DANTE
Nel mezzo del caniniin di noslra vila Mi rilrovai per una selva oscura , C!ie la dirilta i-i;» era siiianita ».
MACCHiAVELLi. Cela suffit. Prends maintenant un passage du Morgante.
DANTE. A quel endroit ?
MACCHiAVELLi. Où tu voudras. il n'y a qu'à ouvrir le livre au hasard.
' ViRC, Mneid., lib. i, v. 1 19. Servius a mis 5 ce vers la noie suivante: «Gaza persicus sermo ost.et sijïnificat «divitias, unde Gaza urbs iii Paleslina dicilur, quod in ea «Cauibyses rex l'ersarum, quuin yEgyptiisbellum infer- • ret, divilias suas condidit. »
' Enfer, c. 23.- ' Id, c. lO.-« Enfer, c. l
DIALOGUE SUR \A L\NGUE.
DANTE. M'y voici.
Non chi coiniiicia ha merilalo, èscritlo Nel tuo santo Vangel , benigno Padre '.
MACCHiAVELLi. Maintenant, quelle différence (roiives-tu entre cette langue et la tienne?
DANTE. Fort peu.
BiACCHiAVELLi. Pour Hioi jcny en trouve aucune.
DANTE. Il y a cependant un je ne sais quoi.
MACCHiAVELLi. Quoi cricore.^
DANTE. Ce c/ii est trop florentin.
MACCHiAVELLi. 11 faudra que tu le dédises ; car ne t'exprimes-tu pas ainsi :
lo non so chi lu se', ne per che modo
Veniilo se' quafjgiù; ma Fiorentino
Mi sembri veraniente, quand' io t' odo'P
DAi\TE. J'en conviens ; c'est moi qui ai tort.
njAccHiAVELLi. Mou clicr Dautc, je veux que lu l'amendes, et que lu traites un peu mieux la Lmgue florentine , et même tes ouvrages : tu sentiras que si quelqu'un doit rougir, c'est plutôt Florence que toi. En effet, si tu fais attention à ce que tu as dit toi-même, tu verras que tu n'as pas évité le burlesque dans les vers , comme dans le passage suivant , par exemple :
Foi ci partimmo , e n'andavamo inlroque ^.
Tu n'as point évité le dégoûtant, comme dans ce vers :
Che merda fa di quel che si trangugia *.
Tu n'as point enfin évité l'obscène; exemple ce vers :
Le mani alzô con ambedue le fiche ^.
Puisque lu n'as point su te préserver de ces expressions qui déshonorent ton ouvrage, aurais-tu pu éviter une foule de mots nationaux qui ne sont en usage que dans ton pays ? car l'art ne peut jamais entièrement surmonter la nature.
Bien plus, fais attention , je te prie , que les langues ne peuvent être simples, et qu'il est nécessaire qu'elles se mêlent avec d'autres. Or, on appelle langue d'un pays celle qui se rend
' Murgante Maggiorc di Luici Putci, c. 24. « Enfer, c 3i. - ^ Id.,c.20..
Le vers du Dante est ainsi :
Si mi parlava , ed andavamo introque.
* Enfer, c. 28.— ' /</.. c. 2-5.
UACCMIWF.r.LI. 11.
propres les mois qu'elle emprunte à d'autres langues, et dont l'influence est si grande que, bien loin d'être défigurée par les mots empruntés, c'est elle au contraire qui les modifie, de manière qu'ils lui deviennent propres, et que les écrivains qui, séduits par sa beauté, emploient cette langue dans leurs ouvrages , doivent faire comme tu as fait , mais ne doivent pas dire ce que tu as dit. En effet, si lu as emprunté un assez grand nombre de mots aux Latins et aux étrangers; si tu en as créé toimême de nouveaux , tu as très-bien fait ; mais lu as eu grand tort de dire que par ce moyen elle était devenue une langue entièrement différente.
Horace dit :
.... Quum lingua Catonis et Enni Sermonem patrium dilaverit , et nova rerum Nomina protuieritf '
11 les loue d'avoir été les premiers à enrichir la langue latine.
Les armées de Rome ne comprenaient pas plus de deux légions romaines, c'est-à-dire environ douze mille Romains; le reste se composait de soldats des autres nations, et s'élevait à plus de vingt mille hommes : néanmoins, comme les Romains et leurs chefs étaient le nerf de l'armée, comme tous ensemble combattaient sous les ordres et la discipline de Rome, l'armée entière conservait le nom , l'autorité et la dignité romaine ; et toi , qui as mis dans les écrits vingt légions de mots florentins, qui te sers des cas, des temps , des modes et des désinences florentines , tu voudrais que quelques mots dont tu l'as dotée fissent changer la langue!
Si tu la* nommes langue universelle d'Italie , ou langue des courtisans , parce que dans cette langue on met en usage tous les mots dont on se sert à Florence, je te réponds que si l'on emploie les mêmes mois, ils n'ont pas la même terminaison; la prononciation met enlreeux tant de différence qu elle leur donne une tout autre physionomie. En effet , tu n'ignores pas que les étrangers ou changent le c en z , comme nous l'avons vu précédemment à l'occasion decianciare et de zanzare; ou ajoutent des lettres, en disant, par exemple, au lieu de vien qua, vegni za; ou en relranchenl , et font poltron
' ^rs port. , V. 56, 57, 58.
depoltrone ; de sorte qu'ils estropient les mots qu'ils ont en commun avec nous, au point d'en faire une tout autre chose.
Veux-tu que ce soit la langue de la cour ? Si tu entends parler des cours de Milan ou de Naples, qui ont une langue nationale , je te répondrai que plus ces langues se rapprochent du toscan et plus elles l'imitent, plus elles deviennent excellentes. Si tu prétends que la copie doive l'emporter sur l'original, c'est vouloir une chose qui le plus souvent n'est pas. Mais entendstu parler de la cour de Rome? On y parle tant de langues diverses, on y voit réunies un si grand nombre de nations, qu'elle ne peut absolument servir de rè{j!e.
Mais ce qui vous induit principalement en erreur à l'égard des mots communs , toi et la plupart des écrivains, c'est que la célébrité que vos ouvrages ont acquise, et qui les fait lire en mille endroits différents, a enseigné aux étrangers l'usage d'une foule de mots qui nous appartiennent ; et comme ils s'en servent maintenant , de propres qu'ils étaient ils sont devenus communs.
Veux-tu demeurer convaincu de ce que j'avance ? prends le livre d'un de ces auteurs qui ont écrit depuis toi, et tu verras combien ils emploient de tes expressions, et combien ils s'efforcent de les imiter. Il suffit pour t'en convaincre de leur faire lire les livres composés par les auteurs qui ont précédé ta naissance et celle de Pétrarque et de Boccace, et l'on verra qu'il ne s'y trouve ni mot ni terme de vous; ce qui prouve sans réplique que la langue dans laquelle on écrit aujourd'hui est la vôtre, et que par conséquent cette dernière n'est point commune à la leur. C'est même en vain qu'ils suent pour tâcher de l'imiter : si tu lis leurs ouvrages, tu verras en mille endroits qu'ils s'en servent maladroitement, ou qu'ils la détournent de son vrai sens, parce qu'il est impossible que l'art ait la puissance de la nature.
Fais encore attention aune autre chose, si tu veux demeurer convaincu de la dignité de la langue de ta patrie : c'est que si des écrivains étrangers traitent un sujet nouveau dont ils n'aient pu apprendre les termes chez vous, ils sont forcés de recourir à la Toscane; ou s'ils emploient des mots de leur propre langue, ils les aplanissent et les étendent suivant la cou-
DIVEBSES.
I tume toscane. Sans cette précaution , ni eux ni leurs lecteurs n'en approuveraient l'emploi.
Comme on dit que toutes les langues nationales sont grossières lorsqu'elles offrent le mélange de plusieurs dialectes, à ce compte il n'y en aurait aucune qui ne le fui ; mais si celle qui a le moins besoin de ce mélange est en même temps la plus parfaite, je soutiens que la langue florentine est celle qui sans contredit en a le moins besoin.
J'ajouterai que l'on écrit encore un grand nombre d'ouvrages qui perdent de leur prix si l'on n'emploie pas les expressions et les mots propres au pays : telles sont, par exemple, les comédies. En effet, le but de la comédie est d'offrir à nos yeux le miroir de la vie privée; cependant pour y parvenir elle doit montrer une certaine urbanité, et n'employer que des expressions qui excitent le rire, afin que les hommes, attirés par le plaisir, gotitent l'exemple utile qu'ellecache sous son voile. Voilà pourquoi il est difficile que les i^ersonnages d'une comédie soient des personnages graves. Comment, en effet , pourrait-il y avoir de la gravité dans un valet fripon , dans un vieillard ridicule, dans un jeune homme que l'amour rend insensé , dans une courtisane trompeuse, dans un parasite gourmand? Cependant, de l'ensemble de ces divers personnages on voit jaillir des exemples très-graves, et qui nous servent de règle pour nous conduire dans la vie.
Mais, comme ces tableaux doivent exciter en même temps notre rire , il faut se servir de plaisanteries et d'expressions qui obtiennent ce résultat. Or, si ces plaisanteries ne sont pas nationales et propres au pays, si elles ne sont pas uniques, claires et connues, elles ne touchent ni ne peuvent toucher. De là vient qu'un auteur qui n'est point toscan ne se tirera jamais bien de cette difficulté, parce que s'il veut employer des plaisanteries particulières à son pays il ne fera qu'un habit tout rapiécé, et son ouvrage ne sera qu'une composition moitié toscane et moitié étrangère. C'est là que l'on verra clairement quelle est la langue qu'il a apprise, si elle est générale ou particulière.
Mais si, dans l'ignorance des plaisanteries toscanes, il veut s'en abstenir entièrement, il fera un ouvrage manqué et imparfait. En voici la preuve. Je désire que lu lises une coîiiédie
ooraposée par l'un des Ariostc de Ferrarei ; tu y verras une composition pleine d'esprit, un style orné et correct, une intrigue bien nouée, un dénoûment plus parfait encore ; mais tu n'y trouveras point ce sel de plaisanterie qu'exip,e une comédie de ce genre ; et cela uniquement , comme je viens de te le dire , par la raison que les plaisanteries de Ferrare ne lui plaisant pas, et qu'ignorant celles de Florence, il n"en a pas fait usage. Il en a employé une commune aux deux pays, et que je crois originaire de Florence, lorsqu'il dit qu'un docteur ù la longue baretle payerait sa maîtresse 3i\ecàesdopploni^. Il en a employé une autre qui était propre à son pays, et qui ne sert qu'à rendre plus frappant le mauvais effet que produit le mélange du ferrarais et du toscan : Une des femmes de sa comédie 3 dit qu'elle ne veut point parler dans un lieu où il y aurait des oreilles qui pussent l'entendre; il lui fait répondre qu'elle ne parlât pas où il y aurait des baquets (bigonzoni) ; et \e bon goût est profondément blessé par ce mot bigonzoni , soit dans la lecture, soit dans la conversation. On voit aisément par là , et par plusieurs autres passages, avec quelle peine il maintient la pureté de cette langue qu'il a empruntée.
De tout ceci je conclus qu'il y a une foule de choses que l'on ne peut bien écrire si l'on ne connaît parfaitement toutes les ressources propres et particulières à la langue qui est le plus en crédit. Si l'on veut employer les termes propres, il faut recourir à la source d'ofi celte langue tire son origine : sans cela on fait un ouvrage où une partie ne répond point à l'autre,
Que la langue dans laquelle tu as écrit, ainsi que ceux qui t'ont précédé et suivi , tire son origine de Florence, c'est ce que {)rouve le lieu où vous êtes nés. Vous avez tous reçu le jour dans Florence, dans une ville dont la langue était la jjlus propre à écrire en vers et en prose ; avantage que ne pouvait vous offrir aucun autre
' Macchiavelli parle ici de la comédie degli SupposiU, de l'Ariosie, d'abord écrite en piose, et mise ensuite en vers par l'auteur lui-même. C'est de la première qu'il est queslion.
^ I SupposiU, acte I, scène i.— ^ Idem, ibidem.
dialecte d'Italie. En effet , personne n'ignore que ce sont les Provençaux qui les premiers commencèrent à écrire des vers ; de Provence, cette invention passa ej Sicile, et dt; Sicile en Italie, où elle pénétra d'abord en Toscane, et de la Toscane à Florence ; et c'est à sa langue seule , plus propre que les autres à ce bel art , que cette dernière cité dut un pareil avantage ; car ce n'est ni à sa situation, ni à l'esprit de ses habitants, ni à quelque autre qualité particulière que Florence est redevable d'avoir été la première à produire de grands écrivains : elle ne le doit qu'à sa langue, qui a su , plus tôt que les autres villes d Italie, se plier à cette discipline.
La preuve de ce que j'avance se voit de nos jours. Il existe aujourd'hui une foule de Ferrarais, de Napolitains, de Vicentins , de Vénitiens qui écrivent parfaitement, et qui ont au plus haut degré le génie des lettres : il était impossible que cela eût lieu avant que vous eussiez écrit, toi , Pétrarque et Boccace. Pour faire disparaître les défauts de leur langue, il était nécessaire qu'il parût un premier modèle sur lequel ils pussent se régler, et qui leur enseignât la manière dont ils devaient s'y prendre pour secouer cette barbarie naturelle dans laquelle leur langue nationale était plongée.
Concluons donc qu'il n'existe point en Italie de langue qu'on puisse appeler générale ou de cour, puisque toutes celles auxquelles on pourrait dormer ce nom ont leurs fondements dans les écrits des auteurs florentins et dans la langue florentine, à laquelle, dans leur pénurie, elles sont obligées de recourir comme à leur véritable source; et s'ils ne veulent point se montrer obstinés , ils seront forcés de confesser que cette langue est la langue florentine.
Lorsque j'eus fini de parler, le Dante, qui m'avait écoulé attentivement, avoua que j'avais raison, et disparut. Je demeurai Irès-satisfait de l'avoir détrompé. Toutefois je ne sais si je parviendrai à désabuser également ceux qui reconnaissent si peu les obligations qu'ils ont à la langue de notre patrie qu'ils ne craignent pas de la confondre avec celle de Milan , de Venise, de la Romague , et avec tous les blasphèmes de la Lombardie. ,