‹ Œuvres complètesChapitre 238 sur 323 · LÉGATION AUPRES DE JEAN-PAUL RAGLIONL · texte numérisé non relu

LÉGATION AUPRES DE JEAN-PAUL RAGLIONL

Ç;uement sur cet article, détestant ïes eiif^agemenfs que vous avez contractés avec les Savelli et les Colonna, et vous blâmant d'avoir laissé les Guelfes de côté. Si vous vous fussiez rapprochés d'eux, a-l-ii ajouté, et que vous n'eussiez fait qu'un seul corps de lui, de Bartolommeo et des Vitelli, les choses n'en auraient été que mieux et pour eux et pour vous, attendu que les Colonna, qu'il regarde comme leurs ennemis communs, demeuraient dans l'abaissement ; que Pandolfo et les Lucquois, qui sont les vôtres, étaient contenus, et que Pise serait tombée d'elle-même entre vos mains. J'ai répliqué ce qu'il était, possible et convenable deré|)ondre; mais il s'est obstiné à soutenir que c'était l'avantage de notre cité de ne faire qu'un seul corps de tous les Orsini; sur quoi il lui est échappé de dire qu'il était maintenant trop tard de prendre un tel parti. Il s'est plaint des rebelles pérousins qui résident à Cortone, ajoutant que si on laccusait de manquer à sa parole et qu'il fût nécessaire de se justifier, il était prêt à le faire; qu'il avait montré son engagement à une foule de docteurs de Pérouse, et que tous lui avaient dit qu'il n'était point obligé de servir.

A l'égard des rebelles qui se trouvent à Cortone je lui ai répondu que, connaissant la qualité de ceux qui y sont allés, ce n'était point un motif que sa seigneurie dût alléguer, et que je rougirais d'avoir à lui répondre sur ce point. Quant à sa prétention de vouloir prouver qu'il n'était i)oint obligé d'observer son engagement, comme il m'avait ouvert une large voie pour lui faire sentir les avantages de la bonne foi et combien il importe de tenir sa parole , j'ai la conscience de n'avoir rien négligé de ce qu'il était possible de dire dans une semblable circonstance. J'ai cependant tourné la chose de manière à lui faire voir que vos seigneuries avaient été moins affectées pour elles-mêmes que pour lui de la résolution qu'il avait prise ; car si maintenant vous restez à découvert, ex improvisa, de cent trente hommes d'armes, il y a en Italie tant de chevaux hors de l'écurie que vous ne pouvez craindre de demeurer à pied ni d'avoir à laisser de côté aucune de vos entreprises; qu'ainsi votre mal était facile à guérir, mais qu'il n'en était pas de même du sien; car si vous n'étiez pas dans le cas d'avoir à vous plaindre de sa bonne foi, en supposant que les «oupçons

soient réels , et qu'il eût besoin de rester chez lui , le public, qui connaît ses obligations envers vous, sait aussi quel est son engagement; il sait la manière dont les payements se sont effectués, les avantages qui lui ont été faits; il sait en outre l'engagement que l'on a contracté sur sa demande avec son propre fils; il sait que la solde entière lui a été portée chez lui, et il ne le justifiera jamais : bien loin de là , il l'accusera d'ingratitude et de mauvaise foi , le regardant comme un cheval qui bronche, et qui ne trouve personne qui veuille le monter pour ne point s'exposer à se casser le cou; que ce sont des matières hors du ressort des docteurs et que les princes seuls doivent apprécier; que quiconque endosse la cuirasse et veut en tirer de l'honneur ne peut rien perdre qui soit d'un prix aussi précieux que la réputation de bonne foi, et qu'il me semblait qu'en cette circonstance il la jouait volontairement. Comme il soutenait qu'il lui serait facile de se justifier, je lui ai répliqué que les hommes doivent tout faire pour n'être jamais contraints à cette nécessité , attendu que toute justification suppose une faute ou du moins le soupçon d'une faute; que l'année dernière encore il avait eu à s'excuser à l'égard des Français, et qu'il avait trop souvent besoin de justification. C'est ainsi que je l'ai piqué et de droite et de gauche, lui parlant comme à un ami et comme si ce que je lui disais venait de moimême. Quoique je l'aie vu plusieurs fois changer de visage, ii ne m'a témoigné par aucune parole que je pusse espérer de le voir varier dans sa résolution. C'est tout ce que je puis dire à vos seigneiu-ies de notre conversation suivie. Quant aux autres propos sans suite que nous avons tenus sur le même sujet, les résultats en ont été pour ainsi dire les mêmes : il tenait ferme à son projet de rester cette année chez lui, et de ne servir personne. Il m'a annoncé que dans peu de jours il ferait mourir quatre Pérousins qu'il regarde comme ses ennemis; qu'il ne fallait nullement s'inquiéter s'il réunissait des troupes: qu'il ne le faisait que pour répondre à ses ennemis et en chasser quelques-uns des divers châteaux qu'ils occupaient. Il m'a dit que vous pouviez vous passer cette année de prendre des gens d'armes à votre solde, attendu qu'il ne vous voyait pas en mesure d'aller attaquer Pise; que si toutefois vous contractiez quelque enga-

LEGATIONS ET MISSIONS

gement , il fallait laisser de côté les Colonna et prendre le marquis de Mantoue ou quelque autre capitaine qui ne fût pas de leur parti. Au milieu de tous ses raisonnements, il a laissé échapper qu'il trouverait le moyen de passer Tannée avec les ressources qu'il saurait se procurer d'ailleurs. Je n'ai pas laissé de répondre à tout ce qu'il me disait selon que je l'ai jugé convenable. Pour dissiper tous les soupçons que vos seigneuries auraient pu concevoir à son égard , il a offert , si votre intention était d'entreprendre quelque chose cette aimée contre Pise, de venir en personne avec quarante ou cinquante des siens, mais seulement comme ami et non comme obligé, et qu'il consentirait même à ce qu'on ne l'employât que comme pionnier.

D'après ce que j'ai écrit jusqu'à ce moment, vos seigneuries peuvent s'apercevoir que Jean- Paul est tout à fait résolu à ne point les servir : elles doivent connaître les motifs qu'il en donne, motifs que lui-même allègue et qui sont dans ses intérêts. Mais voici les renseignements que j'ai obtenus d'un autre côié. Deux Florentins qui sont à sa solde, et dont l'un est plus habile à négocier qu'à agir, m'ont assuré, en s'entretenant avec moi, que ce n'était qu'une intrigue concertée entre Pandoifo, les Lucquois, la maison Orsini et son parti ; qu'ils ignorent si d'autres y interviennent ; qu'ils savent qu'il y a beaucoup d'intrigues sous jeu , attendu que Jean -Paul reçoit chaque nuit des messagers ou des envoyés qui y ressemblent ; que messer Goro da Pistoja se démène de toute sa force, mais qu'en ce moment il est absent et qu'ils ne savent où il est ; que dimanche Jean-Paul a eu une entrevue du côté de Chiusi avec Pandoifo, sous prétexte de chasse; que leur projet est certainement de vous enlever Pise et de vous faire pire encore s'ils le peuvent ; qu'ils veulent vous réduire au même état de faiblesse qu'eux, afin que ceux qui sont en armes soient bien payés et que les autres s'assurent comme ils l'entendront; qu'ils ont engagé Jean -Paul à vous endormir afin que vous ayez moins de temps pour prendre vos mesures; et il aurait tardé encore à se découvrir, si vous ne lui aviez pas envoyé sa solde ; mais ayant appris qu'elle était sur le point d'arriver, il a voulu vous prévenir, et voilà pourquoi il a écrit à messer Vin cenzo. Au lieu d'une lettre il avait le projet

d'envoyer Valerio; mais ce dernier a refusé, disant pour s'excuser qu'il n'était pas du tout disposé à vous porter une semblable nouvelle pour laquelle vous le feriez pendre. Voilà pourquoi ceux qui le dirigent lui ont conseillé de dire qu'il ne voulait pas servir et que son intention était de rester chez lui ; parce qu'ils savent tous que vous vous montrerez irrités de cette injure, et que vous vous déciderez pour vous défendre à eiubrasser contre lui quelque parti, soit en prenant les Colonna à votre solde, soit en adoptant toute autre mesure par laquelle vous lui donnerez ainsi un prétexte de dire qii ■ c'est avec justice qu'il se prononce contre volii^ cité. C'est pour cela qu'il vous conseille d'une manière aussi pressante de rester sans hommes d'armes plutôt que de solder les Colonna. Cei'.s. qui m'ont appris ces détails ont ajouté qu'il n'éclatera point si vous ne lui en fournissez pas l'occasion , mais qu'il mettra toutes ses troupes sous le commandement de Bartolommeo ou de tout autre, selon qu'il y trouvera son avantage. Ils disent encore qu'il a engagé ses soldats à rester tranquilles, car s'il ne touche pas l'argent des Florentins , il en recevra d'ailleurs ; et , comme je vous l'ai dit ci-dessus, il me l'a fait pressentir lui-même en parlant avec moi. A son avis, il vous croit dans l'impossibilité de vous procurer des troupes; et son projet, si vous prenez les Colonna à votre service, est de leur couper les chemins pour passer en Toscane, et de ne les y laisser pénétrer à aucun prix. Ces mêmes personnes m'ont enfin rapporté que depuis plus de deux mois Jean -Paul est tout absorbé dans ses pensées , et qu'on ne l'a pas vu rire une seule fois sans contrainte. J'en ai eu moi-même une sorte de preuve, car dans l'entretien que j'ai eu avec lui, comme je lui recommandais de bien réfléchir avant de prendre un parti qui était bien autrement pesant que Pérouse, il m'a répondu: «Crois-m.oi, j'y ai «bien pensé; j'ai fait plus de six fois le signe «de la croix, et prié Dieu pour qu'il m'envoie «quelque bon conseil.»

Maintenant c'est à vous à prononcer sur toutes ces choses. \'os seigneuries m'ayant recommandé de vive voix de prendre garde de n'en point venir à une rupture ouverte, comme, ens'enl retenant avec moi , il s'efforçait de me persuader par ses protestations qu'il était en-

Page 1