‹ Œuvres complètesChapitre 179 sur 323 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

ou PLUTOT DIALOGUE

DANS LEQUEL ON EXAMINE SI LA LANGUE DANS LAQUELLE ONT ÉCRIT LE DANTE, BOCCACE ET PÉTRARQUE DOIT S'APPELER ITALIENNE, TOSCANE OU FLORENTINE.

Toutes les lois que j'ai pu honorer ma patrie, même à mes risques et périls, je l'ai fait du plus profoDcl de mon cœur; car c'est à elle que dans la, vie riiomme a les plus grandes obligations; c'est à elle qu'il doit son exislence; c'est elle qui lui permet de jouir de tous les biens que lui accordent la nature et le sort. Plus cette patrie a obtenu de gloire en partage, plus la destinée de ses enfants est éclatante. Certes celui qui aurait le courage de s'en montrer l'ennemi mériterait à juste litre le nom de parricide , même en cédant û un motif fondé de vengeance; car si c'est un crime de frapper son père et sa mère, même pour se défendre, qui peut nier que ce ne soit un forfait plus grand encore de déchirer le sein de sa pairie? Est-il possible d'éprouver de sa part quelque persécution qui doive l'exposera nos outrages, et ne lui devons-nous pas au contraire une profonde reconnaissance de tous ses bienfaits? Et quand elle se voit forcée de rejeter de son sein une partie de ses pro|)res citoyens, on doit plutôt l'applaudir de ceux qu'elle conserve que la blâmer de ceux qu'elle répudie. Ce que j'avance me paraît si évident que je ne crains pas de me tromper en défendant mon opinion de tous mes efforts, et en combattant ceux qui dans leur fol orgueil ne craignent pas de chercher à lernir I honneur de leur patrie.

Le motif pour lequel j'ai cru devoir soutenir cette thèse vient d'une dispute qui s'est élevée ces jours passés, pour savoir si la langue dans laquelle isos poètes et nos orateurs florentins ont écrit doit être appelée florentine, toscane ou italienne.

Dans cette dispute, quelques personnes peu polies voulaient qu'on lui donnât le nom de /o5c«/ie; d'autres, moins polies encore, la nommaient italienne; tandis que d'autres prétendaient qu'elle méritait le seul nom de/7ore«///?e. Chacun s'efforça de défendre son opinion dans toutes les formes; et la question étant demeurée indécise, j'ai cru devoir profiter du loisir que me laissent les vendanges pour exposer mon avis sous toutes ses faces, afin de résoudre enfin ce problème, ou de fournir à chacun de nouvelles armes pour combattre.

Pour décider quel est l'idiome dans lequel ont écrit les illustres écrivains qui se sont servis de la langue vulgaire, et parmi lesquels, sans aucune comparaison, le Dante, Pétrarque et Boccace brillent au premier rang , il est nécessaire de les placer d'un côté et de mettre de l'autre toute l'Italie; car aucutie autre contrée du monde (je parle ici sous le rapport de la langue) ne peiit rien opposer à ces trois grands génies. En effet les Espagnols, les Français, les Allemands n'ont dans cette contestation aucune des prétentions de la Lombard ie.

Ce point établi , il faut comparer toutes les provinces de l'Italie, examiner les variétés que présentent leurs dialoc'es, préférer celui que ces grands écrivains ont adopté, lui donner le premier rang, et le. regarder comme la véritable langue. Mais si vous jetez un coup d'œil sur toute l'Italie et si vous faites attention, non point au nombre de châteaux, mais seulement a celui des villes qu'elle renferme, vous serez o'pligé, pour éviter la confusion, de diviser celte

confree en grandes provinces, telles que la Lomlîardie, la Roniaf^ne, la Toscane, les terres de r£p,iise et le royaume de Naples.

En elfet, si l'on examine avec attention chacune de ces provinces, on trouvera que leurs idiomes présentent de jurandes différences. Et pour démêler d'où ces différences peuvent pro- I céder, il est nécessaire do rechercher pourquoi I il existe cependant entre ces idiomes des rap- ! ports si intimes, que tous ceux qui écrivent au- I jourd'hui sont fondés à soutenir que ceux qui ont écrit jadis se sont servis de la lan[;ue vulgaire italienne, et pourquoi, au milieu de cette diversité de langage, nous sommes parvenus à nous entendre.

Les uns veulent que la particule affirmative , que l'on exprime en italien par le mot si, soit la 1 limite de chaque langue- Ils disent que l'on comprend la même langue dans toute 1 étendue du pays où l'affirmation s'exprinie par le même terme: ils s'appuient de l'autorité du Dante qui, voulant indiquer Hlalie, la désigne par la particule si, et s'exprime de la sorte :

Pise , honte du peuple de ce beau paj s

Où de ses doux accents le si cliarnic l'oreille '.

Ils allèguent encore l'exemple de la France , qui, sous cette dénomination générale, se subdivise en langue d'o//eten langue d'oc, termes qui signifient chez elle la même chose que le si des Italiens.

Ils allèguent enfin l'eiemple de la langue de toute l'Allemagne, qui dit ra, et celle de toute l'Angleterre, où Ion dit je^. C'est sans doute par cette raison que beaucoup de personnes veulent que tous ceux qui habitent l'Italie ne parlent ou n'écrivent qu'une même langue.

D'autres prétendent, au contraire, que ce n'est point celte particule si qui délerraine une langue, parce que s'il en était ainsi les Siciliens et les Espagnols, du moins quant au langage, seraient aussi des Italiens. Il est donc nécessaire de déterminer laqueslion d'après d'autres règles. En conséquence, si l'on examine bien, disent-ils, les huit parties d'oraison dans lesquelles tous les idiomes connus se divisent, on verra que le verbe est la chaîne et le nerf de la langue, et que toutes les fois que cette partie reste immua-

' Ah Pisa! vilupeiio délie senti

Dibel paese là dove il si suoaa. Enfer. 35.

ble, quand même les autres parties varieraient à l'infini, la langue est généralement entendue ; car le verbe nous fait comprendre la signification des mots inconnus entre lesquels ils se trouve placé ; tandis, au contraire, que lorsque les verbes sont différents , c'est en vain qu'il y a une ressemblance entre les mots, la langue ne saurait être la même. On peut citer pour exemple l'Italie, qui offre dans les verbes une très-légère variété, tandis que la différence dans les noms est énorme. Il n'est pas d'Italien, en effet, qui ne dise amare , stare et leggere: tandis que tous ne disent pas également descheito , tavola et guastada. Parmi les pronoms, ceux qui sont les plus importants offrent des différences : tels sont, par exemple, mi au lieu de io et ti au lieu de tu.

Ce qui rend encore les langues différentes , sans empêcher toutefois que l'on s'entende, c'est la prononciation et les accents. Les Toscans, par exemple, appuient sur les voyelles de tous leurs mots; mais les Lombards et les Romagnols, au contraire, suspendent la voix sur la dernière consonne: ainsi ils disent pan pour pane.

Après avoir bien pesé ces différences, et beaucoup d'autres que présente la langue italienne, si l'on désire connaître quel est celui de ses dialectes qui tient le premier rang et qu'ont employé lesauteurs anciens, il faut examiner d'abord d'où le Dante et ceux qui ont écrit les premiers tiraient leur origine, et s'ils se sont servis ou non dans leurs ouvrages de la langue maternelle; il faut ensuite comparer leurs productions avec d'autres productions en langue purement florentine ou lombarde, ou de quelque autre province de 1 Italie, dans laquelle la nature brille seule et où l'art n'ait aucune part, et la langue qui se trouvera la plus conforme à la leur pourra passer, suivant moi, pour celle dans laquelle ils ont écrit.

Les premiers écrivains que l'on connaisse, à l'exception d'un Bolonais *, d'un Arétin 2, d'un citoyen de Pistoja^, dont tous les plus longs ouvrages ne vont pas au delà de dix canzoni, étaient, comme personne ne l'ignore, de Florence. Parmi eux le Dante , Pétrarque et Boccace tiennent le premier rang, et personne

' llparledeGu'doGuinicelli.

^ Guittone d'Arezzo.

s Cino da Pisloja. Outre ces troi» poètes, il en existe

n'ose se flatter d'atteindre jamais à sa hauteur.

Boccace, par exemple, avance dans ses Cent Nom'elles qu'il écrit en florentin vulgaire ^ Je ne sais si Pétrarque en dit quelque chose, mais le Dante, dans son livre de Fulgari Eloquio , après avoir condamné la langue italienne en générai, dit qu'il n*a point écrit en florenlin, mais en langage de cour 2. Si l'on devait ajouter foi à ces paroles , on verrait s'évanouir les raisons que l'on croyait avoir d'a.pprendre de ces grands hommes eux-mêmes à quelle source ils avaient puisé cette langue qu'ils ont si bien parlée.

Je ne reviendrai point sur ce qui regarde Pétrarque et Boccace, parce que ce dernier est en ma faveur et que l'autre est resté neutre. Je m'arrêterai seulement au Dante, dont le génie , le savoir et le jugement éclatent dans tous ses écrits, excepté lorsqu'il vient à parler de sa patrie, qu'il a poursuivie en toute occasion avec un acharnement indigne d'un philosophe et même d'un homme. 11 ne peut s'empêcher de la couvrir d'infamie ; il l'accuse de réunir tous les vices; il en condamne les habitants, il en blâme le site, il médit de ses mœurs et des lois qui la gouvernent ; et ce n'est pas dans un seul endroit de son poëme qu'il s'exprime ainsi, mais dans un grand nombre de passages, mais de diverses manières, et avec des expressions toujours nouvelles 3; tant il avait été blessé par l'arrêt de son exil, tant il brûlait du désir d'en tirer vengeance. Aussi s'en est-il vengé autant qu'il a pu ; et si le sort avait voulu qu'un seul des malheurs qu'il appelait sur sa patrie fût tombé sur Florence, cette cité aurait plus à se plaindre d'avoir donné le jour à un homme semblable que de tous les autres maux qu'elle a éprouvés. Mais la fortune, pour le convaincre de mensonge, et pour couvrir des rayons de la gloire les calomnies du poète, n'a fait qu'augmenter journellement la prospérité de Florence ; elle l'a rendue

encore quelques autres qui ne sont point Florentins; mais ils ont moins de renommée encore que les trois premiers; ils jouissent aussi de beaucoup moins d'estime; et d'ailleurs ils ont fort peu écrit si on les compare au Dante, à Pétrarque et à Boccace.

* Il ctie assai manifesio puô apparire a chi le presenti Novellelte ri{j;uaida, le quali non solamente in florentino volfîare, ed in prosa scriite per me sono , e senza titolo, ma ancora in istilo umilissimo, e rimessu quauto il più si possono. Bocc, Gior. 4, Nov. 2.

2 De Fulgari Eloquio, lib. i, c. 16, 17 et ».

» Voy. c. 6, c. 13 et c. 15 de V Enfer.

DIVERSES

; célèbre entre toutes les cités de l'univers, et l'a conduite de nos jours à un état de boni^eur si grand, elle l'a fait jouir d'un repos si profond, que si le Dante pouvait contempler un pareil spectacle, ou il se condamnerait lui-même, ou , percé de nouveau des traits de l'envie, qui était innée dans son cœur, il voudrait sur-le-champ reperdre le jour. Il n'est donc point étonnant qu'un homme qui ne cherche qu'à verser l'opprobre sur sa patrie ait également cherché à ravir à sa langue maternelle cette réputation qu'il croyait lui avoir donnée par ses écrits; et c'est pour s'exempter de lui rendre honneur qti'il composa son traité de Fulgari Eloquio , dans lequel il cherche à prouver que le dialecte dont il s'est servi n'est point le florentin. Mais on ne doit pas plus le croire en cette occasion que lorsqu'il dit qu'il a trouvé Brutus dans la bojuche du grand Lucifer 1, cinq citoyens de Florence au nombre des voleurs 2, et son Gacciaguida dans le paradis 3. Il en est de même d'une foule d'autres opinions que la passion lui a dictées, et où il se montre si aveuglé, si privé de sens, de savoir et de dignité, qu'il paraît un tout autre homme. S'il eût montré dans toutes ses autres actions un jugement aussi peu sain, ou il serait toujours demeuré tranquille dans Florence, ou il n'en eût été chassé que comme fou. Mais comme on peut combattre sans peine des assertions qui ne sont fondées que sur des généralités ou des conjectures, je veux tâcher de prouver par des raisons réelles et puissantes que la langue du Dante est entièrement florentine, plus même que celle dont Bo cace avoue s'être servi, et prêter par là de nouvelles armes à ceux qui ont du Dante la même opinion.

Une langue italienne générale sérail celle dont les expressions appartiendraient plus à l'universalité du pays qu'à quelque dialecte particulier : de même une langue propre sera celle où il y a plus d'expressions propres à un pays qu'à un autre; car il est impossible de trouver une langue qui n'ait rien emprunté des autres langues : les hommes de différents pays ayant à traiter et à converser ensemble, s'approprient nécessairement des mots les uns des autres.

Ajoutez à cela que toutes les fois qu'un pays

embrasse de nouvelles doctrines ou cultive des

arts nouveaux , il faut inventer en même temps

' Enfer, c. 34.— « Ibid., c. 24 et 25.— ^ Par .dis, c. 16

des termes nouveaux, tirés de la langue du pays d'où sont venus ces doctrines et ces arts. Mais comme ils prennent en même temps, dans la conversation, les modes, les cas, les accents, les désinences de la langue dans laquelle ils s'introduisent, ils présentent bientôt les mêmes consonnancesque la langue qu'ils sont venus trouver; et c'est ainsi qu'ils s'y incorporent. S'il en était autrement, les langues sembleraient composées de pièces et de morceaux, ce qui serait tout à fait irrégulier. Ainsi les mots étrangers se changent en florentins, et non point les mots florentins en mois étrangers ; d'où il résulte que la langue reste toujours la langue florentine.

C'est par là que les langues s'enrichissent dans le principe, et que leur richesse contribue à leur beauté. Mais il n'en est pas moins vrai non plus que rinlroduction de cette multitude de mots nouveaux finit par les abâtardir i, et par en faire une tout autre chose; mais ce changement ne s'opérant qu'au bout de plusieurs siècles, personne ne s'en aperçoit que lorsque l'on est tombé dans une barbarie complète.

Cette révolution serait certainement bien plus rapide s'il arrivait qu'un peuple nouveau vînt fixer sa demeure dans une contrée étrangère : dans ce cas, le changement pourrait ne pas être plus long que la vie d'un homme.

Quelle que soit, de ces deux révolutions, celle que peut éprouver une langue, il faut, si l'on veut conserver celle qui s'est perdue, qu'on la retrouve dans les ouvrages des grands écrivains

qui l'ont employée, ainsi qu'on l'a fait et qu'on le fait encore pour le grec et pour le latin.

Mais, laissant de côté ce dernier exemple, attendu que noire langue n'est pas encore parvenue à sa décadence, et revenant au point d'où j'étais parti, je dis que l'on peut appeler langue commune à toule une province celle où la majeure partie des mois ou des idiomes ne s'emploie pas exclusivement dans un des dialectes particuliers du pays ; et l'on appellera langue propre celle où le plus grand nombre des mots n'est en usage que dans cette partie du pays

quel est dans son poëme le passage qui n'est point écrit en florentin. Sans doute il me répondrait que l'on y trouve une foule d'expressions tirées de la Lombardie, ou inventées par lui, ou puisées dans le latm.

Mais connue je veux m'entretenir un moment avec lui, pour éviter les // dit, les je lui répondis, je mettrai en tête les noms des interlocuteurs.

MACCHiAVEtLi. Oucls sont Ics mots que tu as tirés de la Lombardie.^

DANTE. Les suivants :

la co del ponle presso a Benevento ' ;

et cet autre :

Con voi nasceva e s'ascondeva vosco 2.

niAcciiiAVELLi. Quels sont ceux que tu as puisés dans le latin .^ DANTE. Ceux-ci , et une foule d'autres :

Transumanar signilîcar per verba ^.

MACCHiAVELLi. Qucls soQt ccux quc tu HS inventés.

DANTE. Ceux-ci :

S'io m'inluassi corne tu t'immii '.

Le mélange de ces différents mots avec le toscan forme une troisième langue particulière.

BiACCiiiAVELLi. C'cst bicu. Mais, dis-moi: combien dans ton ouvrage y a-t-il de ces mots ou étrangers, ou inventés par toi, ou tirés du latin?

DANTE. Dans les deux premiers poèmes il y en a fort peu : c'est dans le dernier qu'on en trouve beaucoup, surtout de ceux qui dérivent du latin , parce que les doctrines diverses dont je traitais mont forcé à me servir de mots avec lesquels je pusse les exprimer. Comme je ne le pouvais qu'en employant des expressions latines, je m'en suis servi, mais en les arrangeant de manière à les rendre semblables, au moyen des désinences, à la langue dans laquelle j'ai écrit le reste de mon poëme.

MACCHiAVELLi. Quelle est donc cette langue?

DANTE. La langue de cour ^.

MACciïiAVELLi. Quc siguific la langue de cour?

DANTE. Cela veut dire une langue parlée par les personnes de la cour du pape , du duc de

Si ce que je dis est incontestable, je voudrais 1 Milan, etc. Comme c'étaient en général des

interpeller le Dante de me monirer son poëme, et, le confrontant avec quelque autre ouvrage écrit en langue florentine, je lui demanderais

* Foy. les Avvertimentl de Salviati, liv. 2, ch. 7,

hommes de lettres, ils s'exprimaient bien mieux

que dans les autres villes de l'Italie.

MACCHiAVELLi. Tu vcux m'en faire accroire.

» Purg., c. 3- * Parad., c. 22. — ' /</•> c. i. * IiL, c. 9. — s Curiale.

128 OEUVRES DIVERSES

Dis-moi un peu : Oue signifie morse clans ce

lanfjap;e do cour.

DANTE. Il signifie il mourut.

:>iACcniAVELLi. El en florentin, quel sens a t-il?

DANTE. Serrer cjuelqu 'un avec les dents.

MACciuAVELLi. Lorsquo dans le vers suivant lu dis :

E quando 'I dente longobardo mor«e ',

que signifie ce mot morse?

DATVTE. Piqua, blessa., assaillit. C'est une translation dérivée du mot mordere, dont se servent les Florentins,

MACciuAVELLi. Tu US donc parlé en florentin, et non en courtisan?

DANTE. Cela est vrai en grande partie. Néanmoins j'ai fait attention de ne point me servir de plusieurs expressions qui nous sont tout à fait particulières.

MACCiiiAVELU. Comment , ne point te servir! Et lorsque tu dis :

Forle spingava con anibo le pi()lc2'

qn'entcnds-lu par ce mot spingare ?

DANTE. Quand un animal rue, on a coutume de dire : Ella spinga una coppia di calci; et comme je voulais faire voir que celui dont il est question lâchait des ruades, jo me suis servi du mot spingava.

MACCiiiAVELii. Réponds-moi : tu dis encore , pour exprimer les jambes :

Di quel che si piangeva con la zancaS.

Pourquoi t'es-tu servi de ce mot zanca ?

DANTE. C'est qu'à Florence on appelle z««c/ig ces échasses dont ceux qui représentent les esprits célestes disns l'église de San-Giovanni, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, se servent pour marcher; et comme elles font pour eux l'office de jambes, j'ai employé le mot zanche pour ganibe.

MACCHiAVELii. Sur ma parole, tu n'évites pas mal les termes florentins! Mais, dis-moi: quand plus loin tu l'exprimes ainsi :

Non prendano i morlali il voto a ciaccia *,

pourquoi mets-tu ciancia, à la florentine, et

» Parad., c. 6. -» Enfer, c. 19. - ' /rf., c. 19, * ParacL, c. 5.

j non zanza, comme les Lombards, surtout i ayant déjA dit vosco et in co del ponte? DANTE. C'est que le mot zanza est trop barbare ; mais je n'ai rejeté ni co ni vosco, tant parce que ce ne sont point des mots aussi barbares, que parce que, dans un ouvrage de longue haleine, il est bien permis d'user de quelque expression étrangère, comme l'a fait Virgile lui-même quand il dit :

Arma viruni , tabulaequc, el Trota gaza per undas '.

MACCiiiAVELLi. C'cst fort bien; mais pour avoir usé de ce mot , peul-on dire que Virgile n'ait point écrit en latin?

DANTE. Non, sans doute.

MACCHiAVELLi. De mcmc, pour avoir dit co et vosco, QXi ne peut pas di«"e de toi que tu as abandonné ta langue. Mais nous faisons ici une dispute inutile, puisque dans ton ouvrage même tu avoues en plusieurs endroits que lu parles toscan et florentin. Ne fais-tu pas dire à l'un des damnés de ton Enfer, lorsqu'il t'entend parler ;

Ed un che 'ntese la parola losca *?

Et dans un autre endroit , quand Farinata s'entretient avec toi, ne mets-tu pas dans sa bouche les vers suivants :

La tua loquela ti fa manificslo Di quella nobil pntria nalio Alla quai forae fui troppo niolcsto ^ ?

DANTE. 11 est très-vrai que je dis tout cela.

MACCHiAVELLi. Pourquoi soutiens -tu donc que tu ne parles pas florentin ? Mais je veux te convaincre les livres à la main et en les comparant. Lisons donc ton poërae elleMorgante. Commence toi-même.

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