SERENADE
brûle et por.r alteindre le but auquel tendent tous ses désirs, il prend la forme d'une femme accablée par l'âge : il a son front ridé et ses 'îhevéux blanchis. Alors il eniredans le jardin de Pomone, à travers les pommiers et les autres arbres chargés de fruits qui paraissaient divins; il la salue et Uii dit : aMa belle fille, 'ttu serais bien plus belle situ étais sensible.
X. «Tu peux bien te dire heureuse entre toupies les autres femmes, puisque ces fruits peu- « vent faire ton bonheur. » Alors il Fembras-sa ; et elle put sentir que ce n'étaient pas là des baisers de vieille femme. El feignant de ne pouvoir aller plus avant, il s'assit sur une pierre et reprit ainsi la parole: «Écoute-moi, ma fille, si a cela ne te déplaît pas, et reste un moment avec «moi à considérer cet orme que tu vois là u devant toi.
XL « Vois-tu encore cette vigne qui l'embrasse «et qui, serpentant à travers ses rameaux, «l'enveloppe et l'enferme de toutes parts? Sans «cet orme elle ramperait sur la terre, et ne se «couronnerait pas de Ihoimeur de tant de «fruits. L'orme, de son côté, sans la vigne à <.' laquelle il prête son appui , ne montrerait que «des branches et des feuilles; et tous deux, i' privés du secours qu'ils se prêtent mutuelle- «nient, ne seraient qu'un tronc ïans utilité, « qu'un Ijien stérile.
XII. «Néanmoins tu demeures orgueilleuse et ucruelle, et cet exemple même ne peut l'atten- «drir ; lu ne te soucies nullement de choisir un «amant qui soit un digne appui pour ta jeu- «nesse. Quoiqu'une fouie d'adorateurs ressen- «lent pour tes charmes de profonds chagrins, «et souffrent par eux un cruel martyre, si tu « veux croire à mes avis , je te conseille de pren- «dre Vertumne pour amant.
XIll.ttÂie contîaRceenmoi, car je le connais. «Il t'aime plus que la vie, et toi seule es l'objet «unique de tous ses désirs; c'est toi seule qu'il «brûle de posséder duns cet univers; c'est toi «seule qu'il cherche sous le soleil ; partout il ï s'honore du litre de ton esclav:: ; c'est de toi (Seule qu'il parie: c'est toi seule qu'il adore. «Tn as sou premier amour; et, si lu y consens, «il îe consacrera sa vie entière.
XIV. «U est en outre dans la vigueur del'àge, «et il peutprcndrc la figure qui lui plaît le plus: 'i\\ paraîtra devant tes yeux ?«rs i;-; forme que
«tu préféreras, pourvu que tu cèdes à la puis, «sance du flambeau de l'Amour. Ainsi que toi il «chérit les jardins et les plantes ; ainsi que toi il «aime à cultiver les fruits. Il fréquente sans cesse «les vallées, les fontaines et les collines d'alen- « tour.
XV. «Et quoiqu'il aime avec ardeur et les «fruits et les jardins , il abandonne néanmoins «ses plaisirs les plus chers pour jouir de l'as- «pect de tes charmes, et trouver dans ta vue «des forces capables d'adoucir la llamme qui le «consume. Crois aux exhortations d'une vieille «que le temps a courbée ; aie pitié de celui qui «brûle pour toi : on ne cède jamais trop tôt au «pouvoir de l'Amour.
XVI. «Si jamais la cruauté s'empara de loi, «si elle t'asservit encore et inonde ton cœur «d'un fiel plein d'amertume , je te raconterai ce «qui est arrivé dans Chypre à une beauté qui «comme toi fut cruelle. Elle se montrait rebelle uaux lois de l'Amour; son orgueil égalait sa «cruauté et son humeur farouche ; mais la ven- «geance terrible et inouïe dont elle fut punie «doit servir d'exemple à toutes les beautés.
XVll.«Le jeune et charmant Iphis aimait «la belle et insensible Anaxarète; son cœur «brûlait dans son sein comme l'on voit brûler «un fiaiiibeau; les traits charmants quil'occu- « paient sans cesse ne faisaient que redoubler sa «soifamoureuse.il essaya maintes foisd'éprou- « ver si ce feu pouvait s'éteindre de lui-même;
XVIII. «Mais quand il vit que la raison était «impuissante contre tant de fureur, il vint un «jour sur le seuil de ta porte de celle qu'il ai- «mait,et là, les yeux en larmes et se jetant à «genoux, il lui fit l'aveu de son amour. D'une «voix humble et pitoyable il cherchait à adou- «cir sa barbarie; et on le voyait tantôt avec la « nourrice, tantôt avec les esclaves desa maîtresse, -.îleur raconter les maux dont il était la proie.
XIX. «Quelquefois il lui écrivait une lettre, «et la lui envoyait après y avoir exprimé fous «ses chagrins; souvent il suspendait à sa porte «des fleurs et v,'es guirlandes qu'il avait baignées «de ses larmes-, "souvent, pour lui prouver à «quel point il brûlait pour elle, il secoucliait sur « le seuil de sa demeure , et ne donnait pour lit à «son corps souffrant et amoureux qu'un rocher «dur et glacé.
XX,«!Mais Anaxarète était plus inexorable
«encore que la mer lorsqu'elle est soulevée par «les vents et par la tempête, plus dure encore «que le fer qu'a rougi le feu de la Norique, ou «que le rocher renfermé dans le sein de la «terre; et ses paroles et ses actions montraient «tout le mépris qu'elle avait pourlphis, tant «cette beauté était insensible.
XXI. a L'infortuné jeune homme ne put supaporter davantage la lenteur d'un tel supplice; cet, tout baigné de larmes, il resta long- «tempssur le seuil de la porte de sa maîtresse, «le cœur livré à son désespoir. Enfin il s'écria «d'une voix lamentable : «Tu as vaincu, Anaxa- «rètc! Je meurs avec plaisir, afin que tu ne sois «plus fatiguée de mes plaintes et que tu puisses «remporter la victoire.
XXII. «Couronne ton front d'un vert laurier; «triomphe de la guerre que je t'ai déclarée : tu «es satisfaite; et moi je meurs également satis- «fait, puisque je n'ai pas d'autre moyen de te «plaire. Ah! puisque mes tourments n'ont pu «l'attendrir, et que tues aussi dure pour moi «que le fer ou le rocher, réjouis-toi de ce que le «sort me contraint aujourd'hui à perdre la lu- «mière du jour.
XXIII. « Et pour que personne ne soit pour «toi l'heureux messager de ma mort, tu me ver- «ras suspendu devant tes yeux, et ta joie sans «doute en sera redoublée. Accepte, cruelle, ce «cruel présent que ta barbarie a si bien mérité. «Et vous, divinités célestes, qui voyez cet horri- «ble spectacle, peut-être ressent irez-vous quel- «que pitié des maux auxquels je succombe.
XXIV. c( Si jamais les prières d'un mortel «vous furent agréables, si jamais vous cédâtes «aux désirs des Ijomraes, faites que le souvenir «de mes maux et de mon trépas dure éternelle- «ment, et que la Renommée du moins me douane ce que la cruauté d'une beauté inhumaine «me ravit.» Il dit; et, dans le désespoir qui le « transporte , il entoure son cou d'un lien fu- «neste;
XXV. « Et , les yeux inondés de larmes brûtlantes, il lève vers le ciel son regard déses- «péré et s'écrie : «Cruelle! \o' à les fleurs, voi- «là les guirlandes dont tu /eux voir ta porte «ornée.» Soudain, pour mettre un terme aux «douleurs qui l'accablent , il se précipite de tout «le poids de son corps, et reste suspendu. Et «l'on dit que lorsqu'il tomba la porte poussa un
DIVERSES
«gémisseoftnt, comme si elle eût été sensible à «son maiheat,
XXVI. «Son corps inanimé fut porté à sa «mère, qui le pleura amèrement, et qui, dans «son désespoir, accusait le ciel d'avoir détruit «tout son bonheur en lui enlevant son fils d'une «manière si cruelle. Elle ne voulut entendre au- «cune consolation ni aucune prière, tantladou- «leur que lui causait une mort aussi prématurée «irritait encore son désespoir. Cependant elle «s'occupa de lui donner la sépulture.
XXVII. «Le corps inanimé d'Iphis devait pas- «ser devant la demeure d'Aiiaxnrèle pour arri- «ver à son tombeau : lorsqu'il fut parvenu à cet «endroit, la cruelle, entendant le corps qui « passait , ne put résister au désir de le contem- «plerpar sa fenêtre; mais comme elle regar- «dait le visage du malheureux , la cruelle fut «soudain changée en rocher; et,ô spectacle «effrayant! tout son corps devint aussi dur «que l'était son cœur.
XXVIII. «Que la crainte d'un destin sembla- «ble chasse du moins l'orgueil qui règne dans «ton âme : suis l'empire de Vénus et son aima- «blecour. 0 Pomone, si tu veux croire mes «conseils , ouvre à ton amant les portes que tu «lui as fermées jusqu'à ce jour; écoute la pitié: «tu la trouveras à ton tour.» A peine la vieille achevait-elle ces paroles qu'elle fit place à un jeune homme aimable et beau,
XXIX. Aussi Pomone, soit qu'elle fût saisie par la crainte , soit plutôt qu'elle se laissât attendrir p;ir le visage charmant de Vertumne, ne tarda point à dépouiller sa sévérité si longtemps obstinée, et bannit entièrement la cruauté qui régnait dans son cœur; et désormais tranquille et heureuse, elle s'abandonna volontairement aux transports de son amant, avec lequel elle vécut longtemps heureuse, si l'on doit en croire celui qui a écrit celte aventure.
XXX. Beauté céleste pour qui nous faisons retentir nos chants, et vous, beautés d'alentour qui pouvez nous entendre, imitez l'exemple de Pomone, fuyez la cruauté d'Anaxarèle. C'est ton esclave qui verse des larmes, qui te conjure, et qui est dévoré de l'unique désir de contempler ton beau visage. Je t'en conjure, que le malheur d'autrui soit un miroir pour loi , et daigne prêter un instant l'oreille à ses prière;-.