SOSTRATA, VIRGINIA, DORIA
SOSTRATA. Que lui as-tu donc fait, ma chère fille, pour l'irriter ainsi contre toi ?
VIRGINIA. Trop de bien.
SOSTR.ATA. Ne parle point ainsi : songe qu'il est ion mari.
VIRGINIA. Et lui, doit-il oublier que je suis sa femme , et m'accabler chaque jour de mille outrages?
SOSTRATA. Crains de te tromper. Ne sais-tu
pas, ma chère Virginia, que les femmes doivent être soumises ù leurs maris?
VIRGINIA. Us ne doivent pas mépriser tous nos I désirs.
sosTRATA. Sans doute, lorsqu'ils sont justes.
VIRGINIA. 0 ma mère, il n'en est pas de plus légitimes ! Mais si tu savais comme il me traite, tu en serais indignée.
SOSTRATA. Peut-être est-il malade?
VIRGINIA. S'il l'était, irait-il courant ç;\etli\, et veillant toute la nuit jusqu'à ce que le jour se lève?
SOSTRATA. Plus tu te fôclieras contre lui , plus il cherchera à se distraire ailleurs. II vaut mieux l'efforcer de lui plaire : caresse-le, aie pour lui de l'estime et du respect ; et si tu ne peux l'aimer, feins-le du moins; donne-lui quelquefois des marques d'amour : assieds-toi sur ses genoux, présente-lui son manteau lorsqu'il veut sortir; lorsqu'il rentre, dis-lui qu'il est le bienvenu ; s'il semble fâché , fais-lui bon visage ; s'il murmure contre toi, n'aie pas l'air d'y faire attention.
VIRGINIA. S'il passe tousses jours et toutes ses nuits à s'amuser , s'il s'éloigne de moi autant qu'il peut, dis-moi, ma mère, faut-il que je ne m'en plaigne pas ?
SOSTRATA. Qui sait s'il n'est pas obligé de sortir ? Ne te suffit-il pas qu'il revienne chez lui, et faut-il qu'il soit toujours à tes ordres?
VIRGINIA. Hélas! que je suis loin de l'avoir à mes ordres! Mais je veux bien me taire par modération. Entre autres bonnes qualités, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu au monde un homme plus jaloux : il a tordu le cou à mon perroquet et à ma pie, parce qu'il craignait qu'ils ne me rapportassent les messages de l'un ou de l'autre ; et il a fait noyer mon petit chien blanc, parce qu'il couchait quelquefois dans mon lit. Et ne croyez pas qu'on trouve seulement dans ma chambre ni livre, ni plume, ni papier, ni encre, ni écrito.ire;ni lait, ni citron, avec quoi je puisse seulement écrire mon blanchissage.
SOSTRATA. C'est une marque que lui seulveut jouir de toi.
VIRGINIA. Que n'a-t-il eu toujours ce désir ! Mais il est jaloux des balles mêmes: il craint qu'elles ne renferment autre chose que de !a laine et du vent. Et, puisqu'il faut le dire, il n'y a pas jusqu'à mes frères et sœurs, jusqu'à mes
OUVRAGES DRAMATIQUES
parents , jusqu'à vous-même, ôma mère, dont il ne soit jaloux.
SOSTRATA. Et que peut-il craindre de moi ?
VIRGINIA. Il ne croit pas que vous me mettiez en tête de mauvaises pensées, je ne l'imagine pas du moins; mais il a dans l'esprit qvc vous fermez les yeux ou que vous êtes aveuglée, comme lorsque vous me l'avez donné pour mari.
SOSTRATA. Ma chère fille, parlons d'autre chose, car je ne puis croire tout le mal que tu médis de luio
VIRGINIA. Hélas! ses mauvais traitements nese bornent pas là : partout où je vais il attache des espions à mes pas; et celle-ci le sait bien, elle qui est la cause de tous mes chagrins.
DORiA. En quoi, je vous prie ?
VIRGINIA. En lui rapportant sans cesse plus que je n'en dis et plus que je n'en fais.
DORIA. Je n'ai point l'habitude de faire du mal.
VIRGINIA. Ah! vous êtes toutes bavardes connne des cigales. Qui peut lui avoir appris, si ce n'est toi, tout ce (|uej'ai fait dans le temple?
DORIA. Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que je ne lui ai jamais rien dit de semblable.
VIRGINIA. De quoi parlais-tu avec lui?
DORIA. hésitant. Nous parlions...
VIRGINIA. Je le sais.
DORIA. Des affaires de ménage.
VIRGINIA. Voyez comme elle a bientôt trouvé une excuse ! Oserais-tu dire le contraire ?
DORIA. Sans doute je le dirais, et je ne serais pas battue pour cela.
VIRGINIA. Tu pourras en faire ton profit si tu as de la tète : rappelle-toi bien les paroles que je le dis.
DORIA. Ma chère maîtresse , apprenez-moi ce que vous voulez que je fasse.
VIRGINIA. Je sais que tu comprends au premier signe ce que je veux.
DORIA. Je ne suis cependant pas sorcière.
VIRGINIA. Il suffit ici que tu n'ouvres plus Ij bouche.
SOSTRATA. Ma fille veut dire qu'il n'e§t pas bien de répéter ce qu'on a vu, surtout lorsqu'on a affaire à des gens trop crédules.