DE LA COLÈRE, DIALOGUE
qu'on le rapporte de Thomiras, qui, furieux j conire son cor d'or, le brisa, et qui eût de ! même rompu son arc si on ne l'en eût empêché. Xerxès, irrité contre la mer, la fit battre de verjjes, et écrivit au mont Athos une lettre menaçante dans laquelle il lui disait : «Garde- « toi d'empêcher que l'on tire de ton sein les «pierres dont j'ai besoin pour mes travaux; «sinon je te fais tailler de toutes parts et jeter «à la mer.» D'un autre côté, si, parmi les effets de la colère, il en est un grand nombre de terribles et d'effrayants, il n'y en a pas moins de ridicules. Aussi n'est-il aucune passion que l'on redoute davantage, ou dont on se moque autant; ce qu'on ne saurait éviter avec trop de soin.
Il me semble donc, si je ne me trompe, que le premier remède à employer contre cette maladie, c'est d'examiner avec soin ce que c'est que la colère, ainsi que les effets qu'elle produit dans les autres hommes lorsqu'ils s'en laissent subjuguer. Et attendu que, selon Hippocrate , on doit regarder comme extrêmement dangereuses les maladies qui altèrent les traits du visage, de même quand je pense , ou que je vois la violence de la colère transformer entièrement un homme , qu'il change de visage , de couleur, que sa démarche chancelle, que sa voix et que tous ses membres frémissent, je me dis à moi-même : «Si quelque maladie «cruelle me plongeait pour mon malheur dans a un état semblable, combien je regarderais «comme une chose pénible et insupportable d'a- «voir à me montrer ainsi à mes amis, à ma «femme , à mes enfants, auxquels je devrais pa- «raître affreux ! Que serait-ce s'ils entendaient «sortir de ma bouche ces cris farouches que je «ne pourrais m'empêcher de blâmer dans un «autre, en le voyant , au milieu de ses amis et «de ses compagnons, perdre toute mesure, et «n'être retenu ni par la présence, ni par les pa- « rôles, ni par le caractère des personnes avec «lesquelles il se trouve !»
Si donc il m'arrivait d'avoir à guérir quelqu'un qui serait attaqué de cette frénésie, dès que je le verrais dans le plus fort de son accès, j'en userais comme les barbiers, qui, après avoir rasé et lavé leur pratique , mettent un miroir devant elle : sans doute en voyant non-seulement son âme, mais même son corps défiguré à ce point, il se guérirait de sa folie. Les poêles
racontent qu'un satyre se moqua de Minerve, qui jouait de la musette , en lui disant : « Laisse «là ces pipeaux , qui te défigurent et altèrent «ta beauté, et reprends les armes qui t'appar- « tiennent.» Minerve dédaigna ce conseil ; mais un jour qu'elle jouait de cet instrument sur le bord d'un ruisseau , elle vit ses joues enflées et sa bouche déformée, et se trouva si laide qu'elle jeta au loin sa musette, et ne voulut plus désormais s'en servir.
Quand la mer est bouleversée par les vents, et qu'elle vomit les algues sur ses bords, on dit alors qu'elle se purge et qu'elle se nettoie ; mais quand lame se laisse aller à la colère, malgré les paroles grossières et amères qui lui échappent, elle ne se purge point pour cela; au contraire, elle ne fait que se souiller et découvrir de plus en plus sa laideur. 11 semblerait que la nature l'a tellement remplie de ces excès que l'âme , venant à être échauffée par la colère , est obligée de la rejeter au dehors. Aussi , dit Platon, «Une chose légère et frivole en apparence, la parole, cause les maux les plus cruels à ceux dont la langue prodigue la médisance et l'injure , et dont les habitudes sont grossières. » Quand je m'aperçois de cet état, et que je l'observe avec soin , je vois que ce que l'on regarde comme un signe certain de la fièvre trompe encore moins dans la colère. Il s'agit de connaître si le malade a la langue libre et nette. Si le fiévreux n'a point la langue dans son état naturel , ce n'est point la cause de son mal , c'est seulement un indice de la maladie ; au lieu que si la langue de l'homme colère médit sans cesse, si elle n'exhale que des parcles grossières et injurieuses, c'est non -seulement un indice du mal , mais c'est aussi une source d'inimitiés mortelles et d'événements funestes.
Jamais l'ivresse causée par le vin n'a fait naître de résultats aussi nuisibles et aussi fâcheux que la colère. Les transports excités par l'ivresse respirent la gaîté et la plaisanterie: mais les accents de la colère sont souillés du fie! le plus noir. Aussi ceux qui , après avoir bu, restent taciturnes et sérieux, sont mal vus de leurs camarades. Dans la colère, au contraire, lorsque le silence serait le plus à désirer, il est impossible à la raison de faire entendre ses conseils, et de réprimer ou de modérer une langue furieuse.
OEUVRES DIVERSES
Bien plus , les hommes enclins à la colère devraient non-seulement se rappeler sans cesse tout ce que j'ai dit précédemment, mais faire attention à un des caractères particuliers à cette passion : c'est qu'elle n'est ni fjénéreuse ni virile, quoiqu'elle présente une apparence terrible et effrayante. Voilà pourquoi beaucoup de personnes regardent à tort l'obstination comme une marque de fermeté , et les menaces comme de la hardiesse. Non, la colère ne renferme en elle rien d'un {généreux courage; mais nous ne devons pas nous étonner si elle passe pour en être l'indice, lorsque nous voyons si souvent la cruauté regardée comme élévation et grandeur d'âme, et l'obstination à défendre une erreur inexcusable prendre le nom de constance et de force. Cependant les résultats de la colère, les mouvements qu'elle inspire, le corps, la figure, tout révèle la faiblesse : en effet, ceux qui sont esclaves de cette passion se laissent émouvoir par des choses qui ne dépiteraient pas des femmes et des enfants; ils se répandent en paroles offensantes, et déchargent leur mauvaise humeur sur les chiens et les chevaux. Ainsi, comme une blessure est plus douloureuse dans les chairs tendres et délicates, de même dans les ûmes sans force , et portées à la colère, une plus grande faiblesse engendre et augmente la pusillanimité : de là vient que les femmes se laissent plus facilement aller à la colère que les hommes, les infirmes que les gens sains , les vieux que les jeunes, les malheureux que les heureux.
L'avare se fâche contre l'homme généreux, le gourmand contre son cuisinier, le jaloux contre sa maîtresse , le vaniteux contre celui qui ne le loue point ; mais, dans un état, il n'y a rien de plus ennuyeux et de plus fâcheux que les gens colères qui veulent se livrer à leur ambition: c'est d'eux que Pindare a dit que
Il leur était impossible de cacher leur* passions.
Je pourrais, au sujet de la colère, te citer une foule d'exem,ples en bien et en mal ; mais si les exemples du mal sont quelquefois nécessaires, comme ils ne sont jamais ni agréables ni plaisants à raconter , je lâcherai plutôt de l'exposer quelque beau trait de personnages que leur douceur et leur patience ont rendus célèbres.
D'ailleurs je ne saurais aimer les actions ni les paroles qui excitent les hommes à la vengeance.
et qui les forcent pour ainsi dire, à leur préjudice, de se livrer à la colère, quand celte passion ne devrait être que le partage des femmes ; car si le sentiment de la justice a autant de force dans le sexe le plus faible que dans l'homme même , je crois que la longanimité, qui doit être surtout la vertu de l'homme, est plus grande chez lui que chez la femme. Or , si le triomphe que l'on obtient par la force sur ses adversaires est regardé comme une ohose difficile et qui dénote de la vigueur, vaincre la colère, et remporter sur elle la palme dans son âme, c'est, comme le dit Heraclite , «Une action non-seulement difficile, mais de la plus grande difficulté.» Voilà pourquoi j'ai jiris l'habitude, dans mes lectures, de recueillirtout ce qu'ont dit ou écrit les philosophes pour blâmer et condamner ce vice; mais de plus, j'ai cru que l'exemple des sages paroles et des belles actions des rois et des princes devait avoir une bien plus grande influence; et si, placés dans un rang aussi éminent , où ils ne sont retenus par aucun frein , ils ont pu mériter une gloire immortelle en triomphant de la colà'e , n'est-ce pas une raison de plus pour que je cherche à les imiter.^ '*
Je citerai d'abord Antigone. Un jour qu'il était dans sa tente, il entendit plusieurs de ses soldats qui , en causant entre eux , et ne croyant pas être entendus, se répandaient en injures contre lui et l'accablaient de reproches sanglants. Loin de s'en irriter, il sut si bien se rendre maître de sa colère qu'il se borna à les avertir que, lorsqu'ils voudraient ainsi parler mal de lui , ils dussent au moins s'éloigner de sa tente.
Arcadius, fils d'Achéus, avait dit et écrit contre Philippe de Macédoine les injures les plus violentes. Ce prince le bannit de toutes les contrées où il régnait , sous des peines très-graves. Malgré cette défense Arcadius rentra un beau jour en Macédoine, et tous les amis de Philippe l'excitèrent vivement à se venger d'une manière éclatante ; mais ce prince au contraire l'appela près de lui, ordonna qu'on lui fît le meilleur accueil , et de plus le combla de présents. 11 envoya ensuite quelques-uns de ses courtisans auprès d'Arcadius pour lui rendre visite, et les chargea delui rapporter de quelle manière il s'exprimerait avec eux sur son compte. A leur retour ils lui racontèrent qu'Arcadius portait jusqu'au ciel les louan£;es du roi , qui se mit à leur dire :
DE LA COLER
«Nous voyez bien jusqu'à quel point je suis ('meilleur médecin que vous, puisque d'un dé- «fracleiip je suis parvenu à me faire un chaud ('partisan. »
Telle fut encore la conduite de ce même Philippe à Olympie, quand tous les Grecs, excités contre lui , médisaient de sa conduite et le poursuivaient de leurs injures : ses amis lui conseillaient de se venger, et lui alléguaient, pour l'exciter, l'injustice des offenses et l'acharnement avec lequel, oubliant tous les bienfaits qu'ils avaient reçus de lui, ces peuples ne cessaient de le poursuivre. 11 se contenta de leur répondre : ((Songez donc à ce qu'ils feraient si ((je leur faisais en effet du mal. »
Ptolomée , surnommé Lagus , voulant se moquer adroitement de l'ignorance d'un certain grammairien , lui demanda quel était le père de Pelée. Le grammairien lui répondit : ((Je te le ((dirai volontiers lorsque tu m'auras appris quel ((était le père de Lagus.» Il voulait , par cette réponse, faire allusion à la basse extraction de Ptolomée. Tous ceux qui l'entouraient en témoignaient leur indignation; mais Ptolomée leur dit: ((S'il n'est pas de la dignité d'un roi de « souffrir une raillerie, il lui convient bien moins (( encore de s'en permettre. »
Alexandre se conduisit bien différemment en se montrant cruel envers Callisthène et Clytus. Cependant Porus, ayant été fait prisonnier par lui , le prévint qu'il voulait être traité en roi. Aussi quelqu'un ayant demandé par la suite à ce prince s"il manquait à Alexandre quelques-unes des qualités d'un roi, il répondit qu'il les possédait toutes. C'est par ce motif, je pense, que le souverain des dieux est surnommé Melchiiis, c'est-à-dire miséricordieux, ou plutôt, comme disent les Athéniens, paisible. C'est pourquoi le soin de punir le crime et de tourmenter les coupables ne fut point attribué aux dieux , mais bien aux furies et aux démons.
De même que l'on disait avec raison à Philippe, qui renversa la ville d'Olinthe: «Tu peux ((bien détruire une pareille cité, tu ne saurais ((la reconstruire; » de même on peut dire à la colère : « Tu peux bien mettre tout sens dessus ((dessous , ruiner, détruire ; mais il n'appartient ((qu'à la douceur, à la modération et à la cha- ((rité d'édifier, de maintenir, de pardonner et «de supporter.» Ce furent là les vertus particu-