SCÈNE V
DROMOS, seul.
0 quelle chienne de vie que celle des jaloux! combien de sages elle fait passer pour fous ! Mais a-t-elle quelquefois rendu sage un fou? On ne peut jamais manger un bon morceau; il faut toujours vivre seul en loup-garou : il y aurait autant de plaisir à être pendu. Souvent on reste sur pied toute la nuit pour écouter les paroles de sa femme ; car on a surpris quelques femmes qui redisent en rêvant ce qu'elles ont fait le jour. Les jaloux sont de pauvres imbéciles, ignorants, envieux, récalcitrants, bizarres, et qui n'offrent jamais rien de bon; si leur femme a mal aux dents , ils croient empêcher qu'on ne les lui arrache! Pauvres insensés! La femme peut tout ce qu'elle veut. Gardez-la avec soin , enfermez-la sous mille verrous , tenez ouverts sur ses pas tous les mille yeux d'Argus : sa malice est si grande, son caractère si diabolique, la guerre qu'elle vous fait si acharnée, qu'il vous en faudra toujours passer par où elle voudra. Que de mines , que de grimaces elle met en usage contre son mari! Elle lui sourit gracieusement; elle semble mourir d'ennui lorsqu'elle ne le voit pas; s'il sort elle, lattend pour
OUVRAGES DRAMATIQUES
lui mettre son manteau; elle le rend plus propre, elle arrange sa chemise ou ses cheveux, le prend par la main en lui recommandant de revenir bien vile; et il a la sottise de la croire. 0 homme sans jugement ! trop souvent votre retour est loin de lui plaire ; mais on ne voit plus rien lorsqu'on est aveuglé. Comme la rouille dévore le fer, et la lèpre l'homme, ainsi la jalousie ronge le jaloux; et je ne connais pas au monde de vice plus honteux. Le jaloux redoute ce qu'il ue devrait pas craindre, et néglige ce qui lui importe le plus. Tout lui porte ombrage, jusqu'aux mouches; et ne vous imaginez point que les marchands de lin , de velours ou de toile, ni que le pourvoyeur, l'intendant, ou le prêtre lui-même puissent mettre le pied dans la maison : la manière un peu rude dont il les reçoit leur fait trop entendre ce qu'il est. Si sa femme désire une robe , il faut qu'elle fasse la couturière; les souliers ou les pantoufles ne sont jamais faits sur son pied ; si elle veut recevoir ses parents ou ses amis , elle n'a d'autre lumière que celle de la lune ; elle ne parle jamais à personne; elle ne tient ni les clefs , ni la bourse , ni l'argent; elle ne s'amuse jamais à jouer; elle ne va à aucune fête; elle n'entend de musique que dans les temples ; et personne ne se hasarderait à entrer au logis, ou à se présenter même à la porte, s'il ne voulait entendre chanter sur un autre ton. Je sais que mon jaloux se méfie même de moi; pourtant je ne brille point par la figure : s'il m'arrive d'aller lui parler tandis qu'il est au lit , il ne veut pas que je passe le seuil de la porte. 0 le pauvre sot animal (|ue mon maître , qui ne sait pas que les femmes s'acharnent surtout à obtenir les choses qu'on leur refuse ! Mais je vais faire ce qu'il m'a commandé, et je reviens sur-le-champ.