DESCRIPTION
!>E f.A PESTE ï)E FLORENCE EN 15*27.
Je n'ose poser sur le papier ma main tremblante pour traiter un si déplorable sujet. Ce n'est pas tout; et plus je réfléchis sur cet amas de misères, plus l'horrible description que je vous ai promise m'épouvante. Quoique j'aie tout vu , le récit renouvelle mes larmes amères. Je ne sais par où commencer, et si je le pouvais, j'abandonnerais mon entreprise; néanmoins le désir extrême que j'ai de savoir si vous vivez encore bannira toute crainte.
Notre malheureuseFlorence offre aujourd'hui un spectacle semblable à celui d'une ville que les infidèles auraient prise de vive force et ensuite abandonnée. Une partie des habitants , imitant votre exemple, a fui devant le fléau mortel, et s'est réfugiée dans les villa éparses autour de la ville; les autres ont trouvé la mort, ou sont sur le point de mourir. Ainsi le présent nous accable , le futur nous menace , et l'on souffre autant de la crainte de vivre que de celle de mourir. 0 malheureux temps! ô saison déplorable ! Ces rues si belles et si propres , que l'on voyait remplies d'une foule de nobles et riches habitants, exhalent maintenant l'infection et la malpropreté ; on n'y voit que des pauvres , dont la lenteur et les cris effrayés ne permettent pas d'y marcher avec sécurité; les boutiques sont fermées, les exercices suspendus, les tribunaux et les cours absents, et les lois mises en oubli : aujourd'hui on apprend un vol , demain un meurtre; les places, les marchés où les citoyens s'assemblaient fréquemment sont devenus des tombeaux ou le réceptacle de la plus vile populace ; chacun marche isolé ; et au lieu d'une population amie, on ne rencontre que des gens infectés des poisons dé la peste. Un parent trouve-t-il un parent , un frère un frère , une femme son mari : chacun s'éloigne au plus vite. Que dirai-je de plus? les pères et les mères repoussent leurs propres enfants et les délaissent !
Les uns portent à la main , ou , pour mieux dire, ont toujours sous le nez des fleurs, les antres des herbes odoriférantes, ceux-ci de-*:-
ŒUVRES DIVERSES
éponges, ceux-là de l'ail, d'autres enfin des boules composées de îoutes sortes de parfums; mais ce ne sont là que quelques-unes des précautions. 11 existe aussi des boutiques où l'on distribue du pain, ou, pour mieux dire, dans lesquelles on sème pour recueillir des bubons.
Les réunions qui avaient lieu dans les places publiques pour converser d'une manière honorable, et dans les marchés pour l'utilité de la vie, n'offrent plus qu'un spectacle morne et affligeant. On n'enlend que ces mots : «Un tel est «mort, un tel est malade; celui-ci a fui, celui-là a est renfermé chez lui ; l'un est à l'hôpital, l'autre «est gardé;» il en est dont on n'a aucune nouvelle. Tels sont les seuls bruits qui circulent, et qui, lorsqu'on y réfléchit, sont capables de rendre malade Esculape lui-même.
La plupart s'occupent ù rechercher l'origine du mal, et les uns disent : «Les astrologues nous «menacent;» les autres: «Les prophètes l'ont «prédit.» On se rappelle tous les prodiges qui ont eu lieu ; on attribue le mal à la nature du temps; on en accuse la qualité de l'air, propre à propager la peste; on se souvient que la même chose arriva en 1348 et en 1478 : chacun cherche des souvenirs pareils; et l'on finit par conclure que ce fléau n'est pas le seul qui nous menace, et qu'une foule d'autres maux sont prêts à fondre sur nous.
Voilà les aimables sujets d'entretien que l'on entend à toute heure; et quoique je pusse dans un seul mot vous faire voir, par les yeux de l'esprit, l'affligeant spectacle que présente notre misérable patrie, en vous disant : «Imaginez a. qu'elle est totalement différente de ce que vous «aviez coutume de lavoir» (car rien ne peut mieux vous faire apprécier sa situation actuelle que cette comparaison faite en vous-même), toutefois, je veux que vous puissiez en avoir une connaissance plus parliculière; car, quelle que soit la force de l'imagination, il lui est impossible d'atteindre sur tous les points à la réalité. Je ne crois point vous en pouvoir donner une plus exacte peinture qu'en vous citant mon exemple. Je vais donc vous exposer la vie que je mène, afin que vous jugiez par là de celle des autres.
Vous saurez donc que, l'un des jours ouvrables de la semaine, je sortis de chez moi à l'heure où le soleil a dissipé toutes les vapeurs de îa
terre, pour prendre mon exercice accoutumé. Cependant j'avais eu soin avant de sortir de i faire quelques remèdes, et de me munir, contre le poison de la peste, de certains préservatifs ! dans lesquels j'ai la confiance la plus entière i et la plus étendue, quoique l'illustre Mengo* : dise que ce ne sont que des cuirasses de \ papier. A peine avais -je fait quelques pas qu'il fallut bannir de mon esprit toute autre pensée , quelque grave , quelque importante qu'elle put être; car le premier objet de bon augure qui s'offrit à mes regards (ut les fossoyeurs, non ceux des pestiférés, mais les fossoyeurs ordinaires, qui, au lieu de se plaindre, comme par le passé, du petit nombre des morts, se lamentaient de ce qu'ils étaient trop abondants, et craignaient que cette abondance ne produisît bientôt la disette. Qui aurait jamais pu s'imaginer qu'il viendrait un temps où ces gens désireraient la santé des malades, comme ils le juraient en effet? Cependant je n'ai pas de peine à les croire, car si 1 on mourait dans un autre temps et d'une autre maladie, ils pourraient y trouver leur gain ordinaire. Passant ensuite de San-lNliniato vers les Tours, où l'on était autrefois assourdi par le bruit des baguettes à battre la laine et par les chants et la conversation des cardeurs^, je ne trouvai qu'un vaste silence qui n'avait rien de séduisant. Je poursuivis mon chemin ; et près du Marché- Neuf je rencontrai la peste qui venait à cheval. Dans le premier moment ce spectacle me trompa , car , voyant venir de loin une litière portée par des chevaux dont la blancheur était aussi éclatante que la neige, je crus que c'était quelque noble dame ou quelque personnage de haut lignage qui allait en partie de plaisir ; mais ayant vu tout autour, au lieu de serviteurs, les hospitaliers de Sania-Maria-Nuova^, je n'eus pas besoin d'autres informations.
Cependant comme cela ne me paraissait pas suffisant, et que je voulais vous donner de tout un détail plus circonstancié .j'entrai, le matin du premier jour du riant mois de mai, dans la vénérable et sainte église de Santa-Reparata : il ne s'y trouvait que trois prêtres seulem.ent, dont
' Mengo Bianchelli, de Faeiiza , qui a écrit sur la peste. ^ C'est dans ce quartier de Florence que se trouvent la plupart des ateliers des ouvriers en laine. ' C'est l'hôpital de la ville de Florence.