‹ Œuvres complètesChapitre 104 sur 323 · L'ENTREMETTEUSE MALADROITE. — ACTE I, SCENE IL · texte numérisé non relu

L'ENTREMETTEUSE MALADROITE. — ACTE I, SCENE IL

de distinction ; et si la suite répond aux dispo-

laisses séduire par les prières d'autrui et ses promesses trompeuses! Tu as beau le servir avec zèle et bonne foi , s'il n obtient pas Tobjet de ses désirs n'espère pas la récompense; loin même de te témoigner sa reconnaissance, à peine s'il voudra te regarder.

APOLLONiA. Commence par te blanchir toimême de la tète aux pieds.

Misis. Pourquoi?

A.POLLONIA. Ne t'ai-je rien vu porter par-dessous ?

MISIS. C'est autre chose que tu m'as vu làdessous.

APOLLONiA. Tu plaisantes ; et cependant Tannée n'est pas encore écoulée.

MISIS. C'est toi qui te trompes , car il n'y a que quelques mois; et lorsque je pouvais en manger je ne le refusais jamais. Mais je conviens que j'avais tort alors; et malheur à celui qui ne s'amende jamais !

APOLLONiA. Moi aussi j'avais quitté mon métier; je l'avais bien promis à mon fils et je comptais tenir ma parole jusqu'à la mort ; mais que veux-tu ? la nécessité, qui ne connaît pas de loi, m'a de nouveau réduite à ce point. Je n'ai que ce moyen de faire vivre mes pauvres filles et de vivre moi-même ; et tout est permis lorsqu'il s'agit de l'existence, d'autant plus qu'un autre métier serait trop pénible.

Misis. Il vaudrait bien mieux vivre cependant du travail de tes mains, ou de quelque honnête industrie.

APOLLONIA. Admire mon malheur : je ne puis trouver nulle part ni à faire de la toile ni à filer.

MISIS. Il y a cependant encore des âmes charitables.

APOLLOMA. Il est vrai, mais seulement parmi celles qui sont à la fleur de l'âge, et non chez celles qui sont vieilles comme nous.

MISIS. Ah ! le monde a bien peu d'humanité ! Mais, dis-moi: tes filles ne font-elles rien encore?

APOLLOKiA. Elles sont trop jeunes pour que je les expose à la fatigue; cependant elles me rendent déjà quelques petits services.

MISIS. Et c'est là tout ce que tu leur enseignes ?

APOLLONIA. Le temps leur apprendra suffisamment le reste. Je veux en faire des dames

sitions qu'elles montrent, elles seront le bâton de ma vieillesse. Mais laissons de côté ce discours. Comment cela va-t-il?

MISIS. Couci-couci.

APOLLONIA. Loges-tu toujouFs au même en droit ?

MISIS. Non ; il y a déjà longtemps que j'ai changé de demeure : je suis maintenant dans la Voie-sacrée ; et j'ai d'assez bons voisins.

APOLLONIA. Dis-moi : demeures-tu loin de la femme d'un nommé Catillus?

MISIS. Non; mais tu veux dire Camillus?

APOLLOJViA. Oui, Camillus.

MISIS. Elle reste à main droite du Capitole, la troisième ou quatrième porte ; je demeure en face, dans une maison neuve oii il y a un portique.

APOLLONIA. Est-ce uuc belle femme?

MISIS. Pas trop , à mon avis.

APOLLONIA. Aimable?

MISIS. Pliit aux dieux qu'elle le fût ! elle ferait revenir son mari de son erreur.

APOLLONIA. A quel propos? Est-ce qu'il ne l'aime pas?

MISIS. Non.

APOLLONIA. D'où cela vient-il ?

MISIS. De ce qu'il aime ailleurs comme tant d'autres.

APOLLONIA. Elle est donc mécontente?

MISIS. Peux-tu le demander!

APOLLONIA. Aime-t-elle à donner au dehors à filer, à tis.ser ou à cuire, comme c'est l'usage ?

MISIS. Non : elle laisse faire toutes ces choses à sa mère.

APOLLONIA. A quoi s'amuse-t-elle ?

MISIS. A regarder du matin au soir par la fenêtre, à écouter les nouvelles et les sérénades, à apprendre à faire des pommades, à dormir et à coudre des gants.

APOLLONIA. Sa mère fréquente-t-elle beaucoup les temples?

MISIS. Peu ; car c'est une excellente ménagère, et qui sait où le diable a la queue.

APOLLONIA. Son mari vit-il encore ?

Misis. Non.

APOLLONIA. Comment fait-elle donc ?

MISIS. Comme toutes celles qui n'en ont plus : elle a son intendant qui pourvoit à tous ses besoins; et lorsqu'il lui fait faute, l'ami

OUVRAGES D

Cl ie parent ne la laissent manquer de rien.

APOLLONiA. Est-ce qu'On vit encore aujourd'hui de cette manière ? Je voudrais savoir si elle est intéressée.

Misis. Est-ce que tu ne connais pas notre naturel? Elle accepterait la moindre chose ; elle préférerait cependant les plus jurandes.

APOLLONIA. Est-elle bien avec son gendre?

MISIS. Comme sa fille, qui ne peut le souffrir. Les nouveaux époux se tiennent comme des sangsues ; ils sont entre eux comme chien et chat. Mais l'heure du dîner approche, et il n'y a à la maison que le chien, qui, comme moi. n'aboie le plus souvent que de faim : je ne puis rester plus longtemps avec toi ; demeure donc en paix : moi je vais de ce pas au marché acheter quelques provisions.

APOLLONIA. Adieu. J'espère que nous nous reverrons quelquefois.

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