‹ Œuvres complètesChapitre 159 sur 323 · L'ANE D'OR.— CHANT VIII · texte numérisé non relu

L'ANE D'OR.— CHANT VIII

«peine de me sauver et de me préserver des «malheurs où je te vois plongé.

«Elle veut encore que je t'annonce de sa part «qu'elle est prête à te délivrer de tes maux si «tu veux reprendre ton ancienne forme.»

A ces paroles mon pourceau se leva debout sur ses pieds de derrière , et ce fangeux animal, tout troublé , me fit la réponse suivante :

«Je ne sais vraiment pas de quel pays tu ara rives, mais si tu nés venu ici que dans la 0 seule intention de m'en tirer, tu peux t'aller «promener.

«Je ne veux plus vivre avec les humains et a je rejette ta proposition. Je vois bien que tu es «plongé dans la même erreur qui m'a si longci temps possédé.

«C'est votre amour-propre qui vous séduit « tous : vous vous imaginez qu'il n'existe d'autre «bien que l'espèce humaine et la vertu;

cMais si tu veux me prêter un peu ton attenotion, j'espère parvenir, avant que tu t'éloignes ode ma présence, à te faire abandonner cette «erreur.

«Je commencerai d'abord par la prudence, «excellente vertu qui fait que les hommes ac- « croissent encore leur propre excellence.

cMais ceux-là savent bien mieux suivre ses «lois qui sans autre règle poursuivent d'eux- « mêmes ce qu'ils regardent comme un bien , et «évitent de même le mal.

«J'affirme donc et je confesse, sans crainte «d'être démenti, que notre partage de ce côté «est supérieur au vôtre; et toi-même à l'in- «stant tu vas être forcé d'en convenir.

«Quel est le maître qui nous enseigne l'herbe aqui nous est propice ou nuisible? Ce n'est au- «cune étude . ce n'est point votre ignorance.

«Nous chargeons de contrées de rivage en «rivage, et nous quittons sans regret unede- « meure pourvu que nous puissions vivre dans «l'abondance et le plaisir.

«L'un tâche d'éviter les frimas, l'autre les «feux du soleil ; et chacun se livre à la manière cde vivre qui lui est amie, comme le veut la < nature elle-même qui est notre maîtresse;

«Tandis que vous autres, bien i)lus infortu- «nés que je ne puis le dire , vous errez de pays «en pays, non pour trouver un climat ou plus «froid ou plus chaud,

«Mais parce que la soif infâme d'acquérir

«agite à tout moment votre cœur, et que vous « ne pouvez vous résoudre à vivre avec écono- «mie et d'une manière civile et modeste.

«Souvent vous vous transportez dans des ré- «gions corrompues et malsaines, abandonnant, « un air pur et favorable , loin de chercher à « défendre votre vie.

« Nous autres nous ne fuyons que l'air , vous «c'est la pauvreté que vous fuyez, cherchant «avec avidité ces richesses qui ont intercepté «toutes les voies du bien.

«Voulons-nous ne parler que de la force: «notre .supériorité en ce point brille, comme le «soleil , de sa propre clarté.

«Un taureau, un fier lion, un éléphant , et «une infinité d'autres animaux qui existent dans « ce monde , peuvent-ils voir l'homme entrer en «comparaison avec eux ?

«Est-il nécessaire de parler de lame : tu veraras que nous avons reçu en partage des cœurs «plus généreux, plus forts, plus invincibles.

«Nous avons parmi nous de hauts faits, des «actions courageuses, qui ne sont excités par «l'espoir du triomphe ni de la gloire, comme «ces Romains, qui jadis ont été si célèbres.

«On voit briller dans le lion la vaine gloire «des actions généreuses ; on le voit chercher à «éteindre entièrement la mémoire des honteuses «actions.

«On a vu quelquefois parmi nous des bêtes «féroces qui, pour fuir les chaînes et la pri- «son , ont acquis par leur mort la gloire et «la liberté ;

«Et leur cœur renferme un courage si in- « domptable que lorsqu'elles ont une fois perdu «leur liberté, elles ne peuvent plus soutenir le «poids de la vie.

«Si nous examinons maintenant la tempé- «rance, on verra encore que, même à ce jeu, «nos avantages l'emportent sur les vôtres.

«Nous ne dépensons avec Vénus que peu «d'instants, qui même ne reviennent que rare- « ment; tandis que, sans aucune mesure, vous «la poursuivez en tout temps et en tout lieu.

«Notre espèce ne recherche pour sa nourri- « ture que ce que le ciel a produit sans le secours «de l'art, tandis que vous ne voulez que ce que «la nature ne peut faire.

«Vous ne vous contentez pas d'un seul mets «comme nous; mais pour satisfaire votre hon-

POÉSIES DIVERSES

«teux appétit, vous allez les chercher jusque «dans les royaumes d'Orient.

« Ce qui se recueille sur la terre ne vous suffit (t pas : vous vous plongez dans le sein de l'Océan ipour vous rassasier de ses dépouilles.

«Mon discours n'aurait pas de fin si je vou- «lais faire voir combien vous êtes plus mala heureux qu'aucun des animaux qui existent «sur la terre.

«11 semble que la nature se montre pour nous «une meilleure amie et qu'elle nous a coma blés d'une plus grande portion de ses dons, a. puisqu'elle vous fait mendier le moindre de « ses biens.

a Si tu veux en être convaincu, examine seu- «lement nos sens, et tu seras aisément persuadé udu contraire de ce que tu penses peut-être en ace moment.

«L'œil de l'aigle, l'oreille et le nez du chien, «et même notre goût, se montrent supérieurs «aux vôtres, bien que le tact soit resté plus par- « ticulièrement votre partage.

«Or ce don ne vous a pas été fait pour votre «honneur, mais seulement pour que l'ardeur «des plaisirs de Vénus vous donnât plus de «peines et de tourments.

«Parmi nous chaque animal naît couvert «d'un vêtement qui le défend des rigueurs de «l'air, sous quelque ciel, sur quelque rivage «qu'il habite.

« Ltiomme seul naît dépourvu de toute espèce tde défense : il n'a ni cuir, ni piquants, ni pluome,ni laine, ni soie, ni écaille, qui lui servent «de bouclier.

«Ses pleurs commencent avec sa vie, et il fait «entendre ses plaintes en naissant, d'une voix «faible et entrecoupée; de sorte que c'est une «chose pitoyable, seulement de le voir-

« Si l'on examine les profçrès de l'âge, sa vie

s est bien peu de chose sans doute, si on la com- «pare à la longueur de celle dont jouit un cerf, «une corneille et même une oie.

«La nature, il est vrai, vous a donné la main «et la parole: mais en même temps elle vous a «donné l'ambition et l'avarice , qui effacent tous «les avantages d'un pareil don.

«A combien d'infirmités vous assujettit la na- «ture d'abord, et ensuite la Fortune, qui vous « promet une foule de biens sans jamais vous « tenir ses promesses !

«Vous avez en partage l'ambition, la luxure, «les larmes et l'avarice, qui sont comme une « lèpre dévorante attachée à cette existence dont « vous faites tant de cas.

«Il n'est aucun animal dont la vie soit aussi «fragile, et qui soit possédé d'un si grand désir «de vivre, qui se laisse troubler autant par la «crainte, et dont la rage soit aussi ardente.

«Un pourceau ne tourmente pas un autre «pourceau, un cerf laisse le cerf en paix : il n'y «a que l'homme qui massacre l'homme, qui le «crucifie et qui le dépouille.

«Regarde si tu veux que je redevienne hom- «me, maintenant que je me trouve à l'abri de «toutes les misères auxquelles j'étais en proie «tandis que je fus homme.

«Et si parmi les humains quelques-uns d'enotre eux le semblent divins, heureux et satis- « faits, ne t'en laisse point trop imposer; car je «vis bien plus heureux qu'eux dans ce bourbier, «où je me plonge et me vautre sans me tour- « menter de vaines pensées. »

(Ce poème n'a pas été terminé).

CHAPITRES ou POESIES MORALES.

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