‹ Œuvres complètesChapitre 157 sur 323 · CHANT VII · texte numérisé non relu

CHANT VII

moindre repos , tantôt sur le côté droit et tantôt sur le gauche.

J'aperçus un renard méchant et importun qui jusqu'à présent n'a pu trouver un filet qui l'ait pris ; un chien corse qui aboyait à la lune.

Je vis un lion qui s'était arraché lui-même et ses griffes et ses dents, trompé par des conseils perfides et imprudents.

Un peu plus loin j'aperçus, tout cois, tout cois, quelques animaux mutilés qui se cachaient ; les uns n'avaient plus de queue , les autres plus d'oreilles.

Je m'approchai de quelques-uns d'entre eux, et j'en reconnus plusieurs; et, si j'ai bonne mémoire , ils offraient un mélange du lapin et du bouc.

Encore un peu plus loin , et à l'écart également, je vis un autre animal qui ne ressemblait point à ces derniers, mais que la nature avait formé avec plus d'art.

Sa foison était précieuse et délicate; son aspect paraissait fier et courageux; de sorte que la fantaisie me prit de le flatter.

Il ne pouvait témoigner la générosité de son cœur : il avait les ongles et les dents enchaînés; aussi, dans son indignation, semblait-il vouloir éviter tous les regards.

Je vis une

Je vis

J'aperçus ensuite une girafe qui baissait le cou devant chaque personne, et à l'un de ses côtés un ours fatiguéqui ronflait profondément.

J'aperçus un paon qui, fier de son éclatant plumage, marchait , en faisant la roue, et ne se souciait nullement que le monde allât sens dessus dessous.

Plus loin venait un animal dont on ne pourrait dire l'espèce, tant la peau qui couvraitses épaules était de couleurs variées; sur sa croupe était perchée une corneille.

Je vis un énorme animal couvert d'un poil roux : c'était un bœuf sans cornes; ce qui fut cause que je me trompai , et que de loin je le pris pour un grand cheval.

J'aperçus ensuite un âne si mal en point qu'il ne pouvait porter autre chose que son bât,

POESIES DIVERSES

qui, à proprement parler, ressemblait à une citrouille du mois d'août.

Je vis un lévrier qui avait la vue en mauvais état, et auquel Circé aurait attaché la plus {yrande importance si, comme un aveugle, il n'eût pas été obligé de marcher à tâtons.

Je vis ensuite un souriceau qui ne pouvait se consoler d'être si petit, et qui , lâchant de faire l'important, poursuivait tantôt un animal et tantôt un autre.

J'aperçus ensuite un braque qui allait flairant tantôt le museau de celui-ci , tantôt l'épaule de celui-là, comme s'il eut été inquiet de son maître.

Mais le temps qui s'est écoulé et ma mémoire trompeuse ne me permettent- pas de vous raconter exactement tout ce que je vis dans ces étables pendant tout un jour.

Je me souviens pourtant d'avoir vu un buffle qui me fit une belle peur en me regardant de travers, et en poussant un long mugissement.

J'aperçus ensuite uncerf agité par la crainte, et qui changeait son chemin de côté et d'autre, tant il avait peur de la mort.

J'aperçus ensuite sur une poutre une hermine qui ne voulait se laisser voir par aucun œil ni toucher par aucune main, et qui était tout proche d'une alouette.

Je vis dans un grand nombre de trous plus d'une centaine de chats-huants, ainsi qu'une oie blanche comme neige , et un singe qui faisait ses grimaces.

J'aperçus tant d'animaux que ce serait une tâche qui n'en finirait pas devons décrire leurs conditions , quoique le temps que j'ai mis à les regarder ait été fort court.

Combien d'entre eux que jusqu'alors j'avais regardés comme des Fabius et des Gâtons , et qui , depuis que je les ai vus là , n'ont plus été pour moi que de franches pécores !

Combien d'entre eux vont paître dans ces r-^ux escarpés, qui siègent avec fierté sur les plus hauts sommets! Combien de nez aquilins qui ne sont que des crécerelles !

Quoique je fusse plongé dans un océan de chagrins, j'aurais bien voulu pouvoir adresser la parole à quelques-uns deces animaux, s'il y avait eu des interprètes.

Mais ma conductrice n'eût pas plus tôt connu le désir qui agitait ma pensée, qu'elle me dit : « Ne doute pas que ton désir ne soit rempli.

« Regarde un peu là , à cet endroit que mon «doigt t'indique, et où tu arriveras en faisant «un seul pas le long de ce mur.»

Alors, dès que j'eus dirigé mon regard de ce côté , j'aperçus dans un lieu enfoncé un pourceau bien gras se vautrant dans la fange.

Je ne vous dirai point à qui il ressemblait : qu'il vous suffise de savoir qu'il aurait bien pesé trois cents livres et plus si on l'eût mis dans la balance.

Ma conductrice me dit : «Allons là-bas près «de ce porc, si tu es curieux de savoir ce qu'il «veut et d'entendre ses paroles.

«Si tu voulais le retirer de cette fange en le «faisant redevenir homme, il ne voudrait point «y consentir; car il est là comme un poisson «dans une rivière ou dans un lac.

«Et comme on pourrait douter de ce que j'a- « vance , pour que tout le monde en demeure «convaincu, tu n'as qu'à lui demander s'il vou- «drait sortir delà.»

Alors ma dame s'avança de ce côté, et pour ne point me séparer d'elle d'un seul pas, je saisis sa main qu'elle me présentait , jusqu'à ce que je fusse arrivé près de ce pourceau.

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