‹ Œuvres complètesChapitre 241 sur 323 · AUPRÈS DE PANDOIFO PETRUCCI · texte numérisé non relu

AUPRÈS DE PANDOIFO PETRUCCI

INSTRUCTIONS

Données à N. Macchiavelli , envoyé à Sienne auprès de Paivdolfo Fetrccci, et délibérées le 16 juillet 1505.

Nicolas , lu te rendras à Sienne , de manière à y être demain matin à l'heure des affaires. Aus-. sitôt après ton arrivée tu parleras au magnifique PandolfO , pour lequel tu auras nos lettres de créance : tu lui témoigneras tout le plaisir que nous a fait éprouver l'envoi d'un homme de confiance pour nous faire part de l'avis qu'il avait eu que Bartolommeo d'Alviano devait au premier jour se mettre en mouvement sur Piombino ; tu le remercieras des offres qu'il nous a faites , et tu ajouteras immédiatement que c'est pour savoir de sa seigneurie ce qu'elle jugerait A propos que l'on fit dans cette circonstance pour (|u'il n'en résultât pas d'autre désordre , que nous t'avons envoyé vers elle ; tu t'étendras sur ce point

' Cette légation à Sienne est relative à la tentative que fit Barlolommeo d'Alviano d'aUaquer le territoire florentin el de donner des secours aux Pisaiis. Pandolfo Petrucci, secrètement d'accord avec l'Alviano, avait astucieusement donné avis de ce mouvement an gouveriieiiient de Florence pour que les Floieniiiis le prissent à leur service. On ne termina rien avec lui, parce que l'on pénétra sans peine sa duplicité et la haine qu'il portait à la république. Bientôt après Barlolonnnco d'Alviano fut complètement battu, le 17 août, au|)rès de la tour de San-Vincenzo-in-Maremma, par les Florentins sous les ordres d'Antonio Giacomini. Voyez le Journal de Bonaccorsi, p. 107 à 1 15, où il donne le délai! de toute celte affaire jusqu'à la défaite d'Alviano.

autant que tu le jugeras nécessaire pour mieux pénétrer la vérité ; tu le tourneras dans tous les sens : ce sera à toi à prendre conseil de toimême suivant la circonstance ; nous livrons ta conduiteàla prudence que tu es dans l'habitude de déployer.

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIÈRE

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Arrivé ici ce matin avant l'ouverture des portes, j'ai eu audience de Pandolfo à son lever. Comme je lui rendais compte de la mission dont vos seigneuries m'avaient chargé, il m'a interrompu et m'a dit : «Je veux t'apprendre de «quoi il s'agit dans cette affaire. Le seigneur «Renzoda Ceri ayant enlevé sur mon territoire «cinq cent têtes de gros bétail , j'ai envoyé Cor- «nelio Galanti porter mes plaintes à Bartolom- «meo d'Alviano, et je lui ai prescrit, s'il n'ob- « tenait pas justice, d'aller jusqu'à Rome potir «s'en plaindre à Sa Sainteté. Cornelio est parti, «et j'ai lieu de croire que le seigneur Renzo con- « sentira à s'arranger avec les propriétaires de «ces bestiaux. Mais dans un autre passage de sa «lettre, Cornelio m'informe que Bartoloinmeo «lui a donné à entendre qu'il ne pouvait plus

LEGATIONS ET MISSIONS.

a retenir ses troupes en cantonnement , et qu'il «avait résolu à tout prix de se mettre en marache jeudi prochain, cest-à-dire aujourd'hui «même , et de se diriger direclement sur Gam- «piglia pour y prendre ses quartiers, et agir a suivant que la fortune lui en fournirait l'occa- «sion. Étonné de cette nouvelle, qui ne peut «que mètre fort désagréable, j'ai fait partir «sur-le-champ un messager achevai pour en «informer le gonfalonier ; j'ai écrit à la hâte à «Cornelio de revoir de nouveau le seigneur «Bartolommco de ma part, et je l'ai chargé de «l'effrayer sur les suites d'une pareille entre- « prise, qui, si elle n'était pas soutenue, était une «extrême folie, et pour laquelle je ne lui voyais «aucun appui sur lequel il pût compter. Je lui ai «recommandé en outre de dire qu'il n'aurait « absolument dans nos États que ce qu'il y enlè- «verait.» Il a ajouté que , comme il attendait une réponse à une lettre, il croyait convenable que je différasse jusqu'alors de vous écrire ; que pour le moment il lui était impossible de me rien dire , sauf ce qu'il avait écrit à vos seigneuries qu'il était disposé à faire, eu égard à ses forces et à celles de sa cité ; et qu'il m'enverrait chercher aussitôt que la réponse serait arrivée. Sur quoi je n'ai pas cru devoir entrer dans de plus grands détails, puisque je devais le revoir. Vers la première heure il m'a envoyé chercher après son dîner, où il avait invité cinq ou six des principaux citoyens de la ville, et pendant lequel il leur avait dit quelques mots de ma mission. Ils étaient encore avec lui lorsque je suis arrivé. M'étant assis avec eux, .PandoH'o m'a dit qu'il avait reçu la réponse de Cornelio, qui l'informait que dans un long entretien avec Alviano il avait tâché de le dissuader de s'avancer du côté de Sienne; mais qu'en résultat il n'avait rien gagné , Bartolommeo étant résolu à quitter ce matin ses logements pour aller avec toutes ses troupes au moulin de Vetrella, et se porter ensuite demain de San-Giovanni-della-Selva entre Montefîascone et Viterbe, ofi il doit toucher de l'argent ; qu'il ignorait qui devait le lui compter et quel en était le montant, mais que Bartolommeo se vantait d'avoir d'immenses ressources en argent ,, en hommes et en artillerie, et qu'il nous laissait à deviner qui les lui fournissait ; qu'il était clair que ce devait être Gonzalve qui lui procurait les soldats

de Piombino et l'artillerie qui se trouve de ce côté ; qu'il pourrait se faire également que les troupes espagnoles qui étaient à Gaëte, et dont on annonçait l'embarquement pour la Sicile. fussent envoyées à Piombino pour s'y réunir à Alviano.

D'après cet avis, Pandolfo croit qu'il sera forcé de monter à cheval. 11 a en conséquence pris de son côté toutes les mesures qui sont en son pouvoir : il a écrit à Cornelio de ne point revenir , de suivre l'armée et de lui donner avis de point en point de ,tous ses mouvements ; il a, dit-il, écrit à Jean-Paul Baglioni de monter également à cheval avec toutes ses troupes, de passer les cliiane et de se porter dans la Maremme. Il vous conseille, de votre côté, d'envoyer aussi toutes vos forces dans la Maremme, à Campiglia. Il ajoute que bien que lui et tous les citoyens de Pérouse soient déterminés à faire ce qui dépendra d'eux pour s'opposer à ce mouvement d' Alviano , toutefois ils ne savent quel parti prendre qui puisse les rassurer entièrement, exposés comme ils le sont à voir la guerre leur tomber sur les bras, et n'ayant contracté encore avec vous aucun engagement solide; qu'il lui semblerait convenable de conclure d'abord cet engagement; que, dans le cas où sa pensée n'aurait pas été précédemment comprise , on pourrait traiter aux conditions suivantes.

On prorogerait pendant cinq ans encore la trêve conclue en 98, et aux mêmes conditions; et s'il s'y trouvait quelque article qui ne fût plus à propos ou qui pût donner lieu à des difficultés, on le retrancherait, en y ajoutant seulement que les Siennois s'obligeraient pendant le cours de ces cinq années, et jusqu'à ce qu'on eût recouvré Pise , à tenir sans cesse à la disposition de notre cité cinquante hommes d'armes; que quoiqu'il eût d'abord été question de cent , ils avaient pensé qu'il vous importait fort peu qu'il n'y en eût que cinquante, attendu que, comme ils devaient ensuite rester chez eux sous les armes, cela- leur causerait des dépenses qu'ils ne pourraient supporter , puisque le don de leurs hommes d'armes était plutôt pour la montre que pour toute autre chose.

En second lieu, si vos seigneuries venaient à recouvrer Pise avant l'expiration descinq années, Montepulciano demeurerait libre aux Siennois ,

SECONDE LÉGA

tt le territoire de Pise et les cinquante hommes d'armes dépendraient de votre volonté.

Que si, dans l'espace de ces cinq années, Pise ne se rendait pas , leurs droits sur Montepulciano subsisteraient toujours dans les mêmes •termes qu'au moment du traité; que néanmoins la trêve et la ligue dureraient , en vertu du dédit, jusqu'à ce qu'elle fût dénoncée.

Jai répondu à ces propositions que mes instructions ne m'autorisaient point à m'expliquer sur cet objet, mais que je pourrais en écrire ; que toutefois, s'il fallait dire mon sentiment, je ne voyais pas comment un semblable accord pouvait remédier à ses craintes, puisqu'il fallait du temps pour négocier et que Bartolommeo était à cheval. Il m'a répondu à son tour qu'il n'y avait à conclure que deux articles ; que cela ne demandait pas plus de quatre jours, et que dans cet intervalle on pouvait mettre le temps à profit et presser l'envoi de vos troupes à Carapiglia et des siennes dans la Maremme; qu'on pouvait encore tenter d'autres expédients qui lui semblaient un moyen efficace de contenir Bartolommeo, comme de lui enlever les Vitelli, qui ont soixante hommes d'armes ; et ici il a juré que, si on ôtait les Vitelli à Bartolommeo, il voulait être pendu si ce dernier allait plus avant; que, d'ailleurs, le priver des Vitelli c'était lui enlever encore d'autres condottieri; que si ce projet occasionnait quelques dépenses à vos seigneuries elles en seraient bien dédommagées, puisque ce serait une excellente voie pour s'assurer à jamais, et non pour un temps, contre Alviano. homme habile et redoutable à tous ceux qui ont des États, parce qu'il n'en a point a perdre; qu'il est toujours sous les armes, et que, doué d'un caractère hardi et entreprenant, tous les brigands dont l'Italie est remplie, et qui sont habitués à vivre du bien d'autrui, courront sans cesse sous ses drapeaux afin de pouvoir se livrer au pillage.

Je n'ai pas manqué de lui représenter que plus il le connaissait, plus c'était à lui à s'opposer à ses projets; qu'il ne devait point attendre que les autres fissent tout; qu'il fallait qu'il se servît des remèdes qu'il n'avait jamais cessé de recommander aux autres. Je lui ai rappelé que nous ne manquions ni de troupes ni de faveurs; qu'elles étaient au .service des autres, pourvu qu'on voulût les accepter et entrer dans les con-

TiON A S1KN?hF.

! .sidéraLions du bien commun; qu'après tout, .m la Toscane devait être exposée à de nouveaux troubles, nous savions fort bien qu'au milieu même des désordres les uns périssent et les autres échappent ; mais que nous n'ignorions pas non plus que c'est toujours 2ux corps les plus faibles à mourir les premiers. 11 m'a interrompu en cet endroit, et a cherché par un long discours à justifier le passé. Il a conclu par me recommander de vous écrire, ajoutant qu'il verrait avec plaisir que je m'arrêtasse ici un jour ou deux, afin d'avoir une réponse qui manifestât vos intentions et qu'il pût. de son côté, m'informer de vive voix des progrès d'Alviano. iMais il m'a averti de prier vos seigneuries, dans le cas où elles se déclareraient, de ne le citer aucunement, et s'est plaint qu'on l'eût mentionné dans les informations qu'il vous avait adressées et pour lesquelles vous m'aviez envoyé près de lui.

Je ne veux pas négliger de vous informer que sa seigneurie m'a dit qu'afin de gagner du temps elle était dans l'intention d'écrire aux Vitelli pour tenter de les détacher d'Alviano. 11 a ajouté qu'il croyait pouvoir amuser pendant sept ou huit jours le seigneur Bartolommeo sous prétexte de lui envoyer de l'argent , mais qu'il n'en ferait rien si d'abord il ne s'entendait làdessus avec vous. Il a terminé en disant qu'il n'y avait rien à craindre si les deux États s'accordaient; qu'ils auraient alors tous les moyens possibles de contenir Alviano, qu'il se rappelait avoir tenu en échec en 1498, lorsque ce condottiere était avec les Vénitiens.

Tout ce que j'ai écrit jusqu'à ce moment est ce que j'ai tiré de la propre bouche de Pandolfo. J'aurais pu vous rapporter une foule de réponses que je lui ai faites; mais je les passe sous silence afin de ne point abuser de votre patience. Toutefois je ne puis encore décider si l'on doit croire ou non à ce qu'il avance ; car ici même je n'ai rien vu qui me donne lieu de mieux juger que vos seigneuries ne pourraient le faire elles-mêmes. Je dois seulement vous dire que vous ne devez plus compter sur rien de ce côté; car P.mdolfo n'a pour le moment aucune crainte

I d'Alviano; et, en supposant que ce qu'il dit soit vrai, ce n'est pas la crainte présente qui le fait agir, mais celle de l'avenir.

Un Siennois qui se dit fort affectionné pour

LÉGATIONS ET MISSIONS

notre cité est venu me trouver , et m'a dit de vous prévenir de n'ajouter aucune foi ni aux promesses ni aux paroles de Pandolfo ; qu'il sait de science certaine que les Vénitiens se mettent en frais et qu'ils sont mêlés dans cette quenouillée; qu'il y a peu de jours Guido Orlandini est de retour de Venise, où il était allé depuis quelques semaines avec Petruccio, qui y est resté; que ce Guido, étant revenu en litière à caus'e d'une blessure qu'il s'était faite à la jambe en courant la poste, avait été visité par Pandolfo aussitôt après son arrivée ; qu'à l'issue de cette visite ce dernier avait dépêché sur-le-champ Cornelio Galanti à Alviano pour le presser de marcher en avant , et qu'il avait en outre envoyé quelques personnes sur les frontières de Sienne pour recevoir ses troupes et leur préparer des logements ; que son dessein est de renverser notre gonfalonier , qui lui semble un homme peu di-sposé à vouloir entrer dans ses intrigues particulières; et que, quant aux autres, ils abondent d'autant plus facilement dans ses projets qu'ils y trouvent leur propre intérêt. Il croit qu'il se trame entre eux de grandes intrigues, et il a prorais de me donner beaucoup d'autres renseignements tandis que je resterai ici.

I7homme dont il s'agit a d'assez bonnes façons et paraît ne pas manquer de tête, mais il est si fort exaspéré contre celui qui gouverne ici que cela ôte beaucoup de poids à ses paroles : néanmoins je vous ai écrit ce qu'il m'a dit. S'il m'apprend quelque autre chose je vous le ferai également savoir, et vos seigneuries en feront leur profit de manière à prévenir tout événement fâcheux.

Cette lettre part à la vingt-deuxième heure. Vos seigneuries voudront bien en rembourser les frais à Francesco di Luzio.

Nicolas Macchiavelli.

Sienne, le 17 juillet 1505.

LETTRE II

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

J'ai écrit hier fort en détail à vos seigneuries et ie leur ai envoyé ma lettre par un exprès : elle a dû leur parvenir hier à la deuxième heure de nuit. J'en attends la réponse demain au plus

tard, afin de pouvoir m'en retourner. Ce matin, comme je me trouvais à l'église du Dôme, j'ai été abordé par im certain Paolo di Piero di Pao'o qui, après avoir été autrefois banni d'ici, setalt réfugié à Florence : il a commencé par me parler d'abord des grandes obligations qu'il avait à notre cité, qui en plusieurs occasions lui avait servi de bouclier dans ses malheurs, et ensuite des marques de bienveillance et d'amitié que lui avaient prodiguées la plupart de nos citoyens, parmi une foule desquels il m'a cité entre autres Francesco Gualterotti.

Il m'a dit d'abord qu'il ne voulait pas m'entretenir des affaires d'État, attendu qu'il n? pourrait me découvrir sa pensée comme il le désirerait, mais qu'il m'offrait ses services pour toute autre affaire particulière. Je l'ai cependant tâté d'une manière détournée, et, de parole en parole , nous en sommes venus à parler des événements qui se passent en ce moment. 11 m'a assuré que Bartolommeo s'était mis en marche dans l'intention de se porter sur Campiglia; que Gonzalve devait l'aider de ses troupes, et peut-être même de celles qui se trouvaient à Pionibino; que Venise fournissait les fonds, et que dans la circonstance cette république se laisserait faire violence pour le passage, mais sans lui donner ni soldats ni aucun autre secours patent. Je lui ai demandé alors quel était le projet d' Alviano en se portant sur Campiglia : «S'emparer de cette place,» m'a-t-il dit, «mettre les Pisans à l'aise, et agir ensuite selon «le succès: mais comme il se souvient que dans «une autre occasion il est venu jusqu'aux portes «de cette ville, il pourrait fort bien tenter de « nouveau la même entreprise et laisser de côté « Campiglia. » Il a ajouté aussitôt qu'il s'étonnait que notre cité n'eût pas voulu s'assurer de celui qui gouverne ici, s'arranger avec lui relativement à Montepulciano comme il en avait été question plusieurs fois; que , par un tel arrangement, il lui semblait que vous vendiez à ces derniers le soleil du mois de juillet; car si une fois vous deveniez les maîtres de Pise, non-seulement Montepulciano , Sienne et tout le reste de la Toscane, mais Pandolfo lui-même, restaient à votre discrétion.

Je lui ai répliqué que si l'on n'avait pas conclu d'arrangement la faute devait en être imputée aux Siennois, Florence ayant toujours été

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