SERENADE
I. Salut, ô dame choisie entre toutes les dames, modèle, sur celte terre, de toutes les beautés! Unique Phénix , âme parfaite, toi qui renfermes toutes les perfections, écoute ce que ton serviteur va te raconter, puisque tes yeux lui ont déclaré une j^uerre si cruelle ; et si tu veux être heureuse , crois ù la vérité de ce qu'il ledit.
II. Que sert d'avoir un génie grand et sublime, que sert d'être puissant , que sert d'avoir la valeur en partage , si l'on ne cède au pouvoir plus grand encore de la belle Vénus et de son fils Amour? C'est d'eux seuls que l'on doit redouter les dédains, la colère et les implacables fureurs ; car Tune est femme, l'autre, un jeune homme sans frein; et ils ont ravi à une multitude de mortels jusqu'à l'existence.
lîl. Ah ! ce n'est {)oint pour adoucir la cruauté de mon sort , ce n'est point pour dissiper les chagrins dont je soutiens l'assaut, ce n'est point pour découvrir la flamme qui dévore mon cœur, et que je n'éteins pas par mes larmes; mais c'est pour te conjurer de fuir la colère de cette déesse que je viens te rappeler un exemple qui t'apprenne à éviter le cruel filet dans lequel Anaxarète demeura enveloppée.
IV. Avant que la valeur italienne eût placé sous les auspices les plus favorables le siège de son cm|)ire sur les sept collines , avant que l'on connût les travaux des Romains et leur éclatante renommée, tous les vallons du voisinage furent possédés par difi'érents rois, jusqu'à ce que Palatinus, sur ces bords heureux, parvint à la couronne. C'est sous son empire que la belle Pomoue vit le jour.
Y. Aucune nymphe dans ces belles contrées
n'aimait autant qu'elle à prodiguer ses soins aux fruits; et c'est à cet amour ([u'elle dut son nom. On la voyait tantôt émondcr un arbre avec le tranchant de sa serpette, tantôt verser une eau vive sur ceux dont les rayons d'un soleil brûlant dévoraient le tendre feuillage, tantôt tailler les rameaux vagabonds ou tortueux; elle n'aimait enfin que les fruits et les vergers.
VI. C'était là qu'elle avait placé tous ses amours, se dérobant avec soin aux filets de Vénus et aux flèches cruelles de son fils, dont elle dédaignait et les prières et les menaces. Et comme son sexe lui faisait craindre que quelque homme n'employât contre elle la violence, elle avait entouré son jardin de murailles et de haies, et n'avait laissé aucune ouverture par laquelle un mortel pût entrer.
Vil. Les plus jeunes satyres d'alentour venaient danser auprès d'elle afin de l'adoucir.Pan et Silène, épris de ses charmes , s'approchèrent souvent pour lâcher de la rencontrer; et ils la trouvèrent toujours froide et insensible. Mais parmi ces nombreux amants, celui ([u'on regardait comme le plus enflammé, c'était Vertumne; et cependant il n'était pas plus heureux que les autres.
VIII. Il avait reçu de la nature le don de changer de figure à son gré : tantôt il prenait la forme d'un laboureur qui vient à l'instant même de détacher ses bœufs du joug: tantôt c'était un soldat; tantôt c'était un jardinier qui cultivait des fruits. C'est ainsi qu'à chaque instant il changeait de figure , pour pouvoir seulement contempler la beauté qu'il aimait.
iX. Enfin, pour amortir la flamme qui le