‹ Œuvres complètesChapitre 137 sur 323 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CHREMES CAMILLUS, SATURIUS.

CHRE>iÈs. Je ne pouvais faire ici une rencontre plus agréable que la tienne.

CAMILLUS. Je suis charmé que ma présence te fasse plaisir.

CHREMES. Il est vrai que j'en suis enchanté; mais je t'avouerai, d'un autre côté, que la manière un peu dure avec laquelle tu traites Pamphila me lait de la peine. Tu sais combien elle m'est chère, moins à cause des liens du sang qui m'attachent à elle qu'à cause de son aimable caractère,

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CAiniLLUS. Chreraès, prends bien garde qu'on ne l'ail mai instruit de ma conduite : je n'ai jamais i!!an(jué à mes devoirs envers ma femme.

ciiiiEsiÈs. Gomment donc te conduis-tu avec elle?

CA3iii.u!s. En jjon mari.

CRKEiMLS. Que je pUiius les femmes si tous ics bons maris té ressemblent!

CAMiLLUS. Elle ne manque ni d'argent ni de robes.

CHREMES. De l'argent de son père.

CA.MILLUS. Ah! Cbremès, ne parle pas ainsi.

CHUEMÈs. Dis-moi : pourquoi ne veux-tu pas lui donner l'anneau nuptial ? pourquoi ne pas faire la noce et tout ce qui s'ensuit? N"a-t-elle pas une assez belle dot ?

C4MILLES. Son trousseau n'est point encore lermiiié, et mon appartement n'est pas arrangé de la manière que je désire.

CHKEMÈs. Tes excuses me paraissent bien faibles : ce n'est pas là qu'est le siège de ton mal. Mais, comme je m'aperçois que ce discours pourrait t'ofl'enscr, je vais te faire part d'un projet que j'ai conçu et qui, si tu veux le suivre, servira du moins de voile à ta conduite.

SATURius, basa Camilius. Empresse-toi de l'écouter, Camillus,mais ne réponds qu'aprésavoir bien réfléchi.

CHREMES. Que dis-tu là tout bas, Saturius? N'aie pas peur que je cherche à t'enlever la portion du plat.

SATURIUS. Tout le monde s'imaf^ine que toutes nos peiisées n'ont que la bouche pour objet !

CHREMES. Cela te serable-t-il un miracle? n'est-ce point ce qui nous fait vivre?

SATURIUS. Vous avez bien raison. Aussi je ne connais pas de vertu plus digne d'estime. Cela est si vrai qu'elle étend son pouvoir jusque sur les princes.

CHREMES. Camilius, un premier amour a tout pouvoir sur le cœur de la jeunesse : j'ai appris que tu négligeais ma chère Pamphila parce que tu aimais auparavant Virginia, On ne peut faire deux fois le même don, s'il ne nous revient entre les mains.

CAMiLLUs. Chrêmes, c'est une calomnie.

CHREMES. Un moment de silence. Celui qui me l'a dit ne l'eût pas fait si ce n'était la vérité. 11 est naturel que, ne l'aimant pas, elle n'ait pas pour toi tout l'amour que tu serais en droit d'en

RAMATIQUES.

exiger ; car l'amour ne s'allume dans notre cœur que par l'espoir qu'il trouvera du retour. Je crois donc que tu la quitterais sans peine, et je ne pense pas que cette résolution pût lui causer un grand chagrin.

CAMILLUS. Quoi ! je pourrais abandonner ma propre épouse, une femme, belle, noble, aimable !... Non, jamais je n'y consentirai.

CHREMES. Aimes-tu mieux perdre Virginia ?.. Eh quoi ! tu restes muet ?

CAMILLUS. J'ai besoin d'un peu de réflexion.

CHREMES. Il faut prendre conseil de l'oracle.

CAMILLUS. Hélas ! on laisse plus de temps à celui qu'on conduit au supplice.

SATURIUS. à Camilius. Ne va pas dire oui.

CHREMES. \ oilà donc en quoi consiste ta vie I Et tu ne rougis [)as de proférer de semblables paroles !

SATURIUS, à Camilius. Montre du caractère.

CHREMES. Il iViiît pomiant renoncer à une, et choisir ci'liequi te convient davantage.

CAMILLUS. Je renoncerai à Virginia.

CHREMES. Quelle est celle que lu viens de désigner?

SATi Riiis. Il veut renoncer à Pamphila.

CHREMES. Je le crois volontiers.

CAMILLUS. Non , c'est Virginia que j'ai nommée.

SATURIUS. Tu es donc fou ?

CHRE3IÈS. Et quand ? quand?

CAMILLUS. Avec le temps.

CHREMES. Nous scrous tous morts auparavant : il est bien difticile d'extirper l'amour du cœur de l'honmie lorsqu'il y a jelé de profondes racines. S'il parvient à l'en bannir, son cœur ressemble au fer rouge, qui conserve longtemps sa chaleur. Laisse Pamphila, je te le conseille, car si tu t'obstines à vivre avec elle lu n'auras plus un seul jour d'heureux : elle ne t'aime pas; tu ne peux la souffrir ; et il n'est pas de peine plus cruelle ni de guerre plus funeste que les querelles domestiques. Ainsi, crois-moi, prends V'"ginia, ce soleil qui te fait vivre.

SATURIUS. Mon cher maître, laisse-toi per suader.

CAMILLUS. Saturius, soisconvaincu que le parti que j'embrasse est bien pénible pour moi.

CHREMES. Préi)are-toi désormais à renoncer à Pamphila, puisque tous les parents veulent bien V consentir.

i;K.\TREi\iETTElJSE MALADR

SATURiLs. Ne sois donc pas si entêté : accepte , proinpiemcnt cette proposition.

CHREMES. Prends celle qui veut bien de toi et fuis celle qui te fuit, si tu ne veux pas que nous nous brouillions ensemble.

CAMiLLUS. Puisque je vois clairement que tu consens que je laisse Pamphila , je ne veux pas choquer les volontés et j'accepte de bon cœur, pourvu que tu me donnes l'assurance que Pampliila n'y mettra point d'obstacle...

CHREMES. Elle va au contraire en lever les mains au ciel de joie.

CAMiLLUS.Et que Calillus consentira à ce que Virginia devienne ma légitime épouse.

CHREMES. Avant de partir Catillus t'en accordera la permission. Vous changerez l'un l'autre de femmes; et de la sorte vous serez tous satisfaits.

SGÈlNE IV.

CAMILLUS, CHREMES, CATILLUS.

CAMiLLUs.. Arrange cette affaire avec Catillus ; je ne veux pas me trouver avec lui : je crois l'avoir trop offensé ; quoique cependant il me paraisse tranquille.

CATILLUS, a Chrêmes. Je quitte ma belle-nilre et ma femme : elles ne demandent pas mieux que d'obéir à tes ordres.

CHREMES. J'en, suis véritablement bien aise. CATILLUS. Gamillus! eh ! Camillus! ne t'éloif,ne donc pas. Écoute un seul moment , écoute. CAMiLLLS. Qui m'appelle?

CATILLUS. C'est un de tes amis qui veut te dire deux mots.

CAMILLUS. 0 mon cher Catillus, c'est par égard pour loi que je m'éloignais. Pardonne-moi...

CATILLUS. Laisse là ces idées : je te pardonne d'autant plus volontiers tous tes torts que tu me délivres à la fois et de ma femme et de mes inquiétudes.

CAMILLUS. Je le remercie de tes offres; mais je ne puis reconnaître un tel présent : qu'il te suffise que je sois ton ami pour la vie.

CHREMES, à Calillus. Je prétends donc que Pamphila soit ton épouse et que Virginia soit celle de Camillus. Et maintenant que vous êtes tous deux satisfaits, je vous engagea ne pas différer les noces; car le temps nous échappe, et l'esprit des hommes change facilement. A quoi peuvent

UACCHI.VVËIXI. II.

GÎTE. - ACTE V, SCENE IV. 8ï

servir les délais? Que non-seulement Junon et l'Hyméuée, mais encore tous les dieux jettent sur celte union un regard favorable! Pour n'avoir point à vous repentir, vous de vos nouvelles épouses, elles de leurs nouveaux époux , songez dans les commencements à vous conduire avec prudence: c'est là le point vraiment important. Il faut les accoutumer à des manières que vous puissiez améliorer sans cesse, et ne pas vous exposer à être obligés de revenir sur vos pas. Faites en sorte qu'elles ne se livrent à l'oisiveté ni seules ni en la compagnie des autres femmes; car une mauvaise femme suffit en peu d'instants pour en gâter mille bonnes. Ne leur refusez aucune honnête distraction, mais ne leur accordez rien d'inconvenant; honorez- les sans cesse en public, nuiis au logis exigez qu'elles vous soient soumises ; et si vous ne voulez pas être trompés, n'ajoutez foi ni à leur rire, ni à leurs larmes, ni à leurs paroles. L'homme est le chef de la femme, qui n'est qu'une partie de lui-même puisque c'est de lui qu'elle est née : ainsi l'homme doit la conduire et la diriger de manière qu'elle reconnaisse sans cesse qu'elle n'est que sa chair. Dieu a donné à l'homme ce qui manque à la femme, afin de suppléer à ses défauts dans lout ce qui n"est pas de son ressort, mais c'est coumie un bon maître et non comme un tyran. Que votre conduite et vos mœurs soient telles que vous désirez que soient IcL lai-K-s ; car un mari est la règle vivante de sa femme, ei pour ainsi dire son miroir. Soyez toujours avec elles joyeux et bienveillants, jamais chagrins ni bourrus; graves et sérieux, et non inconstants et volages ; prompts à faire le bien, lents à les contrarier; pleins de douceur et de modestie, mais par-dessus tout remplis d'égards. S'il survient entre vous quelque sujet de plainte, comme il n'arrive que trop souvent, s'il s'agit de quelque affaire importante qui intéresse votre sûreté, votre fortune, votre honneur ou votre réputation , reprochez-le-leur en face et sans détour. Dans les choses moins importantes il est bon quelquefois de céder; souvent même il est de la prudence d'un mari de laisser compter trois pains pour deux. Parmi les bienfaits que le Dieu du ciel a accordés aux misérables mortels , la paix est celui qui l'emporte de beaucoup sur tous les autres : je parle de celle que, parmi ses trésors, ses pompes et ses

82 OUVRAGES DRAMATIOUES.-L'ENTRRMË T TEISE MALADROITE.

délices, le monde voit si rarement de nos jours; de celle qu'entreliennent en nos cœurs un caractère aimable el doux et un amour véritable et sincère. Que cet amour, que cette véritable paix vous unissent, vous enlacent et vous eiich.iînent; et que le temps ne puisse jamais en rompre les nœuds. Que tous vos jours soient longs et heureux ; si longs et si heureux que vos yeux puissent voir vos enfants et les enfants de vos enfants. Et quand votre dernier jour sera venu, puissiez-vous, et cVst tout ce que je demande au ciel, n'avoir jamais à vous repentir de cette union qui fait aujourd'hui l'objet de tous vos vœux.

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