‹ Œuvres complètesChapitre 242 sur 323 · SECONDE LÉGATION A SIENNE · texte numérisé non relu

SECONDE LÉGATION A SIENNE

disposée à ne s'écarter en rien de ce qui était raisonnable; qu'il me semblait qu'actuellement lescho.ses en étaient venues au point quil n'était plus possible de s'accorder, surtout si Pandolfo avait pris des arrangements avec Bartolommeo et ses adhérents. A ces mots il m'a dit avec vivacité que j'avais tort de parler ainsi ; que jamais le moment n'avait été plus favorable pour traiter avec Pandolfo; mais quil ne fallait pas perdre le temps, attendu que les arrangements qui se négociaient ne consistaient encore qu'en conférences et en paroles; que Pandolfo n'aurait pas une grande peine à duper les Vénitiens quoiqu'ils eussent déjà déboursé de l'argent; et il m'a fait entendre ici que c'était par ses propres mains que cet argent devait être payé. Il a ajouté qu'il ne serait pas non plus fort difficile à Pandolfo de tromper Gonzalve, car ce dernier et les Vénitiens n'agissaient que d'après ses conseils, et il avait tant de confiance auprès de ces puissances que Ton croit à tout ce qu'il dit, et que l'on se confie entièrement en sa prudence. Il est convaincu, quant à lui, que Pandolfo se jetterait volontiers dans quelque arrangement avec vous pour ne point perdre tout à fait le fruit de tous ces mouvements et dans la crainte que, comme autrefois, tout ne lui retombe sur la tête : votre alliance, dans une telle position, estce quipeut lui offrir leplus de sûreté. Je lui ai répondu qu'il était difficile d'admettre que, d'un côté, tous ces mouvements fussent si importants , et de l'autre , que Pandolfo pût à son gré y mettre un terme; qu'en conséquence, je croyais ou que Pandolfo ne conclurait pas un tel arrangement, ou que. s'il s'y décidait, tous ces grands préparatifs n'auraient pour but que de faire peur, sans causer de mal; que nous étions en mesure de ne pas craindre une attaque vigoureuse, et à plus forte raison une attaque sans force. Je lui ai fait voir alors notre situation, l'état de nos forces et de celles de nos amis. Il m'a répondu qu'il voyait notre sécurité avec le plus grand plaisir, mais qu'il ne pouvait me dire si le mouvement projeté serait petit ou grand: que ce qu'il savait irès-bien c'est que, fort ou faible, il dépendait entièrement de Pandolfo, de la tête duquel tous ces projets étaient sortis; et il s'est étendu ici sur la capacité de ce seigneur, me répétant ce qu'il m'avait déjà dit, qu'il avait obtenu du

crédit partout, qu'il avait le pied dans mille étriers , et qu'il l'y tenait de manière à pouvoir l'en retirer à son gré. C'est ainsi qu'il m'a quitté; et sa conclusion a été qu'un traité avec Pandolfo lui paraissait pour nous la chose du monde la plus avantageuse.

De même, magnifiques seigneurs, que je vous ai écrit hier la conversation que j'avais eue avec un autre ami , j'ai voulu également vous rendre compte de celle que j'ai eue avec celui-ci. Tous deux, en commençant, se sont montrés mécontents du prince qui gouverne ; mais , comme vous le voyez, leurs conclusions ont été bien différentes. Je vous ai tu le nom de celui d'hier pour ne pas le compromettre : je vous écris celui de l'autre parce qu'il me semble que sa conversation n'offre pas les mêmes dangers , et afin que vos seigneuries, sachant qui c'est, puissent mieux juger quelle confiance il mérite. Je n'ai rien autre chose à vous écrire, sinon que dans ma lettre d'hier j'avais oublié de vous rendre compte que, parlant hier matin avec Pandolfo, comme il médisait qu'il était disposé à faire tout ce qui dépendait de lui pour résister à Bartolommeo, et que je lui avais répondu que je le croyais puisque j'avais vu qu'il avait envoyé à Florence pour faire des recrues , il me répliqua que les troupes qu'il levait à Florence n'étaient pas pour cet objet , mais que c'était un de ses bargelli nouyeWement créé qui avait recruté trente hommes. J'ai su depuis qu'il m'avait dit la vérité.

Hier soir, au moment où je venais de terminer ma lettre, Pandolfo me fit savoir qu'un certain Bastiano de Cortone qui a longtemps été .son barbier, étant allé dans cette ville, il y a peu de jours, pour marier une de ses sœurs, avait été retenu prisonnier par le commandant de la place, qui le soupçonnait de tramer quelque complot contre la stîirelé de l'État. Il croit qu'on doit maintenant savoir la vérité, et il désirerait qu'on lui fît présent de cet homme , en le relâchant par amitié pour lui : il m'a prié de vous en écrire deux mots de sa part. Je m'acquitte de sa commission, et je me recommande à vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelli.

Sienne, le 18 juillet, à la dix-huitième lieurt.

are

LEGATIONS ET MISSIOINS.

LETTRE 111

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

J"ai écrit hier la lettre ci-jointe, afin que vos seijîneuries pussent profiter des renseif^nements qu'elle contient. C'est dans la même vue que je leur écrirai sans cesse tout ce que je verrai ou tout ce que j'entendrai ici.

J'ai reçu ce matin votre réponse à ma première lettre : je me suis rendu sur-le-champ auprès dePandolfo pour lui en faire part. 11 m"a dit, à l'égard de la trêve ou de la ligue proposée, qu'on devait laisser de côté les affaires qui offrent trop de difficultés ; que souvent la prudence humaine était impuissante pour s'opposer aux volontés du ciel qui couvre ses projets d'un voile, ainsi que l'expérience l'a fait voir jusqu'à présent. A l'égard des Vitelli et des autres, il m'a dit que c'était précisément ce qu'il avait pensé , et qu'il ne voyait pas qu'il y eût un moyen plus prompt de réprimer l'audace d'Alviano; mais qu'il ne pouvait me dire à quelles conditions ilss'engageraient avant d'avoir connu leurs intentions; qu'il leur avait écrit à ce sujet pour les sonder; qu'il recevrait leur réponse dans la journée et qu'il m'en ferait part; qu'il avait l'espoir de les gagner, à moins qu'ils n'eussent contracté un nouvel engagement avec Alviano, ce qu'il ignorait entièrement. Il a ajouté qu'il n'avait fait aucune tentative auprès des autres, dans la crainte qu'Alviano ne pénétrât ses desseins; qu'il y regardait à deux fois à l'arrêter avant de s'être accordé avec vous, ne voulant en aucune manière se faire un ennemi sans gagner en même temps un ami ; que, puisqu'il s'était en effet expliqué sans détour avec vous à l'égard de la trêve et qu'il condescendait à tout ce qui était raisonnable, rien n'était plus aisé que de conclure si telle était votre intention, tandis que si vous ne le vouliez pas, tout devenait difficile; que, si l'on parlait maintenant de cinquante hommes d'armes, cela provenait de ce qu'on ne leur abandonnait pas Montepulciano entièrement libre, comme il en avait été question lorsqu'il s'agissait de cent hommes d'armes. Il s'est étendu assez longuement sur cet article, et m'a fait voir que c'était sur cet accord qu'on devait fonder toutes les mesures propres à assurer la tranquillité de la Toscane; que si vos seigneu-

ries disaient formellement qu'elles ne veulent pas y consentir et que l'on pensât sérieusement, pour le bien commun, à ne pas allumer un nouvel incendie, cela vaudrait bien mieux (|ue de tenir ainsi la chose en suspens. Comme dans toutes mes réponses à ce qu'il avançait j'insistais principalement sur la brièveté du temps , ainsi que je l'avais fait d'abord et conformément aux lettres de vos seigneuries, il m'a répondu qu'il fallait pour conclure ce trailé non un jour, mais une heure seulement; qu'il pourrait se faire que Bartolommeo s'arrêtât plus d'une journée dans l'endroit où il se trouvait, car il avait écrit à Jean-Paul pour lui annoncer qu'il désirerait s'aboucher avec lui à Graffignano , et ce dernier devait s'être mis en route pour l'aller trouver ; qu'il serait possible aussi que l'argent qu'il veut compter ù ses troupes à San-Gio\anni-della-Selva ne fût pas encore arrivé. Il a ajouté cependant que, pour ne pas l'avoir à l'improviste sur le dos, il avait-envoyé les podestà dans leurs juridictions respectives situées sur les confins de la Maremme , pour faire rentrer les récoltes dans les villes et faire provision de farine; mais il croit cependant qu'Alviano est dans l'intention de temporiser encore, et que par conséquent on aurait plus de temps qu'il n'en faut. Il a ajouté qu'il ignorait entièrement ce que Bartolommeo voulait de Jean-Paul.

Afin de ne point fatiguer vos seigneuries je n'entrerai point dans le détail de mes réponses, mais je leur répéterai seulement les conclusions de Pandolfo ; les voici : en arrêtant avec lui l'accord qu'il propose , vous faites servir à votre sûreté mutuelle les mesures que vous pourriez prendre, et dont l'une serait de démembrer 1 Alviano ; que si cet arrangement n'a pas lieu, il lui sera impossible de rien faire qui blesse évidemment ce dernier; mais que cependant son intention est de s'opposer aux projets de Bartolommeo et de faire tout ce qui dépendra de lui. C'est â vos seigneuries à juger maintenant, d'après tout ce que je leur ai écrit, quel est le projet de ce seigneur; car on ne gagne rien ou bien peu de chose à le voir en face. Il prétend ignorer sur quelles bases est fondée cette entreprise , mais il croit qu'elle pourrait en avoir de solides ; il jure que Bartolommeo n'aura à sa disposition ni ses troupes ni les

SECONDE LEGATION A SIENNE.

'ujets de cet Élat. Il ne croit pas que Jean-Paul lui prête Tappui de ses soldats; il ne sait pas non plus si les Yitelli mettront leur infanterie à sa disposition, car si telle était leur intention il en aurait appris queUiiie chose. Il dit qu'il tient auprès d'Alviano un homme de confiance qui l'inslruit de toutes ses démarches , afin de pouvoirnous les faire connaître; qu'il a écrit à Rome pour savoir sur quoi repose toute cette affaire , et qu'il vous informera de la réponse. J'ai appris qu'à la nouvelle de la mort du cardinal Ascanio il avait paru comme enveloppé d'un nuage; mais maintenant son front est tout à fait éclairci et il est rempli d'espérance. On ne voit ici aucune trace de grands préparatifs. Dans un entretien que j'ai eu hier pendant toute la journée avec Antonio da Venafro , qui est pour ainsi dire son âme , et l'un des hommes les plus distingués qu'on puisse trouver , il n'a fait que me rebattre que cet arrangement était avantageux pour le salut commun des deux États , et a voulu me prouver que , quel que fût l'appui sur lequel Alviano se fondait, il était aisé de le renverser. Une des principales mesures qu'il met en avant est de désarmer Bartolommeo; mais il faut préalablement terminer l'accord proposé. C'est donc à vos seigneuries, dans leur profonde sagesse , à examiner attentivement tout cela et à voir quel est le parti le plus avantageux à prendre.

Pandolfo ra'ademandé plusieurs fois si la solde du marquis lui avait été payée : je lui ai toujours répondu qu'on la préparait au moment de mon départ. Ce matin il m'a dit avoir apprisde Lombardieque cet engagement n'irait pas plus avant , parce que le marquis voyait qu'on lui faisait des difficultés et qu'on ne lui envoyait pas d'argent. Je lui ai répondu la même chose ; cependant j'ai été sur le point de lui dire que j'avais reçu des lettres par lesquelles vous m'annonciez qu'il avait été payé, mais qu'on tenait ce payement secret , afin de pouvoir établir un nouvel impôt dans l'idée oii l'on était que ce payement était encore à effectuer : je me suis tu toutefois , dans la crainte que ce discours ne fût hors de propos. Il sera toujours temps de le faire lorsque vos seigneuries y consentiront.

Si je ne savais pas que vous êtes impatients de recevoir mes lettres, j'attendrais jusqu'à ce soir à les faire paitir afin de pouvoir vous écrire les

nouvelles que Pandolfo aura reçues du camp: mais pour ne pas vous laisser en suspens je vous expédie celle-ci à la dix-septième heure. Vos seigneuries voudront bien en rembourser le port à Francesco del Nero : il est de quinze carlins.

Ce Bastiano de Cortone, barbier de Pandolfo, que je recommande à vos seigneuries par l'incluse, est de retour ici, et il a tout l'air de s'être échappé. Pandolfo m'a dit qu'il croyait qu'on avait commencé à procéder contre ses biens, et il m'a engagé à prier vos seigneuries d'y apporter remède, offrant de faire comparaître cet homme partout où vous l'exigeriez. Je vous importune de sa part de cette affaire , et je vous prie de vouloir bien me faire une réponse que je puisse lui montrer. Je me recommande à vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelli.

Du 19 juillet, à la dix-seplième heure.

P. S. J'avais oublié de vous dire que Pandolfo m'a prié millefois de recommandera vos seigneuries de ne jamais le citer dans tous les avis qu'il vous donne relativement à l'Alviano, attendu qu'il serait obligé de vous démentir : il désire en conséquence que ses relations avec vous soient entièrement secrètes.

LETTRE IV

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Par mes dépêches d'hier vos seigneuries ont dû être informées de tout ce qui se passe. A l'égard du projet de détacher les Vitelli, que Pandolfo regarde comme le remède le plus efficace et le seul indispensable pour se délivrer d'Alviano, il m'avait dit ne m'en avoir parlé que d'après ses propres idées, mais qu'il ignorait leurs intentions; qu'il était nécessaire d'attendre une réponse à la lettre qu'il leur avait écrite à l'instant de mon arrivée afin de les sonder vaguement pour savoir s'ils se séparaient d'Alviano : hier soir, à deux heures de nuit, le chancelier de la balià vint me trouver pour me dire que Pandolfo recevait à l'instant des leltres de Cornelio et des Vitelli, et que, quoiqu'elles ne renfermassent rien qu'on ne pût différer jusqu'à ce matin, néaii-

moins, pour remplir la promesse qu'il m'avait faite de me communiquer toutes les nouvelles qu'il recevrait du camp , il me faisait savoir qu'on l'informait que le 18 , suivant l'ordre donné, les troupes étaient arrivées à San-Giovanni-delia- Selva;que Bartolommeo avait formé le projet d'aller jusqu'à Alviano; qu'il était en outre fermement décidé à pousser en avant , et que rien ne pourrait le détourner de ce projet ; qu'il attendait l'argent qu'il devait recevoir, mais sans savoir au juste quand il arriverait; que, relativement à Gianliso et à Yitello Vitelli , ils étaient disposés à faire tout ce que voudrait sa m.agnificence; qu'ils avaient l'intention cependant d'en écrire à Giulio , leur oncle et leur frère, qui se trouve à Castello, parce que leur habitude est de ne jamais rien faire sans le consentement i'un de l'autre. 11 médit encore qu"il avait appris de Rome que l'abbé d'Alviano était allé du côté de Naples après avoir d'abord parlé avec le pape. Ce secrétaire me quitta alors après m'avoir invité à me rendre dans la matinée auprès de Pandolfo. Je m'y suis en effet rendu ce matin, et il m'a répété tout ce qu'il m'avait envoyé dire la veille par le secrétaire; il a seulement ajouté que les troupes se mettraient en marche mardi prochain et viendraient de ce côté à petites journées, de sorte qu'il croyait que dans trois jours elles entreraient sur le territoire de Sienne ; que Bartolommeo lui avait fait savoir que dès qu'il aurait pénétré jusque-là il mettrait à Tordre défense à qui que ce fût de toucher à rien , pourvu qu'on lui fournît en payant toutes les choses dont il aurait besoin; et qu'il élit à réfléchir s'il voulait qu'il passât comme ami ou comme ennemi. A l'égard des Vitelli , il m'a dit qu'il avait reçu d'eux une réponse f^énérale, parce qu'il s'était borné à leur demander jjénéralement s'ils consentiraient à laisser là Bartolommeo dans le cas où il voudrait lui-même les prendre à son service, sans faire nulle mention ni des Florentins ni d'aucun autre; et quoiqu'ils s'en remissent entièrement à lui, comme il ne connaissait pas bien leurs vues, il ne savait trop que dire; que cependant, pour que je pusse entrer dans quelque particularité en vous écrivant, il croyait qu'ils .se contenteraient d'un engagement de soixante hommes d'armes, qui est le nombre de troupes qu'ils ont au service du seigneur Bartolommeo; qu'il suffirait de le

LEGATIONS ET MISSIONS.

conclure pour un an avec la même solde et le<^ mêmes avantages, et qu'il ferait en sorte que Sienne consentît à supporter le tiers de la dépense. H a mis ensuite en doute si les Vitelli serviraient volontiers sur notre territoire : cependant il croit que cette difficulté pourrait être facilement aplanie en stipulant dans leur engagement que, si vous aviez besoin de les employer dans une entreprise particulière, vous ne pourriez les contraindre à venir vous servir en personne, qu'il suffirait qu'ils vous envoyassent quarante hommes d'armes commandés par un autre chef; et qu'il serait bien que vous prissiez ce parti. Il a ajouté ensuite que cet engagement ne pourrait avoir lieu que lorsque, par les raisons qu'il m'avait déjà exposées, le traité entre vos seigneuries et lui aurait été conclu, parce qu'il ne voulait pas se faire un ennemi du seigneur Bartolommeo avant d'avoir obtenu d'un autre côté votre amitié , etc.

Je lui ai répondu que vos seigneuries seraient reconnaissantes envers lui des avis qu'il voulait bien leur donner sur les dangers qui le menaçaient; mais qu'il n'en était pas de même des mesures qu'il proposait, attendu que si le mal était sur le point d'éclater, ainsi qu'il l'avait annoncé mille fois, et s'il était de nature par la suite à lui nuire, ainsi qu'à vous, comme il paraissait le craindre , il était nécessaire de ne point élever tant de pointilleries et de prendre chacun de son côté t(!us les moyens d'y obvier ; que, si le véritalile remède consistait à détacher les Vitelli, il fallait se hâter d'embrasser ce parti et suivre un chemin plus court que celui qu'on avait suivi jusqu'à ce jour, et ne pas .s'y prendre de la manière dont on s'y prendrait s'il .s'agissait en janvier d'un engagement pour le mois de mai ; qu'il me semblait que la fortune lui offrait une occasion de regagner auprès de vous toute la confiance que sa conduite passée pouvait lui avoir fait perdre; que s'il parvenait à détacher les Vitelli et à donner ainsi une preuve manifeste de ses intentions, il devait s'attendre à l'accord et à un engagement en commun, ainsi qu'à tout ce qu'il pourrait désirer pourvu qu'on y pût consentir avec honneur.

Il a répondu à ce que je venais de lui dire qu'en agissant de cette manière il s'attirerait soudain l'inimitié d'Alviano; que vous pour-

SECONDE LEGATION A SIENNE.

riez ensuite le laisser là ; et qu'en conséquence il ne voulait pas faire davantage. Mais il est persuadé que, si vous le voulez, il y a du temps de reste , parce qu'il croit que Bartolorameo ne partira point encore, malgré ce qu'il dit, à cause du voyage de l'abbé à Naples, où il pense qu'il est allé recueillir l'argent que son frère veut donner. Il ajoute à ces raisons qu'il soupçonne le pape d'exciter TAlviano à marcher , pour forcer les Français à venir en Toscane, dans l'espoir de voir s'élever quelque désordre dont il puisse profiter; car il a peur que ce pontife ne devienne un jour un autre Alexandre VI.

Je lui ai répondu que c'était un motif de plus pour se bâter de mettre le pied sur cette étincelle; et je n'ai pas cessé en lui parlant de l'inviter à considérer bien attentivement ce que ce mouvement peut amener , et je l'ai averti que vos seigneuries sont disposées à embrasser tous les partis qui peuvent assurer leur salut et les venger en même temps de quiconque tenterait de les offenser. Mais tout ce que j'ai pu lui dire n'a servi à rien, et je suis convaincu que son parti est tout-à-fait pris. S'il était possible de découvrir le vrai fond de ces intrigues ce serait un grand bien. Les nouvelles que j'obtiens sur Bartolommeo me sont données, comme vos seigneuries le voient, par Pandolfo lui-même; et chaque fois qu'il me les communique il me conjure de vous recommander de ne jamais le citer. Il me rappelle également de ne point donner de publicité aux négociations avec les Vitelli. Il n'a point voulu leur écrire aujourd'hui de nouveau, dans la crainte de s'avancer trop avec eux ; et il espère, dans cet intervalle, recevoir de vous une réponse sur laquelle il pourra établir quelque fondement.

Pour en revenir aux renseignements que j'ai obtenus ici sur Alviano, il ne faut pas que vos seigneuries y attachent plus d'importance qu'ils no méritent, et je crois qu'elles doivent tâcher d'en obtenir d'ailleurs : ainsi vous pourrez savoir de Borgo ou de Cortone si on lève des troupes à Castello et à Pérouse, si le corps de Jean- Paul passe \esc/iiane; car bien que Pandolfo annonce son arrivée comme pouvant avoir lieu à toute heure, on n'a point encore appris qu'il se soit mis en marche; et ce matin même il m'a répété que Jean- Paul n'irait pas trouver Bartolommeo à Graffignano ainsi qu'il me l'avait

annoncé hier, et qu'il se bornerait à lui envoyer ser Pepo à Alviano, oii l'on dit que Bartolommeo s'est rendu.

Je ne veux pas négliger de répéter à vos seigneuries que Pandolfo m'a mille fois assuré que, si les Vitelli abandonnent Alviano, ce dernier sera obligé de renoncer à son entreprise , sans quoi il lui sera impossible de faire un pas en avant. Il allègue pour motifs que la compagnie des Vitelli est nombreuse; que si elle venait à lui manquer elle se tournerait contre lui , et qu'un abandon aussi imprévu déconcerterait à un tel point le reste de l'armée que l'on verrait incontestablement les résultats qu'il nous prédisait. Que vos seigneuries portent maintenant surtout ce que je viens de leur dire le jugement qu'elles croiront convenable. Je me recommande à elles.

Nicolas Macchiayeili.

Sienne, le 20 juillet 1505, à la quinzième heure du jour.

P. S. Je prie vos seigneuries de vouloir bien rembourser à Francesco del Nero les frais de la présente estafette, qui s'élèvent à quinze carlins.

LETTRE V

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Après avoir reçu ce matin votre lettre d'hier, datée de la seizième heure , je me suis rendu de nouveau auprès de Pandolfo , et je me suis étendu avec lui, de la manière qui m'a semblé à propos, sur le contenu de la dépêche de vos seigneuries. Sa magnificence n'a pas eu de peine à me répondre, car elle savait par cœur tout ce qu'elle m'avait déjà dit relativement à votre première lettre. Elle m'a donné de nouveau sa parole que tous ces mouvements lui déplaisaient, «et la preuve» a-t-ildit, «c'est que toutes les « fois que j'ai pu y remédier je l'ai fait , en vous «en donnant avis et en tâchant d'en détourner «Alviano.» Il ajoute que, bien plus, pour toucher le fond des choses et mieux savoir à quel ' terme elles en sont il avait écrit à Rome à son homme de confiance, et lui avait prescrit de voir le cardinal de Santa-Croce, et de savoir de lui si Bartolommeo s'était embarqué dans cette entreprise par ordre du roi d'Espagne, parce que, s'il agit d'après les ordres de ce prince, il

LEGATIONS ET MISSIONS.

faut se conduire autrement que s'il agissait sans son aveu; qu'il avait reçu dans la matinée la réponse à cette commission; qu'on l'informait que ie cardinal de Santa-Croce avait assuré qu'il ne savait absolument rien; qu'il ne croyait pas que Bartolommeo eCit obtenu le consentemejat de l'Espagne, mais que pour en être plus certain il écrirait à Gonzalve et communiquerait la réponse: que d'ailleurs il était persuadé que Gonzalve donnerait l'ordre formel à Alviano de se désister de son entreprise. C'est ainsi que Pandolfo prétend avoir fait tout ce qui était en son pouvoir sous le double rapport de l'adresse et des négociations; mais (jue, s'il fallait agir à découvert et prendre la force en main , il avait besoin du concours de vos seigneuries; qu'il ne pouvait y compter si vous n'agissiez avec lui de bonne intelligence; qu'en conséquence il n'avait jamais cessé de me faire sentir la nécessité d'un arrangement et le besoin d'adopter ensuite des mesures plus vigoureuses; qu'il n'était pas vrai que dans cette circonstance il tînt tout à la fois la bride et les éperons, car il n'a jamais eu d'éperons et il tire la bride tant qu'il peut; et comme il ne se croit point assez puissant , il réclame le secours de vos seigneuries; mais il veut qu'il soit profitable à tous deux et non à un seul. Je m'efforce de vous répéter exactement ses propres paroles, afin que vos seigneuries puissent mieux pénétrer ses intentions , en porter un jugement sûr, et se conduire ensuite selon les intérêts de la cité. Je ne vous écris pas mes réponses, pour ne point abuser de vos moments; mais je n'ai passé sous silence aucune des répliques qu'ont pu me dicter mon esprit et mon expérience. Néanmoins , avec lui on n'avance pas giand'chose à lui répondre , car c'est un liomme dont toutes les résolutions sont arrêtées et qui ne s'écarte jamais de ce qu'il désire conduire à terme. Lui ayant fait observer, dans une de mes répliques , que je ne voyais pas comment Gonzalve pourrait ordonner à Bartolommeo de ne point faire son excursion, puisque son engagement était expiré le 20 du courant, il m'a répondu que c'était lui qui avait dit que rengagement de ce dernier avec les Espagnols \:ù devait durer que jusqu'au 20 juillet; qu'il l'avait dit parce que la dernière fois qu'il l'avait vu, Bartolommeo, étant venu à parler de son intention de prendre du service chez les Fran-

çais ou chez vous au moyen de la négociation entamée par Buccelaio, avait dit lui-même qu'à compter du 20 juillet il était libre d'agir comme il le voudrait ; d'où il avait conclu que l'engagement d'Alviano devait finir à cette époque; mais qu'il avait appris, depuis , qu'il ne cesserait qu'à la fin d'octobre prochain , ce qui était d'autant plus vraisemblable qu'il n'avait commencé qu'en octobre, et que les engagements de cette espèce durent ordinairement une année entière; qu'il pourrait se faire toutefois qu'il existât quelque article qui lui permît de s'arranger avec d'autres deux ou trois mois avant l'expiration. Pandolfo m'a dit encore qu'il avait appris de Rome que le pape pressait vivement Bartolommeo de sortir du territoire de l'Église, et que, dans la crainte qu'il n'allât attaquer et dépouiller ses troupes, qui sont à Ostie, il y avait envoyé l'infanterie et la cavalerie qui se trouvaient à Rome. J'ai fait observer à Pandolfo que, puisque Gonzalve n'était point d'accord avec Bartolommeo, il iie pourrait se servir de l'infanterie qui se trouvait à Piombino ou qui pourrait y venir. 11 m'a répondu que j'avais raison ; mais qu'il comptait en avoir d'ailleurs , et que c'était pour cela que Bartolommeo avait cherché à parler à Jean-Paul , dans l'intention de lui demander la sienne; que Jean- Paul était allé le trouver, comme il me l'avait dit d'abord, et n'y avait point envoyé ser Pepo, comme il me l'avait dit depuis; mais qu'il ne croyait pas que Jean-Paul fût dans le dessein de l'aider; qu'il tâcherait, de son côté , de le faire persister dans cette résolution; qu'il avait donné ordre à Cornelio d'intervenir dans leur négociation afin d'en avoir connaissance; et il m'a promis de m'instruire de tout ce qu'il apprendrait.

Après tous ces longs discours et après nous être bien disputés sur toute cette affaire, j'ai cru , pour lui faire voir qu'on n'était pas dupe de tous ces détours naturels ou accidentels, devoir lui .dire que toutes ces intrigues m'embrouillaient si fort que j'avais peur d'en perdre la tête avant mon départ : car un jour on apprenait que Bartolommeo s'avançait avec les troupes et l'argent de l'Espagne; un autre, qu'il manquait de l'un et de l'autre; tantôt on entendait dire que sous deux ou trois jours il voulait tenter le pas , ce qui faisait croire qu'il était assuré de tous les secours dont il avait besoin; tantôt,

Page 1