquement; menacez-les, ils conspirent dans les ténèbres, et sous le masque du patriotisme. Hier ils assassinoient les défenseurs de la liberté; aujourd'hui ils se mêlent à leurs pompes funèbres, et demandent pour eux des honneurs divins, épiant l'occasion d'égorger leurs pareils. Faut-il allumer la guerre civile? ils prêchent toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle près de s'éteindre par les flots du sang français? ils abjurent et leur sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer.

On a vu des Anglais, des Prussiens, se répandre dans nos villes et dans nos campagnes, annonçant (e), au nom de la Convention nationale, une doctrine insensée; on a vu des prêtres déprêtrisés, à la tête des rassemblemens séditieux, dont la religion étoit le motif ou le prétexte. Déjà des patriotes, entraînés à des actes imprudens par la seule haine du fanatisme, ont été assassinés; le sang a déjà coulé dans plusieurs contrées pour ces déplorables querelles, comme si nous avions trop de sang pour combattre les tyrans de l'Europe. 0 honte! ô foiblesse de la raison humaine! une grande nation a paru le jouet des plus méprisables valets de la tyrannie!

Les étrangers ont paru quelque temps les arbitres de la tranquillité publique. L'argent circuloit ou disparoissoit à leur gré. Quand ils vouloient, le peuple trouvoit du pain; quand ils vouloient, le peuple en étoit privé; des attroupemens aux portes des boulangers se formoient et se dissipoient à leur signal. Ils nous environnent de leurs sicaires (/), et de leurs espions; nous le savons, nous le voyons, et ils vivent! Ils semblent inaccessibles au glaive des lois. Il est plus difficile, même aujourd'hui, de punir un conspirateur important, que d'arracher un ami de la liberté des mains de la calomnie.

A peine avons-nous dénoncé les excès faussement philosophiques, provoqués par les ennemis de la France; à peine le patriotisme a-t-il prononcé dans cette tribune le mot ultra-révolutionnaire, qui les désignoit; aussi-tôt les traîtres de Lyon, tous les partisans de la tyrannie se sont hâtés de l'appliquer aux patriotes chauds et généreux qui avoient vengé le peuple et les lois. D'un côté ils renouvellent l'ancien système de persécution contre les amis de la République; de l'autre ils invoquent l'indulgence en faveur des scélérats couverts du sang de la patrie.

Cependant leurs crimes s'amoncèlent; les cohortes impies des émissaires étrangers se recrutent chaque jour; la France en est innondée; ils attendent, et ils attendront éternellement un moment favorable à leurs desseins sinistres. Ils se retranchent, ils se cantonnent au milieu de nous ; ils élèvent de nouvelles redoutes, de nouvelles batteries contrerévolutionnaires, tandis que les tyrans qui les soudoient rassemblent de nouvelles armées.

Oui, ces perfides émissaires qui nous parlent, qui nous caressent, ce sont les frères, ce sont les complices des satellites féroces qui ravagent nos moissons, qui ont pris possession de nos cités et de nos vaisseaux achetés par leurs maîtres, qui ont massacré nos frères, égorgé sans pitié nos prisonniers, nos femmes, nos enfans, les représentans du peuple français. Que dis-je? Les monstres qui ont commis ces forfaits sont {g) moins atroces que les misérables qui déchirent secrètement nos entrailles; et ils respirent, et ils conspirent impunément!

(h) Ils n'attendent que des chefs pour se rallier; ils les cherchent au milieu de vous. Leur principal objet est de nous mettre aux prises les uns avec les autres. Cette lutte funeste releveroit les espérances de l'aristocratie, renoueroit les trames du fédéralisme; elle vengeroit la faction girondine de la loi qui a puni ses forfaits; elle puniroit la Montagne de son dévouement sublime; car c'est la Montagne, ou plutôt la Convention qu'on attaque, en la divisant, et en détruisant son ouvrage.

Pour nous, nous ne ferons la guerre qu'aux Anglais, aux Prussiens, aux Autrichiens, et à leurs complices. C'est en les exterminant que nous répondrons aux libelles. Nous ne savons haïr que les ennemis de la patrie.

Ce n'est point dans le cœur des patriotes ou des malheureux qu'il faut porter la terreur; c'est dans les repaires des brigands étrangers où l'on partage les dépouilles et où l'on boit le sang du peuple français.

Le Comité a remarqué que la loi n'étoit point assez prompte pour punir les grands coupables. Des étrangers, agens connus des rois coalisés; des généraux teints du sang des Français, d'anciens complices de Dumouriez, de Custine et de Lamarlière, sont depuis long-tems en état d'arrestation et ne sont point jugés.

Les conspirateurs sont nombreux; ils semblent se multiplier, et les exemples de ce genre sont rares. La punition de cent coupables obscurs et subalternes est moins utile à la liberté, que le supplice d'un chef de conspiration.

Les membres du Tribunal révolutionnaire, dont en général on peut louer le patriotisme et l'équité, ont eux-mêmes indiqué au Comité de salut public les causes qui quelquefois entravent sa marche sans la rendre plus sûre, et nous ont demandé la réforme d'une loi qui se ressent des temps malheureux où elle a été portée. Nous proposerons d'autoriser le Comité à vous présenter quelques changemens à cet égard, qui tendront également à rendre l'action de la justice plus propice encore à l'innocence, et en même-temps inévitable pour le crime et pour l'intrigue. Vous l'avez même déjà chargé de ce soin, par un décret précédent (1).

(1) Voir ci-des8U8, séance du 8 bnimaire, nP 55.

Nous vous proposerons, dès ce moment, de faire hâter le jugement des étrangers et généraux prévenus de conspiration avec les tyrans qui nous font la guerre.

Ce n'est pas assez d'épouvanter les ennemis de la patrie; il faut secourir ses défenseurs. Nous solliciterons donc de votre justice quelques dispositions en faveur des soldats qui combattent et qui souffrent pour la liberté.

L'armée française n'est pas seulement l'effroi des tyrans; elle est la gloire de la nation et de l'humanité : en marchant à la victoire, nos vertueux guerriers crient : Vive la République; en tombant sous le fer ennemi, leur cri est : Vive la République. Leurs dernières paroles sont des hymnes à la liberté, leurs derniers soupirs sont des vœux pour la patrie. Si tous les chefs avoient valu les soldats, l'Europe seroit vaincue depuis long-temps. Tout acte de bienfaisance envers l'armée est un acte de reconnoissance nationale.

Les secours accordés aux défenseurs de la patrie et à leurs familles nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent être, sans inconvénient, augmentés d'un tiers. Les immenses ressources de la République, en finances, permettent cette mesure; la patrie la réclame.

Il nous a paru aussi que les soldats estropiés, les veuves et les enfans de ceux qui sont morts pour la patrie, trouvoient, dans les formalités exigées par la loi, dans la multiplicité des demandes, quelquefois dans la froideur ou dans la malveillance de quelques administrateurs subalternes, des difficultés qui retardoient la jouissance des avantages que la loi leur assure. Nous avons cru que le remède à cet inconvénient étoit de leur donner des défenseurs officieux établis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs droits (1).

D'après tous ces motifs, nous vous proposons le décret suivant :

La Convention nationale décrète :

Art. I^^. — L'accusateur public du tribunal révolutionneûre fera juger incessamment Dietrich, Custine fils du général puni par la loi, Biron, des Brulys, Barthélémy, et tous les généraux et officiers prévenus de complicité avec Dumouriez, Custine, Lamarlière, Houchard. Il fera juger pareillement les étrangers, banquiers, et autres individus prévenus de trahison et de connivence avec les rois ligués contre la République française.

II. — Le Comité de salut public fera, dans le plus court déleii, son rapport sur les moyens de perfectionner l'organisation du Tribunal révolutionnaire.

III. — Les secours et récompenses accordés par les décrets précédens, aux défenseurs de la patrie blessés en combattant pour elle, ou à leurs veuves et à leurs enfans, sont augmentés d'un tiers.

(1) De l'avis de tous les journaux, ce rapport « fut fréquemment applaudi >.

IV. — Il sera créé une commission chargée de faciliter les moyens de jouir des avantages que la loi leur accorde.

V. — Les membres de cette commission seront nommés par la Convention nationale, sur la présentation du Comité de salut public» (I).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 97, p. 890-391 (2). Texte très proche, avec les variantes suivantes :

(a) inutilement; (b) indivisible; (c) ancien ; fdf^ escortés par ; ^e^ dans la campagne en professant; (f) émissaires; (g) sont mille fois; (h) Le passage ci-après : « Le Comité a remarqué... jusqu'à: chef de conspiration », est placé ici.

Extraits du rapport d«n» Feuille du salut public, n" 1 90, p. 2-4 ; Mercure français, niv.-flor., n" I , p. 24-27 ; Batave, n" 319, p. 1283-1284; Nouvelles politiques, p. 167; Annales patriotiques, n° 359, p. 1622; Abréviateur wiioersel n» 365. p. 1459-1460; Messager du soir, n" 496, p. 3; n» 501, p. 2-3; Antifidéraliste, n" 35. p. 285-288; Afichet d'Angers, t. 1 1, n" 2, p. 8. Texte ou résumé du décret seul dans Journal historique et politique, 28 déc., p. 3 ; Auditeur national, n" 460, p. 3; Feuille du salut public, n° 176, p. 2; Gazette de France, n" 361, p. 1512; Courrier riptiblicmn, n'SÔ, p. 449; Gazette française, n" 726, p. 1736; Correspondance politique, n' 28, p. 112; Nouvelles politiqaet, p. 144, Journal de Paris, n° 360, p. 1451 ; Courrier de l'Égalité, n" 495, p. 693; Sans-culotte observateur, 5 nivôse, p. 4; Courrier universel, 6 nivôse, p. 3; Journal du soir, n" 458, p. 3; Journal de France, n° 454, p. 3: Hatave, n' 314, p. 1264; Journal de la Montagne, n° 48, p. 351-352; Mercure universel, XXXV, 95; Journal des Débats et Décrets. n» 463, p. 77.

3® intervention : Sur l'exclusion des étrangers, de la représentation nationale et des fonctions publiques

Après le vote du décret précédent, Barère fait observer que le Comité de salut public avait chargé Robespierre de proposer à la Convention d'exclure de son sein tous les étrangers. Bourdon (de l'Oise) met notamment en cause Thomas Paine (3) qui n'a pas reparu à l'Assemblée depuis la chute des Girondins. Robespierre reconnaît son oubli et l'Assemblée décrète « qu'aucun étranger ne pourra être admis à représenter le peuple français (4) ». Bentabole demande qu'ils soient également exclus de toutes les fonctions publiques. La Convention renvoie, après intervention de Robespierre, cette proposition au Comité de salut public. La rédaction du décret, présentée par Thuriot, fut adoptée le lendemain (5).

Journal des Débats et Décrets, n" 463. p. 77; NmméUes politiques, p. 144; Batave, n» 314, p. 1264.

« Robespierre ajoute que c'est un oubli de sa part et qu'il appuie la proposition. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 97, p. 391 (6).

« Robespierre. La proposition de Bentabole mérite un examen approfondi, car elle peut influer sur les intérêts de la République.

(1) P. V. Convention, XXVIII, 99.

(2) Robespierre y releva plusieurs inexactitudes qu'il signala au rédacteur dans une lettre du 9 ventôse reproduite par E. Hamel, III, 322, note 1.

(3) Thomas Paine, élu député dans l'Aisne, l'Oise, le Pas-de-Calais et le Puy-de-Dôme, opta pour le Pas-de-Calais. Il fut exclu de la Convention, comme étranger, le 23 nivôse an II.

(4) Mon., XIX, 54.

(5) P. V. Convention, XXVIII, 113; Arch. pari., LXXXII, 838. Voir E. Hamel, III, 189. Rien dans G. Walter.

(6) Mon., XIX, 54; Arch. pari., LXXXII, 804.

Vous avez ici des Belges et des Liégeois qui exercent avec honneur les fonctions publiques, il serait peut-être injuste de les déplacer. Je demande que vous chargiez le Comité de salut public de vous faire un rapport sur les exceptions au décret que vous venez de rendre. »

Journal de la Montagne, n" 48, p. 352.

« Robespierre trouve cette dernière question liée à une infinité de rapports trop délicats pour ne pas exiger un sérieux examen. »

79. - SÉANCE DU 6 NIVOSE AN II (26 DÉCEMBRE 1793) Contre le projet des Comités relatif

A LA CRÉATION d'uNE COMMISSION pour rechercher LES PATRIOTES DÉTENUS INJUSTEMENT

La Convention avait décrété, le 30 frimaire, sur la proposition de Robespierre (1) que Ses Comités de salut public et de sûreté générale nommeraient des commissaires pour examiner les motifs de détention des patriotes qui aiu"aient pu être incarcérés par ordre des comités révolutionnaires. Au nom des mêmes Comités, Barère présente un long rapport et un projet de décret qui envisagent de confier cette recherche à une section formée au Comité de salut public de cinq membres du Comité de sûreté générale, dont les noms seront tenus secrets et qui seront renouvelés chaque mois. On proposait, de plus, d'adjoindre quatre nouveaux membres au Comité de sûreté générale (2). Robespierre condamne ces mesvu"es (3) et demande qu'on s'en tienne au décret rendu le 30 frimaire. Moïse Bayle appuie le projet des Comités et Robespierre intervient tine seconde fois. Sur la proposition de BiUaud-Varenne, la Convention rapporta le décret du 30 frimaire et passa à l'ordre du jour sur le projet des Comités. Le rapport de Barère fut imprimé et envoyé aux comités révolutionnaires.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n9 98, p. 394 (4); Journal des Débats et Décrets, n» 464, p. 99-100 (texte très proche) (5).

« Robespierre. C'est avec une certaine répugnance que je prends la parole contre un projet de décret qui vous est présenté au nom des Comités de salut public et de sûreté générale. Si j'avais pu assister à la séance de ces Comités où il a été discuté, j'aurais présenté les réflexions que je vais vous soumettre. Comme c'est moi qui ai proposé les

(1) Voir ci-dessus, n° 76 (l»^» intervention).

(2) Mon., XIX, 62; Arch. pari., LXXXII, 369.

(3) Déjà il souhaitait limiter l'influence du Comité de sûreté générale qui, sentant le danger, présenta ce projet au Comité de salut public dans une séance commime qui dura jusqu'à deux heures du matin.

(4) Mon., XIX, 62; Arch. pari., LXXXII, 369. Voir E. Hamel, UI, 311 et 329. Mention dans G. Wai^ter.

(5) Reproduit dans Arch. pari., LXXXII, 378.

mesures contre lesquelles le rapporteur a parlé, je me crois obligé de faire sentir les dangers qu'entraînerait le projet de décret qu'il vous présente.

Je vous déclare d'abord que je le crois absolument contraire à l'esprit de celui que vous avez décrété sur ma proposition; il occupera 5 membres du Comité de sûreté générale à juger des réclamations sans nombre qui lui seront présentées de toutes les parties de la République. Dans les circonstances où nous nous trouvons, établir une Commission de cette espèce qui absorberait l'énergie et le patriotisme de cinq membres de la Convention serait porter un grand préjudice à la chose publique.

La mesure que j'avais prise était plus simple, sans avoir d'inconvénients, elle ne demandait pas qu'une partie du Comité de sûreté générale fût uniquement occupée des réclamations de l'aristocratie. Deux membres dans les moments de loisirs, dans des circonstances favorables, sans être importunés, auraient recherché le petit nombre de patriotes qui peuvent se trouver détenus avec les aristocrates. Par ce moyen, le Comité de sûreté générale n'aurait pas perdu un temps précieux à entendre les sollicitations des mauvais citoyens.

Prenez garde de tomber dans de plus grands inconvénients que ceux que vous voulez éviter; prenez garde qu'à la faveur du décret qu'on vous propose, la liberté ne soit accordée à quelques aristocrates; qu'il ne nous conduise à l'indulgence à l'égard de l'aristocratie, qui certes ne mérite pas qu'on crée un comité pour s'occuper d'elle; elle ne doit attendre la liberté que lorsque la Révolution aura été cimentée par une paix générale. Je demande qu'on s'en tienne au premier décret.

Robespierre. Il est trop dangereux d ouvrir une première porte à l'aristocratie. Faites imprimer le projet de décret et méditez-le; je suis persuadé que vous trouverez, comme moi, qu'il entraîne beaucoup d'inconvénients. »

Auditeur national, n° 461, p. 7.

« Robespierre a exprimé ses craintes, qu'une pareille mesure ne fût un premier pas, et très-dangereux vers le modérantisme ; qu'elle n'ouvrît carrière à toutes les réclamations de l'aristocratie, et qu'enfin elle ne privât la chose publique des lumières et du zèle d'hommes énergiques, qui, concentrés dans une commission particulière et exclusive, se trouveroient n'avoir pas autre chose à faire qu'à examiner des réclamations individuelles. En conséquence il demandoit l'ajournement des propositions de Barère. »

Mention dans Journal de la Montagne, n" 45, p. 360; Journal de Paris, n' 362, p. 1457; Journal de France, 7 nivôte, p. 4; Journal du soir, n» 459. p. 3; Journal de Perlet, n" 461, p. 213.

(1) Interventions de Barère et de Moïse Bayle.

séance du 6 nivôse an ii 283

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 80. - SÉANCE DU 6 NIVOSE AN II (26 DÉCEMBRE 1793)

I ^ intervention ; Contre le maintien de Legrand dans la Société

Continuant son épuration, la Société entend la dénonciation par Richard, de la section des Invalides, d'un membre de la même section, nommé Legrand. Ce dernier tente vainement de se justifier. De plus on apprend que la Société populaire de cette section a arrêté le 2 nivôse, qu'elle demanderait son afÛiation aux Jacobins (1), A la suite de l'intervention de Robespierre, la Société prononça la radiation de Legrand et refusa l'affiliation.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 101, p. 405 (2); Journal de la Montagne, t. II, nP 45, p. 357; Feuille du salut public, n» 179, p. 2 (3).

« Robespierre. Le citoyen qui est ici à la tribune a dit que j'avais

■' fait un écrit contre Lafayette. Il y a deux faits dans la dénonciation.

% L'un regarde ce citoyen, l'autre concerne la Section des Invalides. Quant au citoyen, voici le fait dans toute sa pureté.

Dans le tems où Lafayette étciit dévoilé aux yeux de tous les i>a-

' triotes observateurs, mais où il était encore défendu par une partie de la garde nationale parisienne et par les assassins du peuple, les patriotes

' se sont fait un devoir de le démasquer. Je publiai alors un écrit contre ce traître (4). Que fît Lafayette? Il eut recours à la partie de la garde nationale qui lui était dévouée et, en particulier, aux aristocrates armés de la Section des Invalides. C'est là que Lafayette fît prendre à ces esclaves l'arrêté menaçant, par lequel un petit nombre de coquins qui parlaient au nom du bataillon, me fîrent les injonctions les plus impudentes. Voilà ce que le citoyen appelle une invitation fraternelle, tandis que ce n'était qu'une menace insolente faite à un défenseur de la liberté, en faveur du plus vil des scélérats. Je ne daignai pas répondre à la

r section des Invalides. Mais je pris le parti d'écrire à Lafayette, à son armée. Je le couvris de l'infamie qui lui était due. Je dévoilai tous ses crimes depuis l'instant où il était devenu l'idole du peuple, jusqu'au moment où on lui arracha son masque. Il est bien étonnant de trouver ici un des signataires de cet arrêté. Il est bien plus étonnant encore que cet homme ait le courage de donner une interprétation aussi hypocrite à une démarche aussi criminelle.

(1) Voir A. SoBOUi,, Les S€ms-culottes parisiens..., p. 360 et s.

(2) Mon., XIX, 86; Aulakd, V, 578 (à partir de : t Quant à ce qui concerne... »). Me&tioa dans G. \\ alter. Voir E. HaÙkl, III, 338.

(3) Jusqu'à : « ont, comme elle, commencé la Révolution ».

(4) Voir Discours., 3» partie, p. 378-384, 398; et Déferueur de la Constitution, éd. G. Laurent, p. 165 et 195.

Quant à ce qui concerne la section des Invalides, vous vous rappelez que lorsqu'une députation en bonnet rouge vint vous demander ici l'affiliation, j'en demandai l'ajournement (1). Eh bien! vous devez également vous rappeler les dénonciations qui furent faites contre quatre de ses membres. Il s'agissait de crimes de lèse-nation. Je demandai alors que toutes les sociétés fussent épurées, attendu que leur formation était la dernière ressource des malveillans contre la liberté. Mes inquiétudes n'étaient que trop bien fondées. Vous voyez que la tartufferie contre-révolutionnaire y domine. Les agens de la Prusse, de l'Angleterre et de l'Autriche, veulent par ce moyen anéantir l'autorité de la Convention, et l'ascendant patriotique de la société des Jacobins. Croyez qu'il n'existe pas de société populaire où il ne se rencontre des aristocrates, des agens des tyrans coalisés.

La grande société populaire est le peuple français, et celle qui porte la terreur dans l'âme des tyrans et des aristocrates, c'est celle des Jacobins et des sociétés qui lui ressemblent, et qui lui étant affiliées depuis longtems, ont comme elle, commencé la Révolution. Les sociétés prétendues populaires, multipliées à l'infini depuis le 31 mai, sont des sociétés bâtardes qui ne méritent pas ce nom sacré. C'est aux patriotes qui luttent péniblement contre l'audace de l'aristocratie masquée, ou d'en chasser les contre-révolutionnaires, ou de se réunir aux sociétés vraiment populaires qui en feront justice.

Il y a deux conséquences à tirer de tout ceci. La première, c'est que le citoyen qui est à la tribune, est par son aveu même, reconnu signataire de l'arrêté liberticide de la section des Invalides. Je demande qu'il soit exclu de la Société. La seconde concerne la société de cette section. Or il faut que cette société disparaisse; c'est à l'autorité nationale à l'anéantir, et la Société des Jacobins doit lui refuser son affiliation ; elle doit en outre demander que toutes se séparent de la tourbe impure de l'aristocratie. Au surplus, il est bien étonnant que dans l'instant où nos armées victorieuses écrasent partout les satellites de la tyrannie, où nos troupes ont fait devant Toulon des prodiges de valeur, où l'Europe étonnée contemple avec effroi nos succès, où l'Angleterre voit sa puissance humiliée, nous soyons réduits à disputer contre de misérables insectes qui devraient être écrasés. »

Extraits dans Mercure unioersel, XXXV, 136; Antifédéraliste. t. II, n" 34. p. 281-282; Joamal de Perlet. n» 463, p. 231. Mention dans Gazette historique et politique, a° 14, p. 3; Journal des Hommes libres, n° 8, p. 4.

2® intervention : Contre la formation de nouvelles Sociétés sectionnaires

Prenant la parole après Robespierre, Hébert signale le danger que présente la formation de nouvelles Sociétés sectionnaires et demande que

(1) Voir Discours..., 3« partie, p. 224.

leur civisme soit garanti par deux anciennes Sociétés bien connues; dans ce cas seulement l'affiliation aux Jacobins pKJUira être accordée (1). Le club des Cordeliers a eu connaissance de plusieurs abus dont Momoro entretient la Société qu'il engage à rechercher des moyens susceptibles de concilier les principes — dont le droit sacré de s'assembler en Sociétés populaires — avec l'obligation d'en éloigner les intrigants.

Les Jacobins décident que les affiliations accord!ées antérieurement au 31 mai 1793 seront considérées conune non avenues.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 101, p. 405 (2); Journal de la Montagne, t. II, n° 46, p. 363; Journal universel, n» 1499, p. 6572.

« Robespierre. Tout ce qui est commandé par le salut public est évidemment dans les principes; tout ce qui tend à affermir la puissance du peuple est dans les principes. Le peuple existe-t-il chaque jour dans les Sociétés populaires? Non. Beaucoup dintrigans les composent, quelques patriotes y paraissent quand ils ont le tems d'y assister, et souvent même les patriotes sont trop peu instruits pour lutter avec succès contre les intrigans de l'aristocratie : mais le peuple n'est pas là, lorsque les oisifs seuls ou les meJveillans délibèrent dans ces Sociétés, le peuple est dans les atteliers : ici la chose est différente, le peuple y est, parce que c'est ici le rassemblement de tous les patriotes, parce qu'il y existe un assez grand nombre de citoyens vertueux pour que la raison puisse s'y faire entendre, parce que la voix de l'intrigue y est repoussée; mais le peuple est-il dans une multitude de Sociétés particulières, qu'il plaît aux agens des puissances étrangères de former... Non, le j>euple n'est pas là, c'est l'Autriche, c'est la Prusse qui y sont : je crois que voilà les principes. Les principes contraires sont ceux que réclamèrent les sections de Lyon, quand elles égorgèrent l'infortuné Chalier et les plus ardens patriotes ; ce sont ceux que réclamèrent les émigrés, les généraux perfides et contre-révolutionnaires; ce sont ceux que réclamèrent les sections de Marseille, lorsqu'elles levèrent l'étendard de la rébellion ; ce sont ceux que réclamèrent et Bordeaux, et la Vendée, et Pitt, et Cobourg, dans tous ces clubs anti-civiques qu'ils ont l'insolence de nommer Sociétés populaires.

C'est le peuple qui, sous le masque du patriotisme, distinguera la hideuse figure de l'aristocratie, et profitera de cette découverte pour exterminer tous les contre-révolutionnaires, et fonder sur les ruines de ces clubs, la liberté, l'amour des peuples, et l'effroi des despotes. Ainsi plus de scrupules sur la proscription des droits machiavéliques. »

Mercure universel, t. XXXV, p. 137.

« Robespierre. Ces sociétés sont fondées par l'aristocratie, pour diminuer l'attachement des citoyens aux sociétés mères.

(1) Voir A. SoBOd>, Les sans-culottes parisiens..., p. 364 et s.

(2) Mon., XIX, 86; Aulard, V, 580. Voir E. Hamel, III, 338.

Le peuple est-il dans ces sociétés? Non; le peuple n'y est pas, ce sont des aristocrates et quelques patriotes, il est vrai, mais qui n'ont point assez de talens pour leur résister. Je dis que le peuple est ici, parce qu'ici il y a une masse de gens vertueux; mais dans toutes les sociétés, le peuple y domine-t-il? Non; c'est la Prusse, c'est l'Autriche. Sont-elles toutes dirigées par de bons principes? Non, il faut bien les distinguer. Il en est où pullulent les principes sectionnaires dont se servoient les Lyonnais en égorgeant Chalier, les sections de Marseille en massacrant tous les patriotes, celles de Bordeaux, la Vendée, enfin tous nos ennemis; mais le peuple entendra toujours la voix de la raison; il saura distinguer la scélératesse cachée sous le masque du patriotisme, et il parviendra à bien établir la liberté d'une nation qui doit être le modèle de toutes les autres. »

3® intervention : Sur une adresse de la section des Quinze-Vingts

Hébert demande qu'une députation de la section des Quinze-vingts soit entendue. Elle vient dénoncer un plan d'insurrection dans le Faubourg Saint-Antoine. Les pièces ont été portées au Comité de sûreté générale et selon Momoro, le Comité de salut public a été saisi de l'affaire. La Société entend la lecture de l'adresse de la section (1). Robespierre intervient. Après lui, Hébert reprend la parole et, sur sa proposition, la Société arrête qu'elle fera examiner les 2 derniers numéros du Vieux Cordelier, journal de Camille Desmoulins (2).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 101, p. 405 (3); Journal de la Montagne, t. II, n° 46, p. 364-365; Journal universel, n" 1499, p. 6573-6574; Journal de Sablier, n° 1041, p. 3; Journal historique et politique, 28 et 29 décembre.

« Robespierre. On vous a dit à cette tribune des vérités qui seront toujours un préservatif contre le poison de l'intrigue; vous venez d'entendre la voix des patriotes dont l'énergie est connue de toute la France; vous venez d'entendre une adresse de la part d'une partie intéressante de cette commune où naquit la liberté, qui fut toujours la terreur de l'intrigue et de la tyrannie. C'est là, c'est parmi les vertueux sans-culottes du fauxbourg Saint-Antoine que les ennemis de la liberté cherchent à se glisser pour égarer le patriotisme sans défiance.

Je suis plus en état que qui que ce soit de juger et de prononcer sur les personnes, je crois connaître les véritables causes de cet imbroglio politique. Je connais toutes les intrigues, et je vois que si les citoyens sont suspects les uns aux autres, s'ils craignent d'être trompés les uns par les autres, c'est parce qu'il se trouve des politiques adroits qui font naître des inimitiés entre des hommes qui devraient naturellement

(1) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes parisiens..., p. 870 et s.

(2) Voir éd. critique publiée par H. Calvkt, Le Vieux Cordelier, Paris 1936.

(3) Mon., XIX, 87-88; Aulard, V, 582-583. Voir E. Hamel, III, 339. Discours reproduit par Laponneraye, III. 526-28.

agir ensemble d'une manière amicale. Lorsque nous devrions nous réjouir de nos victoires, toute notre attention est absorbée dans des querelles particulières. A Londres, à Vienne et à Berlin, on s'imagine que la Société des Jacobins s'occupe de préparer des triomphes à nos guerriers vainqueurs de la tyrannie sous les murs de Toulon; et, pendant ce tems, elle s'occupe à des altercations qui se sont élevées entre quelques-uns de ses membres. Les papiers publics vont apprendre à l'Europe que les grands succès qui devraient nous enivrer, ont fait si peu d'impression sur vous, que vous n'avez fait que continuer les vils débats des séances précédentes. Pitt, dans sa frayeur, a pensé que c'en était fait de la ligue abominable des rois, que les Jacobms allaient triompher, et mettre à profit leurs victoires, en achevant d'exterminer tous les tyrans échappés à la vengeance du peuple français; il devra se réjouir quand il apprendra que s'il est un lieu où les succès de nos armes n'ont produit aucun effet, c'est dans la Société des Jacobins.

Il s'en faut bien que je sois un modéré, un Feuillant, comme on le débite dans les cafés; mais voilà mes sentimens, et puisque mon âme est toute entière absorbée dans les grands évènemens qui se passent, je ne puis m'empêcher de dire que cette séance fera un grand plaisir à monsieur Pitt. S'il était à craindre qu'un patriote fût opprimé, si je ne savais pas que la Convention défend tous les patriotes, alors je quitterais ces grands objets pour vous entretenir des opprimés parce que je sais que la cause d'un opprimé intéresse le peuple entier.

Une dénonciation avait été faite contre Ronsin (1). La Convention avait décrété que le rapport lui en serait fait; pourquoi le lendemmn de ce décret vient-on présenter une pétition pour demander ce qu'elle avait décrété? (2) Ne voyez-vous pas que cette conduite a été dictée par les agens de nos ennemis. Pitt, l'infâme Pitt, dont nous devons faire et dont nous avons fait justice, a l'insolence de se jouer de notre patriotisme! Il doit bien s'applaudir des petites trames qui engagent les patriotes faits pour porter la foudre contre les tyrans, et dont le cœur brûlant de patriotisme est le foyer d'où viennent partir les traits destinés à frapper tous les ennemis de l'humanité; il doit, dis-je, s'applaudir des trames qui engagent les patriotes à oublier les grands objets de salut public, pour nous entretenir des principes qui sont déjà gravés dans nos cœurs.

Je suis convaincu qu'il y a des hommes qui se regardent mutuellement comme des conspirateurs et des contre-révolutionnaires, et qui ont pris cette idée des coquins qui les environnent, et qui cherchent à exciter des défiances entre nous. Ce sont les étrangers qui entreûnent les

(1) La Coavention avait décidé, le 22 octobre, l'examen de sa conduite (P. V. Convention, XXIV, 7).

(2) Le décret fut, en effet, rapporté le lendemain. Voir Général Heblaut, ouvr. cité, p. 191 et s.

patriotes dans des malheurs inconsidérés et qui les poussent dans des excès contraires. C'est de cette source que viennent ces accusations précipitées, ces pétitions impudentes, ces querelles où l'on prend le ton de la menace. Dans ce système, suivi par les puissances étrangères, on veut faire croire à l'Europe que la représentation nationale n'est pas respectée, que pas un patriote n'est en sûreté, et que tous sont exposés aux mêmes dangers que les contre-révolutionnaires. Qu'est-ce qu'il nous importe de faire, à nous patriotes et républicains? C'est d'être au but que nous nous sommes proposés, c'est d'écraser les factions, les étrangers, les modérés, et non de perdre des patriotes, et bien moins de nous égarer dans les routes où les passions les ont jetés. Pour cela, il faut éloigner l'aigreur et les passions, en écoutant les réflexions de chacun; il faut que ceux qui les feront en agissent de même. N'oublions pas les grands principes qui ont toujours germé dans nos cœurs; l'amour de la Patrie, l'enthousiasme des grandes mesures, le respect de la représentation nationale. S'il est des crises où le peuple soit obligé de s'armer contre quelqu'un de ses mandataires infidelles, la représentation nationale n'en est pas moins sacrée, lorsqu'elle marche d'un pas ferme et assuré; elle a droit d'exiger et le respect et l'amour de tous les individus.

Si je voulais entrer dans des détails, je vous prouverais que la pétition faite pour Ronsin, ou qui paraît avoir été faite pour lui, l'a été au contraire pour le perdre. Le but de nos ennemis est de rendre Ronsin suspect, en faisant croire que le fauxbourg Saint-Antoine est disposé à le défendre et à s'armer contre lui. A-t-on oublié que des patriotes ont été incarcérés, mais qu'ils n'ont excité aucun trouble pour leur procurer la liberté? Pourquoi ne serait-on pas calme? pourquoi ne se reposerait-on pas comme eux sur leur innocence? La Convention veut attendre que la vérité soit connue toute entière; elle le sera, n'en doutez pas, et alors on distinguera le crime, de la vertu; et les patriotes qui se trouveront purs, pourront se réunir contre les ennemis communs (Vifs applaudissemens). »

Mercure universel, t. XXXV, p. 149-150; Antifédéraliste, n» 34, p. 281-282,

« Robespierre. Cette tribune a mille fois retenti de ces mots : la vertu sera toujours triomphante. Oui, elle le sera; vous venez d'entendre une députation de cette commune qui fit la Révolution. Je n'ai pas de partialité, et je crois connoître les causes de l'imbroglio qui agite en ce moment les patriotes; mais je ne sais pas pourquoi ils se craignent les uns les autres.

Nous savons qu'il est par-tout des émissaires des puissances étrangères, et nous ne serons bien que lorsqu'il n'en existera plus. A Berlin, à Londres, on croit que les Jacobins sont occupés à célébrer l'importante conquête de Toulon; point du tout. Ils se querellent. Les papiers qui rendent compte de vos débats, apprendront par-tout le peu

d'impression qu'ont fait sur vous nos grands succès. Pitt a pensé que, pour achever de l'accabler, les Jacobins mettroient à profit l'heureux enthousiasme des Français. Quelle sera sa joie en apprenant que le seul lieu de la République où l'on ne se réjouisse pas de la prise de Toulon est aux Jacobins! On dira que je suis un modéré; mms, puisque depuis cette nouvelle, mon âme a été sans cesse absorbée dans l'idée de finir d'exterminer nos ennemis, nulle puissance ne m'empêchera de dire que cette séance leur fera plmsir.

La Convention n'avoit-elle pas improuvée la conduite tenue à Lyon, lorsque vous êtes venus le lendemain demander sa liberté? (I) Pitt doit bien s'applaudir de voir qu'il a pu parvenir à faire que de sî grands patriotes s'adonnassent à des intérêts particuliers. C'est peutêtre le même homme, ou du moins j'en suis sûr, le même parti qui a dicté les adresses qu'on vient de vous lire. Un intrigant a f)eut-être dicté la lettre et la réponse pour brouiller les cartes et détourner les patriotes de leurs grands intérêts. Ne perdez jamais de vue qu'il existe des émissaires invisibles, imprenables, c'est ce Proly, ce p)etit coquin qu'on ne peut arrêter quoiqu'il se promène tous les jours dans Paris, qui est l'auteur de toutes ces intrigues; ces hommes vils ont suivi et pratiqué tous les grands patriotes depuis la révolution; ils ont profité de leurs défauts pour les mgrir les uns contre les autres, ils voudroient faire un nouveau 31 mai, non pas contre les brissotins, m<iis contre la Montagne pour finir la révolution en un jour. Il est bien des patriotes qui se regardent les uns les autres comme des contre-révolutionnaires, sans savoir qu'ils étoient poussés par les émissciires de l'Angleterre et de l'Autriche; ils ont vu dans leurs défauts des plans de trahisons. De là ces haines qui s'enveniment, de là ces pétitions imprudentes où règne un ton menaçant contre des patriotes, de là le système des scélérats que la Convention n'est pas purgée, que les patriotes iront à la place où les contre-révolutionnciires ont expié leurs forfaits. Que nous jmporte-t-il à nous amis de la liberté? de déjouer le modérantisme et [les intrigues, et non de nous mêler et de nous égarer dans ces débats particuliers : discutons froidement, respectons la représentation nationale, qui, quoique le peuple puisse se lever contre ses membres corrompus, est toujours sacrée, sur-tout lorsque, malgré ces petites fautes, elle marche droit au grand but; elle a le droit d'exiger le respect et l'amour de tous les citoyens. Cette lettre qui sembloit défendre Vincent et Ronsin étoit faite pour les perdre car si la Convention voyoit une insurrection pour un citoyen, ne seroit-elle pas fondée à le suspecter? Meiis ne vient-elle pas d'ordonner qu'on lui fasse un rapport? Croyez-moi, elle ne veut pas juger sans entendre.

[Suit le texte du Mon., depuis : « A-t'on oublié»... jusqu'à la fin]

(1) Il s'agit de la mise en liberté de Ronsin. Voir séances de la Convention

des 2 et 3 nivôse.

Courrier républicain, t. I, n° 59, p. 465-406.

« Robespierre a témoigné son étonnement de ce qu'au lieu de se réjouir de la prise de Toulon et de nos victoires dans toutes les parties de la République, il se trouvoit des politiques adroits qui faisoient naître des inimitiés entre des hommes qui dévoient naturellement agir ensemble d'une manière amicale. A Londres, a-t-il dit, à Vienne et à Berlin, on s'imagine que la Société des Jacobins s'occupe de préparer des triomphes à nos guerriers vainqueurs de la tyrannie sous les murs de Toulon; et, pendant ce temps, elle s'occupe à des altercations qui se sont élevées entre quelques-uns de ses membres. Les papiers publics vont apprendre à l'Europe que les grands succès qui devroient vous enivrer, ont fait si peu d'impression sur vous, que vous n'avez fait que continuer les vils débats des séances précédentes. Pitt, dans sa frayeur, a pensé que c'en étoit fait de la ligue abominable des rois, que les Jacobins alloient triompher et mettre à profit leurs victoires, en achevant d'exterminer tous les tyrans échappés à la vengeance du peuple français; il devra se réjouir quand il apprendra que, s'il est un lieu où les succès de nos armes n'ont produit aucun effet, c'est dans la Société des Jacobins. »

Extraits dans Messager du soir, n" 497, p. 3; n" 498, p. 2. Mention dans AmKÛes de la République françaite, t. III, n° 29, p. 2; Gazette historique, n° 14, p. 3.

81. - SÉANCE DU 8 NIVOSE AN II (28 DÉCEMBRE 1793) Pour que les honneurs du Panthéon soient décernés au jeune Bara

La Convention ayant entendu le récit d'actions héroïques relatées dans les lettres des représentants près les armées de l'Ouest, Robespierre rappelle le dévouement du jeune Bara (1). L'Assemblée décrète qu'il recevra les honneurs du Panthéon au cours d'une fête nationale dont le plan sera dessiné par David.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 100, p. 403 (2); Journal des Débats et Décrets, n» 466, p. 124 (texte très proche) (8).

« Robespierre. Parmi les belles actions qui se sont passées dans la Vendée et qui ont honoré la guerre de la liberté contre la tyrannie, la Nation entière doit distinguer celle d'un jeune homme dont la mère a déjà occupé la Convention (4). Je veux parler de Barra, ce jeune

(1) Voir ci-dessus, 25 frimaire (n° 74).

(2) Mon., XIX, 81; Arch. pari, LXXXII, 429. Bibl. Ch. des Députés, coll. Portiez de l'Oise, t. 471. Voir E. Hamel, III, 333. Mention dans G. Walter.

(8) Arch. pari., LXXXII, 430.

(4) Séance du 25 frimaire. Voir P. F. Convention, t. XXVII, p. 219.

homme âgé de 13 ans (1), a fait des prodiges de valeur dans la Vendée. Entouré de brigands qui, d'un côté, lui présentaient la mort, et de l'autre lui demandaient de crier vive le roi! il est mort en criant vive la République! Ce jeune enfant nourrissait sa mère avec sa paye, il partageait ses soins entre l'amour filial et l'amour de la Patrie. Il n'est pas possible de choisir un plus bel exemple, un plus parfait modèle pour exciter dans les jeunes cœurs l'amour de la gloire, de la Patrie et de la vertu, et pour préparer les prodiges qu'opérera la génération naissante. En décernant des honneurs au jeune Barra, vous les décernez à toutes les vertus, à l'héroïsme, au courage, à l'amour filial, à l'amour de la Patrie.

Les Français seuls ont des héros de 13 ans, c'est la liberté qui produit des hommes d'un si grand caractère. Vous devez présenter ce modèle de magnanimité, de morale à tous les Français et à tous les Peuples : aux Français, afin qu'ils ambitionnent d'acquérir de semblables vertus, et qu'ils attachent un grand prix au titre de citoyen Français; aux autres Peuples, afin qu'ils désespèrent de soumettre un Peuple qui compte des héros dans un âge si tendre.

Je demande que les honneurs du Panthéon soient décernés à Barra, que cette fête soit promptement célébrée, et avec une pompe analogue à son objet et digne du héros à qui nous la destinons. Je demande que le génie des arts caractérise dignement cette cérémonie qui doit présenter toutes les vertus, que David soit spécialement chargé de prêter ses talens à l'embellissement de cette fête (Vifs applaudissemens) . »

Mention ou extraits duu Annalu palriotiqaes, a' 362, p. 1635: Baiaot, n°3i8, p. 1279; Coomer mt oene/, 9 nivôae. p. 4; CoanieT de l'ÉgaliU, a" 498, p. 716; Mercnre tatiûenel, XXXV, 144; Sans-<mlotte obteroatear, 8 nfvôse, p. 4, Joamal du soir, n' 460, p. 4 ; Journal de France, 9 niTÔse, p. 4 ; Feuille da lalut fitdUic, a" 1 79, p. 2 ; Joamal de PerUt, ii*463. p. 22S; Journal hiiioriijue et pditique, n° 174, p. 4; Journal des HommetlikTes,9 TÙvôte, p. 2; Sierane françtài BV.-flor., n" 1, p. 31 ; Gazette de France, n° 364, p. 1523; Journal de la Sfonlafte, n* 47, p. 374; Auditeur naiienal, B* 463. p. 5 ; Amalet de la RépMiqae Françaitt, n* 3 1 , p. 4 ; SouœlUi l)oiitiqaes,p. 1 56 ; Journal de Paris, n" 363. pu 1462: Coarrier riptilicain, n* 60, i>. 473; Femlle oiUageoite, U VII. n* 14. p. 329-30.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 82. - SÉANCE DU 8 NIVOSE AN II (28 DÉCEMBRE 1793)

1^ intervention : Pour la lecture d'une note du roi d'Angleterre aux

Cantons suisses

Simond, du Bas-Rhin, donne connaissance à la Société d'une note anglaise destinée à aigrir les Cantons suisses contre la France. On demande que la lecture en soit interrompue. Robespierre s'y oppose et Simond

(1) De nombreux journaux soulignent qu'il est âgé de 11 ans.

continue. La Société décide de placer, pour y répondre, le buste de Guillaume Tell dans la salle de ses séances et d'adresser copie de son procès-verbal aux Cantons suisses.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 103, p. 414 (1); Journal de la Montagne, t. II, n» 48, p. 379; Mercure universel, XXXV, 182; Journal de Sablier, n<» 1045, p. 3-4; Courrier universel, 10 nivôse, p. 2; Journal historùjue et politique, 80 décembre, p. 2.

« Robespierre. Je suis étonné de ce que Ton refuse d'entendre la lecture de cette pièce infâme. Un membre vient de dire que cette lecture est indigne d'un Français. Je réponds que cette réflexion est digne d'un Autrichien. Il y a des hommes en France qui ne veulent pas entendre les crimes des rois, qui ne veulent pas que nous conservions la haine des rois, qui doit bientôt leur donner la mort, et la liberté aux Peuples. Il en est qui ne veulent pas que nous connaissions la stupide scélératesse de Georges et de ses ministres. Je demande que la Société ne fasse pas attention aux murmures, et que la lecture soit continuée (Applaudi) . »

Mention dans Journal de PerUt, n* 466, p. 254.

2® intervention : Pour Vexclusion de Mihcent, de la Société

A la fin de la séance, on dénonce Milscent, rédacteur du journal « Le Créole patriote », pour avoir prêté sa plume aux Brissotins (2). Il est exclu à la suite de l'intervention de Robespierre.

Courrier universel, 10 nivôse, p. 8 (3) ; Journal de la Montagne, n° 48, p. 879 ; Journal historique et politique, np 172, p. 2; Mercure universel, XXXV, 182 (4).

« Robespierre prend aussi la parole contre Milscent; il le dénonce pour avoir abandonné son journal, et pour y avoir substitué une feuille brissotine, à laquelle il travailloit avec le fameux Fauchet (5) de scélérate mémoire, et avec d'autres Brissotins de sa trempe. Il rappelle à la Société que ce journal intitulé» Bulletin des Amis de la Vérité» (6), étoit rempli de diatribes contre la Société des Jacobins, et qu'il distilloit un poison

(1) Mon., XIX, 103. Mention dans Aulard, V, 586 et dans G. Walteb.

(2) Le « Créole patriote » parut sous ce titre à partir du 27 juin 1792 jusqu'au 28 pluviôse an II.

(3) Mention dans Aulard, V, 586, et dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 888.

(4) Ce journal ajoute : « Robespierre instruit la Société qu'il y avoit eu une intrigue pour donner à Milscent-Créole la place de rédacteur du Journal de la Montagne ».

(5) L'abbé Claude Fauchet, député du Calvados à la Législative et à la Convention, évêque constitutionnel du Calvados, fut condamné à mort et exécuté le 31 octobre 1793 avec les Girondins.

(6) Voir TouBNEUx, II, nP 10859.

très-dangereux. Ces observations conduisent Rohespierre à demander l'expulsion de Milscent. »

Mention <Uns Joamal de Perlct, n" 467. p. 262: Anutia Je la RépaUitat Franfoue. n* 33. p. 2: Gazette natimate, on le Manitear mûvenel, n* 103 (I).

83. - SÉANCE DU 12 NIVOSE AN II (1«' JANVIER 1794) Pour l'annulation du décret qui traduit Villain d'Aubigny

DEVANT LE TrIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

La Convention venait d'entendre Robespierre jeune rapporter, au retour de sa mi<ision, les hauts faits de l'armée d'ItaÛe, et le courage des représentants Beauvais et BaUle (2), à Toulon. Son JBrère défend ensuite VÙlain d'Aubigny, adjoint du ministre de la Guerre (3) et malgré les réserves exprimées par Bourdon (de l'Oise), les propositions de Robespierre aîné sont adoptées (4).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 104, p. 419 (5).

« Robespierre. La joie que nos victoires viennent de faire éclater dans le sein de cette Assemblée ne doit point être troublée par l'idée qu'un patriote a été persécuté par vous. On vient de faire traduire au Tribunal révolutionnaire un homme zélé pour la République, un homme dont le nom rappelle des services signalés rendus à la Patrie, et qui, dans ce moment, est le coopérateur du Comité de salut public, et qui dirige presque seul les ojîérations militaires; je veux parler de Daubigny. Vous avez dû vous apercevoir, Citoyens, lors de sa nomination, combien Daubigny avait d'ennemis. Par quelle fatalité un patriote a-t-il à craindre quand des ennemis de la Patrie respirent en paix? Je demande que le décret soit rapporté; en supposant que le fait qui l'a provoqué fût réel, l'organisation du département de Daubigny est telle, qu'il ne peut connaître, que par la dénonciation qu'on lui en fait, les dilapidations qui peuvent se commettre. D'ailleurs, les faits peuvent n'avoir pas été assez

(1) Mon., XIX, 103.

(2) Pierre-Marie BaiUe, député des Bouches-du-Rhôae, en mission dans le Midi lors de la livraison de Toulon aux Anglais, fut trouvé, lors de la reprise de cette ville, étranglé dans sa prison. Son collègue Beauvais avait également subi de mauvais traitements qui altérèrent sa santé.

(3) Voir ci-dessus, séance du 30 septembre, n" 44. Eln septembre. Bourdon (de l'Oise) avait déjà fait rendre un décret contre lui. Absous par le tribunal criminel, il avait été félicité à la Convention par Saint- Just et Robespierre (E. Hamel,

in, 341).

(4) P. V. Convention, XXVIII, 218.

(5) Mon., XrX, 114; Arch. pari., LXXXII, 563. Mention dans G. Walter. Voir E. HA3ÏEL, III, 341.

approfondis, et il est dangereux que l'Assemblée frappe sans examen un agent du gouvernement; car vous finiriez par paralyser le gouvernement lui-même.

Depuis quelque tems, des nuages se sont élevés sur la Convention; les inquiétudes y planent sans cesse. Je ne prétends pas prendre ici la défense d'aucun intrigant; mais je dis qu'il ne faut pas, sans un mûr examen, frapper une masse quelconque de citoyens, car dans cette masse se trouvent des patriotes qu'il ne faut point vexer.

Je demande que la Convention nationale reprenne le caractère de dignité qui lui convient, et qu'indépendamment du rapport relatif à d'Aubigny, le Comité de salut public fasse un rapport sur les mesures partielles prises jusqu'à ce jour, et sur l'état actuel du gouvernement. »

Mercure universel, t, XXXV, p. 208.

« Robespierre paroît. Je n'étois pas présent, dit-il, au décret que vous venez de rendre, l'on vous a fait commettre une erreur. L'adjoint du ministre dont il s'agit, est celui qui rend des services marqués au Comité de salut public; c'est d'Aubigny que déjà l'on a si violemment calomnié, parce qu'il est vraiment patriote. Robespierre a demandé le rapport du décret. »

Mention ou extraits dans Bataoe, n" 322, p. 1296; Journal de Sablier, n" 1051, p. 3; Journal des Débatt et Décrété, n° 469, p. 181 ; Journal de France, 14 nivôse, p. 3; Journal historique et politique, n" 176, p. 4; Nouvelles politiques, p. 176; Gazette française, n° 734, p. 1766; Courrier républicain, n° 64, p. 305; Annales patriotiques, n" 365, p. 1650: Journal de la Montagne, n" 51, p. 405; Mercure universel, XXXV, 208.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Contre les discussions particulières et pour que Philippeaux soit entendu

Reprenant l'examen de la conduite de Philippeaux, la Société entend d'abord CoUot-d'Herbois qui demande son rejet, tandis qu'il défend Camille Desmoulins et souhaite que le Comité de sûreté générale statue rapidement sur le cas des patriotes incarcérés (1). Camille Desmoulins accuse alors Hébert d'avoir reçu une somme importante de Bouchotte pour son Père Dnchesne. Robespierre jeune, de retour de sa mission à l'armée d'Italie, s'étonne que la Société consente à discuter de questions personnelles; il estime néanmoins qu'Hébert doit répondre, mais seulement sur les faits

(1) Voir ci-dessus, 30 frimaire (a" 76).

rapportés par Philippeaux. Après les interventions de Robespierre aine et de Danton qui veulent faire cesser ces rivalités, la Société décide que Philippeaux sera entendu à la prochaine séance (1).

Mercure universel, t. XXXV, p. 309-310; Journal de Sablier, nP 1061, p. 3-4. Journal historique et politique, a" 181, p. 1-2.

« Robespierre l'aîné. II est facile de voir que le préopinant (2) est absent depuis long-temps de la Société. Il a rendu de très-grands services à Toulon, mais il n'a pas assez envisagé combien il étoit dangereux d'alimenter encore de petites passions qui se heurtent avec tant de violence.

Collot-d'Herbois avoit mis la discussion à son véritable point (3); il n'avoit négligé ni l'intérêt public, ni celui des opprimés. Il est douloureux qu'elle se trouve interrompue par un incident qui pourroit la rendre dangereuse. Je crois que le préopinant est sorti de la ligne exacte qu'il se seroit prescrite, s'il avoit été présent à toutes les intrigues qui se sont manifestées depuis quelques tems. Je ne veux pas qu'aucun patriote puisse être calomnié; je ne veux pas non plus qu'il soit constamment à l'ordre du jour, de substituer les causes particulières à la cause générale. Un épais nuage est répandu sur la discussion actuelle, il y a des torts de part et d'autre; mais les torts particuliers ne sont pas une raison de déclarer la guerre à ce qui porte un caractère décidé de patriotisme. Si Hébert a interrompu la discussion, c'est une erreur qu'il faut également reprocher à ceux qui lui ont répondu et qui ont voulu nous faire part de certaines preuves qui ne sont pas suffisantes. Ce que je vais ajouter n'a trait à aucun individu.

On a mauvaise grâce à se plaindre des calomnies, quand on a calomnié. Il ne convient pas de se plaindre de quelque injustice, quand on juge les autres avec légèreté, précipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et il pourra convenir de ses torts. Je suis éloigné d'admettre cette meixime que les individus ne sont rien; je dis au contraire qu'ils sont beaucoup, et qu'ils doivent participer aux récompenses ou à la punition de la justice du peuple. Je suis loin de penser qu'il est de la dignité d'un homme de négliger les intérêts particuliers. Un représentant doit voler au secours de tous les opprimés. La patrie est dans le patriote, et la République est dans ceux qui la défendent. Le but de la Révolution est de faire triompher l'innocence; mais quel est le moyen de défendre l'innocence! Ce n'est pas de séparer sa cause de celle de l'intérêt public. C'est sous ce rapport que la discussion actuelle doit nous occuper; j'ai voulu l'étouffer dès sa naissance, mais on a rendu mes efforts inutiles.

(1) La défense de Philippeaux a ptaru sous le titre : < Discours de Philippeaux à la séance des Jacobins, le 16 nivôse », impr. Desenne, 1793 (B. A'., S^Lb*" T71).

(2) Robespierre jeune.

(8) Voir son discours dans Aulabo, V, 592.

Puisque les choses en sont venues à ce point, il s'agit d'éclairer la masse des faits, et de faire attention aux différentes circonstances particulières qui seront comme des accessoires. Je ne prends aucun parti, parce que je veux connoître la vérité; mais je dirai que je ne crois pas qu'il y ait autant de coupables qu'on semble le croire. En voyant des patriotes s'acharner dans des dénonciations, je me console en songeant que les aristocrates sont plus inquiets que nous, car certes, il n'est plus de risque pour la Convention, au milieu de ses victoires, et investie de la confiance du peuple, elle plane sur toutes les intrigues.

Je pense donc qu'il est nécessaire de délibérer avec calme, et que pour cela il faut cesser d'envenimer les querelles; ne donnons pas à nos ennemis l'espoir de profiter de nos divisions, il ne s'agit pas d'examiner l'histoire de Philipeaux comme un problème à résoudre, il ne s'agit pas de savoir s'il a fait des libelles remplis d'absurdités et d'inepties : il faut répondre aux dénonciations. Que la discussion continue comme elle avoit commencé, entrons dans le fond de la question, sans vouloir embarrasser continuellement la délibération par des motions d'intérêt particulier. C'est en suivant cette marche que les faits seront rétablis, les intrigans confondus, et les patriotes satisfaits. »

« Robespierre. La motion faite par Danton étoit très-sage. Philippeaux témoigne un juste mécontentement de n'avoir point été entendu, il faut qu'il parle le premier à la prochaine séance. Ce seroit compromettre la Société que de prononcer sur un individu sans l'avoir entendu» (2).

Journal de la Montagne, t. II, n° 56, p. 445-446 (3); Journal historique, 8 janv. 1794, p. 1.

« Robespierre Vaîné. CoUot-d'Herbois avoit établi la question sous son véritable point. Il n'avoit négligé aucun intérêt; ni celui de la République, ni celui des opprimés. Il est douloureux qu'on ait interrompu la discussion, qui prenoit un caractère de dignité, par un incident qui pouvoit la rendre dangereuse.

Je ne veux pas qu'aucun patriote puisse être calomnié : mais je ne veux pas non plus que l'on mette sans cesse à l'ordre du jour la discussion des affaires particulières, au préjudice de celles qui comportent

(1) Interventions de La Chevardière, Danton et Philippeaux.

(2) Courrier universel, 18 nivôse, p. 3. Le Journal de Sablier, n° 1061, p. 4 et V Antifédéraliste, n° 45, p. 368 rapportent ainsi cette intervention : « Robespierre aîné demande que la Société écoute avec calme et tranquillité pour et contre dans la discussion, et qu'en conséquence la parole soit accordée à Philippeaux dans la prochaine séance ».

(3) Extraits dans Aulard, V, 594. Mention dans G. Walteb. Voir E. Hamei., III, 344-845.

un Intérêt majeur. Il y a un nuage épais répandu sur la discussion actuelle. II y a des torts de part et d'autre; mais ce n'est pas là l'objet qu'il s'cigit d'examiner en cet instant. Ce n'est pas une raison pour déclarer la guerre à tout ce qui porte un caractère de patriotisme. Si Hébert a interrompu la discussion, c'est une faute qui lui est commune avec ceux qui lui ont répondu. Camille Desmoulins, qui l'a interrompu avec vicacité, s'imagine avoir des preuves, et peut-être n'en a-t-il pas. Ce que je vais dire n'a trait à aucun individu.

On a mauvaise grâce à se pleiindre de la calomnie, quand on a calomnié soi-même. On ne doit pas se plaindre des injustices, quand on juge les autres avec légèreté, précipitation et fureur; que chacun interroge sa conscience, et il pourra convenir de ses torts.

Je suis bien éloigné d'admettre ce principe, que les individus ne sont rien. Je dis qu'ils sont beaucoup, et qu'il faut qu'ils participent à la punition ou aux récompenses décernées par la justice.

Je suis bien éloigné de croire qu'il est de la dignité d'un homme de négliger les intérêts particuliers. Un représentant doit voler au secours de tous les opprimés. La patrie est dans le patriote. La République est dans ceux qui la défendent. Le but de la Révolution est le triomphe de l'innocence. Mais quel est le moyen de défendre l'innocence? Ce n'est pas de la séparer de la cause publique; mais de la voir dans la cause publique. C'est sous ce rapport que nous devons nous occuper de la discussion. J'avois déjà voulu l'étouffer. Alors dans des discussions amicales et des entretiens particuliers, on seroit parvenu sans peine à reconnoître son erreur, et l'on auroit prouvé que jamais on n'avoit eu de mauvaises intentions. Point du tout. Les pamphlets ont été distribués dès le lendemain. Il y a donc une intrigue qui a amené les choses au point où elles sont; mais laissons là l'intrigue pour nous occuper des intérêts de la patrie. Cherchons à éclaircir la masse des faits. Je ne prends aucun parti, parce que je veux connoître la vérité; je crois qu'il n'y a pas tant de coupables qu'on semble le penser, et que les aristocrates sont plus inquiets maintenant que les patriotes; car il n'est plus aucun danger pour la Convention. Au milieu de ses victoires, elle est investie de la confiance publique. Elle plane sur toutes les intrigues.

Que la discussion continue, sans qu'on mette à l'ordre du jour celles qui ne sont qu'individuelles. L'histoire de Philippeaux n'est pas un problème à résoudre. Il ne s'agit pas de savoir s'il a fait des libelles remplis d'absurdités. Il faut répondre à toutes les dénonciations qui sont faites. »

Gazette nationale, ou le Moniteur tmix}er*el, d9 109, p. 438 (1).

« Robespierre, l'aîné. [Même début que le Mercure universel, jusqu'à «tant de violence»]. CoUot-d'Herbois avait posé la question comme

(1) Mon., XIX, 151.

elle devait l'être. Cet ordre a été étrangement interverti par les préopinans. Il est bien affligeant sans doute pour les vrais amis de la liberté de voir employer en petites discussions un tems qui appartient tout entier à la chose publique; cependant il est question de patriotes persécutés, et le devoir des républicains est non-seulement de n'opprimer personne, mais de voler à la défense de ceux qu'on opprime. Pour moi, je n'accuse personne : j'attends la lumière pour me décider. C'est parce que je ne me suis pas cru assez éclairé sur cette affaire, que je me suis tu jusqu'à ce jour. Les petites passions égarent et font voir l'évidence où elle n'est pas. Je parierais que les pièces démonstratives que Desmoulins a montrées à la tribune ne prouvent rien. Je demande qu'on passe à la discussion du libelle de ce Philippeaux; c'est en suivant cette marche que les faits seront rétablis, les intrigans confondus et les patriotes satisfaits. »

Mention ou extraits dans Courrier universel, 18 nivôse, p. 2; Antifédéraliste, n" 45, p. 368; Journal de Perlel, n" 473. p. 311-312; Journal unioersel, n" 1507, p. 6638; Gazette historique, n" 14, p. 3; Journal de la Commune de Paris, 19 nivôse, p. 132.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 85. - SÉANCE DU 18 NIVOSE AN II (7 JANVIER 1794)

K® intervention : Pour i ajournement de l'affaire Rivez (1)

L'épuration continuant, le Comité de présentation demande l'expulsion de Rivez, un « agioteur dont la femme a tenu loterie étrangère ». Accusé, il n'a pas répondu aux inculpations dirigées contre lui; il doit être entendu. Robespierre demande l'ajournement de cette affaire et l'audition du patriote Boulanger.

Journal de la Montagne, t. II, n° 57, p. 454; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 111, p. 445 (2); Mercure universel, t. XXXV, p. 325-326; Journal de Sablier, n° 1063, p. 4.

« Robespierre. On veut visiblement croiser le scrutin épuratoire, puisqu'on vient occuper la séance d'un rapport sur un homme peu connu dans la Société, et qui n'y marque ni par son civisme, ni par ses services.

Il y a tout à croire que le Comité auroit pu présenter plus tôt la nomenclature qu'il vous offre aujourd'hui. Pourquoi venir vous entretenir de Rivez, de sa femme, des loteries, lorsqu'il y a à l'ordre du jour des objets plus essentiels, des hommes plus importans à discuter?

(1) Ou Rival, ou Vives, selon les journaux.

(2) Mon., XIX, 165. Résumé dans Aulard, V, 595. Rien dans G. Walteb.

Votre comité de présentation a été la dupe d'intrigans qui se fourrent partout; il y en a et dans vos comités, et dans votre Société, et autour des membres de la Gjnvention; il en est partout. Je demande qu'on laisse de côté toutes ces petites intrigues; qu'on passe immédiatement aux grands objets de salut public, et qu'on ne discute que ceux-là.

Boulanger vous a dit qu'il avoit des dénonciations importantes à vous faire. Je demande qu'il soit entendu.

Extraits dans Bcmtt nage, 20 nirôte. p. 3; Journal historique et politiqae, n" 182, p. 2; Anti-briuofiti, n* 80. p. 2.

2® intervention : Pour défendre Boulanger

Boulanger, général de l'Armée révolutionnaire (1), avait été dénoncé pour avoir dit dans sa section « que la Convention était faible et qu'il fallait la changer », alors qu'il avait affirmé la nécessité de maintenir le gouvernement révolutionnaire. Après l'intervention de Robespierre, la Société passa à l'ordre du jour.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 111, p. 445 (2); Mercure universel, XXXV, 326; Journal de la Montagne, n» 57, p. 455 (3); Journal de Sablier, n» 1063, p. 4; Journal historique et politique, nP 182, p. 2.

« Robespierre. Il est bien vrai que cette dénonciation a été fiiite

au Comité de sûreté générale qui l'a crue d'abord d'assez grande conséquence pour la porter de suite au Comité de salut public; mais elle s'est trouvée fausse.

Je rends justice au patriotisme de Boulanger qui, bien loin d'être l'auteur des propos dénoncés, a donné dans toutes les occasions des preuves du civisme le plus pur.

Robespierre développe ensuite un système de calomnie formé par de nouveaux Brissotins plus dangereux, plus perfides et plus plats que les anciens. Mais quelles que soient, dit-il, les trames qu'ils ourdissent, la liberté est fondée à jamais (Oui, oui, pour jamais, s'écrient à la fois tous les membres de la Société et les citoyens des tribunes, levés simultanément, et agitant leurs chapeaux).

Robespierre. Vous venez de le voir, de l'entendre, ce mouvement unanime qui s'est échappé de vos cœurs généreux; il est le gage assuré de votre bonheur, de votre liberté. Citoyens, je ne veux point commander votre confiance; s'il était quelqu'un parmi vous qui pût en douter, qu'il n'en croie point mes paroles ni vos suffrages; qu'il en croie les

(1) Voir R. CoBB, Les années révoluHormaires..., p. 102-104.

(2) Mon., XIX, 166.

(3) Résumé dans Aijlakd, V, 595. Mention dans G. Walter. Voir E. Hakel, III, 348.

faits. Il est des hommes nouveaux, des patriotes d'hier qui veulent s'accrocher aux pilliers de la Révolution, qui veulent monter sur la Montagne pour en expulser ceux qui y siègent depuis si longtems avec tant de succès.

Il est parmi nous des patriotes que l'on vexe; nous ne pouvons pas les délivrer de la persécution : car il est aussi parmi vous des fripons qui mettent tant qu'ils peuvent des obstacles au bien que nous voudrions faire, et qui y réussissent quelquefois; mais leurs succès éphémères passeront : la République doit triompher de toutes les cabales, et chaque patriote se rangera sous ses drapeaux.

Quant à la Société, elle fera le triage nécessaire parmi ses membres, et saura n'accorder ses suffrages qu'à ceux qui le mériteront. S'il reste dans son sein quelque écume, elle ne balancera pas à la rejetter.

Robespierre termine par une invitation aux représentants du peuple de se montrer en tout, dignes de la cause de ce même peuple qui se glorifie dans ses représentants.

Ce discours énergique est vivement applaudi.»

Courrier universel, 20 nivôse, p. 1-3.

« Robespierre. Citoyens, si, comme moi, vous observez bien la marche que tiennent quelques intrigans dans cette Société, vous devez remarquer qu'on ne cherche qu'à faire perdre du tems. Il y a ici une faction de fripons qui ne veut que nous diviser; à son adresse, à ses menées astucieuses, je reconnois la main de l'étranger, dirigée par de faux patriotes. Ce n'est plus un soupçon, c'est une vérité reconnue; il y a un système de calomnie contre les vieux défenseurs de la liberté.

Dernièrement, au Comité de sûreté générale, on vint dénoncer Boulanger sur des faits extrêmement graves. On l'accusa d'avoir voulu soulever la section de la Halle-aux-Blés, d'avoir provoqué un arrêté qui demandoit la dissolution de l'Assemblée nationale. Ces faits étoient de la plus haute importance; je connois Boulanger pour un excellent patriote, la dénonciation me parut suspecte, j'observai au Comité qu'avant de prendre aucune détermination à l'égard de Boulanger, il falloit s'assurer du fait. On alla aux informations, rien n'étoit plus faux que la dénonciation; Boulanger, loin de jetter le trouble dans sa section, faisoit continuellement la guerre aux aristocrates, et, chose incroyable, il n'y avoit point eu d'assemblée le jour où l'on disoit que Boulanger avoit provoqué un arrêté contre la représentation nationale. A ces traits de la plus grossière calomnie et de la plus lourde absurdité, ne reconnoissez-vous pas les fureurs de nos implacables ennemis? Mais quelles que soient les trames qu'ils ourdissent, la liberté est fondée à jamais. Oui, oui, s'écrient à la fois toutes les voix! »

Robespierre. [Suit le même texte que ci-dessus, à partir de : « Vous venez de le voir... »]

Mention ou extraits dans FeuilU ia Mtltd paUic, n° 190. p. 3-4; Anti-bristolin, n* 80. p. 3; GmzetU kitteriqae et

politiçmt, n* 14.

3® intervention : Pour quon ferme la discussion concernant Philippeaux

Philippeaux devant présenter sa défense dans cette séance (1), on l'appelle à plusieurs reprises à la tribune, II ne paraît pas (2). Un membre, observant qu'il ne se présente que pour troubler les débats, demande qu'on lui en refuse désormais l'entra. Robespierre se borna à proposer qu'on inscrive à l'ordre du jour des prochaines séances « les crimes du gouvernement anglais ».

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 111, p. 445 (3); Mercure universel, XXXV, 326; Journal de la Montagne, t. II, n° 37, p. 455.

« Robespierre. Les champions qui devraient combattre ne se présentant pas dans l'arène, je ne crois pas que Philippeaux mérite un arrêté pour l'expulser de cette société : l*' parce qu'il n'en fut jamais; 2° parce qu'il ne professa jamais les principes des Amis de la liberté et de l'égalité.

Puisque ceux qui ont provoqué cette lutte fuient actuellement

le combat, que la Société les rappelle au tribunal de l'opinion publique : elle les jugera. Quant à la Société, qu'elle mette à son ordre du jour une question qui n'est pas étrangère à cette rixe. Les crimes du gouvernement anglais et les vices de la constitution britannique. Mais comme la Société n'est pas assez préparée pour traiter ces grandes matières, je demande qu'on ajourne cette discussion à la séance qui suivra celle de demciin.

Si l'on veut prendre la peine de faire ce parallèle entre deux Nations, dont l'une a déjà reconquis ses droits et sa liberté; et dont l'autre gémit encore sous l'oppression des tyrans : qu'on examine d'un côté le génie révolutionnaire qui sauva la chose publique; qu'on voie les victoires de l'Alsace, la prise de Toulon, les miracles qu'a enfantés la liberté française et ceux qu'elle doit encore enfanter : qu'on voie de l'autre la stupeur dans laquelle sont restés ces insulaires à l'annonce de nos succès. Voilà les objets qui doivent être à l'ordre du jour.

Si vous croyez pourtant devoir vous occuper encore d'un Philippeaux, je demande qu'avant de traiter son affaire, la Société se fasse

(1) Voir ci-dessus, 16 nivôse (n* 84).

(2) On appelle aussi Boiution (de l'Oise), Camille Desmoulins et Fabre d"Églantine. Auciui d'eux ne paraît.

(3) Mon., XIX, 166. Résumé dans Auiakd, V, 595. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 349.

lire quelques numéros du journal de Philippeaux (1), et le Catéchisme moral et religieux, qu'il vient de publier. »

Mention ou extrait! dans Feuille du salut public, n° 190, p. 4; Courrier universel, 20 nivôse, p. 3; Journal de Sablier, n" 1065, p. 2; Messager du soir, n° 510, p. 2; Journal historique et politique, n° 183, p. I ; Annales de la République française, W 41, p. 2; Bonnet rouge, n" 30, p. 3; Abréoiateur universel, n° 375, p. 1498; Anti-brissolin, n° 80, p. 2; Antifiiirdiste, n« 45, p. 373; Journal de Perlel, n° 475, p. 325.

4® intervention : Pour quon inscrive à V ordre du jour les crimes du gouvernement anglais

Goupilleau (de Fontenay) vient justifier la conduite qu'il a tenue pendant sa mission en Vendée. On l'accuse aussitôt d'être le complice de Bourdon (de l'Oise) et La Chevardière considère que la Convention a commis une erreur en envoyant Goupilleau dans la région dont il était originaire. Ce reproche déchaîne un véritable tumulte et le président se couvre.

La Société décida d'inscrire à son ordre du jour « les crimes du gouvernement anglais » ainsi que Robespierre l'avait déjà proposé.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 111, p. 445 (2); Mercure universel, XXXV, 327-328 ; Journal de la Montagne, t. II, n° 37, p. 455 (3).

« Robespierre. Je dirai avec franchise qu'on profite de la moindre circonstance pour perpétuer le trouble, et empêcher la société de jouir du calme dont elle a tant besoin. S'il échappe à quelqu'un une expression impropre...

Bentabole. Une insulte à la Convention! {Non, non! s'écrie-t-on de toutes parts).

Robespierre. Je suis bien aise qu'une circonstance, qui semble légère en elle-même, vienne prouver le système de division que j'ai dénoncé. J'atteste que personne n'a voulu croiser les principes auxquels nous avons besoin de vous rallier. Goupilleau n'avait que le tort de revenir trop souvent sur un article que la Société avait déjà trop entendu.

Quant à la seconde circonstance, il y a eu dans le propos du préopinant, trop de chaleur sans doute, mais plus d'inexactitude, plus d'impropriété dans l'expression, que d'envie d'avilir la Convention.

Bentabole. Il l'a avilie.

Robespierre. La Convention n'est pas aussi aisée à dégrader qu'on semble le craindre, et je soutiendrai ici les principes que je professai si constamment sous le règne des Brissotins.

L'honneur de la Convention est un peu lié à celui de chacun de ses membres. Le mien, sans doute, doit y être compromis; eh bien!

(1) Il s'agit du « Défenseur de la Vérité ».

(2) Mon., XIX, 166.

(3) Résumé dans Aulard, V, 596. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamkl, III , 850.

je déclare que je ne vois point que la Convention soit avilie, et celui qui se plaît à la voir continuellement dégrader, qui manifeste à chaque instant cette crainte; celui-là n'a aucune dignité de lui-même, de la Convention, ni du peuple. La Convention ne tient que d'elle l'honneur dont elle est couverte, elle n'a au-dessus d'elle que le peuple français; quant à ceux qui désireraient peut-être que la Convention fût dégradée, qu'ils voient ici le présage de leur ruine, qu'ils entendent l'oracle de leur mort certaine; ils seront exterminés (Toute V Assemblée émue se lève, et à grands cris proclame la ruine des traîtres et le triomphe du peuple français. Quatre fois ce mouvement sublime a eu lieu dans cette séance intéressante et digne de la majesté d'un peuple libre).

Robespierre. Que nos ennemis examinent sérieusement cette séance, et ils verront qu'il n'y a plus de factions. Elles sont écrasées par le génie de la liberté et par l'énergie de la Convention. Représentans du peuple, ne croyez pas à la puissance de vos ennemis, s'il est vrai que vous en ayez de réels. Vos ennemis sont ceux qui vous trompent; les autres sont trop impuissans pour être formidables. Soyez vainqueurs de l'Autriche, de la Prusse, de tous les oppresseurs du peuple; soyez vraiment les mandataires d'un grand Peuple, et vous n'aurez rien à craindre. Eh quoi ! un homme, une faction oseraient se mesurer avec le peuple français! Ne le croyez pas! Soyez calmes; ne vous levez pas avec vivacité, lorsqu'un propos mal entendu échappe de la bouche d'un patriote.

Qu'y a-t-il de commun entre ces propos, votre caractère et vos sublimes devoirs? Conservez votre tranquillité, compagne immortelle de la force et de la vertu. S'il est des coupables, jugez-les, examinez leur cause. Ne souffrez pas qu'un individu substitue sa voix à celle de la vérité.

Ce que je dis est superflu, car je ne pense pas qu'il puisse y avoir un individu assez insensé pour renouer une intrigue; il ne serait pas plus heureux que les coquins que la Convention a punis. La Convention ne juge jamais qu'avec connaissance de cause; que ses membres en fassent de même; ce n'est pas dans un repas qu'il faut discuter les intérêts de la chose publique, c'est à la tribune de la Convention; il ne me reste qu'à inviter les citoyens qui ont jusqu'à présent défendu la liberté, et qui ont terrassé les factions, les représentans qui sont investis de la confiance nationale, et à qui les tyrans eux-mêmes ont rendu hommage, je les conjure, dis-je, de se rallier aux principes, et de ne suivre que les règles de la justice. Je demande qu'écartant les petits incidens, on mette constamment à l'ordre du jour, après la séance de demain, les crimes du gouvernement anglais, et les vices de la constitution Britannique (1)».

(1) Ce discours fut vivement applaudi.

Extraits daiu Journal hittorigae et politique, n' 183, p. 1-2; Journal universel, n° 1509, p. 6652-6653; Journal de Sablier, n° 1065, p. 3-4; Nouvelles politiques, p. 207; Antijéàiraliste, n" 45, p. 383-385; Journal des Hommes libres, n" 20, p. 79 (I). Résumé dans Messager du soir, n" 510, p. 2; Annales de la République, n" 41, p. 3; Anti-brissotin, n" 80. p. 3; Bonnet rouge, n" 30, p. 3.

5® intervention : Pour rappeler Camille Desmoulins aux principes

Camille Desmoulins, qui vient d'arriver, est invité à monter à la tribune et à se justifier sur les éloges qu'il a prodigués à Philippeaux dans son Vietix Cordelier (2). Il reconnaît qu'il a été trompé. Robespierre l'invite à modérer sa plume et à être plus circonsj>ect. Danton le rassure et craint qu'en frappant Camille Desmoulins on n'attaque la liberté de la presse. Le n» 4 du Vieux Cordelier est lu par un secrétaire, et la Société, sur la proposition de Robespierre, arrêta qu'elle entendrait dans la séance suivante les nos 3 et 5 de ce journal, tandis que Desmoulins souliaitait en faire immédiatement la lecture.

Journal de la Montagne, t. II, n° 59, p. 468-469 (3); Journal historique et politique, 11 janvier, p. 1-2; Antifédéraliste, nP 47, p. 382-384; Journal de Sablier, n" 1067, p. 3-4.

« Robespierre. Camille Desmoulins a fait paroître un nouveau numéro de son journal, dans lequel les aristocrates trouvent leur consolation; ils vont en envoyer des milliers dans tous les départemens pour donner aux aristocrates de toutes les parties de la République la première lueur d'espérance qu'ils aient eue depuis que le peuple a proscrit ces libelles impurs, sortis des cabinets de Roland et de ses soudoyés. Desmoulins n'est pas digne de la sévérité que certaines personnes ont provoquée contre lui; je pense même qu'il est contraire à la liberté de paroître avoir besoin de le punir comme les grands coupables; il est aussi dangereux de le regarder dans la classe des conspirateurs, que de pardonner à ses libelles remplis de blasphèmes contrerévolutionnaires : il a prétendu que ses numéros étoient justifiés par la traduction de quelques passages de Tacite qu'il y a fait entrer. Je lui demande si ces passages de Tacite qui, sans doute, étoit plus politique que lui, ne sont pas sous la plume autant de satyres piquantes du gouvernement actuel et de la Convention; je lui demande si les aristocrates ont jamais acheté avec tant d'empressement les traductions de Tacite, qu'ils ont acheté les passages de Tacite que Camille avoit recueillis, de telle sorte qu'ils devenoient des armes entre les mains des ennemis de la liberté.

Et quel est le héros de Camille Desmoulins? C'est Philippeaux : et depuis quand Philippeaux, qui n'étoit pas connu des patriotes, est devenu tout-à-coup l'idole de Desmoulins? Quel est le charme inconnu

(1) Ce journal résume ensemble les 4 interventions.

(2) Voir éd. H. Calvet, citée ci-dessus.

(3) Extraits dans Aulard, V, 597-598. Mention dans G. Walter et éd. définitive, I, 416. Voir E. Hamel, III, 351-354.

qui l'a enthousiasmé de cet homme? Quelle est cette confiance aveugle qui peut avoir engagé Desmoulins à faire une alliance pernicieuse de son journal avec les libelles de Philippeaux contre le gouvernement révolutionnaire et contre les patriotes ?

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'enthousieisme de Camille étoit tel, qu'il ne feiisoit pas un pas sans demander à tous ceux qu'il rencontroit : Avez- vous lu Philippeaux? La Fontciine qui avoit quelque chose de la naïveté de Desmoulins, disoit dans son enthousieisme à tous ceux qu'il rencontroit : Avez- vous lu Baruch? Et les personnes qui ne le connoissoient pas, disoient : qu'est-ce que Baruch? De même lorsque Desmoulins prenoit au collet tous ceux qu'il rencontroit et qu'il leur demandoit avec un air empressé s'ils avoient lu Philippeaux, ces personnes étonnées demandoient : qu'est-ce que Philippeaux? Les aristocrates et les patriotes faisoient la même réponse, parce que ce grand homme étoit aussi inconnu des uns que des autres. Desmoulins tout plein de l'Antiquité, a confondu les Philippiques avec les Philippotides; il n'a pas réfléchi qu'il y avoit une grande différence entre les auteurs et les sujets. Démosthène et Cicéron avoient choisi pour l'objet de leurs satyres, les tyrans et leur scélératesse. Philippeaux a cru devoir faire tomber ses diatribes sur les patriotes. Cicéron et Démosthène ont-ils jamais fait l'éloge des complices de Catilina et de Philippe? Tunck auroit-il été célébré par Cicéron? On n'est point un Tacite et un Montesquieu; encore moins un Rousseau et un Guillaume Tell, pour avoir copié des passages dans un auteur qu'on auroit dû lire pour l'entendre. Si vous analysez les maximes fausses, déplacées, et impolitiques de Camille Desmoulins, si vous les rapprochez de ses diatribes indécentes qu'il a prodiguées à plusieurs membres de la Convention, vous conviendrez qu'il faut être Desmoulins pour obtenir l'absolution de temt de péchés contre la liberté.

Je consens que la liberté traite Desmoulins comme un enfant étourdi qui avoit d'heureuses dispositions, et qui a été égaré par les mauvaises compagnies; mais il faut exiger de lui qu'il prouve son repentir de toutes ses étourderies, en quittant ces compagnies qui l'ont perdu.

Toutes ces vérités ne sont pas flatteuses pour un auteur : mais si l'amour-propre de Camille Desmoulins en est offensé, qu'il considère qu'il s'est attiré une petite remontrance suffisante pour le corriger. Quand il verra qu'il a mérité des reproches encore plus sévères, il sentira la nécessité de se rallier aux principes, et d'éloigner de lui toutes les causes d'une erreur qu'on veut bien lui pardonner. Qu'il examine que ses écrits font la douleur des patriotes et la jouissance des aristocrates, et il nous saura gré de voir qu'il n'y a que pour lui que l'on peut les oublier.

Je finis en demandant que ses numéros soient traités comme les aristocrates qui les achètent, avec le mépris que méritent les blasphèmes

qu'ih contiennent. Je propose à la Société de les brûler au milieu de la salle (On applaudit à plusieurs reprises; le discours de Robespierre a été interrompu par des applaudissemens et par des éclats de rire).

« Eh bien, s écrie Robespierre, je rétracte ma dernière motion ; je demande que les numéros de Camille ne soient pas brûlés, niais qu'on y réponde. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie, que la Société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstme à soutenir ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement à des écrits perfides, est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne-foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son cœur, il n'auroit pas osé soutenir plus longtems des ouvrages proscrits par les patriotes, et recherchés par tous les contre-révolutionnaires de la France. Son courage n'est qu'emprunté, il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il a écrit son journal; il décèle dans Desmoulins l'organe d'une faction scélérate qui a emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de sûreté. Desmoulins, qui se voit blâmé des patriotes, se trouve dédommagé par les adulations des aristocrates qu'il fréquente, et par les caresses de beaucoup de faux patriotes, sous lesquelles il n'apperçoit pas l'intention perfide de le perdre. Il faut que vous sachiez ce qu'il a dit pour réponse à ceux qui blâmoient ses écrits : savez-vous que j'en ai vendu 50 000 exemplaires! Je n'aurois pas dit ces vérités, si Desmoulins n'avoit été si opiniâtre, mais la motion d'ordre est devenue nécessaire. Je demande donc que les numéros de Camille-Desmoulins soient lus à la tribune : s'il se trouve des individus qui défendent ses principes, ils seront écoutés, mais il se trouvera des patriotes pour leur répondre. »

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 111, p. 445 (2); Mercure universel, XXXV, 328-329; Abréviateur universel, n» 375, p. 1498; Journal universel, n° 1509, p. 6652-6653.

« Robespierre. Il y a quelque tems que je pris la défense de Camille, accusé par les Jacobins (3). Je me permis alors des réflexions sur son caractère; l'amitié les permettait; mais aujourd'hui je suis forcé de tenir un langage bien différent. Camille avait promis d'abjurer les hérésies politiques, les propositions erronées, malsonnantes qui couvrent toutes les pages du Vieux Cordelier; Camille, enflé par le débit prodigieux de ses numéros, et les éloges perfides que les aristocrates lui prodiguent n'a pas abandonné le sentier que l'erreur lui avait tracé. Ses écrits sont dangereux; ils alimentent l'espoir de nos ennemis, et vorisent la malignité publique.

(1) Intervention de Desmoulins.

(2) Mon., XIX, 167. Aulard lui emprunte la dernière réplique de Robespierre (p. 600).

(3) Voir ci-dessus, 24 frimaire (n** 78).

Camille Desmoulins s'est épris d'une belle passion pour Philippeaux; rien n'est sublime que les productions de Philippeaux; c'est son héros, c'est son don Quichotte. Camille est admirateur des Anciens; les écrits immortels de Cicéron et de Démosthène font ses délices. La ressemblance des termes seuls lui monte la tête. L'orateur grec et le romain ont fait des Philippiques, l'un contre le tyran de Macédome, l'autre contre un scélérat conspirateur.

Camille croit, en lisant Philippeaux, lire encore les Philippiques de Cicéron et de Démosthène; mais qu'il ne s'abuse pas : les Anciens ont fait des Philippiques, et Philippeaux n'a composé que des Philippotiques.

Camille a quelque chose de la naïveté de La Fontaine. On se rappelle que celui-ci lisant un jour les prophètes, dit à un courtisan qui ne lisait guères l'Ecriture sainte : Avez-vous lu Baruch? Parbleu c'était un grand homme. Le courtisan répondit : Mais qu'est-ce que c'est que Baruch? Eh bien! Desmoulms s'en va prenant tous les passans au collet et leur dit : Avez-vous lu Philippeaux? Les passans, semblables au courtisan, lui répètent : oh mais, mon Dieu, qu'est-ce que c'est que Philippeaux?

Les écrits de Camille sont condamnables, sans doute; mais pourtant il faut bien distinguer la personne de ses ouvrages. Camille est un enfant gâté qui avait d'heureuses dispositions, mais que les mauvaises compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros que Brissot lui-même n'eût osé avouer, et conserver Desmoulms au milieu de nous. Je demande pour l'exemple que les numéros de Camille soient brûlés dans la Société.

Desmoulins. C'est fort bien dit, Robespierre, mais je te répondrai comme Rousseau : « Brûler n'est pas répondre ».

Robespierre. Comment oser encore vouloir justifier des ouvrages qui font les délices de l'aristocratie? Apprends, Camille, que si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi. La manière dont tu veux te justifier, me prouve que tu as de mauvîûses intentions. Brûler n'est pas répondre! Mais cette citation peut-elle trouver ici son application.

Robespierre. Tu ne m'as pas montré tous tes numéros; je n'en ai vu qu'un ou deux. Comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu lire les autres ; on aurait dit que je les avais dictés. »

Courrier unixxrsel, 20 nivôse, p. 4.

« Robespierre. Le préopinant a parfaitement bien saisi le point de la question; Camille doit ici s'expliquer sur ses ouvrages. Je croyois

(1) Intervention de C. Desmoulins.

que Desmoulins ayant senti le danger des maximes impolitiques, fausses, erronnées, mal sonnantes qui couvrent toutes les pages de ses numéros, auroit abjuré solennellement ses erreurs. Il n'en a rien fait; au contraire, encouragé par le débit de son ouvrage, il n'a pas cessé de suivre le sentier que son esprit lui a tracé. J'ai défendu Desmoulins, c'est-à-dire sa personne; je me suis permis, il y a quelque tems, des réflexions sur son caractère, qui m'étoient dictées par l'amitié qui nous lie.

Je ne conçois pas comment Desmoulins, lui qui a dit qu'il étoit effrayé de l'afîluence de monde qui assiégeoit la boutique de son libraire, je ne conçois pas, dis-je, comment il n'a pas désavoué ses hérésies politiques. Ses numéros sont dangereux, ils font sourire les malveillans, et prêtent des armes à l'aristocratie. En effet, tous les aristocrates, les feuillans se les arrachent; Camille Desmoulins qui est tout plein des Anciens, a cru qu'en traduisant Tacite, Tacite qui avoit une tête plus politique que la sienne, et qui jugeoit mieux que lui les événemens de son tems, Camille a cru, dis-je, qu'il pouvoit faire la satire du gouvernement révolutionnaire, et, à l'aide de ces grands noms, composer des écrits que Brissot lui-même n'eût osé avouer.

Desmoulins s'est épris d'une belle passion pour Philippeaux; rien n'est grand, rien n'est sublime que Philippeaux aux yeux de Camille. Camille aime les Anciens, il adore Démosthène et Cicéron, leurs immortels écrits font ses délices. Il croit que Philippeaux a les talens réunis du Grec et du Romain. Démosthène et Cicéron dans leurs Philippiques ont tonné l'un contre un roi, et l'autre contre un scélérat conspirateur. Desmoulins, charmé par la consonnance des termes, croit que Philippeaux a fait des Philippiques; mais qu'il ne s'abuse pas, ce ne sont que des Philippotiques.

Desmoulins qui a quelque chose de la naïveté du bon La Fontaine, prend les passans au collet, et leur dit : avez- vous lu Philippeaux? La Fontaine disoit à un courtisan qui ne lisoit guère l'Ecriture sainte : Avez-vous lu Baruch? Savez-vous que c'est un grand homme? Les passans, semblables au courtisan qui répondoit : mais qu est-ce que c'est que Baruch, disent de même, mais, mon Dieu! Qu'est-ce que c est que Philippeaux?

Cependant gardons-nous de traiter Camille avec trop de sévérité; c'est un enfant qui avoit d'heureuses dispositions et qui a été séduit par de mauvaises compagnies; il faut bien distinguer entre sa personne et ses écrits. Sa tête s'égare quelquefois, mais ses talens sont précieux. Je demande que Desmoulins soit conservé parmi nous; mais que, pour l'exemple, ses numéros soient brûlés dans cette enceinte.

Camille. C'est fort bien dit, Robespierre; mais je te répondrai avec Rousseau : « Brûler n'est pas répondre. »

Robespierre. Comment oser encore justifier des écrits que tous les vrais patriotes désavouent. Brûler n'est pas répondre! Cette réponse

sublime du philosophe de Genève peut-elle avoir ici son application? Vouloir justifier des ouvrages contre-révolutionnaires! Sache, Camille, que tu si n'étois pas Camille, on n'auroit pas autant d'indulgence pour toi. On te traite en enfant égaré, tu oses te plaindre. Eh bien! je demande que les numéros soient lus en pleine séance, et la Société jugera dans sa sagesse le parti qu'elle doit prendre.

Robespierre. J'ai lu deux de tes numéros; mais je n'ai pas voulu entendre les autres, parce que je ne veux épouser aucun parti, on auroit dit que c'étoit moi qui t'avois dicté tes ouvrages.

Robespierre. Vous venez d'entendre la lecture d'un numéro de Camille, mais je pense que vous devez aussi entendre sa justification à la prochciine séance. »

Extraits dans FaàlU ia talat pMic, vP 190. p. 4; JottmatJela Montagne, n" 58, p. 460; Gazette françmte, n* 741, p. l792;Bonne«ro«ije. n° 30, p. 3; C«OTierJerÉJa/«W,n'' 512, p. 95; Gaze/te fa»<ort^iee<po/i<i>ie,n"' 14; Messager ia soir, n" 510 p. 2; Joamal de SaWier, n" 1065, p. 4; Annales de la Répabliqae française, n" 41, p. 3; Anti^irissotin, n" 80, p. 3 G).

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Contre Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine et la faction de l'étranger (4)

La Société passe à l'ordre du jour qui appelle la lecture des numéros du Vieux Cordelier. Momoro commence par le n° 3, puis Hébert annonce que l'on va lire le n» 5, dirigé particulièrement contre lui (5). Robespierre s'y oppose et dénonce la faction de l'étranger. Fabre d'Eglantine, présent à la séance, se prépare à sortir, mais il est prié de rester. Il monte à la tribune et cherche à se disculper mais la salle se \'ide peu à peu, montrant ainsi sa désapprobation. Un membre lui crie même « A la guillotine » ; il est chassé sur la proposition de Robespierre (6).

(1) Intervention de G. Desmoulins.

(2) Intervention de Danton.

(3) Plusieurs journaux reviennent sur ce discours dans leurs nP' suivants, prouvant ainsi l'intérêt qu'ils lui accordent.

(4) Le club des Cordelière avait déjà dans une aJGBche (Tourneux, n» 9834) dénoncé Philippeaux, Bourdon (de l'Oise), Fabre d'Eglantine, Desmoulins et Dufoumy (Voir Aulard, V, 610-611).

(5) Voir ci-dessus, 18 nivôse (5« intervention).

(6) Voir Feuille du salut public, n" 101, p. 3 et Aui.akd, V, 604.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 113, p. 454 (1).

« Robespierre. Il est inutile de lire le cinquième numéro du Vieux Cordelier, l'opinion doit être déjà fixée sur Camille. Vous voyez dans ses ouvrages les principes les plus révolutionnaires à côté des maximes du plus pernicieux modérantisme. Ici il rehausse le courage du patriotisme, là il alimente l'espoir de l'aristocratie. Desmoulins tient tantôt un langage qu'on applaudirait à la tribune des Jacobins. Une phrase commence par une hérésie politique; à l'aide de sa massue redoutable il porte le coup le plus terrible à nos ennemis; à l'aide du sarcasme le plus piquant, il déchire les meilleurs patriotes. Desmoulins est un composé bizarre de vérités et de mensonges, de politique et d'absurdités, de vues saines et de projets chimériques et particuliers. D'après tout cela, que les Jacobins chassent ou conservent Desmoulins, peu importe, ce n'est qu'un individu; mais ce qui importe davantage, c'est que la liberté triomphe et que la vérité soit reconnue. Dans toute cette discussion il a beaucoup été question d'individus, et pas assez de la chose publique. Je n'épouse ici la querelle de personne, Camille et Hébert ont également des torts à mes yeux. Hébert s'occupe trop de lui-même, il veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne pense pas assez à l'intérêt national.

Ce n'est donc pas Camille Desmoulins qu'il importe de discuter, mais la chose publique, la Convention elle-même qui est en butte aux intrigues du parti de l'étranger qui cause tous les maux dont nous sommes victimes, qui dicte la plus grande partie des erreurs, des exagérations dont nous sommes environnés. Ce sont ces petits ambitieux qui, pour avoir occupé une place dans l'Ancien régime, se croient faits pour régler les destinées d'un puissant Empire; ce sont eux qu'il faut surveiller, puisque leurs passions nous sont devenues si funestes.

Citoyens, vous seriez bien aveugles si, dans tout ce conflit, et les opinions qui se heurtent avec tant de violence, vous ne voyiez que la querelle de quelques particuliers et des haines privées. L'œil observateur d'un patriote éclairé, soulève cette enveloppe légère, écarte tous les moyens, et considère la chose sous son véritable point de vue. Il existe une nouvelle faction qui s'est ralliée sous les bannières déchirées du brissotisme. Quelques meneurs adroits font mouvoir la machine, et se taisent, cachés dans les coulisses. Au fond, c'est la même faction que celle de la Gironde, seulement les acteurs sont changés, mais ce sont toujours les mêmes acteurs avec un masque différent. La même scène, la même action théâtrale subsiste toujours. Pitt et Cobourg, désolés de voir les trônes s'écrouler, et la cause de la raison triompher, n'ont plus d'autres moyens que de dissoudre la Convention nationale.

(1) Mon., XIX, 183. Reproduit par Laponneraye, III, 530-586, qui le date à tort, du 18 nivôse. Extraits dans Aulard, V, 601-603. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 357-360.

Aussi tous les efforts des factieux sont-ils dirigés vers ce seul et unique but. Mais deux espèces de factions sont dirigées par le parti étranger. Voici comme ils raisonnent. Tous moyens sont bons, pourvu que nous parvenions à nos fins; ainsi pour mieux tromper le public et la surveillance du patriotisme, ils s'entendent comme des brigands dans une forêt. Ceux qui sont d'un génie ardent et d'un caractère exagéré, proposent des mesures ultra-révolutionnaires; ceux qui sont d'un esprit plus doux et plus modéré, proposent des moyens citrarévolutionnaires. Ils se combattent entre eux, mais que l'un ou l'autre parti soit victorieux, peu leur importe; comme l'un ou l'autre système doit également perdre la République, ils obtiennent un résultat également certain, la dissolution de la Convention nationale.

On n'ose pas encore heurter de front le pouvoir des représentans du peuple réunis; mais on fait de fausses attaques, on tâte pour ainsi dire son ennemi. On a une certaine phalange de contre-révolutionnaires masqués qui viennent, à certains tems, exiger de la Convention, au-delà de ce que le salut public commande. On a des hypocrites et des scélérats à gages; on propose aujourd'hui un décret impolitique; et le soir même, dans certains cafés, dans certains groupes, on crie contre la Convention, on veut établir un nouveau parti girondin : on dit que la Montagne ne vaut pas mieux que le Marais. On ne dira pas au peuple : portons-nous contre la Convention; mais, portonsnous contre la faction qui est dans la Convention, sur les fripons qui s'y sont introduits.

Les étrangers seront de cet avis, les patriotes seront égorgés, et l'autorité restera aux fripons. Les deux partis ont un certain nombre de meneurs; et, sous leurs bannières, se rangent des citoyens de bonne foi, suivant la diversité de leur caractère. Un meneur étranger, qui se dit raisonnable, s'entretient avec des patriotes de la Montaigne, et leur dit : Vous voyez que l'on enferme des patriotes (or c'est lui qui a contribué à les faire arrêter); vous voyez bien que la Convention va trop loin, et qu'au lieu de déployer l'énergie nationale contre les tyrans, elle la détourne sur les prêtres et sur les dévots. Et ce même étranger est un de ceux qui ont tourné contre les dévots la foudre destinée aux tyrans.

On sait que des représentans du peuple ont trouvé dans les départemens, des envoyés du Comité de salut public, du Conseil exécutif, et que ces mêmes envoyés ont semblé, par leur imprudence, manquer de respect au caractère des représentans. L'étranger ou le factieux dit aux patriotes : vous voyez bien que la représentation nationale est méprisée; vous voyez que les envoyés du pouvoir exécutif (car on n'a pas osé encore mettre le Comité de salut public en scène); vous voyez que les envoyés du Conseil exécutif sont les ennemis de la représentation : donc le Conseil exécutif est le foyer de la contre-révolution; donc tel secrétaire de Bouchotte est le chef du parti contre- révolution-

naire (1). Vous voyez que le foyer de la contre-révolution est dans les bureaux de la guerre; il est nécessaire de l'assiéger (On ne veut pas dire : Allez assiéger le Comité de salut public).

Je sens que ces vérités sont dures : il est certaines gens qui ne s'attendaient pas sitôt à les entendre; mais la conjuration est mûre, et je crois qu'il est tems de prononcer. Vous apercevez d'un seul coup d'oeil tout le système de conspiration qui se développe; vous distinguez les étrangers cherchant, par le moyen de certains fripons, à ressusciter le girondisme.

Peu leur importe que ce soit Brissot ou un autre qui en soit le chef. Les fautes apparentes des patriotes sont converties en torts réels; les torts réels sont transformés en un système de contre-révolution. Les fripons cherchent à faire croire que la liberté n'a plus d'autres ennemis que ceux que les agens étrangers ont désignés comme tels, afin de trouver un moyen de s'en défaire. On se permet de proposer à la Convention des mesures qui tendent à étouffer l'énergie nationale; et d'un autre côté on excite des inquiétudes, on dit que la Convention n'est pas à sa véritable hauteur. Il en est qui vont jusqu'à dire confidentiellement qu'il faut la changer. Dans le même moment, on fait à la Convention des propositions modérées auxquelles les patriotes ne peuvent répondre, à cause des occupations qui les obligent de s'absenter, alors on fait colporter dans les groupes des motions dangereuses et des calomnies.

Je vous l'ai déjà dit, les moyens ne sont que changés, afin qu'il soit plus difficile de les reconnaître. C'est une trentaine de scélérats qui ont corrompu le côté droit, en s'emparant dans les départemens de l'opinion de ceux que le peuple appelait à la Convention; on avait eu soin de leur représenter Paris comme un fantôme épouvantable : chaque jour on augmentait leur terreur par des motions exagérées que des agens affidés proposaient dans les Sections, et par des affiches rédigées par des libellistes contre-révolutionnaires. On était enfin parvenu à persuader à une foule d'hommes faibles que leurs ennemis étaient dans la Commune de Paris, dans le corps électoral, dans les sections, en un mot, dans tous les Républicains de Paris. Voilà le système qui est encore suivi actuellement. (Fahre d'Eglantine se lève, et descend de sa place).

Robespierre invite la Société à prier Fabre de rester à la séance (Fahre monte à la tribune et veut parler).

Robespierre. Si Fabre d'Eglantine a son thème tout prêt, le mien n'est pas encore fini. Je le prie d'attendre.

Il y a deux complots, dont l'un a pour objet d'effrayer la Convention, et l'autre d'inquiéter le Peuple. Les conspirateurs qui sont attachés

(1) Il s'agit de Villain d'Aubigny (voir ci-dessus, p. 295).

à ces trames odieuses, semblent se combattre mutuellement, et cependant ils concourent à défendre la cause des tyrans. C'est la seule source de nos malheurs passés : ce serait celle de nos malheurs à venir, si le Peuple entier ne se ralliait autour de la Convention, et n'imposait silence aux intrigans de toute espèce. Si les tyrans paraissent si opiniâtres à la dissolution de la Convention actuelle, c'est parce qu'ils savent parfaitement qu'ils sereiient alors les maîtres de créer une Convention scélérate et traîtresse, qui leur vendraiit le bonheur et la liberté du peuple. A cet effet, ils croient que le plus sûr moyen de réussir, est de détacher peu à peu beaucoup de patriotes de la Montagne, de tromper et d'égarer le Peuple par la bouche des imposteurs. Notre devoir, amis de la vérité, est de faire voir au peuple le jeu de toutes les intrigues, et de lui montrer du doigt les fourbes qui veulent l'égarer. Je finis en rappelant aux membres de la Convention ici présens, et au peuple français, la conjuration que je viens de dénoncer. Je déclare aux vrais Montagnards que la victoire est dans leurs mains, qu'il n'y a plus que quelques serpens à écraser (On applaudit; on s'écrie de toutes les parties de la salle : Ils le feront).

Ne nous occupons d'aucun individu, mais seulement de la Patrie. J'invite la Société à ne s'attacher qu'à la conjuration, sans discuter plus longtems les numéros de Camille Desmoulins; et je demande que cet homme, qu'on ne voit jaméiis qu'une lorgnette à la mîiin, et qui sait si bien exposer les intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer ici; nous verrons comment il sortira de celle-ci. Quand je l'ai vu descendre de sa place, je ne savais s'il prenait le chemin de la porte ou de la tribune, et c'est pour s'expliquer que je l'ai prié de rester. »

Journal de la Montagne, t. II, u° 59, p. 466-468; Journal de Sablier, n° 1069, p. 1-3.

« Robespierre. Vous venez d'entendre la lecture des numéros de Camille Desmoulins, qui ont donné lieu à son accusation; j'ose assurer qu'en entendant le cinquième, qu'il appelle sa justification, la Société n'y trouvera rien qui l'éclairé sur la question.

Vous avez reconnu dans cet ouvrage, tantôt le langage des royalistes, tantôt celui des Jacobins; vous y verrez les maximes les plus fausses, les plus perfides, à côté des adages les plus vrais, les plus patriotiques; vous retrouverez le style d'un républicmn, et celui de Coblentz : il a tantôt dénoncé un complot scélérat et malheureusement trop réellement existant parmi nous; il a aussi semblé être lui-même le complice de ceux qui le dénonçoient.

Croyez-vous après cela que ce soit Camille dont il faille particulièrement s'occuper; croyez-vous qu'il soit maintenant le plus important : non. C'est la République, c'est la Convention même qu'on a juré de détruire, et qui est perpétuellement en butte aux intrigans du parti de l'étranger; deux intrigans de ces petits ambitieux, qui parce qu'ils ont occupé quelques places dans l'Ancien régime, se croyent faits ïkjuf

opérer la destinée des Empires : leur plan est toujours le même, il tend à l'anéantissement de la Convention. La représentation nationale se trouve comme ci-devant, placée entre deux factions; l'une déguisée sous le masque du modérantisme, veut mettre en liberté les contrerévolutionnaires et réorganiser la contre-révolution; l'autre feignant d'être plus patriote que les républicains, se porte à des excès capables de bouleverser la République; et ces deux factions qui se réduisent à la même sont dirigées par le parti étranger.

Comme leur but est de détruire la Convention, que je crois indestructible (Oui, s'écrient tous les membres!) Comme le but de tous les intrigans est de faire dominer l'ascendant des cours étrangères, voici comment ils s'y prennent.

[Suit le texte du Moniteur, depuis « On a une certaine phalange...»!

Courrier universel, 21 nivôse an II, p. 2.

[Début identique au Moniteur, jusqu'à : « de politique et d'absurdités )).!

[Robespierre] « Voilà, à mon avis et en dernière analyse, l'opinion qui doit vous rester sur Camille. Mais Desmoulins est-il pour cela un contre-révolutionnaire? Je ne le crois pas, c'est un homme inconséquent; c'est un homme qui se laisse mfluencer, et qui n'a jamais contracté l'heureuse habitude de réfléchir. Les Jacobins le chasserontils de leur sein ou le conserveront-ils parmi eux? Peu m'importe, ce n'est qu'un individu; mais ce qui m'importe davantage, c'est le salut de la République, et le bonheur du peuple français.

Citoyens, vous seriez bien aveugles, si dans toute cette discussion vous ne voyiez que des individus; un patriote au courant des affaires, un républicain politique et observateur, dans le feu de ce combat, au milieu de cette lutte terrible qui nous agite depuis quelque tems, examine, réfléchit, tire des conséquences, et tâche de faire tourner ses observations au profit de la patrie. Une nouvelle faction, formée des débris du brissotisme, voudroit s'élever au milieu de la Convention; un petit nombre de meneurs, cachés derrière le rideau, mettent à profit toutes les petites passions particulières, les aigrissent et veulent opérer la dissolution de l'Assemblée nationale. Je crois avoir saisi les différentes ramifications de ce nouveau système enté (1) sur celui que la main de Pitt et de Cobourg avoit voulu établir en France pendant le règne de la faction girondine. Le fond de l'intrigue est toujours le même, seulement les acteurs ont fait quelques modifications dans le rouage de la machine; quelques décorations différentes se présentent aux yeux des spectateurs, mais les auteurs de la pièce, mais le lieu de la scène et les grandes actions théâtrales ont toujours été conservés.

(1) Terme qui signifie « greffé ».

Voilà l'ordre et la marche que tiennent ces messieurs. Ils se sont dit à eux-mêmes : tous moyens sont bons pourvu que nous parvenions à notre fin ; ainsi pour n'être pas découverts, divisons-nous en deux partis qui paroissant contraires, concourront néanmoins au même but. Les génies ardens et les caractères exaltés proposeront des mesures ultra révolutionnaires, les esprits doux et modérés provoqueront des moyens àtrà révolutionnciires ; entendons-nous comme des leurrons en foire ou comme des brigands dans une forêt, nous nous combattrons à la tribune, mais le mal devant également résulter de l'adoption de l'un ou de l'autre système proposé par les deux partis, nous ne pouvons .manquer d'obtenir un résultat favorable.

Un membre fait-il à la tribune de la Convention une motion impolitique? aussitôt à la porte du lieu de ses séances, vous voyez que l'on parle contre la Convention, qu'on l'accuse d'être modérée, ainsi le parti trouve des proneurs. Le peuple égaré et qui ne voit pas où l'on veut le conduire, perd la confiance qu'il doit avoir dans ses représentans ; et voilà justement le but que l'on veut atteindre, et qui ameneroit la dissolution de la représentation nationale. Nos ennemis, les despotes qui pâlissent sur leurs trônes de fer, voyant toutes leurs ressources épuisées, convaincus de l'inefficacité de leurs moyens, tant que la Convention suivra le sentier que le génie tutélaire de la liberté lui a tracé, n'ont plus d'autre ressource que de dissoudre l'Assemblée nationale.

On n'ose point encore heurter de front le pouvoir des représentans du peuple réunis, mais on fait de fausses attaques, on tâte pour ainsi dire l'ennemi. On dirige les coups contre Bouchotte, contre son secrétaire et contre les bureaux de la guerre; le véritable dessein est de livrer un combat à mort à la Convention nationale. On veut exciter le peuple à la révolte et le porter à quelques excès, et le peuple égaré par des scélérats déploreroit ensuite son erreur, mais trop tard. Que dis-je ici? Ion, la représentation nationale ne peut être détruite, déjà elle a couru bien des dangers, elle a terrassé ses ennemis, elle triomphera encore des coups que cherchent à lui porter de vils ennemis cachés dans l'ombre.

Je demande que cet homme que l'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, Fabre d'Eglantine, veuille bien s'expliquer ici.

Au reste, Robespierre a fait sentir dans le courant de son opinion qu'il n'épousoit pas plus le parti d'Hébert que celui de Camille Desmoulins. J'ai aussi, a-t-il ajouté, de grands reproches à faire à Hébert qui, depuis quelque tems, paroît oublier la chose publique pour ne s'occuper de que lui-même. »

Extraits dans Armalet de la Répabliqae fronçai te, a" 42, p. 2; Menme anioenel, XXXV. 341 '343; Fetntte du sabtt tmUic. n" 101. p. 3: J<mm<â mioersel. n» 1509. p. 6654-6656. n» 151 1. p. 6669-6672; Jeamal des Hommes libres, 22 nivôse, p. 3-4; Journal de Perlet, n» 427, p. 340-342. R^sum< du» Courrier de l'Égalité, n" 513. p. 103; GazeiU, lâttoriqae, n" 14. p. 4.

318 les discours de robespierre

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Pour l'ajournement de la discussion sur Bourdon (de l'Oise) et Camille Desmoulins

La Société décide de prendre un parti à propos de Camille Desmoulins qu'elle exclut après avoir refusé d'entendre la lecture du n» 5 du Vieux Cordelier. La même mesure doit-elle s'appliquer à Bourdon (de l'Oise)? Dufourny (1) observe que la Société n'est pas suffisamment éclairée sur ce dernier. Robespierre lui reprochant sa sévérité pour Camille Desmoulins, il proteste tout en appuyant la proposition de Robespierre de continuer la discussion sur les « crimes du gouvernement anglais », Le scrutin concernant Bourdon (de l'Oise) s'avère douteux et plusieurs membres demandent sa radiation. Robespierre intervient une seconde fois en liant le sort de Bourdon et de Desmoulins. Il semble mettre en cause Dufourny qui se défend d'être un intrigant. Robespierre le rassure.

La séance s'acheva par le rapport de l'arrêté qui excluait Camille Desmoulins et par la mise à l'ordre du jour de la discussion sur « les crimes du gouvernement anglais » (2).

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 115, p. 461 (3); Journal de la Montagne, t. II, no 60, p. 478-479, n" 61, p. 486-487 (texte très proche). Mercure universel, XXXV, 372-374 et 389-391.

« Robespierre. Je me suis suffisamment expliqué sur Camille Desmoulins; mais je dois relever ce qu'a dit Dufourny. Pourquoi lui, qui est si exact, si sévère à l'égard de l'un, est-il si indulgent pour l'autre, ainsi que pour Philippeaux : car enfin, Camille qui a composé des écrits contre-révolutionnaires, avait aussi écrit pour la Révolution. Il a, dans le tems, puissamment servi la liberté. Mais Philippeaux! par où mérita-t-il jamais de la Patrie?

Veut-on savoir quelle différence il y a entre Camille Desmoulins et Philippeaux? C'est que l'un ne tient point aux aristocrates, et que l'autre au contraire a un puissant parti parmi eux. Philippeaux écrivit en faveur du tyran, dans un journal qu'il intitulait : Le Défenseur de la Liberté. Philippeaux vota en faveur de Marat, tout en déclarant qu'il ne voyait d'illégal dans le décret de son arrestation, qu'une irrégularité de formes.

Je pourrais ajouter une suite de faits inciviques contre Philippeaux. Quelques savans patriotes ont ouvert les registres de l'Académie des Inscriptions, ils y ont trouvé que la famille de Philippeaux, actuellement

(1) Dufourny était un ami de Danton.

(2) Voir AuLARD, V, 604 et 608.

(3) Mon., XIX, 198 et 200. Longs extraits dans AtJLABD, V, 605-607. Mention dans G. Walter. Voir E, Hamel, III, 361.

au Mans, tirciit son origine de Delphes, qu'elle descend directement d'une famille grecque, dont le chef Erostrate ne pouvant s'illustrer par les talens et les vertus, brûla le temple de Delphes pour acquérir l'immortalité. Celui-ci, à l'imitation d'un de ses ayeux, a voulu se faire connaître; n'en pouvant venir autrement à bout, il s'est avisé de brûler le temple de la Concorde et de la Raison ; il a immolé ou voulu immoler dans son rapport, non-seulement des patriotes, mais encore les autorités les plus dévouées à la cause du peuple.

Philippeaux, sous le rapport des talens, était moins dangereux que Camille Desmoulins, parce qu'il n'en a pas. Celui-ci au contraire en a beaucoup, et il ne nous reste qu'à déplorer qu'il ne l'ait pas fait servir au bien général; mais Philippeaux est bien moins à considérer sous le rapport du patriotisme, lui qui ne fut jamais qu'un mauvais soldat du girondisme, et qui n'est encore qu'un enfant perdu de l'aristocratie : lui qui ne se tourna vers le soleil de la Montagne, qu'au moment où le Marais était obscurci de brouillards fétides.

Mais on veut vous faire perdre de vue l'intérêt général, pour ne vous ramener jamais que vers un but particulier. Il étaût un autre objet sur lequel vous auriez dû jeter les yeux, avec un peu plus d'attention peut-être; déjà même vous aviez pris l'arrêté de discuter dans cette séance, les crimes du gouvernement anglais et les vices de la Constitution britannique, Pitt eût frémi de cette discussion!... La Société [, semble oublier cet arrêté, et bientôt l'on trouve moyen de la ramener sur Camille-Desmoulins.

Je ne crois pas que Dufoumy ait voulu défendre un homme taré dans l'opinion publique; je ne crois pas qu'il en ait eu le dessein : mais |; j avoue que je suis si las de ces luttes qui s'élèvent à chaque instant qu'il m'est impossible de ne pas m'élever contre elles.

Je déclare que quiconque aujourd'hui est un ambitieux, est en lême tems un scélérat, un insensé. Eh bien, on renouvelle en cet insit, contre moi, une accusation intentée à la tribune de la Convention ir Louvet (1). Parce que j'ai exercé dans le Comité de salut public un douzième d'autorité, on m'appelle dictateur... ma dictature est celle de Le Peletier, de Marat (On applaudit). Vous m'avez mal entendu; je ne veux pas dire que je ressemble à tel ou tel : je ne suis ni Marat ni Pelletier; je ne suis point encore le martyr de la Révolution; j'ai la même dictature qu'eux, c'est-à-dire les poignards des tyrans (Vifs applaudissemens) .

J'ai été entraîné, en apparence, loin de l'état de la question; je m en suis rapproché au contraire ; car celle qui vous occupait n'était pas digne de vous. Ce n'est pas tel ou tel qu'il faut chasser de chez vous ; ce n'est pas de l'expulsion d'un journaliste que vous devez occuper

(1) V<Mr Discours..., 4» partie, séance du 5 novembre 1792, p. 77.

votre séance; mais de l'extermination des traîtres, de la connaissance des conspirations, et surtout de celles de l'étranger. Il n'est que deux choses aujourd'hui qui puissent vous occuper dignement, la continuation de la discussion que vous aviez commencée, ou les crimes du gouvernement anglais et les vices de la Constitution britannique. Si l'on suit le premier avis, que l'orateur qui doit la traiter, monte à la tribune, sinon je réclame l'ordre du jour pour la seconde...

Robespierre. On veut mettre Bourdon de l'Oise, en opposition avec la discussion sur les vices du gouvernement anglais; on veut mettre en parallèle un individu et les scélératesses multipliées de nos ennemis, dont la connaissance peut être du plus grand avantage pour la chose publique. Il y a deux grands objets qui sont dignes de partager l'attention des républicains, la faction qui veut dissoudre la Convention, et les infamies commises par le gouvernement britannique. Il ne peut pas y avoir en ce moment de discussion plus digne des hommes libres, qui veulent sincèrement le bien de leur Patrie.

L'un et l'autre objet exclut toute discussion sur des individus qui ne sont que des accessoires. Les intérêts particuliers de ceux qui veulent chasser Camille Desmoulins, et Bourdon de l'Oise, s'évanouissent dans ces deux grands objets; si vous vous en occupez, il en résulte qu'il faut ajourner la délibération et sur Bourdon de l'Oise, et sur Desmoulins (2). Je ne parle pas de ceux qui veulent faire triompher une coterie de celle qui lui est contraire. Ceux-là ne sont pas capables de s'occuper du bien public. Si je m'engageais plus avant, je dirais des choses que ceux qui m'improuvent ont intérêt d'écarter.

Il y a des hommes qui pensent ou qui veulent faire croire que je défends Desmoulins. Cependant il n'est personne qui ait parlé de lui plus franchement que moi, et ceux qui murmurent le plus n'ont pas osé attaquer les hommes que j'ai caractérisés, quand ils les ont vus en crédit. Que dois-je dire et que dois-je penser de ceux qui veulent sacrifier un homme contre qui j'ai pris le premier la parole? Que la Société sache enfin qu'il est des intrigans qui veulent en immoler d'autres, pour s'emparer à loisir de la fortune publique, et qu'aucun ne se souvient de la Patrie. Je somme ceux qui m'ont accusé d'avoir défendu les intrigans, je les somme, dis-je, de déclarer s'ils les ont combattus pour le bien public. Non, ils n'ont jamais parlé des intrigues qui menacent la liberté; ils n'ont fait que s'occuper d'eux et de leurs ennemis; ils n'ont pas dit un mot de la Patrie et du Peuple. Ils ne se sont acharnés à la poursuite des intrigans, que pour satisfaire leur animosité personnelle, et ils ne veulent pas que l'on parle d'intrigans, dès que leur

(1) Intervention de Collot d'Herbois. Scrutin sur la radiation de Bourdon.

(2) D'après le Journal de Sablier, « quelques signes d'improbation se manifestent ».

vengeance est satisfaite. Je vous propose de ne point attaquer un instrument isolé, et voilà ce qu'ils ne veulent pas; et voilà ce que ceux qui m'improuvent ont intérêt de ne pas vouloir. Si je parlais pour moimême, j'attaquerais les individus; mais je parle pour ma Patrie; et je n'attaque que les intrigans.

S'il n'était pas ici une masse pure de citoyens désintéressés, s'il n'y avait pas dans la Convention un esprit public, je resterais enseveli dans le fond de ma maison, attendant la fin des combats que le peuple est obligé de livrer aux innombrables ennemis qui veulent le sacrifier à leur ambition. Mais je me repose sur la raison publique du peuple qui est à la Convention et dans cette Société : Je compte plus sur lui que je ne redoute la rage impuissante des intrigans. Quand la vérité se fait entendre en public, bientôt la raison triomphe (On applaudit).

Je dis donc au peuple qui m'entend, qu'il faut, sans clabauderies et sans prévention, discuter les intrigues, et non un intrigant en particulier. Je dis qu'en chassant Desmoulins, on fait grâce à un autre individu, et qu'on épargne d'autres intrigans. Je dis que puisque la proposition que j'avais faite, de s'occuper des crimes du gouvernement anglais, ne convient pas, sans doute parce qu'elle est feuillantine et modérée, je la rétracte. (Non, non, sécrie-t-on de toutes parts). Puisqu'il est une manière plus digne de faire triompher la vérité, je me désiste de celle que j'avais proposée, et je demande qu'on s'occupe des moyens d'exterminer à jamais les intrigues qui nous agitent au-dedans, et qui tendent toutes à empêcher l'affermissement de la liberté; il faut les discuter dans leurs agens, dans leur esprit. Voilà ce qu'on ne veut pas, voilà ce que plusieurs personnes n'osent pas faire, et qu'ils veulent écarter en vous parlant de Camille Desmoulins.

Robespierre. Je déclare que je n'ai pas voulu faire suspecter le patriotisme de Dufoumy, mais que j'ai dit qu'il ne s'occupait jamais des intrigues, parce qu'il ne les connaissait pas. Mais de ce que Dufourny ne voit pas et ne connait pas les intrigues, je ne veux et ne dois pas en conclure qu'il n'est pas ami de la liberté. Ce n'est pas une raison non plus pour qu'il n'y ait pas d'intrigues, et pour que la Société ne doive pas les discuter.

Dufoumy me dit que Desmoulins est chassé. Eh! que m'importe à moi qu'il soit chassé, si mon opinion est qu'il ne peut pas l'être seul; si je soutiens qu'un homme à la radiation duquel Dufoumy s'est opposé est beaucoup plus coupable que Desmoulins?

Tous les hommes de bonne foi doivent s'apercevoir que je ne défends pas Camille Desmoulins, mais que je m'oppose seulement à sa radiation isolée parce que je sais que l'intérêt public n'est pas qu'un

(1) Interveation de Dufoumy qui annonce que C. Desmoulins « est déjà chassé ».

individu se venge d'un autre, qu'une coterie triomphe d'une autre. Il faut que tous les intrigans sans exception soient dévoilés et mis à leur place.

Je termine en demandant que la Société, regardant son arrêté comme non avenu, s'occupe de discuter l'intrigue générale en ne prenant pas des intrigans isolés pour l'objet de sa discussion, ou que l'on mette à l'ordre du jour les crimes du gouvernement britannique.»

Journal de Sablier, n° 1070, p. 3; n» 1072, p. 1-2.

[Texte très proche du Moniteur, jusqu'à l'intervention de Dufourny]

« Robespierre, en répondant à Dufourny, se plaint de ce qu'il n'ose pas discuter les mtrigues.

Dufourny ayant pris cette réflexion de Robespierre pour un reproche, qui donnoit à entendre que s'il ne parloit pas des intrigues, c'étoit parce qu'il y étoit intéressé.

Robespierre déclare qu'il n'a pas voulu faire suspecter le patriotisme de Dufourny, mais qu'il a dit qu'il ne s'occupoit jamais des intrigues parce qu'il ne les connoissoit jamais. Mais, continue-t-il, de ce que Dufourny ne voit pas, ne connoit pas les intrigues, je ne veux et ne dois pas en conclure qu'il n'est pas ami de la liberté. Ce n'est pas une raison non plus pour qu'il n'y ait pas d'intrigues, et pour que la Société ne doive pas en discuter.

Dufourny me dit que Desmoulins est chassé! et que m'importe à moi qu'il soit chassé, si mon opinion est qu'il ne peut pas l'être seul, si je soutiens qu'un homme à la radiation duquel Dufourny s'est opposé, est beaucoup plus coupable que Desmoulins? Tous les hommes de bonne foi doivent s'apercevoir que je ne défends pas Camille Desmoulins, mais je m'oppose seulement à sa radiation isolée parce que je sais que l'intérêt public n'est pas qu'un individu se venge d'un autre, qu'une coterie triomphe d'une autre; il faut que tous les intrigans sans exception soient dévoilés et mis à leur place.

Oui, je le répète. Desmoulins a été chassé à l'avantage de ceux qui dévoient l'être avec et même avant lui; il faut mettre les choses dans leur état, afin que la liberté soit assurée. Dufourny m'oppose un arrêté pris par la Société; mais ce qui étoit vrai avant cet arrêté n'a pas cessé de l'être après. Il sera toujours vrai qu'il ne faut point diviser la question, ni sacrifier un individu pour sauver l'autre. Tous les intrigans doivent être punis, et si la Société en agissoit autrement, elle ressembleroit à un tribunal qui, ayant à juger une cause commune, s'occuperoit d'un seul individu en particulier, et le sacrifieroit pour passer le voile sur les crimes de ses complices encore plus coupables que lui.

Robespierre termine en demandant que la Société, ... ».

Journal univenel, nP 1511, p. 6671-6672.

« Robespierre alors dit : Y aï assez fait connaître mon opinion sur Camille Desmoulins pour qu'il soit nécessaire que je répète ici ce que j'en ai dit, mais j'avouerai qu'il m'est impossible de m'occuper beaucoup de ce que dit Dufourny : lui qui est exact et si sévère à l'égard de Desmoulins, pourquoi est-il si indulgent pour Bourdon de l'Oise et Philippeaux? Car enfin, Camille qui compose des écrits contre-révolutionnaires, avait aussi écrit pour la Révolution, et avait dans le temps puissamment servi la liberté. Mais Philippeaux, par où mérita-t-il jamciis de la patrie?

Nous ne pouvons nous dissimuler que Desmoulins a été compté parmi les patriotes énergiques, et qu'il en a donné la preuve en bien des occasions critiques où il fallait lutter avec courage contre le despotisme, tandis que Philippeaux est un homme absolument nul et ignoré, à moins qu'on veuille lui faire une réputation de quelques basses intrigues, telles que d'avoir voté contre le tyran, mais d'avoir sollicité ses collègues de voter en sa faveur, parce que, d'une part, il prévoyait que la cause des patriotes triompherait, et que, de l'autre, il se ménageait une ressource en cas d'événement contraire; d'avoir voté pour Marat, mciis avec des clauses qui annoncent que Philippeaux regardait Marat comme un scélérat, et qu'il eût voté contre lui si telle ou telle formalité n'eût pas manqué dans l'acte d'accusation; d'avoir été un vil panég>'riste de Roland, et un champion des Brissotins.

Robespierre ajoute une suite de faits inciviques, qu'il reproche à Philippeaux. »

[Suit, jusqu'à « poignards des tyrans », un texte très proche du Moniteur.]

Extrai ts <Um Joamal des Hommes libnt, 23 nivôse, p. 4; AntifiiiridisU, n* 48. p. 392-394 ; Aimdti Je la RéfimUifm /rorKoùc, 11° 44, p. \-2; Jeamal kisioriqaeel politiqat, ISianrier.p. 1-2; Caamerimioene/,23iiiTÔae, p. 2; Afess^fcr du soir, n° 512, p. 2; AbriciataiT aniotnel, a° 378, p. ISIO; Femlle du lalnt (mUic, a" 193. p. 3-4. Mention dua Joaraal de Pedet. n" 478. p. 330; Coarrier TépaUicain, n' 76. p. 92.

Pour décerner au représentant Fabre (de l'Hérault), LES honneurs du Panthéon

Le Comité de salut public ayant reçu la nouvelle de la mort de Fabre (de l'Hérault), en mission à l'armée des Pyrénées-Occidentales (1) charge Robespierre d'en faire part à la Convention. Celui-ci demande pour ce

(1) AuLARD, Recueil des Actes..., IX, 579. Depuis quelques jours le bruit de sa mort courait dans Paris {Journal de Paris, n° 378, p. 1526).

représentant les honneurs du Panthéon qui sont décernés au milieu des plus vifs applaudissements (1). Le rapport et le décret seront imprimés ' et envoyés à toutes les armées (2).

Rapport imprimé par ordre de la Convention (3); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 115; Journal des Débats et Décrets, n" 480, p. 384-335.

« Robespierre, au nom du Comité de salut public. Citoyens, selon les dépêches des Pyrénées-Orientales, les troupes de la République se sont ralliées; la nouvelle de la victoire de Toulon a ranimé les courages. Gaston, qui s'est renfermé dans Perpignan, écrit qu'il répond de cette place sur sa tête (4). Une garantie qui vous paroitra au moins aussi solide, ce sont les vainqueurs de Toulon qui marchent contre les Espagnols, sans doute moins enivrés qu'étonnés de leurs succès imprévus.

Des nouvelles positives nous confirment la destinée de notre collègue Fabre (de l'Hérault) (5). La Convention a perdu un de ses plus dignes membres, et le peuple un de ses plus zélés défenseurs. Son âme pure brûla constamment du saint amour de la patrie; son courage intrépide balança long-temps l'influence du génie de la trahison, qui, aux Pyrénées-Orientales sembloit combattre pour la cause des tyrans. Il rallia plusieurs fois les soldats de la République; il les conduisit à la victoire; mais un enchaînement de perfidies, les plus lâches que la justice du peuple français ait jamais eu à punir, rendit inutile ce généreux dévouement. Fabre ne voulut point survivre aux maux dont il étoit le témoin; il voulut opposer des prodiges d'héroïsme, à des excès de lâcheté et de scélératesse. Abandonné des indignes chefs de l'armée, il soutint seul, avec quelques braves, tout l'effort de l'ennemi; accablé par le nombre, il tomba percé de mille coups.

On a trouvé près d'une batterie qu'il défendit le dernier, son corps déchiré : témoignage sanglant de la lâche barbarie des satellites de la tyrannie, qui, partout reconnoissent ainsi la générosité, souvent impolitique, de nos braves défenseurs! (6) Sensible et généreux amant de la patrie, il n'a pu connoitre les glorieux événemens qui auroient compensé si avantageusement le sujet de sa douleur civique. Il n'a pas été le témoin du triomphe de la République; mais il n'a pas vu non plus la lutte prolongée de l'intrigue contre la liberté et contre la victoire

(1) Journal des Débats et Décrets, n» 480, p. 335.

(2) Plusieurs journaux indiquent qu'il fut adressé à sa veuve.

(3) Broch. impr. par ordre de la Convention (B. N., 8° Le^» 550; Arch. nat., AD XVIII» 304, n» 38; Bibl. Ch. des Dép., coll. Portiez de l'Oise, t. 83, n» 15; Bibl. V. de Paris, n»» 23220, 602824, 955441). Publié dans B^n Conv., 23 nivôse. Reproduit dans Mon., XIX, 201; Arch. pari, LXXXIII, 260-261. Mention dans G. Walteb. Voir E. Hamel, III, 334-885.

(4) AuLARD, Recueil des Actes..., XII.

(5) Id., X, 60.

(6) Dans le Mon., cette phrase est placée après « sa douleur civique ».

même. Sa destinée est digne d'envie. Il a terminé honorablement une glorieuse carrière. Il s'est endormi au sein de la gloire et de la vertu (1).

Plusieurs représentans du peuple ont combattu vaillamment à la tête de nos légions républicaines; plusieurs ont montré le chemm de la victoire à nos intrépides guerriers; mais Fabre est le premier qui ait eu l'honneur de mourir les armes à la main pour la République. A qui sont dûs les hommages de la patrie reconnoissante ? Pour qui doivent s'ouvrir les portes du temple qu'elle consacre à la mémoire de ses dignes enfans, si ce n'est pour ceux qui ont vécu et qui sont morts comme notre magnanime collègue? Les premiers législateurs de la France l'on ouvert aux talens ambitieux, enflés par le charlatanisme, et prostitués à la tyrannie. Vous y avez appelé les vertus modestes et utiles à la patrie. Pour vous l'enfance héroïque fut placée à côté du génie qui a servi l'humanité; par vous un Décius de 13 ans (2), arraché à l'obscurité où le lâche égoïsme et l'insolente aristocratie l'auroient condamné, obtint les honneurs presque divins que l'intrigue demandoit jadis pour l'mtrigue; que l'orgueil réclamoit pour l'orgueil. Vous avez mis l'opprobre et l'échafaud dans les familles des rois; vous avez mis la gloire et la pompe triomphale dans les familles indigentes. Vous avez consolé par le triomphe de son fils une mère pauvre et vertueuse, qui, dans la même chaumière, a élevé d'autres héros dignes du frère qu'ils ont perdu. De quelle délicieuse émotion ont dû palpiter tous les cœurs maternels! Avec quelle généreuse ardeur la jeunesse française va s'élancer vers ses hautes destinées!

Il est digne de vos principes d'honorer aussi la mémoire du vertueux représentant que la patrie regrette. Vous pouvez sans balancer lui accorder le double témoignage de la reconnoissance publique et de votre juste douleur.

Nous vous proposons de décréter ce qui suit :

La Convention nationale décerne les honneurs du Panthéon à JFabre, représentant fidèle à la cause du peuple, et mort en combattant )ur la patrie.

Le rapport du Comité de salut public et le présent décret seront envoyés à toutes les armées, et particulièrement à l'armée des Pyrénées- Orientales (3). »

Extraits <Uns Abréviaiettr mioend, a' 381. p. 1522; NoBOtUet politiqaes. p. 216; Aadiieat natUmal, n' 477. p. 4-5; Joamal de Sablier, n" 1074, p. 1 ; Joamal da toir, a' 476, p. 3; Mercare français, niv.-flor., n" 3, p. \2i; Sam-adotte obteroatear, 23 nivô*e, p. 4; Courrier kiitoriçae et politique des 86 départemens, n° 107. p. 442; Courrier unieersel 24 nivôse, p. 3. Résumé duu Courrier de l'Étaliti, n* 513, p. 101 ; Annales patriotiques, n" 377, p. 1694; Courrier républicain, n" 75, p. 83; Mercure universel, XXXV, 379; Journal anioersel, n" 1513, p. 6681 ; Annales de la République française, n" 44, p. 4; Journal de Paris, n° 378, p. 1526; Messager du toir, W 513, p. 4; Jottmal de la Montagne, n" 62, p. 4% ; Gazette historique, n" 1 5. p. 4 ; Joamal historique et politique, 1 5 janvier 1 794, p. 4 ; Journal de Marseille a' 56, p. 471 ; Bataoe. n" 333, p. 1339; AJffiches d'Angers, t. II. n» 10, p. 40; Feuille du salut public, n" 194. p. 2; Journal de France, 24 nlTÔse, p. 3; Joamal de Perlet, n° 478, p. 347-348.

(1) Dans le Mon., cette phrase est placée après « de nos braves défenseurs ».

(2) Il s'agit de Bara (voir ci-dessus, 8 ni\'ôse, n" 81).

(3) P. V. Convention, XXIX, 198.

89. - FIN DE NIVOSE AN II Discours non prononcé sur la faction Fabre d'Eglantine

Cet important projet de discours fut vraisemblablement rédigé entre le 20 et le 30 nivôse. Il se peut que ce soit, comme le suppose E. Harael (III, 367) le rapport annoncé à la Convention par Billaud-Varenne, dans la séance du 24 nivôse. Amar, au nom du Comité de sûreté générale, ayant annoncé l'arrestation de Fabre d'Eglantine pour l'affaire de la Compagnie des Indes, signalait en même temps qu'il faudrait attendre quelques jours encore le rapport que préparait le Comité. En fait il s'agissait d'un rapport général élaboré par les Comités réunis de sûreté générale et de salut public (1). D'ailleurs presque tous les faits mentionnés par Robespierre sont antérieurs au 19 nivôse et l'on retrouve dans ce projet les idées essentielles qu'il a développées devant les Jacobins au cours de cette séance. Courtois, le publiant dans son rapport (2) lui donna un titre trop restreint (3) et en supprima sans doute des passages. Son exemple fut suivi par plusieurs éditeurs (4). Nous avons rétabli les parties omises et signalé les corrections faites par Robespierre sur son manuscrit.

Brouillon de la main de Robespierre (5).

« Deux coalitions rivales luttent depuis quelque temps avec scandale. L'une tend au modérantisme, et l'autre aux excès patriotiquement contre-révolutionnaires. L'une déclare la guerre à tous les patriotes énergiques, prêche l'indulgence pour les conspirateurs ; l'autre calomnie sourdement les défenseurs de la liberté, veut accabler en détail tout patriote qui s'est une fois égaré, en même temps qu'elle ferme les yeux sur les trames criminelles de nos dangereux ennemis (a). Toutes deux étalent le patriotisme le plus brûlant quand il s'agit d'attaquer leurs adversaires; toutes deux font preuve d'une profonde indifférence lorsqu'il est question de défendre les intérêts de la patrie et de la vérité : toutes deux cherchent à sacrifier la République à leur intérêt particulier (b). Le patriotisme dont elles se vantent n'est point absolu ni universel; il n'éclate que dans certaines circonstances, et se referme dans la sphère des intérêts de la secte. Il n'a rien de commun avec la vertu publique. Il ressemble à la haine, à la vengeance, à l'intrigue et l'ambition. Toutes deux ont raison, lorsqu'elles se dénoncent réciproquement; elles ont tort, dès qu'elles prétendent conclure quelque chose en leur faveur des vices de leurs adversaires. Toutes deux prouvent tout contre leurs adversaires, et rien en leur faveur.

(1) Voir Arch. pari., LXXXIII, 289-292, n» 55.

(2) Rapport cité ci-dessus (p. 5, note 2), Pièce justificative, n" LU, p. 192-211; et Papiers inédits, II, 21-49.

(3) Cf. à ce propos A. Mathiez, Un procès de corruption sous la Terreur. L'affaire de la Compagnie des Indes, Paris, 1920, p. 275.

(4) Cf. J. PoPEREN, III, 132-148. Laponneraye (III, 416-441) suit le texte de Courtois. Voir G. Walter, éd. définitive, II, 493.

(5) Mss. 48 pages {Arch. nat., F' 4436», pi. 4, p. 186). Cité par A. Ollivier, Saint- Just ou la force des choses, Paris, 1954, p. 321.

L'une cherche à abuser de son crédit ou de sa présence dans la Convention nationale; l'autre, de son influence dans les Sociétés populaires. Lune veut surprendre à la Convention des décrets dangereux, ou des mesures oppressives contre ses adversaires; l'autre fait entendre des cris douloureux dans les assemblées publiques. L'une cherche à alarmer la Convention, l'autre à inquiéter le peuple; et le résultat de cette lutte indécente, si l'on n'y prend garde, serait de mettre la Convention nationale en opposition avec le peuple, et de fournir aux ennemis de la République l'occasion qu'ils attendent d'exécuter quelque sinistre dessein (c), car les agents des cours étrangères sont là qui soufflent le feu de la discorde, qui font concourir à leur but {d) funeste (e) l'orgueil, l'ignorance, les préjugés des deux partis, et tiennent tous les fils de cette double intrigue, et en dirigent tous les résultats vers leur but (/).

Le triomphe de l'un ou de l'autre parti sermt également fatal à la liberté et à l'autorité nationale. Si le premier écrasait l'autre, le patriotisme serait proscrit, la Convention nationale perdrait l'énergie qui, seule, peut sauver la République, et la chose publique retomberait entre les mains de l'intrigue, de l'aristocratie et de la trahison. Si le second l'emportait, la confusion et l'anarchie, l'avilissement de la représentation nationale, la persécution de tous les patriotes courageux et sages serment les fruits de sa victoire.

Dissoudre la Convention nationale, renverser le gouvernement républicain, proscrire les patriotes énergiques et remettre à la fois le commandement des armées et les rênes de l'administration révolutionnaire dans les mains des fripons et des traîtres : tel est, tel sera l'intérêt, le but de tous les tyrans coalisés contre la République, jusqu'à ce que le dernier d'entre eux ait expiré sous les coups du peuple français. Tel est le véritable but de l'intrigue que je vais développer.

Un système d'attaque se développa contre le Comité de salut public, dès le moment où il commença à montrer un caractère vraiment inquiétant pour les ennemis de la République.

Peu de temps après l'époque où il fut renouvelé, et que Lacroix (1) et quelques autres en sortirent, on se flattciit hautement qu'il ne pourrait jamais porter le poids des fonctions qui lui étaient imposées. Pour le paralyser tout à coup, on propose à la Convention de détruire le Conseil exécutif, et de le charger seul de tout le fardeau de l'administration, sous le nom de comité de gouvernement (2). Le Comité de salut public, à qui cette question fut renvoyée, prouva facilement que cette proposition, soutenue avec beaucoup d'opiniâtreté, tendait à détruire le

(1) J.F. Delacroix, représeatant d'Eure-et-Loir, cessa d'appartenir le 10 juillet 1793 au C. de salut public.

(2) Voir ci-dessus, séances des l«r et 29 août, (n°" 6 et 25.)

gouvernement, sous le prétexte de le perfectionner, et à annuler le Comité de salut public, sous le prétexte d'augmenter sa puissance; et la Convention eut la sagesse de laisser les choses dans l'état où elles étaient. Cependant le gouvernement, quel qu'il fût, comprimait vigoureusement les ennemis du dedans, et combattait avec avantage les ennemis du dehors. On continua de le harceler d'une autre manière. Non content de contrarier indirectement par des motions insidieuses ses mesures les plus sages, on employa contre lui l'arme la plus puissante et la plus familière des ennemis de la liberté, la calomnie. Un représentant du peuple, qui était sorti vivant de Valenciennes tombé sous le joug autrichien (1), osa dans un libelle qu'il qualifia rapport, rejeter sur le Comité de salut public l'ignominie d'une trahison que la patrie indignée reprochait en grande partie à sa lâcheté; et cette calomnie impudente fut accueillie avec transport par les ennemis secrets de la République, que la punition récente des conspirateurs avait condamnés au silence. Elle fut même récompensée par un décret qui adjoignait son auteur au Comité de salut public; mais cette erreur fut à l'instant même reconnue et réparée.

On n'en continua pas moins de calomnier et d'intriguer dans l'ombre. Les meneurs cherchaient un champion assez éhonté pour lancer le premier dans l'arène. Il se présenta un homme (2) qui avait joué dans la Vendée un rôle aussi honteux que le premier délateur dans Valenciennes. Un représentant du peuple, naguère avocat du tyran, et lâche flagorneur de Roland et de la faction brissotine dans un journal ignoré, un homme dont l'existence équivoque était à peine aperçue des amis et des ennemis de la liberté; un homme dont le rappel de la Vendée avait été l'un des remèdes nécessaires pour mettre fin aux désastres, et l'époque de nos succès; cet homme répandit (g) tout à coup un libelle, où l'effronterie supplée en même temps à la vérité et à la vraisemblance, où il se constitue le panégyriste des généraux perfides et diffamés avec lesquels il a vécu; un dénonciateur des représentants fidèles qui l'avaient dénoncé, des patriotes qu'il a constamment persécutés, enfin du Comité de salut public, qui n'avait à se reprocher qu'un excès d'indulgence à son égard.

Le Comité de salut public, qu'on voulait distraire des travaux immenses {h) sous lesquels on le croyait près de succomber, pour le forcer à répondre aux pamphlets, se reposa sur le mépris que devaient inspirer et l'ouvrage et l'auteur. Il se trompa.

(1) Il s'agit de Briez. Voir ci-dessus, séance du 25 septembre 1793, n° 41.

(2) Il s'agit de Philipp>eaux. Voir ci-dessus, séances des 3 et 18 nivôse (n°" 77 et 85). Arch. pari., LXXXIII, 89, col. 2, note 1.

L'atrocité de la calomnie fut précisément ce qui en fit la fortune : tous les ridicules même de l'auteur ne purent nuire à ses succès. Tous les hommes faciles à tromper, tous les intrigants à qui un gouvernement patriote était redoutable, se rallièrent sous les bannières d'un homme qu'ils méprisaient. Il n'était question que de trouver quelqu'un pour ouvrir la tranchée. La sottise et la perversité lui prodiguèrent les encouragements les plus flatteurs; et il enfanta de nouveaux libelles, tous imprimés et distribués avec une profusion scandaleuse. Chaque jour la tribune retentit de ses insolentes déclamations. Il fut secondé par tous ceux qui avaient partagé ses torts dans la Vendée. Bientôt parurent les numéros de Camille Desmoulins, égaré par une impulsion étrangère (I), mais qui développa par des motifs personnels la doctrine liberticide de la nouvelle coalition.

Dès le mois de ... (2) elle était déjà si forte, que le Comité de salut public était fortement ébranlé dans l'opinion d'une partie de la Convention nationale. On avait déjà fait passer en principe qu'il était responsable de tous les événements fâcheux qui pouvaient arriver, c'est-à-dire des torts de la fortune, et même des crimes de ses ennemis; et le triomphe de la calomnie était d'autant plus certain, que l'on ne doutait pas qu'il succombât nécessairement sous le poids de la tâche (i) qui lui était imposée.

Au moment de la plus grande tourmente du gouvernement naissant, on en provoqua brusquement le renouvellement, motivé par des diatribes violentes contre ses membres. Mais cette hostilité subite (j) choquait (j^ trop violemment l'opinion publique, et le lendemain, le décret qui changeait l'existence du Comité fut rapportée au moment où les testes des meneurs étaient suspendues (/) sur le scrutin. Parmi les noms inscrits sur ces listes on distinguait celui de Dubois de Crancé, et ceux de quelques autres membres intéressés particulièrement à la ruine du Comité.

Les intrigans poursuivirent l'exécution de leur plan avec une activité nouvelle. Calomnié au dehors par tous les tyrans et par tous les traîtres, le Comité de salut public l'était d'une manière beaucoup plus dangereuse au sein de la Convention même par tous ses ennemis. Déjà ceux-ci avaient fait passer en principe qu'il était responsable de tous les événemens malheureux qui pouvaient arriver, c'est-à-dire des torts de la fortune et des crimes même de ses ennemis. C'en était fait si le génie de la liberté n'avait opéré tout à coup les prodiges étonnans qui ont sauvé la République. Déjà on avait répandu dans tout le Midi que le Comité de salut public avait pris la résolution de livrer Toulon

(1) Voir ci-dessus, séances du 18 nivôse (5" intervention), des 19 et 21 nivôse (n»» 86 et 87).

(2) En blanc dans le texte. Sans doute septembre 1793.

et d'abandonner tous les pays méridionaux au delà de la Durance (1), tandis qu'au sein de la Convention on l'accusait sourdement de ne pas prendre les mesures nécessaires pour réduire Toulon.

La victoire prodigieuse qui remit cette cité au pouvoir de la République fit taire pour un moment la calomnie; mais si cet heureux événement avait été seulement reculé, le gouvernement républicain était accablé sous le poids de la calomnie. Alors les ennemis de la Révolution auraient proscrit à leur gré les défenseurs de la liberté, qu'ils avaient renfermés dans le Comité de salut public, comme dans un défilé, pour les immoler. Le sort de la liberté retombait entre les mains des fripons et des traîtres; la Convention nationale perdait la confiance publique, et la cause de la tyrannie triomphait. Aussi, quand le Comité de salut public apporta à la Convention cette heureuse nouvelle, tous les amis purs de la liberté qui siègent à la Montagne, dans les transports de leur joie civique, nous témoignèrent à l'envi leur satisfaction, sous le rapport même de la persécution suscitée aux plus zélés défenseurs de la patrie. Vous avez bien fait de réussir, nous disaient-ils, car si Toulon n'avait pas été pris si tôt, vous étiez perdus; je crois qu'ils vous auraient fait décréter d'accusation. D'un autre côté, il était facile de lire sur les visages des calomniateurs, que cet heureux événement n'était pour eux qu'un revers personnel, et que le triomphe de la République déconcertait leurs projets. Mais, ni (m) Toulon enlevé, ni la Vendée détruite, ni Landau délivré (2), rien ne put arrêter (n) le cours des libelles : il semblait qu'on voulût se venger de tant de succès, en outrageant ceux qui y avaient coopéré. Cependant, comme on n'osait plus attaquer directement le Comité de salut public, on revint au premier système de le paralyser, en désorganisant le gouvernement et en minant tous ses appuis (o). On déguisa, selon l'usage, ce projet sous des prétextes très patriotiques. On commença par répéter, contre les agents nécessaires du gouvernement républicain, choisis par les patriotes et nommés par la Convention, tous les reproches (p) qui s'appliquaient aux ministres de la cour. On enchérit sur les injures prodiguées naguère par la faction brissotlne, aux patriotes qui secondaient les vues du Comité de salut public, et qui étaient Investis de sa confiance. On renouvela la motion Insensée de changer le gouvernement actuel, et d'en organiser un nouveau (3).

(1) Voir à ce propos, Journal de Paris, n° 362, p. 1459 où l'on annonce qu' « un patriote de Toulon, qui n'étoit sorti de prison que depuis 15 jours et qui depuis 5 mois n'a pas lu les papiers publics, nous a dit qu'on avoit répandu le bruit ici pendant le siège, et que l'on disoit publiquement que les représentans du peuple avoient décidé de faire rétrograder l'armée françoise jusqu'aux bords de la Durance, et que c'étoit Robespierre aîné qui avoit fait prédominer cet avis au Comité de salut public ».

(2) Nos troupes entrèrent à Toulon le 29 frimaire à 7 heures du matin. Cette nouvelle fut annoncée à la Convention par Barère, le 4 nivôse, et la levée du ,siè;x de Landau, le 12 nivôse.

(3) Voir ci-dessus, séance des Jacobins, 25 sept., (nP 42), et 14 frimaire (n" 66).

HN DE NIVdSE AN II 331

Des commis du département de la Guerre, accusés d'impertinence ou d'intrigue, des rixes survenues entre eux et certains membres de la Convention, les torts plus ou moins graves de plusieurs agents du Conseil exécutif, et surtout les («7) discours ou les procédés peu respectueux de quelques-uns d'entre eux à l'égard de quelques représentants du p>euple : tels étaient les prétextes dont on se servait pour tout entraver, pour tout bouleverser, pour eurêter le cours de nos succès, pour rassurer les ennemis de la République, pour encourager tous les anciens complices des Dumouriez et des Custine, en avilissant le ministère actuel, et en portant le découragement dans le cœur de tous les patriotes appelés à concourir au salut de la patrie.

Quel était leur but? De porter le découragement dans le cœur de tous les patriotes appelés à concourir au scJut de la patrie, de les remplacer par de nouveaux Dumouriez et par de nouveaux Beumonville; enfin, d'arrêter le cours de nos succès, et de rassurer les ennemis de la France par le spectacle de nos divisions et de notre folie.

En effet, quel temps choisissait-on pour déclamer contre le gouvernement et particulièrement contre l'administration de la Guerre? Celui où nos armées victorieuses faisaient oublier les époques de l'histoire les plus fécondes en exploits militaires. Pouvait-on avouer plus clairement avec quel chagnn on avait vu le succès de nos armes victorieuses de l'Europe? La Convention, trompée par ces tristes déclamateurs, semblait regarder comme un triomphe d'écraser un commis de la Guerre ou un officier de l'armée révolutionnaire (1). Non contente de venger l'humanité outragée, elle vengeait encore les querelles de Philippeaux. Avec quelle perfidie, ils la faisaient descendre à ces débats scandaleux et à de honteuses divisions, dans le moment où elle devait se montrer si imposante à toute l'Europe!

Et quels sont les auteurs de ce système de désorganisation ? Ce sont des hommes qui tous ont un intérêt particulier et coupable à renverser le gouvernement républicain, de manière qu'on ne trouve guère, parmi les ennemis du Comité du salut public et de ses coopérateurs, que des fripons démasqués, dont la sévérité (r) contraste ridiculement (5) avec les rapines que la voix publique leur reproche :

C'est un Dubois-de-Crancé (2), accusé (/) d'avoir trahi les intérêts de la République devant Lyon (u);

C'est Merlin (3), fameux par la capitulation de Mayence, plus que soupçonné d'en avoir reçu le prix;

(1) Allusion à Villain d'Aubigny et à Mazuel qui aononça le 1" nivôse que Bourdon (de l'Oise) venait de le faire décréter d'arrestation (Aulard, V, 572).

(2) Sur Dubois-Crancé, député des Ardennes, et son rôle au siège de Lyon, voir séance de la Convention du 15 septembre 1793.

(3) Merlin (de ThionvlUe), député de la Moselle, avait été envoyé en mission à l'armée du Rhin le 30 avril 1793. Sur son rôle dans la capitulation de Mayence, voir notamment séance du 7 août à la Convention.

C'est Bourdon, dit de l'Oise; c'est Philippeaux; ce sont les deux Goupilleau (1), tous deux citoyens de la Vendée; tous ayant besoin de rejeter sur les patriotes qui tiennent les rênes du gouvernement les prévarications multipliées dont ils se sont rendus coupables durant leur mission de la Vendée;

C'est Maribon, dit Montant, naguère créature et partisan déclaré du ci-devant duc d'Orléans, le seul de sa famille qui ne soit point émigré, jadis aussi enorgueilli de son titre de marquis et de sa noblesse financière qu'il est maintenant hardi à les nier; servant de son mieux ses amis de Coblence dans les sociétés populaires, où il vouait dernièrement à la guillotine cmq cents membres de la Convention nationale; cherchant à venger sa caste humiliée par ses dénonciations éternelles contre le Comité de salut public et contre tous les patriotes (2).

(...) Des principes, et point de vertus, des talents, et point d'âme (3) ; habile dans l'art de peindre les hommes, beaucoup plus habile dans l'art de les tromper, il ne les avait peut-être observés que pour les exposer avec succès sur scène dramatique; il voulait les mettre en jeu, pour son profit particulier, sur le théâtre de la Révolution : connaissant assez bien les personnages qui marquaient dans tous les partis, parce qu'il les avait tous servis ou trompés (i;), mais affectant de se tenir à côté des plus zélés défenseurs de la liberté; se tenant à l'écart avec un soin extrême, tandis qu'il faisait agir les autres à leur insu, moins encore pour cacher ses intrigues que pour les soustraire à la défaveur de sa mauvaise réputation, seul préservatif contre son caractère artificieux; mais compromettant le succès de ses intrigues politiques par le scandale de ses mtrigues privées, et nuisant à son ambition par sa sordide avarice. Placé au centre (u)) des opinions diverses et des factions opposées, il travaillait avec assez d'habileté à en diriger les résultats vers son but particulier : des intérêts de plus d'un genre l'attachaient au projet de renverser le gouvernement actuel. Fabre a un frère digne de lui, dont il voulait absolument faire un général; c'est pour cela qu'à diverses époques il avait courtisé Beurnonville (4), ensuite intrigué pour faire nommer Alexandre (5) et perdre Bouchotte. Un motif plus puissant

(1) Goupilleau (de Fontenay) et GJoupilleau (de Montaigu). Sur le premier, voir séance du 18 nivôse (Aulard, V, 596).

(2) Sur Maribon-Montaut, député du Gers, voir ci-dessus séances du 15 août 1793 (no 17), des 6 et 28 frimaire (Aulard, V, 534 et 565). Il fut porté à la présidence des Jacobins le 23 octobre.

(3) Le début de ce portrait de Fabre d'Eglantine manque dans le manuscrit.

(4) Le général Beurnonville avait été nommé ministre de la Guerre le 4 février 1793. Il offrit sa démission le 11 mars et fut de nouveau élu le 14. Bouchotte le remplaça le 4 avril.

(5) Il s'agit d'Alexandre de Beauhamais qtii fut nommé ministre de la Guerre par la Convention le 13 juin 1793, mais qui refusa ce poste.

encore le portait à cabaler contre le Comité de salut public et contre le ministre de la guerre : sans compter le désir ambitieux de placer à la tête des affaires ses amis et lui-même, il étciit tourmenté par la crainte de voir la main sévère des patriotes déchirer le voile qui couvrait ses criminelles intrigues et sa complicité dans la conspiration dénoncée par Chabot et Bazire.

De là, le plan conçu par cette tête féconde en artifices, d'éteindre l'énergie révolutionnaire, trop redoutable aux conspirateurs et aux fripons; de remettre le sort de la liberté entre les mains du modérantisme; de proscrire les vrais amis de la liberté, pour provoquer une amnistie, en forçant les patriotes même à la désirer (x), et, par conséquent, de changer le gouvernement, dont les principes connus étaient de réprimer les excès du faux patriotisme, sans détendre le ressort des lois vigoureuses, nécessaires pour comprimer les ennemis de la liberté.

Telle fut la source principale des dissensions et des troubles qui, dans les derniers temps, agitèrent tout à coup la Convention nationale.

Fabre et ses pareils avaient jeté un œil observateur sur cette auguste assemblée, et ils avaient cru y trouver les éléments nécessaires pour composer une majorité conforme à leurs vues perfides.

Il ne doutait pas d'abord que les anciens partisans de la faction girondine ne fussent prêts à saisir l'occasion de se rallier à toute secte anti-civique, et d'accabler les patriotes que leurs chefs avaient proscrits. Il comptait sur tous les hommes faibles, il comptait sur ceux des représentants du peuple qui étaient assez petits pour regarder la fin de leur mission comme une injure, ou qui ne pouvaient pardonner au Comité de salut public les fautes dont ils s'étaient rendus coupables. Il comptait sur l'ambition des uns, sur la vanité des autres, sur les ressentiments personnels de ceux-ci, sur la jalousie de ceux-là. Il comptait particulièrement sur les terreurs de ceux qui avaient partagé ses crimes ; il se flattait même d'intéresser au succès de son plan la vertu des bons citoyens, offensés de certains abus, et alarmés de certaines intrigues, dont ils n'avaient point approfondi les véritables causes.

Le moment sans doute était favorable pour prêcher une doctrine lâche et pusillanime, même à des hommes bien intentionnés, lorsque tous les ennemis de la liberté poussaient de toutes leurs forces à un excès contraire; lorsqu'une philosophie vénale et prostituée à la tyrannie oubliait les trônes pour renverser les autels, opposait la religion au patriotisme, mettait la morale en contradiction avec elle-même, confondait la cause du culte avec celle du despotisme, les catholiques avec les conspirateurs, et voulait forcer le peuple à voir dans la Révolution, non le triomphe de la vertu, mais celui de l'athéisme, non la source de son bonheur, mais la destruction de toutes ses idées morales et religieuses; dans ces jours où l'aristocratie, affectant de délirer de sang-froid, croyait forcer le peuple à partager sa haine pour l'égalité.

en attaquant les objets de sa vénération et de ses habitudes; où le crime de conspirer contre l'État se réduisait au crime d'aller à la messe, et où dire la messe était la même chose que conspirer contre la République.

La République était alors déchirée entre deux factions, dont une paraissait incliner à un excès d'énergie, l'autre à la faiblesse; factions opposées en apparence, mais unies en effet par un pacte tacite, et dont les chefs avaient le secret de les diriger par l'influence des tyrans étrangers; factions qui, par leurs crimes mutuels, se servaient réciproquement d'excuse et de point d'appui, et qui, par des routes opposées, tendaient au même but, le déchirement de la République, et la ruine de la liberté.

Fabre prétendait faire la guerre à celle qui fut appelée, assez légèrement, ultra-révolutionnaire. Voulait-il la détruire? Non; il ne voulait qu'en faire le prétexte de ses propres machinations, et le point d'appui de son système perfide. Le vit-on jamais dénoncer les grands conspirateurs qui ont tour à tour déchiré la République? Quelle résistance a-t-il opposée à ce dernier complot où il était initié, dont le but était de mettre la liberté aux prises avec la religion? ne l'eût-il pas favorisé, même pour son compte? Il a dénoncé clandestinement le nommé Proli, et il dînait avec lui (y).

Comment un coupable, tremblant devant son crime, peut-il poursuivre d'autres coupables? Les fripons de tous les partis se connaissent, se craignent et se ménagent mutuellement; ils laissent combattre les hommes purs; et cherchent ensuite à usurper les fruits de la victoire.

Que voulait-il? Gagner la confiance des patriotes en leur dénonçant des abus véritables et quelques intrigues subalternes ; confondre ensuite, non ces intrigans, les vrais patriotes dont il voulait se défaire; répandre des nuages épais sur les crimes contre-révolutionnaires dont il était un des principaux artisans; donner le change à l'opinion publique et surtout à la Convention nationale sur le but des conspirations et sur leurs chefs; frapper les imaginations d'un grand danger et détourner ensuite les soupçons et la sévérité de la Convention contre des personnages insignifiants et contre les patriotes qu'il voulait perdre.

Quel est le résultat de toutes ces confidences mystérieuses, de toutes ces dénonciations sourdes? Quels sont ces ennemis redoutables qui conspirent depuis si longtemps contre la République? C'est un adjoint de Bouchotte; c'est le commandant d'un escadron de l'armée révolutionnaire; c'est le commandant de l'armée révolutionnaire, nommé par le Comité de salut public, sur la proposition de Bouchotte, revêtu de la confiance des représentants du peuple à Ville-Affranchie (I). Voilà la première et la dernière dénonciation de Fabre d'Eglantine, voilà le

(1) Il s'agit de Mazuel, Vincent et Ronsin.

fruit de toutes les recherches précieuses de ce défenseur inquiet de la liberté, et de cet espionnage civique qu'il a exercé si longtemps parmi les contre-révolutionnaires, et chez les amis de la République.

Mais est-ce Ronsin, est-ce Mazuel, est-ce Vincent qui sont le véritable but des attaques de Fabre et de ses adhérents? Non, ce n'est là qu'une fausse attaque; c'est contre le gouvernement qu'il dirige toutes ses forces; c'est le Comité de salut public, c'est le ministre de la guerre et tous les agents fidèles du gouvernement qu'il veut atteindre.

Au moment où ce personnage si discret hasardait, pour la première fois, une dénonciation publique, il croyait avoir rempli les esprits d'assez de terreur, il croyait avoir assez artistement rassemblé les circonstances dont il voulait composer son système de calomnie. [Il suffit de ](l) parcourir les débats de la Convention, à commencer par ceux où ce discret personnage se détermina à cette explosion si contraire à son tempérament politique pour voir si tout ne se rapporte pas à ce but.

S'il dénonce Vincent, c'est pour affirmer que le foyer des conspirations est dans les bureaux de la Guerre. Avec quel art il avait saisi auparavant d'apprendre à la Convention qu'il existait au Comité de salut public une lettre du représentant Ysabeau à Bouchotte où (z) celui-ci était accusé de lui avoir écrit, en termes despectueux; un politique si réservé ne se serait pas permis cette dénonciation publique, la première qu'il ait hasardée de sa vie, s'il n'avait {aa) pas les alliés qu'il s'était déjà assurés; s'il n'avait regardé cette démarche comme un coup décisif.

Mais il avait endoctriné Philippeaux; il avait inspiré Desmoulins; il s'était associé Bourdon de l'Oise. Aussi, quels étaient les conspirateurs auxquels Philippeaux imputait les maux de la République et même la guerre de Vendée? Etaient-ce Biron, Brissot, Dumouriez, Beumonville et tous les conjurés accusés par le peuple français? Non, mais Bouchotte, Rossignol, Ronsin et le Comité de salut public. Quels sont ceux que Desmoulins accuse de l'ordre de choses actuel qui lui parait si déplorable? Bouchotte, Vincent, Ronsin, les ministres et le Comité de salut public. Que faut-il à Fabre et à ses pareils? : indulgence, amnistie. Que demande Desmoulins? : indulgence, amnistie, cessation des lois révolutionnaires, l'impunité de l'aristocratie et le sommeil du patriotisme. Que dit Bourdon de l'Oise à la Convention? il faut détruire Bouchotte, et le Conseil exécutif, et le Comité de salut public.

Il faut voir dans la fameuse séance du frimaire (2) le concert de quelques frippons {bb) pour tromper la Convention. C'est Laurent

(1) Courtois écrit ici : « Aussi, parcourons...»

(2) En blanc dans le texte. Û s'agit de la séance du 27. Voir Arch. pari, LXXXI, 575-76.

Lecolntre qui ouvre la tranchée en lui annonçant avec horreur un grand attentat commis par un agent du Conseil exécutif (ce) qui a arrêté un courrier venant de Givet. Boursault, l'honnête Boursault (I), ajoute que le même agent a exigé à Saint Germain, la représentation de son passeport, et n'a pas voulu le laisser passer outre sans l'avis visé (dd). Avais-je raison, s'écrie Bourdon, de vous dire que le Conseil exécutif est une puissance monstrueuse (ee) et abominable qui veut rivaliser avec la Convention nationale.

Il est vrai que c'était la quatrième fois depuis quatre jours, que Bourdon répétait cet anathème, et qu'il demandait formellement la suppression des ministres (//). Charlier (2) demande qu'on les frappe d'une manière terrible. Philippeaux dénonce un autre agent qui, dit-il a arrêté un paquet {gg). Il invoque Fabre d'Églantine qui, à la suite d'une terrible diatribe contre les bureaux de la Guerre, fait décréter que Ronsin, Vincent et Maillard (3) sont des contre-révolutionnaires et mis comme tels, en arrestation. Pressavin veut immoler Héron (4), patriote connu qui est défendu par Vadier (5). On décrète aussi que les membres du Conseil exécutif seront mandés à la barre pour recevoir les témoignages de l'indignation de l'Assemblée. Ils paraissent, se justifient d'une manière aussi simple que péremptoire. Bourdon, ne pouvant les accuser, les insulte avec grossièreté (6).

Chaque jour cette lâche intrigue se reproduit sous des formes aussi ridicules. On fait paraître à la barre (hh) tantôt un soldat qui se plaint de n'avoir pas été secouru; tantôt un général qui se plaint d'avoir été suspendu (lï). Bourdon de l'Oise avait dénoncé du même coup la Commune, l'armée révolutionnaire, Bouchotte et tous les bureaux de la Guerre qu'il déclarait être le véritable foyer de la contre-révolution.

Tantôt (jj) on lui fait un crime des obstacles (kk) insurmontables qui ont été apportés par d'autres à l'arrivée des secours destinés aux prisonniers de Mayence, et Bourdon lui fait un nouveau crime de s'être trop bien justifié sur ce point (7). Bourdon lui fait un crime

(1) Boursault-Malherbe, député suppléant de Paris, remplaça Manuel le 19 mars 1793.

(2) Charlier, député de la Marne.

(3) Maillard, dit Tapedru, fut mis en arrestation le 27 frimaire.

(4) L'arrestation d'Héron fut demandée le 27 frimaire, mais renvoyée au Comité de sûreté générale. Il fut dénoncé à nouveau le 30 ventôse par Bourdon (de l'Oise) et mis en état d'arrestation (Arch. pari., LXXXVI, 714).

(5) Vadier, député de l'Ariège, membre du Comité de sûreté générale à partir du 14 septembre 1793.

(6) Voir séance du 27 frimaire.

(7) Voir séances des 10 et 23 frimaire. Au cours de celle du 9 pluviôse, Bourdon obtint que le Comité de salut public fût chargé d'un rapport sur la conduite du ministre de la Guerre relativement à l'envoi des secours aux prisonniers de Mayence (Arch. pari, LXXXIV, 22).

tantôt de ce que l'un de ses commis est dénoncé aux Cordeliers, tantôt de ce que lui, Bourdon (//) s'est pris de querelle avec ce commis dans une taverne, tantôt de ce qu'il a mal dîné. Le paraît une brochure où

d'Aubigny révèle quelques-uns des délits reprochés à Bourdon, et le lendemain, sur la motion de Bourdon, d'Aubigny est traduit au Tribunal révolutionnaire par un décret, sur un prétexte si frivole qu'un instant après la Convention, éclairée, s'empresse de le rapporter (1).

Philippeaux prétend que Vincent lui a manqué de respect dans un repas et voit que la nation entière est insultée dans sa personne et {mm) demande qu'on fasse le siège des bureaux de la Guerre, comme Junon, pour une semblable offense, provoqua jadis le siège de Troie.

Au milieu de tous ces incidents, le Comité de salut public, qui, malgré tous les efforts de la malveillance, avait proposé, établi, organisé la plus belle manufacture d'armes de l'Europe, est dénoncé par Bourdon, par Montant, par Philippeaux, sous le prétexte qu'elle n'était point encore en pleine activité; et on confie la surveillance de cette manufacture à un nouveau comité. C'était toujours le Comité de salut public qu'on attaquait, quoiqu'on se crût obligé de protester du contraire, soit en attaquant les agents qu'il employait, en divinisant ceux qu'il destituait par l'intermédiaire du ministre, en critiquant toutes ses opérations, et surtout en les contrariant sans cesse.

Fabre, Bourdon et leurs pareils dénonçaient à la fois, comme le foyer de la contre-révolution, la Commune de Paris, l'armée révolutionnaire, le Conseil exécutif, le ministre de la guerre, l'assemblée électorale et le Comité de salut public. On aurait cru que Brissot et ses complices étaient ressuscites (nn); du moins on retrouvait, dans la bouche de leurs héritiers, leur langage, leur esprit, leur système : il n'y avait de changé que quelques dénominations et quelques formes.

Dans ce temps là, en effet, les patriotes étaient partout persécutés, incarcérés; les fédéralistes, les brissotins, les aristocrates {oo) avaient arboré l'étendard de la Montagne et de la République, pour égorger impunément les Montagnards et les amis de la République. Les Philippeaux, les Bourdon étaient leurs patrons; les libelles de Desmoulins, leur évangile; Fabre d'Eglantine et ses complices étaient leurs oracles.

Qui pouvait méconnaître leurs intentions (pp) contre-révolutionnaires, en voyant les mêmes hommes qui poursuivaient avec tant d'acharnement les anciens défenseurs de la liberté, montrer tant d'indulgence pour les conspirateurs, tant de prédilection et de faiblesse pour les traîtres? Quels étaient leurs héros {qq)"^ Un Tunck, misérable escroc, dont le nom même ne peut pas être prononcé sans pudeur; un homme décrié parmi les escrocs eux-mêmes; couvert des blessures {rr) que lui a faites, non le fer des ennemis, mais le glaive de la justice;

(1) Date en blanc dans le texte. Voir ci-dessus, séance du 30sept.,n° 44. D'après Laponneraye (III, 433, note 1), cette brochure aurait pu paraître le 22 septembre.

digne compagnon d'armes et de table du procureur Bourdon (1); Westermann (2), digne messager de Dumouriez, qui (ss), destitué, a été, au mépris des lois, reprendre le commandement d'une brigade en Vendée; qui dernièrement, contre les ordres du Comité de salut public, a osé distribuer aux habitants de la Vendée trente mille fusils, pour ressusciter la rébellion; venu ensuite à Paris, sans congé, pour cabaler contre le gouvernement avec les Bourdon, les Fabre d'Eglantine et les Philippeaux (//); Westermann, absous de tous les crimes aux yeux de ces derniers par quelques succès partiels dans la Vendée, exagérés par lui-même avec une impudence rare; mais destitué par le Comité de salut public comme un intrigant dangereux et coupable; voilà l'homme que ces sévères républicains ont fait venir à la barre, comme un nouveau Dumouriez, pour le couronner des mains de la Convention nationale : ce que la Convention n'a pas fait, depuis le règne des principes, pour les généraux qui ont vaincu à Toulon, sur les bords (uu) du Rhin et de la Moselle; pour ceux qui ont commandé les armées victorieuses des brigands de la Vendée; ils n'ont pas rougi de le faire pour ce ridicule fanfaron, pour ce coupable et lâche intrigant. Quelqu'un a eu l'impudeur de demander que la Convention nationale rendît un décret pour déclarer que Westermann a bien mérité de la patrie; on a fait taire la loi en sa faveur; on a fait décréter que, quoique destitué (vv), il fût défendu au gouvernement de le priver de sa liberté (3).

Ce sont les mêmes hommes qui accueillaient avec un intérêt si tendre les femmes insolentes des conspirateurs de Lyon, qui venaient à la barre outrager, menacer les patriotes de la Montagne, les vainqueurs du fédéralisme et de la royauté (4); ce sont les mêmes hommes qui, non contents de proscrire l'armée révolutionnaire et ses chefs envoyés à Lyon pour comprimer cette ville rebelle, calomniaient les intrépides représentants du peuple qui exécutaient contre elle les salutaires décrets de la Convention nationale (5). Ce sont les mêmes hommes qui encourageaient sourdement l'aristocratie bourgeoise à reprendre cette audace contre-révolutionnaire que la faction girondine lui avait inspirée; ce sont les mêmes qui, pour faire rétrograder la Révolution et flétrir toutes les mesures vigoureuses qui ont arraché la République des mains

(1) Les bombances de Tuncq et de Bourdon, à Luçon, avaient été dénoncées aux Jacobins le 19 brumaire, par un membre de la Société de la section des Invalides (AuLARD, V, 503). Bourdon avait été procureur au Parlement de Paris.

(2) Sur Westermann et sur ces faits, voir Arch. pari., LXXXIII, 89 à 98. En ce qui concerne la distribution des 30 000 fusils, voir décret du 16 nivôse {Arch, pari., LXXXIII, 23). Couthon dénonça de nouveau ce fait à la Convention, le 22 pluviôse (Arch. pari, LXXXIV, 540).

(3) Voir séance du 18 nivôse.

(4) Voir séance du l^r frimaire.

(5) Sur les démêlés entre Dubois-Crancé et Couthon, voir séance du 22 frimaire. Le premier fut dénoncé à plusieurs reprises. (E. Hamel, III, 180).

de la trahison, excitèrent la pitié de la Convention sur les parents des conjurés, constituéiient les veuves et les enfants des traîtres créanciers de la République, et les rangeaient, par cet insolent privilège, dans la même classe que les veuves et les enfants des généreux défenseurs de la patrie (I). Que dis-je? Ils les traitaient avec {xx) beaucoup plus de faveur et de générosité.

Ce signal de persécution, élevé par des traîtres jusque sur le sommet de la Montagne, fut bientôt entendu dans toute la République : dans le même temps, les patriotes étaient partout persécutés.

Déjà les conspirateurs croyaient avoir atteint le but. Il semblait prouvé que nul homme de bien ne pouvait servir impunément la liberté; et il ne restait plus aux patriotes énergiques, qui avaient triomphé un instant, que de céder pour toujours le champ de bataille aux aristocrates et aux frippons.

Mais le grand objet était la désorganisation du gouvernement. Bourdon se surpassa lui-même dans un discours révolutionnaire (2) à toute outrance, où il prouva que le gouvernement ne devait plus faire aucune dépense sans un décret formel de la Convention.

Rien n'était plus patriotique que ce discours. On commençait par des sorties contre la royauté et contre la défunte cour, et on y développait les grands principes de la liberté : rien de plus adroit (yy); on y faisait l'éloge du peuple, de la Convention, de la révolution du 10 août, et de celle du 31 mai, et on y déployait tous les moyens qui pouvaient chatouiller l'amour-propre des auditeurs.

Mais on concluait à une nouvelle organisation du gouvernement, et provisoirement à ce qu'il ne pût tirer aucun fonds du trésor public sans un décret préalable. Ces dispositions furent adoptées avec enthousiasme, car les esprits étaient préparés : aussi, dès ce moment, le service se trouva arrêté d'une manière si évidente, que les réclamations se firent entendre aussitôt de toutes parts, et que le service des armées allait manquer absolument, si le Comité de salut public n'avait pris le parti de violer le décret pour conserver la République.

Cette manœuvre était assez savante : aussi était-elle l'ouvrage de Fabre d'Eglantine. Ce grand maître s'était même donné la peine de composer lui-même le beau discours que Bourdon avait lu à la tribune; tant le sujet lui semblait important! car tel est le genre de sa politique, qu'il aime beaucoup mieux mettre les autres en action que d'agir luimême. Fabre est peut-être l'homme de la République qui connaît le mieux le ressort qu'il faut toucher, pour imprimer tel mouvement aux différentes machines politiques dont l'intrigue peut disposer. Le mécanicien ne dispose pas plus habilement les rouages de la machine

(1) Voir séance du 17 nivôse {Arch. pari., LXXXIII, 53),

(2) Séance du 18 nivôse {Arch. pari., LXXXIII, 85-87).

qu'il veut organiser, que cet artisan d'intrigues en dispose les passions et les caractères, pour concourir à l'exécution des intrigues.

Personne ne connaît mieux l'art de faire concourir à l'exécution de son plan d'intrigue la force et la faiblesse, l'activité et la paresse, l'apathie et l'inquiétude, le courage et la peur, le vice et la vertu.

Personne ne connut mieux l'art de donner aux autres ses propres idées et ses propres sentiments à leur insu; de jeter d'avance, dans les esprits, et comme sans dessein, des idées dont il réservait l'application à un autre temps, et qui semblaient se lier d'elles-mêmes à d'autres circonstances qu'il avait préparées, de manière que c'étaient les faits, la raison et non lui, qui semblaient persuader ceux qu'il voulait tromper, le patriote faible et fier de ses talents.

Par lui le patriote (zz) indolent et fier, amoureux à la fois du repos et de la célébrité, était enchaîné dans une lâche inaction, ou égaré dans les dédales d'une politique fausse et pusillanime; par lui, le patriote ardent et inquiet était poussé à des démarches inconsidérées; par lui, le patriote inconséquent et timide (a) devenait téméraire par peur, et contre-révolutionnaire par faiblesse. Le sot orgueilleux courait à la vengeance ou à la célébrité par le chemin de la trahison ou de la folie. Le frippon, agité de remords, cherchait asile contre son crime dans les ruines de la République (b'J. Il avait pour principe que la peur est l'un des plus grands mobiles des actions des hommes; il savait qu'elle avait souvent dicté les décrets coupables des assemblées précédentes; il savait (c) avec quel succès les chefs de la faction girondine l'avaient souvent invoquée : il voulut lui élever un temple jusque sur la Montagne. Il entreprit de persuader aux représentants du peuple français, aux vainqueurs de la royauté et du fédéralisme, qu'ils avaient à redouter la puissance d'un commis ; il voulut faire peur à la Montagne de Bouchotte, de Hanriot (1), de Ronsin, comme Brissot avait fait peur de la Montagne au reste de la Convention. L'existence de quelques intrigants était pour lui un prétexte de donner ce titre à tous les martyrs de la liberté. Par lui des propos indiscrets, des opinions dictées par l'ignorance ou par la vanité se changeaient en conspiration profonde; il rapportait à ce système les circonstances les plus indifférentes et les faits les plus isolés (d'). Il avait sans cesse l'air d'un homme effrayé devant le fantôme qu'il avait formé pour en épouvanter la Convention entière et pour la rendre (e) faible par orgueil et injuste par faiblesse.

Quel était le résultat de ces sourdes manœuvres? La division des défenseurs de la République, la dégradation de la représentation nationale; la dissolution morale de la Convention, l'avilissement du

(1) Hanriot, commandant de la garde nationale parisienne. Voir E. Hamel, III, 483; et ci-dessus, séance du 11 sept. {n° 37).

gouvernement républicain, le découragement de tous les patriotes qui en portent le poids, le triomphe de la friponnerie, de l'intrigue et de la tyrannie.

Ainsi, tel qu'un fruit de superbe apparence, qu'un insecte invisible dévore en secret, la République, minée sourdement par le ver rongeur de l'intrigue, dépérissait, malgré ses succès brillants, et mourait, pour ainsi dire, dans le sein de la victoire.

Il est sans doute des intrigues, il est des factions : ce sont celles de l'étranger et des fripons; en se combattant elles sont d'accord sur les points essentiels, qui sont la ruine de la République et la proscription des vrais patriotes; elles marchent quelquefois sous des bannières de diverses couleurs, et par des routes différentes, mais elles marchent au même but.

Des hommes que l'on a vus se battre dans les tribunes, comme des champions en champ clos, se sont accordés sur les deux points essentiels, la fin de la Convention et le dissolution du gouvernement actuel.

Hébert et Desmoulins, Fabre et Proli, Cloots et Bourdon, Lacroix et Montaut, Philippeaux et..., ont tour à tour calomnié et caressé le Comité de salut public.

Des intrigans subalternes, souvent même des patriotes trompés, se rangent sous l'étendard de différents chefs de conspiration (f ), qui sont unis par un intérêt commun, et qui sacrifient tous les partis à leur ambition ou aux tyrans. Des fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien, toujours prêts à se rallier contre l'ennemi commun, qui est pour eux la vertu et la vérité. Des brigands se disputent pour le partage d'un butin sanglant; mais ils étaient unis pour égorger leur proie. Qu'une nouvelle victime se présente à leurs yeux, ils courront ensemble pour l'égorger. La proie de tous les tyrans et de tous les fripons, c'est la patrie.

Vous semblez placés aujourd'hui entre deux factions : l'une prêche la fureur et l'autre la clémence; l'une conseille la faiblesse et l'autre la folie; l'une veut miner le temple de la liberté, l'autre veut le renverser d'un seul coup; l'une veut faire de la liberté une bacchante, et l'autre une prostituée; l'une veut nous transporter dans la zone torride, et l'autre dans la zone glaciale : mais remarquez bien qu'aucune d'elles ne veut avoir rien à démêler avec le courage, avec la grandeur d'âme, avec la raison, avec la justice. Il est assez difficile de démêler les individus qui appartiennent à l'une et à l'autre; ils ne valent pas même la peine d'être distingués; ce qui importe, c'est de les apprécier par leur but et par leur résultat : or, sous ce rapport, vous trouverez que les deux factions se rapprochent et se confondent. Les modérés et les faux révolutionnaires sont des complices qui feignent de se brouiller pour exécuter plus facilement leur crime. II y a plus d'esprit que de justesse dans la qualification d'ultra-révolutionnaire, donnée à ces vils scélérats (g ) que la tyrannie soudoie pour parodier notre sublime

Révolution, et pour la surcharger d'excès ou funestes ou ridicules. Il importe de réformer pour rectifier les fausses idées qu'elle peut répandre. Le faux révolutionnaire est encore plus souvent en deçà qu'au delà de la Révolution; modéré ou frénétique, selon l'intérêt de la contre-révolution et selon les ordres de la tyrannie, outrant les mesures révolutionnaires, quand il n'a pu les empêcher; terrible à l'innocence, mais... (1). »

Corrections relevées sur le manuscrit : (a) suppression : « et donne tête baissée d... »; (b) mot rayé : « pour »; (c) au lieu de : « de troubler la trame... »; (d) vue; (e) les passions; (f) et la dirigent vers leur but; (g) osa; (h) de ses immenses occupations; (i) des immenses opérations qui lui...; (j) mais cette mesure bizarre attaquait; (k) heurtait; (l) allaient être versées dans...; (m) la conquête de; (n) les projets contre-révolutiormaires ; (o) suppression : « on ne conspire plus aujourd'hui qu'en affectant un patriotisme à toute outrance »; (p) tous les lieux communs; (q) les sujets de plaintes..., les faits qui..., quelques contestations personnelles...; (r) vraiment risible; (s) singulièrement; (t) prévenu; (u) et dont les intrigues passées justifient cette accusation autant que les faits; (v) pour couvrir la mauvaise réputation; (w) confluent; (x) de semer la division et le trouble; (y) il a dénoncé Subonardier après avoir mis tout un mois pour le forcer à fuir, et le crime de ce Subonardier n'est rien moins que prouvé. Il a fait arrêter Rabaud sans le savoir, en voulant saisir ses papiers dont on n'entend parler en aucune manière, et en même tems...; (z) où il se plaignait de quelques expressions despectueuses de ce monstre...; (aa) n'avait jugé ce coup tellement nécessaire pour mieux...; (bb) le concert qui de plusieurs pa... — tous les initiés pour...; (ce) du Comité de salut public ; (dd) aussitôt les motions les plus terribles pleuvent sur le Conseil exécutif... — aussitôt Bourdon...; (ee) qui sans être avouée; (ff) des fonctions du...; (gg) Bourdon invoque Goupilleau; (hh) des individus qui se plaignent... — des honunes qui se plaignent...; (ii) et on ne manque pas de nouvelles déclamations contre le ministre où les Bourdon, les Philippeaux et les Cliarlier font briller à la fois leur raison et leur bonne foi ; (jj) on cherche des torts à Bouchotte; (kk) apportés par d'autres; (II) a mal dîné dans une auberge, Turreau avec un autre...; (mm) affirme qu'il faut; (nn) étaient sortis du tombeau pour... ; (oo) la tête affublée d'un bonnet rouge — le bonnet rouge sur la tête, proscrivaient les vrais amis de la patrie ; (pp) les intentions de ces conspirateurs ; (qq) les Tunk, les Westermann, le premier...; (rr) cicatrices; (ss) contre les lois, a été reprendre le commandement de...; (tt) jamais la Convention n'a vu tous ces délits; (uu) de la Meuse et; (w) il jouit de la liberté qui...; (xx) avec une indulg... — générosité qui contraste avec la mesquinerie des secours; (yy) philosophie; on supposait que... — relevait la dignité de la Convention; (zz) ambitieux — indolent — vigoureux; (à') était précipité dans les sentiers impurs de l'aristocratie; (¥) et toutes les passions, tous les préjugés excités à la fois; (c'') les services qu'elle avait rendus aux chefs de; (d') il voulait faire... — présentait sans cesse...; (e^) injuste par erreur et cruelle par; (f) mais ces chefs se rallient...; (g') à ces lâches valets de la tyrannie. »

(1) Le manuscrit s'interrompt brusquement à la p. 48. Il apparaît que la suite fut rédigée mais fut égarée, sans doute avant d'être remise à la Commission Courtois. Peut-être aussi fut-elle supprimée par cette dernière dans la crainte de voir divulguer les conclusions auxquelles Robespierre avait abouti (E. Hamel, III, 368). On sait d'autre part que Robespierre tomba malade à cette époque et cessa de paraître aux Jacobins qui s'inquiétèrent de sa santé. Un membre rassura la Société le 6 pluviôse (Aulard, V, 620).

séance du 9 pluviôse an ii 343

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

\^^ intervention : Contre la motion de Léonard Bourdon tendant à faire remettre en liberté Ronsin et Vincent

Léonard Bourdon, réprésentant du Loiret, fait part à la Société que le patriote Taboureau a été remis en liberté (1) et le Comité de Sûreté générale a ordonné de jîoursuivre les administrateiu^ du département du Loiret, signataires d'adresses contre-révolutionnaires (2). Il ajoute qu'aucun grief n'a été découvert contre le général Ronsin (3) et contre Vincent, adjoint au ministre de la guerre Bouchotte (4). En conséquence il souhaite que la Société intervienne à la Convention pour qu'ils soient remis en liberté. Robespierre s'y oppose, considérant que, s'ils sont innocents, le Comité de sûreté générale ne manquera pas de le reconnaître.

Journal de la Montagne, t. II, n" 78, p. 620; Correspondance politique de Pari» et des départemens, n° 226, p. 3; Gazette nationcde ou le Moniteur universel, n° 133, p. 534 (5); Courrier républicain, n° 92, p. 220; Feuille du salut public, d.° 211, p. 4; Mercure universel, XXXVI, 183.

« Robespierre Vaîné. Je m'oppose à la proposition du préopinant, parce que je la crois contraire au but que se propose l'orateur. Le Comité de sûreté générale paroît être convaincu qu'il n'y a aucune preuve valable contre le patriotisme de Vincent et de Ronsin; c'est à cause de cela qu'il faut laisser agir le Comité, afin que l'innocence de ces deux citoyens soit proclamée par l'autorité publique et non par une autorité particulière; il n'y a rien de pis pour l'innocence opprimée que de fournir aux intrigans le prétexte de dire qu'on leur a forcé la main, et que les individus qui auroient obtenu la liberté étoient des factieux, puisqu'ils vouloient opposer une force à l'autorité nationale. Je crois que le Comité de sûreté générale sera fidèle à ces principes : puisqu'il n'a aucunes preuves des dénonciations faites par Fabre d'Eglantine; que la Société soit tranquille, le Comité ne manquera pas de faire ce qu'exige l'intérêt de la liberté (Applaudi).»

Extraits ou mention dans Journal de Sablier, n° 1 106, p. 3; Abrévialear onroerse/, n° 396, p. 1582; Messager du soir, n" 530, p. 2; Gazette historique, n" 32, p. 2; Anti-brissotin, n" 101, p. 2; Joamal de Perlet, t. VIII, n" 4%, p. 493; Annales de la République française, n" 62, p. 1.

(1) La S*^ populaire d'Orléans avait envoyé le 29 nivôse, aux Jacobins, une députation pour signaler le sort de ce patriote. Voir à son sujet : A. Mathiez, « Un Enragé inconnu : Taboureau de Montigny » (A.H.R.F., 1930, p. 209 et 305 ; « Taboureau était-il noble? » (A.H.R.F., 1930, p. 478). Cf. aussi G. Lkfebvrk, Etudes orléanaises, 1, 253 et II, 70 à 76.

(2) Voir AULARD, V, 629.

(3) Voir G»i Herlaut, Le général rouge Ronsin, p. 197.

(4) Cf. A. SoBOUL, Les Sans-culottes parisiens... p. 332.

(5) Mon., XrX, 348. Reproduit dans A. Aulabd, V, 629. Mention dans G. Walter.

2® intervention : Sur les moyens de dénoncer les crimes du gouvernement anglais

La Société entend ensuite un discours du c" Audibert, membre des Jacobins de Calais, sur les crimes du gouvernement anglais (1). La question était à l'ordre du jour et plusieurs orateurs l'avaient déjà traitée à la tribune (2). Dans une précédente séance, Couthon avait proposé d'élargir le débat et de recueillir les éléments susceptibles de permettre de dresser l'acte d'accusation de tous les rois (3), Une commission constituée à cet effet, comprenait Robespierre, Billaud-Varenne, Couthon, Collot d'Herbois et Lavicomterie (4).

Le discours d' Audibert avait été applaudi et il semble que son impression en fut décidée sans l'avis de la commission. C'est pour éviter de pareils inconvénients que Robespierre insista sur la nécessité d'examiner tous les discoiu*s sur cet objet.

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 133, p. 584; Journal de la Montagne^ n» 79, p. 627 (5) ; Mercure universel, XXXVI, 200.

« Robespierre. Tous les orateurs qui ont parlé sur cet objet, ont manqué le véritable but pour lequel ils devaient parler. Ce but consiste à éclairer le peuple anglais, et à imprimer dans l'âme des Français, une indignation profonde contre le gouvernement anglais. Il ne fallait pas parler au peuple anglais, il fallait que ce peuple fut simplement le témoin attentif de nos discussions, de nos vertus républicaines et de notre gloire. Il fallait que le peuple pût prendre lui seul dans notre Constitution ce qui lui convient; on a pris une mauvaise marche en la lui présentant et en la lui jetant, pour ainsi dire, à la figure. C'est une vengeance éclatante que nous avons à tirer du gouvernement anglais et non des leçons à donner. Il ne fallait donc pas s'adresser au peuple anglais, mais discuter en sa présence et devant toute l'Europe les crimes de Pitt et les droits imprescriptibles de l'homme.

Il est plusieurs orateurs qui ont fait, par rapport aux Anglais, ce que ceux-ci ont fait pour une partie de la France; c'est cet effort liberticide qui tend à faire rétrograder l'opinion publique en la devançant. Quiconque a des idées de la situation politique de l'Europe, et surtout de l'Angleterre, doit savoir que les tyrans ont élevé entre les peuples et nous une barrière morale qui est la calomnie, et des nuages épais qui sont les préjugés et les passions.

D'après cela, vous sentez que pour être goûté des peuples, il faut se prêter à leur faiblesse, et s'accommoder à leur langage. Vous vous

(1) Broch. in-80, 8 p., chez Galetti, Paris (B.N., Lb <"778).

(2) Notamment Simond (B.N., 8° Lb *»772), Dubois-Crancé (S» Lb*''2325)et Buteau, le 23 nivôse; Audouin le 29 nivôse, Laveaux le l^r pluviôse, La Chevardière le 2 pluviôse {B.N., 8° Lb *<'776), Jeanbon-Saint André le 6 pluviôse.

(3) Le 2 pluviôse (Aulard, V, 617).

(4) Voir FeuUle du salut public, n9 205, p. 4; et Aulard, V, 617.

(5) Mon., XIX, 548. Extraits dans Aulard, V, 680. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 379, et Laponneraye, III, 536.

trompez, si vous croyez que la moralité et les lumières du peuple anglais sont égales aux vôtres; non, il est à deux siècles loin de vous; il vous hait, parce qu'il ne vous connait pas, parce que la politique de son gouvernement a toujours intercepté la vérité; il vous hait, parce que depuis plusieurs siècles, la politique du ministre a été d'armer les Anglais contre les Français, et que la guerre a toujours été un moyen pour se soutenir contre le parti de l'opposition.

Il ne suit pas de là que le peuple anglais ne fera pcis une révolution; il la fera, parce qu'il est opprimé; parce qu'il est ruiné. Ce seront vos vaisseaux qui feront cette révolution; elle aura heu, parce que le ministère est corrompu; Pitt sera renversé, parce qu'il est un imbécille, quoi qu'en dise une réputation qui a été beaucoup trop enflée.

Ceci pourrait être un blasphème aux oreilles de quelques Anglais, mais c'est une vérité aux oreilles des personnes raisonnables. Pour le prouver, je n'ai besoin que de nos armées, de nos flottes, de notre situation sublime et grande, et des cris élevés contre Pitt dans toute l'Angleterre. Le ministre d'un roi fou est un imbécille, parce qu'à moins d'être un imbécille, on ne peut pas préférer l'emploi de ministre d'un roi fou, à l'honorable titre de citoyen vertueux. Un homme qui, placé à la tête des affaires d'un peuple chez qui la liberté poussa autrefois des racines, veut faire rétrograder une Nation qui a reconquis ses droits, vers le despotisme et l'ignorance, est à coup sûr un imbécille. Un homme qui, abusant de l'influence qu'il a acquise dans une île jetée par hasard dans l'Océan, veut lutter contre le peuple français; celui qui ne devine pas l'explosion que la liberté doit faire dans son pays, celui qui prétend servir long-tems la ligue des rois aussi lâches et aussi bêtes que lui; celui qui croit qu'avec des vaisseaux, il va bientôt affamer la France; qu'il va dicter la loi aux alliés de la France; celui-là, dis-je, ne peut avoir conçu un plan aussi absurde que dans la retraite des Petites- Maisons, et il est étonnant qu'il se trouve au dix-huitième siècle, un homme assez dépourvu de bon sens, pour penser à de pareilles folies.

Robespierre se plaint ensuite de ce qu'on a fait entrer les évêques dans la discussion; il déclare que c'est un moyen sûr de manquer son but : il termine en demandant que la Société n'ordonne désormais l'impression d'un discours, qu'après un mûr examen fedt par une commission nommée à cet effet (Applaudi et arrêté). »

Correspondance politique de Paris et des départemens, n« 226, p. 3, n° 228, p. 2; Courrier universel, 12 pluv., p. 1 ; Les trois décades, n« 102, p. 386 et n» 103, p. 390.

[Début identique à l'extrait précédent ; puis : Robespierre.] « Je n'ai besoin que de nos armées, de nos flottes, de notre situation sublime et grande, des cris élevés contre Pitt dans toutes les parties de la République, pour prouver que ce ministre est un imbécile. Le ministre d'un roi fou est un imbécille, parce qu'à moins d'être tel, on ne peut pas préférer le rôle de ministre d'un roi fou, au titre hono-

rable de citoyen vertueux : si j'en parle en ce moment, c'est parce que je suis indigné de ce qu'une société populaire l'a nommé tant de fois.

Celui qui, placé à la tête des affaires d'un peuple qui a été autrefois l'ami de la philosophie et de la liberté, veut le faire rétrograder sous le despotisme et l'ignorance, celui qui, abusant de son influence dans une isle jetée par hasard dans l'océan, veut lutter contre le peuple françois qui combat pour sa liberté, et ne prévoit pas l'explosion que doit exciter cette même liberté dans son pays. Celui qui croit tenir plus long-tems sous sa loi la ligue des tyrans aussi lâches et aussi bêtes que lui : celui enfin qui croit qu'avec des vaisseaux, il peut affamer la France : celui-là, dis-je, est un imbécille, un pareil plan ne peut être conçu qu'aux Petites Maisons.

Voilà une vérité que le parti de l'opposition doit prouver : vous pouvez vous reposer sur lui, pour faire connoître la folie de George, l'inhabilité de Pitt et les misères du triste peuple anglais. Si vous aviez démontré aux Anglais que leur commerce étoit ruiné, que leur grandeur factice étoit perdue par la guerre toute puissante de la liberté, ils vous auroient cru facilement; mais de quoi vous a-t-on occupés? Que nous importe l'église gallicane dont on vous a parlé? Et pourquoi donc aborder une discussion dont l'objet sont les crimes politiques, en parlant des matières religieuses?

Robespierre continue de démontrer les inconvéniens d'une discussion semblable; il déclare que jamais une révolution ne peut tenir, quand on commence par abattre l'autel : il demande que la Société ne prononce pas désormais l'impression d'un discours, sans qu'il ait été préalablement examiné par des commissaires. »

Extraits dans Annales de la République française, n" 62, p. 2; Abréoiateur unioersel, n° 399, p. 1594; Courrier ripuhlicain, n° 92, p. 222; Anti-Brissotin, n" 102, p. 3; Journal de Perlei, n" 497, p. 7-8; Journal des Hommes libres, 12 pluviôse, p. 3; Journal de Sablier, n" 1 106, p. 3-4; Messager du soir, n" 530, p. 2; Feuille du salut public, n" 212. p. 3.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 91. - SÉANCE DU 11 PLUVIOSE AN II (30 JANVIER 1794)

K^ intervention : Pour l'impression du discours de Bontemps

La discussion continue sur les crimes du gouvernement anglais. La Société entend un discours de Bontemps (1) sur ce sujet et en arrête l'impression, mais la décision prise au cours de la séance du 9 pluviôse (2)

(1) Bontemps appartenait à la Société populaire de la section de Guillaume Tell.

(2) Cf. ci-dessus, n" 90 (2* intervent.).

envisage l'examen préalable d'une conunission. Momoro exprime alors la crainte que cette mesure devienne une véritable censure, et estime que la Société peut se prononcer inunédiatement. Robespierre se range à cet avis. Mais avant de passer aux voix sur l'impression, plusieurs membres proposent la suppression de certains passages. Sijas (1) notanunent, observe qu'il ne convient pas d'avilir le peuple anglais. Il est appuyé par Jeanbon- Saint-André et Legendre. L'impression du discours de Bontemps est votée avec les suppressions proposées (2).

Journal de la Montagne, t. II, n.° 80, p. 638; Mercure universel, XXXVI, 228 (1" §

seul).

« Robespierre croit, ainsi que Momoro, qu'une commission n'est pas le plus heureux remède qu'on puisse apporter à un mal réel; si les momens de la Société lui permettoient d'établir sur chaque discours prononcé à la tribune, une discussion qui en développât les défauts et les avantages, ce seroit à coup sûr le meilleur moyen. Mais la foule d'ouvrages que doit nécessairement faire naître cette matière importante, rend impossible une discussion, souvent très-longue, sur chacun de ces ouvrages; il étoit donc nécessaire d'établir une commission qui, d'après une lecture réfléchie, rendit compte à la Société de ces différentes productions et en fît disparoître les taches.

Robespierre croit néanmoins que puisque la discussion est établie sur le discours qui vient d'être prononcé, on peut à son égard s'écarter de la règle ordinaire, l'assemblée d'ailleurs l'a entendu avec plaisir, parce que non-seulement il respire le patriotisme le plus pur, mais de plus parce qu'il fournit aux Anglais, auxquels il convient davantage encore, les moyens de combattre avec succès leurs tyrans, et de se soustraire au despotisme qui les opprime. Après cet éloge mérité, Robespierre conclut par voter l'impression de l'ouvrage. »

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 136, p. 547 (3); Journal universel, nP 1534, p. 6852; Les Trois décades, nP 104, p. 395.

« Robespierre. Si les momens de la Société lui permettaient d'établir sur chaque discours prononcé à la tribune, une discussion qui en développât les défauts et les avantages, ce serait à coup sûr le meilleur moyen; mais la foule d'ouvrages que doit nécessairement faire naître cette matière importante, rend impossible une discussion, souvent très longue, sur chacun de ces ouvrages; il était donc nécessaire d'établir une commission qui, d'après une lecture refléchie, rendit compte à la Société de ces différentes productions, et en fît disparaître les taches. Néanmoins, puisque la discussion est établie sur le discours qui vient

(1) Sijas était adjoint de la 4» division au Ministère de la Guerre. Voir ci-après, 28 messidor (n° 188), 2* intervent.

(2) Broch. in-80, 18 p., chez Galetti, Paris {B.N., 8° Lb *0781).

(3) Mon., XIX, 372. Reproduit dans Aulard, V, 631. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamkl, III, 380.

d'être prononcé, on peut, à son égard, s'écarter de la règle ordinaire; l'assemblée d'ailleurs l'a entendu avec plaisir, parce que non-seulement il respire le patriotisme le plus pur, mais parce que l'orateur a saisi le faible des Anglais, en leur offrant le tableau de leur misère et de l'anéantissement de leur commerce, et leur fournit ainsi les moyens de combattre avec succès leurs tyrans, et de se soustraire au despotisme qui les opprime. Je vote l'impression de l'ouvrage. »

Mention ou eztratti dans Feuille du salut public, n° 214, p. 3; Anti-Britsotin, n' 103, p. 2; Journal de Perlet, t. IX n" 497, p. 6; Correspondance politique de Paris et des départemens,; n" 228, p. 3 Courrier universel, 13 pluviôse, p. 4

2® intervention : A propos du discours de Buteau ( I ). Sur la difficulté de séparer le peuple anglais de son gouvernement

Un autre membre, Buteau, prend la parole sur le même sujet et reproche au peuple anglais de s'avilir en acceptant les crimes de ses gouvernants. Il est interrompu à plusieurs reprises et doit quitter la tribune. Robespierre déclare sa haine contre le peuple anglais. Jeanbon-Saint-André qui avait auparavant engagé la Société à se concilier ce peuple, vient rappeler qu'il entend faire concourir « des écrits salutaires et sages avec les coups de canon », mais qu'il demeure entièrement d'accord avec Robespierre. Il engage enfin les Parisiens à devenir marins.

Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 136, p. 547 (2); Journal universel, nP 1534, p. 6853-56; Les Trois décades, n° 105, p. 399; Correspondance politique de Paris et des départemens, n° 228, p. 3 et 229, p. 3 ; Sans-culotte observateur, 15 pluviôse, p. 2-3; Journal de Sablier, nP 1112, p. 3-4; Mercure universel, XXXVI, 229-230; Annales de la République française, n° 64, p. 2-3; Journal de la Montagne, n° 81, p. 645; Gazette historique et politique, nP 35, p. 2.

« Robespierre. On veut séparer le peuple anglais de son gouvernement, je ne demande pas mieux, à condition qu'on distinguera aussi le peuple anglais fesant la guerre à la liberté, conjointement avec son gouvernement, du peuple anglais punissant ce même gouvernement de ses attentats contre la liberté.

Qu'est-ce que cette anglomanie, déguisée sous le masque de la philantropie, si ce n'est là conservation de l'ancien brissotisme qui négligea le bonheur et la tranquilité de son pays pour aller s'occuper de la liberté de la Belgique? (Applaudi).

Assurez votre liberté avant de vous occuper de celle des autres (Applaudi).

Pourquoi veut-on que je distingue un peuple qui se rend complice des crimes de son gouvernement, de ce gouvernement si perfide? Je n'aime pas les Anglais, moi (Applaudissemens), parce que ce mot me

(1) Ou Butaut l'aîné, nommé administrateur des Postes le 10 sept. 1798 (P.V. Convention, XX, 241). Voir Aulard, t. I, p. XL.

(2) Mon., XIX, 372-73. Reproduit dans Aulard, V, 632-33. Mention dans G. Wai.ter. Voir E. Hamkl, III, 380.

rappelle l'idée d'un peuple insolent osant faire la guerre au peuple généreux qui a reconquis sa liberté. Je n'aime pas les Anglais, parce que leur gouvernement perfidement machiavélique envers le peuple même qui le souffre, parce que ce même gouvernement a osé dire et proclamer qu'il ne fallait garder aucune foi, aucune règle d'honneur avec les Français dans cette guerre, parce que c'était un peuple de rebelles qui avait foulé aux pieds les lois les plus saintes; parce qu'une partie du peuple, les matelots, les soldats ont soutenu par les armes cette odieuse proclamation. En qualité de Français, de représentant du peuple, je déclare que je hais le peuple anglais (Applaudi). Je déclare que j'augmenterai, autant qu'il sera en moi, la haine de mes compatriotes contre lui. Que m'importe ce qu'il en pense, je n'espère qu'en nos soldats et la haine profonde qu'ont les Français pour ce peuple.

Je ne m'intéresse au peuple anglais qu'en qualité d'homme; alors, j'avoue que j'éprouve quelque peine à en voir un si grand nombre, lâchement soumis à des scélérats qui les conduisent insolemment. Cette peine chez moi est si grande que j'avoue que c'est dans ma haine pour son gouvernement que j'ai puisé celle que je porte à ce peuple; qu'il le détruise donc, qu'il le brise. Jusqu'alors je lui voue une haine implacable. Qu'il anéantisse son gouvernement; peut-être pourrions nous encore l'aimer. Nous verrons si un peuple de marchands vaut un peuple agriculteur; nous verrons si quelques vaisseaux calent nos terres fertiles. Il est quelque chose de plus méprisable encore qu'un tyran; ce sont des esclaves ( Applaudissemens) .

On dit le roi Georges imbécille, et c'est bien prouvé; mais ceux qui sont ses agens sont encore plus imbécilles que lui. On dit Pitt corrompu; ceux qu'il emploie le sont bien davantage.

Il est un parti de l'opposition; à la bonne heure: nous allons bientôt voir de quoi il est capable; nous allons voir les débats de la rentrée du parlement; mais si les Communes votent une adresse de remerciement, alors le peuple anglais ne vaut plus la peine d'être gouverné; qu'on cesse de s'occuper de cette nation méprisable, nous ne pourrions que l'aimer ou la craindre; dans ce dernier cas, il faudrait la replonger dans l'Océan. Enfin, ce n'est point à nous à faire les frais de la révolution d'Angleterre. Qu'on voye ce peuple s'affranchir lui-même, et nous lui rendrons toute notre estime et notre amitié.

Quant à nous, formons notre marine, serrons de toutes parts nos forces, et achevons paisiblement une Révolution si heureusement commencée. Je réitère ma profession de foi : je détesterai de toute mon âme le peuple anglais tant qu'il sera asservi honteusement sous des despotes. Devenu libre, il aura peut-être encore des droits à mon admiration (Ce discours est fréquemment interrompu par de nombreux applaudissemens.) »

[Intervention de Jeanhon-Saint André.]

« Robespierre. J'aurois manqué mon but, si j'avois offensé dans l'énoncé de mon opinion, celui qui a travaillé avec nous à opérer le bien de la République. Je dois dire pour le bien de la chose que je ne connois qu'une différence d'expression entre l'opinion du préopinant et la mienne, à l'exception de quelques particularités. Ce que j'ai dit a trait à un incident et non à l'opinion de Saint-André. Ce ne sont que des idées générales que j'ai voulu vous communiquer, pour annoncer de plus en plus votre haine contre les Anglais. S'il pouvoit y avoir dans mes expressions quelque chose qui pût aliéner les esprits, je serois le premier à l'éloigner de mon discours (Applaudi). »

Mention ou extraits dans Feuille du salut public, n" 215, p. 3-4; Courrier unioersel, 13 pluviôse, p. 4; Ménager du soir, n» 532, p. 3 et n" 533, p. 2; Anti-Brissotin. n" 104, p. 2.

Sur les principes de morale politique

QUI doivent guider la Convention nationale

dans l'administration intérieure de la République

Robespierre, au nom du Comité de salut public, présente « les grands principes qui doivent constituer la morale du gouvernement français. Cette lecture est souvent interrompue par les plus vifs applaudissements » (1). Sur la motion de Couthon la Convention ordonna l'impression du rapport et son envoi aux municipalités, aux Sociétés populaires et aux armées (2). Le 19 pluviôse, les Jacobins décidèrent de se transporter chez l'imprimeur Baudouin pour faire tirer davantage d'exemplaires afin de les distribuer aux membres, aux citoyens des tribunes et aux sociétés affiliées (3).

Robespierre aîné. Citoyens représentans du peuple. Nous avons exposé, il y a quelque temps, les principes de notre politique extérieure (4) : nous venons développer aujourd'hui les principes de notre politique intérieure.

(1) P.V. Convention, t. XXXI, p. 34. Voir G. Walter, éd. définitive, 1, 432-436.

(2) Rapport imprimé par ordre de la Convention (daté par erreur du 18 pluviôse), broch. in-S", Imp. nat., s.d., 31 p. (Arch. nat., AD XVIIIC 263, n<»81, AD XVIIIA 60; B.N., 8" Le 3« 688 et 4° Lb "3761 ; Bibl. V. de P., 13 A (123); Bibl. Ch. des Députés, coll. Portiez de l'Oise, t. 361, n» 5; t. 492, n» 71, t. 529, n" 32; Bibl. Sorbonne, HFr 140, t. II, no24); Imp. nat., s.d., 23 p. (B.N., 8oLe ^«688*); Imp. des 86 départemens, Paris, s.d., 32 p. {B.N., 8° Le ^8688^); Melun, s.d., in-4o {B.N., 4° Lb *i3761); traduction en italien (Bibl. V. de P., 601 296, n» 5, en allemand et en anglais (à Philadelphie). Reproduit dans Mon., XIX, 401-408, Laponneraye, t. III, p. 539 ; Bûchez et Roux, XXXI, 268; Arch. pari, LXXXIV, 330-337 ; Ch. Vellay, p. 323 et s. ; J. Poperen, t. III, p. 110 et s., M. Bouloiseau, p. 207 et s. Voir E. Hamel, III, 385-91.

(8) Cf. AuLARD, V, 642.

(4) Voir ci-dessus, séances des 27 brumaire (n" 57) et 15 frimaire (n9 67).

Après avoir marché long-temps au hasard, et comme emportés par le mouvement des factions contrmres, les représentans du peuple français ont enfin montré un caractère et un gouvernement. Un changement subit dans la fortune de la nation, annonça à l'Europe la régénération qui s'étoit opérée dans la représentation nationale. Mais, jusqu'au moment même où je parle, il faut convenir que nous avons été plutôt guidés, dans des circonstances si oreigeuses, par l'amour du bien et par le sentiment des besoins de la Patrie, que par une théorie exacte et des règles précises de conduite, que nous n'avions pas même le loisir de tracer.

Il est temps de marquer nettement le but de la Révolution, et le terme où nous voulons arriver; il est temps de nous rendre compte à nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des moyens que nous devons adopter pour l'atteindre : idée simple et importante qui semble n'avoir jamais été apperçue. Eh! comment un gouvernement lâche et corrompu auroit-il osé la réaliser? Un roi, un sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices, caresser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si nous n'avions pas eu une plus grande tâche à remplir, s'il ne s'agissoit ici que des intérêts d'une faction ou d'une aristocratie nouvelle, nous aurions pu croire comme certains écrivains, plus ignorans encore que pervers, que le plan de la Révolution française étoit écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de Machiavel, et chercher les devoirs des représentans du peuple dans l'histoire d'Auguste, de Tibère ou de Vespasien, ou même dans celle de certains législateurs français; car, à quelques nuances près de perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent.

Pour nous, nous venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à la voix de la raison et de l'intérêt public; afin que la nation française et ses représentans soient respectés dans tous les pays de l'univers où la connoissance de leurs véritables principes pourra parvenir; afin que les intrigans qui cherchent toujours à remplacer d'autres intrigans, soient jugés par l'opinion publique, sur des règles sûres et faciles.

Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans celles des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie les intérêts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la mort dans la seule pensée du crime.

Heureux le peuple qui peut arriver à ce point! car, quelques nouveaux outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente

pas un ordre de choses où la raison publique est la garantie de la liberté !

Quel est le bjjt où nous tendons? la jouissance paisible de la liberté et de l'égalité; /4e règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre ou sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie, et du tyran qui les nieTl

Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentimens républicains et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique, et non seulement de l'opulence monstrueuse de quelques maisons.

Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c'est-àdire, toutes les vertus et tous les miracles de la République, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.

Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers, et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre ambition, voilà notre but.

Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul gouvernement démocratique ou républicain : ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du

peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires, décideroient du sort de la société entière : un tel gouvernement n'a jamais existé, et il ne pourroit exister que pour ramener le peuple au despotisme.

La démocratie est un état où le peuple souveram, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même.

C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous devez chercher les règles de votre conduite politique.

Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement les orages de la Révolution : tel est le but du système révolutionnaire que vous avez régularisé (I). Vous devez donc encore régler votre conduite sur les circonstances orageuses où se trouve la République; et le plan de votre administration doit être le résultat de l'esprit du gouvernement révolutionnéiire, combiné avec les principes généraux de la démocratie.

Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, c'est-à-dire, le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnans dans la France républicaine ; foe cettè~^ vertu qui n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses loTs^

Mais comme l'essence de la République ou de la démocratie est l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse nécessairement l'amour de l'égalité. —

Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; d'où il résulte que l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus : car que sont-elles autre chose que la force de l'âme qui rend capable de ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par exemple, pourroit-il immoler son idole à la patrie?

Non-seulement la vertu est l'âme de la démocratie; mais elle ne peut exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connois qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas même besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous les habitans de ses états, le monarque est le seul qui ait une patrie. N'est-il pas le souverain, au moins de fait? N'est-il pas à la place du peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays où l'on est citoyen ^ et membre du souverain?

(1) Cf. rapport du 5 nivôse (ci-dessus, n» 78).

Par une conséquence du même principe, dans les états aristocratiques, le mot patrie ne signifie quelque chose que pour les familles patriciennes qui ont envahi la souveraineté.

Il n'est que la démocratie où l'Etat est véritablement la patrie de tous les individus qui le composent, et peut compter autant de défenseurs intéressés à sa cause qu'il renferme de citoyens. Voilà la source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de l'Asie, et les Suisses, des tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher d'autre cause.

Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l'égalité et à la plénitude des droits du citoyen; et c'est là, à mon avis, la véritable raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront vaincus.

Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que nous venons d'exposer.

Puisque l'âme de la République est la vertu, l'égalité, et que votre but est de fonder, de consolider la République, il s'ensuit que la première règle de votre conduite politique doit être de rapporter toutes vos opérations au maintien de l'égalité et au développement de la vertu; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l'amour de la patrie, à purifier les mœurs, à élever les âmes, à diriger les passions du cœur humain vers l'intérêt public, doit être adopté ou établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l'abjection du moi personnel, à réveiller l'engouement pour les petites choses et le mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La foibîesse, les vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que par la pente insensible de la foibîesse humaine, vers les idées fausses et vers les sentimens pusillanimes, nous avons bien moins à nous défendre des excès d'énergie que des excès de foibîesse. Le plus grand écueil peut-être que nous avons à éviter n'est pas la ferveur du zèle, mais plutôt la lassitude du bien, et la peur de notre propre courage. Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain, au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux ici justifier aucun excès. On abuse des principes les plus sacrés; c'est à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à saisir les momens, à choisir les moyens; car la manière de préparer les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire, comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu.

Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité.

ni la corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites. En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormciis éviter l'écueil ordinaire des grandes assemblées, le danger des surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires. Vous pourrez donner à toutes vos opérations l'ensemble, l'unité, la sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentans du premier peuple du monde.

Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie qu'il faut détailler, c'est ce principe simple et fécond qui mérite d'être lui-même développé.

La vertu républicaine peut être considérée par rapport au peuple, et par rapport au gouvernement : elle est nécessaire dans l'une et dans l'autre. Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans celle du peuple; mais, quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté est déjà perdue.

Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'après avoir perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la démocratie à l'aristocratie ou à la monarchie; c'est la mort du corps politique, par la décrépitude. Lorsqu'après quatre cents ans de gloire, l'avarice a enfin chassé de Sparte les mœurs avec les lois de Lycurgue, Agis meurt en vain pour les rappeler. Démosthène a beau tonner contre Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athènes dégénérée des avocats plus éloquens que Démosthène. Il y a bien encore, dans Athènes, une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide; mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que Brutus ait tué le tyran? La tyrannie vit encore dans les cœurs, et Rome n'existe plus que dans Brutus.

Mais, lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un peuple brise les chaînes du despotisme, pour en faire des trophées à la liberté; lorsque par la force de son tempérament moral, il sort, en quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de la jeunesse; lorsque, tour-à-tour sensible et fier, intrépide et docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et qu'il s'arrête lui-même devant l'image de la loi; s'il ne s'élance pas rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourroit être que la faute de ceux qui le gouvernent.

D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et l'égalité, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit de s'aimer lui-même.

Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'intérêt du peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité. Il faut que la loi parle sur-tout avec empire à celui qui en est l'organe. Il faut que le gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en harmonie avec elle. S'il existe un corps représentatif, une autorité première, constituée par le peuple, c'est à elle de surveiller et de réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la réprimera elle-même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut donc que le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les représentans, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent, autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté.

Déduisons de tout ceci une grande vérité; c'est que le caractère du gouvernement populaire est d'être confiant dans le peuple, et sévère envers lui-même.

Ici se borneroit tout le développement de notre théorie, si vous n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau de la République ; mais la tempête gronde; et l'état de révolution où vous êtes vous impose une autre tâche.

Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre foiblesse; notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vérité sur l'imposture, et les droits de l'intérêt public sur les intérêts privés; notre foiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes vicieux, tous ceux qui dans leurs cœurs méditoient de dépouiller le peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dépouillé impunément, et ceux qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui ont embrassé la Révolution comme un métier et la République comme une proie : de-là la défection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui, depuis le point du départ, nous ont abandonnés sur la route, parce qu'ils n'avoient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On diroit que les deux génies contraires que l'on a représentés se disputant l'empire de la nature, combattent dans cette grande époque de l'histoire humaine, pour fixer sans retour les destinées du monde, et que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors tous les tyrans vous cernent; au dedans tous les amis de la tyrannie conspirent : ils conspireront jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la République, ou périr avec elle; or, dans cette situation, la première maxime de votre politique doit être qu'on conduit le peuple par la raison, et les ennemis du peuple par la terreur.

SÉANCE DU 17 PLUVIÔSE AN II A^^^^LÉr^ 357 .

/^Si le r^sÔfFdu gouvernement populaire dans la paix est la vertu. Lit le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois ^ c<iX'^ 1j0l^f vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une émanation de la vertu ;\elle est moins un principe particulier, qu'une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressans besoins de la patrie.

On a dit que la terreur étoit le ressort du gouvernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui brille dans les mams des héros de la liberté, ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote : domptez par la terreur les ennemis de la liberté; et vous aurez rdson, comme fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannîê?\ La force n'est-elle faite que" pour protéger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les têtes orgueilleuses que la foudre est destinée?

La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa conservation; le crime égorge l'innocence pour régner, et l'innocence se débat de toutes ses forces dans les mains du crime. Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée justice, et la justice du peuple, barbarie ou rébellion? Comme on est tendre pour les oppresseurs, et inexorable pour les opprimés! Rien de plus naturel : quiconque ne hait point le crime, ne peut aimer la vertu.

Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les royalistes, s'écrient certaines gens. Grâce pour les scélérats! Non : grâce pour l'innocence, grâce pour les foibles, grâce pour les malheureux, grâce pour l'humanité!

La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles : il n'y a de citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la tyrannie, n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils pas les alliés des ennemis du dehors? les assassins qui déchirent la patrie dans l'intérieur; les intrigans qui achètent les consciences des mandataires du peuple; les traîtres qui les vendent; les libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple, pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles, et pour préparer la contrerévolution politique par la contre-révolution morale; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou moins dangereux que les tyrans qu'ils servent? Tous ceux qui interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive vengeur de la justice nationale, ressemblent à ceux qui se jetteroient entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de

nos soldats; tous les élans de leur fausse sensibilité ne me paroissent que des soupirs échappés vers l'Angleterre et vers l'Autriche.

Eh! pour qui donc s'attendriroient-ils? seroit-ce pour deux cent mille héros, l'élite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la liberté, ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes? Non, ce n'étoient que des plébéiens, des patriotes; pour avoir droit à leur tendre intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a trahi vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque prouver qu'on a fait immoler dix mille Français, comme un général romain, pour obtenir le triomphe, devoit avoir tué, je crois, dix mille ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les tyrans contre les défenseurs de la liberté; nos femmes horriblement mutilées; nos enfans massacrés sur le sein de leurs mères; nos prisonniers expiant dans d'horribles tourmens leur héroïsme touchant et sublime; on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie.

On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfans, leurs époux : mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des conspirateurs; il est reçu qu'elles peuvent impunément séduire la justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de leurs complices; on en a fait presqu'une corporation privilégiée, créancière et pensionnaire du peuple.

Avec quelle bonhommie nous sommes encore la dupe des mots! Comme l'aristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les maximes meurtrières qu'ils nous ont données!

L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues, que le patriotisme par ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du palais; on traite les conspirations contre la République comme les procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide; et le code fait par les conspirateurs eux-mêmes, est la loi par laquelle on les juge.

Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de l'univers ne peut suppléer à la preuve testimoniale, ni l'évidence même à la preuve littérale.

La lenteur des jugemens équivaut à l'impunité, l'incertitude de la peine encourage tous les coupables : et cependant on se plaint de la sévérité de la justice; on se plaint de la détention des ennemis de la République. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul découvrit la conjuration, et l'étouffa au même instant par la mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé lesformes, par qui? par l'ambitieux César qui vouloit grossir son parti de la horde des conjurés, par les

Pison, les Clodius, et tous les mauvais citoyens qui redoutoient pour eux-mêmes la vertu d'un vrai Romain et la sévérité des lois.

Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence; leur pardonner, c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur : celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance.

Aussi, malheur à celui qui oseroit diriger vers le peuple la terreur qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur à celui qui, confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs calculées de la perfidie, ou avec les attentats des conspirateurs, abandonne l'intrigant dangereux, pour poursuivre le citoyen paisible! Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la mort dans le cœur des patriotes! Cet abus a existé, on ne peut en douter. Il a été exagéré, sans doute, par l'aristocratie : mais n'existât-il dans toute la République qu'un seul homme vertueux persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement seroit de le rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat.

Mais faut-il conclure de ces j)ersécutions suscitées aux patriotes par le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, qu'il faut rendre la liberté aux contre-révolutionnaires, et renoncer à la sévérité? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en démontrer la nécessité. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la foiblesse avec laquelle ils ont été poursuivis? Elle est due, en grande partie, à la doctrine relâchée qu'on a prêchée dans ces derniers temps, pour les rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis parviendroient à leur but, et recevroient de vos propres mains le prix du dernier de leurs forfaits.

Qu'il y auroit de légèreté à regarder quelques victoires remportées par le patriotisme, comme la fin de tous nos dangers. Jetez un coupd'œil sur notre véritable situation : vous sentirez que la vigilance et l'énergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde malveillance contrarie par-tout les opérations du gouvernement : la fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé n'a fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse.

Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux factions, comme en deux corps d'armée. Elles marchent sous des bannières de différentes couleurs et par des routes diverses : mais elles marchent au même but; ce but est la désorganisation du gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire, le triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la foiblesse, l'autre aux excès. L'une veut changer la liberté en bacchante, l'autre en prostituée.

Des intrigans subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se rangent de l'un ou de l'autre parti : mais les chefs appartiennent à

la cause des rois ou de l'aristocratie, et se réunissent toujours contre les patriotes. Les fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie est leur proie; ils se battent pour la partager : mais ils se liguent contre ceux qui la défendent.

On a donné aux uns le nom de modérés ; il y a peut-être plus d'esprit que de justesse dans la dénomination â' ultra-révolutionnaire, par laquelle on a désigné les autres (I). Cette dénomination, qui ne peut s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et l'ignorance peuvent emporter au-delà de la saine politique de la Révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses ou funestes, les principes sacrés de notre Révolution.

Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en-deçà qu'au-delà de la Révolution : il est modéré, il est fou de patriotisme, selon les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais, autrichiens, moscovites même, ce qu'il pensera le lendemain. Il s'oppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il n'a pu les empêcher : sévère pour l'innocence, mais indulgent pour le crime : accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter son silence, ni assez importans pour mériter son zèle; mais se gardant bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée : découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à des traîtres démasqués et même décapités; mais prônant les traîtres vivans et encore accrédités : toujours empressé à caresser l'opinion du moment, et non moins attentif à ne jamais l'éclairer, et sur-tout à ne jamais la heurter : toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu qu'elles aient beaucoup d'inconvéniens : calomniant celles qui ne présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendemens qui peuvent les rendre nuisibles : disant la vérité avec économie, et tout autant qu'il le faut pour acquérir le droit de mentir impunément : distillant le bien goutte-à-goutte, et versant le mal par torrens : plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien; plus qu'indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et sauver la patrie : donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très-attaché, comme les dévots dont il se déclare l'ennemi, aux pratiques extérieures, il aimeroit mieux user cent bonnets rouges que de faire une bonne action.

Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés? ce sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez, des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par l'identité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par des dis-

(1) Robespierre a déjà relevé ce terme. Voir ci-dessus, séance du 19 nivôse ^ (no 86) et Discours non prononcé (n° 89).

cours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le patriotisme à trembler pour lui-même, invoque l'amnistie en faveur de l'aristocratie et de la trahison. Tel appeloit la France à la conquête du monde, qui n'avoit d'autre but que d'appeler les tyrans à la conquête de la France (I). L'étranger hypocrite qui, depuis cmq années, proclame Paris la capitale du globe (2), ne faisoit que traduire, dans un autre jargon, les anathêmes des vils fédéralistes qui vouoient Paris à la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre déclarée à la divinité, n'est qu'une diversion en faveur de la royauté.

Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté?

Ira-t-on, à l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie surnaturel et les vertus incomparables des rois?

Ira-t-on proclamer la vanité des droits de l'homme et des principes de la justice étemelle?

Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclîmier les droits imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession?

Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour défigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la Révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération hypocrite, ou par des extravagances étudiées.

Aussi l'aristocratie se constitue en sociétés populaires; l'orgueil contre-révolutionnaire cache, sous des haillons, ses complots et ses poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante les victoires de la République; la noblesse, accablée de souvenirs, embrasse tendrement l'égalité pour l'étouffer; la tyrannie, teinte du sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau. Si tous les cœurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués! combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner!

Voulez-vous les mettre à l'épreuve, demandez-leur, au lieu de serment et de déclamation, des services réels?

Faut-il agir? Ils pérorent. Faut-il délibérer? Ils veulent commencer par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront à tout changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout réformer, pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux? Ils vous rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à la persécution? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus; ils découvrent qu'un tel a été noble, lorsqu'il sert la République; ils ne s'en souviennent plus dès qu'il la trahit. La paix est-elle utile? Ils vous étalent les pfdmes de la victoire. La guerre est-elle nécessaire?

(1) Allusioa à Brissot.

(2) Allusion à Anacharsis Cloots.

Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le territoire? Ils veulent aller châtier les tyrans au-delà des monts et des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre d'assaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la fidélité de nos alliés? Ils déclameront contre tous les gouvernements du monde, et vous proposeront de mettre en état d'accusation le grand Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâces aux dieux de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers passés. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sèment, au milieu de nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement. Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par un gouvernement ferme et respecté ? Ils trouvent que les principes du gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les droits du peuple opprimé par le gouvernement? Ils ne parlent que du respect pour les lois, et de l'obéissance due aux autorités constituées.

Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du gouvernement républicain : c'est de le désorganiser, de le dégrader complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru k nos succès.

Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armées? vous occupez-vous d'arracher à l'avarice et à la peur les subsistances qu'elles resserrent? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tué les poules, et on nous a privé des œufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain. Dans le Midi il a été question de détruire les mûriers et les orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les oranges une superfluité.

Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des contre-révolutionnaires hypocrites, pour flétrir la cause de la Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé le plus d'empire, non contens de surcharger les opérations relatives au culte, de toutes les formes qui pouvoient les rendre odieuses, on a répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on alloit tuer tous les enfans au-dessous de dix ans et tous les vieillards au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a été répandu particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départemens du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputés au ci-devant accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg (1). Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que l'on raconte de Caligula et d'Héliogabale;

(1) II s'agit d'Exiloge Schneider. Voir à son propos, art. de E. Jacquel dans A.H.R.F., 1931, p. 399, 1932, p. 1-27, 103-115, 336-342; 1983, p. 61-73; 19.35, i p. 218-248.

mais on ne peut y ajouter foi, même à la vue des preuves. Il poussoit le délire jusqu'à mettre les femmes en réquisition pour son usage : on assure même qu'il a employé cette méthode pour se marier. D'où est sorti tout-à-coup cet essaim d'étrangers, de prêtres, de nobles, d'intrigans de toute espèce, qui au même instant s'est répandu sur la surface de la République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de contre-révolution, qui n'a pu être arrêté que par la force de la raison publique? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères liguées contre la Liberté, et de la corruption de tous les ennemis intérieurs de la République!

C'est ainsi qu'aux miracles continuels opérés par la vertu d'un grand peuple, l'intrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles, bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorans dans la fange de l'opprobre et dans les chaînes de la servitude.

Eh! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voilé par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature? L'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins imposant ?

Dans des mains perfides, tous les remèdes à nos maux deviennent des poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire, ils le tourneront contre vous; même les vérités que nous venons de développer.

Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la guerre civile, par l'attaque violente contre les préjugés religieux, ils chercheront à armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures même que la saine politique vous a prescrites en faveur de la liberté des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle auroit produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle; si vous l'arrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant que vous protégez les prêtres et les modérés.

Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme.

Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le blâme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine machiavélique est de perdre la République, en perdant les Républicains, comme on subjugue un pays en détruisant l'armée qui le défend. On peut apprécier par-là un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire qu'il faut leur abandonner tous les amis de la Liberté.

Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le bien public, est d'être les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes, ce qui vient de deux causes; la première, que les intrigans

attaquent avec les vices de l'ancien régime; la seconde, que les patriotes ne se défendent qu'avec les vertus du nouveau.

Une telle situation intérieure doit vous paroître digne de toute votre attention, sur-tout si vous réfléchissez que vous avez en même temps les tyrans de l'Europe à combattre, douze cent mille hommes sous les armes à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer continuellement, à force d'énergie et de vigilance, tous les maux que la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le cours de cinq ans.

Quel est le remède de tous ces maux? Nous n'en connoissons point d'autre que le développement de ce ressort général de la République, la vertu.

La démocratie périt par deux excès, l'aristocratie de ceux qui gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités qu'il a lui-même établies; mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par l'excès du désordre, à l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul.

La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous ballotter perpétuellement entre ces deux écueils.

Mais les représentans du peuple peuvent les éviter tous deux; car le gouvernement est toujours le maître d'être juste et sage; et quand il a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple.

Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la Convention : il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre énergie et la confiance publique qu'elle vous a méritée; que c'est là la première instruction de tous leurs commissaires.

Mais c'est une vérité qui doit être regardée comme triviale en politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple ne peut se perdre que par lui-même; vos ennemis ne l'ignorent pas : ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent sur-tout à réveiller au milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres desseins.

Que peuvent-ils contre la représentation nationale, s'ils ne parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations? Ils doivent donc désirer nécessairement d'avoir deux espèces d'agens, les uns qui chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein même, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et les intérêts de la République.

Pour l'attaquer avec succès, il étoit utile de commencer la guerre contre les représentans dans les départemens, qui avoient justifié votre confiance, et contre le Comité de salut public; aussi ont-ils été attaqués par des hommes qui semblent se combattre entr'eux.

Que pouvoient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit décider du sort de la République et des tyrans?

Loin de nous l'idée qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de nous encore le crime, qui ne nous seroit point pardonné, de tromper la Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable silence! car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vérité, qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or il est vrai qu'il existe encore pour notre liberté un danger, le seul danger sérieux peut-être qui lui reste à courir : ce danger est un plan qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en ressuscitant l'esprit de parti ; de persécuter les patriotes, de décourager, de perdre les agens fidèles du gouvernement républicain, de faire manquer les parties les plus essentielles du service public. On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagère, afin de les rendre irrémédiables ; on s'est étudié à la remplir de fausses terreurs, pour l'égarer ou pour la paralyser; on cherche à la diviser; on a cherché à diviser sur-tout les représentans envoyés dans les départemens, et le Comité de salut public; on a voulu induire les premiers à contrarier les mesures de l'autorité centrale, pour amener le désordre et la confusion; on a voulu les aigrir à leur retour, pour les rendre, à leur insçu, les instrumens d'une cabale. Les étrangers mettent à profit toutes les passions particulières, et jusqu'au patriotisme abusé.

On avoit d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le Comité de salut public; on se flattoit alors hautement qu'il succomberoit sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la fortune du peuple français l'ont défendu. Depuis cette époque, on a pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agens nécessaires du Comité, tous les projets de désorganisation, déguisés sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits aujourd'hui avec une affectation étrange; cet empressement à prôner des intrigues que le Comité de salut public a dû éloigner; cette terreur inspirée aux bons citoyens, cette indulgence dont on flatte les conspirateurs, tout ce système d'imposture et d'intrigue, dont le principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les vœux de tous les ennemis de la France.

C'est depuis l'époque où ce système a été annoncé dans les libelles, et réalisé par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de nouveau persécuté dans une partie de la République, que l'autorité nationale a éprouvé une résistance dont les intrigans commençoient

à perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles d'autre inconvénient que de partager l'attention et l'énergie de ceux qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour s'occuper de déjouer des intrigues dangereuses; elles pourroient encore être considérées comme une diversion utile à nos ennemis (1).

Mais, rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vérité; c'est ici que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de l'humanité et les destructeurs des tyrans.

Ici, pour détruire un abus, il suffît de l'indiquer. Il nous suffît d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la foiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention nationale.

Nous provoquons sur tous les objets de ses inquiétudes, et surtout ce qui peut influer sur la marche de la Révolution, une discussion solemnelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intérêt particulier et caché puisse usurper ici l'ascendant de la volonté générale de l'Assemblée, et la puissance indestructible de la raison.

Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de consacrer, par votre approbation formelle, les vérités morales et politiques sur lesquelles doivent être fondées votre administration intérieure et la stabilité de la République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre conduite envers les peuples étrangers (2) : par-là vous rallierez tous les bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux conspirateurs; vous assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractère aux yeux de tous les peuples.

Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en votre nom, au dedans et au dehors de la République.

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