‹ Œuvres complètesChapitre 111 sur 323 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

CAMILLUS, SATURIUS, DULIPPUS, APOLLONIA.

CABULLus. Bonjour, tout mon espoir et mon unique salut.

OUVRAGES DRAMATIQUES

APOLLOMA. Maîire , que le ciel préserve ce que vous aimez le mieux.

SATDRius, à part. Voyons s'ilss'épargncront les beaux compliments.

CAMiLLEs. J'attends avec bien de l'impatience que tu parles.

APOLLONiA. Et personne plus que moi ne désire vous parler. Quand j'aurais cent lanj^ues, elles ne suffiraient pas pour vous dire avec quel art, avec quelles |)récautions je suis parvenue à aborder la question de votre amour, et quels moyens j'ai employés pour parvenir à en causer avec elle.

SATumiis, à part. Celle -ci du moins commence à mettre les paroles sur l'air.

APOLLOMA. Elle avait avec elle un tout jeune chien , qui est venu me caresser lorsque je me suis approchée: j'ai rejT^ardé cela comme d'un bon augure. Elle était habillée de blanc...

DULippus. Nous voulons savoir autre chose que la robe.

CAMiLLUs. Hélas! que tout ce qui regarde l'objet aimé a de douceur ! qu'il est doux de connaître et la couleur de ses vêtements, et chaque geste, et chaque mouvement, et ses paroles, et même ses pensées; de savoir si elle veille ou si elle dort !

SATURius , à pan. Ne semble-t-il pas que le pauvre aveugle le soit plus que tous les autres!

CAMiLLUS. Saturius, que dis-tu lout bas?

S.A.TUR1US. Je dis que tu n'es pas aveugle comme les autres amants , et que tu viens de parler à merveille.

APOLLONiA. Laissez -moi donc en venir à la conclusion. Comme elle ne me connaissait pas, j'ai été obligée de lui dire mon nom, et une infinité de choses qu'il est inutile de répéter. j

CAMiLLiîS. Non , je t'en prie en grâce, répète- ] nous tout ce que tu lui as dit. j

DiiLipPXJS. Sont-ce là toutes les nouvelles j que tu nous apportes? !

APOLLONiA. Tu es bien impatient. |

CAMILLUS. Laisse-la donc parler. !

APOLLOiNiA. Tout en causant tantôt d'un | jeune homme, tantôt d'un autre, j'ai prononcé \ par hasard votre nom : aussitôt elle fixe les j yeux sur moi, change de visage, et pousse un soupir si brûlant qu'elle m'a presque mis le feu à la figure; et il m'a semblé qu'en même j temps elle a répété votre nom. i

SATLRiDS, ù part. Il va encore donner dans ce panneau.

CAMILLUS. Et ensuite elle ne t'a rien dit de plus?

APOLLOMiA. Elle m'a demandé comment je vous connaissais, s'il y avait longtemps que nous étions amis; et je lui ai répondu que j'avais été votre chère nourrice.

CAMILLUS. Oh ! quelle réponse adroite et prudente!

SATURIUS, à part. Elle lui en fait joliment accroire.

APOLLONiA. Aussitôt elle a baissé la voix . et sous divers prétextes elle a éloigné adroitement tous ceux qui se trouvaient près d'elle. Cela m'a donné courage , et j'ai osé lui dire alors : « Camillus meurt pour vous d'amour. >♦

SATURIUS, à part. Voyez comme elle se tire adroitement d'affaire !

APOLLOiMA. Elle m'a répondu : « Son mal me touche infiniment ; mais je suis bien fâchée de ne pouvoir y apporter remède. »

SATURIUS , à part. AUons , je vois que la fête aura lieu.

APOLLONiA. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m'a répondu : «Parce que le sort qui nous gouverne, en m'unissant à celui que je ne puis soul^ frir, m'a séparée de ce que j'aurais eu de plus cher au monde.»— «Madame, «luiai-jedit alors, «on peut corriger par la prudence la malignité du sort : rien n'est impossible à qui veut fermement ; et d'ailleurs en ce monde plus on en prend, plus on en a.»

CAMILLUS. On ne pouvait pasmieux répondre.

SATURIUS, à part. U est si difficile en effet de se faire à soi-même de belles réponses !

CAMILLUS, à Saiurius. Mais tais-toi donc un peu. (A ApoUoiiia.) Et ensuite?

APOLLOiNiA. Elle a poursuivi en ces termes : « Eh quoi ! Cairiillus ferait une pareille injiu'e à mon mari, lui qui le chérit comme un autre lui-même ! »

SATURIUS. Ce n'est pas seulement à ses amis, c'est à ses parents mêmes que l'on s'adresse.

APOLLONIA. « Oh! Camillus est tout amour, ); aije répondu; «et puisqu'il est aimé, il est bien naturel qu'il aime non-seulement votre mari . mais vous et vos parents.» — Et elle : «Je suis bien sûre qu'il ne voudrait pas que sa femme fit ce qu'il veut que je fasse.»

L'ENTREMETTEUSE iMALAD

SA.TtRîi's. Qui sait? Il y a des gens qui aiment {ju on ies aide.

APOLLOMA. J'ai continué de la presser : et elle m'a ré|>ondu : «N'en dites pas davantage, mon honneur me défend de vous prêter l'oreille. » Je lui ai dit que je ne prétendais pas souiller son honneur ; mais que je cherchais seulement à savoir que vous ne lui déplaisiez pas; à quoi elle m'a répondu que les amants couvraient toujours du voile de l'honnêteté leurs desseins les moins honnêtes...

SATCRics. La voilà qui embrouille bien l'affaire.

APOiLOiNiA. « Ils promettent, ils jurent , et ne tiennent ensuite ni leurs serments ni leurs promesses. Ils font bien pis encore : ils vous thansonnent ou vous rendent la fable d'un chacun, et se vantent à l'un et à l'autre des faveurs que souvent ils n'ont jamais obtenues.» SATDRIES. Elle parlait ià en femme d'une grande expérience.

APOLLOîXiA. J'ai tâché de la convaincre que vous étiez discret plus que personne au monde, et qu'elle n'avait rien ;i redouter avec vous.

SATURiLS. Loin d'en dire davantage, je n'aurais pu en dire autant.

APOLLOMA. Elle a ajouté alors : « 11 n'y a rien de si caché sous le ciel qui ne se découvre à la fin.» — «Oui, quand la chose est mal conduite,» répondis-je; a et il faut convenir qu'il n'existe pas une femme qui quelquefois, plus ou moins, n'ait trouvédans unépouxun motif desécurité... » SATURILS. Ainsi ma mère fut une... Ah ! parbleu! cette vieille juge donc des autres par ellemême?

APOLLOWA. « C'est une chose claire, manifeste et notoire,» ajoutai-je ; «maissavez-vous pourquoi l'une passe pour sage, pour raisonnable, pour honnête, pour pure de mœurs; l'autre pour folle, légère, sans frein et sans pudeur? C'est que la première est discrète, prudente et dissimulée; la seconde l^abillarde, sans expérience et sans esprit...»

SATURiiJS. Ainsi celles qu'on estime le plus sont celles qui valent le moins.

APOLLO?;iA. ccMais votre Camillus, «lui dis-je, «est si aimable , il vous aime tant qu'il ne peut rien vouloir que ce que vous voulez vous-même.» tt pour abréger mon discours...

(HTLKiL's. Voyez un peu quel abrégé!

MACCHIAVELLI. II.

ROITE. - AC4TE II, SCE^E IIL 65

APOLLOMA. J'ai combattu si bien toutes ses raisons, je l'ai tant pressée , qu'elle a pris le lin et la toile ; et je crois qu'elle prendra encore le manche de la quenouille. Or, vous savez que qui accepte s'oblige à faire ce que vous désirez I CAMiLLiJS. Je suis parfaitement content.

APOLLOAL\. Je voudrais que vous eussiez eî tendu ses paroles...

SATURILS. Ne va-t-elle pas recommencer ?

APOLLOMA. Et vu tout ce qu'il m'a fallu faire pour la convertir.

CA3IILLUS. J'en imagine plus encore que tu ne m'en dis ; mais je te conjure de finir.

APOLLOMA. A quel propos.^ Vous imaginezvous qu'il me reste quelque chose à ajouter.^

CAMiLLUs. Je conserve encore un scrupule.

APOLLOMA. Quel scrupule.^

CA31ILLUS. Dis-moi ; es-tu convenue avec elle du moment , de la manière, du lieu où je pour rais l'entretenir ?

APOLLOMA. Je ne lui ai point encore parlé de cela , parce qu'elle veut , pour être plus a.ssurée de votre tendresse, que vous lui écriviez de votre mnin un petit billet.

CA^iiLLUS. Je l'aurais déjà fait et je te l'aurais donné volontiers si la crainte de déplaire, quia tant d'empire sur les véritables amants, n'eût arrêté ma main téméraire. INe le prends donc pas en mauvaise part.

APOLLOMA. Je l'entends bien ainsi.

SATURius. Gamillus , tu ne me parais pas fort habile.

CAMiLLUs. Pour quelle raison ?

SATURIUS. Pour quelle raison? Tu devais consulter l'astrologue pour savoir dans laquelle de ses demeures se trouvait Vénus.

APOLLOMA. A quoi bon?

CAMILLUS. Il a raison, c'est un point extrêmement important : Vénus est la fidèle compagne des amants , comme l'étoile polaire est celle des matelots.

APOLLOMA. Mais on ne va point ici sur mer et l'on n'a rien à craindre des écueils, comœ.e vous paraissez le croire : le cliemin est tout a fait uni.

CAMiLLUS. Ceci n'est point un morceau pour toi. C'est de la faveur ou de la rigueur descieux que dépend en effet le succès de mon entreprise.

.\P0LL0MA Soyez convaincu au contraire que c'est ma langue seule, ainsi que l'amitié que

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