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v< Le roi des Romains sans nul doute est dans «l'intention de passer en Italie : on le voit par
«l'activité et la promptitude avec lesquelles il «prend toutes les mesures qui sont en son pouavoir: déjà son artillerie se dirige vers l'Italie «et une partie de ses troupes est arrivée à «Villach; quelques détachements d'infanterie «se trouvent même plus rapprochés des fron- «tières de cette république. Mais ces forces sont «insuffisantes pour accomplir une entreprise «aussi difficile que celle de la réforme de toute «l'Italie, dont ce prince se vante, car elles ne «s'élèvent pas à neuf mille hommes; et quoi- « qu'elles soient quodammodb sur les fron- «tières, tamen il dit lui-même qu'il veut que «ce soit l'armée de l'empire qui enire la pre- «mièrc en Italie, mais sous un autre chef que «lui; et ensuite il y pénétrera avec celle-ci, u qu'il doit commander en personne. On n'entend «pas dire que l'armée de l'empire se soit en- «core mise en mouvement; on ne dit pas même «qu'elle soit entièrement rassemblée, et il ne «peut agir sans elle, ni la faire agir à sa vote lonté comme celle qu'il a réunie et mise .sur «pied en Hongrie avec tant de promptitude. Il one serait pas étonnant que l'on doutât ici de «ce que là-bas on regarde comme certain. Tou- «tefois on ne cesse ici de faire des préparatifs, «et plus considérables même qu'on ne le publie.
«Il y a quatre ou cinq jours que l'on a reçu c par la poste la nouvelle que le roi des Ro- « mains se trouvait à Gratz, ville éloignée des «frontières de la république d'environ deux «cents milles.
«Samedi soir sont arrivés ici trois ambassa- « deurs de ce prince ; le quatrième est resté ma- «lade dans le Frioul. Ils ont obtenu audience «aujourd'hui : d'après des bruits qui percent, ils «ont demandé le pa.ssage et des vivres pour « leur armée. Dans trois jours, lorsqu'on leur aura «répondu, on saura mieux à quoi s'en tenir^ «llssoni arrivés tout armés, eux et leur suite, «jusque sur le rivage, comme pour faire «dire : Si les ambassadeurs mêmes montrent «tant d'audace, que doit-on penser de leurs « troupes ! »
Venise, le 31 août 1506.
SECOlNDE LÉGATION A LA COUR DE ROME.
LETTRE IX
HAe?(IFIOTVES SEIGNEURS ,
Les dernières lettres que j'ai adressées à vos seigneuries éi aient sous la date du 5 et du 6. Je lésai transmises au capitaine de Cortone par un de mes messagers, avec prière de vous les faire parvenir sur-le-champ par un exprès. J'y entrais dans les plus petits détails; et , comme je présume qu'elles vous sont parvenues sans accident , je ne me répéterai pas. Je n'ai rien à vous dire pour le moment : je n'écris que parce que Pierre del Bene se rendant à Florence, je n'ai pas voulu manquer de lui donner une lettre.
Jean-Paul n'est point encore arrivé , mais on l'attend aujourd'hui sans faute: et ce matin plusieurs des siens sont allés à sa rencontre, car on sait qu'il s'est rais enfin en route pour venir ici. Nous verrons ce qu'enfantera sa venue : je ne négligerai pas d'en informer vos seigneuries.
Les affaires en sont toujours au même point, et les idées que l'on s'en forme sont les mêmes que lorsque je vous ai écrit ma dernière lettre : en conséquence je ne m'étendrai pas davantage sur cet article.
Le pape part demain pour Castel-della-Pieve; de là il se rendra à Pérouse, si quelque nouvel incident ne le fait changer de plan.
En ce moment (vingtième heure) arrive Jean- Paul Baglioni avec une suite d'environ cin^ quante chevaux.
Nicolas Macchiavelli.
Orvieto , le 8 septembre 1506.
LETTRE X
MAGniFIQUES SElG^iEURS ,
Je vous avais écrit hier la lettre ci-jointe dans la croyance que je pourrais vous l'envoyer par Pierre del Bene, mais il partit dans le temps que j'étais allé chez le cardinal de Pavie et il ne put l'emporter avec lui. Elle vous parviendra avec celle-ci , quoiqu'elle ne renferme rien d'important.
Jean-Paul Baglioni est arrivé à Orvieto vers la vingtième heure , ainsi que je vous l'annonce par l'incluse. 11 est allé immédiatement se jeter
«ACCHUVELLI. II.
aux pieds de Sa Sainteté et a été reçu en audience solennelle. Ce matin le pape a quitté Orvieto pour venir à Castel-della-Pieve où nous nous trouvons. Quant à Jean-Paul, il a repris directement lecliemin de Pérouse, accompagné de sa suite et du duc d'Urbin. Le pape doit partir d'ici demain pour aller à Casliglione-del- Lago; et avant de se rendre à Pérouse il pourrait fort bien s'amuser sur le lac pendant deux ou trois jours, et ne faire son entrée dans Pérouse que dimanche prochain.
L'arrangement avec Jean - Paul consiste , dit-on, dans les articles suivants : 1° Baglioni remettra au pape toutes les forteresses de l'État de Pérouse ainsi que les portes de la ville : cet article a déjà reçu son exécution; 2° il confiera aux mains du duc d'L'rbin un ou deux de ses fils, comme gages de sa fidélité à observer les conventions qu'il vient de conclure avec le pape et à se montrer fils soumis de l'Église; 3° le pape mettra dans la ville de Pérouse une garnison de cinq cents hommes d'infanterie, et pour la garde de chaque porte de la ville un poste de cinquante hommes, ou plus s'il le veut; 4° Jean-Paul s'oblige à servir le pape dans son entreprise contre Bologne avec tous ses hommes d'armes, et le pape lui accorde pour l'entretien de ces troupes une subvention dont le montant n'est pas encore déterminé.
On va maintenant s'occuper de mettre toutes ces mesures à exécution, et le pape ne quittera pas Pérouse que tout ne soit terminé. Il a auprès de lui quelques proscrits de cette ville,, parmi lesquels on remarque un fils de Grifonetto Baglioni et un fils de Pompejo degli Oddi, Carlo Baglioni ne s'y trouve point. Le projet de tous est d'entrer à Pérouse avec le pape; et Sa Sainteté, malgré son arrangement avec Jean Paul, ne les a pas renvoyés.
On a reçu aujourd'hui la nouvelle que le mar quis de Mautoue se rend auprès du saint-père; et au moment où je parle il pourrait fort bien être en route : cette nouvelle paraît certaine. Cette résolution du marquis a fait changer d'opinion relativement à l'entreprise contre Bologne, et l'on pense que Giovanni aura plus de peine à s'arranger avec le pape, maintenant que cette entreprise paraît offrir moins de difficultés depuis que l'on présume que les Français tiendront leurs promesses, quoiqu'on
LEGATIONS ET MISSIONS.
n'ait point encore reçu de lettres de monseigneur d'Aix. Ce qui donne lieu à ces conjectures, c'est que le marquis ayant fi»it savoir, ainsi que je vous l'ai écrit, qu'il avait envoyé quelqu'un auprès de Chaumont pour obtenir la permission de servir le pape, avec ordre, s'il éprouvait un refus, d'aller en France trouver le roi, et qu'on apprend actueilement qu'il arrive, on en conclut, attendu le peu d'intervalle qui se trouve entre cette dernière résolution et la première, que la permission est venue de Milan et non de France, et que sa démarche a été déterminée par l'ancien traité que monseigneur d'Aix avait apporté ici. Il n'y a pas de doute que , si la France soutient le pape, son entreprise contre Bologne ne reçoive son exécution , et que ceux qui voudraient l'en détourner n'échouent dans leur tentative. Il est sage d'attendre les événements que le temps renferme dans son sein et de ne prendre conseil que des circonstances.
Je ne dois pas omettre de vous dire que , me trouvant ce matin en route à côté du cardinal de Pavie, ce prélat m'a appelé et m'a dit : «Se- «Crétaire, Philibert m'a écrit qu'à son pas- «sage à Florence quelques citoyens lui avaient «dit que le pape se trompait fort s'il comptait «qu'on l'aidât d'un seul cavalier dans son en- «treprise sur Bologne, el que la république «n'y consentirait à aucun prix.» Je lui ai répondu que je ne croyais pas fju'on lui eût tenu de pareils propos, à moins que ce ne fût par quelques oisifs qui n'entendent rien aux affaires, car notre cité est accoutumée à ne jamais reculer quand elle s'est mise en avant; et si le pnpe ne revient point sur ses pas, s'il lient toutes ses promesses, la république ne manquera pas d'un iota à SCS engagements. Il m'a dit alors qu'il me croyait, et qu'il n'avait pas voulu parler au pape de ce bruit, pour ne pas l'irriter.
Nicolas Machiavelli.
Castel-della-Pieve , le 9 septembre 1506.
P. S. Le pape doit séjourner vendredi et samedi à Castiglione-del-Lago, et dimanche il se rendra à Pérouse. 11 pourrait toutefois se faire qu'il restât quelque temps de plus sur le lac ou sur ies frontières de vos États. Je vous en donne avis afin que, si vous jugiez à propos de faire présent à Sa Sainteté de vin ou de quelquesunes des productions les plus rares 'n pays, vos
seigneuries en soient prévenues , car je sais que cela lui serait très-agréable.
LETTRE XL
MAeiVIFIOUES SEIGNEURS ,
Je vous ai envoyé par la voie de Cortone mes deux dernières lettres datées de Castel-della- Pieve, le 8 et le 9 du courant. Le 10, le pape .s'est rendu à Castiglione-del-Lago; et quoi(|u'il eût annoncé qu'il y demeurerait tout aujourd'hui, il est allé hier à Passignano , château situé sur le lac. En ce moment nous sommes à Corciano, château à cinq milles de Pérouse, où il fera demain son entrée poniificale.
Depuis que j'ai écrit à vos seigneuries j'ai reçu leurs dépèches en date du 7 et du 9, et comme il m'a semblé que les nouvelles que renferme celle du 9 étaient de nature à être communiquées au pape, je me suis rendu auprès de Sa Sainieté et je lui en ai donné connaissance. Elle m'a répondu qu'elle avait reçu le même avis relativement au roi d'Aragon ; qu'elle croyait que Gonzalve n'irait pas au-devant de lui, mais plutôt qu'il prendrait la fuite. Elle a ajouté qu'elle n'avait pas une plus grande croyance dans les bruits qui couraient sur l'f'mpereur, parce qu'elle était instruite d'une manière certaine quil n'était pas en position d'effectuer son voyage; mais que c'étaient les Vénitiens qui répandaient ces nouvelles pour en tirer profit.
Quant à ce que vos seigneuries me recommandent dans leur lettre du 7, d avertir Sa Sainteté, etc., elles peuvent être assurées que je ne passe pas un jour sans le lui rappeler. Mais si la France la triche au jeu et si le voyage de l'empereur n'est ni certain ni prompt, il pourrait fort bien arriver qu'il n'y eût plus de remède, et qu'il fût moins frappé des dangers de l'Église et des autres alliés que de sa propre honte , qui serait immense en effet s'il retournait à Rome sans avoir rien tenté après s'être avancé si loin. C'est de quoi doutent tous ceux qui, comme vos seigneuries, connaissent son caractère; et l'on n'y voit de remède que de faire soi-même ce qu'il serait dangereux de laisser faire par d'autres.
Un assez grand nombre de personnes éclairées, ainsi que je vous l'ai écrit, ont dans l'idée que toutes ces nouvelles relatives à l'empereur
SECOINDE LÉGATION A LA COUR DE ROME
sont forgées ou grossies par les Vénitiens en France et ici, soit afin de me(tre obstacle aux projets du pape en le tenant sans cesse la bride en main et en troublant l'eau du côté de la F'rance, soit afin de voir s'ils ne pourraient point amener le roi à quelque nouvel accord au moyen duquel ils gagneraient en Italie et au dehors assez de prépondérance . si ce n'est quelque chose de plus, pour se livrer à leurs projets avec plus de facilité. Le pape est entièrement dans cette opinion, et j'en ai pour preuve les propres paroles qu'il m'a adressées lorsque je lui ai communiqué les lettres de vos seigneuries: «Les Vénitiens font marcher l'empereur à leur «convenance; mais tout sera décidé si le marquis a deMantoue arrive et si le roi va d'un bon pied. » C'est en effet sur quoi l'on comptait lorsque j'ai écrit pour la dernière fois à vos seigneuries. Depuis on n'a rien su de nouveau sur cet objet.
Dans une de mes lettres j'ai mandé à vos seigneuries que, malgré les conventions arrêtées avec Jean-Paul, le pape devait amener à sa suite tous les proscrits, à l'exception de Carlo Baglioni et de Girolamo délia Penna : hier le pape les fit appeler à Passignano, où, nous étant arrèiés, il leur dit que des considérations majeures exigeaient qu'ils n'entrassent pas en même temps que lui dans Pérouse; qu'il les laissait en cet endroit; mais qu'après avoir séjourné un ou deux jours dans la ville il les enverrait chercher; qu'ils n'avaient aucune crainte à concevoir ; que leur affaire s'arrangerait bien, parce que son intention formelle était d'abaisser Jean-Paul et de faire en sorte qu'ils pussent demeurer en paix dans Pérouse; que c'était, dans cette vue qu'il avait ordonné qu'on relevât les fortifications et qu'on mît dans la ville une garnison à sa convenance; qu'il avait exigé que les fils de Jean-Paul demeurassent à Urbin; que son projet était de retirer les hommes d'armes de Jean-Paul du territoire de Pérouse, mais qu'il ne voulait pas lui en confier le commandement et qu'il exigeait qu'il restât sans cesse de sa personne auprès du duc. Il a ajouté que son intention n'était nullement de lui ôter la vie pour les faiitesqu'il avait pu commettre antérieurement, mais qu'au moindre péché véniel il les lui ferait payer tous ensemble.
Ces bannis se plaignent de ne pouvoir entrer dans Pérouse avec le pape : ils voient que c'est
une mesure imaginée par ceux qui veulent sauvei* Jean-Paul et qui, ne pouvant d'un seul coup faire désister le pape de son entreprise, lâchent par ce moyen à l'en détacher petit à petit. Ils croient qu'on a dû faire au pape un épouvantail du tumulte qu'occasionnerait leur rentrée : aussi ces pauvres bannis ont-ils peur que ceux qui ont amené le pape à ne pas les laisser rentrer ne parviennent à lui persuader de les laisser encore quelques années dehors. Tout l'espoir qu'ils araient de rentrer dans Pérouse reposait sur le pape, et ils comptaient que leurs parents soutiendraient leurs intérêts. Ce qui ajoute à leurs inquiétudes, c'est de voir pour ainsi dire tout leur sort dépendre du duc d'Urbin, auquel, selon ce qu'a dit le pape, sera confiée la garde des otages et de la personne de Jean-Paul. II leur semble que par cette mesure on a tout remis dans les mains du parti qui leur est opposé. Mais ils craignent surtout que la garnison qu'on doit mettre dans Pérouse ne se compose des troupes du duc : ils sont résolus de tout tenter pour faire changer d'avis au pape à cet égard et pour lui persuader de choisir son infanterie, soit parmi les troupes que vous avez dans le Val-di-Chiana , soit dans tout autre pays sur lequel on puisse compter. Je prie donc vos seigneuries de pensera ce qu'elles veulent faire dans le cas où elles seraient requises de permettre aux officiers de l'Église de lever des troupes dans le Val-di-Chiana.
De même que les bannis m'ont parlé de leur affaire, Vincenzo et quelques autres personnes attachées à Jean -Paul m'en ont également entretenu. Mon devoir est d'écouter tout le monde : je me liens au large, et je dis à chacun qu'il a raison. J'en agis de la sorte parce que je ne vois pas bien clairement ce qui pourrait être avantageux pour le gouvernement de vos seigneuries , et que d'ailleurs j'ignore quelles sont leurs intentions.
On dit que le légat qui a accompagné Jean- Paul jusqu'à Pérouse, à son départ d'Orvieto, doit revenir aujourd'hui ici pour terminer avec le pape l'affaire des bannis et plusieurs autres points relatifs à cette ville.
Nicolas Macchiavelu.
Corcîano, le 12 septeniDie 1506.
LEGATIONS ET MISSIONS.
LETTRE XII
UAGIMIFIQUES SEIGNEURS ,
J'ai écrit hier à vos seigneuries la letlre qu'elles trouveront ci-incluse. Le pape a fait dans la journée son entrée solennelle à Pérouse, laissant les bannis dans l'endroit que je vous marquais et avec les seules espérances dont je vous parlais.
Monseigneur de Narbonne n'a eu qu'hier son audience du pape, étant venu le trouver d'ici à Corciano, où Sa Sainteté s'est arrêtée. On n'a pas su ce qu'il lui a dit alors, mais on a bien vu que le pape n'était pas content. Aujourd'luii on a appris qu'il avait fortement engagé Sa Sainteté, de la part du roi, à abandonner son entreprise contre Bologne, appuyant ses raisons sur le voyage de l'empereur en Italie; et il lui a f it sentir que, comme le roi ne pouvait compter que sur une obéissance précaire et incertaine de la part de ses États de Milan , il n'était nullement disposé à les dégarnir pour servir les intérêts du pape. Sa Sainteté voit avec dépit toutes ces contrariétés; cependant elle a pris la ferme résolution de continuer son entreprise avec ses propres forces, quand même les appuis sur lesquels elle comptait viendraient à lui manquer. Elle a expédié aujourd'hui Ramazotto et lui a donné l'argent nécessaire pour les troupes drjà levées ; elle a écrit des brefs à vos seigneuries et au duc de Ferrare; elle vous prie, ainsi que lui , de permettre à Ramazotto, comme à un officier chargé de ses pouvoirs, de tirer des soldats de vos États et pour son propre compte; elle dit qu'avant d'avoir dépassé Urbin elle veut avoir rassemblé un corps de six à huit mille hommes d'infanterie, et se diriger avec ces troupes du côté de Bologne. On croit que le marquis de Mani oue pourrait fort biense trouver ce soir à Urbin, et l'on dit qu'il doit la servir de sa personne. Vos seigneuries voient combien tous ces bruits sont contradictoires; mais lorsqu'on est obligé ^■>* d'écrire chaque jour il faut nécessairement les suivre, et cette obligation doit me servir d'excuse.
Quant aux affaires de Jean-Paul, je m'en réfère à ma lettre ci- jointe ;jajouterai seulement que depuis que le pape est ici avec tous ses prélats, bien que les troupes de l'Église soient cantonnées à l'entour des portes et que celles de Jean-Paul soient un peu plus éloignées, néan-
moins le pape et le sacré collège se trouvent bien plus à la discrétion de ce dernier que lui n'est à la leur : si donc Jean-Paul respecte celui qui est venu le trouver avec des vues hostiles, il ne faut Tattribuer qu'à sa bonté d "âme et à son humanité. J'ignore quelle issue tout ceci doit avoir: on le verra pendant les sept ou huit jours que le pape restera dans cette ville. Jean-Paul disait dernièrement qu'il avait eu deux moyens de se sauver : l'un était la force, l'autre la soumission et une entière confiance dans les conseils de ses amis; qu'il n'avait pas voulu employer le premier, mais qu'il avait préféré embrasser le second, et que c'était pourquoi il avait remis tous ses intérêts entre les mains du duc d'Urbin. C'est ce duc en effet qui la engagé à venir à Orvieto trouver le pape, et qui dirige encore toutes ses démarches. Ainsi que je vous l'ai dit, l'infanterie aurait dû avoir occupé la place et les portes avant l'entrée du pape dans la ville ; cependant cette entrée a eu lieu sans que les troupes fussent arrivées, et cette garde a été donnée au duc dUrbin. On dit malgré cela qu'elles seront ici dans deux jours. Voilà tout ce que j'ai à vous dire pour le moment. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelii.
Pérouse, le 13 septembre 1506.
LETTRE XIII
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
J'ai écrit hier à vos seigneuries et je vous ai envoyé ma lettre, avec une précédente datée du 12, par un homme qui retournait à Cortone, et le capitaine de ce|te ville aura dû vous la faire parvenir.
Je vous y rendais compte , entre autres choses que Ramazotto avait été envoyé par le pape pour lever de l'infanterie : je le croyais parti depuis hier , mais l'ayant aperçu ce matin à la cour, il m'a dit qu'il ne recevrait qu'aujourd'hui son ordre de départ et qu'il se mettrait en route demain matin: si, comme il me l'a promis, il vient me trouver , je le chargerai de cette lettre pour vos seigueuries. 11 a commission de lever mille hommes d'infanterie au moins , et d'aller s'il le peut jusqu'à quinze cents.
Ainsi que je vous l'écrivais hier, le pape,
SECONDE LÉGATION A LA COUR DE ROME
malgré l'ambassade de monseigneur de Narbonne, brûle plus que jamais de pousser avec vigueur l'enlreprisede Bologne. Il ne paraît pas avoir perdu tout espoir du côté de la France, et les premiers avis qu'il a reçus de monseigneur d'Aix le tiennent encore en suspens. Quand même il viendrait de ce côté des résolutions contraires, il est homme à aller toujours en avant ; et il n'y aura plus à en douter si Ramazotto reçoit aujourd'hui l'ordre de partir. Aussi fout le monde pense que son entreprise est bien audacieuse si la France lui manque , et chacun attend le résultat avec anxiété. Ainsi que je vous le marquais dans une de mes précédentes lettres, beaucoup de personnes doutent même que pour dernière ressource il ne se livre aux Vénitiens : néanmoins elles ne peuvent imaginer comment ceux-ci se montreraient ouvertement dans cette entreprise au cas où le roi ne se manifesterait pas lui-même. Elles disent; «Ou le roi ne peut aider le pape . ou il ne le «veut pas : s'il ne le veut pas , est-il raisonna- «ble de croire qu'il laisse les Vénitiens se faire «aux yeux du pape un mérite qu'il ne veut pas «se faire lui-même, et qu'il souffre que dans «son mécontentement le souverain pontife s'u- «nisse étroitement avec cette république? S'il li ne le peut pas et que l'empereur en soit cause , «le même motif doit également retenir les «Vénitiens et les empêcher de se mettre en «avant.» D'autres cependant pensent que les Français n'y mettront pas tant de subtilité ; qu'ils se soucient fort peu que d'autres exécutent ce qu'ils n'ont pas voulu faire eux-mêmes , et qu'ils regardent les choses sous un tout autre point de vue. Le temps, ce père des événements , nous apprendra le résultat de tout ceci. Quant à moi je ne crois pas mal faire, en vous écrivant ce qui se passe ici, de vous informer en même temps des jugements que les per-sonnes de la cour et les hommes sages et éclairés en portent.
On n'apprend point que l'on ait pris encore un parti relativement aux bannis pérousins. Jean -Paul dit quon les fasse rentrer si l'on veut, mais que s'ils sont taillés en pièces il s'en lave les mains.
D'après les renseignements que j'ai obtenus il paraîtrait que la subvention qu'on avait l'idée d'accorder à Jean -Paul doit se changer en engagement , mais le pape ne voudrait pas
dépasser cent hommes d'armes, et lui de sou côté ne voudrait pas réduire le nombre de ceux qu'il a et qui s'élève à plus de cent cinquante : on pense que tout s'arrangera pour le mieux ; que vos seigneuries n'aient aucune inquiétude à cet égard, car les affaires de Jean-Paul avec le pape, s'il faut en juger d'après ce qu'on voit, s'améliorent chaque jour.
Il n'est nullement question encore du départdu pape : on estime qu'il pourra quitter cette ville vers dimanche prochain.
Nicolas Macchiavelu.
Pérouse, le 14 septembre 1506.
LETTRE XIV
MAGIHIFIOIJES SEIGIVEURS ,
J'ai écrit hier à vos seigneuries, et je leur ai envoyé ma lettre par la poste deFerrare, sous le couvert de monseigneur de Volterra; et comme j'imagine qu'elle vous est parvenue sans accident, je ne vous répéterai pas ce qu'elle renferme.
Ayant reçu hier au soir votre dépêche en date du 11 , je me rendis immédiatement auprès du pape et je lui lus les nouvelles que vous me donniez. Il me parut qu'il .savait déjà la mort du roi de Pologne; mais il ne voulut pas ajouter foi à celle du fils du roi de Hongrie. Il est convaincu que si cette nouvelle est vraie l'empereur ne pourra effectuer son voyage en Italie, qu'il regarde toujours comme impossible dans toutes les suppositions.
J'ai communiqué en oufre à monseigneur de Pavie l'article qui répond à la lettre que lui écrivait Philibert : il en a été extrêmement satisfait, et m'a donné de nouveau l'assurance qu'il n'avait parlé qu'avec le cardinal Soderini et moi. De mon côté, je l'ai encore remercié de la part de vos seigneuries.
L'infanterie du duc d'Urbin a enfin commencé à arriver ce matin : il paraît que c'est celle qui, d'après les conventions, doit former la garnison de cette ville.
Les proscrits ne sont pas encore rentrés et l'on n'entend nullement parler d'eux.
On dit que le pape part après demain par la route d'Urbin : il fera un premier séjour à Agobio et peut-être à la Fratta. Je crois à ce départ, car étant parvenu à arranger toutes les affaires
LÉGATIONS ET MISSIONS
dans cette ville, sa présence y devient désormais inutile.
Quant à l'entreprise de Bolo{5ne,lesbruits sont toujours les mêmes et le pape semble toujours disposé à la poursuivre avec la même ardeur : Ramazollo a reçu toutes ses instructions et doit partir ce malin. Je confierai cotte lettre à quelqu'un qui se rend directement à Florence.
L'envoyé de Giovarmi Bentivogli, en causant ce matin avec moi, m'a dit que le pape commençait à prêter l'oreille aux Vénitiens, et qu'il n'y aurait rien d'étonnant qu'il s'entendît avec eux pour l'exécution de son entreprise. Il m'a paru d'autant plus satisfait de cela qu'il ne pouvait s'imaginer que le roi de France refusât de secourir Giovatmi dans le cas où les Vénitiens manifesteraient l'intention de s'unir avec le pape contre ce seigneur, et qu'il permît que d'autres exécutassent ce que lui-même a refusé de faire.
On n'a reçu, que je sache , aucune autre nouvelle de monseigneur d'Aix.
Je me suis entretenu longtemps hier avec Hercule Bentivogli, qui est venu ici avec le duc d'Urbin : il ue sait que penser des projets du pape. Il m'a dit que le saint-père n'avait qu'un seul moyen pour réussir à chasser Giovanni, qui était de lui occasionner des dépenses continuelles, comme serait par exemple de s'arrêter à Imola , de s'étendre entre cette ville et les lieux envirormanis avec six ou sept cents hommes d'armes et cinq ou six mille fantassins, et de parcourir le pays pendant tout l'hiver; au printemps il faudrait ensuite rassembler des forces considérables et le menacer de ravager tout le pays : il est persuadé que Giovanni ne pourrait résister h un semblable plan de campagne, parce qu'il ne pense pas <|u'il soit disposé à prodiguer, sans être sûr de se sauver, le peu d'argent qu'il possède, pour se trouver ensuite mis à la porte et ruiné. H ne doute pas que le pape prenne ce parti, et les personnes auxquelles j'en ai parlé m'ont également assuré que le saint-père n'avait pas d'autre projet. Je me recommande à vos seigneuries. Nicolas Macchiavelli.
Perouse, Iç 15 septembre 1506.
j LETTRE XV.
MAGPIIFIOUES SEIGNEURS,
Je vous ai écrit ce matin tout ce qui se passait ici, je vous ai envoyé ma lettre par le Zitolo qui retournait en toute hâte à Florence. Comme une autre occasion se présente en ce moment, je ne veux point négliger de dire en deux mots à vos seigneuries toui ce que l'on a appris depuis.
Les proscrits de Pérou e sont enfin rentrés ce matin, mais ce sont seulement les anciens : les nouveaux , tels que Carlo Baglioni et ses complices dans le meurtre, restent exilés. On croit même que si le pape arrangeait les choses de manière qu'il leur fût permis de demeurer dans la ville, ce serait déjà un assez grand dommage pour Jean -Paul à cause des nombreuses possessions qu'il aurait à restituer aux proscrits, el parce que ces derniers ont d'anciens amis et que les esprits des citoyens, accoutumés à ne regarder qu'un seul homme, commencent à lui retirer leur affection; mais, attendu le grand nombre de partisans de Jean-Paul, vu que son influence, loin de décroître au milieu de tous ces changements, n'a fait que s'augmenter, on croit plutôt que ces bannis se feront tailler en pièces s'ils ne sont assez sages pour se retirer d'eux-mêmes.
Le pape ce matin a publié en plein consistoire que les secours que la France met à sa disposition pour son entreprise étaient prêts; et cependant ils ne sont pas d'une autre nature que ceux que je vous ai annoncés par ma lettre de ce matin. Il a de plus ajouté que les Vénitiens lui ont fait entendre que, puisque les projets de l'empereur avaient échoué et que les craintes conçues de ce côté s'étaient évanouies en grande partie, non-seulement ils verraient son entreprise d'un œil satisfait, mais qu'ils étaient prêts à lui accorder tous les secours que lui même réclamerait. Voilà tout ce que j'avais à écrire à vos seigneuries, auxquelles je me recommande. Les uns disent que le pape partira lundi, d'autres vendredi. Le marquis n'est point encore arrivé et nous sommes à la vingtième heure. Nicolas Macchiavelli.
Perouse , le 16 septembre 1506.