‹ Œuvres complètesChapitre 218 sur 323 · POUVOIRS ET INSTRUCTIONS · texte numérisé non relu

POUVOIRS ET INSTRUCTIONS

Vous vous rendrez en toute diligence, et aussi vite que vos forces vous le permettront, auprès de Sa Majesté le roi trèsclirétien, soit à Lyon, soit dans tout autre endroit où ce prince pourrait se trouver. Vous verrez d'abord François Gualteroti et Laurent Lenzi , nos ambassadeurs auprès de ce monarque : vous leur ferez part de votre commission , afin d'apprendre d'eux ce qu'il faudra dire et ce qu'il faudra faire, ainsi que la conduite à tenir dans foute cette négociation. Vous vous présenterez ensuite au roi avec ces embassadeurs 2 ; et après les cérémonies diusage dans les premières entrevues , vous lui parlerez en notre nom conformément aux instructions que vous allez recevoir. Nous ne pouvons vous en donner sur ce point de plus claires et de plus positives que celles que vous avez prises par vous-mêmes sur les lieux, ayant été chargés en grande partie de tout ce qui était relatif à nos engagements.

Il s'agit principalement d'exposer d'abord les désordres survenus, leurs causes et leurs auteurs ; ensuite de repousser les imputations dirigées contre nous à ce sujet. Vous n'entamerez ce dernier point qu'autant que des reproches motivés sur nos obligations vous y forceraient. Vous commencerez par détailler seulement les raisons qui ont contraint le seigneur de Beau-

demaudé à la place de d'Allègre, capitaine plus connu, que le roi avait voulu leur donner : alors Louis rejeta tout le non succès de l'entreprise sur celte condescendance de sa part, il paraît qu'on devait bien mieux l'attribuer à l'argent et aux autres offres des Pisans.

' Que le lecteur ne soit point surpris de trouver la date de 1500 en janvier et en mars: ce serait à la vérité celle de 1501 qu'on mettrait dans le style actuel; mais jusqu'en 1750 les Florentins ont commencé leur année au 25 mars. Wous l'avons déjà indiqué.

"^ François Gualteroti, Laurent Lenzi et AlamannoSalviati avaient été envoyés par la république auprès du roi de France, à Milan, depuis le 12 septembre 1499. Les deux premiers avaient suivi ce prince en qualité d'ambassadeurs, lors de son retour en France après l'entreprise contre la Lombardie.

mont à désespérer du succès de l'entreprise et à abandonner le siège de Pise. Ces raisons , selon nous, doivent se tirer du peu d'obéissance des troupes ; des intelligences suivies avec les Pisans, d'abord par le commandant des Suisses, et ensuite par quelques Italiens, par les Trivulces, les Pallavicini, d'après les ordres de messire Gian-Jacopo. Ce dernier avait pris ce parti parce qu'il voyait à regret combien cette ville pourrait contribuer à la conservation du Milanais lorsqu'elle aurait recouvré toutes ses forces. Peut-être aussi était -il excité par le désir d'arrêter l'entreprise de Sa Majesté contre le royaume de Naples. Vous ferez remarquer qu'à l'exception de Beauraont et deSamplet, tous les autres chefs ont reproduit dans leur conduite, tant le gouverneur d'Asti que le seigneur Buno au nom de d'Entragues, toutes les anciennes passions qui avaient agité l'Italie. Vous y ajouterez le récit des particularités dont vous avez été témoins, qui sont présentes à votre mémoire , et dans le détail desquelles il nous est impossible d'entrer. Vous parlerez aussi de ce qu'ils ont fait en faveur des Pisans , des Lucquois, des Génois et des Siennois. Quoique nous n'en ayons pas une connaissance précise , nous savons cependant qu'ils avaient de leurs envoyés dans le camp , à dessein d'y répandre le trouble et de tenir l'armée en agitation. Vous n'oublierez point surtout de rappeler que ces gens , et spécialement Régnier de la Sassette , employé comme leur instrument et soutenu par les Pallavicini , entraient souvent dans Pise. Vous direz que nous les regardons, ainsi que les autres auxquels le siège de Pise déplaisait, comme les uniques auteurs I du départ des Gascons; départ qui a fait échouer l'entreprise en produisant le soulèvement des Suisses, comme le refus de ceux-ci de continuer le service a forcé tout le camp à se retirer.

Tout ceci fera sentir au roi que l'on ne doit point nous imputer le défaut de succès de l'entreprise. Vous pourrez alors commencer à parler du départ des troupes de Plaisance , et montrer que nous avons fait tout ce que nous devions jusqu'à l'instant où elles sont arrivées sous les murs de Pise. Il conviendra de retracer les raisons données ci- dessus, et d'y joindre, autant qu'elles se présenteront à votre inéFnoire,

LEGATION A LA COUR DE FRANCE

les autres causes de la non réussite de ce projet. Vous débuterez par là sans parler d'excuse. Si l'on vous oppose la non construction du pont qui devait se faire sur l'Osole, le défaut de vivres, de munitions et de pionniers, il vous sera facile dans ce cas de nous justifier en disant que le pont ne se fit point , parce que l'on n'avait pas envoyé l'escorte promise ; que les munitions excédèrent du double , comme vous le savez, les demandes du chef de l'artillerie, ce dont nous avons les preuves écrites de sa propre main ; qu'elles ne leur manquèrent jamais jusqu'au moment oii l'entreprise parut désespérée; qu'ils dirent alors ne vouloir pas en consumer une once des leurs, quoiqu'il fût convenu à Milan que nous pourrions nous ser- \ vir de celles qu'ils avaient , ainsi que de leurs balles , à la charge de les leur rendre en nature ou en argent, comme l'offrit notre commissaire. Quant aux pionniers, quoiqu'ils se conduisissent fort mal à leur égard, en les obligeant à établir l'artillerie en plein jour, cependant le commissaire avait offert d'en compléter le nombre suffisant , en achetant à prix d'argent ceux qui se trouvaient dans le camp sans emploi et sans solde. Le commandant de l'artillerie avait agréé cette proposition , et en avait paru satisfait. L'indécence de leurs procédés à notre égard relativement aux vivres vous rendra cet article très-facile à justifier. Vous entrerez dans le détail particulier d'une grande partie des choses qui se sont passées , et de ce que l'on nous a si souvent écrit à ce sujet.

Il sera aussi à propos de rappeler souvent l'insulte faite à notre commissaire ; comment il a été arrêté, el par qui ; de retracer les insultes et les outrages que nous avons eu à essuyer, même de la part des derniers de l'armée; d'étendre ou de restreindre ces circonstances à notre avantage , et d'en faire une récapitulation qui prouve que nous avons été traités plutôt en ennemis qu'en amis. Vous n'oublierez point ici de dire que la détention de Giannotlo par Saint- Martin, et celle de ses fantassins, eurent lieu en vertu des ordres de Beaumont ; vous emporterez pour le prouver sa lettre, avec plusieurs autres pièces en original, ou seulement copie, qui serviront à notre justification.

Nous ne pensons pas pouvoir vous donner d'autres instructions , n'ayant que celles que

nous avons reçues du camp , où vous étiez présents encore , et où vous avez dû par conséquent être encore mieux informés que nous. Vous développerez selon le besoin tous ces faits, mais sans sortir de la ligne que nous vous avons tracée : vous rapporterez donc d'abord les causas du désordre, en reprenant les choses depuis le départ des troupes de Plaisance ; vous passerez en revue notre exactitude à acquitter la solde des troupes, et toutes les autres particularités de notre conduite. Lorsque le cas l'exigera , vous repousserez et dissiperez les objections qui tendraient à nous représenter comme la cause éloignée ou prochaine des désordres qui ont empêché le succès de ce siège.

Quoique nous ayons excepté dans nos griefs le commandant, afin de ne pas nous attirer sa haine , cependant , dans vos conférences avec le roi ou a%ec d'autres, si vous trouvez jour, d'après les dispositions à son égard , à le montrer aussi comme coupable , faites-le fortement: accusez-le de lâcheté et de corruption, et d'avoir continuellement dans sa tente et à sa table l'un des députés Lucquois , souvent même tous les deux ; moyen par lequel les Pisans étaient instruits de ses délibérations. Mais en attendant que vous découvriez cette occasion favorable , parlez honorablement de ce général , rejetez la faute sur les autres ; gardez-vous surtout de le blâmer devant le cardinal ' , dont il ne faut pas nous exposer à perdre la faveur sans être assurés d'aucun autre dédommagement. Nos ambassadeurs vous dirigeront, et sur cet objet et sur la conduite que vous devez tenir par rapport à Trivulce et aux autres, étant plus instruits que nous des intrigues et des dispositions de cette cour.

Vous pouvez ajouter à notre justification , relativement à la non construction du pont qui devait se faire sur l'Osole , que les troupes ont accéléré leur marche, et sont arrivées le jour où elles devaient camper près du pont du Serchio. Alléguez, à la charge des Lucquois, qu'au départ des Gascons un de leurs députés les accompagna, et que les Français, tant qu'ils furent maîtres de l'embouchure , laissèrent^ par cette voie entrer dans Pise des vivres, des fantassins et différentes munitions de

' C'était Georges d'Aiiibcise, archevêque de Rouen, cardinal, priucipal ministre et favori du roi Louis Xli

iM

LÉGATIONS

guerre; dites spécialement que Tarlatino de Citlà di Castello, avec plusieurs autres compagnons d'armes, s'introduisit par là dans cette ville, qui le nomma chef de l'infanterie qui s'y trouvait.

INSTRUCTION

Donnée par Laurent Lenzi à François della Casa et à Nicolas Macchiavelli.

Nous , ambassadeurs de la république de Florence en Franc* , etc. ,.etc. , ne pouvons vous présenter à Sa Majesté Très-Chrétienne, vous, François della Casa, et vousNicolas Macchiavelli , puisque Sa Majesté n'est plus ici , et que d'ailleurs François Gualteroti est absent ; mais voici les conseils et les renseignements que nous pouvons vous donner. Transportez-vous à l'endroit où est la cour ; présentez-vous au cardinal d'Amboise; dites-lui que vous êtes venus pour instruire le roi de ce qui s'est passé dans le camp de Pise , et principalement pour donner d'abord à Son Éminence tous les éclaircissements qu'elle pourra désirer, et pour les communiquer ensuite dans les mêmes ternies à Sa Majesté et au conseil, ou à tout autre que Son Éminence jugera à propos d'indiquer, ne voulant rien faire sans avoir pris son agrément , parce que notre république compte particulièrement sur sa protection et sa bienveillance. Priez-le de vous présenter au roi lorsqu'il le croira convenable , et de vous marquer ce que vous avez à dire à Sa Majesté et la manière dont vous devez le faire; témoignez-lui la confiance la plus étendue , ce qui est nécessaire pour entretenir ses bonnes dispositions et en tirer tout l'avantage possible.

Lorsque vous en serez aux explications particulières et que vous passerez à nos griefs contre le camp, évitez surtout, sans nuire à nos intérêts , d'accuser le seigneur de Beaumont ; montrez seulement que les malheurs sont venus de ce qu'il n'en a point assez imposé, et de ce qu'étant d'un naturel facile et doux, il n'a point été craint ou n'a pas su se faire craindre autant qu'il eût été nécessaire ; mais qu'il a toujours manifesté les meilleures intentions, et qu'il a témoigné beaucoup de déplaisir et de regret en voyant les choses tourner à notre détriment et au déshonneur de Sa

ET MISSIONS

Majesté. Dites que toutes les fois que ses soins et les ressources de son esprit ont pu être utiles, il n'a épargné ni sollicitude ni fatigue, mais que la malveillance d'autrui a entraîné tous les désordres. Parlez des effets de l'envie et de la conduite de ces Italiens qui étaient dans le camp, et dont vous pouvez peindre les torts sans ménagement en présence du cardinal, de monseigneur d'Albi et du maréchal de Gié.

Si vous vous trouvez seuls avec le cardinal , vous pourriez bien montrer en passant que leur conduite fut si répréhensible qu'elle semblait plutôt conforme aux intérêts de l'ennemi qu'à ceux de l'expédition. 11 faudrait aussi dans ce cas reprendre vos instructions, et surtout ne pas oublier de rappeler que l'on reçut dans le camp Régnier de la Sassette, l'un de nos rebelles; que l'on s'en servit ensuite pour se procurer des intelligences dans Pise ; et ({ue dans cette négociation sont intervenus beaucoup de Lombards. Vous retracerez l'insolence et la brutalité de cette infanterie, qui causa tant de dégâts sur les vivres et devint ainsi la cause de tout le mal. Rendez justice à la bonne conduite de Salient. Si le cardinal, seul ou en présence du roi, vous disait que le sei|;neur (ie Beaumont n'a été nommé général de l'armée que sur notre demande ou sur celle de Pierre Soderini , je vous recommande de ne point le contredire : soyez au contraire pleinement de son avis, en répondant qu'il est à votre connaissance que cela est vrai. Songez qu'il est essentiel pour nous de ménager sa bienveillance , dont nous aurons besoin pour vaincre des difficultés plus sérieuses et dans des choses plus importantes.

Dites ensuite que vous avez appris que le roi était disposé , nonobstant ce qui s'est passé, à continuer la guerre contre les Pisans et contre ceux qui voudraient les soutenir ou nous attaquer ; que la reprise du siège doit avoir lieu ; qu'il a en conséquence été définitivement arrêté avec nos ambassadeurs que le camp serait placé sur les terres de Pise, dans un endroit sain , commode pour les vivres, et d'où l'on put facilement inquiéter cette ville, et faire contre cette place tout ce dont nous venons de parler, en attendant que l'on recommence le siège en forme. Ajoutez que vous ignorez cependant dans quel état est ce camp , en quel lieu il est

LEGATION A LA C

placé ; que Florence ignore aussi ce que Ton doit en attendre; que les Pisans, depuis la retraite des troupes , font des incursions qui nuisent infiniment au pays et qui sont bien dures à supporter de notre part; que cela vient de ce que nous n'avons point conservé de troupes , comptant sur celles de Sa Majesté et désirant pouvoir suffire à la solde de Tinfanterie et aux autres frais de la guerre. La nécessité de mettre fin sur-le-champ à ces insultes nous fait naître l'idée, quoique vous n'en soyez point chargés par la seigneurie, de demander que le commandant ait ordre de faire rester ou de renvoyer sur les terres de Pise , à la requête des Florentins , deux cents lances non italiennes ; que ce corps de troupes soit logé dans un lieu avantageux et commode , comme devait l'être l'armée entière, dont il tiendra en quelque sorte la place. On doit trouver Sa Majesté disposée à y consentir puisque , d'après le rapport de vos ambassadeurs, elle a déjà manifesté l'intention de faire passer cent lances sur les terres de Pise lorsqu'elle a ouï dire que son armée avait repassé les Alpes. Mais il nous semble qu'un secours aussi modique ne suffirait pas pour conserver sa réputation, d'autant que son relard a fait reprendre courage aux Pisans. Celui que nous demandons suffirait au besoin du moment et serait préférable à toute une armée; il serait plus facile à approvisionner et offrirait moins d'inconvénients. Si tout le camp se trouvait sur le territoire de Pise, il paraîtrait honteux que l'on ne serrât point de près cette ville , au lieu que ces deux cents lances sembleront envoyées seulement pour arrêter les excursions et l'insolence des Pisans en attendant que l'on recommence le siège; elles feront voir que le roi n'a pas renoncé à ce projet , ce qui sera très- favorable à sa dignité et à nos intérêts. En sollicitant ce moyen de défense contre les insultes de l'ennemi, il faudra solliciter aussi pour Jean Bentivogli la permission de venir à notre secours avec ses troupes. On fera observer qu'il y est porté par le désir de contribuer à la gloire de Sa Majesté et au bien de Florence, mais qu'il dit s'être engagé à ne point prendre parti sans l'agrément du roi.

Les personnes sur lesquelles nous pouvons compter auprès de ce prince sont: le cardinal , monseigneur d'Albi;on peut ajouter toute la

maison d'Amboise, le maréchal de Gié et le seigneur Robertet*, dont vous vous rapprocherez le plus souvent possible, assurés d'en recevoir des conseils et des secours. Parmi les Italiens le comte Opizino de Novare, fort attaché à notre ville , pourra vous rendre quelques services. Abouchez-vous aussi avec le marquis de Cortone si vous le rencontrez: témoignez -lui une confiance dont vous pourrez retirer quelque avantage.

J'oubliais le grand chancelier, qui est notre ami 2 et auquel vous pouvez vous fier , quoiqu'il passe pour être favorable aux Lucquois.

Montrez de la confiance à Jacques de Trivulce^ : il faut que dans vos entretiens avec lui vous paraissiez prendre ses conseils , et lui recommander les intérêts de notre ville. Dans ceux avec Ligny tenez à peu près la même conduite ; car il est bon de mettre tous ces seigneurs dans nos intérêts, ou de nous les rendre le moins défavorables qu'il vous sera possible.

Vous savez en quels termes le cardinal a écrit dernièrement qu'il approuvait la justification des Lucquois. A votre arrivée, cette affaire pourrait être encore indécise : dans ce cas , faites connaître à ce prélat leurs procédés envers nous; peignez-les des couleurs les plus fortes , sans cependant montrer trop de passion. Dites-lui ensuite que notre seigneurie approuvera toujours le parti qu'il prendra; mais que si Son Éminence jugeait à propos de laisser les choses dans l'état où elles sont jusquà la conquête de Pise, je pense qu'elle contribuerait infiniment à faciliter le succès en rendant les Lucquois plus réservés à l'avenir, et en inspirant plus de crainte aux Pisans et à ceux qui seraient tentés de les soutenir. Si on tenait une conduite opposée , on ranimerait le courage de Pise et de ses partisans. Cependant ne combattez point les sentiments de Son Éminence à cet égard : si vous la voyez décidée dans son opinion , approuvez ce qui s'est fait, en excusant le défaut de moyens parles bonnes intentions qui y suppléeront; et alors ne manquez pas de lui faire observer que ce qu'on a rapporté concernant les Lucquois pourrait bien venir de quelqu'un qui n'a pas bien

1 Roberfet était secrétaire des finances et devint secrétaire du roi.

! 2 C'était à cette époque Gui de Kochcfort. I s ^jarécbal de France.

LEGATIONS

connu les faits , ou qui a été aveuglé par quelque passion. Après avoir pris cette précaution, con- (orniez-vous à ses volontés sur ce point.

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIÈRE

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Le courrier étant sur le point de partir, il ne nous reste que le temps de vous informer qu'après avoir fait toute la dilif^ence possible, nous sommes arrivés ici le dimanche 26 du courant. Nous n'y avons point trouvé Sa Majesté Très- Chrélienne. Ne pouvant nous servir de la poste pour nous rendre auprès d'elle, nous monterons demain à cheval pour joindre le roi le plus tôt possible, afin de remplir vos intentions; nous le ferons d'après les instructions de notre ambassadeur Laurent Lenzi, relativement aux troupes de Jean Bentivogli et à quelques autres objets. Nous y apporterons tout le soin et toute la prudence dont nous sommes capables. Vous serez instruits du résultat dans notre première , ne pouvant vous en écrire davantage aujourd'hui , etc.

François della Casa , Nicolas Macchiavelu.

Lyon, le 25 juillet 1500.

LETTRE II

magnifiques seigneurs ,

Pressés par le départ du courrier, nous vous icrivîmes hier fort brièvement. Quelque accident i'.urvenu en route nous a un peu arrêtés et nous a fait arriver ici plus tard peut-être que vous ne l'auriez voulu. François Gualteroti en était parti , ce qui nous a beaucoup contrariés. La sei- {ijneurie en sentirales raisons d'autant plus facilement, qu'elle nous avait enjoint de nous concerter avec ses ambassadeurs sur l'exécution de notre commission.

Nous avons expliqué à Laurent Lenzi le motif de notre voyage et ce dont vous nous aviez chargés. Il nous a écoutés avec plaisir et avec attention. Nos moyens justificatifs sur la levée du siège de Pise lui ont paru excellents , et capables, si on voulait les entendre et les examiner,

ET MISSIONS

d'imposer silence à nos contradicteurs. Il nous a eniretenus ensuite du point où vous en étiez avec le roi , des termes dans lesquels les dernières résolutions avaient été consignées par écrit ; des moyens que voulait employer sa majesté pour assurer l'entretien des gens d'armes, et de l'infanterie qu'il a encore dans les parties de notre pays d'où l'on peut aisément attaquer chaque jour les Pisans. Le dessein de ce prince est de remettre l'ordre dans son armée et de former une nouvelle entreprise à son retour de Troyes , où il se rend pour se concerter avec un envoyé de l'empereur. Votre réponse à la lettre que nos ambassadeurs vous ont écrite sur cet objet n'étant point favorable, ils ont cru devoir, au lieu de la communiquer au roi, vous récrire promptement pour vous engager à examiner plus attentivement encore cette affaire. Votre nouvelle réponse est attendue avec impatience. Sa Majesté la désire, et elle l'a témoigné sans cesse aux ambassadeurs pendant son séjour à Rouen. Nous avons dit que nous pensions qu'il fallait attribuer la froideur de voire réponse et le refus qui l'accompagnait à ce qui s'était passé à Pise contre toute attente; que cet événement, peu honorable pour Sa Majesté et très-préjudiciable pour Florence , avait appris à leurs seigneuries qu'il ne fallait plus compter sur de semblables troupes ; qu'en considérant la nature des cinq cents gens darmes et des trois mille fantassins que le roi , par sa dernière décision, voulait réunir autour de Cascina , on sentait qu'il serait impossible de les y entretenir longtemps. Nous avons ajouté qu'il ne serait point de l'honneur de Sa Majesté de retenir là autant de monde, uniquement pour faire des incursions dans un pays dévasté, sans oser faire d'autres attaques contre une ville que leurs seigneuries avaient souventserrée de près et assiégée avec des troupes moins nombreuses. Après avoir fait observer à Lenzi que ces considérations vous avaient probablement empêchés de répondre au désir exprimé dans leur lettre, nous les lui développâmes en rapportant ce qui venait d'arriver, en peignant l'esprit et les dispositions de ces troupes ; de sorte qu'il se calma sur ce point et parut changer d'opinion. Comme il devait y avoir une conférence avec le roi avant l'arrivée de votre réponse, Lenzi pensa que pour satisl'iùic

LÉGATION A LA C

ce prince, qui voulait entretenir des iroupes sur les terres de Pise et gagner du temps jusqu'au moment oii il pourrait reprendre le siège de cette ville , il fallait lui représenter qu'il atteindrait le même but avec moins de monde et sans y conserver d'infanterie; qu'il suffisait qu'il y laissât , ou qu'il y renvoyât si elles étaient parties, deux cents lances qui se logeraient entre Gascina et Vico ; qu'elles feraient chaque jour avec vos troupes de pied des courses jusques aux portes de Pise; que le roi gagnerait ainsi du temps comme on l'a dit , ei que Florence profiterait de la considération que lui donnerait le nom de ce prince, sans être obligée à de nouvelles dépenses ; que Sa Majesté néanmoins serait tenue de suivre son projet contre Pise , parce que son nom et son honneur y étaient intéressés,

Lenzi est persuadé que le roi consentira facilement à cette demande de deux cents lances , puisqu'il en a déjà offert cent pour votre défense lorsqu'il a été informé que son armée était passée sur le territoire de Parme. Son avis a été de former cette demande , sous la condition que vous l'approuveriez apr^s l'avoir mise en délibération dans votre conseil. Nous nous sommes chargés de cette commission, quoique avec peine , n'ayant point reçu de vous d'ordre positif sur cet article ; cependant comme cette demande n'est que conditionnelle , nous la présenterons dans notre première conférence avec le roi ou avec le cardinal d'Araboise , et nous tâcherons d'obtenirdes lettres aux commandants militaires à l'effet de mettre deux cents lances à votre disposition. La seigneurie pourra discuter encore cet objet , et nous faire connaître plus au long ses dernières intentions. Nous n'avons pas autre chose à vous mander pour le moment.

Nous partirons demain décidément pour rejoindre la cour. Notre retard vient de ce que nous sommes arrivés ici dépourvus de tout : il a fallu nous pourvoir de chevaux , de vêtements et de domestiques. Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des chevaux parce que la cour , Mui vient de quitter ce pays, n'y en a presque point laissé. La modicité de notre traitement , les dépenses que nous sommes obligés de faire, le peu d'espérance de recevoir de nouveaux secours nous mettent dans un grand embarras.

Nous comptons néanmoins sur la sage prévoyance et les bontés de leurs seigneuries.

Conformément à vos désirs , nous avons vu en passant à Bologne Jean Bentivogli : après lui avoir parlé des mulets enlevés, nous lui avons offert nos bons offices dans le cours de notre mission. Il nous a fait une réponse convenable, en acceptant nos offres avec reconnaissance, et en nous témoignant ses bons offices dont nous profiterons dans l'occasion. Nous solliciterons pour lui la permission de marcher à votre secours, comme vous le désirez d'après vos dernières dépèches à nos ambassadeurs. A notre grand regret, Laurent Lenzi ne veut point absolument suivre la cour, et est bien décidé à s'en retourner à Florence.

llfautencore que nous vous informions qu'entre Parme et Plaisance, nous avons rencontré quelques milliers de Suisses venant du camp et regagnant leur pays. Quoique Pellegrino Lorini ne vous ait probablement rien laissé ignorer sur cet objet , nous avons cru de notre côté devoir vous faire part de ce fait, afin que vous puissiez en tirer parti quand le cas s'en présentera, etc. François della Casa, Nicolas Macchiavelli. Lyon, le 29 juillet 1500

LETTRE m.

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

La précédente vous a instruits de ce que nous avions à vous mander pour le moment. Le but de celle-ci est de vous informer que nous partons vers les cinq heures du soir pour nous rendre auprès du roi , afin d'atteindre le but de notre mission. Nous mettrons toute la diligence possible, pour regagner le temps que nous a fait perdre la nécessité de remettre de l'ordre dans nos affaires et de nous pourvoir de tout, ce qui nous a causé beaucoup de peines et de dépenses , comme nous vous l'avons marqué dans notre dernière. Leurs seigneuries nous permettront de leur faire observer qu'il serait très-possible que nous fussions obligés d'expédier des courriers pour affaires importantes, ce qui nous jetterait dans un grand embarras, n'ayant ni argent ni crédit : il est donc nécessaire qu'elles s'occupent des moyens de nous faire avancer des fonds par Nasi , ou par Dei ou uar f"«^i<c ajiti^

LÉGATIONS ET MISSIONS

commerçant, en leur donnant l'assurance qu'ils seront remboursés sur-le-champ; autrement nous serions arrêtés dans notre marche, et Ton pourrait nous accuser sans qu'il y eût de notre faute. Nous trouvant si mal pourvus d'argent , la route et les dépenses que nous avons déjà faites nous donnent de l'inquiétude surl'avenir; mais nous espérons que vous prendrez cet objet en considération. En apportant de notre côté tous les soins qui dépendront de nous, l'impossibilité de faire mieux nous servira toujours de justification.

François dell4 Casa , Nicolas Macchiatelli.

Lyon, le 30 juillet 1500.

LETTRE IV

Vous savez quel traitement me fut assigné lors de notre départ, ainsi qu'à François délia Casa: on jugea probablement que j'aurais moins dç dépenses à faire que mon collègue. L'événement a prouvé que l'on s'était trompé. N'ayant point trouvé le roi à Lyon , nous avons été forcés de nous pourvoir également de chevaux, de vêtements et de domestiques. Nos dépenses pour nous rendre auprès de ce prince sont donc les mêmes : la différence de nos traitements me semble hors de toute raison. Si vous jugez les dépenses qui me sont personnelles trop considérables , il me semble à moi , ou qu'elles sont aussi utilement placées que celles de François, ou que les vingt ducats que vous me donnez par mois sont en pure perte. Dans ce dernier cas, je prierai leurs seigneuries de me rappeler. Si elles en jugent autrement, elles ne souffriront point que je m'épuise. J'espère de leurs bontés qu'elles voudront bien me créditer pour les sommes dont je suis déjà en retard; car je puis les assurer que j'ai déjà dépensé du mien quarante ducats, et que mon frère est en avance pour moi de plus de soixante-dix. Je me recommande de nouveau à leur bienveillance, en les suppliant de ne point permettre que l'un de ceux qui lui sont les plus dévoués ne trouve que honte et dommage dans un emploi qui procure aux autres du profit et des honneurs.

Nicolas Macchiavelli.

De Saiot-Pierre-le-Moulier, 5 août 1500.

LETTRE V

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Nous vous avons écrit que nous étions partis de Lyon le 30 du mois dernier. Quoique nous n'ayons pu nous procurer à prix d'argent que d'assez mauvais chevaux, nous nous hâtons de rejoindre la cour aussi vite qu'il nous est possi* ble. Nous y serions déjà si le roi n'eût fait plus de diligence que de coutume et n'eût été obligé, par les maladies qui régnent dans ce pays, à changer de route. Il en est résulté qu'en croyant .prendre le chemin le plus court pour gagner du temps, nous nous sommes souvent au contraire éloignés de notre but. Nous sommes arrivés aujourd'hui à Saint-Pierre-le-Moutier, situé à cinq lieues de Nevers, oii nous apprenons que le roi • vient de passer. Nous espérons être demain au plus tard auprès de ce prince. Nous nous empresserons d"y suivre vos ordres , et les instructions de Lenzi dont nous vous avons déjà parlé. Vous serez promptement instruits du résultat par une lettre que nous ferons passer à Lyon à Rinierl Dei , employant à cet effet le peu qui nous reste de notre propre argent. Celui que vous nous avez remisa suffi à peu près aux deux tiers de nos dépenses jusqu'à ce jour.

Nous vous adressons cette lettre à tout hasard, et uniquement pour vous prouver notre zèle à vous tenir au courant de ce que nous faisons jour par jour. Nous savons aussi combien vous seriez inquiets si vous ne receviez pas de nos nouvelles exactement, lors même que nous n'avons rien d'important à vous faire savoir. François della Casa , Nicolas IMacciiiavelli. Saint-Pierre-le-Moutier, 5 août 1500.

LETTRE VI

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Depuis notre départ de Lyon nous vous avons écrit deux fois, pour vous informer des causes qui nous ont empêchés de rejoindre promptement la cour. Nous ne les rappellerons pUis, soit pour ne point vous ennuyer, soit parce que nous pensons que nos lettres vous seront parvenues , quoique nous les ayons un peu envoyées au hasard.

Mettant de côté toute crainte des naaladiesqiii

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE

infestent ce pays, nous avons poursuivi notre roule, et avec le secours du ciel, nous sommes arrivés ce matin auprès du roi , dont la cour est peu nombreuse parce que l'endroit est fort petit. A peine descendus de cheval, nous nous sommes présentés au cardinal d'Araboise. Quoique vous ne nous ayez pas donné de lettres pour lui, ce qui cependant eût été fort convenable, nous lui avons exposé brièvement de voire part , et d'après les instructions de nos ambassadeurs, le motif de notre voyage , en lui recommandant nos intérêts , comme à l'unique protecteur dans lequel vous aviez toujours eu et aviez encore la plus entière confiance. Ce prélat nous a répondu en peu de mois que l'affaire du camp étant une chose passée, notre justification à cet égard n'était pas trop nécessaire; qu'il fallait plutôt songer aux moyens de faire recouvrer au roi et à noire république la gloire et les avantages perdus. Il nous a demandé à l'instant ce que vous pensiez du projet de recommencer l'entreprise. Nous n'avons pas eu le temps de lui répondre, parce qu'il nous avait à peine fait cette question que nous sommes arrivés à l'appartement de Sa Majesté. Ce prince venait de dîner et prenait quelques moments de repos, lia paru bientôt, et ayant appris du cardinal la cause de notre voyage, il nous a appelés , a reçu nos lettres de créance, et nous a conduits dans une chambre à l'écart , où il nous a donné audience avec beaucoup d'affabilité et de bonté. 11 ne s'y trouvait de seigneurs français que le cardinal et Robertet , parce que les autres n'étaient pas membres du conseil; à ceux-là se sont réunis Jean-Jacques Trivulce, l'évèque de Novare et deux autres Pallavicini. S'étant trouvés là,ilsontéié appelés à cette audience, où ils sont restés jusqu'à la fin.

D'après vos instructions, nous exposâmes les événements du siège de Pise; nous fîmes voir combien ils étaient préjudiciables à notre république, humiliants pour l'armée du roi, bien opposés à ses autres succès, si glorieux pour Sa Majesté ; nous dîmes qu'ayant été témoins de tout ce qui s'était passé dans le camp, nous avions été envoyés par vous auprès de Sa Majesté, pour lui représenter en général que nous n'étions coupables sous aucun rapport de la levée du siège de Pise; ensuite nous lui exposâmes en particulier, et d'après notre commission,

tout ce dont nous crûmes utile de l'instruire. Le départ des Gascons, les insultes des Suisses, la prise de notre comrais>aire, les intelligences continuelles avec l'ennemi furent ceux des objets sur lesquels nous insistâmes et nous nous étendîmes le plus. Nous nous plaignîmes des propos indécents que l'on s'était permis contre vous et contre tous les Florentins; nous fîmes voir que telle avait été la cause qui avait animé les Pisans à se défendre avec une opiniâtreté inattendue , et qui avait le plus contribué à la non réussite du siège. Il ne nous parut pas à propos d'accuser directement aucun Italien , selon l'ordre que nous en avions reçu. La présence de ceux que nous avons nommés ci dessus nous fit juger qu'une accusation de ce genre, faite publiquement, serait plus propre à augmenter le nombre de nos ennemis qu'à nous procurer aucun avantage réel.

Le roi et le cardinal nous répondirent ensuite qu'il fallait rejeter la faute de cet événement sur nous autant que sur l'armée. Ayant demandé en quoi nous pouvions èlre répréhensibles, ils nous reprochèrent le manque de vivres, de munitions, et d'autres objets, dont ils ajoutèrent qu'ils ne voulaient et ne devaient plus parler, pour ne pas renouveler de part et d'autre une contestation qui pourrait durer fort longtemps. Nous crûmes cependant devoir saisir celte occasion de nous expliquer et de nous justifier sur ce point : nous dîmes que vous aviez toujours fourni de si abondantes provisions de vivres qu'ils ne manquèrent jamais, quoiqu'ils fussent en quelque sorte livrés au pillage, et que l'on insultât et maltraitât de toutes les manières ceux qui les amenaient. Si quelques-uns n'en recevaient pas, à leur avis, une quantité suffisante, il ne faut l'attribuer qu'à l'espèce de gaspillage dont nous avons parlé et à la mauvaise manière de les distribuer. Comme nous offrions de rapporter quelques particularités en preuve, ils ont mis fin à cette discussion. Quant aux retards dont ils nous accusaient relativement aux munitions et à la solde des troupes, nous avons répondu au premier grief que vous aviez fourni au chef de rarliUerie plus de munitions qu'il n'en avait demandé; nous avons repoussé le second en disant que l'argent était arrivé à temps dans le camp, mais que l'on avait pendant cinq à six jours différé de le compter ,

LÉGATIONS ET MISSIONS

les commaiiflans l'ayant voulu ainsi et ne s'étant pas souciés de faire cette opération plus prompiement. Quant aux Gascons, Sa Majesté a témoigné h plusieurs reprises qu'elle était informée de leur perfidie, de leur trahison, et qu'elle les en ferait punir. Lui ayant appris qu'ils s'en étaient allés par mer, ce prince nous a répondu qu'il avait donné des ordres pour qu'ils fussent arrêtés et châtiés dans leur pays. Nous avons parlé fort au loup- de l'arrestation du commissaire , en insistant fortement sur lindignité d'un pareil acte de violence : on s'est contenté de nous répondre que les Suisses étaient accoutumés A de pareils excès et A de semblables extorsions. Enfin, le roi a coupé court à tout cet entretien en disant qu'il savait que personne n'avait parfaitement fait son devoir, ni de son côté ni du nôtre. II ajouta que Beaumont n'avait pas été assez docile aux ordres qu'il avait reçus , et que l'entreprise n'eût point échoué sous un général plus fidèle à remplir ce devoir. Comme notre ambassadeur Lenzi nous avait prévenus que le cardinal d'Amboise était fort attaché à Beaumont, et nous saurait mauvais gré de toute accusation dirigée contre lui, nous convînmes qu'il avait en effet régné dans le camp une désobéissance excessive qui avait causé tout le mal; mais nous dîmes que Beaumont nous avait toujours paru jaloux de la gloire du roi, ami de notre patrie, et que si les autres eussent été aussi bien intentionnés que lui , la victoire eût été certaine. Nous réussîmes pat- ce moyen à satisfaire le cardinal, auquel ce discours fut fort agréable. Il ne contredit point le sentiment du roi relativement à la désobéissance.

Sa Majesté, pensant que l'on s'était assez étendu sur cette matière, s'est tournée de notre côté et nous a dit : « Puisque cette entreprise a «eu une issue désavantageuse pour vous et «peu honorable pour moi, il faut aviser aux «moyens d'y remédier, de réparer vos pertes «et de recouvrer l'honneur de mes armes. J'ai «manifesté depuis plusieurs jours cette inten- «lion à votre seigneurie et par ses ambassa- «deurs et par un courrier que j'ai envoyé en «Toscane à cet effet. Je ferai encore, comme «je l'ai fait par le passé, tout ce qui dépenu dr;i de moi. Quelle est \iotre réponse sur cet «objet? «Nous dîmes que nos instructions ne

portaient point là-dessus , mais uniquement sur ce qui s'était passé au camp auquel nous étions présents. Nous ajoutâmes qu'il nous semblait néanmoins que les Florentins, accablés depuis tant d'années par une guerre pénible, coûteuse et non interrompue, témoins, contre toute attente , du mauvais succès de la dernière entreprise, n'osant plus concevoir aucune espérance, soit par crainte d'une fortune toujours contraire , soit à cause de leurs ennemis nombreux tant au dedans qu'au dehors de l'Italie , devaient manquer de confiance, et par conséquent de courage et de force pour tenter une nouvelle entreprise. Mais si la ville de Pise était rendue, et que l'on fût assuré de recueillir quelque fruit des dépenses dont il faudrait encore se charger, leurs seigneuries, dîmes-nous, en témoigneraient sûrement leur juste reconnaissance à Sa Majesté. A ces mots le roi, le cardinal et tous ceux qui étaient présents se récrièrent qu'il serait fort inconvenant que le roi fit pour nous la guerre à ses frais. Nous répondîmes que nous ne l'entendions point ainsi , puisque nous voulions offrir à Sa Majesté le remboursement de ses dépenses lorsqu'elle aurait remis Pise entre nos mains. On nous répliqua que le roi se conformerait toujours au traité * , et qu'il serait justifié aux yeux du public si nous y manquions. Le roi a ajouté qu'il pouvait, s'il le jugeait à propos, se rendre maître de Pise et de Monte-Pulciano , ainsi que de Pietra-Santaet de Mulrone,et les conserver; mais il nous a donné à entendre qu'il ne les retiendrait point, par respect pour ses engagements envers nous. Jean-Jacques Trivulce , se tournant de notre côté, nous a dit que si, après avoir vu les dispositions de Sa Majesté et le moment aussi favorable, nous laissions

' Ce traité avait été conclu à Milan, le 12 octobre 1499 entre le roi de France et les Florentins représentés par Corne de'Pazzi, évéque d'Arezzo, et Pierre Soderini qui fut depuis gonfalonier. La république de Florence s'y engageait à défendre les États de la France en Italie avec quatre cents hommes d'armes et trois mille fantassins, et à fournir au roi, pour l'aider à conquérir le royaume de Naples, cinq cents hommes d'armes et cinquante mille florins. Le roi de France s'obligeait de sou côté à défendre les Florentins contre tous leurs ennemis avec six cents lances et quatre mille fantassins , étales remettre en possession de Pise et de tous les endroits qui leur avaient été enlevés au passage de Charles VllI, excepté de ceux qui étaient au pouvoir des Génois.

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE

échapper cette occasion , nous n'en retrouverions pas une aussi heureuse , ni surtout de semblaiiles moyens de succès. Nous avons répondu seulement que nous étions de Tavis proposé , mais que nous n'avions aucun pouvoir sur cet objet. Le roi et le cardinal ont remarqué que rien n'était moins surprenant, puisque nous étions partis avant l'arrivée du courrier. Mais sur ce que nous avons fait observer que sous peu de jours nous recevrions sûrement une lettre de vous, ce prince nous a dit que l'on ne pouvait plus aller en avant sans avoir votre réponse et sans connaître vos intentions; mais qu'il lui était nécessaire d'être informé prompteraent de votre délibération , afin de savoir s'il devait licencier l'infanterie , que vous l'aviez prié de conserver jusqu'à ce jour, et dont il nous a fait entendre que la dépense continuait d'être à votre char^je. Il a fini en nous disant que nous pouvions , en attendant votre réponse , aller à Montargis, où il se rendrait dans trois jours.

Nous sommes donc partis, laissant les choses en cet état. Telles furent nos réponses à ce prince relativement à la ville de Pise. Quoique nous n'eussions point de pouvoir à cet égard , elles nous ont paru conformes à ce que vous aviez écrit à vos ambassadeurs. En lisant à Lyon vos dernièye^ lettres, que nous avons encore entre les mains, nous avons vu que vous traciez réellement cette marche : en ayant trouvé l'occasion , nous l'avons suivie , mais avec tant de précautions que cela ne peut gêner aucune de vos délibérations. Nous désirons que notre conduite obtienne votre approbation.

Voilà jusqu'à présent tout ce que nous pouvons vous apprendre au sujet de notre mission. Nous nous serions étendus davantage sur quelques points, si la présence des Italiens ne nous eût obligés à des ménagements. Nous voyions aussi que de semblables discussions n'étaient point agréables, soit parce qu'il s'agissait de choses passées, soit parce qu'il s'y trouvait des particularités qui ne faisaient honneur ni aux armes du roi ni à son gouvernement. Cependant nous n'avons cru devoir omettre aucun détail important, excepté ceux dont les raisons mentionnées ci-dessus nous empêchaient de parler. Dans une autre conférence, si nous trouvons l'occasiori favorable, nous ne manquerons pas d'en instruire le roi et le cardinal , et principa-

lement sur ce qui concerne les Lucquois. Nous avons déjà parlé à Robertet de leurs lettres interceptées : il en a paru frappé et nous a dit de traduire en français ce que nous jugerions le plus propre à remplir nos vues. Il nous a appris aussi que le jour précédent les ambassadeurs Lucquois, qui avaient demandé qu'il leur fût permis de se présenter à la cour, avaient reç'«r l'invitation de s'y rendre.

Vous avez aussi chargé vos ambassadeurs d'obtenir du roi pour Jean Bentivogli la permission de vous secourir avec ses troupes. Laurent Lenzi nous a en outre conseillé de demander à ce prince deux cents lances, avec ordre de concourir à votre défense : nous n'avons pas jugé à propos de traiter ces objets devant les Italiens. Tirant à l'écart Robertet , nous lui avons communiqué votre vœu relativement aux troupes de Bentivogli, sans lui en dire davantage : il nous a répondu qu'un pareil secours lui paraissait inutile pour notre république, puisque l'on venait encore de lui envoyer cent lances, indépendamment des auires iroupes du roi qui se trouvaient à Pietra-Santa, et qui étaient en état de faire la guerre et de tenir tète à nos ennemis. Cependant , si nous ne recevions point d'ordres opposés de votre part , lorsque le roi sera arrivé à Montargis nous lui en parlerons, ainsi qu'au cardinal d'Amboise, et nous tâcherons d'obtenir ces deux objets de vos demandes.

Étant aujourd hui en route pour le lieu où la cour va se rendre , nous ne pouvons rien ajouter de plus. Nous ne savons pas trop pourquoi Sa Majesté revient de ce côté, au lieu daller à Troyes comme elle se l'était proposé. Nous avons seulement ouï dire en chemin que les envoyés de l'empereur, qui devaient se trouver dans cette ville, n'y viendront point. Nous prendrons encore des informations sur ce fait, pour mieux vous eu instruire dans notre première dépèche.

Frakçois della Casa , Nicolas Macchiavelli.

De Neuvi , le 7 août 1500.

P. S. Nous n'avons pu faire partir cette lettre avant le dix, quoique nous ayons cherché une occasion avec tout le soin possible. Nous la confions à quelqu'un qui se rend à Lyon , en le priant de la remettre à Rinieri Dei qui vous la fera passer par le premier courrier. Nous som-

LÉGATIONS ET MISSIONS

mes maintenant à Montargis , où le roi est arrivé ce matin. Nous n'avons pour le moment aucune autre chose à vous faire savoir.

LETTRE VII

MAGNIFIQVES SEIGNEUBS ,

( Le commencement de cette lettre n'est que la

I'. jpie de Jii précédente. )

Désirant continuer à remplir notre mission , nous sommes heureusement parvenus à nous ménaf^^r une longue entrevue avec le cardinal. Nous lui avons présenté, traduite en français, la lettre interceptée du Lucquois Pierre de Poggio; nous l'avons prié de la lire avec attention , en lui faisant observer qu'elle lui prouverait évidemment que les Lucquois avaient été opposés aux intérêts de Sa Majesté. Voyant que ce prélat ne se souciait point de la lire , nous lui en avons cité quelques traits. Il les a contredits sur-lechamp, et nous a répliqué que Beaumoni et les autres officiers , loin de former dans leurs dépêches quelques plaintes de ce genre, écrivaient au contraire que les Lucquois avaient servi le roi plus utilement et avec plus de zèle que les Florentins, surtout par rapport à l'approvisionnement de l'armée. Nous avons témoigné une très-vive surprise de ce que les belles paroles des Lucquois et le crédit de quelques-uns de leurs partisans faisaient plus d'impression que la vérité; nous avons assuré que le soin de l'honneur du roi avait dirigé toutes nos démarches, tandis qu'ils avaient constamment manifesté des sentiments opposés, spécialement pendant le siège de Pise. Ayant essayé de nouveau de lui montrer la traduction de cette lettre et de la lui donner, il n'a voulu ni la lire ni la recevoir. Comme nous lui avons fait observer que nous avions entendu parler du rappel à la cour des ambassadeurs de Lucques, il en est convenu à l'instant, en nous disant que le roi y avait consenti parce qu'il ne s était trouvé aucun reproche à leur faire. 11 nous a rappelé ensuite comment Corcou ^ vous avait fait connaître les dispositions favorables du roi pour Florence, et le désir qu'il avait de voir réussir le siège de Pise.

* Ce Corcou était maître d'hôtel du roi. 11 fut envoyé depuis par Louis XII aux Fiorenlins, pour les engager à ne pas se décourager.

Il s'était plaint que la seigneurie n'avait pris aucune mesure pour contribuer au succès de cette entreprise; qu'elle y avait mis fort peu d'intérêt ; qu'elle ne voulait point avoir les troupes de Sa Majesté sur son territoire; qu'elle refusait en outre la solde des Suisses, quoique l'on fût convenu qu'elle leur serait continuée pendant leur retour; en un mot, que l'entreprise avait échoué par notre faute.

Nous avons répondu à ces griefs que des guerres longues et fréquentes avaient épuisé notre ville; mais que d'ailleurs elle ne pouvait ni ne devait se fier à des troupes aussi indisciplinées que mal disposées à son égard. 11 nous a répété ce qu'il nous avait déjà dit, qu'outre le défaut de sages mesures , l'union ne régnait point parmi nous. Nous lui avons assuré le contraire, en lui témoignant notre surprise de le voir dans cette opinion. Il a dit l'avoir appris de tous les états que la France possédait en Italie, Notre réponse a été que l'on n'avait eu ni pu avoir dans ces états aucune preuve, aucun indice de chose semblable, puisqu'il existait â Florence le plus grand accord toutes les fois qu'il s'agissait d'affaires importantes, et surtout du désir de se rendre maîtres de Pise. Nous avons cité pour le prouver l'empressement avec lequel on avait accordé tout récemment les fonds nécessaires pour l'entreprise, ce qui exigeait le consentement déplus des deux tiers des citoyens. Nous avons prié SonÉminence de réfléchir sur les dispositions de ceux qui lui avaient communiqué une semblable opinion , et sur la nature des faits transmis. Quant à la solde des Suisses, nous avons dit que vous n'y étiez point tenus puisque, loin d'être utiles, ils avaient refusé le service et s'étaient abandonnés à tous les excès. Il nous a répliqué que, si vous ne les payiez point, celte charge retomberait sur le roi, ce qui l'indisposerait contre vous. Quant au reproche d'avoir fait échouer l'entreprise, nous avons rappelé en peu de mots les désordres du camp. Nous en avons conclu que, si Sa Majesté n'avait point été instruite du pillage des voitures de vivres et du vice des distributions, c'était une preuve qu'elle n'avait pas connu la vérité; nous avons dit que nous étions venus avec l'intention de soumettre cette affaire à l'examen le plus rigoureux, bien convaincus que nous réussirions à montrer que vous ave:

LEGATION A LA COUR DE FRANCE

pourvu abondamment à tous les besoins. Cette discussion ne lui a point semblé nécessaire, mais il s'est étonné de ce que la seigneurie ne voulait plus laire aucun effort contre Pise, et désirait que le roi la remît à ses frais en possession de cette ville. Nous avons répondu que nous croyions, et avec certitude, que vous ne négligeriez rien (ie ce que vous deviez faire et de ce qui dépendrait de vous ; mais que Son Eminence ne devait point s'étonner si, après le mauvais succès dont elle était bien instruite et tant d'espérances toujours trompées, les Florentins étaient en méfiance sur l'avenir, et manquaient d'argent et de forces pour tenter une nouvelle attaque. Nous avons ajouté que Sa Majesté n'aurait pas à souffrir de poursuivre une guerre aussi peu considérable jusqu'à l'instant où elle en sortirait victorieuse ; que cette victoire ne pouvait lui échapper au bout de queliues jours, surtout quand Ton .saurait qu'elle suivait seule et à ses frais cette entreprise; que personne alors de nos voisins ou de nos ennemis n'oserait la traverser ni s'opposer aux vues de ce monarque; que le roi en se chargeant seul de cette expédition y trouverait moins d'obstacles, plus de sûreté, plus de gloire, et acquerrait plus de droits à la reconnaissance de la seigneurie , qui , aux termes des conventions , lui rembourserait toutes ses dépenses après la restitution de Pise. Le cardinal ne gotita point ces raisons, et ne cessa de nous répondre que le roi ne prendrait jamais ce parti. 11 en fut de même de Robertet: ce secrétaire nous dit qu'en faisant de semblables propositions vous aviez l'air de vous moquer de Sa Majesté; qu'elle était si mécontente de vos dispositions, qu'il ne vous resterait probablement pas dans ce pays un seul partisan qui voulût soutenir votre cause. Nous représentâmes après cela au cardinal que la non-restitution de Pietra-Santa , dont le roi se trouvait en possession, était un des motifs du découragement des . Florentins: il nous répondit qu'il fallait, comme ;1 l'avait déjà dit à Pierre Soderini , l'attribuer à la promesse faite aux Lucquois de ne point vous rendre cette place avant la conquête de Pise. «Voilà donc,» reprîmes-nous, «une des raisons «les plus fortes qui ont engagé les Lucquois à «nous empêcher de recouvrer cette dernière «ville! Mais avant cette promesse le roi s'était «obligé à nous rendre Pietra-Santa: son pre-

UACCHIAVEIXI. 11.

«mier engagement doit l'emporter sur ceux qui «l'ont suivi.» — «Toutes les obligations de Sa «Majesté seront remplies,» nous dit-il, «si la «seigneurie fait ce qu'elle doit pour aider à «prendre Pise; sinon le roi vous demande à «vous- mêmes quelle conduite il doit tenir.»

Nous priâmes Son Eminence de nous obtenir de Sa Majesté des lettres qui autorisassent Jean Bentivogli à venir, sur votre demande, au secours de la république avec ses hommes d'armes et son infanterie. Ce prélat y a consenti très-volontiers et nous a promis ces lettres, dont nous solliciterons l'expédition afin de vous les envoyer aussitôt quelles nous seront remises. François della Casa, Nicolas Macchiavelu. MoBtargis, le 11 août lâOU

LETTRE VIIL

MAGiVIFIQUES SEIGNEURS ,

Incertain si les lettres que je vous ai écrites pour mon compte vous sont parvenues, je prends la liberté de vous adresser encore celleci , afin de subvenir au pressant besoin dans lequel je me trouve. Lorsqu'à notre départ vou.s assignâtes à François huit livres de traitement par jour et à moi seulement la moitié , vous eûtes sans doute de bonnes raisons pour en agir ainsi ; mais vous ne pensiez sûrement pas que les choses iraient comme elles \ont : c'est maintenant à mes frais que je suis à la cour. Mes dépenses ont été et sont encore égales en tout à celles de François : je vous prie de m'accorder les mêmes émoluments ou de me rappeler. Je suis persuadé que vous seriez fâchés que cette mission me réduisît à la misère. J'ai dépensé du mien plus de quarante ducats , et fait contracter pour mon compte une dette de soixante-dix à Totto mou frère. Je me recommande, etc. Nicolas MAccraAVELLi.

MoDtarjjis, le 12 aoiU 1500.

LETTRE iX.

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

La précédente , qui n'est qu'une copie d'une autre écrite auparavant, n'était pas encore partie lorsque nous reçûmes vos dernières, en date du ô de ce mois, apportées parBolo-

f^nino, que Nasi nous a dépéché de Lyon. Il | y avait encore deux aulres lettres : Tune pour le roi, l'autre pour le cardinal d'Ainboise; ainsi que plusieurs copies de lettres envoyées et reçues par Corcou et Beaumont , avec un examen des rapports concernant les Lucquois. Après avoir lu ces pièces avec attention, nous nous sommes empressés de nous présenter au cardinal. Le roi était parti, trois heures auparavant , pour aller à la chasse à trois lieues d'ici. Il doit, selon quelques-uns, se rendre de là dans une terre du grand-amiral, à sept lieues plus loin , y donner quelques jours à ses plaisirs , et revenir ensuite dans cette ville.

Au reste nous ne pouvons vous écrire rien de positif à ce sujet , à cause des incertitudes assez ordinaires dans cette cour. Lorsque nous allâmes chez le cardinal nous lui remîmes vos lettres , en lui disant que vous nous faisiez part de l'envoi de vos commissaires vers Pescia, pour se concerter avec Corcou et les autres chefs de l'armée, et convenir de la distribution des logements que vous accordiez, sur les terres de la république, aux troupes d'ordonnance de Sa Majesté. Nous ajoutâmes tout ce qui nous parut propre à lui rendre la chose plus agréable , autant que la circonstance put nous le permettre; car il était très -occupé avec Ms'" d'Albi. Nous vous avons mandé par notre dernière que , dans la conférence d'hier, le cardinal nous dit que Corcou lui avaif écrit que sa lettre à Son Éminence ne contenait que votre réponse, et que nous nous étions plaints de l'infidélité de ce renseignement, ainsi que de beaucoup d'autres objets. Aujourd'hui il nous a encore semblé à propos de répéter à ce prélat que Corcou avait mal interprété cette réponse, puisque vous lui marquiez seulement qu'il convenait de faire camper les troupes sur les terres de Pise, afin qu'elles fussent dans un air salubre , et à portée de serrer de près les Pisans, en ajoutant qu'elles seraient toujours approvisionnées et bien traitées par leurs seigneuries ; vous en rapportant d'ailleurs à sa décision, parce qu'il devait être mieux informé des intentions du roi. Le cardinal parut satisfait de l'envoi des commissaires chargés de s'occuper du logement des troupes. Il nous fil entendre néanmoins qu'il attendait des lettres plus positives et plus détaillées, que les officiers

LEGATIOJNS ET MISSIONS.

devaient envoyer sur cet objet. Quant au re-

proche de fausse interprétation donnée par Corcou â votre réponse, et du peu d'exactitude qui avait dû s'ensuivre dans son rapport, Son Émmence témoigna quelque niécontenlement, et nous dit que Corcou était un homme de bien, rem[)li de prudence, et aimé du roi pour ses bonnes qualités. Nous l'apaisâmes sans peine en lui faisant observer que vous en aviez la même opinion ; mais qu'un homme sage et vertueux pouvait aisément se tromper sur le sens d'une phrase. Son Éminence fut de notre avis, se référant néanmoins toujours à ce que ce même Corcou et les autres capitaines lui manderaient dans leurs premières lettres.

Nous en vîtmies ensuite à ce qui regardait les Lucquois; et, examen fait des dispositions, en présence des officiers de Sa .Majesté, nous montrâmes que l'on y avait apporté toutes les précautions nécessaires, pour ne plus laisser de doute sur leur perfidie et sur les secours qu'ils avaient donnés aux Pisans; de sorte que le roi ne devait plus craindre de nous rendre Pietra-Santa, quand bien même il se serait cru jusque-là plus obligé par sa promesse envers les Lucquois que par son engagement antérieur avec vous, ce qui ne pouvait ni ne devait raisonnablement se présumer. Nous voulûmes inutilement montrer au cardinal cette pièce que nous avions en main : il refusa de la voir, et nous réitéra la réponse consignée dans notre précédente , en nous disant que le général Beaumont et les autres officiers avaient écrit le contraire; que l'on ne devait pas s'en rapporter à nous, qui étions partiesintéressées;quenotre justification serait reçue , et ferait traiter les Lucquois comme coupables, lorsqu'elle serait confirmée par les lettres des chefs de l'armée; mais que sans cela elle était insuffisante. Vous voyez par conséquent de quel point il faut partir pour se promettre du succès dans cette affaire. Il nous semble que, dans cet objet et dans tous les autres relatifs au désir de satisfaire Sa Majesté et de travailler avec fruit à nos intérêts, tout dépendra du rapport de ces officiers : il est donc très-utile de les disposer en votre faveur ; autrement ils nous feront beaucoup de mal : l'article de Pietra-Santa vous le fera aisément concevoir. Toutes nos observations ont été inutiles. Nous avons vainemeLl

LEGATION A LA COUR DE FRANCE

représenté que cet examen était authentique; qu'il avait élé i'ait publiquement et en bonne forme: nos explications n'ont point été admises, et ne nous ont valu d'autre réponse que celle que nous vous avons déjà communiquée. Comme Son Éminence ne nous a rien dit du paiement de rartillerie et des Suisses , nous n'avons pas cru devoir soulever celte question. Quand elle nous en parlera , ce qui ne tardera probablement point, nous lui répondrons d'après les instructions que vous nous avez données dans vos dernières lettres auxquelles nous ne pouvons pour l'instant faire d'autre réponse. L'on dit que ce prélat ira demain retrouver le roi, avec lequel il reviendra ensuite ici. Nous ne le perdrons point de vue; notre conduite auprès de lui sera réfjlée par l'exemple des autres et par les circonstances. Si nous prenons sur nous de vous donner dt:S nouvelles de ce pays où nous sommes encore bien nouveaux, ce ne sera que pour vous mformer de ce que nous entendons dire. Vous nous excuserez donc si nous vous écrivons peu convenablement sur quelques objets. La cour de Sa Majesté est beaucoup moins nombreuse que celle de son prédécesseur, parce que les grâces s'y distribuent , dit-on, avec moins de profusion qu'on ne le souhaiterait; et encore se trouve-t-il dans cette cour un tiers d'Italiens. Pour des raisons diverses ces derniers sont tous mécontents , à commencer par Jean-Jacques Trivulce qui ne s'y croit pas assez en honneur. Connaissant son caractère, nous nous en sommes bien aperçus dans un entretien que nous avons eu par hasard avec lui sur ce qui s'était passé devant Pise : il s'exprimait avec nous ep termes affectueux, et en donnant toujours tort aux Français ; il nous dit formellement : « Toute la faute doit leur être imputée ; tmais ils voudraient, en répétant qu'il s'en a est commis des deux côtés, la faire partager «aux autres.» Nous ne dirons rien des autres Milanais, parce que leurs dispositions ressemblent à celles de leur chef. Il y a un assez grand nombre de Napolitains fugitifs de leur patrie. Privés de l'espérance de voir le roi former une entreprise contre Naples, ils sont tous Tort mécontents. On dit que le conseil entier et la reine sont opposés à leurs désirs ; Sa Majesté s'y prêterait volontiers, mais le mauvais succès de Pise la retiendra au moins

quelque temps. Elle avait compté prendre cette ville et pouvoir ensuite, avec votre argent, avec les secours que lui offraient le pape et les Orsini, et à l'aide de sa réputation, faire pénétrer rapidement son armée jusqu'à Naples : comme son attente a été trompée, elle songera probablement plutôt à un accommodement qu'à de nouvelles tentatives par la voie des armes. On parle déjà d'ambassadeurs napolitains qui doivent venir à cet effet.

L'envoyé de Venise sollicite l'appui du roi contre les Turcs. Il expose les dangers de sa république qui a déjà perdu plusieurs de ses possessions. On croit qu'il exagère les craintes et les pertes; néanmoins il n'a encore rien obtenu. Il se répand en outre que le pape presse vivement Sa Majesté de l'aider à se rendre maître de Faënza, place qu'il veut ajouter à celles de Forli et d'imola, en faveur de son duc de Valentinois. Ce monarque, persuadé qu'il a accordé assez de bienfaits à ce dernier, ne paraît pas vouloir seconder les vues du pontife ; cependani il l'entretient par quelques espérances, selon son usage, pour ne pas l'irriter par un refus formel. Le seigneur de Faënza est fortement soutenu par les Vénitiens et par quelques autres personnes de la cour. Nous vous envoyons une espèce de manifeste que Vitellozzo répand de toutes parts pour montrer combien il pourrait causer de dommage à notre république en peu de temps, si le pape ou une autre puissance voulaif lui déclarer la guerre, il se tient aux aguets pour voir s'il ne pourrait pas s'élever entre le roi de France et la seigneurie quelque différend qui lui permit de développer ses intrigues , et f^it voir que le pontife serait plus porté à tenter une entreprise contre nous que contre Faënza , s'il croyait en obtenir le consentement de la part de la France.

Nous n'avons point d'autres choses à vou.s marquer, si ce n'est que Sa Majesté, suivie dune cour peu nombreuse, donnera, dit-on, quelques jours à la chasse et à son amusement. On n'entend point parler de l'ambassadeur de l'empereur qui devait se réunir à elle dans Troyes; on dit seulement qu'il n'y viendra pas. D'ailleurs on assure que l'archiduc * est nommé

' C'était Philippe, archiduc d'Autriche, fils de l'eaipeleur iMaximilien , mari de Jeaone, fille de Ferdinand

LÉGATIONS

prince d'Espaj^ne, ce qui fait craindre que Terapereur n'ait plus de peine pour se décider à un accommodement; cela donne aussi lieu de conjecturer que le roi pensera moins à la guerre contre Naples.

L'envoyé du pape est un nommé Astorre , Siennois entretenu ici , nous dit-on , par Pandolfe Petrucci. D'après ce qu'on nous a rapporté, il se flatte de terminer les affaires de Sienne d'une manière beaucoup plus avantageuse qu'il n'eût pu le faire précédemment, et de lui assurer la possession de Monte- Pulciano. Nous irons avec soin à la recherche de cette intrigue, €t si nous pouvons en découvrir les fils, nous ne manquerons pas d'en instruire le cardinal, en lui rappelant nos conventions et en y intéressant l'honneur de Sa Majesté.

11 n'y a ici aucun commerçant de notre nation ni aucune autre personne auxquels nous puissions recourir, soit pour avoir l'argent dont nous avons besoin, soit pour expédier des courriers ou pour faire passer des lettres : la seigneurie nous excusera donc si elle n'en reçoit ni aussi promptement ni aussi souvent que nous le désirerions. Nous la prions de prendre tel moyeu qu'elle jugera convenable pour venir à notre secours pendant tout le temps que nous resterons dans ce pays : nous avions dépensé, avant même de sortir de Lyon, l'argent qu'elle nous a remis; nous vivons maintenant à nos dépens avec celui que nos amis nous ont avancé dans cette dernière ville. Nous nous recommandons à sa bienveillance.

Nous apprenons, avant de cacheter cette lettre , que le roi est tombé ce matin de cheval et s'est un peu blessé à l'épaule. En conséquence, ses équipages reviennent, et Sa Majesté est attendue pour demain. Nous vous informerons dans la première des suites de cet événement. Nous nous recommandons à vous de nouveau ; Quœ benè valeant.

Frakçois della Casa , Nicolas Macchiavelu.

Montar{;is, le 12 août 1500.

P. S. Gomme cette lettre nous a paru assez importante, et que nous n'avions pas d'autre commodité pour la faire parvenir, nous avons renvoyé Bolognino à Lyon : il a adressé nos

cl'Arragon et d'Isabelle de Castille, et père de l'empereur Cbarles-Ouint.

ET MISSIONS

lettres à Nasi pour qu'il les transmît à vos seigneuries ; et nous avons donné l'ordre i Nasi de compter sept écus à Bolognino. Nous vous prions de lui rembourser cette somme à Florence, afin qu'une autre fois nous puissions trouver crédit auprès de lui.

Du même jour que dessus.

LETTRE X

MACKflFIQUES SEIGNEURS .

Nous vous avons écrit il y a deux jours une lettre assez longue , dans laquelle nous vous informions de la réception de vos instructions, ainsi que de vos lettres en date du 5 de ce mois, et de tout ce que nous avions fait jusqu'à ce jour. Nous n'avons depuis rien de nouveau à vous faire savoir. Vos lettres pour Sa Majesté n'ont pu encore lui être présentées, parce que ce prince, comme nous vous l'avons marqué , est tombé de cheval à la cbasse et s'est un peu blessé à l'épaule. Gomme il en éprouvait quelque douleur, il s'est arrêté dans un petit village à six milles d'ici , où nous croyons qu'il est encore , ayant été obligé de se mettre au lit pour prendre du repos. On assure cependant qu'il n'y a aucune suite fâcheuse à craindre , et que Sa Majesté a promis d'être ici dans deux jours. Pendant cet intervalle on aura sûrement reçu des lettres de Corcou ei de Beaumont, concernant les Lucquois et les autres objets dont nous vous avons parlé : nous tâcherons de savoir ce qu'ils auront mandé , et nous ferons tout ce qui nous paraîtra convenable.

François della Gasa, Nicolas IVLacchiavelli.

Montargis, le 14 août lâOO.

LETTRE XI

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Nos dernières lettres, écrites de Moniargis, sont du 12 et du 14; celle-ci était fort courte. Nous n'en avons pas reçu de vous depuis celles du 5. Les suites de la chute du roi l'ont retenu dans de petits villages de la route pendant quelques jours , dont il a été obligé de passer les premiers au lit pour prendre du repos. 11 , s'est fait ensuite porter en litière; de sorte qu'il

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE

est arrivé hier ici sain et sauf; mais comme il éprouve encore de la faiblesse dans l'épaule, il la tient enveloppée de ligaments pour l'aider a prendre toute sa force. La cour entière se trouve ici. Le maréchal de Gié, l'amiral, le grand chancelier s'y sont rendus, ainsi que plusieurs autres seigneurs. Depuis le retour du roi nous nous sommes présentés quelquefois devant S. M., et tous les deux jours chez le cardinal , en quelque endroit qu'il se trouvât ; mais nous voulons laisser écouler quelques jours avant d'entrer de nouveau en conférence avec ce prélat. Nous savons que ce ministre n'est pas content de ce que les troupes d'ordonnance ne sont point cantonnées sur votre territoire. Vos dernières lettres nous ayant appris que vous aviez envoyé des commissaires à Pescia dans le dessein de les y recevoir , nous avons pensé que cela inspirerait aux officiers de meilleures dispositions à votre égard, et qu'ils enverraient ici sur cet objet un compte plus favorable qu'ils ne l'ont fait par le passé. Attendant d'un instant à l'autre, de la part de ces officiers , quelque lettre plus satisfaisante, et propre à calmer l'esprit du roi et du cardinal, nous n'avons pas jugé à propos de parler de nos affaires pendant quelques jours, bien assurés de n'obtenir, comme de coutume, qu'une réponse désavantageuse. Dans une conversation que nous eûmes depuis avec Robertet , nous apprîmes que les troupes étaient en deçà de Pontremoli; qu'elles ne voulaient pas retourner du côté de Pise; que le roi était fort indisposé contre vous, et qu'il n'était plus possible à nos amis de s'intéresser en notre faveur. Nous lui représentâmes inutilement que ceci nous surprenait beaucoup d'après vos lettres du 5; que l'on ne devait pas s'en prendre à vous de ce refus des troupes; qu'il fallait bien peser les choses avant d'en juger. Nos efforts n'eurent aucun succès ; il persista à croire que la faute devait vous être imputée et noiis objecta que la mésintelligence régnait dans notre ville , sans en donner d'autre preuve sinon qu'il y avait des Florentins qui regrettaient Pierre de Médicis, et se souciaient fort peu de Pise. Il nous dit à ce sujet des choses fâcheuses, et dignes de remarque dans la bouche d'un secrétaire d'État. Quoique nous ne manquassions pas de moyens de répondre et que nous les missions tous en œuvre, nous ne

gagnâmes pas jjIus qu'auparavant. Pendant notre entretien un Pisan , qui avait séjourné longtemps en France, étant venu par hasard à passer, il nous le fit remarquer. Nous ne l'avons jamais revu depuis, et nous ignorons quels sont ses protecteurs particuliers ; mais il doit être soutenu par nos ennemis, dont le nombre l'emporte ici sur celui de nos amis. Il serait trèspossible qu'il fût retourné â Pise, chargé de ménager quelque nouvelle intrigue. Nous vous ferons passer sur-le-champ les renseignements que nous pourrons nous procurer à cet égard.

Nous avons eu, il y a six jours, une conférence avec le cardinal. 11 nous a témoigné le même ressentiment au sujet du refus touchant l'entreprise contre les Pisans, la solde des Suisses et la l'éception des troupes. Nous répétâmes en vain ce que nous avions déjà dit tant de fois : il en revint toujours aux Suisses, que Sa Majesté avait été contrainte de payer à ses frais. Nous quittâmes ce prélat sans en tirer d'autre conclusion. Le roi , comme nous l'avons marqué, s'étant rendu ici avec toute la cour, Corcou y arriva le même jour. Instruits de son arrivée , nous crûmes devoir nous ménager un entretien avec lui avant de nous présenter de nouveau au cardinal, afin de pressentir , d'après ses dispositions, l'accueil que nous recevrions de ce ministre dans notre première entrevue. Nous étant donc rendus chez Corcou, nous lui dîmes que vous aviez une grande confiance en lui , et que vous espériez qu'il rendrait un compte favorable de vos sentiments et de votre zèle pour les intérêts de Sa Majesté; nous y ajoutâmes tout ce qui nous parut propre à nous concilier sa bienveillance. 11 nous répondit qu'il était très-attaché à la seigneurie et fort reconnaissant des honneurs qu'il en avait reçus, mais qu'il ne pouvait rendre au roi que ce que vous lui aviez mandé par écrit. Il se rejeta sur le payement des Suisses, dont le roi s'était vu chargea regret. D'après nos réponses ordinaires , il accusa leur brutalité et l'habitude où ils étaient de se conduire aussi indécemment; mais il nous répéta que Sa Majesté avait été obligée de les payer. Il nous dit ensuite que l'on n'avait pas voulu recevoir les troupes en garnison , quoique nos ambassadeurs en eussent fait la demande au roi, et qu'il avait fait à cet égard un voyage inutile. Comme nous lui faisions observer que vous n'aviez

LÉGATIONS ET MISSIONS

pas refusé de loger les hommes d'armes, mais que rexpérience du passé vous avait inspiré des crainles sur l'infanterie, il nous répliqua qu'il n'était pas raisonnable de vouloir mettre en cantonnement dans un pays les hommes d'armes sans les fantassins; que quinze cents hommes d'infanterie ne devaient pas beaucoup vous effrayer , mais que tout cela était venu de ce que les uns désiraient Pise, tandis que les autres n'en voulaient pas. Le voyant insister sur cette opposition de sentiments plus fortement que sur tous les autres points, sentant le mauvais effet que produiraient ces idées, déjà répandues à la cour, nous fîmes tous nos efforts et entrâmes dans une longue discussion pour tâcher de détruire cette opinion dans son esprit ; nous allâmes jusqu'à lui dire qu'un semblable rapport ferait tort à son jugement. Cela nous parut le frapper et produire un bon effet. Nous devons aussi vous informer qu'il nous dit dans le cours de œt entretien que vous aviez manqué l'occasion d'avoir Pise, pour n'avoir pas su distribuer à propos huit ou dix mille ducats à tous ces seigneurs et aux chefs de l'armée; il ajouta qu'en pareil cas il ne faut pas craindre d'ouvrir sa bourse, parce qu'alors, au lieu de réitérer six fois la même dépense, on en est quitte pour une seule fois.

Après notre entrevue avec Corcou nous résolûmes de voir le cardinal. Saisissant le moment, nous nous présentâmes à Son Éminence, et lui dîmes que la venue de Corcou avait dû instruire le roi ainsi qu'elle de ce qui s'était passé, de vos bonnes dispositions envers Sa Majesté et envers ses troupes , et des procédés répréhensibles des autres, principalement des Lucquois. Ce ministre, nous interrompant tout à coup, répliqua qu'il nous protestait, au nom de l'intérêt avec lequel il nous avait soutenus jusque-là de tout son pouvoir, que, d'après les plus exactes informations , nous nous comportions si mal qu'il ne savait plus que faire en notre faveur, et que Sa Majesté trouvait f(trt étrange d'être réduite à se charger de la solde des Suisses. Notre réponse fut que si Son Éminence voulait bien entendre notre justification, elle serait convaincue, ainsi que Sa Majesté, que Florence n'avait manqué à aucune de ses obligations; que cette république était dans l'impossibilité de renouveler l'entreprise, soit parce

qu'elle se trouvait fatiguée et épuisée , soit parce qu'elle ne pouvait trop se fier à des troupes qui avaient toujours paru plus opposées que dévouées à ses intérêts. Quant au paiement des Suisses, qui forme le principal grief du roi contre notre ville, nous voulûmes représenter à ce prélat qu'avec son secours et ses conseils, vous pourriez apporter à ce mal quelque remède convenable. «Non,» reprit-il, «ce moyen et tous «les autres seront insuffisants pour dissiper les «préventions que vous avez fait naître.» Nous conjurâmes de nouveau Son Éminence de ne pas vous retirer sans motif sa protection, et de ne pas jeter dans l'abattement par de semblables discours un peuple qui était né avec l'affection pour les Français, qui avait sans cesse manifesté ce sentiment, et qui s'était exposé pour eux à des dangers si grands et si multipliés qu'il méritait plutôt d'être protégé et secouru que d'être accablé d'humiliations et de disgrâces. Nous ajoutâmes qu'en agissant ainsi , on seconderait les vues de ceux qui veulent peu de bien à notre république et moins encore à Sa Majesté ; qu'il ne resterait que de très-faibles espérances aux autres États de l'Italie, si les Florentins éprouvaient de pareils traitements de la part du roi auquel ils se sont dévoués et pour lequel ils se sont soumis à tant de périls et de dépenses; enfin, que la seigneurie était plus disposée que jamais à faire tout ce qui serait agréable et avantageux à la France. «Ce ne sont là que des «paroles,» nous répondit ce prélat, en témoignant qu'il y ajoutait peu de foi. Il exprima son mécontentement contre vous d'une voix assez haute pour se faire entendre de tous les assistants, et sur-le-champ il monta à cheval pour aller se promener.

La chute du roi , sa cessation de tout travail pendant plusieurs jours , le repos qu'il prenait dans des villages situés au milieu des bois et où les logements étaient fort rares, nous ont empêchés jusqu'à ce moment de lui parler et de lui présenter votre lettre. Depuis son arrivée ici, nous n'avons pas trouvé d'instant favorable pour la lui remettre. Cependant, quoique Sa Majesté soit continuellement enfermée avec quelques personnes seulement depuis qu'elle a renoncé à l'exercice du cheval, et quelle n'accorde d'audience qu'à grande peine, laissant au cardinal le soin de diriger le gouvernement , nous

LEGATION A LA COUR DE FRANCE

ferons tous nos efforts pour saisir une occasion j de l'entretenir et de lui exprimer le mieux qu'il nous sera possible votre dévouement, afin de tâcher d'effacer dans son esprit celle funeste opinion de mésintelligence ou d'opposition à ses intérêts, qui nous paraît se répandre ici d'après ce que plusieurs nous ont rapporté. Vous serez instruits du succès de notre démarche.

11 na plus été question de la lettre d'autorisation pour Jean Benlivogli; nous ne l'avons point redemandée, Robertet nous ayant dit, dans notre entrevue avec lui, que le cardinal ne l'avait pas chargé de l'expédier, et qu'il ne l'en chargerait pas, parce qu'il avait changé de sentiment, ce dont nous pouvions nous convaincre en lui en parlant de nouveau. Nous n'avons pas cru devoir revenir sur cette affaire auprès de Son Éminence tandis que vous délibérez si vous recevrez les Français dans vos cantonnements, parce que ce prélat pourrait mal augurer de vos intentions, et se persuader que vous préférez les troupes italiennes à celles du roi. Nous n'en parlerons plus, à moins que vous ne nous en réitériez l'ordre d"une manière positive. Sa réponse, dont nous vous avons fait part, au sujet de Pietra-Santa, nous a aussi empêchés de revenir sur cet article. Nous ne négligeons rien auprès de Corcou pour tâcher de nous le rendre favorable relativement à cette enquête dont vous l'avez rendu témoin, et que vous nous avez fait passer. Nous verrons s'il serait possible de tirer parti du crédit dont Robertet jouit , soit dans l'esprit de Corcou , soit dans les affaires en général. Nous irons toujours en avant, quoique l'envoyé des Lucquois reçoive ici, depuis son retour, le meilleur accueil; ce qui vient de ce qu'ils ont su se concilier des amis avec le Mammon de l'iniquité , tandis que vous croyez n'avoir besoin que de votre bon droit.

Dans une longue conférence avec le grand chancelier nous lui avons exposé ce qui s'était passé au sujet dePise, les offres de la seigneurie, soit pour aider Sa Majesté à rétablir la réputation de ses armes , soit pour réparer nos perles , et les causes qui vous empêchaient d'en faire davantage. Ce ministre nous reçut et nous écouta avec bonté; mais il nous déclara qu'il ne pouvait nous répondre autre chose sinon que le

roi tiendrait ses engagements en fournissant des troupes. 11 ajouta que Sa Majesté n'était pas dans la possibilité de nous promettre la cession de Pise, dont la conquête dépendait de la fortune; que, de son côté, il continuerait à nous défendre toutes les fois qu'il en serait besoin. Nous l'en priâmes instamment, en l'assurant que nous vous instruirions de sa bienveillance à notre égard. Reprenant ensuite le fil de notre conversation, il nous dit qu'il n'avait jamais eu d'occasion d'entretenir Sa Majesté de nos affaires. Cela ne nous paraît pas vraisemblable : nous sommes plus portés à croire qu'il n'a pas voulu nous dire autre chose, ayant trouvé le roi peu disposé en notre faveur. Nous reverrons encore ce ministre, et n'omettrons ni ce moyen ni aucun autre de chercher à remplir notre devoir : soins, fatigues, désagréments, rien ne nous arrêtera. S'il est des voies que nous ne tentions point, c'est qu'elles seront impraticables ou qu'elles nous seront inconnues; et alors la seigneurie voudra bien nous excuser.

Nous avons reçu vos lettres en faveur de Bar- Ihelemi Ginori : elles ont été présentées par nous à Sa Majesté, qui l'a fait venir à la cour, et a ordonné aux maréchaux de France de l'entendre et de lui rendre justice. 11 comparut hier à leur tribunal, et fut par eux retiré des mains de Tallaru et remis entre celles du roi. Nous emploierons pour lui tout le crédit qui nous reste ; nous espérons que son affaire aura une issue avantageuse.

On n'entend plus parler de l'accord entre Pandolfe Petrucci et Sa Majesté : nous pensons que c'est pour éviter les sollicitations.

Il arriva ici il y a deux jours un ambassadeur suisse, pour traiter de ce qui concerne Bellinzona : il a obtenu une longue audience, mais le résultat n'en est pas connu.

On dit que le roi a conclu avec l'empereur une trêve qui durera jusqu'en mars prochain. Quoique des personnages importants le donnent pour certain, d'autres en doutent: nous n'osons, de notre côté, l'assurer ni le nier.

Nous nous recommandons aux bonnes grâces de vos seigneuries ; Quœbenè valeant. François DELIA Casa, Nicolas Macchiavelii.

Melun, le 26 aoiU 1500.

LÉGATIONS ET MISSIONS

LETTRE XTI.

MACNIFIOCES SEIGNEURS,

Nous vous avons instruits de la situation de nos affaires dans ce pays : notre dernière a dû vous apprendre que Sa Majesté était mécontente de vous, pour deux raisons principales qui font ici le plus d'impression : Tune est le refus de poursuivre l'entreprise contre les Pisans, l'autre est celui de payer les Suisses. On y enjoint une troisième qui a aussi son importance : c'est la non réception des troupes dans vos cantonnements. Nous éprouvons des difficultés sur ces objets toutes les fois que nous avons occasion de les traiter et que nous voulons le faire , comme nous vous le marquons dans nos lettres. Quoiqu'il soit facile de résoudre ces difficultés , con^me vous l'avez essayéavec Corcou, lorsqu'on nous les reproduit ici et que nous cherchons A les dissiper conformément à vos instructions on refuse de nous entendre. Sans un changement quelconque, sur lequel il ne faut point compter, notre position ne nous paraît pas devoir s'améliorer. Quant au premier point, nous ne pensons pas que Sa Majesté se décide à se charfîer seule de l'entreprise. Notre opinion est fondée sur son penchant à l'économie, sur la conduite tenue jusqu'à ce jour à l'égard de l'Italie, où l'on veut toujours prendre sans rien avancer, s'occupant plus des avantages présents que de ceux à venir; ce qui est cause que l'on fait peu de cas desolfres que vous ne voulez réaliser qu'après la conquête de Pise : lorsque l'on en parle A Sa Majesté, elle répond que c'est une plaisanterie. Ces propositions sont d'autant plus inutiles qu'il est très-probable que ce prince traitera avec Naples, ou qu'il remettra à un temps éloigné la guerre contre les Pisans , et pensera fort peu alors à vos cinquante mille florins.

Plusieurs raisons nous portent A croire que cet accord avec Naples pourra facilement avoir lieu : d'abord la volonté de la reine, qui le désire et met tout en œuvre pour en venir à bout; l'avis de la majoritéduconseil, qui est danscesen.s et représenteque les conquêtes dans ce pays sont difficiles à obtenir et plus difficiles encore à conserver. L'exemple du passé, et toutes les autres raisons qui se présenteront sans peine à votre esprit, viennent à l'appui de son opinion. En second lieu, on est arrêté par des réflexions sur

l'effet que ces conquêtes produiraient â Con- I stanlinople, et par la certitude que cette puisj sance y mettrait des entraves. On pense que ! l'entreprise des Français contre le royaume de Naples pourrait bien porter l'empereur et l'empire à des démarclies auxquelles la prise de Milan ne les a pas encore décidés. Frédéric, roi de Naples, entretient toujours des amba.ssadeurs en Allemagne. Ce prince n'est pas sans inquiétude, et désire avec ardeur un accommodement. Les ambassadeurs attendus à Troyes ne s'y j rendent pas encore, et, en supposant qu'ils y viennent, leurs demandes doivent, dit-on", être si étendues qu'elles ne seront point acceptées. Vous avez sûrement appris que le monarque espagnol arme en faveur du roi Fré- i

déric,et qu'il a nommé l'archiduc Philippe prince ' d'Espagne, ce qui vient A l'appui de notre opinion. Joignez à cela que Sa Majesté Trè.s-Chrélienne est encore retenue fortement par son aversion pour la dépense et par son goût pour une sage temporisation dans les affaires douteuses, d'autant que l'exemple de Pise lui prouve que, dans les choses qui demandent des forces réelles , les apparences et la réputation sont insuffisantes. Comme ce prince trouve l'entreprise difficile par elle-même, et plus difficile encore à cause de l'opposition qu'il peut rencontrer de la part des Turcs ou des autres puissances, il craindra ou d'être réduit, par l'impossibilité de soutenir longtemps une .semblable dépense, à une retraite peu honorable et fort dangereuse pour ses autres possessions en Italie, ou de se voir vaincu dans cette contrée , ce qui lui causerait le plus grand préjudice.

En supposant que ces considérations ne soient pas fondées, que nous les ayons fort mal saisies et rendues plus mal encore, ce qui est très-possible , il est au moins certain que le secrétaire de Naples est ici, et qu'il s'y occupe sans relâche à négocier un accommodement. Lorsque l'on commence à écouter un négociaten. qui promet et qui donne, son succès est à peu près assuré. Nous concluons donc, en revenant à notre sujet, que vos cinquante mille florins ne détermineront point le roi à l'entreprise contre les Pisans, s'il a le projet de la remettre A un temps éloigné, ou si l'accord a lieu avec Naples, ce dont vous jugerez dans votre sagesse. Si vous ne prenez pas quelque autre délibération

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE

ce prince ne sera point content. Nous craignons même, d'après les discours du cardinal et de Robertet, qu'il n'embrasse, pour recouvrer l'honneur de ses armes, quelque parti trèspréjudiciable à nos intérêts.

iNous vous avons informés et de nos réponses .sur la solde des Suisses, point très-important , ainsi que sur la non-réception des troupes, et de la manière dont elles ont été accueillies. Nous pensons qu'il faudra , ou accorder cette solde, ou songer aux moyens de se garantir des suites fâcheuses d'un ressentiment qui nous semble aller toujours en croissant , soit de lui-même , soit par les insinuations de nos ennemis. Faites attention que les meilleures raisons consignées dans des lettres, que de beaux discours ne sont point écoutés, et ne servent par conséquent à rien. On rappelle vainement la fidélité de notre république envers cette couronne , sa conduite à l'égard de Charles VIII, ses dépenses, ses dangers, les trompeuses espérances dont on l'a nourrie, ce qui vient de se passer, les pertes que lui a causées l'événement de Pise , les services que Sa Majesté pourrait en espérer en ranimant son courage, la sûreté que raccroissement de sa puissance procurerait aux possessions de ce prince en Italie, le peu de confiance qu'il doit avoir dans les autres États de cette contrée; tout cela est inutile : ces choses sont présentées différemment et vues d'un autre œil par ceux qui n'en ont pas été témoins. Aveuglés par leur puissance et par les avantages du moment , ils n*estfment que ceux qui sont armés ou qui sont prêts à fournir de l'argent. Cette disposition pourrait nous être très-nuisible, parce qu'ils ne trouvent point en nous ces deux qualités : ils voient que nous sommes ordinairement privés de la première relative aux armes, et il n'ont plus d'espoir sous le rapport de la seconde. Persuadés que vous êtes mécontents de leurs services , et que vous n'en attendez plus aucun d'eu:; depuis l'événement de Pise, ils ne font plus aucun cas de vous. Ils attribuent à la mésintelligence l'impossibilité oii vous êtes de faire de nouveaux efforts, et rejettent sur la mauvaise conduite de votre gouvernement les excès de leur armée. Cette opinion fait beaucoup de progrès, à notre avis, depuis le départ de vos ambassadeurs. Comme l'on n'entend point dire qu'il en arrive d'autres , ils nous paraissent croire que

cela vient , ou de votre désunion , ou de votre éloignément pour eux. Que la seigneurie nous permette de la conjurer de faire à ceci une sérieuse attention, et d'y apporter un remède convenable. N'étant chargés ici d'aucune mission qui leur soit agréable , les pouvoirs que nous y exerçons ne sont pas suffisants pour guérir un mal presque désespéré. Puisque vous souhaitez y entretenir des relations utiles, il nous paraît indispensable d'y renvoyer de nouveaux ambassadeurs; mais nous vous prévenons qu'ils obtiendront peu de succès s'ils ne viennent point avec quelque nouvelle résolution, spécialement avec l'ordre de payer les Suisses et avec les moyens de se faire des partisans. Vous êtes les seuls qui ne vous soyez pas procuré ici l'un de ces entremetteurs que l'on fait entrer dans ses vues, et qui savent au besoin diriger une intrigue nécessaire à leur réussite. Il faut entretenir la bienveillance du roi et du cardinal, si vous voulez qu'elle se soutienne contre les attaques multipliées et de notre mauvaise fortune et de nos nombreux ennemis. Nous vous le répétons, de quelque manière qu'ils viennent, des ambassadeurs sont nécessaires; vous êtes sûrs d'en retirer quelque avantage. En attendant, la seigneurie voudra bien nous instruire de ce que nous avons à faire et de la conduite que nous devons tenir en ce moment, qui nous paraît être important, périlleux, et exiger de prompts remèdes.

François della Casa, Nicolas Macchiavellï.

Melun , le -27 août 1500.

LETTRE XllI.

MAGNIFIQUES SEIGNEtRS ,

Lorsque vos prédécesseurs prirent la résolution de nous envoyer en France , ils ne doutèrent point que nous ne dussions trouver à Lyon le roi, ainsi que vos ambassadeurs auprès de ce prince: en conséquence, en nous expédiant notre commission , ils ne nous donnèrent! que ce qui était nécessaire pour l'exécuter et revenir ici dans l'espace de peu de jours; ils décidèrent spécialement que moi , François, je ne séjournerais pas dans ce pays. Le contraire est arrivé. D'abord nous avons trouvé le roi parti de Lyon. Dénués de tout , nous avons été

202 LEGATIONS

obligés à de grandes dépenses pour nous pourvoir de vêlements , de domesliques et de chevaux , tels qu'il nous a été possible de nous les procurer. Privés des secours que nous aurions pu recevoir de nos ambassadeurs si nous les eussions trouvés, nous nous sommes remis en roule pour suivre la cour. Nous continuons ù le faire, ce qui nous occasionne une dépense double de celle à laquelle nous serions tenus si le roi était à Lyon. Nous serions bien soulagés si les ambassadeurs étaient avec nous : nous aurions alors deux domestiques de moins. N'étant point logés à l'auberge, nous sommes obligés de tenir maison; outre cela, il y a toujours quelques dépenses extraordinaires pour ceux qui soignent nos chevaux, pour les portiers, les courriers, objets qui, réunis, forment une somme très-considérable pour nous. Forcés à vous demander des secours, nous avous cru devoir entrer dans quelques détails sur notre position. Permettez-nous de vous faire observer d'abord qu'avec un traitement de huit livres par jour, il faut nécessairement que nous y mettions du nôtre. Considérez ensuite que n'ayant reçu que quatre-vingts florins chacun à notre départ, notre voyage par la poste nous en avait déjù coûl^ trente à notre arrivée ù Lyon. Après avoir acheté dans cette ville des chevaux, des vêtements et autres objets , nous avons été contraints à emprunter de l'argent à nos amis pour continuer notre route. Lorsqu'il a été dépensé, il nous a M\u solliciter à Paris d'autres emprunts. Si vous ne nous faites point passer de fonds avant que ceux-ci soient épuisés , nous nous trouverons tout à coup sans argent et sans crédit : nous vous laissons à penser quelle serait alors notre position. Nous vous supplions donc de nous envoyer sans délai l'argent nécessaire pour subvenir à nos besoins pendant que vous nous retiendrez ici tous les deux , ou l'un de nous seulement. Pensez que notre fortune et notre crédit ne nous permettent pas , comme à beaucoup d'ambassadeurs, de vivre ici pendant plusieurs mois, ni même pendant plusieurs semaines à nos dépens, et sans recevoir les secours que nous attendons de votre bienveillance.

François della Casa , Nicolas Macchiavelli. MeluQ, le 29 août 1500.

ET MISSIONS

LETTRE XIV

magnifiques seigneurs,

Nous sommes déjà au 2 septembre . et nous n'avons pas encore fait partir les précédentes, ne voulant pas les envoyer au hasard et n'ayant pas le moyen d'expédier un courrier. Nous ne pouvons plus suffire même aux premiers besoins de la vie. Nous serons forcés de renoncer à notre mission si vous ne nous faites point passer de secours. Il nous en coûte chaque jour un écu et demi. Nous avons dé[)ensé plus de cent écus chacun pour acheter des vêlements et les autres objets qui nous étaient nécessaires. Il ne nous reste plus un denier. Nous avons déjà cherché sans succès du crédit, soit au nom de la république, soit au nôtre. La seigneurie nous pardonnera si, à défaut de secours, nous nous en retournons , aimant mieux nous mettre à la merci de la fortune en Italie qu'en France.

Après nos dernières lettres écrites , nous avons été informés de toutes parts du mécontentement du roi. Il porte sur deux points principaux: Sa Majesté vous regarde comme la cause de l'affront qu'elle a reçu en Italie , et se plaint de ce que vous ne voulez point , d'après votre réponse à Corcou , lui fournir d'argent pour l'aider à l'effacer; elle vous sait fort mauvais gré de l'avoir contrainte à débourser trente mille francs pour payer les Suisses, l'artillerie et d'autres objets, paiement auquel vous étiez obligés par le traité , et par les conventions faites à Milan entre le cardinal d'Amboise et Pierre Soderini. L'accroissement du courroux de Sa Majesté a encouragé vos nombreux ennemis à lui proposer des projets très-préjudiciables à vos intérêts: tous ont été entendus avec plaisir. On a délibéré pendant plusieurs jours dans le conseil, pour savoir si l'on accepterait la ville de Pise avec la condition de ne point la remettre en votre pouvoir. Si cette intrigue n'a pas encore obtenu un plein succès quoiqu'elle soit appuyée par tous les Italiens , il faut plutôt l'attribuer à l'évidence de vos droits , qui a un peu teuu le conseil en suspens, qu'à la protection d'aucun ami qui ait pris votre défense. Le ressentunent très-prononcé du roi ne vous laisse dans cette cour aucun partisan , ou s'il vous en reste , ils sont en bien petit nombre. Chacun au contraire

LEGATION A LA COUR DE FRANCE

'ous attaque sans ménagement , et par tous les noyens que les circonstances peuvent lui offrir. ^08 conférences avec le cardinal nous avaient iéjà, comme nous vous l'avons écrit , fait coulaître par nous-mêmes celte fâcheuse disposiion; mais des rapports qui nous la confirment ous quoique venant de divers endroits, ne lous'laissent plus aucun doute à cet égard. Si la seigneurie n'y apporte pas de remède elle se rouvera , et sous peu de temps, dans une telle position, relativement à cette couronne, qu'il lui faudra songer plutôt à la garde et à la défense àe ses possessions et de sa liberté qu'au recouvrement de ce qu'elle a perdu. Entré autres choses , Robertet nous a fait entendre celle-ci. !c'est le seul ami qui nous reste , et nous le perjdrons bientôt si son amitié n'est pas entretenue 'par d'autres moyens que par de simples discours. Quelques autres seigneurs nous ont tenu le même langage. Jean-Jacques Trivulce luimême, se trouvant un matin à la cour, nous appela et nous dit : «Je vois avec peine votre «république exposée à un péril si grand que, si a vous ne prenez promplemenl des mesures pour «en prévenir les suites, vous serez réduits à vous «défendre contre le courroux des Français, dont « la nature est de se mettre brusquement en mouavement. Lorsqu'ils ont une fois commencé leurs «attaques, loin d'espérer grâce, il faut s'at- « tendre à être poursuivi avec une nouvelle viva- « cité. Travaillez donc sans retard à votre sûreté. » 11 nous dit ceci avec des expressions si positives et si animées que nous devons croire , d'après ce que nous avons vu et entendu , qu'il nous parlait sincèrement. D'autres personnes dignes de foi nous ont fait donner les mêmes avertissements, n'osant nous entretenir publiquement, j dans la crainte d'être notées comme étant nos ' amies. On nous a prévenus surtout qu'il avait été dit au roi que vous aviez envoyé à l'empereur et au roi de Naples des ambassadeurs chargés de leur offrir de l'argent et de les exciter contre la France, et que le cardinal vous avait traités plusieurs fois d'hommes infidèles à leurs engagements , en assurant que le roi saurait bien , à votre grand préjudice et à votre honte, vous faire payer ce qu'il avait été obligé d'avancer pour la solde des Suisses. Nous voyant à la veille de ne pouvoir plus espérer de réconciliation avec Sa Majesté si l'on ne se pressait de

courir au-devant de ce danger , nous avons fait tout notre possible pour obtenir du cardinal une audience telle, que nous pussions nous faire entendre avec calme et comme l'exigeait la circonstance. Quoique nos désirs n'aient pas été entièrement remplis , nous avohs cependant trouvé une occasion de nous présenter à Son Éminènce. Nous nous sommes plaints d'abord de la malignité de nos ennemis , qui n'ont pas rougi de publier, contre toute raison, que vous aviez envoyé à l'empereur et au roi de Naple.^ des ambassadeurs pour leur offrir de l'argent et les armer contre le" roi de France, et cela afin devons diffamer dans l'esprit de ce prince. NouS avons dit qu'une calomnie aussi peu digne de foi n'était sûrement pas crue par Sa Majesté ni par Son Éminènce; que la constante fidélité de notre ville envers ce royaume , que les preuves récentes de son dévouement devaient faire apprécier une pareille infamie , et que , si nous avions cherché à nous en expliquer avec Son Éminènce après en avoir été prévenus, c'était moins pour nous justifier que pour remplir notre devoir. Nous ajoutâmes ensuite qu'il nous semblait, d'après plusieurs de nos entretiens avec lui et d'après les bruits qui nous étaient revenus, que Sa Majesté était mécon- . tente de la seigneurie , et formait à notre insu des projets qui ne répondaient point à nos liaisons d'amitié et à notre fidélité inaltérable envers ce royaume, ce qui nous causait beaucoup de surprise , étant persuadés que le roi devait, ; i vous tombiez dans quelque erreur, vous en avertir avec bienveillance , vous faire connaître ouvertement ses intentions, et entendre vos observations avec bonté. «Si la seigneuarie,» dîmes-nous, «manque à ses obligations, «c'est alors que Sa Majesté pourra prendre con- «tre elle les mesures qui lui paraîtront convena- «bles. «Nous finîmes par supplier Son Éminènce de vouloir bien nous donner quelques éclaircissements, et nous instruire de ce que nous devions vous faire savoir.

Le cardinal ne répondit point à nos observalions sur le prétendu envoi des ambassadeurs; il nous fit seulement beaucoup de plaintes relativement aux peines qu'il s'était données pour vous soutenir. Il nous dit que vous aviez agi dé manière que tout moyen de défendre votre l cause lui avait été enlevé par votre refus dé ré-

LEGATIONS ET MISSIONS.

commencer l'entreprise, de recevoir les troupes dans vos cantonnements , de payer les Suisses ; refus qui avait attiré au roi des dommages et du déshonneur. Nous voyant prêts à répliquer, il ajouta : «Nous savons tout ce que vous voulez «nous dire, et nous avons vu votre réponse à «Corcou. » Sur nos instances pour apprendre de ce prélat ce que nous devions vous écrire , il nous dit : «Parlez à Corcou,» qui se trouvait là en ce moment, «et il vous en instruira.» La conclusion de ce dernier, que nous abordâmes, fut qu'il fallait ou rembourser les trente mille francs que le roi avait payés pour nous aux Suisses, ou s'attendre à avoir ce prince pour ennemi. Nous lui représentâmes vainement que cela n'était pas juste , et qu'il serait inutile que nous vous fissions cette proposition : il y persista. Voyant néanmoins, d'après nos renseignements antérieurs , combien le péril devenait imminent , nous lui dîmes que nous vous en écririons, il nous promit d'engager le cardinal à attendre votre réponse, et ensuite nous le quittâmes.

Vous voyez donc , magnifiques seigneurs , l'état de nos affaires dans ce pays. De votre réponse dépend absolument Tamitié ou l'inimitié du roi. N'attendez rien des raisons et des arguments, que l'on ne veut plus écouter, comme nous vous l'avons marqué dans la précédente. Nous sommes tellement convaincus que la conservation de votre alliance avec ce monarque dépend du parti que vous allez prendre, que si moi, François, je ne me trouvais très-mal portant , et retenu par la crainte d'être forcé de quitter la cour pour travailler au rétablissement de ma santé, l'un de nous deux se rendrait en diligence auprès de la seigneurie pour lui dire de vive voix tout ce que nous ne pouvons lui mander par écrit. Nous voulons du moins vous prévenir que nous savons de bonne part qu'il s'ourdit une trame pour donner Pise à Sa Majesté, qui y réunirait les terres qui en dépendent et en formerait, en y ajoutant avec le temps Pietra-Santa , Piombino , Livourne et Lucques, un État qui serait soumis à un gouverneur nommé par ce prince. L* chose leur paraît facile, soit parce qu'ils y voient déjà beaucoup de dispositions , soit parce que cet État se trouverait contigu à celui de Milan. Ils sont encore séduits par l'offre de cent mille francs i

que ceux de Pise , secondés par vos ennemis , leur font pour le moment., et par celle d'une contribution annuelle. Ils croient aussi y apercevoir des facilités pour la conquête du royaume de Naples, s'ils jugent à propos de l'entreprendre. Ce projet nous semble avoir été mis en avant par nos nombreux ennemis, et devoir être adopté sans peine par un prince mécontent qui se laissera entraîner par l'avantage du moment, et par le plaisir d'accabler une ville qui est devenue ici l'objet de la haine générale.

Vous voyez, magnifiques seigneurs, que nous vous mandons sans réserve les choses telles que nous croyons les voir et les entendre. Si quelques parties de notre récit sont peu mesurées, c'est que nous aimons mieux nous exposer à être accusés d'erreur que d'infidélité à nos devoirs envers la patrie. Votre prudence semble d'ailleurs nous engager â vous écrire ainsi, parce qu'après avoir pesé ce que nous vous mandons , vous pourrez, dans votre sagesse, en porter tel jugement et prendre telle résolution que vous croirez les plus convenables. Permettez-nous de vous rappeler la nécessité d'envoyer promptement des ambassadeurs, et de vous supplier de nous apprendre par votre première leur départ avec des pouvoirs qui leur promettent des succès. Quant à nous, il ne faut jusque-là en attendre aucun de notre mission , parce que tous nos moyens sont épuisés. Nous ne voudrions pas être témoins de la destruction d'une alliance sollicitée , entretenue à grands frais . et maintenue par tant d'espérances séduisantes. Jusqu'au moment où vous nous procurerez une occasion nouvelle de nous présenter à la cour , nous ne parlerons plus de nos affaires , de crainte qu'ils ne croient ici que nous voulons nous jouer d'eux, en voyant que nous n'avons rien de nouveau à proposer. Nous nous montrerons seulement , afin que l'on sache que nous sommes encore ici , et que l'on puisse au besoin nous appeler.

Le cardinal d'Amboise part demain matin pour aller passer dix ou douze jours à Rouen : songez qu'il serait bien à désirer que nous pussions , à son retour, lui communiquer votre réponse , et lui apprendre le départ des ambassadeurs, dont l'arrivée ici est indispensable.

Jules Scurcigliato, Napolitain, a eu avec ce ministre une longue conférence sur ce qui nous

LÉGATlOlN A LA COUR DE FRANCE.

ancerne; mais nous n'entrerons à ce sujet dans ucun détail , parce qu'il vous les donne dans la îttre qu'il vous écrit.

On nous a dit que la trêve entre le roi de rance et l'empereur avait été publiée à Milan.

RANÇOIS DELLA. CaSA, NiCOLAS MaCCHIAVELLI.

MeluQ, le 3 septembre 1500 F. S. Au moment de cacheter notre lettre, jgolino est venu nous dire que celui de ses amis ui devait partager les frais de cette dépèche | vait changé d'avis : il nous a donc fallu pro- i lettre à ce courrier vingt -cinq écus au soleil. ! (ous vous prions de les rembourser sur-le- \ hamp à Jean, fils de Nicolas Martelli, afin , [u'une autre fois nous soyons servis sans être | (bligés de faire nous-mêmes les avances. Ce i ourrier a promis de remettre notre dépêche en \ ept jours. I

LETTRE XV. j

UAGNIFIQUES SEIGNEURS , |

La nuit approche, et nous n'avons pu encore i terminer nos arrangements avec celui qui devait concourir à la dépense de ce courrier. Nous ne savons ni s'ils auront lieu, ni à quelle heure il pourra partir demain malin. Nous n'avons rien de nouveau à vous mander. Nous nous contenterons de vous réitérer la demande relative aux ambassadeurs et aux trente mille francs. En venant d'accompagner le cardinal , qui est parti aujourd'hui après dîner pour Rouen , nous avons rencontré Robertet : lui ayant demandé oii en étaient nos affaires, il nous a répondu qu'elles avaient pris une tournure un peu moins défavorable depuis notre dernière conférence; «mais « écrivez , » a-t-il ajouté , « qu'il n'y a d'autre parti «à prendre, au sujet de l'argent avancé pour tt vous par le roi , que de le rendre. Mandez aussi à « la seigneurie qu'il faut absolument, quelles que « soient ses délibérations, qu'elle envoie au moins «un ambassadeur choisi parmi les citoyens les « plus distingués et les plus célèbres de votre ville «et que l'on soit promplement informé de son «départ, pour détruire la fâcheuse impression «causée par la retraite de ceux qui étaient ici pré- I «cédemment. Faites vivement sentir cette né- « cessité, car tout dépend de là. » Nous assurâmes qu'il viendrait de nouveaux ambassadeurs; nous

justifiâmes le départ des autres et promîmes de vous en écrire , et de ne point oublier les trente mille francs. Nous ajoutâmes que nous ne savions que penser de ce qui s'était passé jusqu'à cet instant; -mais, comme nous voulions lui parler de Pietra-Santa, il nous interrompit en nous disant : «Tout peut s'arranger si vos am- «bassadeurs arrivent.» Il nous a paru à propos de vous mander encore ceci pour accélérer votre décision.

Nous sommes déjà à trois heures de nuit ; nous sommes enfin convenus de payer la moitié des frais de ce courrier. Vous remettrez donc à Jean Martelli trente-cinq écus, parce que Ugolino Martelli a avancé pareille somme. Les conventions de la précédente n'ont plus lieu : vous n'avez à débourser que trente-cinq écus , que nous vous prions de remettre exactement , afin de ne pas payer ce service d'ingratitude , et que nous ne soyons plus chargés de cette dette , nous étant personnellement obligés envers Ugolino.

François DELLA Casa, Nicolas Macchiavelli. Melun , à trois heures de nuit, le 3 septembre 1500

P. S. Ce courrier partira demain de grand matin. Il a promis de se rendre en sept jours.

LETTRE XVI

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Le 5 du courant nous avons reçu deux let très de vous , l'une du 14 du mois précédent , l'autre du 30, avec une copie de celle que Beaumont vous a écrite. Nous avons lu et compris ce dont vous nous chargez au sujet du marquis de Massa et de la restitution de Pietra-Santa , etc. Nous pensons qu'avant l'arrivée de celles-ci, les nôtres du 26, du 27 du mois passé , et du 3 du courant vous seront parvenues. Nous avons profité d'un courrier expédié par Martelli pour vous les faire passer sous le couvert d'Anioin," délia Valle, ce qui nous a procuré une économie de trente-cinq écus. Nous ne nous donnerons donc pas la peine de vous les copier ; nous prendrons seulement la précaution de vous répéter, en cas de besoin, ce qu'il y avait de plus essentiel : c'està-dire le mécontentement du roi, causé par votre i refus de prendre part à une nouvelle entreprise ' contre les Pisans, de l'aider de votre argent a recouvrer l'honneur de ses armes, de remplir

l'obligation oil vousêtes, selon lui , de rembourser ce qu'il a avancé pour la solde des Suisses, de rar^illerie et des Gascons. Tels sont ici les points les plus importants de toutes nos négociations. Elles ne peuvent se continuer, ou ce sera sans succès si Ton ne commence par écarter ces obstacles. Il en est encore un autre qui n'est pas moins sérieux : c'est le soupçon conçu par Sa Majesté que vous avez changé de sentiments. Ce soupçon lui est inspiré par votre conduite au sujet de Pise, par l'opinion que vous êtes mécontents de ses services à votre égard, et par la retraite inattendue de vos ambassadeurs, auxquels on n'entend point dire que vous vouliez donner des successeurs. Ces préventions viennent moins d'eux-mêmes que de nos ennemis, surtout des Italiens, qui travaillent avec un zèle démesurée nous attirer la haine du roi et à causer notre perte. La nouvelle de votre prétendue ambassade à l'empereur a été fabriquée par un monseigneur d'Arli, envoyé du souverain pontife. Ils avaient porté les choses à un tel point que, si nous n'eussions pas fait auprès du cardinal la démarche dont nous vous avons parlé, il était très-possible que le roi se décidât à quelque parti très-dangereux pour nous, et auquel il n'y aurait peut-être plus eu de remède. Les choses demeurent suspendues, mais c'est uniquement pour s'assurer de vos résolutions définitives. La première doit être, selon nous, de rembourser ce que Sa Majesté dit avoir payé pour vous, et la seconde d'envoyer des ambassadeurs. Que l'on apprenne leur départ trèspromplement , on pourra reprendre alors les négociations; nous vous assurerons d'abord que l'on restera tranquille jusqu'à leur arrivée. Après avoir reçu vos lettres du H et du 30 du mois dernier, nous nous rendîmes à la cour, non dans l'espérance d'obtenir quelque succès relativement à Pielra-Santa et au marquis de Massa ^ , mais pour informer le roi de ce que vous nous mandiez sur Librafatta, afin qu'il en iùl instruit par nous avant de l'être par d'autres; car nous savions que l'envoyé de Lucques avait eu un courrier en même temps que nous. Pour nous rendre Sa Majesté plus favorable et plus disposée à nous entendre, nous lui parlâmes

* C'était le seigneur Alberic Malasplna , marquis de Massa, compris, dans le traiié du \2 octobre 1499, au Qumbre des amis e( alliés de la république de Florence.

LÉGATIONS ET MISSIONS

de la prochaine arrivée de vos ambassadeurs. Quoique vous nous préveniez simplement, dans votre lettre du 14, du nouveau choix que vous venez de faire de Luc degli Albizi, et que vous ne nous en disiez plus rien dans celle du 30. ce point nous a paru si essentiel que nous avons cru, afin de gagner du temps, devoir prendre sur nous de dire au roi que vos lettres nous annonçaient la nomination de nouveaux ambassadeurs et leur prompt départ, de manière à nous faire croire qu'ils se mettraient en route vers le milieu de ce mois. Ayant ensuiteappris à ce monarque la perte de Librafatta, nous ajoutâmes , pour porter dans son esprit moins d'atteinte à voire réputation, que, malgré le dénument de moyens militaires dans lequel la république se trouvait parce qu'elle s'était reposée sur les troupes de Sa Majesté, et n'avait pu encore, depuis leur départ, prendre les mesures nécessaires , les Pisans néanmoins ne se fussent point rendus maîtres de cette place sans l'infidélité de ceux qui étaient chargés de la défendre , et sans le secours et les menées des Lqcquois, qui avaient fait voir en cette circonstance, comme dans toutes les autres, leurs mauvaises dispositions envers nous et leur peu d égard pour Sa Majesté , ce dont on n'avait eu que trop de preuves lorsque son armée , en dernier lieu , était devant Pise. Nous dîmes à ce prince qu'il pourrait en même temps mettre à découvert leur conduite répréhensible et diminuer les embarras de noire position actuelle, en nous rendant Pietra-Santa. INous lui dépeignîmes le biea qui en résulterait , autant que la nature de cette audience et le temps nous le permirent. Nous recommandâmes notre ville à sa bienveillance, en lui rappelant et son dévouement inaltérable, et la malignité de ses ennemis, qui n'avaient pas eu honte de l'accuser d'avoir envoyé une ambassade à l'empereur, accusation dont nous ne songions point. à la justifier, parce qu'elle était hors de toute vraisemblance. Le roi nous répondit avec bonté qu'il était fort aise d'apprendre la prochaine arrivée des ambassadeurs; qu'il y recoimaîlrait les sentiments anciens dans lesquels vous disiez vouloir persévérer, mais qu'il en aurait une preuve encore plus convaincante si vous ne lui faisiez pas perdre les sommes qu'il avait avancées , et au paiement desquelles vous étiez tenus par les conventions faites et rédigées

LEGATION A LA COUR DE FRANGE

par écrit, « Ces réclamations pécuniaires, de la «part d'un souverain puissant, méritent,» nous dit-il, «de la vôtre Tatteniion la plus sérieuse;» puis il ajouta : « Si les Florentins ne se rendent «point à ma demande, je ne les compterai plus «au nombre de mes amis, et serai obligé de «prendre mes précautions en conséquence. » Comme nous voulions lui faire nos observations , et lui rappeler les procédés malhonnêtes des Suisses et leur mauvais service, il nous répondit qu'il en était lui-même très-mécontent et qu'il avait é(é rançonné par eux; et, à ce propos, il revint encore à l'argent qu'il avait déboursé , mais ajouta qu'il était forcé, ainsi que vous, à prendre patience , et qu'il n'avait pu jusque-là y apporter de remède, pour ne point nuire aux arrangements qui se négociaient en Allemagne, et dont il avait fort à cœur la réussite, ce qui l'engageait à attendre. Sa conclusion fut qu'il fallait absolument que vous lui remissiez ses avances pour la solde de ces mêmes Suisses et autres. Nous répondîmes que les ambassadeurs ne devant point tarder à se mettre en route, on verrait sûrement alors que la seigneurie , selon notre ancien usage, se prêtait à tout ce qui était raisonnable et possible; et que nous espérions d'après cela que Sa Majesté voudrait dien différer jusqu'à leur arri'ée avant de prononcer sur vos dispositions. Elle y consentit, en nous disant que l'on pourrait à cette époque traiter l'article concernant Pietra-Santa et les autres points qui étaient en négociation; ensuite nous nous retirâmes. Nous n'avons pas jugé à propos de pailer du marquis de Massa, pour les causes indiquées plus haut. H ne faut espérer ici aucun succès, ni pour vous ni pour vos alliés, avant que l'on y soit informé du départ de vos ambassadeurs, parce que vos intentions, jusqu à cet instant, paraîtront douteuses. D'ailleurs quand tout eût été bien disposé, on ne pourrait rien conclure sans le cardinal, qui est encore absent. Il nous a donc paru expédient de renvoyer cette affaire à un moment qui vous sera plus favorable ou moins déStivantageux.

Nous avons eu depuis avec monseigneur d'Albi un long entretien, et dans le même sens que celui que nous avions eu avec le roi. Il nous témoigna beaucoup d'affection pour Florence et un désir bien prononcé de lui être utile; mais il nous dit que, pour lui en donner

la possibilité ainsi qu'à nos autres amis , nous devions nous disposer à remettre l'argent avancé par le roi et à confirmer la nouvelle du départ des ambassadeurs. Alors il nous rapporta fort au long combien le roi avait pris d'ombrage de la retraite des autres ambassadeurs dans un moment où Florence eût dû en envoyer si elle n'en eût point eu dans ce pays. «Sa Majesté, «ajoutat-il , «a répété plusieurs fois, et en s'en plai- « gnant , que les Florentins s'éloignaient d'elle. » Nous lui fîmes au sujet de l'argent la même réponse qu'au roi; nous excusâmes le départ des ambassadeurs, et nous dîmes que la seigneurie allait les remplacer par des hommes d'un rang distingué, et prouver à Sa Majesté que nous lui étions toujours aussi tendrement dévoués. Après qu'il nous eut exprimé toute sa joie nous le quittâmes. Il nous dit à l'égard de Pieira- Santa la même chose que le roi; il ajouta seulement qu'il tenait d'une personne instruite de tous les secrets de l'État que nous pourrions obtenir cette place en accordant à ce prince le remboursement réclamé; il nous montra même la chose comme à peu près certaine si l'arrivée des ambassadeurs n'était pas différée.

Les raisons développées dans nos lettres nous ont empêchés et nous empêchent encore d'en faire davantage. Nous en demandons pardon à Dieu et à la seigneurie, mais il faut que nous vous répétions que leurs préventions sur notre mésintelligence, notre éloignement de leurs intérêts, notre faiblesse, exigent que vous recouriez à des moyens nouveaux pour écarter ces obstacles. Nous continuerons de notre côté à employer tous ceux qui seront en notre pouvoir, afin d'empêcher les Lucquois ou autres de faire prendre un parti avant l'arrivée de vos ambassadeurs ; mais il serait fort à propos que, pour le 10 ou le 15, nous apprissions leur départ, et qu'une lettre ostensible nous autorisât à en informer le roi. Si, au retour du cardinal, qui doit revenir vers ce temps , on n'entendait point parler de ce départ, il serait très-possible que le voyage de ces ambassadeurs des înt inutile. La seigneurie pèsera dans sa sagesse nos observations, ainsi que les besoins de la république, et elle excusera nos pressantes instances en faveur du dévouement qui les a dictées. On dit que le seigneur

LEGATlOiNS ET MISSIONS.

de Ligny doit sous peu de jours arriver ici : il amène avec lui , selon quelques-uns , Pierre de Médicis. Ce nouvel ennemi se joignant aux autres qui sont nombreux et puissants, notre danger ne ferait que s'acroître si vous ne preniez pas des moyens capables de leur fermer l'oreille du roi.

Nous ne savons rien de ce que le général Beaumont a pu mander par Salient , son envoyé auprès de la seigneurie : nous ne pouvons donc vous en donner aucune nouvelle ; s'il nous en parvient quelques-unes, vous en serez instruits. Comme l'on s'entretient plus des affaires d'Italie que de celles des autres pays, nous n'avons rien de nouveau à vous mander, ne voulant pas vous répéter ce que vous savez. Il n'y a point ici de changements depuis nos précédentes; nous avons seulement ouï dire que l'empereur envoyait des ambassadeurs, mais que c'étaient des hommes peu marquants, et non ceux aveclesqueis le roi comptait, à son départ de Lyon, se réunir dans la ville de Troyes.

On annonce aussi que l'on va recevoir les ambassadeurs de Naples, auxquels on avait plusieurs fois donné l'ordre de s'en retourner; et , quoiqu'ils n'aient cessé d'être ballottés jusqu'à présent entre le oui et le non, il paraît aujourd'hui que le oui l'emporte. Nous verrons demain matin. Benè voleté.

FiiANÇois DELLA Gasa, Nicolas Macchiavelli. Melun , le 8 septembre 1500.

LETTRE XVU.

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Notre dernière, du 8 de ce mois, était en réponse aux vôtres du 14 et du 30 du mois dernier. Quoique nous espérions qu'elle vous sera parvenue , nous vous en faisons passer une copie. 11 n'est rien survenu depuis , et nous ne pouvons que vous répéter que, pour conserver l'amitié du roi, il faut lui rembourser les soiK.mes qu'il dit avoir avancées pour vous aux Suisses et autres du camp de Pise : pas le moindre succès à espérer auparvant. L'arrivée des ambassadeurs est aussi très -nécessaire, pour dissiper les préventions qu'ils ont conçues d'eux-mêmes ou que vous leur avez inspirées,

et d'après lesquelles ils nous reprochent de l'élûignement et de la désunion , .se fondant sur le départ de nos ambassadeurs et sur ce qu'ils n'ont pas été remplacés. On répand chaque jour que vous en envoyez ou aux Turcs ou à l'empereur. Nous avons soin de démentir ces faux bruits, mais il ne nous sera plus possible de le faire , si le départ tant demandé souffre encore des retards. Dans tous les cas , on ne pourra nous reprocher de n'avoir pas rempli notre devoir, et de ne pas vous avoir suftisaïument avertis et prouvé que, sans cela, toute négociation devenait inutile. Monseigneur d'AIbi, que nous avons revu, et auprès duquel nous voulions vous justifier sur cette prétendue ambassade en Allemagne , ne nous a parlé que de votre dette envers le roi et du départ indispensable de nos envoyés. Que la seigneurie nous permette de lui faire observer encore qu'il est essentiel de se procurer ici quelque ami qui s'intéresse au succès de nos affaires par des considérations plus puissantes que celles de la simple amitié. Nous n'entreprendrons pas de vous en démontrer la nécessité : vous avez auprès de vous plusieurs de nos concitoyens qui le feront mieux que nous, étaht remplis d'expérience et ayant été ambassadeurs dans ce pays. Nous vous dirons seulement que les ducats sont les armes avec lesquelles les Pisans se défendent , les Lucquois vous attaquent, les Vénitiens manœuvrent, le roi Frédéric ainsi que plusieurs autres soutiennent leurs négociations : suivre une autre route c'est vouloir, comme on dit, gagner son procès sans payer son procureur.

Corcou est revenu ici. Nous vous laissons à juger des motifs de son retour. Il a rendu compte de ce qui s'était passé dans votre contrée , de manière à faire prendre à vos affaires une marche plus profitable aux autres qu'à vous, sans l'intervention de Jules Scurcigliato, qui a inspiré quelque confiance parce que ses observations étaient désintéressées. Comme il vous en parlera lui-même plus au long, il nous semble superflu de vous les rapporter. Nous solliciterons seulement, à sa prière , votre intérêt pour une affaire qu'il nous a dit être en litige dans Florence entre lui et les héritiers de Paul- Antoine Bandini. Sa Majesté doit aussi vous écrire à ce sujet.

11 arrive d'Allemagne, comme nous vous

LEGATION A LA C

l'avons marqué , des ambassadeurs , mais d'un rang moins distingué que ceux qui étaient attendus. Le roi part demain matin pour Blois. Nous l'y suivrons, en attendant la nouvelle du départ de vos envoyés, et nous continuerons à faire tout ce qui dépendra de nous pour veiller aux intérêts de la république.

F RANÇOIS DELIA CaSA , NiCOLAS MACCfflAVELLI.

Melun, 14 septembre 1500.

LETTRE XVIIL

MAGNIFIOVES SEIGIXEURS ,

?fous vous avons écrit la dernière fois de Melun, François et moi; notre lettre était datée du 14, et contenait la copie d'une autre du 8, en réponse aux vôtres du 16 et du 30 du mois précédent; nous l'avons envoyée à Lyon par la poste, sous enveloppe, à l'adresse de Jean Martelli. Le tout vous est sans doute parvenu. Cette dépèclie a dû , ainsi que celles qui ont été expédiées par un courrier jusqu'au 3 de ce mois , vous instruire de l'état de nos affaires , de la nécessité du départ des ambassadeurs et du remboursement des trente-huit mille francs. Vous y aurez vu combien cet article leur tient à cœur, comment on en parle , et que nous ne pouvons sans cela ni gagner du terrips , ni espérer aucune grâce de Sa Majesté : nous attendons tous, les jours cette nouvelle tant désirée et sur laquelle on nous interroge à chaque instant. Nous aurions bien voulu pouvoir la montrer au cardinal ù son retour, ainsi que nous vous l'avons mandé, soit pour prévenir quelijue détermination fâcheuse, soit pour fermer la bouche à nos ennemis , qui se servent de cet argument pour prouver au roi qu'il ne doit pas compter sur vous s'il se présente une occasion de l'abandonner. Ils parlent alors de votre prétendue ambassade auprès de l'empereur, de vos intelligences avec le roi de Naples. Nous vous avons déjà développé les raisons pour lesquelles ce prince se laisse facilement persuader.

La cour a quitté Melun le 14 pour se rendre ici, et au même instant François délia Casa, attaqué de la fièvre, est parti pour Paris afin d'y soigner sa santé avant que le mal s'invétéràt. 11 me mande qu'il y est arrivé depuis quelques

HACCHUTELLI. U.

jours. Il y en a six que le roi est ici. Le cardinal d'Amboise n'est arrivé que d'aujourd'hui, après s'être absenté depuis le 3 du mois qu'il est resté dans sa famille. Ayant appris hier matin qu'il était en route pour revenir, je crus devoir aussitôt monter à cheval et aller à sa rencontre, soit pour lui témoigner par là plus de déférence, soit afin de pouvoir l'entretenir plus commodément. Arrivé hier au soir dans un village où il était descendu , à huit lieues d'ici , je remis ma visite au lendemain matin, parce quil était trop tard. Je lui ai parlé en chemin dans les termes 1( s plus touchants et les plus convenables de la position à laquelle nous avaient réduits tant de dépenses supportées pour l'intérêt de ce royaume, et pour soutenirSa Majesté en dernier lieu dans son entreprise contre les Milanais et contre les Pisans. Je lui ai fait observer que notre république , au lieu d'en recueillir quelques témoignages de bienveillance de la part de celte couronne, et quelques secours qui l'aidassent à recouvrer ses forces et sa réputation, se voyait accablée et poursuivie sans cesse par toutes sortes de calomnies, dépouillée de sa considération, menacée de projets désastreux, au point que chaque Italien croyait pouvoir impunément travailler à sa ruine. Je l'informai de la perte de Librafatta et des préparatifs hostiles des Vitellozzo, des Baglioni , des Orsini, armements que Ton croyait généralement dirigéj contre vous. Ensuite je conjurai Son Éminence de ne point nous retirer sa protection, et d'engager Sa Majesté à nous traiter publiquement avec une bonté paternelle afin de nous faire recouvrer notre crédit, ce qui lui était facile si elle voulait nous rendre Pietra- Santa. Ce ministre me répondit, avec humeur et fort au long, que le roi avait été fidèle à ses engagements; qu'il vous avait fourni des troupes; qu'il avait voulu renouveler l'entreprise et entretenir une armée sur les terres de Pise; que rien de tout cela ne vous avait convenu; qu'il fallait vous accuser vous-mêmes de la perte de Librafatta et non Sa Majesté ; mais que ce prince était bien autorisé à se plaindre au sujet de l'argent qu'il avait été contraint de payer pour vous contre la teneur des traités. H me dit ensuite beaucoup de choses pour me prouver que, si la prudence ne dirigeait pas les délibérations de la seigneurie, et qu'elle ne vou-

210 LÉGATIONS

lot pas réparer le mal à temps, elle ne le pourrait bienlôt plus. Il me demanda des nouvelles du départ des ambassadeurs et pourquoi il était tant différé. Je me suis expli(|ué sur tout cela le ■mieux qu'il ui'a été possible, excepté au sujet i. de rar^yent , objet sur lequel ou ne souffre pas ioi dobjections. Pour ne pas laisser les choses dans une incertitude dauyereuse, j'ai été obli^fé de supplier Son Éminence d'allendre l'arrivée des ambassadeurs avant de prendre aucune résolution ; j'ai ajouté que l'on tonnaîirait alors vos moyens de vous justifier et vos intentions, comme je l'avais fait observer à Sa Majesté en lui faisant la même prière, pour laquelle ce prince avait bien voulu montrer une condescendance que je priais Son Éminence d'entretenir, persuadé que ces ambassadeuis ne tarderaient point à arriver. La seigneurie doit voir que tout dépend de lA , et que nous n'avons pas eu d'autres manières d'obtenir (juelques délais. Cette ressource deviendra bienlôt infructueuse si vos envoyés ne sont pas en route : nous vous avons assez pressés à cet égard. Sans les trentehuit mille francs il n'y a plus rien à proposer au roi , et vous pouvez le regarder comme votre ennemi ; dans le cas contraire, il y a tout lieu d'espérer que vous obtiendrez la restitution de Pietra -Santa. Sans doute vous n'aurez pas manqué, ou de faire pariir vos ambassadeurs, ou de nous tracer la conduite que nous avons à tenir pour temporiser encore dans une position si critique, n'ayant plus un seul ami à la cour, privés de la bienveillance du monarque, environnés d'ennemis acharnés qui proposent chaque jour à ce prince de nouveaux projets contre vous, en lui représentant votre faiblesse et l'avantage qu'il retirerait de la formation d'un nouvel élatdesalenlours de Pise: ils montrent à Sa Majesté qu'elle mettrait à la tète de cet état un chef de la fidélité duquel lui répondrait le besoin contiruiel qu'il aurait de son appui pour se soutenir ; et qu'alors les Florentins, cernés en quelque sorte par les possessions du roi enlialie, se remettraient d euxmêmes A sa discrétion. De pareils discours sont écoutés, et il est à craindre qu'ils ne prennent faveur, comme me l'a fait entendre N. IN. . . . qui, m'ayant rencontré à la cour, me dit: «VCiiez «me voir dans la journée: j'ai quelque ciiose à «vous comnumiquer. »J'y allai. 11 se tint d'abord

ET MISSIONS

sur la réserve et ne me dit rien. Je lui demandai

alors pourquoi il m'avait fait venir. «Vos am- «bassadi'urs sont-ils en route ?» me répondit-il. «Je le crois. — Qu'ils arrivent donc prompte- «ment, sinon il pourra se prendre quelque «détermination fort préjudiciable ù votre rcpu- «blique. » Je ne pus Jamais tirer de lui d'autres éclaiicissemcnts. Cela me fait craindre qu'il ne se trame ici contre nous, et d'une is.sue trèsprochaine, quoique intrigue qui sourit tellement { à Sa Majesté qu'il n'a osé m'en instruire. J'ai ciu devoir vous informer de cet incident, persuadé que vous en jugerez mieux que moi, et vous conjurer, à tout événement, d'accélérer le départ des ambassadeurs.

On raisonne beaucoup ici, comme nous vous l'avons mandé, sur les affaires d'Italie, et spécialement sur l'armée que le pape vient de rassembler. On ne sait si elle doit marcher en Romagne pour attaquer Faënza, Rimini et Pesaro,ou se diriger contre les Colonnes. On croit plutôt à ce dernier plan, parce qu'il plaît davantage au roi et entre mieux dans ses vues relativement au roi de Naples : ce prince, obligé alors de défendre ses alliés, s'affaiblira, ce qui offrira au monarque français plus de facilités, soit pour le forcer à un accommodement avantageux, soit pour entreprendre la conquête de ses Étals, \ocis devez maintenant avoir des renseignements plus positifs à ce sujet.

On n'est point d'accord sur le moment où arriveront les envoyés de l'empereur. Il ne paraît pas qu'ils soient encore entrés en France. Quelques rivalités sur les affaires de l'Allemagne commencent à percer ici, ce qui est cause que l'on s'y occupe moins de celles de l'Italie, et nous donne l'espoir de gagner plus facilement du temps.

Le départ du seigneur de Ligny, pour se rendre de Lyon à Gènes, a tenu en suspens tous les esprits pendant quelques instants ; on en tirait diverses conjectures: il y était allé, selon les uns, par ordre du roi , pour quelques projets concernant peut-être la. ville de Pise; selon d'autres, il n'avait été décidé A ce voyage que par sa passion pour la fille du gouverneur de Gènes. Je ne puis certifier tout ce que l'on dit à cet égard, et vous laisse le soin de juger de ces deux différents motifs.

Nicolas Macchuyelu, Blois, le 26 septembre 15G0

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE LETTRE XIX

niiGNIPIODES SEIGNEURS ,

Je vous ai informés, dans ma dernière du 26 du mois précédent, de l'arrivée du roi, de l'indisposition qui avait ol)ligé François délia Casa à se rendre à Paris, du retour du cardinal, de ma conférence avec lui , de la nécessité d'envoyer les ambassadeurs pour prévenir ou relarder des projets relatifs à Pise et préjudiciables à notre république. Je pense que mes dépèches vous sont parvenues , ayant profité, pour les envoyer à Lyon à Régnier Dei, d'un courrier expédié ici par Jean BcntivOi",!!. Jai reçu, depuis, votre dernière du '20 du mois passé : elle m'a été remise par l'agent du préfet ', que les motifs dont vous me parlez ont appelé dans ce pays. Je me suis présenté sur-le-champ d'abord au roi, puis au cardinal, conformément à vos ordres: je leur ai dit que la nécessité vous forçait à prendre des troupes à voire solde pour la défense de la république, et à requérir auprès du préfet ^ Texéculion du traité conclu entre vous et Sa Majesté. Comme l'envoyé de ce préfet leur avait déjà parlé, le roi me renvoya au cardinal, mais sans oublier de me demander si les ambassadeurs arrivaient et de réitérer ses plaintes sur Parlent en question. Je répondis à Sa Majesté que, d'après la lettre que je venais de recevoir, votre première serait relative aux ambassadeurs, dont je croyais pouvoir annoncer avec certitude l'arrivée avant la fin de ce mois. Le cardinal m'entretint plus longtemps, et ayant pris par le bras monseigneur d'Albi qui était présent, afin qu'il assistât à notre conférence, il dit : « La con- «dnite des Florentins commence à devenir inin- « telligible. Nous avons voulu entretenir pour leur «défense cinq cents hommes d'armes et quinze «cents fantassins; nous leur avons offert ensuite «deux cents lances; en un mot autant de secours « que leur position semblerait en exiger : ils se «sont refusés à toutes nos propositions, etraain- «tcnant ils mendient des secours étrangers.»

'Celait Jean de la Rovère,duc d'Urbin , préfet de

Rome et seigneur de Siiiigagiia.

» Kn ver:u de î'arlide 15 de ce traité doni il a élé fait mention plus haut, Jean de laRovère devait commander les troupts des Floieiilins. (ei ariicle fut inséré dans le traité, sur la demande de Jules de la Rovare, son frère alors cardinal de Sainl-Pierre-aux-Ltens, et devenu depuis souveralû poQtife sous le nom de Jules.

Puis, se tournant de mon côté, il ajouta: «Chan- «celier, je ne sais que vous dire sur de pareils « procédés. » Connue je voulais vous justifier sur le refus de leurs troupes, il réplitiua que nous ne manr[uions pas d'excellentes rai.sons, mais que Sa Majesté n'en avait pas moins payé pour nous trente-huit mille florins. Je lui fis la même réponse qu'au roi au sujet des ambassadeurs, c'est-ù-dire , qu'ils arriveraient avant la fin d'octobre, et prouveraient que votre dévouement n'avait fait et ne ferait à l'avenir que s'accroître, et qu'ils dissiperaient toutes les calomnies répandues chaque jour par ceux qui s'intéressent fort peu à la prospérité de la république, et moins encore à l'honneur de Sa Majesté. Ayant enfin deuiai.dé à ce ministre ce que je devais vous écrire à l'éfjard du préfet, il me dit que l'on donnerait la réponse à son envoyé; je n'en pus obtenir autre chose. Comme cet envoyé s'en retourne aupiès du cardinal de Saint-Pierreaux-Liens avec cette réponse, vous f>ouiTez en être instruits par le moyen de Pierre Soderini : je ne vous en dirai donc rien de plus. Mais je ne veux point oublier de vous mander que Robertet, après mon entrelien avec le cardinal, me prit à l'écart , me rappela son zèle constant pour nos intérêts, ses services, son empressement à seconder nos vœux, ses regrets de voir que vous vous abandonniez vous-mêmes, et inspiriez des méfiances à tous en n'envoyant poirit d'ambassadeurs dans une circonstance aussi urgente et aussi critique, ce que l'on attribuait ou à vos dissensions, ou î\ votre éloignement pour Sa Majesté, ou au défaut de cette prévoyance qui efit déjii dû vous faire prendre ce parti en liAte, pour prévenir des déterminations sollicitées chaque jour contre votis. Je lui fis les ré()onses qui me parurent le plus convenables dans le moment , et je l'assurai que ces ambassadeurs arriveraient avant la fin du mois , et que tout serait réparé si Ton ne s'était pas décidé à vous nuire, comme il y avait lieu de l'espérer.

On parle toujours beaucoup des affaires de l'Italie, et surtout des projets du pape. On les avait crus dirigés contre les Colonnes : on dit maintenant qu'ils rejjardent la Romagnc. Vous devez avoir à cet égard des renseignements plus sûrs que les miens: je me contenterai donc de vous marquer que, si l'on a paru entrer dans toutes les vues de ce pontife, c'était plutôt pour

ne pas avoir à lutter contre la violence de ses désirs que dans l'intention de lui assurer la victoire. Relativement aux secours dont Faënza pourrait avoir besoin, on a écrit à Jean Bentivogli, avec l'agrément du roi, de se conduire en bon parent. On est encore dans l'incertitude sur le moment de l'arrivée des ambassadeurs de l'Allemagne; Sa Majesté elle-même n'a rien de positif à ce sujet. L'envoyé de Venise sollicite vivement des secoui's contre les Turcs , surtout depuis que la perte deModon et de Coron est certaine. On a beaucoup délibéré sur cette demande, mais on ne sait pas encore ce qui a été décidé. Il était question de lever une dîme sur le clergé. La dernière a été dilapidée par les receveurs, mais cet te fois Sa Majesté se propose de la rendre plus profitable. Néanmoins l'ambassadeur vénitien ne paraît pas fort satisfait. Vous devez avoir appris que la Porte Ottomane, pour répondre à ce que le roi de France lui a fait dire par uji héraut , envoyait une ambassade dans ce pays, sur les instances du grand maître'de Rhodes , qui l'y a engagée par l'organe de l'un de ses députés afin de se donner plus de crédit. Arrivés à Venise, ces ambassadeurs furent congédiés au nom du roi par les Vénitiens , qui leur dirent que, n'ayant pas des pouvoirs suffisants pour conclure la paix, il était inutile qu'ils allassent plus loin. Sa Majesté en a eu un très-grand regret lorsqu'elle a été instruite que les Vénitiens ne lui avaient donné ce conseil qu'afin de lui dérober la connaissance de leurs menées avec les Turcs contre elle. Le grand maître, de son côté, en a été d'autant plus mécontent que c'était lui qui avait déterminé le Grand Seigneur à cette démarche. Le bruit se répand qu'il envoie ici un de ses chevaliers, pour se plaindre des Vénitiens et les faire considérer comme de véritables ennemis. Alors les secours qu'ils sollicitent seront stirement différés. D'ailleurs ils ne pourraient plus arriver à temps cette année. Je ne veux pas vous fatiguer de plus longs détails, persuadé que vous devez les avoir reçus d'autre part et d'une manière plus authentique.

Nicolas Macchiavelli, Blois, le 2 octobre 1500.

P. S. J'ai appris avec grand plaisir la création

du magistrat des Dix * et j'en rends grâces à

' Ce magistrat, ou conseil des Dix, était chargé du soin

LÉGATIONS ET MISSIONS

Dieu : un meilleur gouvernement doit faire es

pérer plus de succès. Je tirerai parti de cette nouvelle en faveur de la république autant qu'il me sera possible.

LETTRE XX

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Ma dernière du 2 de ce mois a dû vous être remise par l'envoyé du préfet de Rome. Au risque de vous importuner, je profite de toutes les occasions pour insister auprès de vous sur la prompte arrivée des ambassadeurs. J'espère qu'ils sont en route. Cela est d'autant plus nécessaire que vos ennemis trouvent tous les jours quelque moyen de vous nuire : il se disait avanthier à la cour que vous aviez ordonné sous des peines très-graves à vos commerçants de quitter ce royaume; la nouvelle était affirmée par un Français arrivant de Lyon. Quoique de pareilles imputations se détruisent d'elles-mêmes, l'on y prête cependant l'oreille et elles laissent, ainsi que beaucoup d'autres que l'on ne cesse de répandre , une impression défavorable. Nos assurances ont un peu arrêté le mal, dont je ne puis prévoir toutes les suites si elles ne se réalisent point ; mais si ces ambassadeurs arrivent , ils peuvent tirer un parti avantageux de la circonstance. Les soupçons de Sa Majesté relativement aux affaires de l'Allemagne se sont accrus depuis quelques jours : cette ambassade, si solennellement annoncée, ou ne viendra pas ou se convertira en un simple héraut, peut-être en un autre personnage, mais d'aussi peu d'importance. On laisse percer ces méfiances d'une manière assez évidente en ajoutant trois cents lances aux troupes de la Lombardie, en resserrant les liens avec le pape et en paraissant faire plus de cas de son alliance; on a révoqué la permission donnée à Jean Bentivogli de secourir Faënza; on appuie aussi auprès des Vénitiens la demande de ce pontife pour obtenir à son duc de Valent inois le commandement de leurs armées, le titre de gentilhomme et le droit de bourgeoisie dans Venise; Sa Majesté promet en

de diriger la guerre. Des bruits défavorables répandus parmi le peuple en avaient empêché la nomination pendant quelque temps. 11 fut alors rétabli; mais on mit de nouvelles bornes à son pouvoir.

LEGATION A LA COUR DE FRANCE

outre à cette république de l'assister contre les Turcs plus efficacement qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent. Les mêmes raisons me portent à croire que ce moment nous sera aussi avantageux si nous savons le saisir; autrement le roi, nous regardant comme ennemis, prendra des mesures en conséquence. Permettez-moi donc de vous conjurer au nom du bien public de faire arriver ces ambassadeurs, non par la voie ordinaire, mais par celle de la poste, au moins jusqu'à Lyon; l'urgence du cas l'exige.

On dit que dans trois ou quatre jours le roi part pour Nantes, qu'il n'y passera que quelques instants , que de là il se rendra à Lyon ; mais il y a tant de variété dans les bruits qui se répandent que Ton ne peut rien assurer. Vous me pardonnerez donc si mes nouvelles ne sont pas toujours d'accord avec elles-mêmes.

Je ne vous dirai que peu de mots sur le besoin où je me trouve : vous savez que je n'ai reçu à mon départ que quatre-vingts ducats , que les frais de poste m'en ont coûté trente; vous n'ignorez pas aussi que j'ai été obligé de me pourvoir de tout à Lyon et que j'ai trois chevaux à entretenir: une semblable position entraîne des dépenses qui ne peuvent se faire sans argent. Nicolas Macchiavelli,

Blois, le 8 octobre 15C0.

LETTRE XXI

MAG]\IFIQUES SEIGNEURS ,

Je vous ai instruits, le 8 du courant , de l'état des choses; vous avez dû recevoir deux autres lettres, l'une du 26 du mois dernier, l'autre du 2 de celui-ci. La vôtre du 26 du mois passé m'a été remise depuis avec les avis quelle contenait sur ce qui se passe dansée pays. Après avoir bien examiné le tout, et spécialement ce qui concernait l'arrivée des ambassadeurs, les calomnies répandues contre vous, les dispositions des Génois pour se rendre maîtres de Pietra-Santa, j'allai trouver le cardinal , parce que le roi était à huit lieues d'ici, dans un village oi!i il devait passer la soirée. Il ne me paraissait pas fort nécessaire d'insister sur votre justification, l'ayant fait auparavant, et ayant obtenu de Sa Majesté ainsi que de ce ministre qu'ils attendraient l'arrivée de vos ambassadeurs pour fixer

leur opinion et prendre un parti. J'aurais mieux aimé pouvoir assurer que cette arrivée serait plus prompte ; cependant, excité par vos lettres, je n'omis rien pour convaincre Son Éminence de vos louables intentions, pour lui montrer sur quoi les bruits calomnieux étaient fondés, quelle était la passion qui les avait dictés; je lui dis que l'on devait observer de plus près le calomniateur, que celui qui se trouvait l'objet de ses fausses accusations; que si le passé ne suffisait pas, l'arrivée de nos ambassadeurs, prêts à partir, dissiperait avant la fin du mois tous ces nuages, si Sa Majesté et Son Éminence voulaient bien différer jusque-là comme elles l'avaient promis. Je parlai ensuite de Pietra- Santa, du bruit répandu par les Génois que cette place leur était cédée, des tentatives du commissaire et des inju'-es reçues par vos sujets. Après m'avoir écouté sans m'interrompre,le cardinal, au lieu de répondre à ce que je venais de lui dire, passa sur-le-champ aux plaintes si souvent répétées sur votre refus de prendre part à une nouvelle entreprise, de recevoir les troupes et de rembourser l'argent avancé par le roi, «objets qui sont cause,» me dit-il, «que «l'on n'ose plus songer à vous rendre service.» J'eus recours à tous les moyens de justification développés déjà tant de fois : j'assurai ce prélat que vos ambassadeurs arriveraient sous peu avec des pouvoirs dont on serait satisfait ; j'offris de le lui prouver par vos dernières lettres : il me répondit alors en ces termes: « Il faut bien le «croire puisque vous le dites, mais nous serons « morts avant leur arrivée. Nous tâcherons néan- « moins qu'il en meure d'autres auparavant. » Comme je lui protestais qu'il ne fallait plus qu'un instant de patience et que cela n'expo- I sait le roi à aucun danger, il me répliqua: I «Revenez à trois heures après raidi : je vous ins- I « truirai de la volonté de Sa Majesté et de la con- ! «duite qu3 vous devez tenir.» Il sortit ensuite, I tout en conversant avec moi, pour se rendre à : l'église, où je l'accompagnai. Jules Scurcigliato 1 l'attendait dans la chapelle: dès que le cardinal 1 l'eut aperçu . il l'appela afin qu'il fût présent à I la fin de notre entretien, et lui dit qu'il le verrait I avec plaisir assister à celui qu'il venait de m'asi signer , parce qu'il connaissait son attachement j pour notre ville. Je me retirai, laissant Son I Éminence fort mécontente des nouvelles que je

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lui avals données au sujet de Pietra-Santa. RobtTtct fut aussitôt char[jé par elle d'écrire aux Génois pour (ju'ils eussent à défendre à tous leurs concitoyens de se réfuj;ier dans celte place, et au {jénéral Bcaiiniont pour qu'il enjoignît aux connuandants de la {garnison de redouijier de vigilance et d'empêcher toute couuiiuriication avec ces mêmes Génois. Un article fut ajouté à la première lettre, touchant la nécessité de rendre les bestiaux enlevés et de suivre les lois d'un bon voisinage. Si je puis obtenir une lettre particulière sur cet objet , je vous la ferai passer. M'étant trouvé k l'heure prescrite chez le cardinal , oii était Jules Scnrcigliato, ce ministre parla plus d'une demi-heure sur la rigueur de vos procédés envers le roi avant le premier traité , sur votre inexactitude à l'observer, sur vos lenteurs habituelles, et sur l'espèce d'improbation qu'il donnait au payement fiiii pour recouvrer .Milan aprèssa rébellion. Il en vint ensuite au dernier traité conclu à Milan avec Pierre Soderini, à la marche de l'armée contre Pise , au déshonneur que le roi avait recueilli de son zèle pour vos intérêts , à votre manière de vous mettre A l'écart et de contniinclre Sa Majesté à des avances que vous refusez ensuite de rembourser. Il termina en disant qu'il fallait absolument que vous remissiez cet argent. « Laissant de côté ce qui «s'est passé, je vous proteste,» ajouta-t-il, «au «nom de toute l'affection que je porte à votre « ville et des sentiments plus vifs encore qui m'at- «tachcnt aux intérêts du roi, que le voyage de ovos ambassadeurs ne produira aucun fiuit si «vous ne commencez par donner cette prcFiiière «preuve de vos sentiments. Sa Majesté s'étonne «de voir tous les jours les Lucquois, les Génois «et les Pisans lui offrir de jurandes sommes d'ar- «gent sans y être obligés et montrer à son «égard les meilleures dispositions, tandis que « vous avez refusé d'abord avec opiniâtreté de «remplir vos engagements, et que vous employez «maintenant des moyens dilaioires. Mandez «promptement que nous ne voulons plus rester «dans cette incertitude et qu'il faudra payer, «soit comuic amis, soit comme ennemis. Dans la «première supposition, dont la sagesse vous fait «un devoir, le roi sera pour Noël à Lyon et «pour Pâques à Milan; deux mille lances ont été «envoyées en Italie avec six mille fantassins pour

«augmenter le nombre de ceux qui s'y trouvaient «déjà : Sa Majesté saura triompher de Pise ainsi «que de ceux qui oseraient sopposer à ses des- « seins, et montrer à ses amis la puissance de son «sceptre et la vérité de ses promesses.» Se tournant vers Robertet, le cardinal lui dit: <i Préparez le décompte des Florentins et donnez- «le-nioi, afin que je puisse l'envoyer à leur sei- «gneurie. » Vous voyez, magnifiques seigneurs, s'il me restait une réponse à de semblables propositions , quand même j'aurais pu obtenir ([ue l'on voulût bien m'entendre : je crus donc à propos de resserrer mon discours et de ne toucher que les points essentiels. Comme Son Éminence s'était plainte de toutes vos actions, même de celles qui méritaient le plus d'éloges, il me sembla que j'avais bien le droit de me plaindre de mon côté de ce que l'on n'avait pas rendu Pieira- Santa conformément au traite. Elle en parut piquée , et me répondit que c'était une affaire qui se termineniit avec toutes les autres si vous remplissiez vos engagements. Je répliquai que je n'entreprendrais pas de prouver, après l'avoir fait tant de fois , que vous n'aviez manqué à aucun; et que Sa Majesté serait satisfaite de l'arrivée des ambassadeurs, qui consentiraient à tout ce qui serait raisonnable et possible; que ce prince n'exigerait sûrement rien au delà , ne voulant point nuire à un État dans lequel se trouvaient les meilleurs amis qu'il eût en Italie. Je priai ce prélat de ne point tant prêter l'oreille aux promesses des Génois, des Pisans et des Lucquois , d'avoir plutôt égard à l'honneur du roi et aux engagements que l'on pouvait continuer à remplir; de ne point préférer l'avantage d'un moment à un autre plus réel et plus durable. J'ajoutai que je vous instruirais de tout ceci, et que vous y répondriez sûrement conune l'avait toujours fait une ville qui devrait au moins, après tant de dépenses infructueuses, avoir imposé silence à l'envie et acquis quelques droits à la commisération. «Sa Majesté,» me dit il, «est fâchée des «peines que les Florentins ont essuyées, mais elle «ne pouvait faire autrement: il n'était pas juste «qu'elle joignît à ses autres pertes des sacrifices «pécuniaires qui ne devaient point être à sa «charge. Écrivez sur-le-champ: demandez, dans «une prompte réponse, des faits et non des pa- « rôles, auxquelles on n'ajoutera plus de foi. Du

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE

«payement ou du refus de largent réclamé «dépendent l'ami lié ou rinimitié du roi.» Ce discours fini, je me retirai.

La noie joinle à ma lettre vous instruira de la somme dont vous êtes redevables. Celle que vous êtes tenus de payer pour le compte de Louis Sforce ^ , et dont ils veulent que Ton s'acquitte comme du reste, s'y trouve comprise. J'ai reçu cette note telle qu'on me l'a donnée , sans vouloir entrer dans aucun calcul ni dans aucune discusson, de crainie d'empirer notre condition, loin d'en allcp,er le fardeau. J'aurais un grand désir que ces dé|)êches vous parvinssent rapidement, afin d'avoir bientôt votre réponse; mais dans le dénûment où je me trouve, je ne sais comment m'y prendre pour faire partir un courrier. Avec l'assistance du ciel peut-être trouverai -je, quand j'y aurai consacré le peu d'argent qui me reste, quelqu'un qui viendra à mon secours.

Je vous conjure encore de ne pas leur faire attendre longtemps le payement tant désiré. Leurs craintes au sujet de l'Allemagne rendent notre danger plus pressant : ils se sont rapprochés davantage des Vénitiens et du pape, comme je vous l'ai mandé. Je vais observer leurs démarches à notre égard, afin de voir à quoi servira , ou l'argent qu'ils réclament si vous le leur accordez, ou celui des autres si vous le leur refusez , et quelles mesures ils prendront pour vous empêcher de leur nuire s'ils vous regardent comme ennemis. Tant que vous leur inspirerez des méfiances, ils ne laisseront pas à quiconque voudrait leur faire la guerre la faculté d entrer dans Pise. Réfléchissez sur leur conduite, d'après les renseignements que nous vous avons donnés depuis que nous sommes ici. Le roi et le cardinal n'étaient jamais descendus i\ des demandes au sujet de cet argent , ni à des offres ou conditions telles que celles qu'ils mettent aujourd'hui en avant. Ils se contentaient de s'en plaindre en tous temps et en tous lieux, entretenaient desintelligencesaveclesLucquois, cherchaient à se ménager des liaisons et un accommodement avec les Génois et les Pisans, et menaçaient ouver-

' Louis Sforce , duc de Milan , avait fourni aux Florentins de l'arfï m dans la guerre contre la ville de Pise. Par rariicleXIV du traité conclu à Milan, en 1499. ilssëtaient engagés à payer au roi les sommes dont ils étaieut eucore redevables envers ce duc , dépouillé de ses Etats.

temenî notre république. C'est ce qui m'a déterminé à témoigner à Son Émii;ence ma surprise sur tant de signes de mécontentement et sur tout ce qui se tramait, et sans néanmoins vous citer en aucune manière et sans aller plus loin, priant seulement ce ministre avec instance de me prescrire ce que je devais vous mander. Il se contenta de me renvoyer à Corcou, comme vous le voyez dans ma lettre du 3 septembre. Ayant reçu, depuis, les vôtres du 30 août, j'en profitai pour annoncer la prochaine arrivée des ambas sadeurs , sans cesser de vous presser vivement à cet égard et de tâcher de suspendre ici toute résolution relative à Florence. Ce qui s'est passé ensuite vous est retracé dans la présente. 11 m'a semblé utile de vous rappeler sommairement ces faits afin que, connaissant mieux l'état des choses dans ce pays, vous puissiez ea tirer le parti le plus conforme au bien public.

H arriva avant-hier des ambassadeurs envoyés par le marquis de Mantoue, le marquis de Ferrare et le roi de Naples. C'est une preuve, comme vous le jugerez facilement dans votre sagesse , que les Français inspirent plus de crainte que les autres n'inspirent de confiance. La ville de Mantoue est cependant défendue par les eaux qui l'environnent, et le roi de Naples a pour lui le voisinage des Turcs et ses liaisons avec l'empereur. Il ne me reste qu'A vous supplier de nouveau de penser à celle réponse tant désirée et de me l'envoyer sans délai. Roberlet m'a dit que le roi vous expédierait directement un courrier à cet effet. Cependant, comme le cardinal ne m'en a point parlé, je n'ose l'assurer ni vous conseiller de différer jusque-là votre réponse, craignant chaque jour que quelque détermination ne la rende trop tardive, et ne vous réduise à débourser cet argent en pure perte et sans espoir de conserver l'amitié du roi. Il faudrait en ce cas donner des ailes ù vos ambassadeurs, si cela était possible. Quoi qu'il en soit, songez que le lemps fuit et que l'on ne peut trop se hâter de prévenir de plus grands dangers.

Ne pouvant trouver per.sonne qui veuille concmn-ir à la dépense d'un courrier et ne pouvant y suffire seul, je prends le parti de faire partir celle lettre pour Lyon par la po^te, a l'adresse dcNasi.Je prie ce dernier, au nom des sentiments qui l'attachent à notre ville , s'il ne se

trouve point de courrier ordinaire, d'en expédier un lout exprès, en l'assurant quelaseij^neurie lui renu-Kra ses avances, dont je me donne en attendant pour caution. Vous aurez donc la bonté de lui en faire passer le montant aussitôt qu'il vous en aura donné connaissance, afin qu'il ne reste pas à ma char{i;e, et que je puisse une autre fois réclamer le même service avec confiance.

Nicolas Macchtavelli.

Blois, le 11 octobre 1500.

.EGATIONS ET MISSIONS.

LETTRE XXIII

LETTRE XXll.

MAGKIFIOÏJES SEIGNEURS ,

Nous sommes au 14 , et j'apprends que le roi s'est décidé à vous envoyer Edouard Buliot,run de ses valets de chambre, afin de savoir à quoi s'en tenir sur l'argent qu'il réclame , comme je vous l'ai mandé amplement dans ma dernière du 11. N'ayant pas d'autres moyens , j'ai mis cette lettre à la poste pour Lyon, en priant Nasi, auquel je l'ai adressée, de vous la faire passer par un courrier. Je ne me répéierai point, parce que l'envoyé du roi vous instruira des intentions de ce prince et suppléera à ce que j'aurais pu oublier. Rappelez-vous seulement ce que m'a dit le cardinal , qu'il fallait payer, soit comme amis, soit comme ennemis, et que l'on jugerait de vos sentiments par des faits et non par de vains discours. Après avoir mûrement examiné ce que je vous marque dans mes lettres , qui vous seront sûrement parvenues, vous entendrez l'organe des désirs de Sa Majesté , ce qui vous mettra dans le cas de donner par votre détermination une nouvelle preuve de votre sagesse. En supposant que cet envoyé voulût être pour ou contre vous, je vous recommande surtout d'agir avec lui de manière qu'il ne puisse mander ici que la vérité : les rapports défavorables faits précédemment par des gens qui s'étaient trouvés dans notre pays ont é(é la principale cause du ressentiment de Sa Majesté et de notre position actuelle auprès de cette puissance.

Le roi part ce matin pour Nantes , d'où il se rendra peu de jours après à Lyon.

Nicolas Maccihavelli.

Blois, le 14octol)re 1500.

MAGIVIFieiiES S'EIGIVEURS ,

Je vous ai mandé fort au long dans ma lettr > du 11 ce que le cardinal m'avait dit touchant l'argent dont ils réclament ici le remboursement ; je vous ai répété la même chose dans celle du 14 remise à Edouard Buliot,quise rend auprès de vous de la part de Sa Majesté : je n'aurais rien de plus à vous marquer si je n'eusse reçu, depuis, la vôtre du 3, qui m'instruit du nouveau choix que vous avez fait de Pierre- François Tosinghi et de son départ pour le 10 ou le 12. Les raisons si souvent développées, et l'espoir qu'un citoyen aussi distingué aura ici tout le succès que l'on peut s'en promettre m'ont rendu cette nouvelle très-agréable. Du moment où le roi s'est décidé à vous envoyer Edouard Buliot, on m'a laissé plus tranquille touc>>aKt le retard de nos ambassadeurs. J'ai cru cependant utile de prévenir le cardinal que, d'après votre lettre, il en était parti un le 10 ou le 12, et qu'il devait maintenant être près de Lyon ; j'y ai ajouté tout ce qui m'a paru propre à les calmer. Son Éminence m'a répondu en peu de mots qu'elle serait fort aise qu'il arrivât promptement. Elle me demanda pourquoi il était seul : il me fut aisé de vous justifier à cet égard, quoique je ne sache pas s'ils n'en prendront point d'ombrage, car vos ennemis n'épargneront pas les commentaires. J'en serai averti et n'omettrai rien pour les rendre inutiles. Ce ministre me dit ensuite de vous presser encore de remettre cet argent , au sujet duquel ils attendaient les premiers avis de Buliot pour se décider. Comme je Iwi faisais observer que je me conformerais à son désir, quoiqu'il ne fût pas nécessaire d'insister auprès de vous pour des choses convenables ou possibles, quand il s'agissait des intérêts de Sa Majesté, il me répondit : «Nous en jugerons par les faits. »

Vous me chargez de voir où en sont ici les affaires de Jean Bentivogli. Les projets du pape sur la Romagne étant la source de ses inquiétudes, ce sera le premier objet dont je m'occuperai. Vous devez vous souvenir que , peu de temps après notre arrivée, nous vous instrui- SMiies des instances du pontife et des temporisations du roi. Plus tranquille sur l'Allemagne . ce prince voulait alors diriger les armements

LEGATlOiN A LA C

du saint-siége contre les Colonnes ; du moins îes motifs que nous vous en avons donnés l'ont toujours fait croire. Dans le cas où ils auraient îiienacé la Romagne, il permit alors à Jean Bentivogli de défendre à titre de parente le seigneur de Faënza, et n'obligea point, comme il l'a fait depuis , les Vénitiens à cesser de protéger cette ville. Mais les ambassadeurs de la cour de Vienne n'étant point venus et celle de France craignant chaque jour d'être attaquée , le roi s'est vu forcé à céder aux vœux d'Alexandre VI dans tout ce qui concerne l'Italie. Louis XII tient plus de compte de ce pontife que des autres souverains de cette contrée, soit parce qu'il déploie plus de moyens militaires et qu'il lui reste plus de force et moins d'embarras, soit parce qu'il est le chef de la religion. On retrouve les mêmes sentiments dans le cardinal d'Amboise : comme sa qualité de premier ministre excite contre lui la jalousie et la haine des grands , il espère que la faveur du pape ajoutera à son crédit et l'aidera à triompher de l'envie. On dit qu'il sera choisi pour la France dans la nomination de nouveaux légats qui doit avoir lieu à l'occasion des projets contre les Turcs. Poussés par la peur de ces derniers et par les conseils du roi , les Vénitiens ont aussi retiré leur appui aux places de la Romagne dont on a parlé : ils l'ont fait avec plaisir , dans l'espérance que le pape engagerait les princes chrétiens à les secourir. Ils ne croient pas d'ailleurs perdre beaucoup si ces places tombent dans les mains du duc de Valentinois qu'ils ont pris sous leur protection, inscrit dans leur livre , et qu'ils nommeront probablement général de leurs troupes. En réfléchissant à l'insatiable ambition d'Alexandre VI, on pense généralement ici que les motifs qui ont empêché le roi et les Vénitiens de s'opposer à cette entreprise les porteront aussi à consentir à celle contre Jean Bentivogli. Comme ce seigneur ainsi que le duc de Ferrare le craignent fort , ils ont fait de vives instances •uiprès du monarque français pour en obtenir ,a permission de secourir les autres places menacées. A leur prière M. d'Aubigny a envoyé en dernier lieu un courrier qui n'a emporté d'autre réponse sinon que Sa Majesté ne voulait, ni se Mièler des affaires du saint-siége , ni souffrir Hie ses alliés contrariassent ks desseins du sou-

veraïn pontife. L'agent de Bentivogli représn^tant ces jours passés le péril auquel on exposait ce seigneur si on lui retirait la protection de la France en consentant aux vues hostiles de la cour de Rome, il lui fut dit pour toute réponse que , si le pape dirigeait ses attaques contre Bentivogli , Sa Majesté voudrait bien entendre les raisons de part et d'autre et donner le tort à celui des deux qui le mériterait. Voilà tout ce que l'on peut savoir en ce moment sur l'affaire de Bentivogli. Je crois à la vérité de ces renseignements , qui me viennent de bonne source.

Je n'ai point parlé d'Augustin Semanza, sachant que Jules Scurcigliato avait reçu, il y a plusieurs jours, des lettres d'Antoine Cola, agent du préfet. Ces lettres annonçaient l'arrivée de cet agent, mais elles donnaient plus d'importance à sa mission et le disaient chargé d'une réponse favorable. D'après l'usage que j'ai fait alors de cet avertissement , je ne crois pas devoir y revenir en ce moment.

J'ai dit à Scurcigliato de votre part combien vous aviez été sensibles k ses bons procédés : il en est reconnaissant et vous prie de nouveau de faire expédier son affaire. Il ne vous a jamais écrit , mais il a instruit de tout ce qui s'est passé les amis particuliers qu'il possède dansFIorence

Depuis que le roi est ici, les seigneurs de Ligny et de la Trémouille , le prince d'Orange et plusieurs autres grands s'y sont rendus. 1 On est inquiet au sujet de l'Allemagne, quoique I Ton n'en dise rien. Aussitôt après la Toussaint Sa Majesté partira pour Lyon. On croit que les ambassadeurs du roi de Naples sont déjà dans cette ville, et l'on ne doute plus du mariage de la fille de ce monarque avec monseigneur de La Roche. On y attend le cardinal de

Saint-Severin.

Nicolas Macchiavelli.

Nantes en Bretagne, le 25 octobre 1500. p S. Au moment où j'allais fermer cette lettre, Ugolin Martelli en reçoit une de Lyon qui lui apprend que les trente-cinq écus avances à Melun pour payer le courrier du 3 septembre ne sont pas encore remboursés, et que Jean Martelli est fort mécontent. Je n'ai pu repondre aux plaintes d'Ugolin qu'en lui disant qu elles étaient fondées et que je vous en fera.s part Acquittez donc, je vous prie, cette dette, afin

LÉGATIONS

qu'elle ne retombe pas sur moi , cl que je ne sois point réduit une autre fuis ù confier ù la poste du roi jusqu'à Lyon une tlcpcche importante, counne cela m'est arrivé à Blois.

LETTRE XXIV

MAGIVIFIQTJES SEIGNEURS,

Quoique je ne croie pas nécessaire de prier vos seigneuries de me donner un congé, dans la persuasion où je suis qu'elles me l'auront envoyé par l'ambassadeur, dont l'arrivée rend mes fonctions ici absolument inutiles, toutefois j'ai tellement besoin deretournerà Florence que, dans le cas où vous ne l'auriez pas expédié, je n'ai pas voulu me manquer à moi-même , et j'ai dû vous conjurer avec tout le respect possible de m'accorder cette faveur. Vous savez que j'ai perdu mon ptre un mois avant mon départ ; depuis, une de mes sœurs a également cessé de vivre : toutes mes affaires sont en l'air et dans le plus grand désordre, et je vois mon patrimoine se consumer sansfruit. Je vous supplie donc de vouloir bien me faire celte grâce: j'en ai besoin pour remettre l'ordre dans mes affaires. Si vous me permettez seulement de rester un mois à Florence, c'est tout ce que je demande; vous pourrez ensuite disposer de moi comuie vous voudrez, en m'envoyant non-seulement on France, mais dans quelque pays qu'il conviendra à vos seigneuries, auxquelles je me recommande très-humblement ; Oiiœ benè valeant.

Nicolas Macciiiavelli.

Nantes, 25 octobre 1500

LETTRE XXV

lUAGNlFIOUES SEIGNEURS ,

Après le départ de ma lettre du 25 octobre je reçus votre dernière du 21 du même mois. Comme elle avait rapport A une autre du 10 qui ne m'était pas encore parvenue, ce ne fut pas sans peine que je me décidai à exécuter votre commission. J'allai cependant communiquer vos inquiétudes au roi et au cardinal: je dis que vous étiez instruits de plusieurs côtés des mauvaises dispositions de l'armée du duc de Valentinois à l'égard de la république ; que cette nouvelle vous

ET MISSIONS

alarmait, dans le désordre où se trouvaient vos troupes; que vous comptiez sur le secours de Sa Majesté; mais cpie vous ne négligeriez rien de ce qui serait en voire pouvoir pour sauver votre liberté et vous défondre contre tout ennemi qui cherohf rail à vous attaquer de concert avec les Orsini et les Vitelli. Le roi, qui était occupé, se contenta de me renvoyer au cardinal sans me donner de réponse. Metaut rendu à l'instant chez ce ministre , je lui tins le même langage qu'au roi, en y ajoutant seulement ce qui me parut propre à l'intéresser en votre faveur. Il me répondit qu'il ne pensait pas que le pape tentât aucune entreprise en Italie sans en prévenir Sa Majesté; que ne l'ayant point prévenue de colle dont nous lui parlions, il n'était pas probable qu'elle fût dans ses projets. Il ajouta que si ce pontife en informait le roi, ou faisait quelque tentative à cet égard, ce prince saurait d'un côté s'y opposer, et de l'autre nous secourir , pourvu que nous restassions en bonne intelligence avec lui. Alors il se plaignit du retard des ambassadeurs; et après avoir réfléchi pendant quolf[ues instants il me dit : «Conservez a l'amilié du roi, et ces secours ne vous seront pas «nécessaires. Si vous la perdez ils .seront insuf- «fisants. » Je fis les réponses qui me parurent les plus convenables; mais je ne crus pas devoir

parler encore de , de peur d'aigrir davantage

les esprits. J'attends l'arrivée de votre ambassadeur, qui ne peut être fort di.fférée, vu le temps de son départ, il sera sûrement porteur d'instructions qui rempliront leurs désirs et nous permettront alors de traiter cet objet. Ayant reçu, depuis, votre lettre du 2 novembre, je la lus et retournai ensuite chez le cardinal. J'exposai brièvement à ce prélat le motif de vos craintes, la facilité avec laquelle le duc de Valentinois, qui avait avec lui un de vos rebelles, pourrait, après la prise de Faënza, vous attaquer et former quelques projets contre votre liberté. Je représentai que cela devant tourner au préjudice et au déshonneur du roi, puisque nous étions remplis à son égard de confiance et de dévouement, il me seujblait convenable que Sa Majesté écrivît au pape et au duc qu'elle regarderait comme faite à elle-même toute agrès sion dirigée contre les Florentins. Ce ministre, me prenant par la main, me conduisit vers le grand chancelier et le marquis de Rothelin qui

se trouvaient assez près de nous; puis il me rappela, comme il Tavaii déjà fait (ant de fois, les peines qu'il s'était données pour nous, le déshonneur que le roi avait recueilli de son zèle pour nos intérêts, et voire refus de payer, malgré vos engagements. « Maintenant,» ajou(a-til , «que vous craignez le pape, vous implorez le «secours du roi : vous ne l'obtiendrez que lors- « qu'il sera assuré qu'il doit vous considérer «comme amis. Il ne doit pas auparavant se dé- «clarer contre les Lucquois, les Sicnnois et vos «autres ennemis en écrivant en votre faveur. » Je fis aux premières objections les réponses accoutumées. Quant aux autres articles, je dis que Sa Majesté ne devait plus avoir de doutes sur l'affection des Florentins; qu'elle ne me semblait point obligée à tant de ménagements envers les Lucquois et IcsSiennois; que je ne me souvenais pas qu'elle en eût reçu beaucoup de services; que j'ignorais ce quelle pouvait en attendre en temps de paix ou en temps de guerre, mais que je savais fort bien ce que vous aviez fait pour le roi et pour son prédécesseur, et comuient dans leurs revers, temps où l'on aime a retrouver ses amis, vous leur étiez seuls restés fidèles en Ilalie, conduite qui n'aurait pas dû vous attirer de pareils traitements, soit parce que vous ne les aviez pas mérites, soit parce que Sa Majesté Très-Chrétienne ne devait pas les permettre. Le cardinal me répondit seulement : «Écrivez à voire ambassadeur d'arriver promp- «tement, et de vous f^ire passer sa commission «afin que nous connaissions l'esprit de votre gou- «vernement: nous ne manquerons point alors de «suivre à son égard la roule (jue le devoir nous in- «diquera. » Comme je voulais lui dire que l'on avait envoyé à Pise le 12, il répliqua d'un air un peu ému : «Ce n'est rien ; faites ce dont je vous «ai chargé. » Le lendemain de celte entrevue, qui éiaii hier, Robertet me rencontra, et me dit qu'il avait reçu du roi et du cardinal l'ordre positif d'écrire à l'ambassadeur qui réside à Rome el au seigneur d'Aubigny à Milan, afin que le premier signifie au pape et l'autre au duc de Valentinois que l'on apprend avec peine qu'il est question dans l'armée qui se trouve en Romagne du projet d'aller avec les rebelles , ou avec d'autres, attaquer les Florentins, projet auquel Sa Majesté ne consentira en aucune manière. En un mot, Robertet m'assura qu'il était chargé

LÉGATION A LA COUR DE FRANCE. 219

d'écrire en termes très-pressants en faveur de

noire république. Connue je lui demandais ces lettres, il me répondit qu'il n'avait pas commission de me les donner, ce qui était meilleur pour nous, parce qu'autrement nous paraîtrions les avoir mendiées.

Voilà tout ce que je puis vous marquer relativement à vos dernières dépèches. Rien de nouveau ici , si ce n'est que le roi part aujourd'hui pour Tours, où il doit trouver les ambassadeurs de l'Allemagne.

Nicolas Maccuiavelu.

Nantes, le 4 novembre 1500.

LETTRE XXVL

BIAGniFIOVES SEIGNEURS ,

J'ai répondu le 4 de ce mois aux vôtres des 11 et 'Jl du mois dernier. Le roi partit le lendemain de Nantes pour se rendre à Tours. Quoique la cour prît des chemins de traverse je résolus de ne point la quitter , pensant que votre réponse à ce que Sa Majesté vous a fait communiquer par Edouard Buliot pourrait arriver dans cet intervalle. Je ne m'étais pas trompé: en passant le 18 à Champigny, petit village situé à dix lieues deTours, vos lettres me furent remises vers les sept heures du soir. Conmie il était trop tard pour exécuter sur-le-champ votre commission, je différai jusqu'au lendemain, jour auquel je me rendis dès le malin à la cour. Ayant rencontré le cardinal seul et sans affaires, je ci us devoir en profiler, quoique j'eusse projeté de voir d'abord Sa Majesté. Je m'approchai de ce minisire et lui dis que j'avais r(çu des lettres de vous, avec une copie de la réponse faite à Buliot, dont il me parai^sait superflu de lui donner lecture, sachant que cet envoyé avait informé le roi de tout ce qu'elle contenait. Je fis observer ensuite que vous craigniez bien que vol redélibcration ne satisfit point Sa Majesté, vu les besoins pressants qu'elle disait éprouver dans la circonstance présente; mais que vous la suppliiez d'avoir égard aux peines et aux dépenses auxquelles vous avaient exposés et vous exposaient encore tous les jours la non-restitution de vos places et le désir de soutenir l'honneur de la France en Italie; que vous espériez que ce prince, louché de votre dévouement, vous pardoimerait les

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