‹ Œuvres complètesChapitre 146 sur 323 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Je cbanlerai, pourvu que la fortune le veuille, les diverses aventures , les peines et les douleurs que j'ai éprouvées sous la forme d'un âne.

Je ne demande pas que rHélicon répande pour moi une autre onde que la sienne, et que Phébus dépose son arc et son carquois pour accompagner mes chants avec sa lyre ;

Car on n'obtient point en ces temps une semblable faveur, et je suis convaincu qu'il n'esl pas besoin qu'une lyre s'unisse au braire d'un âne.

Je ne recherche ni prix, ni récompense, ni mérite ; je me soucie aussi fort peu d'être rnordu par un détracteur caché ou découvert ;

Car je sais combien la reconnaissance est sourde aux prières de ceux qui l'implorent; je sais aussi combien un âne conserve le souvenir des bienfaits.

Je n'attache plus autant d'importance qu'autrefois aux morsures et aux bastonnades , ayant pris le caractère de celui que je chante.

Si l'on me pressait, plus que je n'ai coutume d'être pressé, de prouver ce que je vais raconter, jc répondrais que j'obéis à l'âne sous la forme duquel j'ai vécu.

Jadis toute la ville de Sienne voulut en faire boire un dans la fontaine Branda; et c'est à jjrande force si on put lui faire avaler une simple {goutte d'eau.

Mais si le ciel ne fait pas tomber sur ma tète de nouveaux malheurs, on entendra braire ces uiots dans tout l'univers : «Malheur à qui me touche!))

Toutefois, avant que je commence à vous raconter les diverses aventures de mon âne, qu'il ne vous déplaise pas d'écouter un petit conte.

!l y avait jadis à Florence, parmi les anciens

habitants de cette ville, un certain jeune homme dont la famille n'est point encore éteinte.

En avançant en àfye il lui vint une manie qui le forçait à courir sans motifs à travers les rues, et sans être arrêté par aucun temps.

Son père s'afflij;eait d'autant plus de cet accident qu'il était moins instruit des causes de son mal.

11 voulut connaître les diverses opinions d'un grand nombre de sages; et à diverses époques il lui administra mille remèdes de mille espèces.

On dit même qu'il le voua , mais inutilement : tous les remèdes furent vains , et le jeune homme continua à courir par tous le^ temps et dans tous les lieux.

Enfin un de ces charlatans dont on voit chaque jour un si grand nombre promit à son pèi'e de lui rendre la santé.

Or il arrive que l'on croit toujours ceux qui nous promettent quelque bien : c'est pourquoi on ajoute tant de foi aux belles espérances des médecins.

Quoique souvent en croyant à leur science l'homme perde le bien, et qu'il semble que cette secte soit la seule, parmi toutes les autres, qui vive et se repaisse du mal d'autrui.

Ainsi donc notre homme ne forma pas le moindre doute , et remit cette cure entre les mains de ce charlatan , plein de confiance dans ses paroles.

Celui-ci ordonna au malade cent fumigations par les narines, lui tira du sang de la tête, et crut alors lui avoir fait perdre l'envie de courir.

Après avoir fait tous ses remèdes, il rendit le fils à son père en l'assurant qu'il était guéri , mais sous les conditions que je vais vous dire :

Que pendant l'espace de quatre mois on ne le laisserait jamais sortir seul, et qu'il' aurait toujours avec lui quelqu'un qui , dans le cas ii prendrait son vol ,

POÉSIES DIVERSES

Pût le retenir par quelque moyen convenable , eu le faisant apercevoir de son erreur et en rengageant à avoir soin de son honneur.

Cela alla fort bien pendant un mois : plein de douceur et de sagesse , il ne sortait qu'avec deux de ses frères, pour lesquels il témoignait beaucoup d'égards et de crainte.

Mais, arrivant un jour dans la rue des Martelli, à l'endroit où l'on peut apercevoir la Grand'rue, ses cheveux commencèrent à se hérisser.

Notre jeune homme, à la vue de cette rue droite et spacieuse, ne put s'empêcher de retomber dans son ancien plaisir;

Et, mettant de côté toute considération, la fantaisie de courir lui revint en tête, pareil à la meule du moulin , qui ne se repose jamais.

Arrivé au bout de la rue, il laissa tomber son manteau par terre, et se mettant à crier : « Le Christ lui-même ne pourrait me retenir, » il s'enCuit comme un trait.

Depuis il ne cessa de courir tout le temps qu'il vécut ; et son père en fut ainsi pour son argent et le médecin pour sa science.

En effet l'esprit , toujours disposé à suivre son penchant naturel , ne peut se défendre ni contre l'habitude ni contre la nature.

C'est ainsi que moi , après m'être habitué à mordre celui-ci et celui-là, je suis resté pendant longtemps en repos , plein de douceur et de patience ,

N'observant plus les défauts d'autrui , cherchant à m'instruire d'une autre manière; de sorte que je m'imaginais être guéri.

Mais les temps où nous vivons sont si remplis de méchanceté et de corruption que, sans avoir les yeux d'Argus, on aperçoit plus facilement le mal que le bien.

Si donc j'exhale maintenant un peu de venin quoique j'eusse perdu l'habitude de dire du mal , ce sont les temps qui m'y forcent en m'en donnant une ample matière.

Et notre âne , qui a promené ses pas dans un si grand nombre déports de ce mondç, afin d'examiner les esprits divers des humains ,

Si l'on observait les longs voyages qu'il a faits à travers tant de routes différentes, le ciel lui-même ne pourrait pas l'empêcher de braire.

Ainsi, que personne n'ose s'approcher de

cette bête grossière et têtue, si l'on ne veut pas entendre des plaisanteries asines.

Car personne n'ignore , et c'est une des lois de sa nature, qu'un des jeux auxquels il se mon/ ^ tre le plus adroit est de lancer une paire de rua' des et de lâcher une pétarade.

Que chacun jase et médise à son gré , qu'il possède tant qu'il veut la fumée et le faste, il faut désormais que cet âne s'occupe de nous.

On entendra à quel point le monde est corrompu; car je veux qu'il vous le dépeigne avec exactitude, et avant qu'il ait mangé son frein et son bât.

Quiconque veut le prendre en mal, tant pis pour lui.

Page 1