LEGATION A LA LETTRE II
MAGNIFIQUES SEICNEURfi,
J'ai eu aujourd'hui une discussion avec le président sur l'affaire de Jean-Paul Baglioni, dont le cardinal d'Amboise l'a chargé. Tout bien examiné, je ne crois pas que l'on puisse faire agréervofre déclaration par Son Éminence avant sa sortie du conclave; la nomination du pape lui donne tant d'occupation qu'il faut l'en excuser. Les cardinaux veulent que les troupes étrangères quittent Rome avant leur entrée au conclave; Jean-Paul Baglioni n'y consent qu'à la condition de toucher le restant de sa paye. Je suis persuadé que le cardinal d'Amboise finira par vous prier de lui remetlre à cet effet six mille ducats, dont il vous donnera quittance à compte sur les dix raille que vous devez au roi, pour la Toussaint, D'après ce que m'a dit Doraenico Martelli, vous aurez le mois prochain pour acquitter cette somme. Voilà, je pense, le parti que l'on prendra pour l'instant à l'égard de Baglioni, et l'on ne peut en espérer d'autre , vu les nombreuses occupations de ce prélat. Il paraît que Barthélemi d'Alviano partira demain matin et ira se joindre aux Espagnols; il n'a pas, selon ce que m'a assuré Baglioni, plus de deux cents hommes d'armes et trois cents fantassins. En considérant de près les nouveaux enrôlemens faits par les Espagnols et les Français, on voit qu'il en résulte plus de réputation que de force réelle; car ces troupes, livrées à d'effroyables dissensions pendant leur séjour sur les (erres de Rome, ont plutôt paru composées de urigands que de soldats. En proie à leurs propres passions qui les divisent enfre elles , elles ne peuvent être d'une grande utilité à la puissance étrangère qui les prend à sa solde ; la première occasion de recommencer à s'attaquer réciproquement détruit toutes leurs réconciliations : on en a ici la preuve tous les jours. Oui les connaît bien songe à gagner du temps avec elles jusqu'à ce qu'il puisse s'en délivrer.
Bap,lioni veut reprendre la route de la Toscane, alléguant que ses affaires l'y rappellent, ce dont le cardinal d'Amboise ne se met nullement en peine. Il est probable, comme je vous l'ai marqué, qu'il emportera l'ordre de se faire payer par vous sur la somme dont vous êtes redevables à Sa Majesté,
! Pendant que j'étais aujourd'hui dans l'appartement de notre cardinal Saderini, le président ainsi que M. de Trans s'y rendirent, et lui montrèrent une lettre que M. d'Allègre écrivait de Trani , le 24, au marquis de Mantoue. 11 lui marquait qu'il se trouvait en cet endroit avec trois cents hommes d'armes et deux mille fantassins; qu'il avait engagé le vice roi à s'y rendre, et à y en amener encore trois mille, ainsi que l'artillerie, en lui observant qu'aussitôt son arrivée l'on passerait le Garigliano, passage qui n'offrirait aucune difficulté. Il priait le marquis de IMantoue de se réunir à lui avec le restant de l'armée, et l'informait que la flotte, d'après ce qu'il venait d'apprendre, avait pris la route de Naples, dont le peuple s'était révolté contre les Espagnols et avait reçu les troupes du roi de France, Le marquis de Mantoue a envoyé le 25 cette lettre au cardinal d'Amboise, en lui faisant savoir qu'il partait le 26 pour aller rejoindre M. d'Allègre. Je vous transmets la nouvelle, telle que je l'ai entendu lire, et la soumets à votre jugement en attendant des preuves ultérieures.
'N^otre dépèche du 24, contenant la justification à présenter au cardinal Saint-Georges, par rapport à l'entrée d Ordelaffo dans Forli , m'est arrivée ce matin. Je suis allé aussitôt chez ce prélat , et après quelques instants d'entretien , je la lui ai lue, parce qu'elle m'a paru convaincante et propre à produire un bon effet. Il m'a répondu qu'en toutes choses les hommes re gardaient plus à la fin qu'aux moyens, et qu'en I dernier résultat Ordelaffo était dans Forli , I tandis que ses neveux en étaient expulsés. Il a \ ajouté que vous n'aviez sans doute pu l'empêi cher, d'après les motifs allégués , à la solidité 1 desquels il voulait bien croire , mais que ses neveux seraient obligés de recourir aux Vénitiens et de chercher de l'appui partout oii ils en pourraient trouver pour soutenir leurs iiitérèts , puisque vous aviez été contraints à les abandonner ; il m'a d'ailleurs chargé de vous offrir tous ses services.
Si l'on s'en rapporte à l'opinion générale, il i paraît certain que le cardinal de Saint-Pierre- ' anx-Liens sera élevé à la dignité pontificale. Mais comme les idées des cardinaux changent le, , plus souvent lorsqu'ils sont au conclave, ceux ' qui ont le plus d'expérience disent que l'on ne
LÉGATIONS ET MISSIONS
peut avoir de certitude sur cette élection. Il faut donc atlendre pour prononcer.
Je vous ai écrit hier soir touchant mon entrevue avec le cardinal d'Amboise. 11 ne me reste plus rien à vous écrire pour le moment. Nicolas Macchiavelii.
Rome, le 29 octobre 1503.
LETTRE III
MAGIViriQUES SEIGrVEVES ,
J*ai chargé le 28 M. de Milon d'une lettre pour vous. J'en ai remis une autre le 29 à Jean Pandolfini, afin qu'il vous la fît passer avec ses premières dépêches. Les cardinaux doivent entrer demain au conclave. Ils ont obligé les troupes qui étaient ici, au nom de la France et de TEspagne, à se retirer. Barthélemi d'Alviano est parti ce matin pour aller coucher à douze milles de Rome, sur la route du royaume de Naples. L'on ne sait s'il pourra pénétrer plus avant, car sa troupe, réunie à celle des Orsini, n'excède pas deux cents hommes d'armes. Les Savelli se sont retirés dans leurs terres. Baglioni loge ce soir ù Ruosi , ù quinze milles de Rome, du côté de la Toscane. Il n'a pas soixante hommes d'armes , si Ion en retranche la compagnie de Bandino qui est avec lui ; mais il annonce l'intention d'augmenter ses forces lorsqu'il aura reçu son payement. 11 se rendra probablement sur le territoire de Pérouse, selon ses désirs, ce qui lui sera accordé s'il ne survient pas d'autres événements. L'entrée au conclave rend le cardinal d'Amboise trop affairé pour que j'aie quelque chose de nouveau à vous écrire sur la ratification de l'engagement de Baglioni. Avant qu'il y entre demain malin , les agents que Baglioni a laissés ici tâcheront s(!ireraent d'obtenir de ce prélat la lettre mentionnée dans ma précédente, et en vertu de laquelle vous devez lui remettre six mille ducats qui vous seront passés en compte sur les dix mille dont vous êtes redevables envers le roi. Par ce payement le prêt de Baglioni se trouvera accjuitté pour un certain temps. 11 vous sera peut-être possible de retirer quelque avantage de son séjour en Toscane, où il paraît devoir s'arrêter. M'en! retenant avec lui A ce sujet, je l'ai trouvé si disposé à vous obliger que le Florentin le plus ami de sa patrie ne saurait mon-
trer un zèle plus étendu. Vous pourrez, après y avoir réfléchi, réclamer ses services, si quelques besoins intérieurs vous paraissent l'exiger. Le conclave commence demain , comme je vous l'ai déjà marqué. On est plus persuadé que jamais que Julien de la Rovère sera élu. 11 a pour lui la majorité des cardinaux, qu'il a su gagner par les moyens propres à produire cet effet. Ceux qui aspirent à la tiare ménagent beaucoup le duc de Valentinois, à cause des cardinaux espagnols qui sont ses partisans. Chaque jour plusieurs cardinaux sont allés conférer avec lui à Castello. On croit que le pape qui sera nommé lui aura des obligations. De son côté , il espère que ce pontife sera dans ses intérêts.
Le cardinal d'Amboise s'est donné beaucoup de mouvement : il paraît diriger un certain nombre de cardinaux. On n'est pas bien sûr qu'il ne veuille point marcher sur les traces de Julien de la Rovère, mais il est très-probable que ses démarches seraient sans succès. Quoi qu'il en soit, il faut attendre l'événement.
Ma nouvelle sur Naples et sur le passage du Garigliano, projeté par les Français, ne s'est point encore confirmée. 11 est vrai que l'on n'a rien appris qui la détruisît , et que les lettres n'arrivent que difficilement, parce que les routes de communication entre le camp français et cette ville sont en fort mauvais état. Désirant me procurer à cet égard des renseignements, j'ai adressé deux lettres à Lucas Savello pour le prier de m'en faire passer quelques-uns. On dit que les corps de troupes italiennes qui étaient avec les Français se sont dissous en grande partie. Les uns l'attribuent à la crainte du danger, d'autres à des traitements trop durs ou au vice de leurs dispositions naturelles. J'ai vu arriver ici environ vingt hommes d'armes, du nombre de ceux qui étaient au service du duc de Valentinois, et qu'il avait envoyés dans le royaume de Naples pour se joindre à l'armée du monarque français. Us se sont logés dans Rome, soit d'après la demande du collège des cardinaux, soit parce que le duc les y retient dans lespérance de s'en servir lorsque le pape sera nommé. Les avis sont partagés à ce sujet.
Je vous ai écrit et vous écrirai chaque jour une lettre dont je chargerai Jean Pandolfini, n'ayant pas d'ordres de vous pour prendre une autre voie. Écrivez- moi si vous voulez consentir
LEGATION A LA COUR DE ROME
à la dépense nécessaire pour avoir plus promptenient la nouvelle de la nomination du souverain ponlife; sans cela, je chercherai à vous la faire passer par le secours d'autrui, mais ce moyen n'est pas expéditif.
Nicolas Macciiia.velli.
Rome, le 30 octobre 1503.
P. S. Nous sommes à la troisième heure de la nuit. Cette lettre du 30 était écrite lorsque j'ai reçu la vôtre du 26, qui m'apprend que le duc vient de perdre Faënza. Comme j'étais déjà retiré et qu'il n'est point sûr d'aller de nuit dans les rues de cette ville, j'ai envoyé un billet au cardinal Soderini pour l'informer de cette nouvelle. Demain matin , nous en conférerons ensemble. Je n'entrevois ici aucun moyen d'obvier aux dangers dont vous me parlez, parce que les Français, sur lesquels nous comptions, sont eux-mêmes fort embarrassés. Il faut voir si le pape qui va être nommé répondra aux espérances du duc en le soutenant, et si les commandants de la citadelle de Faënza attendront que ce seigneur vienne à leur secours; c'est tout ce que l'on peut faire en ce moment.
LETTRE IV
MAGNIFIQUES SEIGI^EURS ,
Dans ma dernière du 30 , dont les del Bené se sont chargés , je vous ai fait part , entre autres choses, de l'opinion sur le choix du pape et de l'entrée au conclave. Avant que les cardinaux y fussent renfermés , il y avait déjà quatre-vingt-dix sur cent à parier en faveur de Julien de la Rovère, parce que l'on savait que deux partis qui lui étaient opposés, et qui auraient pu enlever beaucoup de suffrages à ce cardinal , s'étaient ralliés à lui. Ce sont ceux des cardinaux espagnols et du cardinal d'Amboise. Ce dernier s'est, dit-on, jeté dans ses bras, parce qu'on lui a inspiré des méfiances sur Ascagne, et qu'on lui a montré qu'aucun choix ne serait plus propre que celui de Julien de la Rovère à enlever tout crédit à ce cardinal de la famille des Sforces, d'autant plus qu'ils n'avaient jamais été bien ensemble. Quant aux cardinaux espagnols et au duc de Valentinois , il est facile de conjecturer les motifs de leur réunion. Le duc sent le besoin de relever sa puissance, et les autres veulent être enrichis.
Le temps apprendra mieux cequeron doit penser de ces motifs ; mais , en les supposant réels , ils ne pouvaient être aussi favorables à personne qu'à Julien delà Rovère. La nomination de ce prélat peut être regardée comme certaine, car à l'instant même, huitième heure de la nuit du 31 octobre au l*^"" novembre , j'apprends de l'un de ses gens, qui arrive du palais, que ce cardinal a envoyé à son conclaviste cinq billets l'un après l'autre, dans les^quels il lui mande que les voix se réunissent en sa faveur, rtaalgré l'opposition qui s'est d'abord manifestée de la part de sept cardinaux qui suivaient les impulsions d'Ascagne Sforce , et voulaient élire le cardinal de Sainte-Praxède. 11 ajoute que le dernier billet ordonne d'informer promptement les villes de Savone et de Sinigaglia de son élection et du nom de Jules II qu'il a pris. En conséquence des courriers sont partis sur-le-champ. Ces nouvelles, ainsi que beaucoup d'autres, exigeraient queje vous en expédiasse aussi, mais jene me permettrai point une dépense de ce genre , n'ayant pas d'ordres de vous à cet effet ; le peu de sûreté qui règne ici pendant la nuit ne me laisse pas même la faculté de m'informer si d'autres en expédient pour notre ville. Celui qui s'est rendu du palais dans la maison où je loge y est venu escorté de vingt hommes armés. Lorsque le jour paraîtra je chercherai une occasion pour faire partir cette lettre, je saurai alors la vérité avec plus de certitude. Nicolas Macchiavelli.
Rome à la huitième heure de la uuit du 31 octobre au l^"" novembre.
LETTRE V
mag:hifiques seigweurs ,
Julien de la Rovère, cardinal de Saint-Pierreaux-Liens, a été définitivement proclamé ce matin souverain pontife. Dieu veuille qu'il devienne un pasteur utile à toute la chrétienté! Nicolas Macchuvelli.
Rome, le l^*" novembre 1503.
LETTRE VI
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je vous ai écrit cette nuit et ce matin pour vous informer de l'élection du cardinal de Saint-
LEGATIONS ET MISSIONS.
Pierre-aux-Liens, qui a pris le nom de Jules II ; mes dépêches ont été remises à Domenico Martelli, qui, je crois, fait partir un courrier. Je \:pus envoie celle-ci par une autre Voie, ayant ignoré que les del Bené en devaient expédier un il y a une heure, et m'étant présenté trop tard pour les en charger. L'élection et la proclamation ont été extraordinaires : la première s'est faite à portes ouvertes; aussitôt qu'elle a été finie , les cardinaux s'étant réunis l'ont fait publier sur-le-champ : il était environ minuit. C'est d'après cet avertissement public que je vous ai écrit, car les cérémonies usitées dans la proclamalionsolennelled'unnouveau pape n'ont pas encore eu lieu , quoique nous soyons déjà à la quinzième heure. La faveur dont a joui ce pontife en voyant se rallier à lui tant de partis différents paraîtra tenir du prodige à celui qui voudra y porter quelque attention. Les rois d'Espagne et de France, ennemis entre eux, ont écrit tous les deux pour lui au conclave. Les barons, quoique de factions opposées, ont secondé ses désirs. 11 a aussi été appuyé par le cardinal de Saint-Georges et par le duc de Valentinois. Tout a contribué à lui assurer cette dignité. Ceux de notre nation en ont ressenti une vive satisfaction et en espèrent beaucoup, tant pour leur intérêt particulier que pour le bien généraj. Quelqu'un d'un très-haut rang me dit hier matin que , d'après les promesses plus étendues que de coutume de Julien de la Rovère, notre ville devait se promettre des avantages de son élévation sur le saint-siége si elle avait lieu.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le ;^'" novembre 1503.
LETTRE VU
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Voici la quatrième lettre que je vous écris sur la nomination de Jules II. Je ne vous aurais pas envoyé celle-ci, si notre cardinal Soderini ne m'eût appris aujourd'hui , après les cérémonies d'usage, qu'ils s'étaient, cette nuit , quand l'élection a été terminée, distribués par la voie du sort le soin de toutes les forteresses dépendantes du saint-siége. Le cardinal de Saint- Georges est chargé de Citerna , et le nôtre l'est
de quelques autres forts ; mais il pense que si vous ne prenez pas des mesures à cet égard vous ne pourrez conserver Citerna. Il serait d'avis que vous lui permissiez de chercher à faire un échange avec Saint-Georges , de Citerna contre une de ses places. En procédant ainsi , il lui paraissait que cette affaire commencerait à offrir moins de difficultés, parce que l'on n'aurait plus à y regarder de si près. 11 m'a prié de vous écrire à ce sujet et de vous demander une prompte réponse.
Le nouveau pape aura beaucoup à faire s'il veut remplir toutes ses promesses, d'autant plus qu'il en a fait de contradictoires et en assez grand nombre. Quoi qu'il en soit , le voilà placé sur le saint-siége. L'on verra bientôt quelle route il va prendre et quels sont ceux qui peuvent compter sur ce qu'il leur a promis. 11 a trouvé dans le collège des cardinaux des amis Irès-zélés; cela vient, dit-on, de ce qu'il a toujours été luimême ami constant et dévoué. Nos compatriotes se sont beaucoup réjouis de sa nomination, parce qu'il y en a plusieurs ici qui sont étroitement liés avec lui. Notre cardinal Soderini croit, d'après ce qu'il m'a dit aujourd'hui , qu'il n'y a pas eu depuis longtemps un souverain pontife duquel notre ville pût espérer autant d'avantages, pourvu que l'on sache se ménager sa bienveillance. Plusieurs Florentins m'ont prié de vous faire observer qu'en ne nommant que cinq députés pour venir complimenter Pie III nous avions laissé croire à chacun que notre ville n'était point contente de son élection. Us vous supplient d'en nommer six cette fois, comme cela se pratiqua lors de la promotion d'Alexandre VI et de Sixte IV.
On n'a plus entendu parler des Espagnols ni du camp des Français, dont il n'arrive point de nouvelles parce que les communications sont interrompues. Barthélemi d'Alviano et Baglioni doivent s'être avancés au delà des endroits où ils s'arrêtèrent le jour de leur sortie de Rome. Rien de nouveau par rapport à l'engagement du dernier. Ses agents n'ont pu obtenir cet ordre de payement dont je vous ai parlé. J'en conclus que le cardinal d'Amboise n'a plus autant de sujets de crainte que lorsqu'il le prit à la solde de son souverain.
On pense que les Orsini feront élever notre archevêque au cardinalat, et que son arche-
LÉGATION A LA COUR DE ROME
vêché sera donné à quelque prélat florentin. J'ai entendu parler de plusieurs que je ne vous nomme point. Il me semble à propos que la seiî^ncurie m'envoie le plus promptement possible une lettre pour le pape nouvellement élu, afin que je puisse rendre à ce pontife une visite de cérémonie. Il faudra avoir l'attention de m'en faire également passer une copie, pour que mes expressions répondent à celles de cette lettre '. Nicolas Macchiavelli.
Rome, le l^"" novembre 1503.
LETTRE Vm.
MAGIVIFIOUKS SEIGNEURS,
Depuis l'élection du nouveau pape, Rome est fort tranquille. Elle le doit au départ de Baglioni et des troupes des Orsini. On n'entend point dire que celles-ci, dont le nombre ne s'est pas encore beaucoup augmenté , soient passées au delà de Monte-Ritondo , où elles alltrent coucher le premier jour. Tout a secondé les vœux du cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, comme je vous l'ai déjà mandé. A l'exception de trois ou quatre cardinaux qui désiraient eux-mêmes être élus, les autres ont tous concouru à sa nomination. Il n'a point épargné les promesses , mais on pense qu'il ne lui sera pas aussi facile de les remplir. On dit qu'il a promis au duc de Valenlinois, qui lui a été plus utile qu'aucun autre , de le rétablir dans la possession entière de ses États en Romagne, et qu'il lui a donné pour sûreté la ville d'Ostie , dans le port de laquelle se trouve, par ordre de ce seigneur, Mottino , avec deux bâtiments armés. Quant à lui, il occupe ici la partie du palais appelée le Stanze Niiove, et il a avec lui quarante de ses premiers officiers. On ne sait s'il doit partir ou rester. Les uns disent qu'il se rendra à Gênes , où se trouve la majeure partie de ses capitaux, et de là dans la I.ombardie. pour y lever des
' La lettre de créance demandée par Macchiavelli fut expédiée le 2 novembre ; elle éiait ainsi conçue :
«Très-iSairit-Père, nous avons charf^é N. Macchiavelli, «secréiaire et citoyen de notre république, envoyé par «nous à Rome depuis plusieurs jours, de se présenter «auprès de Voire Sainteté en notre nom, et de lui faire «quelques communications auxquelles nous la supplions «d'ajouter une foi pleine et entière. »
Donné en notre palais, le 2 novembre 1503, etc. •
troupes et prendre ensuite" la route de la Romagne; ce qui est possible, parce qu'il a encore au moins deux cent mille ducats entre les mains des commerçants de Gènes, pour la plus grande partie. Selon d'autres, il doit attendre à Rome l'installation solennelle du pape , espérant, d'après sa promesse, être nommé gonfalonier du saint-siége, dignité qui l'aiderait à recouvrer ses États. Il eu est qui pensent, avec non moins de raison, que ce pontife, ayant eu besoin de lui pour parvenir à son but, et lui ayant fait de grandes promesses, doit le nourrir ainsi d'espérances; mais ils craignent, s'il reste à Rome, que ce séjour ne lui devienne dangereux. Jules II n'ignore point qu'Alexandre VI ne l'a jamais aimé. Il n'a pas oublié l'exil qu'on lui a fait supporter pendant dix ans. Le duc se laisse aveugler par une confiance fésomptueuse. Il croit que la parole des autres vaut mieux que la sienne, et compte sur les liaisons de famille qui doivent se former, car on donne pour certain le mariage de Fabio Orsino avec la sœur de ce duc, et celui de François de la Rovère, préfet de Rome, avec sa fille. Je ne puis ni vous en mander davantage sur sa position actuelle, ni assigner avec certitude quelle sera sa fin. Attendons les leçons du temps, père de toute vérité. Je ne parlerai point des autres engagements contractés avec les barons et les cardinaux. Ils ont tous été proportionnés aux demandes. Romolino doit avoir la chancellerie de la justice, Borgia l'office de pénitencier; mais on ne sait encore s'ils prendront possession de ces dignités. Le pape , comme on l'a déjà observé, est obligé jusqu'ici à des ménagements envers tout le monde, mais il ne peut tarder beaucoup à se déclarer et à faire connaître quels sont ceux dont il doit et veut être l'ami.
Jean -Paul Baglioni, ainsi que je l'avais d'abord conjecturé, prend la route de Pérouse avec l'agrément du cardinal d'Amboise : il doit vous prier de lui accorder sur le territoire de Cortone des cantonnements pour une partie de ses troupes; ce prélat m'a chargé de vous engager à consentir à sa demande. Son engagement militaire n'est pas encore ratifié, parce qu'il n'a pas été possible de s'occuper d'affaires avec Son Éminence. Vous recevrez d'elle une lettre signée de sa main et munie de son sceau,
LEGATIONS ET MISSIONS.
à l'effet de payer à ce Baglioni ce qui lui reste dû , avec assurance que cet argent vous sera passé en compte sur ce que vous devez au roi. Si vous croyez pouvoir acquitter cette somme sans aucun danger, dans ce cas, quand même l'engagement ne se terminerait pas, ce qui est possible, Baglioni se trouvera avoir reçu aux dépens d'autrui six mois de solde, et vous pourrez encore vous servir de lui, n ayant pas détruit tout espoir de conduire cette affaire à son terme.
Les Français sont réunis sur le Garip,liano; ils se sont rendus maîtres de quelques loris occupés par les Espagnols sur la rive droite , et travaillent à construire un pont. Quoique l'ennemi soit sur l'autre rive , ils comptent assez sur leurflottepour assurerqu'il ne peut les empêcher de passer ce fleuve. La leitre qui donne de ces nouvelles est da^''^ du 30 octobre et annonce beaucoup de confiance.
Des députés de Pise sont arrivés pour saluer le nouveau pontife. Le cardinal Soderini est convenu avec lui que, lorsqu'ils se présenteront, il leur dira qu'il est de son devoir de pacifier l'Italie, et de mettre fin à la guerre excilée par la rébellion de Pise en réunissant cette ville à la république de Florence, afin qu'elle devienne le gage de la paix comme elle a été la cause de la guerre.
Je vous ai parlé dans la précédente de Citerna, et de la proposilion faite par notre cardinal de retirer ce fort des mains du cardinal Saint- Georp,es, en faisant avec lui un échange, afinde voiler en quelque sorte la possession de cette place par noire répubi ique , si vous consentez à cet arrangement. J'attends votre réponse.
Je compte me présenier aujourd'hui ou demain au plus tard au souverain pontife. Je vous ferai part du résultat de cette entrevue. Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 4 «oveiribre 1503.
LETTRE IX
MAGMIFIQUES SEÎGWEURS,
Je ne vous ai point écrit par le messager ordinaire, pensant que Charles Martelli vous remettrait mes dernières dépêches. Vous voyez dans ma lettre du 4 où en est l'affaire de Baglioni, il n'est rien survenu depuis. J'attendrai
que l'on m'appelle à ce sujet et ferai alors des réponses conformes à vos instructions. Je me pré.sentai hier matin aux pieds du souverain pontife, et lui exprimai en votre nom toute la satisfaction que vous causait son élévation sur le saint-siége. Après avoir motivé cette expression de vos sentiments, je lui fis l'offre de tous les moyens que notre république pouvait avoir de contribuer à la gloire et à la prospérité de son pontificat. Sa Sainteté agréa notre dévouement et se montra très-reconnaissante de tout ce que je lui dis; elle ajouta qu'elle avait toujours pris le plus grand intérêt au sort de notre république, mais que, revêtue maintenant d'une autorité et d'un pouvoir plus étendus, elle voulait, en toute circonstance, lui donner des preuves de son affection , d'autant plus qu'elle était en grande partie redevable de sa dignité au zèle de notre cardinal François Soderini. Après ces discours et compliments d'usage, je me retirai. J'ai reçu depuis vos lettres du 2; j'y vois que vous avez appris la nomination de Jules II, mais que vous êtes étonnés de n'avoir point eu de lettres de moi ; vous avez dû depuis en recevoir quatre: ce n'est point ma faule si elles vous sont parvenues si lentement. Les del Bene ne m'ont point averti qu'ils expédiaient un courrier dans la nuit de l'élection; je ne leur en fais cependant pas un reproche, parce qu'ils croyaient, d'après ce qu'ils m'ont dit le matin, que les lettres que je leur avais rem.ises auparavant vous informaient de cette nouvelle. Quoi qu'il en soit, j'espère que vous aurez été satisfaits de tout ce que je vous ai mandé lorsqu'il vous sera parvenu.
Comme vos lettres annonçaient la ruine de la Romagne, les dispositions des Vénitiens et l'état des affaires de ce côté, les cardinaux Soderini et d'Amboise, auxquels je communiquai ces nouvelles, furent d'avis que j'en fisse part an pape. J'allai trouver ce pontife et lui lus voire dépêche : il me dit qu'il pensait que Dçnis de Naido soutiendrait plutôt le duc de Valentinoi.s que les Vénitiens; que le duc d'Urbin consulterait ses propres intérêts et non ceux de ces derniers; que les choses changeraient de face lorsqu'ils seraient informés de son élection, oue Venise ignorait encore; enfin qu'il aurait à ce sujet une conférence avec le cardinal d'Amboise. Après avoir quitté Sa Sainteté je vis les cardi-
LÉGATION A LA COUR DE ROME
naux Ascagne Sforce, Saint-Georges et Saint- Severin; je leur fis observer qu'il ne s'agissait point ici de la liberté de la Toscane, mais de celle de l'Église; que le pape deviendrait un simple chapelain des Vénitiens s'ils accroissaient encore leur puissance ; que c'était à eux à défendre le saint-siége, dont ils pouvaient devenir les héritiers, et que de notre côté, après les avoir prévenus à temps , nous leur faisions des offres de secours proportionnés à la faiblesse de nos moyens. Ces prélats me témoignèrent leur reconnaissance et promirent de soccuper sérieusement de cet objet. J'eus aussi un entretien avec le duc, auquel je crus devoir communiquer ces avis afin de mieux sonder ses dispositions et voir ce que l'on pouvait craindre ou espérer de sa part. Lorsqu'il apprit la nouvelle relative au commandant d'Iraola et l'assaut livré par les VénilienscontreFaënza, il entra dansunegrande agitation et commença à se plaindre amèrement de vous. 11 me dit que vous aviez toujours été ses ennemis; que ce n était point les Vénitiens qu'il devait accuser, mais vous, qui, pouvant sauver ses États avec cent hommes d'armes , ne laviez pas voulu, et qu'il ferait en sorte que vous fussiez les premiers' à vous en repentir. Il ajouta quimola lui ayant été enlevé, il ne voulait ni réunir de nouvelles troupes, ni s'exposer à être dépouillé de ses autres possessions en cherchant à recouvrer ce qu'il a perdu, ni être encore votre jouet , mais que son désir était de livrer de sa propre main ce qui lui restait aux Vénitiens, et qu'il espérait jouir bientôt du plaisir de voir consommer la perte de vos États, en faveur desquels vous invoqueriez en vain les Français. qui, se trouvant ou accablés ou du moins trop occupés dans le royaume de Naples, ne pourraient venir à votre secours. Il s'étendit sur ce point en termes remplis de fiel et d'amertume. Je ne manquais ni de réponses ni d'expressions pour les lui rendre, mais je crus devoir chercher simplement à l'adoucir et à me retirer le plus adroitement que je le pourrais d'une conférence qui me semblait avoir duré cent ans. J'allai en rendre compte , comme je le leur avais promis , aux cardinaux Soderini et d'Amboise que je trouvai à leur dîner. Les paroles du duc affectèrent ce dernier, et lui firent dire que Dieu, qui n'avait jamais laissé aucun crime impuni , né voulait pas que ceux de César Borgia le fussent.
Je vous ai informés , par ma lettre du 4 , de l'endroit où se trouvait ce duc et des conjectures formées sur son compte. 11 ramasse maintenant tous les soldats qu'il peut trouver. Ceux de ses ministres que je connais m'ont assuré qu'il voulait à tout prix passer dans la Romagne avec le plus grand nombre de troupes qu'il serait en son pouvoir de rassembler ; mais depuis l'état violent dans lequel l'a mis la perte de la citadelle d'imola , je ne sais s'il n'aura point changé de résolution, etje ne puis vous donner d'autres renseignements sur lui. Le cardinal d'Amboise et les autres cardinaux qui s'occupent des affaires d'Italie pensent, relativement à la Romagne, qu'il faut réunir cette province on aux États du saint-siége, ou à ceux du roi de France. Ce projet réussira-t-il? je l'ignore; mais je suis persuadé que rien ne sera négligé pour parvenir à ce but, car je n'entends proposer aucun remède aux maux qui affligent cette contrée.
On n'a rien appris de nouveau sur les Espagnols, ni sur le camp de leurs ennemis, depuis ma lettre du 4. Les Français qui se trouvent ici disent avec assurance que leur armée doit avoir passé le Garigliano, soit parce que, le ht de ce fleuve étant étroit, l'artillerie aura pu éloigner les Espagnols de la rive opposée , soit parce que, étant maîtres de la mer, ils auront pu faire remonter sur ce fleuve quelques bâtiments chargés d'artillerie. Us pensent que de cette manière on aura empêché les Espagnols de s'approcher ou de s'opposer à leur passage, dont le succès leur paraît devoir amener celui de toutes les autres entreprises. Cela devient trèscroyable, puisque Gonzalve se tient toujours derrière ses retranchements et ne se montre jamais en campagne. JN'ous verrons avec le temps ce qu'il en sera. L'argent ne manque point aux Français, car les del Bene m'assurent avoir encore dans leurs maisons des sacs à eux appartenants qui contiennent cinquante mille écus; et ici on ne voit circuler que des écus.
L'installation solennelle du nouveau pajje aura lieu dans quatorze jours.
Nicolas Macchuvelu Rome, le 6 novembre 1503
LÉGATIONS ET MISSIONS
LETTRE X
MAGNIFIOUKS SEIGNEURS ,
Il est parti ce matin un courrier pour Ferrare sans que j'en fusse i)révenu. Je n'ai point l'art de deviner. On ne me trouvera point en défaut si nos commerçants veulent bien faire ce qu'ils doivent. Je les en prierai de nouveau. J'eus hier un entretien avec le duc et le laissai , comme je vous l'ai marqué, dans une violente agitation. Notre cardinal Soderini, sur son invitation, s'est rendu chez lui deux fois depuis cet instant : dans ces deux conférences, mais surtout dans la seconde, le duc lui a dit, après ses plaintes accoutumées , qu'on lui écrivait du 4 que le commandant d'Imola n'avait pas été tué, mais fait prisonnier ; que la citadelle et la place tenaient encore pour lui, et que le seigneur Oltaviano, qui s'était présenté avec des forces nombreuses, avait été repoussé. Il a ajouté que Denis de Naldo soutenait son parti et que les Vénitiens n'avaient pas assez de troupes pour se faire beaucoup craindre. 11 a paru à Son Émincnce que ces nouvelles avaient rendu au duc un peu d'espoir de recouvrer ses Étals. Il se plaint des Français et de tout le monde. Néanmoins il s'attend à être nommé général du saint-siége dans leconsistoire qui doit se tenir demain. Notre cardinal lui représenta que le désespoir n'est bon à rien, que souvent même il tourne au préjudice de celui qui s'y abandonne. D'un autre côté, il chercha à augmenter ses espérances et l'assura de vos dispositions favorables à son égard. Il faut voir s'il obtiendra demain la dignité sur laquelle il compte, et, dans le cas où ses vœux ne seraient pas remplis, quel parti il prendra. Vous serez instruits du tout. Je vous prie, quel que puisse être l'événement, de me tracer la route que je dois suivre avec ce duc et de me dire s'il faut entretenir nos précédentes relations avec lui et quels moyens je dois employer.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 7 novembre 1503.
LETTRE XI
MÀG^UFIQUES SEIGIVEURS ,
Je vous ai écrit le 6 ctMe 7, sous le couvert de Reccellai ; ces deux dépêches ont été remises à
un courrier expédié par ceux de Bologne. Vous y aurez vu l'état actuel des affaires du duc et l'espérance qu'il avait d'être nommé général du saintsiége dans le consistoire qui s'est tenu le 8. Elles ont été trompées. D'après ce que j'ai appris , on n'y a point parlé de lui, mais seulement des affaires ecclésiastiques et des règlements qui se font ordinairement au commencement d'un nouveau pontificat. On s'y est aussi occupé de la guerre de l'Espagne et de la France, et de l'avantage que le christianisme retirerait d^i rétablissement de la paix entre ces deux puissances. Le souverain pontife paraît disposé à y travailler de toutes ses forces. Ainsi le duc est toujours dans la même incertitude. Les personnes sages craignent pour lui que sa fin ne soit pas heureuse, quoique Jules II ait toujours passé pour un homme d'une foi inaltérable. Il rassemblait ici des gendarmes, et faisait , selon ce que m'a dit quelqu'un de sa cour, lever des fantassins en Lombardie, espérant qu'il pourrait recouvrer ses États avec ces différentes troupes, et à l'aide de la réputation que lui donnerait la qualité de général et de gonfalonier du saint-siége. Mais comme son attente sur ce dernier point a été frustrée, je ne sais s'il formera d'autres projets Qu persistera dans l'espoir d'obtenir enfin cette dignité. Je serai fort aise de recevoir de vous un plan de conduite à son égard. On pense ici qu'il est à propos de l'amener à ce point, et même de lui donner des sûretés pour qu'il réussisse. J'ignore si vous serez de cet avis.
Le cardinal Soderini a, ainsi que plusieurs autres de ses collègues, parlé au pape des affaires de la Romagne. Il croit avoir trouvé ce pontife très-disposé à empêcher cette province de tomber entre les mains des Vénitiens. Après une longue discussion à ce sujet. Sa Sainteté lui a dit : «J'ai été, et je serai toujours l'ami des «Vénitiens, tant qu'ils ne montreront pas des «prétentions injustes; mais s'ils veulent s'em- « parer des possessions dépendantes du saint- « siège, je m'y opposerai de tout mon pouvoir «et j'armerai contre eux tous les princes de la «chrétienté. K Ainsi notre cardinal se tient pour assuré que Jules II fera tout ce qui dépendra de lui pour que les choses n'aillent pas plus loin.
Des lettres de l'armée française en date du 6 apprennent au cardinal d'Amboise que, à l'aide
du ciel et de l'artillerie qu'ils avaient tant sur la rive droite du Garifîliano que sur leurs barques, une partie des Français a passé ce fleuve sur le pont qu'ils y avaient construit. L'ennemi s'est retiré et a perdu quelques pièces d'artillerie. Les Français sont maîtres de l'une et de l'autre rive. Sandricourt passa d'abord et ensuite le bailli d'Occan. Ils doivent faire deux autres ponts, afin de rendre ce passage bien assuré. Gonzalve est campé à un mille de distance environ, dans un lieu oii il a élevé quelques retranchements. Ils paraissent décidés à le vaincre, ou à le poursuivre s'il prend le parti de se retirer. Les Franç;iis qui se trouvent ici se sont encore beaucoup réjouis de ces nouvelles. Ils se croient déjà certains de la victoire : attendons ce que Dieu décidera.
Rarthélemi d'Alviano et les Orsini sont à Alagna. Ils travaillent , dit-on, à compléter leurs compagnies.
En apprenant le passage du Garigliano, le cardinal d'Araboise a prié le cardinal Soderini d'écrire à Jean-Paul Baglioni de se rendre avec ses troupes dans l'Abruzze, et à la seigneurie d'acquitter ce qui reste dii à ce général, comme il l'en a chargée, afin que ce ne soit point pour lui un prétexte de différer son départ. Les Savelli doivent recevoir aussi l'ordre de prendre la même route.
Il est arrivé ici un envoyé d'Ambroise de Landriano, pour représenter que les grandes dépenses du camp l'ont épuisé, et qu'il désirerait de l'argent quoique l'autre payement ne soit pas encore échu ; il n'a eu que des promesses. Vous me manderez vos intentions à son égard. Selon son rapport, la plus grande union et le meilleur esprit régnent dans le camp des Français. Us ont présenté deux fois la bataille aux Espagnols,quis'y8ont toujours refusés. Ceux des leurs qui sont ici ont encore été informés ce matin que plusieurs places de l'Abruzze se sont révoltées. Cela augmente le désir qu'ils ont de voiries Savelli et Baglioni se mettre en marche vers cette contrée, et leurs instances pour que l'on vous écrive de ne point retarder ce dernier par défaut de payement de ce qui lui est dû. Quant à la ratification , je crois que l'on s'en occupera sous peu de temps.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 10 noyembre 1503.
LÉGATION A LA COUR DE ROME
LETTRE XU.
MAGNIFIQUES SEIOEURS ,
Mes dépêches de ce matin partiront avec celles du cardinal Soderini. Je ne vous répéterai point ce qu'elles contiennent sur le passage du Garigliano par les Français. Rien de nouveau sur le duc, si ce n'est que j'entends dire aux gens qui lui sont attachés qu'il se dispose sérieusement à se rendre dans la Romagne; il prendra peut-être la roule de Florence. Ce soir, pendant que j'étais dans l'appartement de notre cardinal, quelqu'un vint lui demander de la part du duc une lettre pour la seigneurie, à l'effet d'en obtenir un libre passage. Nous l'observerons et vous serez informés de ses démarches.
Vos lettres des 3, 4 et 6 m'ont été remises aujourd'hui vers midi. Les renseignements contenus dans la dernière sur la situation présente de la Romagne me l'ont fait juger la plus importante. Je me suis transporté sur-le champ au palais pontifical. Ayant appris que le cardinal Soderini était avec le pape, je lui ai envoyé, par François del Castel delRio, l'un des premiers officiers de Jules II, celte lettre qui m'a paru propre à être communiquée et à faire impression; elle en a réellement fait beaucoup sur le pape, d'après ce que vint me dire notre cardinal au bout de quelque temps. Il ajouta que ce pontife devait envoyer promptement un député aux Vénitiens, et m'engagea à lui parler le lendemain dans les mêmes termes. De retour dans l'endroit où je loge, je reçus, vers la vingtquatrième heure, la vôtre du 8, qui renfermait des particularités relatives à Faënza. Il était trop tard pour entrer chez le pape, et notre cardinal n'a pas jugé convenable de lui parler si souvent de la même chose en un jour. Nous nous présenterons à ce pontife demain dès le matin , pour faire ce dont vous nous chargez par cette dépêche. Nous sonderons le mieux qu'il nous sera possible ses intentions. Autan! que l'on peut en juger de loin, il veut arrêter les progrès des Vénitiens par sou autorité ou par des moyens suffisants pour atteindre ce but. Mais, parmi les seigneurs qui ont le pied dans cette province ou qui en possèdent quelques parties, on croit qu'il ne sait encore lequel il doit favoriser. Les motifs que je vous
ai déjà exposés rendent indécis à cet égard. II sonj^e d'ailleurs à donner de Téclat à son couronnement plutôt qu'à s'embarrasser dans des brigues extraordinaires. Cependant rien ne sera négligé pour tâcher de découvrir ses desseins et de le mettre en garde contre les usurpateurs du bien d'autrui , ainsi que pour l'obliger à s'expliquer plus clairement. Vous connaîtrez mieux alors la route que vous devez tenir dans les circonstances présentes.
Nicolas Macchiaveili.
Rome, le 10 novembre 1503.
LETTRE XIII
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je vous ai fait savoir aujourd'hui dans deux autres dépèches que le duc rassemblait des troupes pour se rendre en Romagne, et qu'il avait prié les cardinaux Soderini et d'Amboise ainsi que le pape de vous écrire en sa faveur. 11 m'a chargé aussi de le faire , et de vous prévenir qu'il envoie quelqu'un pour oblenirde vous un sauf-conduit conforme au modèle que je vous ai fait passer. On a insisté auprès de moi pour que je vous recommandasse cette affaire et que je vous priasse de l'expédier promptement. Celui qui m'en a parlé au nom du duc m'a dit qu'il espérait , pour peu que vous voulussiez le seconder, retirer bientôt ses places des mains des Vénitiens et arrêter leurs projets. 11 lui reste encore une grande quantité d'argent. Nicolas Macciiiavelli.
Rome, le 10 novembre 1503.
LETTRE XIV
Ma lettre dhier vous aura instruits de l'arrivée de la vôtre du 8, et des raisons qui m'ont engagé à ne me présenter auprès de Sa Sainteté que ce matin. Il m'a été difficile de m'enlretenir à mon gré avec ce pontife , parce qu'il se trouvait indisposé. Néanmoins, en voyant votre lettre , il a paru très-mécontent des procédés des Vénitiens. S'il avait sur pied des forces plus imposantes, il prendrait peut-être une autre voie; mais il s'en tiendra, pour le moment , au projet d'envoyer un député à
Venise. Il ne veut point se décider seul ni avec le collège entier des cardinaux. Son intention est d'en consulter quelques uns de chaque ordre. Il m'a dit que cette délibération, qui lui paraît importante par les suites qu'elle peut avoir, serait lerniiiiée demain dans la matinée. Il juge à propos de représenter d'abord aux Vénitiens qu'il est persuadé que leurs démarches ont eu pour motif la haine contre le duc ou contre quelques autres particuliers, et non l'envie de s'emparer de ses États (dépendants du saintsiége, dont le pape, comme seigneur direct, veut pouvoir en tout temps disposer selon que la justice le lui prescrira. Si les Vénitiens ne se rendent point à ses représentations, il les menacera de tous les moyens de rigueur et d'un appel à tous les princes contre eux, étant bien résolu à ne point laisser les choses dans l'état où elles sont. Il dit aussi qu'il écrira à Ferrare et à Bologne sur ce sujet, et qu'il en parlera ici au cardinal d'Est et au protonolaire Bentivogli. Afin d'apporter un prompt remède à ce dont il a été informé par votre lettre du 6, il a fait partir un frère de François de Caste! del Rio, et Baldassare Biascia, avec ordre d'aller trouver Denis de Naldo pour l'attirer au parti du saintsiége, à quelque prix que ce soit, et pour y attirer aussi les autres peuples de cette contrée, en leur montrant que c'est la manière la plus sûre de se délivrer des périls imminents qui les environnent et d'empêcher toutes les factions. Comme la nouvelle de son élection a sauvé Fano, il pense avoir déjà beaucoup fait, et n'en est que plus rempli de l'espérance deparveniràson but. Les Vénitiens, me dit-il, avaient déjà envoyé des troupes dans cette place quoiqu'ils annonçassent le dessein de la conserver au saint-siége. Ce pontife désire que vous fassiez tous vos efforts, ou pour délivrer ces États et les remettre en d'autres mains que celles des Vénitiens, ou pour les décider à se soumettre volontairement à lui , afin qu'il puisse en disposer selon Dieu et la justice. Je lui représentai ce que vous aviez ftiit jusqu'à ce jour et avec quelle franchise et quelle loyauté vous vous étiez conduits, mais que vos forces ne vous [)ermettaient pas d'aller plus loin, et qu'il pouvait seul mettre un frein à l'ambition de Venise : je n'ai pu obtenir de lui d'autre conclusion. J'aurai soin de solliciter le départ de celui qui doit être envoyé dans cette
LÉGATION A LA
dernière ville; o!^ verra quel effet auront produit ceux qui se sont rendus auprès de Denis 'de Naldo. Rien n'est mis en oubli pour tâcher d'inspirer à Jules II des sentiments conformes à vos désirs. Le cardinal Soderini acquitte sans aucune réserve sa dette envers sa patrie ; il ne cesse de presser le cardinal d'Âmboise et les autres cardinaux qui ont du crédit auprès de Sa Sainteté; tous se prêtent volontiers à ses demandes, par intérêt soit pour eux soit pour le saint-siége. Le cardinal d'Amboise surtout montre le zèle le plus ardent, mais il ne promet pas de troupes pour le moment; il offre pour tout secours des lettres, et compte ou sur les succès de la France , ou sur un accommodement possible, au moins avec l'empereur et l'archiduc son fils, pour ramener les choses, spécialement celles-ci, au point où elles doivent être.
Je viens de vous instruire de l'impression qu'ont produite auprès de cette cour les avis que vous m'avez fait passer dans vos lettres des 6 et 8 de ce mois ; celle du 9 . qui en contenait une copie, m'est parvenue aujourd'hui. Afin que vous compreniez plus facilement la marche que le pape doit suivre et les secours que l'on peut en attendre contre les projets des Vénitiens, je vais vous retracer ce que je vous ai déjà dit dans plusieurs de mes dépêches. En examinant la situation actuelle de la cour de Rome, on voit qu'elle est en ce moment le centre des affaires les plus importantes. La première de ce genre est relative aux démêlés entre la France et l'Espagne; la seconde concerne la Romagne; viennent ensuite le duc de Valentinois et les factions des barons : le pape se trouve placé au milieu de cette diversité de passions et d'intérêts. Il est vrai qu'une faveur étonnante et une grande réputation l'ont porté sur le trône pontifical ; mais il ne jouit de cette dignité que depuis peu de temps; il n'a encore ni troupes ni argent; il a contracté des obligations envers chacun en reconnaissance du zèle avec lequel on a généralement concouru à son (élection: il ne peut donc se déclarer pour aucun parti. Les circonstances le forcent à garder les apparences de la neutralité, jusqu'à ce que le changement des temps et des choses le mette dans la nécessité de se prononcer , ou qu'il se voie affermi au point de pouvoir former les
MACCHIAVELLI. Il
COUR DE ROiME. 303
liaisons et les entreprises qui lui paraîtront convenables. L'expérience prouve que ce tableau de sa position est vrai. Commençons par le sujet le plus important. Jules II passe pour être naturellement affectionné aux Français; cependant il se conduit avec l'Espagne de manière que cette seconde puissance ne peut se plaindre, mais il le fait avec assez de ménagement pour que la première n'en prenne point d'ombrage: chacune d'elles l'excuse sur les circonstances. Relativement aux affaires de la Romagne, d'un côté les progrès des Vénitiens l'inquiètent, de l'autre il est pressé par vos réclamations : son propre cœur doit en être vivement agité, car il est rempli d'un courage entreprenant et du désir d'accroître pendant son pontificat l'autorité du saint-siége, loin de consentir à son affaiblissement. Vousvoyez néanmoinscomment il sait mettre de la mesure dans toutes ses démarches. Il facilite la justification des Vénitiens, /en paraissant croire qu'ils ont été mus par la haine contre le duc et non par l'envie de nuire au saint-siége; il témoigne en même temps aux Florentins son mécontentement envers les premiers, et prend toutes les précautions que le moment peut lui permettre. Quant aux barons , il lui est aisé de les contenir , parce que les chefs de leurs factions ne sont point ici, et qu'il n'y reste pour les Orsini que l'archevêque de Florence avec le seigneur Jules, et pour les Colonnes, que le cardinal de ce nom et quelques autres particuliers de peu d'importance.
Quant au duc de Valentinois , on croit que Jules 11 a pour lui une aversion naturelle; cependant il le ménage pour deux raisons : la première parce qu'il veut se montrer fidèle à sa parole, dont il est, dit-on, rigoureux observateur, et à ses obligations touchant son élection , qu'il lui doit en grande partie ; la seconde parce que, se trouvant dénué de forces, il croit le duc plus propre qu'un autre à tenir tête aux Vénitiens , ce qui l'engage à le presser de partir, à solliciter pour lui auprès de vous un libre passage , des sauf-conduits , et à lui accorder d'autres marques de sa protection. Quoique j'eusse déjà traité celte matière , il m'a paru nécessaire d'y revenir et d'entrer dans des développements plus circonstanciés, afin de vous faire connaître les dispositions du pape, ses projets , ses facultés et ce qu'il exige de vous. En
LÉGATIONS ET MISSIONS
rempl/ssaiit ainsi vos désirs réitérés, je vous ai montré qu'il n'y a point d'autres secours à attendre de ce côté pour le moment . et que vous devez sonj^er à d'autres mesures, soit en appuyant le duc, soit en prenant tout autre parti qui sera en votre pouvoir. Regardez seulement comme certain que le pape trouvera bon tout ce qui se fera en cet instant dans la Romagne, pourvu que cette province ne soit pas soustraite à l'autorité du saint-siége ou à celle de ses vicaires. Le duc m'a fait appeler aujourd'hui. Je l'ai trouvé dans des sentiments bien différents de ceux dont je vous ai informés par mes lettres du 6 et du 7. Il m'a dit beaucoup de choses, dontlaconclusionest qu'il faut oublier le passé et s'occuper maintenant du bleu conunun et des moyens d'empêcher les Vénitiens de se rendre maîtres de la Romagne. Il m'a parlé des secours que le pape lui avait promis, des brefs qu'il en avait obtenus, de l'appui qu'il devait attendre de vous et de sa reconnaissance sur laquelle vous pourriez toujours compter. Je lui ai fait des ré[)onses générales et lui ai montré que sa confiance en vous serait bien placée.
M. Alexandre, que j'ai vu depuis, m'a dit qu'ils expédieraient peut-être cette nuit un courrier pour Florence, avec le bref du pape et les lettres qu'ils ont demandées pour vous au cardinal Suderini ainsi qu'à moi, au sujet du saufconduit qu'ils comptent bien obtenir. Ce Français a ajouté que le duc était incertain sur le parti auquel il devait se déterminer, et ne savait s'il accompagnerait par terre ses troupes, qui sont au nombre d'environ quatre cents cavaliers et autant de fantassins, ou s'il les enverrait par celle roule, tandis qu'il se rendrait à Livourne par mer et rejoindrait de là ses troupes sur votre territoire , où il [iourrait s'aboucher avec quelqu'un de notre ville et conclure avec vous des arrangements qu'il désirerait trouver tout préparés, de manière qu'il n'eût qu'à les signer sans éprouver de retard. Il vous priera d'écrire à Livourne pour ly fairo recevoir dans le cas où il prendrait celte route. Je répondis que je vous communiquerais ces demandes dont je fis espérer le succès. D'après ma lettre, vous pourrez délibérer sur ce que vous avez à faire, en venir à une détermination, et em- ^jloyer uc6 mesures analogues à la cuiiduite que vous voudrez tenir à son égard. Le même '
Alexandre ajouta que le duc enverrait volontiers quelqu'un à Florence pour ébaucher son accord avec vous, mais qu'il ne voudrait pas que ce fût un homme de peu d'autorité. D'un autre côté, il n'ose en cet instant envoyer un personnage marquant , et attend que sa position le lui |)ermette.
Vos lettres ont été présentées au souverain pontife : il m'a chargé de sa reconnaissance et de ses offres de seivice, etc.
Nicolas Macchiavelli.
Rome , le 1 i novembre 1 503.
LETTRE XV
MACmPIQUES SEIGÎNEURS,
Je n'ai pu trouver jusqu'à ce moment d'occasion extraordinaire pour vous envoyer la lettre que je vous ai écrite hier. Ne voulant point vous faire attendre plus longtemps la réponse à la vôtre du 8, j'ai cru devoir vous faire passer par Jean Pandolfini cette dépêche, qui contient d'ailleurs touchant le duc des choses dont il importe que vous soyez instruits promptement. Vous voudrez bien lui faire remettre ses déboursés , comme je le lui ai promis.
Nicolas iMacchiavelli. Rome, le 12 novembre 1503.
LETIRE XVI.
MAGNIFIODES SEIoWEDRS ,
iMa dépèche du 11, dont s'est chargé Pandolfini , a dû vous être remise par a : vous y aurez trouvé la réponse à la vôtre du 8, venue également par A. Elle vous aura instruits des intentions du pape sur la Romagne, et de la situation politique dans laquelle se trouve ce pontii'e pour le moment. Vous y aurez vu aussi les desseins du duc, qui ne cesse de chercher à enrôler des cavaliers et des fantassins pour se mettre en marche vers la Romagne. Je crois qu'il attend surtout avec bien de l'impatience votre détermination à son égard. Je vousai priés plusieurs foisde me communiiiuer vos sentiments surce sujet. Gomme vous ne l'avez pas encore fait, nous sommes dans l'indécision et nous ne pouvons suivre aucune négociation avec lui. Je vous ai mandé les dispositions du pape envers ce duc. Ce pontife est retenu par les promesses qu'il
LÉGATION A LA COUR DE ROME
lui a faites et par le désir dVmpècher la Romagne de tomber au pouvoir des Vénitiens , il paraît même résolu à tout employer pour y réussir. Je crois qu'il se réunira aujourd'hui avec iiuit ou dix des cardinaux qui passent pour être les plus attachés à la gloire du saint-siége, pour délibérer sur l'envoi d'un député à Venise. Il me semble convaincu que cette république ne refusera point de lui rendre les places dont elle s'est déjà emparée et se prêtera à tous ses désirs. Ses conseillers l'excitent à tâcher d'abord de les avoir en sa possession, et lui représentent qu'il pourra ensuite en disposer selon les règles de l'honnêteté et de la justice , etc.
J'ai conféré aujourd'hui avec le cardinal Soderini de votre réponse sur Citerna, mais le cardinal Saint-Georges, avec lequel il projetait un échange, n'y veut pas consentira moins (|u'on ne lui donne deux cents ducats, somme qu'il assure lui être offerte par d'autres. Notre cardinal désirerait que l'on ne fût point obligé de faire cette dépense; cependant il ne voit pas comment on pourra s'en dispenser si l'on veut terminer cette affaire. Saint-Georges lui a fait entendre que, si l'on ne s'y décide pas aujourd'hui ou demain, il préviendra le pape que Citerna, qui lui est échue au sort , est occupée par les Florentins, et lui portera ses plaintes à ce sujet. Nous cherchons donc à le gagner, et nous prendrons le parti que Soderini jugera le meilleur pour assoupir ce différend. 11 ne faut pas, lorsque nous avons à reprocher aux autres une invasion, nous exposer à recevoir nous-mêmes des reproches du même genre.
Jules II a pris solennellement hier au soir possession du château Saint-Ange, il en a confié la garde à l'évèque de Sinigaglia. L'ancien commandant s'est, dit-on, retiré avec la promesse d'être nommé cardinal.
Je vous ai informés dans ma lettre du 10 que l'on avait annoncé ici le passage du Garigliano par les Français. On n'en a point eu de nouvelles depuis. 11 est vrai que l'on a appris hier au soir , par des lettres de quelques-uns des Colonnes, que quatre mille hommes d'infanterie française avaient passé ce fleuve , et que Gonzalve, qui se trouvait à un mille de distance environ, n'avait pu s'y opposer, parce qu'il était séparé d'eux par des eaux qui s'étaient élevées à une certaine hauteur; mais, ajou-
taient les mêmes lettres, ces eaux s'éîant retirées , ce général espagnol chargea les Français, qui, n'ayant point de cavalerie, furent forcés d'abandonner une espèce de bastion qu'ils avaient construit et mis en déroute. Les uns périrent par le fer, les autres, s'étant jetés dans le fleuve , furent noyés. Nous sommes à la vingt-troisième heure du jour , et cette nouvelle n'a encore reçu aucune confirmation. Les Français qui sont ici n'y ajoutent point foi : ils disent que l'infanterie, qui avait effectué son passage, était protégée par l'artillerie de l'autre rive et par celle des barques auxquelles on avait fait remonter ce fleuve, de manière que les Espagnols ne pouvaient en venir aux mains avec elle. Le temps éclaircira les doutes, et vous serez informés de ce qui nous parviendra sur ce sujet. Voici la première heure de la nuit, et il n'y a encore rien de nouveau. Les cardinaux ne se sont point assemblés aujourd'hui pour traiter avec le pape des affaires de la Romagne. Je crois que cette assemblée sera remise à demain. Nicolas Macchiavelu.
Rome, le 13 novembre 1503
LETTRE XVIL
MAGPilFIOCES SEIG^TEURS,
Je vous ai écrit hier pour vous tenii* au courant de ce qui méritait de vous être mandé jusqu'à cet instant, et j'ai fait partir ma lettre ce matin par l'entremise des del Bené. Le but de celle-ci est de vous prévenir qu'hier au soir et encore aujourd'hui \} le pape a délibéré avec d'Araboise, le cardinal Soderini, les cardinaux espagnols, le cardinal rie Ferrare et le duc de Valentinois, sur le départ de ce dernier. Il a été définitivement arrêté due dans deux ou trois jours il se rendrait à Porto-Venere ou à la Spezzia: de là par la Garfagnana, à Ferrare, et que ses troupes , qui montent, dit-on , à trois cents chevaulégers, à cent hommes d'armes et quatre cents fantassins, se rendraient par terre dans la Romagne, en prenant la route de Toscane, et dirigeraient leur marche verslmola, place qui tient encore pour le duo. s'il faut len croire, et où il se transportera de Ferrare. afin d'y travailler au recouvrement de ses États, à l'aide de
' Ce qui est entre deux crochets était oriffinairenaent chiffré.
LEGATIONS ET MISSIONS.
ses propres forces et de celles qu'il espère recevoir des Florentins, du cardinal d'Amboise, du seifîneur de Ferrare et du saint-siéj^e. En parlant de ces secours, notre cardinal m'a dit que le pape lui accordait des brefs et des patentes à volonté, mais rien au delà. Le cardinal d"Amboise lui a promis l'assistance de Montoson , avec au moins cinquante lances; on ne sait si ce seront de celles qu'il a déjà eues à son service. Le cardinal d'Est lui a dit égalementqu'il ne trouverait point son père en défaut. Le cardinal Sodcrini] regrette de ne pas savoir vos intentions et s'étonne que vous n'ayez jamais mandé comment l'on devait se conduire avec ce duc. Oblijîé de dire quelque chose en votre nom, il a représenté que vous emploieriez tous les moyens qui seraient en votre pouvoir pour empêcher ces villes de la Romagne de tomber entre les mains des Vénitiens, et a ajouté qu'il ne doutait nullement que vous ne soutinssiez le duc de toutes vos forces, si vous étiez convaincus que cela était nécessaire pour atteindre ce but; mais qu'il fallait avant d'en venir là connaître celles du duc, et voir si, réunies aux vôtres, elles suffiraient pour y réussir, et qu'il serait à propos que le duc envoyât quelqu'un à Florence , afin de s'expliquer sur ces articles et de développer ses sentiments. [Outre que le cardinal Soderini n'est pas instruit des vôtres , il éprouve encore d'autres incertitudes par rapport au duc, parce qu'il ne sait pas lui-même s'il est avantageux d'avoir un semblable voisin , maître de trois ou quatre des places de la Romagne.] Si l'on pouvait espérer de trouver en lui un véritable ami et que l'on n'eût pas toujours à craindre ses infidélités, [il serait très-utile d'e le réintégrer dans ses États; mais, en réfléchissant à son naturel dangereux, on doit avoir une forte appréhension de ne pouvoir l'y maintenir et de courir le même risque de voir ses possessions passer sous la domination de Venise. De plus, Son Éminence voit que vous êtes déjà engagés avec cette république, et que les peuples soumis au duc se sont déclarés contre lui, de manière qu'il y a lieu de redouter qu'en le favorisant on ne conduise plus promptement les Vénitiens au terme de leurs désirs. Toutes ces considérations jettent le cardinal Soderini dans l'indscision.] Il m'a semblé à propos de vous les transmettre , afib que vous pussiez les ap-
précier dans votre sagesse. [Dans la conférence tenue en présence du pape, il n'y avait personne de la part des Bentivogli de Bologne; le duc a assuré qu'il en recevrait toutes sortes de secours. On se sépara après être convenu que le duc prendrait la route indiquée, que le cardinal d'Est irait à Ferrare pour solliciter son père, que le cardinal d'Amboise donnerait des ordres à Montoson et que le cardinal Soderini vous écrirait pour vous informer de tout ceci. Les choses ayant été ainsi réglées, le duc devrait partir promptement ; mais notre cardinal commence déjà à douter qu'il se mette en route, parce qu'il croit avoir aperçu en lui du changement, de la méfiance, de l'irrésolution et de l'instabilité dans tous ses projets,] soit qu'il le doive à son naturel ou à une espèce de stupeur dans laquelle ont pu le jeter les coups de la fortune , dont il n'est ni accoutumé ni exercé à supporter les revers sans en être ébranlé.
Me trouvant avant-hier au soir dans l'endroit oii loge le duc, j'y vis arriver des ambassadeurs de Bologne, parmi lesquels se trouvait le protonotaire Bentivogli. Ils entrèrent tous chez lui, et y restèrent plus d'une heure. Pensant qu'il était possible qu'ils eussentKfait un accord ensemble, je suis allé voir aujourd'hui le protonotaire sous prétexte de lui rendre visite. Après quelques instants d'entretien sur les affaires du duc, il me dit qu'ils s'étaient rendus chez lui sur son invitation, et que ce seigneur leur avait fait entendre qu'il les déchargerait de l'obligation contractée par eux l'année précédente; mais qu'un notaire ayant été appelé pour rédiger cette décharge, le duc avait alors observé qu'il n'y consentirait qu'à la condition de certains secours dans ses entreprises en Romagne, ce qui avait fait laisser la chose en suspens , parce qu'ils n'avaient pas de pouvoirs à cet effet. Le protonotaire ajouta que le duc s'était abusé dans ses prétentions; qu'il avait dû ne plus avoir recours aux subtilités, et se donner au moins les apparences de la générosité en annulant une obligation dont nous ne lui payerons pas un denier. Il me dit aussi que, en ayant conféré avec le cardinal dTIerina, celuici avait observé que le duc lui paraissait avoir perdu la tète et ne savait plus ce qu'il voulait faire, au milieu de ses embarras et de ses irrésolutions. Gomme je demandais si Bologne lui
LÉGATION A LA COUR DE ROME
accorderait quelques secours, il me répondit que l'entrée des Vénitiens dans la Romagne était d'une si haute importance, qu'il croyait son père et toute cette ville très-disposés à faire en sa faveur ce qui dépendrait d'eux, si cela pouvait contribuer à arrêter les projets de Venise. Je n'ai pu obtenir de ce Bentivogli d'autres renseignements que ceux-ci, dont il m'a semblé à propos de vous instruire.
On apprend que les Espagnols ont attaqué avec toutes leurs forces les Français qui avaient passé le Garigliano ; mais ces derniers , soutenus par leur artillerie , se sont défendus vaillamment. Il a péri beaucoup de monde de part et d'autre. Les Français sont restés maîtres de la rive gauche et du fleuve entier. Ils travaillent à la construction de deux autres ponts pour faire passer toute leur armée. Dieu veuille seconder leurs efforts ! 11 n'y a point ici d'autre nouvelle remarquable , si ce n'est que l'installation solennelle de Jules II doit se célébrer dimanche prochain à Saint-Pierre et le dimanche suivant à Saint-Jean. Au milieu de ces préparatifs de fête, la peste fait ici des progrès dus au mauvais temps, à la négligence et à toutes sortes de causes, ce qui rend ce séjour fort désagréable. Je me recommande à la bienveillance divine et à celle de la seigneurie.
Nicolas Macchiavelii.
Rome, le 14 novembre 1503.
LETTRE XVIIl.
MAGNIFIOUES SEIGNEURS,
Je vous ai écrit le 14 ; mais, comme il n'est point parti de courrier depuis, je n'ai pu encore vous envoyer ma lettre ; je ne sais même quand je pourrai le faire, parce qu'il ne règne aucun ordre. Ce n'est qu'aujourd'hui que le pape a rassemblé les cardinaux de Naples, d'Amboise, Gapaccio, de Lisbonne, Aragona, de Saint- Georges, avec le cardinal Soderini et trois ou quatre autres des plus anciens et des plus attachés à la gloire et à la liberté de l'église. Ils ont délibéré longtemps sur les affaires de la Romagne. Il a été décidé qu'un député serait envoyé à Venise. Leur choix est tombé sur Angiolo Leonino, évèque de Tivoli , qui partira sur-le-champ avec ordre de faire en sorte que cette république dépose les armes et remette
entre les mains du souverain pontife ce dont elle s'est emparée; un autre député doit se rendre dans la Romagne. On veut pour cela un homme qui jouisse de beaucoup de considération. L'évêque de Raguse a été proposé, mais comme on n'était pas d'accord, cette ambassade a été confiée au cardinal Soderini. Il a eu ce soir une nouvelle conférence avec le pape , mais il était trop tard pour que je pusse en attendre le résultat. Il sera chargé par sa commission de chercher à apaiser les troubles , rétablir la tranquillité et ménager les intérêts du saintsiége autant qu'il le pourra. On voit que le pape désire vivement sauver ces États pour les soumettre à son autorité, et il ne manque pas ici de personnes qui entretiennent en lui ces dispositions. Le cardinal Soderini y met le plus grand zèle, ainsi qu'à tous les objets qui regardent le bien général de notre ville. Il ne cesse de nourrir et de chercher à augmenter les sentiments favorables de Jules II à l'égard des Florentins. Il sollicite aussi les cardinaux, leur met devant les yeux l'ambition des Vénitiens , le danger que court leur propre liberté , et n'oublie rien de tout ce que vous pourriez lui prescrire vous-mêmes. J'ai cru devoir vous donner ces assurances h son sujet, afin de vous faire connaître le mérite de votre défenseur dans cette cour, et de vous mettre dans le cas de rendre justice à ses éminentes vertus et à son ardent amour pour sa patrie.
Je ne dois pas négliger de vous instruire de ce que je viens d'apprendre touchant les Vénitiens. Dans un entretien avec leur envoyé, le pape s'est plaint avec beaucoup d'effusion de cœur de leurs procédés, en lui disant qu'il n'aurait jamais pensé qu'ils dussent avoir assez peu d'égard à l'affection qu'il leur a toujours témoignée pour chercher à déshonorer et démembrer le saint-siége sous son pontificat. Il a ajouté que , s'ils poursuivaient leurs entreprises, il romprait tous liens d'amitié, s'exposerait à causer une ruine générale, et soulèverait le monde entier contre eux plutôt que de consentir au déshonneur et au démembrement de la puissance qui lui était confiée. L'envoyé de Venise, dit-on, a répondu dun ton très-modéré. Monseigneur de Bentivogli m'a assuré tenir de ce député que le sénat avait chargé huit ambassadeurs de venir présenter ses soumissions à ce pontife; il pense que
LÉGATIONS ET MISSIONS
les Vénitiens ont pris celfo détermination , parce qu'ils savent que l'on faii ici beaucoup de cas de semblables témoignantes d'honneur et de déférence, et qu'ils espèrent en tirer avantage auprès de Jules II. Il m*a paru nécessaire de vous mander ceci, afin que vous ne vous laissiez point surpasser eu ce genre de démonstrations par les Vénitiens. Plus vos ambassadeurs y mettront de célérité, plus leur arrivée sera agréable et utile. Le cardinal Soderini ne peut défendre deux causes contradictoires; de telle manière que l'une ne nuise pas à l'autre : il est donc important d'arriver les premiers. ^
Les nouvelles du camp des Français portent qu'ils sont entièrement maîtres du Garigliano et ne craignent point d'être forcés i\ quitter cette position, mais ils n'ont encore pu aller en avant à cause des inondations qui couvrent plusieurs milles de terrain. On dit que Gonzalve s'est retiré entre Sessa et Capoue.
Jean-Paul Baglioui écrit qu'il ne peut se mettre en route avec ses troupes, parce qu'il n'a pas encore reçu d ^u^gent de Florence. 11 ajoute qu'il vous a envoyé quoiqu'un A ce sujet.
Le cardinal d'Amboise a paru un peu mécontent. Ce ministre a chan;',é la destination de Baglioni; il veut qu'il se rende au camp sur le Garigliano, et non dans l'Abruzze comme on l'avait décidé d'abord. Barthélemi d'Alviano devant aller renforcer les Espagnols, on croit que les Français veulent aussi que le bruit se répande qu'ils reçoivent des forces nouvelles. Cependant les troupes conduites par d'Alviano et les Orsini méritent peu d'attention, car elles sont en petit nombre. Us cherchent à les augmenter en route; car j'apprends que le premier a dans Viterbe vingt-cinq hommes d'armes, mais qui n'iront point en avant tant qu'ils ne seront pas payés. Ainsi, de part et d'autre, il règne de la lenteur dans l'attaque et dans la défense.
Tout ce que je puis ajouter sur le duc de Valentinois, c'est qu'il est encore ici avec ses troupes. Les choses en sont au même point qu'avant-hier, car on répète qu'il partira dans deux ou trois jours, comme on le disait alors. On répand dans Rome le bruit qu'il va être votre général. De semblables nouvelles se publient chaque jour sur son compte.
Nicolas Macchuvelli.
[\ome, le 16 noYembre 1503
P. S. J'ai oublié de vous dire que les dernières lettres que j'ai reçues de vous sont datées du 8. La peste continue ses ravages. Elle ne fait grâce ni aux maisons des cardinaux ni à beaucoup d'autres , cependant on ne parait pas y faire une bien sérieuse attention.
LETTRE XIX
IHAGNIFIQUES SEIGNEURS ,
N'ayant pu faire partirplustôt mes lettres du 14 et du 16 , je les joindrai à celle-ci. Obligé de me conformer aux volontés de nos marchands, je ne puis vous promettre de vous envoyer aussi souvent que je le désirerais des avis de ce qui se passe en ce pays; mais lorsque je craindrai trop de retard je prendrai le parti de faire la dépense nécessaire pour les envoyer par une autre voie. Je reçus hier matin de bonne heure vos dépêches du 13 et du 14. Celles du 10 et du 11 étaient arrivées environ quatre heures auparavant. Ma réponse à celle du 8 servira pour les deux dernières que vous m'avez écrites avant qu'elle vous fût parvenue. Je n'ai aussi que peu de chose à vous marquer sur les deux autres. Vous devez avoir la mienne du 12, qui vous aura amplement instruits de l'état des affaires et des secours que vous pouvez espérer. Je me réfère à cette lettre et à celles du 14 et du 16. Le cardinal Soderini a voulu que je me présentasse de nouveau à Jules 11 et que je lui fi.sse part de ce que vous me mandez, pour sonder encore ses intentions et lui manifester les vôtres au sujet du duc. On a donc tâché de me procurer une audience que je n'ai pu obtenir qu'hier au soir vers la troisième heure. J'ai lu à ce pontife la partie de votre dépêche qu'il m'a paru utile de lui communiquer. Lorsque je fus à l'endroit où vous annoncez qu'Ottaviano de Campo Fregoso s'est mis en mouvement avec les cavaliers et les fantassins qui lui ont été envoyées par le duc d'Urbin , le pape en parut affecté , et dit : « Ce duc vient ici dans deux jours, je le ferai mettre au château Saint-Ange.» Il écouta la suite avec une grande attention; lorsque cette lecture fut finie, il me témoigna combien il était reconnais' sant de vos efforts, etc., et des avis que vous lui faisiez communiquer par zèle pour la gloire
LEGATION A LA COUR DE ROME
du saiiit-siéjçe. Il ajouta que, desoncôté,ilé(ait décidé, comme le savait notre cardinal, â faire de nouveau tout ce qui dépendrait de lui ; qu'il avait envoyé à Venise un homme chargé d'y développer ses sentiments; qu'il en enverrait un autre en Roraagne, qui serait d'un rang distingué, afin de ranimer le courage des seigneurs et des peuples de cette province et de ramener au saint-siége ceux qui s'en seraient éloignés. Telle fut la réponse du pape, auquel je fis les observations qui me parurent convenables. On voit qu'il emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour le moment , ainsi que je vous l'ai déjà marqué. Je parlai ensuite du duc de Valentinois [et des raisons qui vous avaient empêchés de lui accorder un sauf-Conduit. Le pontife les approuva, et mit fin à cette audience en faisant avec la tête un geste qui fut pour moi une nouvelle preuve de ce dont on se doutait d'abord, c'est-à-dire qu'il voudrait bien être déjà délivré de ce duc.] Il souhaite cependant qu'il parte assez content de lui pour n'être pas dans le cas de se plaindre de l'inobservation de la foi donnée. Son désir est aussi de se ménager les moyens de tirer parti de ses services dans les affaires de la Romagne, si les intérêts du saint-siége exigent qu'il les réclame; mais Jules II ne s'inquiétera nullement de ce que vous ou un autre pourriez entreprendre [contre le duc. Après avoir recueilli tout ce qui pouvait m'éclairer sur les desseins de ce pontife, je suis convaincu, comme je vous l'ai écrit, que son but est de soumettre ces places au saintsiége. Il espère que son envoyé fera entrer les Vénitiens dans ses vues, etc.: si cette voie ne lui réussit pas, il en tentera une autre. Il compte peut-être que le duc, se voyant abandonné par vous, lui cédera la partie de la Romagne qui est encore entre ses mains, et se persuade que, s'il a une fois quelques-unes des places de cette province, il parviendra facilement à se rendre maître des autres.] Vous voyez que sa conduite correspond à ce projet que je lui suppose. Votre résistance à l'égard des Vénitiens doit nécessairement lui être très-agréable.
Ma lettre du 14 vous instruira de tout ce qui a été décidé entre le duc , le pape et les cardinaux. L'expérience a déjà prouvé que le but de cesconventionsétait (d'entretenir les espérances du premier et de l'engager à s'éloigner, dé-
part pour lequel il est évident que le poniife forme des vœux.]
Lorsfjue le duc eut appris par les lettres qu'il a reçues de Florence que vous lui refusiez un sauf-conduit, il me fit appeler. Je me rendis chez lui en sortant de l'audience de Jules II. Il se plaignit de ce refus et me dit qu'il avait déjà envoyé en avant ses cavaliers , persuadé qu'ils seraient reçus .sur les terres de la république ; qu'il voulait lui-même partir, comptant bien trouver en route ce sauf-conduit, et qu'il n'attendait pas de votre part un pareil procédé , ayquel il ne pouvait rien comprendre, puisque vous paraissiez craindre d'un côté l'invasion de la Romagne par les Vénitiens, et que de l'autre vous fermiez le passage à ceux qui allaient s'opposer à leurs projets. Il ajouta qu'il pourrait encore prendre un parti dont vous vous repentiriez : qu'il coimaissaità la vérité le danger de faire un accommodement avec les Vénitiens ; mais que la nécessité le forcerait à accepter leurs propositions, fort avantageuses pour lui et très-préjudiciables aux intérêts de notre république. Je répondis au duc qu'on ne lui avait pas précisément refusé ce sauf-conduit, mais qu'on lui avait fait entendre que vous désiriez savoir sur quel pied vous étiez avec lui , et conclure une alliance telle qu'elle convient entre deux États qui veulent mettre de la franchise et de la fidélité dans leurs liaisons. Je lui fis observer (|ue la seigneurie ne prenait jamais de détermination au hasard ni avec précipitation, et ne voulait point en cet instant commencer à se conduire ainsi; qu'il me semblait donc à propos qu'il envoyât auprès de vous une personne instruite et bien informée de ses intentions, lui promettant que vous feriez sûrement tout ce que vous jugeriez avantageux à la république et à ses alliés. Il me répondit qu'il avait fait partir ses troupes par terre et qu'il était sur le point de s'embarquer pour aller les rejoindre par mer, mais qu'il aurait désiré être instruit auparavant de ce qu'il pourrait attendre de vous. Je lui dis que je vous écrirais ce matin en toute diligence, et vous préviendrais du départ de son envovc pour Florence ainsi que de celui de ses troupes, que je vous prierais de recevoir sur le territoire de la république. Je lui dis que , dans .et intervalle, son envoyé arriverait à Florence, négocierait avec vous, et parviendrait sûremeot
LEGATIONS ET MISSIONS.
à conclure quelques arrangements favorables dont il pourrait l'informer dans l'endroit où il se trouverait alors. Le duc parut en quelque sorte satisfait; néanmoins il ajouta que, si vous n'agissiez pas franchement avec lui, ce dont il serait bien instruit quand son agent vous aurait vus et lui aurait écrit, ce qui ne demandait que quatre à cinq jours, il traiterait avec les Vénitiens, avec le diable lui-même, s'il le fallait , se rendrait chez les Pisans, et emploierait l'argent, les forces, les amis et tous les moyens qui lui resteraient pour nuire. L'homme qu'il se propose de vous envoyer est un nommé Vanni, que lui-même aélevé,ct qui devait partir ce malin : cependant je n'ai pas encore entendu parler de ce départ quoique nous soyons déjà à la dix -huitième heure ; peut-être a-t-il changé de résolution. 11 était convenu aussi avec le cardinal de se mettre en route ce matin et d'aller s'embarquer pour la Spezzia, selon le premier projet. Il devait prendre à bord cinq cents hommes, composés de ses gentilshommes et de simples fantassins. Je crois qu'il veut en quelque sorte s'assurer de vos dispositions avant de quitter ce séjour. [J'ai fait à ce duc les réponses que vous venez de lire pour le déterminera partir, de crainte que le pape ne crût devoir vous contraindre à lui accorder un sauf-conduit, si votre refus venait à lui servir de prétexte pour rester plus, longtemps. Lor.sque son envoyé sera à Florence, vous pourrez l'amuser , et rompre ensuite ou conclure l'accommodement qui sera en négociation , selon que vous le jugerez à propos , après vous être donné le temps d'y réfléchir. Ses troupes à cheval s'avancent de votre côté sous les ordres de Charles Baglioni , au nombre de deux cent cinquante chevau - légers. Vous pourrez vous informer de leur manière de se conduire , et les faire en quelque sorte désarmer, si cela vous paraît nécessaire. Je me conformerai à vos intentions à l'égard de ce duc; s'il survient quelque chose de nouveau , vous ne manquerez point de m'en prévenir.]
J'ai communiqué vos lettres au cardinal d'Amboise et aux autres cardinaux. Le cardinal Soderini a grand soin d'instruire chacun de se tenir en garde sur les objets dont je vous ai parlé dans ma lettre du 16. Rien n'est oublié, et si tout ne réussit pas selon nos désirs, il ne faudra en accuser que les circonstances où nous
nous trouvons. [A l'égard des sûretés demandées par le duc, le cardinal d'Amboise m'a dit que vous pouviez faire ce qui vous conviendrait. | Quant aux autres points, il se contente de se plaindre et de hausser les épaules.
J'ai reçu ce matin vos dépêches du 15 auxquelles je ne puis donner d'autre réponse pour le moment.
Les motifs que je vous ai développés dans les miennes du 13 font traîner' en longueur l'affaire de Cilerna. Nous tâcherons de la terminer le plus tôt et le plus utilement qu'il nous sera possible de le faire.
On n'a plus eu de nouvelles de l'armée française, les mauvais temps s'y opposent. Le débordement du Garigliano empêche les Espagnols d'attaquer les Français et ceux-ci d'aller en avant.
Le couronnement solennel du pape est remis au dimanche suivant.
Paul Ruccellaï m'a fait entendre que l'extraction du salpêtre dépendait de lui , et que, si vous formiez quelque désir à cet égard, il fallait l'en instruire.
Nous sommes à la vingt-unième heure, et il y a une heure et demie que votre lettre du 15 m'a été remise par estafette. Elle m'informe du danger extrême où se trouvent les affaires de la Romagne; mais, comme j'ai eu hier audience du pape et que le cardinal Soderini lui a encore parlé aujourd'hui, nous avons cru devoir remettre à demain la communication de cette dépèche pour ne pas fatiguer ce pontife. Nous sommes d'ailleurs persuadés que nous n'obtiendrons auprès de lui aucun nouveau résultat, parce qu'il a fait tout ce qu'il pouvait en écrivant à Venise et en y envoyant un ambassadeur. Je crois que ce sera l'évéque de Raguse qui se rendra en Romagne et qu'il partira incessamment.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 18 novembre 1503.
LETTRE XX
MAGNIFIOCES SEIGNEURS,
Je vous ai écrit hier par estafette, en vous envoyant deux autres lettres du 14 et du 16. Ces dépêches vous instruiront de ce qui concerne le duc , qui est enfin parti cette nuit. Il se rend â Ostie pour s'y embarquer si le temps le lui
LEGATION A LA COUR DE ROME
permet, comme cela est probable, car il est très-beau ce matin. Les Français pourront aussi en profiter et n'être plus arrêtés par le débordement duGarigliano, qui a obligé leur armée ainsi que celle des Espagnols à se disperser et û chercher un asile dans des hameaux voisins, en faisant seulement garder quelques forts placés sur les limites du terrain occupé par l'une et par l'autre. Si le temps continue à devenir meilleur, ces deux armées pourront faire des tentatives, l'une pour aller en avant et l'autre pour l'en empêcher. Vous serez informés de ce que nous apprendrons à cet égard; mais, pour revenir au duc, il a, grâces au ciel, et à la grande satisfaction de tout ce pays, définitivement pris le chemin d'Ostie, après avoir, il y a deux ou trois jours, fait prendre à ses troupes celui de la Toscane. Elles montent, selon lui, à sept cents hommes de cavalerie; et, aussitôt que la mer sera navigable, il embarquera encore quatre cent cinquante ou cinq cents soldats, avec lesquels ils se rendra à la Spezzia, comme l'on en est convenu ici, et de là il prendra la route dont je vous ai parlé dans ma lettre du 14. Je crains que la méfiance dans laquelle il est sur vos dispositions à son égard ne le porte à se jeter dans Pise, comme il m'en menaça dans notre dernière conférence. Cette appréhension est d'autant plus fondée que l'envoyé qu'il devait vous adresser , comme je l'y avais engagé, ne me paraît pas se disposer à partir, car il ne me demande point les lettres et passe-ports que je devais lui donner pour sa sûreté; ce qui me fait soupçonner que le duc croit n'avoir plus rien à espérer de votre part. Je chercherai à me procurer des renseignements plus positifs que je vous ferai passer.
J'ai reçu aujourd'hui la copie de votre dépêche du 15; mais je ne pourrai voirie pape que demain, malgré toutes mes diligences à ce sujet. Je ferai tout ce que me prescrivent le bien de notre patrie et celui du saint-siége, unissant leurs intérêts dans ma conférence avec ce pontife. J'ai lu votre lettre au cardinal d'Amboise : elle a fait sur lui une vive sensation , mais il se contente de gémir , et s'excuse facilement sur l'impossibilité où il est de remédier au mal en ce moment. Il paraît compter sur la paix ou sur la victoire, et être persuadé que, si l'une des deui avait lieu , il ramènerait les af-
faires au point où il convient qu'elles soient. Il me l'a témoigné, en me promettant alors toute sûreté pour notre république; c'est tout ce que l'on peut attendre de lui maintenant. Il connaît si bien par lui-même la position de la Romagne qu'on lui fait de la peine lorsque l'on veut la lui retracer. Il reçut il y a deux jours une lettre de M. de Chaumont , dans laquelle ce gouverneur de la Lombardie lui disait que l'ambassadeur de France à Venise venait de lui écrire pour l'informer des dispositions des Vénitiens , de leurs préparatifs et de leurs projets, qui ne tendaient à rien moins qu'à s'emparer d'abord de la Romagne et à marcher ensuite contre les Florentins. Les 180,000 florins qu'ils réclament serviront de prétexte à cette dernière agression , dont le but réel serait de diminuer les forces et la réputation du roi , en le privant des troupes et de l'argent avec lesquels vous secondez ses desseins, et de soumettre une partie de la Toscane , ainsi que d'accroître leur empire. SonÉminence envoya au cardinal Soderini cette lettre, à laquelle elle parut ajouter foi, mais sans en tirer d'autre conclusion , si ce n'est qu'il fallait attendre l'effet que produirait leur flotte, dont ils espèrent de grands succès si les eaux et le temps ne s'opposent point à leurs projets. Nicolas Macchiavelu.
Rome, le 19 novembre 1503.
LETTRE XXI
MAGNIFIQUES SEIGIXEIJRS,
Je vous écris aujourd'hui en peu de mots, comptant le faire plus au long dans ma première dépèche. En chargeant de celle-ci monseigneur Ennio, envoyé du duc, mon but est que vous soyez instruits à son arrivée de l'état actuel des choses. Le duc, comme je vous l'ai mandé, est parti hier matin pour Ostie , où il s'embarquera avec quatre cent cinquante ou cinq cents personnes. Si le temps le permet, il mettra, je crois , à la voile dès cette nuit , pour se rendre à la Spezzia. Ses autres troupes , au nombre de sept cents cavaliers, ont pris il y a trois jours la route de la Toscane. Comme il a fait tout cela sans avoir de vous aucune réponse définitive , nous l'avons décidé, par les raisons mentionnées dans ma lettre du 18 , à vous envoyer
LEGATIONS ET MISSIONS.
monseigneur Ennio auquel je remets la piésenle. Il vous en portera aussi une que le cardinal 80derini lui a donnée ( uniquement pour le satisfaire, car le pape et le cardinal d'Araboise, d'après ce que j'entends et ce que je vois , seraient mécontents si vous accordiez le saufconduii au duc, bien loin de le désirer encore.J Si vous trouvez l'occasion de suivre vos desseins et d'entrer dans leurs vues, vous pouvez le faire sans rien craindre. Dans ce changement de résolution causé par les circonstances, [l'envoi de ce député] doit vous être très-utile; vous saurez en profiter avec votre prudence accoutumée. J'ai montré ce matin ;^ .Iules II votre lettre du 15 et le duplicata en date du 16, il en a paru vivement affecté. La conclusion de tout ce qu'il m'a dit sur cet objet est qu'il ne peut maintenant conduire cette affaire selon ses désirs , n'étant élevé sur le saint-siége que depuis trop peu de temps; mais qu'il fera pour le moment tout ce qui dépend de lui, comptant bien déployer à l'avenir des moyens plus puissants. L'évèque de Tivoli partira demain matin pour Venise. Dans deux jours celui de Raguse , chargé de conférer avec vous, prendra la route de Florence pour se rendre de là dans la Rornagne. Ce pontife ajouta qu'il avait d'abord résolu d'envoyer à Venise et d'attendre la réponse avant de passer outre, mais que l'insolence des Vénitiens l'obligeait à convoquer sur-le-champ tous les ambassadeurs étrangers pour les instruire de ses sentiments à cet égard, les leur faire partager et se plaindre ii eux des outrages de ces mêmes Vénitiens; en un mol qu'il mettrait tout en œuvre : qu'il vous engageait , en attendant, à continuer vos préparatifs de défense, et vous remerciait de tout ce que vous faisiez pour tâcher d'arrêter les progrès de l'ennemi. Le cardinal Soderini répondit avec sa prudence ordinaire, et je fis de mon côté les observations que je crus nécessaires. Telle fut l'issue de cette conférence. Nous aurons grand soin de continuer à remplir vos intentions auprès du pape et des cardinaux, en leur donnant les avertissements convenables , et nous vous tiendrons au courant de tout ce qui se passera.
Le duc d'Urbin arrive aujourd'hui en cette ville. Point de nouvelles ultérieures de l'armée française. Si le beau temps se soutient, comme il
le fait depuis deux jours, on espère qu'elle poursuivra ses entreprises avec moins de difficultés. Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 20 novembre 1503.
LETTRE XXII
MAGNIFIQtES SEIGNEURS ,
Je vous ai mandé par ma précédente dépêche ce qui était survenu depuis celle du 18. Indépendamment de ce que je vous ai rapporté de l'entretien que nous avions eu, le cardinal Soderini et moi , avec le pape, en lui communi- (juant votre lettre du lô, ce pontife me dit encore que le duc d'Urbin arrivait le soir même , et qu'il ferait en sorte que les Vénitiens ne pourraient se servir de lui , ni de son nom, ni de ses États, ni de ses troupes. Je lui répondis comme je le devais, mais je n'en obtins point d'autre résultat que celui dont je vous ai déjà inlormé : on ne doit point en attendre d'autre pour le moment; mais, comme il est naturellement ambitieux de gloire et d'un caractère emporté , on doit espérer que la première de ces dispositions l'armera contre tous ceux qui tenteraient de déshonorer le saint-siége et que l'autre enflammera son zèle. Les Vénitiens, qui connaissent son naturel , cherchent à l'endormir et à le gagner par des flatteries , en lui montrant une soumission filiale et le désir de mettre dans sa dépendance non-seulement la Rornagne, mais encore leur république tout entière. C'est uniquement dans ^ette vue qu'ils ont, contre leur coutume, nommé huit ambassadeurs pour venir le complimenter sur son élection. Ils font retentir cette cour du récit de la joie générale qu'elle a causée dans Venise et du bruit de l'ambassade qu'ils ont nommée par honneur pour Jules II, ce dont ils se prévalent ici avec beaucoup d'emphase. «Ils veulent.» disent-ils, «l'avoir pour leur protecteur, leur père « et leur défenseur. «Tels sont les moyens à l'aide desquels ils espèrent l'amuser et le rendre favorable à leurs desseins. Ils ne rougiront point de paraître s'abaisser devant ce pontife , pourvu qu'ils puissent ensuite donner des lois à tous les autres. C'est ainsi que l'on juge leur conduite dans ce pays. J'ai cru devoir vous en instruire , afin que vous puissiez prendre les me-
LEGATION A LA COUR DE ROME
sures qui vous paraîtront convenables, et au moins ne pas vous laisser dépasser par eux en déférences et en formalités d'usage, puisque vous ne pouvez égaler leur fortune et leur puissance. Agapit et Romolino,qui étaient précédemment les confidents du duc, sont restés ici pour ne point partager sou mauvais sort. J'ai appris d'eux que celui-ci, lorsqu'il partit de Rome pour Ostie , ordonna à monseigneur Ennio , évéque deVeroli, dans lequel il a confiance, de se rendre auprès de vous pour y négocier et conclure un accommodement durable , comme il en était convenu avec moi dans notre dernière entrevue. Ils ont ajouté que, désirant, pour la sûreté de cet envoyé, des lettres de moi et des patentes du cardinal Soderini, ils m'avaient hier cherclié inutilement, et m'ont prié de me réunir avec le cardinal pour satisfaire à cette demande, afin que 1 evêque de Véroli pût sur-le-champ se mettre en roule. Les motifs énoncés dans ma dépèche du 18 nous faisant juger ce départ utile, le cardinal Soderini lui donna une lettre pour vous et un passe- port adressé à tous les alliés et sujets de la république. Je lui remis aussi une lettre contenant en abrégé ce qui se trouve plus an long dans celle-ci et dans la précédente. Comme monseigneur Ennio arrivera avant ces deux dernières dépêches, j"ai voulu que votredélibération fût éclairée par un aperçu de l'état actuel des affaires dans cette cour, [et que vous sussiez que les faveurs du pape , du cardinal d'Amboise et des autres envers le duc n'ont eu pour but que de s'en délivrer le mieux ef le plus proraptement possible.] Vous pouvez agir comme vous le jugerez à propos pour le bien de la république , sans avoir aucun sujet de crainte. Je vous le répète, il n'y a nul danger à soutenir le duc si vous y trouvez quelque avantage. Le pape aimerait mieux néanmoins qu'on lui donnât le dernier coup. En un mot vous connaissez les dispositions de cette cour a son égard. Il est maintenant à Ostie, où il n'attend que le moment favorable pour se rendre à la Spezzia avec cinq bâtiments portant cinq cents hommes de débarquement. Peut-être est-il déjà parti ; s'il ne l'est point encore , il est probable que ce sera pour cette nuit. 11 a fait prendre à ses hommes d'armes la route de la Toscane par terre . sans avoir plus d'assurances ues Siennois et de Jean-Paul Baglioni que de
vous. Chacun se moque ici de ses entreprises hasardeuses. On est impatient de savoir où les vents le porteront , comment ses troupes arriveront , et quelle détermination vous prendrez.
Le duc dUrbin est entré ce soir dans Rome en grande pompe. Tout ce qui tient au pape et aux cardinaux est allé à sa rencontre. Quelques-uns disent qu'il sera général de l'armée du saint-siége.
Je n'ai rien appris sur l'armée française dans le royaume de Naples depuis mes dernières dépêches. Si le beau temps continue, on pense qu'elle ira en avant sans que les Espagnols puissent arrêter sa marche.
Nicolas Macchiavelu.
Rome, le 20 novembre 1502.
LETTRE XXUI.
MAG^lIFIOirES SEIGNEURS,
Vos dépèchf s du 17, qui me sont parvenues hier au soir à la vingt- unième heure, m'ont appris que Faënza était dans le plus grand danger. Le cardinal Soderini les a fait passer au pape, comme nous le devions; il en a été vivement affecté, d'après ce que nous a rapporté son secrétaire. Ce matin , dès que le jour a paru , il a envoyé chercher notre cardinal , s'est plaint des procédés des Vénitiens et l'a consulté sur les remèdes que l'on devait apporter à des maux de celte nature. Son Éminence a répondu que, le mal allant toujours croissant, les moyens employés par Sa Sainteté ne lui paraissaient pas suffisants pour l'arrêter ; qu'il fallait avoir recours à d'autres plus puissants , faire avancer le légat de la Marche d'Ancùne , changer celui de la Romagne. nommer à celte place un cardinal recommandable par ses vertus, sa réputation et son attachement à la gloire du saintsiége , le charger de retenir dans le devoir ceux qui étaient soumis au souverain pontife et d'y ramener ceux qui s'en seraient écartés, convoquer ensuite tous les ambassadeurs, même celui de Venise , se plaindre en sa présence des outrages des Vénitiens, leur demander conseil et secours, et envoyer, outre cela, à ces ambassadeurs des brefs conformes aux discours que Sa Sainteté leur aurait adressés dans cette assemblée. Le cardinal Soderini rappela ensuite à ce
LÉGATIONS
pontife que le pape Clément V avait arraché des mains des Vénitiens Ferrare dont ils s'étaient emparés, que Sixte IV était venu à bout d'exciter contre eux l'Italie entière. Il ajoula que, nonobstant ces moyens nouveaux, il fallait ne pas négliger les anciens, et mettre en mouvement les évèques de Tivoli et de Raguse pour contenir les autres places, en supposant que l'on perdît Faënza. Jules II approuva les conseils du cardinal Soderini et les trouva très-fondés, mais il ne voulut pas encore s'en servir; il dit que les circonstances ne lui semblaient pas permettre que l'on prît si brusquement «outre les Vénitiens des mesures propres à les irriter; qu'il désirait suivre sa première idée en faisant partir les évèques de Tivoli et de Raguse, afin de voir si cette république lui remettra par voie de conciliation ce dont elle s'est emparée. Loin d'en désespérer , ce pontife paraît même y compter; quoiqu'il ait dit hier qu'il était décidé à convoquer les ambassadeurs et à protester, il veut maintenant attendre la réponse de ceux qu'il a envoyés auprès de Denis de Naldo, et dont on n'a encore aucune nouvelle. Notre cardinal le trouva, il est vrai, mécontent et disposé à remédier au mal lorsqu'il croirait le moment favorable, mais néanmoins plus circonspect et plus froid dans ses mesures qu'il ne devrait l'être, ce qui fut cause qu'il ne put lui faire prendre une autre détermination. Le pape fit appeler de nouveau vers la dix-septième heure SonÉminence, et lui exposa que les événements de Faënza et de la Romagne l'avaient empêché de dormir cette nuit; qu'il désirait la consulter pour savoir s"il ne serait pas ù propos de faire de nouvelles tentatives auprès du duc de Valentinois, afin de voir s'il voudrait consentir à remettre entre les mains de Sa Sainteté la citadelle de Forli et les autres places et forteresses qu'il possédait encore dans la Romagne, ajoutant qu'il lui en promettrait la restitution, persuadé qu'il valait mieux qu'elles fussent soumises A ce duc qu'aux Vénitiens. Il demanda au cardinal Soderini s'il aurait la complaisance de se charger d'aller à Ostie négocier avec le duc cet arrangement, le cardinal répondit qu'il ferait ce qui serait agréable à Sa Sainteté. Le pontife convint de l'instruire plus tard de ses dernières résolutions , et le pria de voir en at-
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tendant le cardinal d'Amboise et de sonder ses dispositions à cet égard. Cette proposition de livrer ses places au pape, à la condition qu'elles lui seraient rendues , avait déjà été faite au duc il y a plusieurs jours. Il y consentait ; mais Jules II ne fut point alors de cet avis et s'y refusa même entièrement, disant qu'il ne voulait rompre ses engagements envers personne. Aujourd'hui il embrasse de lui-même ce parti : c'est moins par changement d'idées que parce qu'il s'y voit contraint par la nécessité. Il pense que ce moyen est le plus efficace et le plus excusable qu'il puisse employer contre les Vénitiens, dont il ne juge pas encore à propos de se déclarer l'ennemi. Vers la vingt-unième heure , le pape fit appeler le cardinal pour la troisième fois, le retint à dîner, et conversa avec lui à peu près jusqu'à la vingt-quatrième heure. Son Éminence m'a rapporté que ce pontife avait envoyé quelqu'un à Ostie pour voir si le duc était parti , et le prier, dans le cas où il ne le serait point, de différer son départ de quelques jours. S'il est embarqué, il ne faudra plus songer à cet expédient ; s'il ne l'est point , le cardinal ira le trouver demain matin; nous verrons à son retour quel effet aura produit cette mission. Jules II et Soderini se sont aussi entretenus de celle de l'évéque de Raguse , de sa nomination à la dignité de gouverneur de Bologne et de toute la Romagne, avec plein pouvoir de faire ce qu'il jugera convenable pour ramener à la soumission envers le saint-siége les places occupées par les Vénitiens et les retirer de leurs mains. Cet évêque a ordre de passer à Florence , de vous remercier au nom du pape de ce que vous avez fait jusqu'à ce jour, et de vous consulter pour savoir s'il doit se diriger vers Faënza ou vers Forli, et par quelle route il doit entrer dans la Romagne. Il est chargé de suivre vos conseils et de profiter en tout de vos bons offices. Il partira dans un ou deux jours.
[Au sujet de Giterna et des deux cents ducats dont je vous ai parlé, etc. , vous me demandez le motif de ce payement et quel serait l'avantage que l'on en retirerait. Voici ma réponse à votre première question : les forteresses sont distribuées aux cardinaux par la voie du sort; chacun reçoit du trésor les sommes nécessaires pour approvisionner entièrement celle qui lui est échue ; comme il ne le fait qu'à moi-
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tié, il profite du reste; il trouve même des personnes qui la lui achètent. C'est par cette raison que le cardinal Saint-Georges dit qu'on lui offre deux cents ducats du fort de Citerna et qu'il ne veut pas le céder à un moindre prix. Je crois donc qu'il faut les lui donner si Yop. a envie de terminer celte affaire. Quant à Tutilité qui en résultera, elle est sensible. N'est-il pas à propos, lorsque l'on annonce l'intention de défendre le saint-siége, de ne point paraître les ravisseurs de ses possessions .►* Pour atteindre ce but, il n'est pas de meilleur moyen que celui que l'on vous propose. En contenant Saint- Georges, il ne sera point question, pendant un an, de votre envahissement de Citerna, et dans cet intervalle vous chercherez quelque autre expédient. Telle a été l'idée qui nous a fait agir; nous la suivons encore avec soin. Quoique ce cardinal se tienne en arrière et garde le silence, nous ne le perdons pas de vue, en attendant votre réponse.]
Vous me demandez outre cela où en sont les choses dans ce pays et quel jugement on en porte. Je croyais ne vous avoir jusqu'ici rien laissé à désirer sur ce sujet. J'y reviens en peu de mots. Relativement au pape, je me réfère à ma lettre du 11, parce que sa position ne me paraît point changée depuis cet instant. Quant au duc de Valentinois, mes trois dernières dépêches vous instruiront de sa situation. Vous jugerez dans votre sagesse de la fin qui l'attend et de la tournure que prendront ses affaires. Je ne puis encore rien ajouter sur la Romagne à ce que vous lirez dans celles-ci et dans les précédentes. Vous y verrez les dispositions de Jules II et du cardinal d'Amboise; la conduite apparente ou réelle des Vénitiens; les causes qui arrêtent le ressentiment des Français contre eux, celles qui obligent le pape à paraître s'en rapporter ii leurs sentiments extérieurs; enfin les motifs qui doivent, tant qu'il ne surviendra point de changement , vous ôter tout espoir d'obtenir de la France et du saint-siége des troupes ou de l'argent, et vous empêcher d'attendre d'une puissance quelconque des secours de ce genre contre celle république. Quant aux Français et aux Espagnols , dans le royaume de Naples, les premiers se sont rendus maîtres du Garigliano, de manière que les autres n'ont pu ni leur interdire le passage ni les forcer depuis
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à quitter leurs positions sur la rive gauche de ce fleuve. Ceux qui parlent de la composition de ces deux armées , disent, comme je vous l'ai mandé , et comme chacun le croit , que les Espagnols , inférieurs en nombre , n'osent en venir à une bataille , mais ils se retirent avec soin dans des lieux fortifiés. C'est ce qu'ils ont fait à San-Germano et ce qu'ils font encore près du Garigliano. Obligés de s'éloigner, ils se sont retranchés à un mille de la gauche de ce fleuve et ont opposé de nouveaux obstacles à la marche des Français; d'un autre côté ceux-ci ont été arrêtés par le mauvais temps. Les pluies abondantes qui sont tombées dans cet endroit, qui est par lui-même bas et marécageux, ont contraint les uns et les autres à interrompre les hostilités et à disposer leurs troupes dans les hameaux et autres lieux des environs, faisant seulement garder les forts qu'ils ont construits sur les frontières respectives du terrain qu'ils occupent. Hier le ciel était assez beau , mais il pleut aujourd'hui de manière à faire craindre que le mauvais temps ne soit encore de longue durée. Les deux camps manquent de vivres et de fourrages, celui des Français surtout, qui se trouve dans les pays qui ont le plus souffert. Cette disette deviendrait fort dangereuse pour eux s'ils ne pouvaient aller en avant. Cependant ils peuvent tirer de grands secours de leur argent , ressource dont la privation doit inquiéler les Espagnols. On croit que Barthélemi d'Alviano s'est réuni à ces derniers , mais avec des forces peu considérables. Le cardinal d'Amboise a envoyé au camp français les Savelli et la troupe de Jean Giordano. Il est mécontent de ce que Jean-Paul Baglioni ne s'est pas mis en marche, quoiqu'il en ait reçu l'ordre le plus pressant. Après avoir tout recueilli , je n'ose prononcer sur les événements futurs. Vous êtes en état d'en juger autant qu'aucun autre. Je me contenterai de vous faire observer que les considérations ci-dessus mentionnées font généralement croire que les Français ont à la vérité plus d'argent et de meilleures troupes, mais que la fortune est plus favorable aux Espagnols.
Nicolas Maccuuvelu.
Rome, le 21 novembre 1503.