‹ Œuvres complètesChapitre 25 sur 323 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

OUVRAGES DRAMATIQUES

et la cervelle me tourne... Si je pouvais du moins trouver Ligurio, j'aurais avec qui exhaler mon tourment... Mais le voici qui accourt vers moi. Ce qu'il va me dire me rendra un souffle de vie ou me fera tout à fait mourir.

CAfXlMACO, seul

Je meurs d'envie de savoir ce qu'ils ont fait. Se peut-il que je n'entende pas parler de Ligurio! Nous voici à la vingt-troisième heure... Que dis -je. ^ les vingt-quatre sont passées. Dans quelle anxiété d'esprit n'ai-je pas élé abîmé !.... Hélas ! j'y suis encore. Il n'est que trop vrai , la fortune et la nature tiennent nos comptes en balance : il ne nous arrive jamais un bonheur qu'il ne surgisse aussitôt quelque infortune en compensation. Plus mon espoir s'est accru, plus ma crainte augmente... Malheureux que je suis ! le moyen que je vive assailli de tant d'inquiétudes, et tiraillé de tous côtés par tant de craintes et d'espérances ! Je suis un vaisseau battu de deux vents opposés, et d'autant plus en péril qu'il est plus près du port. La simplicité de messerNicia me met en espoir; la sagesse et la froideur de Lucrezia me pénètrent de crainte. Hélas! il n'est plus de repos pour moi. Je cherche quelquefois à me vaincre moimême, je me reproche ma folie et je médis à part moi : «Que fais-tu! as-lu perdu l'esprit. Quand tu réussirais , qu'en serait-il ? tu reconnaîtras la sottise, lu te repentiras de tant de peines , de tant d'inquiétudes perdues. Ne sais-tu pas combien il y a peu de bonheur dans les choses que l'homme désire , si l'on songe à ce que son imagination lui en promet? D'ailleurs, le pis qu'il peut t'en revenir, c'est de mourir et d'aller en enfer. Tant d'autres sont morts avant toi et il y a en enfer tant de gens de bien! As-tu honte d'y aller aussi, toi? Fais face à la fortune, fuis ton malheur; et si tu ne le peux fuir, supporte-le en homme. Ne t'abaisse point, ne faiblis pas comme une femme.» C'est ainsi que je tâche de me donner du cœur; mais je ne me tiens pas ferme. Assailli que je suis de tous côtés du désir de la posséder un seul jour, je me sens bouleversé des pieds à la tète : les jambes me tremblent, mes entrailles se troublent , mon cœur bat comme s'il allait s'élancer de ma poitrine, les bras me tombent, ma langue est muette, mes yeux ont des éblouisseraents

Page 1