‹ Œuvres complètesChapitre 206 sur 323 · LEGATION AUPRES DE LA COMTESSE DE FORLL · texte numérisé non relu

LEGATION AUPRES DE LA COMTESSE DE FORLL

mon départ , que mes instructions n'en fissent pas menlion ou que l'on ne m'en eût pas écrit depuis ; que par conséquent je n'avais rien non plus à dire sur ce sujet , et que je vous en écrirais utsuprà. Ici messer Baldraccani m'a interrompu pour me dire que ce point élait peu important , parce que si Ton était d'accord sur les autres, celui-là ne présenterait aucune difficulté, attendu que la comtesse Catherine se refusait d'autant moins à s'obliger par écrit, qu'elle avait l'intention sincère d'observer sa promesse sans contracter aucune obligation , ainsi qu'elle l'avait fait l'année dernière. J'ai continué à lui faire à mon tour quelques observations sur l'indécision dans laquelle, disait-il , se trouvait la comtesse , en se croyant déshonorée de voir diminuer son engagement tandis que l'on augmentait ceux des autres, ainsi que sur les égards qu'elle pensait être dans l'obligation de témoigner au duc relativement aux propositions qu'il lui avait faites. Je lui ai dit que s'il voulait faire remarquer à Son Excellence les motifs qui avaient forcé vos très-hautes seigneuries à augmenter le traitement des capitaines qui font la guerre pour la république, et ceux qui vous décident maintenant à réengager Son Excellence, elle verrait qu'en acceptant de nouvelles conditions , loin d'y trouver de la honte , comme elle le prétend , elle en retirerait au contraire le plus grand honneur parce que , à l'égard des capitaines, vos seigneuries avaient été contraintes par la force des circonstances; tandisqu'elles n'avaient pu être déterminées envers Son Excellence que par l'affection et l'amitié qu'elles lui portaient : propositions d'autant plus honorables et dignes d'être accueillies qu'elles sont plus volontaires. D'ailleurs le duc de Milan ne peut ni ne doit s'offenser de ce que la comtesse refuse ses propositions, quoiqu'un peu plus avantageuses, pour accepter les vôtres, qui semblent aujourd'hui moins brillantes : d'abord, à cause de la bonne intelligence qui règne entre ce prince et la république, et qui doit lui faire regarder comme communs tous les avantages qui arrivent à vos très- hautes seigneuries; secondement, parce que le seigneur Ottaviano est pour ainsi dire encore à notre solde, et que les conditions qu'on lui offre en ce moment ne .sont point contraires à celles fie son engagement de l'année dernière. Après

avoir répondu de part et d'autre selon que le sujet l'exigrait , il a fini par conclure que la comtesse ne pouvait .se déterminer au.ssi promptement; et qu'ainsi il convenait que je donnasse connaissance de tout à vos très-hautes seigneuries; que, quant à lui, il rapporterait à Son Excellence les explications que je venais de lui donner; que j'étais au reste le maître de les lui exposer de vive voix toutes les fois que cela me conviendrait. En me quittant , il m'a dit avoir oublié de me demander, de la part de sa maîtresse, quel traitement vous lui accorderiez pour ses anciens services , et m'a engagé à vous prier en son nom de vouloir bien lui répondre un mot sur ce point, parce que si vous faisiez quelque chose en sa faveur, ce serait une preuve de vos sentiments , qui la déciderait sans doute ù se livrer à vous avec plus de confiance et de sécurité.

Comme il y a peu de temps que je suis ici, je ne me permettrai pas de m'étendre beaucoup sur ce qui .s'y passe ; cependant , d'après ce que rapportent les Florentins qui approchent de la comtesse et qui .se trouvent à Forli , Son Excellence ne .saurait être mieux portée qu'elle ne l'est pour la république. Il y a ici un certain messer Giovanni da Ca.sale , chargé d'affaires du duc de Milan : comme il s'est trouvé l'hiver dernier dans le Casentino avec les troupes ducales, je ne m'arrêterai pas à vous faire connaître sa condition ni .son caractère; il vous suffira de savoir que depuis qu'il est ici, c'està-dire depuis deux mois , il ne se fait rien que par son entremise. Valeant dominationes vestrœ.

De vos très-hautes seigneuries.

Le très-humble serviteur,

N. Macchiavelli.

De Forli, le 17 juillet 1499.

P. S. J'ai demandé hier à Son Excellence , de la part de vos très-hautes seigneuries, des boulets et du salpêtre, aux conditions que vous m'aviez prescrites : elle m'a répondu qu'elle n'en possédait point . et qu'elle en avait elle même le plus extrême besoin, lieriim valeant

iro

LÉGATIONS ET MISSIONS

LETTRE ni.

TRÈS-MACNIFIQUES ET TRÈS-UAUTS SEIGNEURS ,

J'ai écrit hier fort en détail à vos 8ei{;neuries , par le messajjcr Arclingo, relativement à ce que j'avais fait pour remplir les ordres qu'elles m'avaient imposés. J'en attends la réponse avec une vive impatience.

Tommaso Totti m'a apporté ce malin une lettre de vos très-hautes seigneuries pour me recommander la poudre et le salpêtre que je devais extraire de Caslrocaro. Comme je vous eu ai écrit spécialement le 16 du courant, je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet ; mais comme vous nie prescriviez en même temps de solliciter auprès de madame Catherine une fourniture de poudre et des soldats , je me suis rendu immédiatement auprès de Son Excellence : je lui ai de nouveau fait part de la demande de vos très-hautes seigneuries , et de la satisfaction que vous éprouveriez si elle consentait à l'accueillir. Elle m'a répondu qu'elle n'avait point du tout de salpêtre et qu'elle avait à peine de la poudre , mais que pour faire tout ce qui dépendait d'elle, elle consentait volontiers que, sur vingt mille livres de salpêtre que LconardoStrozzi avait achetées pour son compte à Pesaro, on en réservât dix mille pour le compte de vos seigneuries ; et elle a donné l'ordre h Risorbolo d'écrire sa volonté audit Leonardo. Je n'ai rien négligé pour tâcher d'engager Son Excellence à faire tout ce que vous désiriez; mais il m'a été impossible d'en obtenir autre chose. Vos seigneuries verront en conséquence Leonardo : elles pourront s'arranger avec lui , et envoyer immédiatement de ce côté les voitures de transport nécessaires. Si vous le jugez même à propos , vous pourriez nî'adresser les lettres de Leonardo pour que ce salpêtre me soit livré à ma première réquisition: je prendrai des mesures pour le faire arriver ù Castrocaro, oii les voiiuriers de vos seigneuries pourront l'enlever. Telle a été la marche suivie l'année dernière, comme le sait fort bien Guasparre Pasgni , qui fait les affaires de vos seignairies.

Relativement aux troupes , Son Excellence m'a dit qu'elle consentait volontiers à permet- Ire à ses sujets d'entrer au service de la république, mais qu'il lui serait impossible de les

faire marcher sans argent ; que vos seigneories n'avaient qu'à lui envoyer de quoi les lever; qu'elle ne négligerait rien pour avoir des hommes d'élite, bien armés et fidèles , et qu'elle les expédierait promptement. Si donc vos seigneuries ont besoin d'infanterie , elles n'ont qu'à me faire passer sur-le-champ cinq cents ducats, à raison d'un ducat par homme, et je crois que ces soldats pourront arriver à l'armée de Pise d'ici à quinze jours , mais pas plus tôt. Vos seigneuries verront ce qui leur convient le mieux, et m'en donneront avis: je mettrai à l'exécution de leurs ordres tout le zèle dont je suis capable.

Lorsque j'ai communiqué aujourd'hui la lettre de vos seigneuries à l'illustre comtesse, avant de me laisser prendre la parole elle m'a dit : «J'ai reçu ce matin une bonne nouvelle : je vois «maintenant que leurs seigneuries veulent agir «tout de bon , puisqu'elles rassemblent des sol- « dats. Je les approuve fortement, et j'en ressens «une joie d'aulant plus grande, que j'avais plus «de raisons dêtre mécontente en voyant leur «lenteur et une perte de temps qui me semblait «irréparable.» J'ai vivement remercié Son Excellence, et je l'ai assurée que nos délais n'avaient eu d'autre cause que la nécessité. Elle n'a pas eu de peine à entrer dans mes raisons , et elle a ajouté qu'elle voudrait que ses états fussent situés de manière à pouvoir armer toutes ses troupes et ious ses sujets en notre faveur, parce qu'elle ferait voir ainsi à tout le monde que ce qui l'avait portée à embrasser la cause de la république n'était que la confiance qu'elle avait en nous et l'amitié qu'elle nous portait ; mais qu'elle ne demandait qu'un peu de reconnaissance, et qu'on ne la blessât pas dans son honneur, qu'elle estime par dessus toute chose; qu'elle pensait qu'il serait à propos pour vos seigneuries, non pas tant [)Our ce qui la regarde que pour l'exemple que vous donneriez à vos autres partisans, de montrer que vous êtes reconnaissants des services rendus et non point ingrats. J'ai fait en sorte de repousser du mieux que j'ai pu ces derniers reproches; mais je me suis aperçu sans peine qu'elle n'est nullement disposée à se contenter de paroles et d'excuses, et qu'il sera nécess;iire d'y ajouter les effets. Je suis intimement persuadé que si vos seigneuries veulent lui accorder

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