‹ Œuvres complètesChapitre 4 sur 33 · DISCOURS SLR LES PEINES INFAMANTES · texte numérisé non relu

DISCOURS SLR LES PEINES INFAMANTES

juste, équitable, qui procoilo au jugement des accusés avec l'appareil de ces formes salulaires, qui atteslent son respect pour ["honneur et pour la vie des hommes; qui ne dévoue un citoien au supplice, que lorsqu'elle y est forcée par l'évidence des preuves, et (t) qui par cette raison mônie imprime (2) à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable : c'est un pouvoir irrésislible, qui frappe sans discernement et sans règle ; c'est la foudre, qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle rencontre : dans un tel (2) gouvernement, la honte attachée au supplice est trop foiblepour rejallir jusques sur la famille de celui qui l'a subi.

D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au rafinemcnt; mais qu'est-ce que l'honneur dans les étais despotiques ? on sçait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans quelques unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas môme de mot pour exprimer cette idée; et comment des âmes dégradées par l'esclavage pour'roient elles oulrer la délicatesse en ce genre?

Au reste ces raisonnemens sont assez (4) justifiés par l'expérience ; puisque, non seulement en Perse; mais à la Chine, en Turquie, au Jappon et chez les autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de l'opinion dont (o) je cherche l'origine.

Ce n'est pas non plus dans les vérilables républiques qu'elle exercera sa tirannie;

Là l'état d'un citoien est un objet trop important, pour (6) qu'il puisse ôtre en quehiue sorte (7) abandonné à la discrétion d'autrui : chacjue particulier ayant part au gouvernement, étant membre de la souveraineté, (8) il ne peut être dépouillé de celle auguste prérogative par la faute d'un autre, et, tant qu'il la conserve, l'intérêt et la dignité de l'état ne souffre pas qu'il soit llétri si légèrement par les préjugés : la liberté républicaine se révolteroit contre ce

{i) Ed. de nSj : mais. — 2) toujours. — (3) pareil. — li] assez deesl. (5) il s'af/il ici. — (6) qu'il puisse deesl. — (7) eu quelque sorte deest. — (8; il deesl.

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despotisme de l'opinion; loin de permellrc à l'honneur de sacrifier à ses fantaisies les droits des citoiens, elle l'oblige de les soumettre à la force des loix et à l'influence dos mœurs qui les protègent.

D'ailleurs chez des peuples, où la carrière de la gloire et des dignités est toujours ouverte aux talens, la facilité de faire oublier des crimes qui nous sont étrangers par des actions éclatantes, qui nous sont propres ne laisse point lieu au genre de tlétrissuro dont (1) il s'agit ici : l'habilude de voir des hommes illustres dans les parons d'un coupable sufïiroit seule pour anéantir ce préjugé.

On pourroit ajouter une autre raison qui tient au principe fondamental de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des républiques, est la vertu, comme l'a prouvé l'autheur de l'esprit des loix, c'est à dire la vertu politique, qui u'est autre chose que l'amour des loix et de la patrie : leur constitution même exige que tous les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles cèdent sans cesse au bien général. Chaque citoien fesant partie de la souveraineté, comme je l'ai déjà dit; il est obligé à ce lilre de veiller à la sûreté de la patrie dont les droits sont remis entre ses mains; il ne doit pas épargner môme le coupable le plus cher, quand le salut de la république demande sa punition; mais comment jjourroit-il observer ce pénible devoir, si le deshonneur pouvoit (2) être le prix do sa fidélité à le remplir? (3) Ne seroit-il pas au contraire forcé à trahir lui même les loix, en cherchant à leur arracher leur viclime? soumettez Brutus à celte terrible épreuve; croiez vous qu'il aura le triste courage de cimenter la liberté romaine parle sang de deux (ils criminels? Non. Une grande ame peut immoler à l'état la fortune, la vie, la nature même ; mais jamais l'honneur.

Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est

(1) Ed. de nSô : je parle. — (2) Dcuoil. — (3' Depuis ne seroit-il jusqu'à viclime nianriue dans l'édition de 178.".

IlISCOUKS SIH r.KS PKI.NES INFAMANTKS 2o

point dônionti par les faits. Un coup d'œil jette sur l'histoire des anciennes ropiibliquos sutlit pour me convaincre que le pr(^jugé dont je parle en étoit banni.

A Rome, par exemple, le décemvir Appius Claudius convaincu d'avoir opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie, meurt dans les fers (1 ) sur le point do subir la peine due à tant de forfaits. La famille des (2) Claudius fut-elle deshonorée? Non. Immédiatement apréz sa mort, je vois Gains TJaudius son oncle briller encoie aux premiers rangs des ciloiens, soutenir avec hauteur les prérogatives du Sénat, s'élever contre les entreprises des tribuns avec cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déploiéc dans les affaires publiques. Ce qui me paroit surtout caractériser l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question; c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent à Claudius dans ces occasions, ce romain ne craint pas de rappeler au peuple le souvenir de ces nn'^mes décemvirs dont son neveu avoit été le chef.

Il y a plus; je vois le (ils môme de cet Appius gouverner aprez son perc (3) en qualité de tribun militaire la république dont ce dernier (i) avoit été l'oppresseur et la victime.

La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné Duillius, qu'il choisit pour tribun un citoien de son sang et de son nom. Les jugemens qui flétrirent Fabius Vibulanus, M. (5) Servilius et M. Cornélius ne précèdent que de quelques années l'élévation de leurs descendans (6) ou de leurs proches au tribunal (7) militaire et au consulat.

M. Manlius accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné à être précipité du haut de la roche tarpeienne •

;i; K(l. lie nsâ : la prison il'oii il allait sortir pour subir... — (2) de, — (3] après son père deesl. — (i) dont son père avoit. — (5) Marcus. — (6) de leurs descendans deexi. — I' Tribunal.

26 (El VUES COMFLÈTKS DK MAXIMILIEX ROBESPIERBK

a OÙ 15 ans apréz son supplice, les Romains dcfcrenl :i l'ubiius Manlius, lun de ses descendans (1), avec le titre de diclateur, la puissance la plus absolue à laquelle un ciloien pût (2) aspirer.

Je ne finirois pas si je voulois épuiser tous les exemples de ce genre que l'histoire me présente ; je me contenterai de rappeler encore ici celui dune nation voisine dont les mœurs sont une nouvelle preuve de mon système. 'J'out le monde scait que l'Angleterre, qui malgré le nom de monarchie, n'en est pas moins par sa constitution (3) une véritable répir bliquo a secoué le joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches.

Quels sont donc les lieux où elle domine? ce sont les monarchies. C'est là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les mo'urs, nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une base inébranlable.

L'honneur, comme (4) l'a prouvé le grand homme que j'ai déjà cité, l'honneur est l'ame du gouvernement monarchique : non pas cet honneur philosophique, qui n'est autre chose que le sentiment exquis qu'une ame noble et pure a de sa propre dignité; qui a la raison pour base et se confond avec le devoir; qui éxisteroit, môme loin des regards des hommes, sans autre témoin que le ciel et sans autre juge que la conscience : mais cet honneur politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux distinctions; qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable; mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité que de la raison; cet honneur qui tient au moins autant lo) à la vanité qu'a la vertu : mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même; puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoiens à marcher vers le bien

(1) Ed. de nSS : l'un de ses proches parens. — (2) puisse. — (3) par sa constitution deesf. — (4) comme on l'a souvent remarqué. — ("j) qui tient plus ;'i la.

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