‹ Œuvres complètesChapitre 249 sur 323 · SECONDE LÉG4TI0IS · texte numérisé non relu

SECONDE LÉG4TI0IS

INSTRUCTIONS

Données à Nicolas MAcniiA.vELLi, envoyé à Rome , ea date du 25 août 1506.

Nicolas 1, tu te rendras en poste auprès de notre saint-père le pape, soit à Rome, soit en tout autre endroit oii tu apprendrais qu'il se trouve, pour répondre aux demandes que le protonoiaire Merino nous a présentées de sa part relativement à l'entreprise contre Bologne, et au désir qu'a Sa Sainteté que nous mettions à sa disposition le seigneur Marcanlonio Colonna, notre condottiere. Voici quelle est à cet égard notre résolution et le sens dans lequel lu dois répondre. D'abord, si le temps elle lieu le permettent, tu féliciteras le souverain pontife sur sa bonne et sainte entreprise, et tu lui exposeras combien elle nous est agréable et combien d'avantages nous en espérons; ensuite, si tu le juges convenable, tu excuseras par les raisons que tu connais les délais de queUiues jours que nous avons mis à lui répondre; en dernier Heu, quant à la demande que nous fait Sa Sainteté de notre condottiere et de sa compagnie , tu lui

< Lé tiape Jules 11, ayant formé le projet de chasser les Baglioni de Pérouse et les Beiilivor,li de Bolosne et de réunir ces deux villes au domaine de l'Ér^iise, demanda à être aidé dans celle entreprise par le roi de France, qui à celle époque occupait encore la Loml)ardie par les Vénitiens et par les autres Étals secondaires de l'Italie. 11 avaii spécialer lenl demandé aux Florentins de nietlre à sa disposiiion Marcanlonio Colonna, qui était à leur service. Les inslruciions données à cet effet à Macchiavelli et sa correspondance font coimallre assez clairement quelles étaieni les inlei.lions de son gouvernement , sans qu'il soit besoin d'entrer ici dans d'autres détails. Macchiavelli suivit le pape jusqu'à l'ai-rivée de Francesco Pepi , ambassadeur de Florence près de Sa Sainleié, qui vint le remplacer au moment où le pape, après avoir traversé unepaitie du territoire de Florence pour éviier de passer par Faënza, était parvenu à Imola. On peut voir lissue de cette guerre dans le Journal de Bonaccorsi, pages 122et suivantes, dans GuiCciardihi, lib. tu.

diras que cette demande était tellement nouvelle et inattendue qu'elle nous a tenus quelque temps en balance, attendu qu'ayant licencié depuis le mois de mars jusqu'à cette époque nos autres condottieri et environ deux cents hommes d'armes, pour n'en conservera peine que ce qui nous est nécessaire, et qu'ayant \\ tenir la campagne pendant deux mois encore, nous ne voyons pas comment nous pourrions nous priver de ces troupes sans exposer notre sûreté. Nous parlons ainsi parce que si nous avions connu plus tôt son désir, ou nous ne les aurions pas licenciés, ou nous en aurions engagé d'autres, afin de servir Sa Sainteté, quoique cela nous eût occasionné une dépense onéreuse que nous n'aurions pu supporter.

Toutefois il n'est pas dit pour cela que nous refusions de l'aider et de mettre la main à une aussi sainte entreprise; nous avons même résolu de faire tout ce qui dépendrait de nous pour complaire à Sa Sainteté, soit pour lui être persimnellement agréables, soit par l'espoir des nombreux avantages que nous devons trouver dans celte opération. Fermes dans la ré.sokuion de lui céder les troupes qu'elle nous demande, nous désirons , et nous en supplions Sa Sainteté, qu'elle veuille bien permettre que, ju.squ'au I moment de l'exécution et jusqu'à ce quelle ait ! pris toutes les autres mesures dont le protonoi taire nous a exposé le tableau, nous nous serj vions de ces troupes, attendu que le seigneur ! î\Iarc-Antonio est en ce moment le principal 1 chef que nous ayons, et que s'il s'éloignait des I frontières de Pise, ce pays et les troupes qui i doivent y demeurer se trouveraient .sans .savoir ' que faire et sans une garde suffisante. Tandis I que l'on fera les auires préparatifs l'iiiver s'approchera , et nous aurons le temps de renforcer cette garde; et en effet tu peux assurer à Sa Sainteté qu'aussitôt que son entreprise sera

LEGATIONS ET MISSIONS.

commencée , que ses forces et celles de ses alliés seront réunies et entrées en campagne tt que tous les autres secours sur lesquels le protonotaire nous a dit qu'elle comptait seront réalisés, nos troupes ne seront pas les dernières à arriver, d'autant plus qu elles sont voisines. Tu ajouteras que nous t'avons envoyé auprès de Sa Sainteté pour l'accompagner durant toute sa route et jusqu'à ce que notre ambassadeur puisse venir la rejoindre, ce qui ne peut tarder, afin qu'elle ait auprès d'elle quelqu'un qui , suivant ses ordres, puisse nous faire connaître à quelle époque et de quel côté elle veut que nous envoyions nos troupes, ainsi que les autres mesures qu'il y aurait à prendre. Quant à toi, pendant tout le temps que tu suivras la cour tu nous tiendras avec soin au courant de tous les événements qui te paraîtront mériter d'être connus.

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIÈRE

MCIVIFIQUES SËIGnECBS ,

J'arrivai hier à Nepi, où le pape s'était rendu le même jour avec toute sa cour. 11 avait quitté Rome la veille, et je n'ai pu parler hier au soir à Sa Sainteté, parce qu'elle ne s'occupait plus d'affaires. Je me suis présenté aujourd'hui devant elle à l'issue de son dîner et avant qu'elle se levât de table. Elle m'a donné audience en présence des cardinaux de Vol terra et de Pavie 1 et de Gabriello qui était dernièrement à Florence; et pour que vos seigneuries puissent voir en même temps et ce que j'ai dit et ce qu'on m'a répondu dans cette importante affaire, je leur répéterai mot à mot mes propres paroles et celles de Sa Sainteté.

aTrès-Saint Père, Votre Sainteté sait combien «mes hauts seigneurs ont toujours été dévoués «au saint-siége, et comment ils n'ont jamais «redouté ni refusé de se jeter dans les plus « grands périls pour soutenir sa gloire ou ajou- «ter à sa dignité. Getantique dévouement reçoit « une nouvelle force de la personne de Votre

' C'était Francesco de Caslel del Rio, évoque de Favie, ''t cardinal. Voyez Bonaccorsi, page 160.

'i Sainteté, parce qu'ils ont reconnu en elle, «même avant qu'elle parvînt au rang élevé «qu'elle occupe, le protecteur et le père dé notre «république. Il convient donc qu'ils désirent «tout ce qui peut contribuer à l'accroissement « de sa puissance et de sa dignité ; car cet agran- «disseraent ne peut qu'ajouter à l'espoir qu'ils «obtiendront de Votre Sainteté tout ce qui est «dans le cas de servir au salut de leur patrie; et «il leur serait impossible de montrer une plus «grande joie de l'entreprise dont elle leur a «donné communication et de l'approuver davan- «tage qu'en l'appelant sainte et digne en tout «des vertus et de la bonté de votre béatitude.

« Il est vrai qu'une foule de circonstances et «de considérations générales et particulières, «mais toutes importantes, les ont fait balancer a un moment et ont mis quelque délai dans leurs «résolutions. En effet ils ont appris que le roi «Ferdinand se rend à Naples, et sa présence «dans ce royaume, si l'on considère ceux qu'elle «pourrait blesser, est dans le cas de donner «naissance à quelques troubles. Us apprennent « que l'empereur se trouve avec son armée sur «les frontières de Venise, que cette république «a envoyé ses hommes d'armes dans le Fnoui «et qu'elle a nommé deux provéditeurs investis « des plusgrands pouvoirs. » Je luiaiditcela parce que quelqu'un digne de foi m'avait assuré hier que ce fait était vrai. «Or,» continuai-je, «l'ar- « rivée de l'empereur, s'il se porte en avant , est «d'une grande importance : elle peut faire naître « le trouble au sein de l'Italie et mérite d'être «prise en considération.

«D'ailleurs mes hauts seigneurs eux-mêmes (1 sont en guerre avec Pise; et ce fardeau est tou- «jours aussi pesant, s'il ne l'est davantage, car «les Pisans montrent chaque jour une plus «grande audace. D'un autre côté, ils ont licencié «cette année environ deux cents hommes d'ar- « mes et n'ont conservé que ceux qui sont abso- «lumeiit nécessaires à leur défense; ils n'ont «que le seul Marcanionio pour les commander, «et ils ne pourraient sans danger se priver de «ses services. Ils ont appris que les Vénitiens «étaient mécontents de cette entreprise et que «leur ambassadeur à Rome l'avait téraoif,ué. «Une autre considération a frappé les hauts «seigneurs, et je supplie Votre Sainteté de me «le pardonner; mais il leur semble que les al-

SECONDE LEGATION A LA COUR DE ROME

a faires de TÉglise ne sont pas conduites comme «celles des autres princes : en effet on voit l'un «sortir des villes de l'Église par une porte pour «y rentrer par Tautre : c'est ce qui vient d'ar- « river tout récemment aux Moraltini dans aFurli, qui ont chassé de cette ville ceux qui la «gouvernaient au nom de Votre Sainteté; enfin «on ne voit aucun mouvement du côté de la «France, ce qui semble démenlir tout ce que «Votre Sainteté s'en promet, même publi- «quement. Néanmoins, malgré ces considéra- « lions dont elle doit sentir toute Timportauce , «les magnifiques seigneurs ne s'écarteront en «rien de la route qu'ils ont suivie jusqu'à ce moament et ne refuseront jamais leur concours «dans une aussi sainte entreprise : ils sont déci- «dés â faire tout ce qui peut être agréable à « Votre Sainteté aussitôt qu'ils verront se réaliser «tous les secours dont elle leur a donné counais- «sance par son envoyé. Et comme je ne crois «pouvoir mieux faire connaître les intentions de «mes magnifiques seigneurs et mieux exposer «à nu la vérité qu'en lisant à Votre Sainteté les «instructions que j'en ai reçues, je la prie d'en «entendre la lecture. » Après ce discours j'ai tiré les instructions de mon sein et je les lui ai lues de verbo ad verbuni.

Sa Sainteté a écouté mon discours ainsi que la lecture de mes instructions avec attention et d'un air satisfait , et après quelques paroles obligeantes elle m'a répondu: «Je vois par ce «que tu viens de m'exposer que tes seigneurs «ont trois motifs de crainte : 1° que les secours «de la France ne se réalisent pas; 2** que je ne «mette de la froideur dans ma conduite; 3° que «je ne m'accorde avec niesser Bentivogli et que «je ne lé laisse tranquille dans Bologne, ou si je «parviens à l'en chasser, que je ne l'y laisse re- «venir bientôt. Quant au premier point, je ne «saurais te donner d'autre preuve de la bonne « volonté du roi qu'une lettre de sa propre main : «sa signature me suffit et je n'en exige pas «d'autre assurance. » Elle a appelé monseijjneur d'Aix, précédemment évèque de Sisteron, et lui a fait exhiber les instructions qu'il avait apportéesà .son retour de France;£lle m'afait voir la signature du roi , et m'en a lu elle-même deux articles qui avaient rapport à l'entreprise de Bologne : par le premier il encourageait le pape dans son projet sur cette ville, et lui offrait

quatre cents et jusqu'à cinq cents lances sous la conduite de monseigneur d'Allègre ou du marquis de Mantoue, ou de tous deux à la fois si cela pouvait lui convenir; par le second il lui disait de n'attacher aucune importance aux trailcs qui le lient à messer Giovanni Bentivogli, attendu qu'il s'était bien engagé à lui garantir .ses propres États, mais non ceux de l'Église ; il encourageait en conséquence le pape à agir vite, vite : ce sont les propres termes de la lettre; il lui conseillait en même temps de ne point exciter la jalousie des Vénitiens qui sont à Faenza. Elle m'a lu ensuite deux autres lettres du roi : l'une, écrite au mois de mai, lui avait été apportée par lévèque de Sisteron; l'autre, en date de ce mois et adressée au grand maître à Milan , donnait ordre à ce dernier de tenir à la disposition de Sa Sainteté quatre ou cinq cents lances dans le cas où monseigneur d'Aix lui-même ou toute autre personne chargée des pouvoirs du saint-père les requerrait.

Après la lecture des articles et des lettres, «Je ne sais,» m'a-t-elle dit, «quelle autre «preuve je puis donner de la bonne volonté du I « roi : il me semble que cela devrait suffire pour «tranquilliser leurs seigneuries. Elles craignent «que je n'agisse avec froideur ; mais me voilà «en route; et puisque je suis décidé à marcher «en personne, on ne peut pas douter que je ne «me comporte avec toute la chaleur possible. «Quant à leur troisième motif de crainte, «que je ne laisse Bentivogli dans Bologne ou «qu'il n'y retourne après en avoir été chassé, «je puis assurer que mon intention n'est nuUe- «ment de l'y laisser, parce qu'à moins d'être un «imbécile il ne voudra point y demeurer comme «un simple particulier, et je ne veux pas ab.so- «lument qu'il y reste d'une autre manière; et aune fois chassé, mon projet est d'asseoir si «bien les choses que, tant queje vivrai du moins, «il ne pourra y revenir. Quant à ce que pourra « faire par la suite un autre pape, je ne puis ré- « pondre de rien.»

Elle a fini par m'assurer qu'elle me verrait la suivre avec plaisir, et m'a dit qu'elle vous remerciait des assurances que vous lui aviez données jusqu'à ce moment: qu'elle était bien sûre que vous les tiendriez ju.squ'au bout maintenant que vous étiez instruits des intentions du roi , intentions dont vous aviez paru douter; et qu'au

304 LEGATIONS

surplus elle me ferait savoir quelque chose sous peu de jours.

Je ne vous rapporterai point ma réponse, pour ne pas vous fatiguer inutilement; mais je puis vous assurer que je ne me suis écarté en aucun point de mes instructions. Toutefois je ne veux pas vous laisser ignorer que dans le cours de notre entretien Sa Sainteté, ayant dit quelques mots à Toreille des cardinaux de Volterra e( de Pavie , s'était tournée ensuite de mon côté et avait ajouté: «J'ai annoncé que je désirais 0 vivement rendre un grand service à leurs sei- «gnenries, mais ce n'est point encore l'instant ode tenir ma promesse, parce que cela me serait «impossible en ce moment; mais aussitôt que je «le pourrai je promettrai, et je tiendrai sans «faute ma promesse.»

Lorsqu'elle a eu fini de parler je me suis levé des pieds de Sa Sainteté, et je me suis retiré à part avec monseigneur d'Aix, qui se trouvait présent comme je viens de vous l'exposer. Ce prélat m'a dit que toutes les difficultés qu'il avait rencontrées en France pour obtenir le consentement du roi, provenaient de ce que ce prince ne pouvait croire que le pape agît réellement; mais qu'aujourd'hui qu'il allait le voir en mouvement il sentirait redoubler son désir de le servir. Je lui ai répliqué qu'on avait été grandement surpris à Florence de voir arriver il y a quelques jours de Milan un homme envoyé par le grand maître à Giovanni Bentivogli, pour ranimer son courage et lui donner l'assurance que le roi ne l'abandonnerait pas. Il m'a répondu qu'il n'y avait là rien d'élonnant; que le grand maître avait fait cette démarche rnotu proprio pour rendre service à quelqu'un , suivant la mode de France ; ou que s'il avait envoyé cet homme du consentement du roi, c'est qu'il avait vu que les affaires de Rome ne marchaient pas et que l'on ne commençait absolument rien ; que pour lui , cette démarche l'étonnait d'autant moins que, se trouvant à la cour en présence du roi , même api;ès la signature des articles du traité avec le pape, ce prince avait dit à haute voix devant lui à un Bolonais de rester tranquille et de ne rien craindre, attendu que le saint-père ne lui demandait son appui que pour réduire Pérouse, et que s'il le réclamait pour toute autre entreprise il n'en obtiendrait rien.

ET MISSIONS

Vers la vingt-deuxième heure, comme je me trouvais ù la suite du pape, qui visitait cette forteresse que l'on regarde comme une chose rare. Sa Sainteté m'ayant aperçu, m'a fait approcher d'elle , et m'a réitéré les mêmes assurances qu'elle m'avait données le matin eu réponse à mon disco'.:rs; elle m'a dit qu'elle croyait avoir résolu et dissipé toutes les objections qui auraient pu tenir vos seigneuries en balance : elle m'a répété alors de verbo ad verbum tout ce qu'elle m'avait dit dans la matinée; et je lui ai répondu, en m'en tenant à la lettre de mes instructions , que vos troupes I ne seraient pas les dernières ^ se mettre en I m' uvement. Elle a ajouté alors qu'elle avait I à son service trois espèces de troupes: les ! siennes, celles de France et les vôtres; que de I son côté elle avait quatre cents hommes d'armes bien payés, qu'elle devait envoyer en avant; qu'elle attendait de plus cent stradiols qui lui arrivaient du royaume de Naples, et auxquels elle avait envoyé de l'argent; qu'elle aurait les troupes de Jean-Paul, sous le commandement de ce seigneur ou de tout autre, suivant que cela lui conviendrait; et qu'elle avait sa bourse pleine d'infanterie; de sorte que lorsqu'elle aurait rassemblé toutes ses troupes, les vôtres pourraient se mettre en mouvement, si elles ne voulaient pas arriver les dernières; que je pouvais écrire à vos seigneuries ce qu'elle venait de me dire, et qu'elle me tiendrait au courant de tout ce qui arriverait de nouveau. Elle m'a dit de plus qu'elle n'attendait ni ne voulait le secours des Vénitiens, dont le seul but éiait de devenir les chefs de l'entreprise en lui offrant leur appui, et qu'elle avait refusé, pour ne pas leur concéder les possessions de l'Église, dont ils se sont emparés à son grand détriment et à votre préjudice; que, quand il n'y aurait que sa résistance à consentira cette cession, ce motif seul devrait engager vos seigneuries à s'empresser d'agir de concert avec elle, sans se laisser déterminer par aucune considération, d'autant plus que vous deviez sentir qu'elle ne s'en tiendrait pas là si ses premiers pas étaient couronnés du succès.

J'ai répondu comme je le devais , mais sans m'écarter jamais des termes généraux. Je ne puis vous apprendre, pour un premier jour, que ce qtie j'ai entendu dire à >4a Sainteté elle-

SECONDE LEGATION A LA COUR DE ROME

même. Je présume, d'après sa dernière conversation, qu'il ne se passera pas beaucoup de temps sans qu'elle vous presse de mettre vos troupes en campa^jne, même quand celles du roi n'y seraient point encore. Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle se servira de ces dernières , car c'est une véritable charge pour elle, et elle craint, par leur présence, de s'aliéner un pays dont la bienveillance lui paraît assurée.

Ramazotto, l'un de ses capitaines, se trouve dans celte ville t il promet à Sa Sainteté de faire déclarer en sa faveur les deux tiers des habitants de la montagne, etlepapelecombledecaresses.

Sa Sainteté asanscesse à sa suite sixouseptdes cardinaux dont la présence lui plaît davantage, soit pour le conseil, soit pour tout autre motif; les autres sont dispersés dans les villes du voisinage , mais tous doivent être présents à son entrée dans Viterbe.

D'après ce qu on dit , voici son itinéraire : il sera ici demain; dimanche il se rendra à Viterbe, où il doit demeurer trois jours; de li il ira au Piegaio, puis à Pérouse. 11 pourra rester dans cette dernière ville plus ou moins de temps. On ne connaît pas bien ses intentionssur les moyens d'en rétablir le gouvernement, ui sur la conduite qu'il veut tenir à l'égard de Jean-Paul. On dit que ce seigneur viendra à la rencontre du pape peut-être, même avant son départ de Viterbe. Sa Sainteté se rendra ensuite de Pérouse à Urbin, oiî elle veut prendre à sa solde quatre mille hommes d'infanterie. Des personnes bien au courant des affaires on dit qu'avant son arrivée h Césène , le duc de Ferrare et le marquis de Mantoue viendront au-devant d'elle. Il ne me reste plus actuellement qu'à me recommandera vos seigneuries,

Nicolas Macchiaveiu, Civita-Castellana, le 28 août 1508.

P. S. J'avais oublié d'informer vos seigneuries que le pape lui-même avait dit eu plein consistoire que Ferdinand, roi de Napics et d'Aragon, avait donné l'ordre, il y a quelque temps., à son ambassadeur à Rome de ne point quitter cette ville, parce qu'il voulait qu'il vînt le trouver lorsqu'il serait dans un des ports du voisinage ; que depuis il lui avait écrit de suivre la cour de Sa Sainteté; qu'il s'y était en effet r^ndu; qu'il était chargé par son roi de se

rendre à Bologne, si cela convenait au pape, et de faire savoir à messer Giovanni et au gouvernement que, s'ils ne cédaient point à l'Église, ils eussent aie regarder comme leur ennemii le plus ardent, et que son intention était de venir en personne pour les faire rentrer dans le devoir; que si, au contraire, ils s'arrangeaient avec le pape , il voulait être le médiateu et le garant du traité, promettant que ni l personne de messer Giovanni, ni celle de se ■ enfants, ni leurs biens patrimoniaux ne souffriraient aucune atteinte.

LETTRE li.

MAGNIFIQUES SEIGNECRS,

J'ai écrit le 28 à vos seigneuries ds Civita- Castellana ; vous trouverez cette lettre ci-jointe. Je ne vous l'ai point envoyée plus tôt pour ne pas la faire partir au hasard, car comme c'est une lettrede quelque importance, et qu'elle n'est point écrite en chiffres attendu que je n'en ai point emporté avec moi , j'ai été obligé , afin qu'elle vous parvînt , d'en charger ce soir un exprès qui se met en roule à la deuxième heure de nuit , et qui m'a promis d'être demain à Florence à la vingt-quatrième heure. Je lui ai donné pour son message quatre-vingts carlins, dont je prie vos seigneuries de rembourser le chancelier Biagio,

Le pape a fait aujourd'hui son entrée dans Viterbe ponlificalement , et il continuera de la même manière.

On a reçu de Naples la nouvelle que les habitants du royaume se préparent à recevoir le roi avec les plus grands honneurs , et que Gonzalve se dispose à allerau-devantdeluipourlui rendre ses hommages.

On apprend que les Vénitiens lèvent en Romagne un corps de mille hommes de pied : les uns le disent destiné pour le Frioul, et les autres pour contenir Faënza, dans la crainte qu'au passage du pape cette ville ne fasse quelque extravagance. Je me recommande à vos seigneuries, Nicolas Macchiavelu.

Viterbe, le 30 août 1506.

LEGATIONS ET MISSIONS.

LETTRE m

SîAGr^IFIQCES SEIGNEURS ,

J écrivis hier à vos seigneuries; et à ma lettre du 28 , que j'envoyais par estafelte, j'en joignis une autre par laquelle je vous rendais compte fort en détail de tout l'entretien que j'avais eu avec le pape immédiatement après mon arrivée.

Depuis ce moment Sa Sainteté ne ma rien fait savoir de nouveau , et de mou côté je n'ai fait aucune démarche pour la voir: aussi nai-je à vous apprendre en ce moment autre chose sinon (jue l'ambassadeur de Venise a excusé auprès de Sa Sainteté la levée d'infanterie que la républi(iue fait en Romagne , en disant qu'elle avait l'habitude de se mettre en armes loutes les fois que ses voisins eux-mêmes s'armaient.

La nouvelle de l'arrivée de l'empereur sur les frontières du Frioul , dont j'ai rendu compte à vos seigneuries , a été mise en avant par les Vénitiens qui sont ici , et l'on a reçu des lettres de Ferrare qui prouvent que c'est un conte. On croit que , si elle est fausse , l'ambassadeur aura eu pour la répandre l'ordre du sénat , qui veut inquiéter le pape , et qui par des bruils de cette espèce, semés dès les premiers pas de son entreprise , espère refroidir son ardeur.

Il est arrivé ici en poste aujourd'hui un envoyé du marquis de Mantoue: on n'a pas encore parfaitement pénétré le but de sa mission ; on dit seulement qu'il est venu pour prier le pape de vouloir bien l'excuser s'il ne peut venir le trouver ainsi qu'il le lui avait promis. Si cela est vrai quelques personnes en concluent que le roi de France sedédit ; d'autres sont persuadées qu'il ne faut s'en prendre qu'à la légèreté naturelle et à l'inconstance du marquis. Si j'apprends quelque chose de plus satisfaisanf , je ne manquerai pas de vous l'écrire.

J'ai été faire visite à monseigneur de Girael , ambassadeur du roi de France à cette cour ; et, en ma qualité de serviteur de vos seigneuries, je lui ai fait tous les compliments qui me sont venus à l'esprit. Il y a répondu d'une manière extrêmement convenable ; et dans le cours de notre entretien il m'a assuré que le roi avait offert au pape monseigneur d'Allègre avec cinq cents lances toutes les fois qu'il le désirerait , et qu'elles seraient toujours à sa disposition.

Quant à la vigueur avec laquelle on presse

cette entreprise , je ne puis que vous répéter ce { que je vous en ai écrit , c'est-à-dire que le pape I s'est mis lui-même en campagne , et qu'il va en i avant en faisant les séjours marqués et en suii vaut la route dont je vous ai déjà informés. 11 ne solde pas encore d'infanterie, et son dessein n'est pas d'avoir d'autres troupes que celles dont j'ai ! parlé à vos seigneuries. Ses quatre cents lances, ; y compris deux arbalétriers par lance, sont sous ! les ordres du duc d'Urbin et commandées par ! Giovanni da Gonzaga; le préfet en a deux cents avec lui ; messer Ambrogio de Landriano en a cent. Ces dernières sont toujours réunies sur les j frontières de Pérouse. Giovanni Sassatello com- I mande les soixante-quinze qui sont en Romagne; j mais il a reçu l'ordre de venir au-devant du I pape. Il y a ici une garde de cinquante arbalétriers à cheval qui forment vingt-cinq lances et complètent le nombre de quatre cents. Telles sont les forces effectives et propres du pape; il a ensuite les troupes de Jean-Paul et il attend les stradiots qu'il tire du royaume de Naples. On n'entend parler d'aucun autre préparatif pour cette entreprise , ni en infanterie ni en rien de ce qui y est relatif. On dit que c'est seulement à Urbin qu'il fera faire des enrôlements, ainsique je vous l'ai écrit , et qu'il arrêtera ses dernières dispositions.

Nous avons ici des proscrits de Furli qui paraissent très-mécontents: il leur semblequ'on les renvoie d'Hérode à Pilate et ils ne voient aucun résultat ; toutefois ils ont quelque espoir dans le voyage du pape. Je me recommande à vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelli.

Viterbe.leSlaoût 1506.

LETTRE IV

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Par les lettres ci-jointes vos seigneuries seront au courant de tout ce qui s'est passé jusqu'à hier;e^ intercœtera, je vous ai informés que le marquis de Mantoue avait fait savoir au pape par son envoyé qu'il lui était impossible de venir à sa rencontre, attendu que les ordres du roi lui avaient défendu de s'éloigner , etc. : ce bruit s'est depuis confirmé , et l'on sait de plus que le marquisaenvoyé quelqu'un à Milan poiu-

SECONDE LÉGATION A LA COUR DE ROME

solliciter la permission de Chaumont,avecordre, s'il ne peut l'obtenir , d'aller la demander en France. Quoiqu'on attribue toute cette conduite à la légèreté naturelle du marquis, le pape n'en a pas été moins mécontent , et il a senti qu'il ne . devait pas s'aventurer dans une pareille entreprise sans avoir pris des mesures plus solides et mieux combinées qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. En conséquence il a envoyé messer Antonio de Montibus, auditeur de la chambre , à Bologne , pour signifier à la régence de cette ville que le pape voulait se rendre dans ses murs, et qu'elle eût à donner les ordres nécessaires pour le recevoir; qu'elle disposât en outre dans toute l'étendue du Bolonais des logements pour cinq :ents lances françaises. Il a en outre prescrit à messer Antonio de se rendre ensuite à Milan pour réclamer ces troupes ; et son intention est de ne pas dépasser Pérouse , ou tout au plus Urbin , avant d'avoir appris qu'elles se sont mises en marche. En conséquence il pourrait bien rester ici quelques jours de plus qu'il n'en avait l'intention, et ne partira pas demain comme c'était son premier projet. Ce qui lui fait abandonner sa résolution primitive de ne se servir de troupes qu'à la dernière extrémité , c'est la conduite du marquis et l'espoir que le mouvement des Français fera reculer les Vénitiens . qui font de nouvelles levées et qui voudraient en l'épouvantant , se mettre de moitié avec lui itlans cette entreprise , l'engager à abandonner la France, et obtenir de lui par ce moyen la cession de Faënza et de Rimini. D'un autre côté il /eut s'assurer l'appui des Français en leur faisant tremper les doigts dans l'encre : voilà !pourquoi il a résolu depuis hier de se jeter dans cette route. 11 tâche bien, avec toute l'adresse dont il est capable , de rassurer les Vénitiens ; mais cela ne suffit pas à ces derniers , qui ne voudraient pas être inquiétés : voilà pourquoi ils s'efforcent .sans cesse de lui barrer le chemin et d'opposer chaque jour de nouveaux obstacles à son entreprise. J'attendrai le résultat de toutes c^s intrigues , et je le ferai connaître à vos seij^neuries.

Antonio doit traverser le domaine de la républiiiue pour se rendre à Bologne. J'ignore s'il passera par Florence ou par un autre endroit; mais je crois devoir vous en avertir respectueusement , dans le cas où vos seigneu-

ries voudraient lui faire parler pour mieux connaître les particularités de sa mission. Je me recommande à elles.

Nicolas Macchiavelll

Vilerbe, le l*' septembre 1506.

LETTRE V

MAGNIFIQUES SEIGNEUBS ,

J'ai écrit à vos seigneuries, et j'ai fait partir ma lettre avec une autre en date d'avanl-hier, sous le couvert de monseigneur de Volterra , par un courrier qui allait en France. Je vous informais du projet d'envoyer l'auditeur de la chambre d'abord à Bologne et ensuite à Milan, pour requérir les troupes. Depuis, Sa Sainteté a décidé que l'auditeur entrerait à Bologne, etque monseigneur d'Aix, autrefois évèque de Sisteron,se rendrait à Milan, pour mettre les troupes en mouvement, dans l'espoir que ce prélat y réussirait facilement, comme ayant déjà traité cette affaire avec le roi lui-même. 11 fera une extrême diligence et partira demain matin. L'auditeur devait se mettre en route aujourd'hui, mais nous voici arrivés à la nuit, et il n'est point encore parti. Je verrai ce qui se passera demain, et j'en informerai vos seigneuries. Il ne faut pas vous étonner de toutes ces variations, car, au milieu de tant d'intrigues, il y en a déjà eu beaucoup, et il faut s'attendre à un grand nombre encore. Tous ceux qui connaissent le pape disent qu'on ne peut fixer une chose dans un endroit pour l'y trouver le lendemain. Le pape temporisera, ainsi que je vous l'ai écrit, d'ici à Urbin, jusqu'à ce qu'il ait reçu une réponse de Milan ; et l'on est dans l'idée qu'il ne commencera à prendre de nouveaux hommes à sa solde et à se jeter dans d'autres dépenses qu'après avoir reçu la réponse qu'il attend, et lorsque les troupes qu'on doit lui fournir seront mises en mouvement. L'envoyé de Giovanni Bentivogli, qui se trouve ici, a repris courage depuis qu'il voit l'entreprise traîner en longueur, et il assure que le roi lui a formellement promis de ne point lui retirer sa protection. De son côté, l'ambassadeur de Venise tâche d'effrayer le pape par l'annonce de l'approche de l'empereur, et de le séduire en lui montrant comme assurée son entreprise

398 LEGATIONS ET MISSIONS

sur Bolof]?ne, s'il veut céder à la république Faënza et Rimini ; mais le pape se moque de ces propositions, et jusqu'à ce moment il a refusé d'y prêter l'oreille. On conjecture toutefois que, si les Français venaient à lui faire faux bond, il pourrait se jeter dans ce parti. Si l'on s'en tenait aux conventions formelles que l'archevêque d'Aix a apportées avec lui on pourrait compter sur la France, mais cette hésitation du marquis de Mantoue a mis le doute dans tous les esprits. On ne dit point autre chose. Je me recommande à vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelli, Viterbe, le 2 septembre 1508.

P. S. Peut-être que le pape partira demain matin avec toute sa cour pour Alonlefiascone et Orvieto, c'est-à-dire qu'il ira de sa personne à iMoniefiascone avec une partie de sa suite, et (jue le reste de la cour se rendra à Orvieto. Je vous donne cette nouvelle comme un peut-être pour moins me tromper.

LETTRE VI

HAGIMIFIQUES SEIGlNEtRS ,

Je vous ai écrit hier une lettreque vous trou verez ci -jointe. C'est aujourd'hui que monseigneur d'Aix part pour Milan. Avant son départ j'ai eu avec lui une entrevue dans laquelle je l'ai prié de me faire connaître si je n'avais rien à dire de sa part à vos seigneuries relativement à son voyage. 11 m'a répondu qu'il suffisait que je vous écrivisse qu'il se rendait en poste à Milan pour y requérir , par ordre du pape , les hommes d'armes que le roi s'était engagé, suivant les traités, à mettre àla disposition de Sa Sainteté; qu'il passerait par Florence, et que, s'il avait un moment dont il pût disposer, il rendrait visite à vos seigneuries. Le saint-père, comme je vous l'ai marqué précédemment, ne prendra aucune résolution qu'il n'ait reçu une réponse : jusquelà il s'arrêtera avec sa cour dans les endroits qui lui offriront le plus de commodités.

Hier au soir il est arrivé ici des envoyés de Pérouse : parmi eux se trouve Vincenzo*, qui a été autrefois à Florence juge de rote et podestà. Je ne lui ai point encore parlé et j'ignore le motif de leur mission. Je soupçonne

' Dans les archives du Monte Comune , parmi les

qu'ils veulent terminer l'affaire de Jean-Paul : on verra dans la suite s'ils auront ou non réussi. Je vous rendrai compte de tout ce qui se passera. Je me recommande à vos seigneuries. Nicolas .Macchiavelif.

Viterbe, ie '6 septembre 1506.

LETTRE VII

MAGTVIFIQDES SEIGNEUBS ,

Je vous ai écrit le 2 et le 3 ce qui se passait ici , et j'ai chargé de mes lettres monseigneur d'Aix , qui se rendait en diligence à Milan pour l'affaire dont je vous ai parlé. Le pape est parti hier matin de Viterbe et s'est arrêté le même jour à Montefiascone, Il est arrivé aujourd'hui ti Orvieto, où il est possible qu'il séjourne jusqu'à ce que les affaires de Pérouse soient décidées; ensuite il attendra, en allant de Pérouse à Lrbin, la réponse de monseigneur d'Aix d'après laquelle il doit régler toute son entreprise, aller en avant ou revenir à Rome, à moins qu'il ne cherche ailleurs quelque autre appui, ce qui ne paraît pas probable.

L'arrangement avec Pérouse, ou plutôt avec Jean-Paul et le pape, continue cependant. Les envoyés dont je vous ai parlé, et parmi lesquels se trouve Vincenzo,sont venus jusqu'ici, et avant-hier, à Viterbe, ils ont obtenu une audience du pape. Ils lui firent une harangue dont l'objet était de le féliciter sur la visite qu'il se proposait de leur faire et de l'engager à persister dans le dessein de venir voir Pérouse; ils lui offrirent ensuite leurs personnes et implorèrent sa protection pour la ville et le reste des habitants. On dit que post multa, le pape leur avait signifié qu'il voulait qu'on remît entre ses mains les forts que Jean-Paul a en son pouvoir ainsi que les tours des portes de la ville, et que les envoyés les lui avaient librement cédés de la part de la seigneurie de Pérouse. Depuis lors on s'est secrètement occupé à négocier cet arrangement, et l'on dit que c'est dans 'cette vue que le duc d'Urbin et le légat de Pérouse. qui sont arrivés ce soir, sont venus ici. Nous verrons avant deux jours la tournure que pren-

actes du podestà, vol. 345, année 1502, on lit : Finccntius de Nobilibus, miles et cornes de Monte Fibbiano de Perusio.

SECONDE LEGATION

dra cette affaire. Il est difficile de prévoir de quelle nature seront les conventions dont on s'occupe, car jusqu'à ce moment le pape a témoip,né formellement que son intention était que Jean-Paul se retirât de la ville, ou qu'il y demeurât comme simple particulier et sans hommes d'armes. Il pourrait très-bien se faire cependant qu'il changeât d'avis, en partie par nécessité et en partie par les insinuations des fauteurs de Jean-Paul, qui se trouvent en grand nombre dans cette cour. Voici quelle est la nécessité qui pourrait le déterminer : Jean-Paul se trouve à la tète d'un corps nombreux de cavalerie et d'infanterie , ce qui rend son expulsion pleine de difficultés, et le pape n'a pas de peine à s'en apercevoir ; d'un autre côté on persuade à Sa Sainteté qu'il est plus avantageux pour elle de se servir de ce Jean-Paul comme d'un appui dans son entreprise sur Bologne que de chercher à le chasser de chez lui ; car si elle n'y réussissait pas, ses autres projets échoueraient de même; au lieu qu'une fois maîtresse de Bologne, les moyens de remettre l'ordre dans Pérouse ne lui manqueront pas; et qu'il vaut mieux se borner à une seule entreprise que de se jeter dans deux à la fois qui pourraient se nuire mutuellement.Ces différents motifs donnent lieu de croire que pour le moment Jean-Paul pourra échapper à sa mauvaise fortune; et pour lui, gagner du temps c'est tout.

Je veillerai avec soin pour discerner la vérité, et je vous informeraj de tout ce que j'aurai appris, quoique notre éloignement de la route ne me permette pas de savoir comment je pourrai vous faire parvenir mes lettres. Quanlùmoi,je n'ai encore reçu aucune des vôtres, et je m'imagine qu'elles seront allées jusqu'à Rome.

On n'a aucune nouvelle de l'empereur ; on dit que le roi Ferdinand est attendu à Naples d'heure en heure, et que Gonzalve en montre plus de satisfaction que personne. Je me recommande à vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelli.

Orvieto. le 5 septembre 1506.

LETTRE VIII

MAGNIFIQUES SEIGWEIJRS ,

C'est aujourd'hui le 6 ; ma lettre du 5, que vous trouverez ci-jointe, instruira vos seigneuries du point oiî en sont les affaires et en particulier celle qui concerne Jean-Paul, et des conjectures qu'elle faisait naître. On prétend aujourd'hui que le duc d'Urbin et le légat, qui sont arrivés hier, mènent les choses au point qu'on espérait, c'est-à-dire à sauver Jean-Paul, et qu'ils ont réduit le pape à se contenter de se servir de lui et de ses troupes dans l'expédition qu'il médite contre Bologne ; non toutefois qu'il le prenne pour condottiere et qu'il lui accorde une solde : il se borne à lui donner une subvention raisonnable pour lui et pour ses troupes dans celte expédition. Il doit venir ici lui-même rendre ses hommages au pape, et si les conditions dont je viens de vous parler étaient arrêtées il pourrait fort bien arriver au premier moment. On est persuadé que le pape ne changera pas d'avis, car il a auprès de lui des gens qui sont sans cesse à ses trousses , et qui ne lui laisseront pas abandonner un parti oii ils trouvent leur intérêt. On dit que Jean-Paul a cent cinquante chevau-légers et cent hommes d'armes dans le meilleur état.

D'après la tournure qu'ont prise les affaires de Jean-Paul on croit que, si elles suivent la marche dont je vous ai parlé, celles de Giovanni Bentivogli pourraient bien prendre le même chemin , et que l'arrangement avec Jean-Paul dans la vue de faciliter l'entreprise contre Bologne pourrait fort bien au contraire rendre plus aisé celui avec Giovanni, et que les fauteurs de Jean- Paul le seront également du premier, car ils ne trouveront point de moins grands avantages; et Giovanni sait fort bien que les condottieri de cette cour ne lui seront pas moins utiles que ceux de Bologne. Bentivogli -a offert au pape de lui envoyer quatre de ses fils, et l'on ne doute pas que s'il consent à venir lui-même en personne l'affaire ne s'arrange sur-le-champ , et il ne manquera point ici de gens qui lui offriront de l'appui. Je sais qu'il y a quelque présomption à vouloir juger les événements avant les résultats, surtout lorsqu'il s'agit d'intrigues qui varient à chaque heure : néanmoins je ne croi-

LEGATIONS El MISSIONS.

rai jamais manquer à mon devoir en vous faisant connaître Topinion des j;ens sages sur les événements qui se passent ici , afin que dans votre prudence accoutumée , vous puissiez en tirer les conséquences qui vous paraîtront les mieux fondées.

On ne sait rien de nouveau du royaume de Naples.

On a reçu ce matin de Venise des lettres en date du 31 du mois passé, écrites par Lascaris à l'un des prélats de cette cour pour lui donner avis de l'arrivée de quatre ambassadeurs de Tempereur à Venise, où ils sont venus tout armés jusque sur le rivage , demandant au sénat le passage et les vivres pour l'armée de leur maître qui se rend à Rome; il l'informe en outre que l'armée de ce prince se trouve sur leurs frontières, mais que de sa personne il en est encore éloigné d'environ six journées. Vos seigneuries peuvent être mieux informées de la vérité par la voie de Ferrare.

Le pape doit partir d'ici dans la semaine ; j'ignore pr«''cisément quel jour. 11 fera une ou deux haltes d'ici à Pérouse ; il s'arrêtera ensuite quelques jours dans cette dernière ville afin d'y attendre la réponse que M. d'Aix doit lui faire de Milan, et Antonio de Montibus de Bologne. Je me recommande à vos seigneuries.

Orvieto, le 6 septembre 1506.

J'oubliais de vous informer que l'ambassadeur bolonais m'a dit ce matin que l'ambassadeur de Venise ne cessait d'offrir au pape, au nom de ses seigneurs , de remettre entre ses mains Bologne et Giovanni et de se charger ù eux seuls de toute cette entreprise, pourvu que Sa Sainteté leur cédât Faënza et Rimini. Si cela est vrai on ne comprend pas comment d'un côté ils veulent se charger d'une telle entreprise, tandis que de l'autre l'empereur est sur leurs frontières.

Nicolas Macchiavelli.

P. S. Comme j'ai la possibilité de vous adresser la copie de la lettre de Venise en date (lu 31 août dernier , je la transcris ici.

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