QUI ASSIÉGEAIT PISE
PS. k la vingt et unième heure. Je viens de recevoir des lettres du commissaire, qui m'annoncent que l'armée sera demain matin à Campi, endroit situé au-delà de la Caprona, d'oii elle avait commencé à se mettre en mouvement. 11 me recommande de pourvoir aux vivres : je ferai tout mon possible à cet égard. 11 me rappelle en outre de presser de nouveau Borgo, le seigneur Pierre Guagni, Carlo de Crémone, et messer Bandino, de mettre leurs compagnies en bon ordre : je prie donc vos seigneuries de solliciter de leur côté le seigneur Pierre Guagni.
LETTRE IV
Copie de la lettre écrite par moi, Ldca di Antonio de€U AtBizi, à mes très-bauls et très-magnifiques seigneurs, le 9 juillet, à la vingt-deuxième heure.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
J'ignore si à la dernière heure de ma vie (et plût au ciel qu'elle arrivât bientôt!) mon affliction sera aussi vive et aussi profonde que celle que j'éprouve en ce moment , non point tant à cause des périls que j'ai courus et de ceux auxquels je puis être encore exposé, ni de ma captivité , mais de ce que je vois par les lettres que j'ai reçues de vos seigneuries, et particulièrement par celle du 8, à quatre heures, que vous n'avez pas eu en moi toute la confiance que je croyais mériter , et que vous m'avez abandonné comme un homme dont on ne doit faire aucun compte. Ce sont mes péchés et ma mauvaise fortune qui le veulent ainsi. Dieu sans doute ne laissera pas sans secours celui qu'on abandonne injustement. Je vous avais fait connaître en détail les dangers ; et sachant très-bien la conduite que ces misérables ont tenue tout récemment envers le roi de France et le duc de Milan , pouvait-on croire que les propositions que j'avais faites calmeraient les injustes prétentions des Suisses? Mais vos seigneuries l'ont ainsi voulu ; et moi , quoique hors de prison en ce moment, je suis toujours dans le cas de disputer ma vie à ces furieux : ce sont à chaque instant de nouvelles menaces, de nouvelles taxes , de nouveaux dangers , dont la république est la cause , justes ou injustes qu'ils soient. C'est I cependant moi seul qui en pâtis, sans que per-
LÉGATIONS ET MISSIONS
sonne daij^ne me plaindre. Que Dieu me console du moins en me donnant la mort si je ne puis espérer d'autre consolation !
NicolasMacchiavelIivousainformésdemacaptivité. Lorsqu'on m'eut pris, je fus mené à pied du côté dePise, pendant l'espace d'un demimille et plus; on me conduisit devant lecapilaine des Suisses , où, après des altercations extrêmement vives , et après m'avoir menacé de leurs hallebardes, ils me dirent qu'avant de sortir de leurs mains ils exigeaient que quatre ou cinq cents hommes de leur compagnie, qui étaient venus de Rome et que vos seigneuries avaient leurrés de l'espoir d'être payés , reçussent immédiatement le montant de leur paye, et que si je n'y pourvoyais pas sur-le-champ, ils ne se contenteraient pas de me retenir prisonnier. Je leur rappelai l'honneur du roi, les bons traitements qu'ils avaient reçus de nous, l'empressement qu'on avait mis d'abord, ou depuis, ti satisfaire à toutes leurs demandes ; mais ni la raison, ni l'impossibilité oii j'étais de les contenter, rien n'apaisait ces furieux. Enfin, après de longs débats et des menaces réitérées, ils me firent entendre que si je ne les contentais , non-seulement ma personne, mais la république même en seraient les victimes ; et qu'ils auraient le moyen de se payer sur l'artillerie s'ils le voulaient. A cette menace, me voyant sans moyen de leur faire entendre raison et sans argent, je priai le capitaine de se rendre ma caution ; ce qu'il fit : et il est clair maintenant que je ne puis m'éloigner de lui sans l'avoir auparavant remboursé. Je tâcherai de me procurer les fonds nécessaires. S'il ne reste plus rien à Pellegrino, je verrai si je ne puis tirer quelque chose de Lodovico Morelli, et de Bernardo Puccini, qui doit avoir encore un peu d'argent. Mais cela dérange toutes les mesures que j'avais prises, à moins que vos seigneuries n'y pourvoient d'une autre manière; car j'avais destiné cet argent à l'entretien des garnisons de Cascina et de Vico. Je ferai comme je pourrai. Quoique dans l'arrangement que j'ai conclu avec le capitaine des Suisses, il se soit engagé à faire reconduire l'artillerie à Cascina en sûreté, je ne sais s'il le fera.
Ces gens ont formé le projet de décamper pendant la nuit, et de se porter du côlé de San- Giovanni-alla-Vena , d'y séjourner tout demain, et de se diriger ensuite par la route de Lucques
sur Piefra-Santa, ofi ils resteront jusqu'à ce que le roi leur ait fait connaître sa volonté. J'apprends que les Gascons les attendent dans le pays de Lucques; et, si on ne m'en empêche, je resterai à Vico ou à Cascina en attendant que vos seigneuries m'accordent mon congé. Je ne devrais raisonnablement avoir aucune inquiétude à cet égard , ni douter en rien de leur bienveillance. Je ne réponds pas non plus à leur troisième et dernière lettre, car le temps et les circonstances ne nous permettent plus de nous occuper que de ce qui peut tourner à l'avantage de ceux à la discrétion desquels nous nous trouvons. Je me recommande toujours à vos seigneuries.
Quoique j'aie écrit hier matin à Cascina et à Vico pour que l'on complétât les compagnies , je supplie vos seigneuries d'y pourvoir sans délai si elles veulent qu'il n'y ait point de danger. Ces troupes une fois parties, il serait nécessaire que le seigneur de Piombino réunît immédiatement toutes les siennes à Cascina, et que vous pussiez en envoyer d'autres à Vico, si vous en avez de disponibles, afin d'y former des garnisons raisonnables; et lorsque Cascina serait en état de défense, en faire sortir tous les hommes suspects que vos seigneuries ont dernièrement congédiés de leur côté.
LETTRE V
LA MAGISTRATURE DES DIX A GIOV. BATTISTA BARTOLINI, COMMISSAIRE A CASCINA.
Le 9 juillet 1500.
Une lettre de Nicolas Macchiavelli, qui nous est parvenue ce matin, nous apprend que les Allemands ont enlevé Luca degli Albizi. Pénétrés de la honte et des dangers que cette malheureuse affaire nous apporte, nous n'avions songé, durant tout aujourd'hui, à autre chose qu'à pourvoir à vos besoins et à ceux des autres places qui vous avoisinent. Outre le mal auquel nous avons mis bon ordre dans la journée , nous avons sur-le-champ envoyé de ce côté le seigneur Pierre et Borgo Rinaldi; nous avons rappelé messer Criacco et le comte Checco; nous leur avons prescrit de refaire sur-le-champ leurs compagnies, et donné l'assurance que l'argent serait tout prêt. Ils nous ont promis en consé-
quence de ne point se faire attendre ; et nous sommes fondés à croire que , demain ou aprèsdemain au plus tard, il y aura à Gascina assez de troupes pour suffire à la garde et à la défense de ce lieu. Dans les circonstances présentes tu ne dois rien négliger pour le conserver, et pourvoir du mieux qu il te sera possible aux besoins des autres postes , ne fût-ce qu'en leur écrivant du moins pour leur indiquer ce qu'il y a à faire. Comme, au milieu de troubles et de désordres si grands, le poids de tant d'affaires pourrait accabler un seul bomme, nous avons encore envoyé aujourd'hui de ce côté Pierre Vespucci , avec les pouvoirs de commissaire : c'est avec lui que toi et les autres citoyens de Florence qui se trouvent sur les lieux, vous aurez à aviser aux mesures qu'il convient de prendre.
Nous n'avons eu sur la détention du commissaire que deux mots d'avis que nous en a donnés Nicolas Macchiavelli ; et, à la date de .sa lettre , il ne pouvait en savoir davantage. Il ne nous dit ni où le commissaire a été mené , ni si quelque autre personne a été arrêtée avec lui, ni ce que l'artillerie est devenue , ni ce qu'ont fait les quatre cents Allemands qui ont pris le chemin de Livourne, ni si d'autres ont également abandonné le camp , ni quels projets forment les gens d'armes, ni enfin quel parti prend le capitaine. 11 serait convenable que tu nous donnasses sur cette affaire tous les éclaircissements que tu pourras recueillir, et que tu nous les écrivisses sur-le-champ. Tu nous feras connaître surtout ce qui est arrivé à chacun de nos concitoyens qui se trouvent à l'armée, car leurs familles désirent impatiemment d'en avoir des nouvelles.
LETTRE VI