‹ Œuvres complètesChapitre 148 sur 323 · L'ANE D'OR. — CHANT II · texte numérisé non relu

L'ANE D'OR. — CHANT II

çant et si formidable que c'est à peine si je suis rassuré en ce moment.

Il me semblait voir à mes côtés la mort avec sa faux, peinte de ces couleurs dont sont peints ceux qu'elle a choisis pour époux.

L'air était obscurci par un brouillard épais er sombre, le chemin rempli de rochers , de broussailles et de mauvaises herbes, et mes forces se trouvaient anéanties et vaincues.

A peine avais-je eu le temps de m'appuyer sur le tronc d'un arbre , que mes yeux furent soudain frappés d'une lueur entièrement semblable à celle qui jaillit du feu des éclairs.

Mais elle ne disparut pas de même; bien au contraire elle ne fit qu'augmenter , et elle me parut plus considérable et plus brillante en s'approchant de moi.

J'avais fixé sur elle mon regard, et j'entendais un certain murmure, comme le bruit du feuillage , qui paraissait la suivre.

J'étais pour ainsi dire privé de tout sentiment ; et, épouvanté d'un spectacle aussi nouveau , je tenais mon visage tourné du côté où j'entendais ce bruit.

Soudain une femme éclatante de beauté, pleine de fraîcheur et de vivacité, vint frapper mes yeux. Ses tresses blondes flottaient en désordre sur ses épaules.

Dans sa main gauche elle portait un grand flambeau dont elle éclairait la forêt; dans la droite elle tenait un cor dont elle faisait retentir les sons.

Autour d'elle, au milieu de cette plaine solitaire, se pressait une foule innombrable d'animaux qui venaient en troupe derrière elle.

C'étaient des ours, des loups, des lions furieux et brutaux, des cerfs et des blaireaux; et parmi une infinité d'autres bêles sauvages on voyait un grand nombre de sangliers.

Ce spectacle ne fit qu'accroître ma frayeur; et j'aurais pris la fuite, couvert de pâleur et presque sans vie, si le pouvoir eût répondu à la volonté.

Mais quelle étoile m'aurait montré le port et oùserais-je allé, moi, pauvre misérable ? qui m'aurait indiqué mon chemin.^

Toutes mes pensées étaient confuses. Je balançai si je devais attendre qu'elle m'abordât, ou si je devais aller au-devant d'elle avec respect.

Mais avant que j'eusse quitté le tronc de mon arbre elle s'approcha de moi , et me souriant d'un air malin : «Bonsoir,» me dit-elle.

Son salut était si familier, son abord si rempli de grâce, qu'elle n'en eût pas fait davantage quand elle m'aurait vu pour la millième fois.

Cet accueil me rassura entièrement ; et ce qui ajouta encore à ma sécurité, c'est qu'après sa première parole elle m'appela par mon nom en me saluant.

Elle ajouta ensuite en souriant de nouveau : « Dis-moi un peu maintenant : comment es-to « tombé dans cette vallée, dont le sein n'est <£ cultivé ni dompté par aucun habitant? »

Mes joues, qui jusqu'alors étaient restées pâles et décolorées, changèrent soudain de couleur et devinrent enflammées, et je baissai la tête sans répondre.

J'aurais voulu lui dire: «Mon imprudence, « une vaine espérance, une trompeuse idée « m'ont, pour ma ruine, amené dans ce lieu.»

Mais il me fut impossible de lui adresser ce peu de mots , tant j'avais tout à la fois honte et pitié de moi-même.

Elle ajouta alors d'un air plus gracieux encore : «Eh! pourquoi crains-tu de l'expliquer « au milieu de ces déserts ? Parle, et dis-moi ce « qui trouble ton cœur.

«Quoique je conduise cet immense troupeau « au milieu de oes collines solitaires, il y a déjà « bien du temps que je connais toutes les actions « de ta vie.

«Mais comme tu pourrais ignorer qui nous « sommes , je te ferai connaître les lieux dans « lesquels tu es tombé et le pays où tu te « trouves.

«Lorsque, dans les temps passés, et avant que « Jupiter prît en main les rênes de l'empire du « monde, Circése vit contrainte d'abandonner « son antique demeure,

«Ne pouvant trouver aucun asile fidèle ni « aucun mortel qui voulût la recevoir ( tant la « renommée de son infamie était partout ré- « pandue),

«Fuyant l'approche des humains , elle choisit « sa demeure au sein de ces sombres et épaisses '<- forêts , et y éleva son palais.

^ C'est ainsi que, toujours ennemie des hom- « mCv elle habite au milieu de ces rochers soli-

POÉSIES DIVERSES

« taires, et se nourrit deslarmes de ce troupeau « infortuné.

«Et comme aucun de ceux qui pénètrent en « ces lieux ne saurait en sortir, c'est ce qui fait « qu'on n'a jamais su et qu'on ne sait point enit core de ses nouvelles.

«Elle a pour la servir un f:rand nombre de « jeunes tilles qui seules l'aident dans le gou- « vcniement de ses étals, et je suis une d'entre « elles.

«L'éternel emploi qui m'est assigné est de « mener ce troupeau paître dans la forêt et de « le ramener à sa caverne.

« C'est pour cela que je tiens en main ce flam- « beau et ce cor : tous deux me sont utiles et lorsqu'il arrive que le jour vient à s'éteindre « tandis que je suis dehors.

«L'un me montre le chemin; je fais retentir « l'autre afin que, si quelqu'une de ces bêtes se «trouvait égarée dans la profondeur du bois, « elle pût savoir où je suis.

«Et si tu me demandais quel est ce troupeau «je te répondrais : Sache que tous ces animaux «que tu vois, lorsqu'ils habitaient le monde, « étaient comme toi des honnnes.

«Si tu ne veux point ajouter foi à mes paroles, « regarde un moment comme ils se pressent au- « tour de toi, comme les uns te regardent, « comme les autres te lèchent les pieds.

«Sais-tu ce qui les porle à te regarder de « cette manière? c'est que tous sont affligés de '< ton malheur et du sort funeste qui t'attend. «Chacun d'eux, comme toi, fut étranger à a ces forêts; et c'est ma souveraine qui depuis « les a métamorphosés de cette manière.

«C'est du ciel qu'elle a reçu le pouvoir de « transmuter un homme sous diverses formes a aussitôt qu'elle arrête son regard sur son via sage.

«Je te conseille donc de venir avec moi et de « suivre la trace de ce troupeau , si tu ne veux « point expirer au milieu de ces bois.

« Et pour que Gircé ne puisse voir la forme « de ton corps et que tu parviennes à te déro- « ber à ses yeux, tu marcheras à quatre pattes « au milieu du troupeau.»

Elle se mit en chemin alors avec un visage riant; et moi, ne voyant aucun autre remède, paissant avec les bêtes sauvages, je me mis à la suivre, ayant à mes côiés un cerf et un ours.

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