‹ Œuvres complètesChapitre 181 sur 323 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

:>iAC(;niAVELLi. Osl avec raison, selon moi , mon cher Côme, qu'en ap,issent ces peintres habiles qui , avant de terminer leur ouvrage , l'écartent pendant quelque temps de devant eux, afin que l'œil perdant Thabitude de voir toujours la même peinture, et venant à la revoir au bout d'un certain temps, puisse mieux la ju- {yer et y reconnaître les défauts que lui aurait peut-être dérobés une vue trop continuelle. Mais, comme il est impossible à Thomme de se séparer de lui-même, ou d'élolj^ner de lui son propre sentiment, il en résulte que cette familiarité non interrompue avec nous-même nous rend souvent plus injuste envers nous qu'envers les autres. Nous n'avons donc qu'un seul moyen de discerner nos défauts : e'est de les examiner entre amis, et de nous les faire apercevoir mutuellement, II ne s'agit pas de savoir quel est celui d'entre nous qui est plus ou moins bien fait , plus ou moins robuste : cet examen doit porter sur les mœurs, sur la manière de vivre: et le but est de savoir si quelque vertu s'est renforcée, 'M quelque vice s'est affaibli ou a été entièrement extirpé.

Ce n'est pas sans motif que je parle ainsi. Lorsque je suis revenu à Rome cette année , et que je suis demeuré plusieurs mois avec toi, ce n'est pas du grand accroissenjcnt des richesses acquises par ta rare industrie pendant le temps de mon absence que j'ai été étonné; mais ce qui m'a frappé d'une véritable admiration a été de voir cette grande facilité que tu avais à te mettre en colère adoucie et tempérée à ce point par les effets de ta raison. Aussi , dans la joie (pie j'en ressens, je me plais à dire: «0 colère, «combien tu es devenue agréable! «Ce n'est pas que cette flexibilité d'àme ait fait naître en toi l'apathie ou l'indolence; mais, semblable A

un bon terrain . ce sont les agréments d'vme conversation amicale qui ont fait germer dans ton cœur cette douceur que nous y admirons aujourd'hui. 11 est donc évident que ces emportements, ces transports subits de colère ne prennent point une force nouvelle avec l'âge , quoiqu'on ne puisse non plus les adoucir volonlairement; et que ces aimables entretiens dans lesquels la raison peut faire entendre sa voix sont nécessaires pour les guérir.

Quoique Luigi, notre ami commun, m'eût déjà rapporté tout ce qu'on disait de toi , et certainement à ta louange , je craignais qu'aveuglé par l'affection qu'il te porte, il ne vît briller en toi non ce qui en effet y existe , mais ce qui devrait éclater chez tout homme vertueux et bien né. Comme lu as pu le voir toi-même, je ne suis point assez crédule pour me laisser complaisamment entraîner par l'opinion d'autrui; mais aujourd'hui que je connais la vérité, je l'absous de lout soupçon de mensonge, et je te prie de vouloir bien me dire de quelle médecine tu t'es servi pour dompter ainsi cette promptitude A te mettre en colère, pour la rendre douce, obéissante, et aussi soumise à la raison.

CÔ3IE KuccELLAi. Prcuds bien garde, mon très-cher Niccolù, de te laisser égarer par trop d'indulgence et par ton amitié, et de fermer les yeux sur mes défauts; car l'amitié, qu'il est difficile de retenir dans de justes bornes, est sans doute cause que je te parais beaucoup plus doux que je ne lesuis en effet. Faisattention aussi que, quoique les cordes que les musiciens mettent à leurs instruments semblent toutes égales, les sons qu'elles rendent sont bien différents.

MACCHiAVELLi. 11 u'cu cst pas aiusi , je t'assure. Veuille donc, au nom de l'amitié que j'ai pour toi , ne point te refuser à ma prière.

cô:>iE RuccELLAi. Jc vais le satisfaire. Parmi les paroles remarquables de. . . , autant que je

DR LA COLERE, DLaLOgLE.

puis me le rappeler, on trouve celles-ci : g Ceux «qui veulent être j^uéris ne doivent s'occuper « que du soin de recouvrer leur sanlé ; » non que j"entende par là qu'à l'exemple de. . . , un sage médecin doive, soignant son malade, lui ôter tout à la fois son mal et sa raison : il doit au contraire lui maintenir l'esprit dans une assiette assez tranquille pour qu'il puisse juger si les remèdes qu'on lui prescrit sont bons , et dans ce cas les observer. La puissance de la raison ne ressemble en rien à celle de la médecine ; elle est plutôt semblable à une nourriture saine dont l'usage modéré fortifie peu à peu notre tempérament. Mais, lorsque les passions viennent embraser et gonfler notre âme , les conseils , les exhortations des amis ont bien peu de pouvoir : ils ressemblent aux odeurs que l'on fait respirer A ceux qui tombent du haut mal , et qui ne font que les ranimer sans les guérir de leur infirmité. Il est vrai que toutes les autres passions, qui de temps à autre troublent notre esprit , n'en chassent pas si bien la raison qu'elles ferment notre oreilte à sa voix; au contraire, si elle se f^ut entendre du dehors , elle pénètre soudain jusque dans les plus secrets replis de notre âme. Mais la colère, comme dit Mélantius , nous fait d'autant plus de mal que, dès qu'elle s'éveille, elle trouble notre raison, la chasse, nous la ravit, et nous rend semblables à ces insensés qui , après avoir mis le feu à leur propre maison , sont euxmêmes la proie des flammes, et , mêlant tout à la fois la fumée, le bruit et la ruine, se privent eux-mêmes de la faculté de voir et d'entendre de quel côté ou de quelle manière on peut venir à leur secours.

Aussi voyons-nous un navire agité et battu par la fortune et l'orage accepter avec empressement un pilote qui le gouverne ; tandis que l'homme, toutes les fois que son âme est en proie aux transports de la colère, ne veut entendre aucune raison, à moins que longtemps à l'avance il n'ait été préparé et instruit par une attention particulière et des conseils anticipés. 11 est alors comme ceux qui s'attendent à être assiégés, et qui, privés de tout espoir d'être secourus du dehors, réunissent tout ce qu'ils pensent devoir être utile à leur défense. C'est ainsi qu'il faut appeler le secours lointain de la philosophie contre les attaques delà colère, afin d'avoir au besoin à sa disposition toutes leo res-

sources capables d'empêcher l'àme de se laisser aussi facilement troubler; car lorsque la colère l'embrase trop fortement, le tumulte qui Fagile ne lui permet d'accepler aucun secours ou d'en tendre aucune chose du dehors , à moins que sa propre raison ne veille au dedans, et que, placée dans le silence des plus secrets replis de son âme, elle n'éteigne aussitôt sa fureur en lui rappelant soudain tous les conseils salutaires qu'on lui a donnés pour résister à une pareille attaque. En effet , l'Iiomme enflammé par la colère méprise les conseils paisibles et raisonnables qui lui sont présentés de dehors; ou si on le reprend avec trop de force, sa colère ne fait que s'accroître.

Si la colère est un vice nourri d'orgueil et d'insolence, et qui , semblable à un tyran farouche, ne veut pas qu'on le réprime, il faut qu'elle ait toujours près d'elle un moyen facile et prompt d'apaiser ou d'éteindre l'incendie. D'ailleurs ce penchant sans frein à s'enflammer engendre dans notre âme une habitude brutale, qui finit par faire de nous des bêtes sauvages et par ne produire que des fruits amers et de fâcheuses difficultés , lorsqu'on nous voit , pour la moindre chose, nous irriter , nous aigrir, et nous livrer à nos emportements. C'est ainsi qu'un fer mince et acéré se rompt facilement lorsqu'on s'en sert pour creuser continuellement la terre. Mais si le jugement résiste d'abord à la colère, s'il la repousse, alors non-seulement il guérit notre âme, mais il augmente encore sa force dans l'avenir , et la rend moins esclave de ses autres passions.

11 est certain que dès quej'eus commencé deux ou trois fois à résister, je me trouvai dans le cas des Thébains, qui , ayant dans une première rencontre repoussé les Lacédémoniens, que l'on regardait à cette époque comme invincibles, purent toujours leur résister dans la suite, sans jamais en être vaincus. Cette force me vint de ce que j'avais appris â connaître les sages remèdes dont la philosophie peut se servir pour triompher. Je m'aperçus en outre qu'en laissant refroidir la colère, ou bien en s'abandonnant A quelque crainte imprévue , on pouvait la chasser, ainsi que l'avance Aristote; et ce ne fut pas sans quelque joie que je vis, comme dit Homère ,

La coliTC s"adoacir eî se changer en alli'gresse ;

d'où je demeure convaincu que cette passion n'est point incurable pour quiconque veut se défendre un peu contre elle.

D'ailleurs ses commencements ne sont jamais ni graves ni violents : elle naît le plus ordinairement d'une plaisanterie, d'un geste, d'une parole; comme, par exemple, ce que dit Hélène à Electre sa nièce , qui avait déjà passé sa première jeunesse sans avoir trouvé de mari :

J'étais encore vierge lorsque je t'ai connue.

Electre , irritée de ces paroles, lui répond :

Tu n'as guère bonne mémoire ; car tu n'as commencé à me connaître que lorsque, fuyant ton mari d'une manière honteuse, tu abandonnas les propres foyers.

C'est de cette manière aussi que Callisthène répondit à Alexandre, qui dans un festin lui avait envoyé cette énorme coupe qu'il voulait que chaque convive vidât : «Alexandre, je ne «veux point boire de manière à avoir besoin du «secours d'Esculape, »

Le feu qui ne trouve d'autre aliment que de la paille ou de l'herbe sèche s'éteint promptement; mais s'il s'attache à un bois solide, et qu'on le laisse s'étendre, il brûle et consume bientôt tout ce qu'il rencontre : de même, si au moment où l'on éprouve les premiers mouvements de la colèie, et oii l'on s'échauffe en paroles piquantes, on lui oppose une àme ferme, on n'aura pas de peine à la réprimer; souvent même pour l'éteindre il suffira de se taire ou de la mépriser : lorsque l'on prive le feu d'aliments, il s'éteint de lui-même.

En réfléchissant là-dessus , je ne puis approuver l'opinion de saint Jérôme, quoiqu'il parle d'une manière très-raisonnable sur d'autres matières, lorsqu'il dit que ce n'est pas quand l'âme commence à s'échauffer que naît la colère , mais que cette promptitude subite avec laquelle elle s'enflamme prouve qu'elle existait déjà dans le cœur de l'homme. 11 me semble en effet , comme dit Homère , que

Aucune des passions de l'âme n'éclate d'une manière aussi soudaine et aussi imprévue que la colère.

11 vous présente à cet effet Achille , dont le courroux étouffe soudain la raison , tandis qu'Agamemnon s'irrite plus lentement , et ne se laisse entraîner à la colère qu'après s'être répandu en paroles injurieuses. S'il avait évité d'abord cesdiscours violents, ous'ilyeûtmisplus de modération, on n'aurait pas vu naître un aussi

DIVERSES

funeste incendie. Aussi chaque fois que Socrate .se sentait prêt à se fâcher, il se hâtait d'affermir son âme contre la tempête future: il baissait la voix, adoucissait son visage, montrait un front riant ; et plus l'attaque était vive , plus il s'efforçait d'y résister. C'est ainsi qu'il conservait le calme de son âme, et que rien ne pouvait le vaincre.

En effet, mon cher Niccolô , se soustraire à la colère au moment oii elle naît, qu'est-ce autre chose que se délivrer d'un tyran impitoyable qui ne nous laisse pas un moment de repos? Toujours crier, toujours menacer, avoir les yeux égarés, les traits renversés, frapper du pied et des n)ains , n'est-ce pas nous rendre insupportables ou ridicules aux yeux de tous ceux qui nous voient? Tâchons donc de nous rapprocher de la tranquillité, et de fuir une semblable furie.

La passion de l'amour a du moins quelque chose d'aimable et de spirituel : tels sont les chants, la musique, les bals, les sérénades que les amants prodiguent à leur maîtresse. Si l'un d'entre eux se trouve tête à tète avec elle , il n'en éprouve aucune douleur ; et si quelquefois il lui arrive de soupirer ou de verser des larmes, elle le console, et adoucit en partie son chagrin ; mais cette funeste passion de la colère, plus on la flatte, plus elle trouve de facilité à s'enflammer, plus elle devient grossière et offensante.

H n'est donc rien de mieux que d'être en état de lui résister vigoureusement ; mais si l'on ne se sent point assez fort, il faut fuir sur-lechamp et rentrer dans le port; ou faire comme ceux qui, attaqués du haut mal, dès qu'ils le sentent venir s'appuient sur le premier objet qu'ils rencontrent, pour tomber moins dangereusement.

De toutes les passions de l'âme, il n'en est aucune aussi horrible que la colère. L'amour, en effet, ne nous force point à aimer tous les hommes, ni l'envie à les haïr, et la crainte ne nous fait pas trembler devant tout le monde ; mais la colère ne fait attention à rien; au contraire, elle est toujours prompte à offenser, soit qu'elle se tourne contre des amis, des ennemis, des parents , ou contre nos propres enfants. Souvent même nous nous irritons contre les dieux , et , ce qui est plus insensé encore, contre des animaux, contre des objets inanimés, ainsi

Page 1