‹ Œuvres complètesChapitre 69 sur 106 · VERS POUR UN LIVRE DE SORT · texte numérisé non relu

VERS POUR UN LIVRE DE SORT

CHOSE vive n'est qui se sente Des flammes d'Amour dispensée, Et vous en voulez estre exempte :

Insensible et pis qu'insensée î

Vous pensiez ne vous voir jamais De nouvelle amour surmonté ; Mais sans vostre hoste aviez compté.

Vous penserez mieux désormais.

Une chose avez refusée, ^ui n'est plus en vostre pouvoir :

Si vous espérez mieux avoir, Vous vous trouverez abusée.

Autant vaudroit en Teau cscrire,

Ou au rivage labourer ',

Oue ceste Déesse adorer "

Qm vous tient en peine et martyre.

S'il n'est plus de constante amie.

Si serviteurs sont mal traittés, C'est vous qui rompez leurs traittés, D'Amour conjurée ennemie.

Pour la première qui survient, Soit honneste ou soit importune.

Des autres plus ne vous souvient ; Vous en laissez faire à fortune.

Amour vous prépare un lien Dont vous-mesmc ne sçavcz rien.

Ne pensez en si douce flamme Trouver perpétuel repos :

Long temps ne sont en un propos^ Le vent^ ny le cœur d'une femme.

Si vous demandez à ce livre Nouvelles de vostrc souci, Rien n'y a qui vous en délivre ; *

Vostre bon heur n'est point ici.

Vostre cueur s'est en deux yeux allumé D'un feu si rare et non accoustumé, Qu'il vous fera changer cheveux et tainct Avant qu'il soit refroidy ny estainct.

De qui vous suit n'avez souci, Et suy vez qui ne s'en soucie * :

Amour vous fera tout ainsi (a).

Tenez-le comme prophétie.

Vous cuidez estre satisfaict Avenant ce que pourchassez,

Mais avant peu de mois passez.

Vous me direz quel il y faict.

Ne tardez plus à consentir.

Et à tel ami satisfaire, Mieux vaut faire, et se repentir, Que se repentir, et rien faire.

La froide saison est venue, Et vostre chauld ne diminue ; Tout arbre se met en pourpoinct, Et l'amour ne despouillez point.

Vous vous devriez marier, ce me semble, Car une dame ainsy seule ressemble A une vigne en un désert venue, Qui d'arbre n'est ny de rien soustenue ^.

Si nous sommes bien advertis.

Au cœur avez playe incurable.

II n'est plus d'enfans de Thetis Dont le seul pied soit pénétrablc °.

Si la façon estoit permise, En aymant, d'user de main mise, Vous auriez plus de possesseurs Qu'Hypermnestra n'avoit de sœurs \

D'amour avez eu mainte proye Et vous l'aviez bien mérité; Mais, confessez la vérité, Vous n'estes marri qu'on le croye.

Pour avoir tout bien et plaisir, Vostre cueur n'eust peu mieux choisir.

Pour donner biens ou rendre honneur entier, Cupido nud n'a laurier ne pecune ï D'ailleurs despend vostre bonne fortune ; Faire l'amour n'est pas vostre mestier.

Amour vous rend l'honneur de la victoire De mille cueurs qu'il a sçeu conquérir ; Mais entendez que ce n'est moins de gloire, De bien garder que de bien acquérir.

Tant plus clos ce mal vous tiendrez.

Et plus malade en deviendrez :

On guérit Tulcere en l'ouvrant, Et l'amour en le descouvrant.

Puisqu'il faut aymer tost ou tard , Qui vous faict doubter vous abuse :

Au tarder a plus de hazard, Et en jeunesse a plus d'excuse.

Vous n'eussiez sceu plus de faveur avoir ; Mais trop de gens viennent à le sçavoir.

On recognoist vostrc grande bcaultc Pour bien du ciel et non de vous venu ; Mais bien seroit à vous seule tenu gui en auroist honneste privautd.

Si de vous libre avez faict bonne preuve, En ce service il fault continuer ; Car ne doubtcz qu'amour est une espreuve Qui peult l'honneur croistrc ou diminuer ".

Si au beau printemps où vous estes^ Respondent l'hyver et l'esté.

L'une serez des plus honnestes gui onc au monde ayent esté ^.

Vous pensiez beaulté si céleste Ne vous pouvoir estre moleste ; Le feu paroist clair et luisant.

Mais au toucher il est cuisant.

Ne consumez en triste pleur.

L'âge passant comme une fleur, Qui sur l'aube est espanouie.

Et au soir est esvanouie.

Si plus secret eussiez esté, Vous seriez ores mieux traicté.

Tant plus voyez nos cœurs se tourmenter. Et plus voulez vos beaultez augmenter ; C'est la façon de tous ceux qui commandent : Plus ont d'empire et plus ils en demandent.

Bien vouldriez aymer quelque chose.

Mais de travail ne vouldriez point.

Sans espine ou mouche qui poinct On n'a jamais ny miel ny rose.

Tant qu'aultruy lairrez disposer De vostre amoureuse fureur.

Point ne vous verrez reposer :

On n'ayme point par procureur.

Remettez sus la belle usance anticque De n'aymer point pour gaing et pour praticque. Si beauté s'olFre et vertu apparente, Preferez-la aux biens et à la rente.

En vostre cueur nul amant n'avez mis, Et ne voulez, pourtant, à nul desplaire. Or Amour vcult que mieux on se desclairc : Qui n'est des siens est de ses ennemis,

Bien que le cœur vous ayez d'un Pompée, Et d'un Hector les haultains csperits,

Vous demandez maintenant un Paris :

Amour maintient son règne sans espée.

En faignant d'Amour estre esprise, Gardez que ne vous trouviez prise ; Assez souvent l'affliction S'est tournée en affection.

En si haut lieu, aux yeux de tous, Cerchez alliance et concorde, Qu'en vous voyant j'ay peur de vous.

Comme si dansiez sur la corde.

La passion dont vous estes saisie N'est plus Amour, elle a nom Jalousie ; Car à l'amour meffiante il advient Comme au bon vin qui vinaigre devient.

En rien vous ne vous affolez D'avoir le cueur grand et sublime ; Mais en amour on vous estime Vouloir trop ce que vous voulez.

Amour tyran a par votre douceur Rendu son règne et son empire seur ;

Car il n'est force au monde qui commande Tant que beauté que douceur recommande.

La guerre entreprendre et l'amour N'est pas pour vous mettre en séjour *° ; Les coups sont la rente des armes Et Pamour n'apporte que larmes.

De quoy vous sert ce beau sein, ceste face, Si tout le monde on en veult estranger? Autant vauldroit un festin sans manger Où aux yeux seuls on dit : Bon prou vous fasse

Avant que croire à Dieu si inconstant, Bien vous debvez de sa loy enquérir; Il fault longtemps pour sa grâce acquérir, Et pour la perdre il ne fault qu'un instant.

Oui parle à vous, il n'a besoing, S'il veult aymer, d'aller plus loing.

Je juge, à veoir vostre persévérance.

Que vous debvez h vos fins parvenir;

Car d'une chose avoir tant d'espérance Est signe exprès qu'elle doit advenir.

Si pour un qui cause assez bien Vous laissez ami si loyal^ Vous en aurez autant de mal Comme vous luy voulez de bien .

Le brief courroux qui vous tient en divorce De vostre amour redoublera la force ; Laissez-le un peu longtemps sans le mouvoir, Il s'estaindra et perdra son pouvoir.

Ne soyez point des roses et des lys Qu'on veoit seicher, de nulle main cueillis ; Usez du temps et de la saison verte : D'elle se faict irrecouvrable perte.

Amour vous plaist^ mais avant commencer^ Il vous y fault plus d'une fois penser. Il est paisible enfant; mais, à la fin, Il devient vieil, malicieux et fin.

L'amour sur toutes vous blasmez; Mais vous veoir seule retirer,

Et sans grand cause souspirer, Monstrent assez que vous aimez.

En vostre champ avez bon labouraige, Mais en l'aultruy avez plus de couraige. Ainsy est-il ; la vigne du voisin Tousjours nous semble avoir meilleur raisin

Quand par espreuve entendu vous aurez Les fruicts d'Amour,, alors vous aimerez ; Le feu a beau de soy le soulphre aymer, S'il ne s'y joinct^ il ne peult l'allumer.

Pour en amour plus heureux devenir, Promettez moins, et sachez mieux tenir; Jamais Paris n'cust eu si belle amye S'il cust payé Venus d'une alkymie *'.

N'ayez, pour rien, si brute qualité Qu'on vous estime aymcr l'utilité !

Seul un enfant, Amour, à Psyché feit La volupté et non point le proffict.

Vostre amitié n'a ny fruict ny cflcct, Mais prou de feuille et de belle apparence ;

Je ne voy point qu'il y ait différence Entre ennemy et amy qui mefFaict ^*.

Qui en vos doux propos se fie, Sur neige et sur sable ediffîe.

Cause n'avez d'estre palle et transy.

Mais de l'Amour la nature est ainsy; Soit qu'on luy donne ou refus ou secours. C'est maladye et fault qu'elle ayt son cours.

D'honneur estes pleine et de gloire, Mais, si mon conseil voulez croire, Ayez des choses dont il chaille ^^, Encores que la beaulté faille.

Celle qui croit en vos sermens Faict l'œuvre avant les fondemens.

Des biens d'amour ne laissez trop jouir Mesme celuy que ne pouvez fouir; Car il n'est rien, tant soit plaisant et cher, En l'ayant trop, qui ne puisse fascher.

Qui s'est sauvé de la mer tourmentée, A peine s'ose en fleuves advancer ; Et vous voulez l'amour recommencer.

Vous qui l'avez tant expérimentée^^ !

Tout autre deuil s'appaise par raison.

Et n'est douleur qui n'ait sa médecine ; Seul vostre amour n'a herbe ny racine, Et du seul temps viendra sa guerison.

Nouvelle amour vous voulez entreprendre.

Pour eschapper du nœud qui vous tient pris C'est comme, estant de fièvre tierce espris, Pour en guérir vouloir la quarte prendre.

Argus vous peult de cent yeux regarder, Mais d'un aveugle il ne vous peut garder.

Ne faictes plus de résistance.

Car amour ressemble au lyon Qui pardonne en obéissance, Et dompte la rébellion.

ELIN DE SAINCT-GELAYS. I47

Apprenez-nous qui est ce rançonneur Qui vous tient prise et se faict dire Honneur; On sent l'amour^ on sent le deuil ou joye ; Honneur n'est rien qu'on sente ne qu'on voye.

Ceste mer oh vostre cueur flotte N'est jamais calme et sans tourmente ; Mais en fort temps s'expérimente L'art et le scavoir d'un pilote.

Au premier qui belle vous dict, Donnons foy entière et crédit ; Et vous, du soucy qui nous poinct, A nous mesmes ne croyez point !

Amour ne veult ne lustre ne splendeur ", Ne majesté compaigne à sa grandeur ; Mesme au grand dieu de Crète aymant en terre, Il fist laisser sa fouldre et son tonnerre.

S'il y a rien en vous de malplaisant.

C'est que sur tous à un seul voulez plaire.

Pensez qu'un port est bien riche et duisant Où Ton ne veoit jamais qu'une galère.

Ne laissez perdre un bon butin, Pour peur qu'amour en soit mutin ; Il oyt clair et nos vœux escoute ; Mais qui les rompt il n'y voit goutte.

Vostre amour rend un mary triste et morne; Sçavous ** pourquoy ? l'arc d'Amour est de corne.

D'amour ne pourrez amender, Si vous craignez tant à mesprendrc ; Trop avez demandé sans prendre ; Il faut prendre sans demander.

Tenez couvert l'aiguillon qui vous point, Car c'est raison que raison les sens lie ; Mais si force est de faire une folie, Faictes la bonne^ ou ne commencez point.

Du bien où avez prétendu Vous avez eu petite part ;

Mais en jeu si plein dehazard, C'est gaing de n'avoir rien perdu.

Qu'attendez-vous? vostre bled n'est plus herbe ; Prenez mary, et croyez le proverbe , [somme, Qu'homme vault mieux qui d'argent n'a grand Ou'un grand thresor qui a affaire d'homme.

Selon l'amour que l'on vous porte, La vostre devient foible ou forte.

Ainsy faict voile ou se retire La Nau ^^, selon que le vent tire.

Des l'enfance en vostre visage.

D'amour on veid signe et présage.

Vous reiglez trop vostre désir; Venus ces respects ne demande.

Elle reçoit plus de plaisir D'un larrecin que d'une offrande.

Craignant un mal, vous mettez comme auvent Le bien qui jà vous est presque advenu ;

tÇO ŒUVRES POÉTIQUES

Ceste peur là nous faict pis bien souvent Que le mal mesme alors qu'il est venu .

Pour tenir foy et vostre affection, Mille plaisirs laissez perdre et defFaire; C'est quelquefois malfaict de trop bien faire, Et n'est plus foy; c'est superstition,

Lorsque d'aymer requeste vous faisons, Dieu alléguez pour vous en excuser.

Oncques marchand qui voulut refuser.

Ne feit plaisir par faulte de raisons.

Vouldriez-vous bien, au gré d'une maistresse, Laisser languir une autre qu'Amour presse? Pardonne Amour " ; car si c'est offenser. Il feit la loy et en peust dispenser.

Vostre entretien aux cloches semblable est^ Où un chacun entend ce qui luy plaist.

Les mariniers au vent leurs voiles tendent; La guerre font les soldats qui l'entendent;

Et VOUS suivez le dieu aux yeux bandés, Mestier auquel le moins vous entendez.

Le temps legier qui ne repose Vous perdez, espérant un point.

Et l'espérer n'est autre chose Qu'un songer quand on ne dort point.

Tant plus les loix d'amour vous entendez. Et moins subject et prins vous y rendez; C'est ce qu'on dit : qui a plus de science A souvent moins de foy et conscience.

Vous feistes bien d'oster de triste orage Celuy qu'on veoit à vostre port '* rendu ; Mais un seul vœu à vos autels pendu D'autres péris n'excuse le naufrage.

Le peu de soin retarde vostre efFect; Qui fort désire une chose, il la faict.

Moyen n'avez de vous desobliger " Envers celuy que tenez en tourment,

Si n'est laissant Amour en vous loger : Car seul amour d'amour est payement.

Apres tant de temps révolu Vous deussiez estre résolu ; Avant qu'ayons prins nos partis De nous-mesmes sommes partis.

Le printemps n'a point tant de fleurs Que vous avez de serviteurs.

Ne consentez que de vous soit déceuc Celle qui a vostre amitié reçcue ; Car qui peut faire une faulte à sa mye, Vers ses amis n'a pas grand preud'hommic

Trop à vous-mesme et à nous estes chiche Des dons exquis dont le ciel vous fit riche. Ainsy l'avare enferme son argent Et aultre en laisse et soy mesme indigent.

Si vous avez partie peu aymable,

C'est où se doibt monstrcr vostre bontc.

DE MELIN DE SAÎNCT-GELAYS. I53

Mal peut combattre un guerrier mal monte; Mais s'il faict bien, il en est plus louable.

Vous ne pouvez, pour chose qu'on vous die^ Croire que tant on souffre en amitié.

Ainsy d'un mal n'a grand soing ne pitié, Le médecin qui n'eut onc maladie.

Rien ne pourrez d^amour mal entreprendre, Si vous sçavez les occasions prendre ; Car quand le fils de Venus vint à naistre, Occasion nourrice en voulut estre".

Qui croit vos dicts et espoir y conçoit Du son se paye et l'argent ne reçoit.

Si une a mal faict son debvoir^ Ne vous en veuillez irriter :

Mieux vault meiiter sans avoir, Qu'avoir bien sans le mériter.

Vostre cueur à grand tort se deult, Pour femme avisée et sçavante,

D'estre un peu tenue inconstante :

Helas ! il ne Test pas qui veult " !

De maint grand prince estes cousin (^), Le taint et la taille avez belle, Mais gardez qu'on ne vous appelle La belle vigne sans raisin ".

On vous tient assez bon langage, Mais un autre a le cueur en gage.

Si les biens estoient une marque Des hommes et de leur valeur.

Comme les deniers ont la leur, Vous seriez grand prince et monarque.

On veoit de feuilles verdissantes Les fruicts couverts et revestus ; Ainsy vos beautez fleurissantes Cachent infinies vertus.

Si vous estiez à quelque prix, Bien scroit sot et mal appris

Celuy qui, pour sienne vous rendre, Ne seroit content de se vendre.

Vous allez un don retardant Qui se perd en trop le gardant, Et, dont tant plus on se départ, Tant en a l'on meilleure part.

Ne sçay soubs quel astre estes née ; Mais je sçay qu'une femme belle Est tousjours, s'il ne tient à elle.

Favorable et bien fortunée.

a. Var. du Ms. :

Qui mal choisit s'en trouve ainsi.

b. Var. :

De mainte nymphe estes cousin.

I. Les livres de sort ont toujours joui d'une grande faveur, soit qu'ils fussent pris au sérieux par les gens crédules, soit qu'ils fussent regardés comme un simple amusement.

A répoque où Sainct-Gelays écrivoit les quatrains qui précèdent, le plus ancien de ces livres, le Dodéchédron de fortune, publié en i556, in-4, à Paris, chei V. Sertenas^ n'avoit pas encore paru, et peutêtre l'impression du livre composé par Jean de Meung le fit-elle renoncer à poursuivre l'œuvre qu'il avoit commencée.

Le plus curieux des volumes de ce genre est, sans contredit, le Panthéon et Temple des oracles, dont une nouvelle e'dition fait partie de la Bibl. el^év. On trouvera, dans la pre'face de cet ouvrage, les plus curieux détails sur les livres de sort.

Quatorze des quatrains fatidiques de Melin ont déjà paru dans l'éd. de 1674 et dans les suivantes. Ce sont ceux qui sont distingués par un astérisque.

Les lettres F et H qui précèdent alternativement chaque quatrain signifient que la prophétie s'adresse tantôt à une Femme, tantôt à un Homme.

On pourroit croire que le dixain qui commence ainsi : OU se peut mieux asseoir mo7i espérance ijl, 184), a été écrit pour servir de dédicace au livre ébauché par notre poëte. p. b.

2. Voyez deux proverbes d'Erasme : In aquam scribis^ et Arare littus. l. m.

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