E, DIALOGUE
lières de Camille, de Métellus, d'Aristide et de Socrate , comme il est dans la nature des mouches et des fourmis d'être importunes et de piquer.
Enfin , lorsque j'examine avec les yeux de la raison ce que c'est en effet que la vengeance, je vois que , comme le plus souvent elle est excitée et guidée par la colère , elle devient alors inutile; car en se mordant les lèvres, en s'exhalant en vaines menaces, en paroles injurieuses et insensées, elle se consume elle-même, et l'objet auquel elle aspirait est véritablement ridicule. Elle me paraît semblable à ces enfants qui courent étourdiment la tête en avant, et qui, ne pouvant s'arrêter dans leur élan, se précipitent à terre et se blessent eux-mêmes. Aussi était-ce une réponse juste que celle que fit ce Rhodien à un ministre de l'empereur qui croyait l'effrayer par ses menaces et sa hauteur : «Je me «soucierais fort peu de tes paroles, si je ne «craignais le joug qu'elles me font pressentir.»
Il ne convient point à l'homme de se laisser aller à la colère lorsqu'il veut punir, imitant en cela les sauvages, qui, pour faire des blessures plus cruelles, trempent leurs flèches dans le poison ; mais il ne doit avoir d'autre guide ni d'autre conseillère que la raison, car les résultats de la colère sont coupables et honteux. C'est pourquoi les Lacédémoniens avaient coutume d'adoucir l'emportement de leurs soldats par le son des flûtes ; et avant de livrer bataille ils faisaient un sacrifice aux Muses, pour les supplier de ne point laisser la raison céder à la colère. Rien plus, c'est pour ce motif que , lorsqu'ils avaient rompu l'ennemi , ils ne le poursuivaient pas : ils voulaient ainsi tempérer les transports de la colère. C'est encore par la même raison qu'ils se servaient d'épées trèscourtes , pour pouvoir plus aisément les remettre dans le fourreau. On pourrait citer une multitude d'exemples de personnes qui, aveuglées par la colère et cherchant à se venger, se sont perdues elles-mêmes avant d'en venir à leurs fins ; comme il arriva entre autres à Pélopidas.
Avec quelle patience Agathocle supporta-l-il les injures dont l'accablaient ceux qu'il assiégeait, surtout lorsqu'ils lui crièrent du haut des murailles : «Eh ! potier de terre, avec quel ar- «gent payeras-tu tes soldats? — Avec le vôtre, «si je vous prends,» répondit-il en souriant.
OEUVRES DIVERSES
Des assiégés reprochaient é^jalement à Antijçone sa difformité corporelle; il se contenta de leur repondre : «Je me trompais donc, moi qui cme croyais beau ! « Lorsqu'il se fut emparé de la ville , ceux qui l'avaient insulté étant tombés en son pouvoir, il les vendit, en prolestant h leurs nouveaux maîtres que s'ils se moquaient encore de lui, ce serait à eux qu'il s'en prendrait.
Enfin, il n'est pas jusqu'aux chasseurs, aux orateurs et aux rhéteurs qui manquent le but pour s'être laissé emporter par la colère. C'est à ce sujet qu'Aristote raconte que les amis de l'orateur Salyrus,un jour qu'il devait plaider une cause qui lui était personnelle, s'avisèrent de lui boucher les oreilles avec de la cire, afin que les injures de ses adversaires ne pussent le mettre en colère, et ne lui fissent gâter sa cause.
Ne nous arrive-t-il pas à nous-mêmes, qu'agités par la colère et nous livrant aux menaces et aux cris contre nos serviteurs, nous sommes cause que dans leur épouvante ils se cachent ou nous fuient, et que nous ne pouvons parvenir à les punir? Ainsi donc, comme les nouriices disent aux enfants : «Ne pleure pas, et atu auras ce que tu veux, »de même il serait bon de dire à la colère : «Ne te précipite pas, ne «sois point importune, ne crie point , et ce que «lu veux se fera mieux et plus promptement. » Et ainsi que le père, qui voit son fils encore tout enfant essayer de tailler ou de fendre une chose quelconque, lui ôfe le couteau des mains et le lui (aille ou lo lui fend lui-même, ainsi la raison, en ôlanl la punition des mains de la colère, châtie bien plus sûrement et bien plus efficacement qu'elle ne le ferait, puisque bien souvent elle nous cause plus de mal qu'au coupable même.
En définitive, comme pour dompter et soumettre A l'obéissance ce qui, dans les affections de notre âme, est rebelle à la raison, le meilleur moyen est une habitude continuelle, il me semble que pour s'accoutumera modérer la colère, le remède le plus efficace est d'exciter notre âme à avoir soin de nos domestiques ou de ceux qui fré(juentent notre maison ; carun maître ne peut être dominé envers ces diverses personnes ni par la passion de l'envie, ni parla crainte, ni par l'ambition : ce n'est donc que la colère qui l'excite souvent contre eux, parce que lorsque
l'autorité n'a aucun frein qui la retienne, elle se livre aisément à la colère, de la même manière qu'on voit dans une terre humide germer en foule les mauvaises herbes lorsqu'elles ne sont point arrachées par le cultivateur. D'ailleurs on se laisse facilement aller à un vice ou à un défaut dont on croit n'avoir à rendre compte à personne; à moins que l'homme qui peut se livrer à la colère sans en être repris ne soit parvenu à vaincre ce penchant par la douceur, ou qu'il ne souffre que sa femme ou ses amis lui reprochent ces paroles étranges et honteuses qu'on se permet surtout envers les siens (|uand on se laisse entraîner par la passion; ou qu'il ne sache que les injures, l'aigreur et la grossièreté des paroles envers des serviteurs, ou d'autres personnes, ont bien moins de pouvoir que la douceur ; car cette dernière qualité rendra vos serviteurs bien meilleurs et plus bienveillants; tandis que trop de dureté ne sert qu'à les rendre plus méchants, et cà faire retomber leurs fautes sur vous-mêmes. D'ailleurs, combien ne voyons-nous pas de personnes qui , si on les reprend avec douceur, ou si on leur pardonne, reviennent aisément au bien, et prennent dans le pardon, plutôt que dans le châtiment, un motif de changer de conduite. Et,en vérité, j'ai vu qu'à un seul signe, et sans parler, on était bien mieux obéi et servi qu'en employant les cris, les menaces ou les coups; ce qui prouve clairement combien la modération l'emporte sur la colère. Aussi je ne crois pas que le poëte ait raison de dire :
Où se trouve la crainte l'obéissance se trouve ;
mais je pense qu'il est plus juste de soutenir que le respect fait naître la crainte, et la crainte la modestie. Battre ses serviteurs, et se montrer toujours dur envers eux , loin de les corriger, ne fait que les mettre sur leurs gardes et les rendre plus ingénieux à cacher leurs fautes.
D'un autre côté , je considérais en moi-même que celui qui enseigne à tirer de l'arc ne défend pas de tirer, mais exige que l'on tire au but. Je ne prétends donc pas qu'il ne faille point punir; mais il faut s'y prendre de manière que ce soit la raison et non pas la colère qui nous guide. Voilà pourquoi, tandis que j'enseigne comment l'homme peut échapper à cette passion , je recoiDuiande très-particulièrement d'écouter toujours la justification du coupable, et de ne le