‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 323 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LIGURIO, CALLIMACO.

LlGUllIO, sans apercevoir Callimaco. Je n'ai jamais tant désiré de rencontrer Callimaco, et je n'ai jamais eu tant de peine à ie trouver. Si je lui portais de mauvaises nouvelles je l'aurais rencontré tout d'abord. J'ai été au logis, sur la place, au marché, au banc des Spini*, à la galerie des Tornaquinci2, et je ne l'ai pas trouvé. Ces amoureux ont du vif-argent sous la plante des pieds et ils ne peuvent durer nulle part.

CALLIMACO. CeLigurio va de côté et d'autre... Il regarde par ici : c'est moi qu'il cherche assurément. Qu'est-ce que je fais donc , que je ne l'appelle pas? H me paraît joyeux pourtant. Ligurio ! holà ! Ligurio !

* C'était un vaste banc de maçonnerie adossé au palais des Spiui (famille éteinte aujourd'hui). Le palais exisic encore : il est en face du casino dei Nubili. Ces bancs étaient des lieux de réunion pour les citoyens de toutes les classes , qui s'y rassemblaient comme on fait aujourd'hui dans les cafés. (Voir la note sur le banc du proconsul, pap,e8 )

^Ces galeries ou portiques, appelés /og'^/e^élaient fort de mode en Italie aux quinzième et seizième siècles, et ne sauraient être oubliées dans l'histoire des mœurs de cette époque, où le peuple italien conservait quelque chose de cette vie de place publique des anciens. Au temps de la république de Florence, les familles les plus distinguées considéraient une loggia comme une partie obligée de leur demeure. Le savant bénédictin Vincerizio Borghini, dans ses notes manuscrites conservées à la bibliothèque Magliabechi, et qui fournissent de curieux documents .sur l'histoire de Florence au temps où il vivait ( le seizième siècle), compte quinze loggie célèbres, parmi lesquelles il n'a garde d'oublier la loggia de' Toniaquinci. On en voit encore les traces, dit VOsservatore fiorentino , sous la terrasse du palais Corsi. Un architecte renommé du siècle précédent, Alberti, qui avait construit celles du palais liuccellai, où Macchiavelli, ami de cette famille illustre , avait goûté de doux et de savants loisirs, dit, dans son livre sur l'architecture, à quel usage ce» édifices étaient destinés : « Les pères s'y réunissent pour se dérober à la chaleur et traiter leurs affaires; la jeunesse, qui y prend ses divertissements, s'accoutume à plus de retenue, par respect pour la présence des patriciens. » Les affaires les plus graves comme les plus frivoles étaient traitées sous ces portiques, et les chefs de famille y concluaient le mariage de leurs enfants, comme ils y jouaient aux échecs et à d'autres jeux du temps.

LA MANDRAGORE

LiGURio. Eh: Callimaco! Eh! où diable étais-tu donc ?

CALLIMACO. Quelles nouvelles ?

MGLRio. Excellentes.

CALLIMACO. Excellentes! en vérité?

LiGiiKio Divines!

CALLIMACO. Lucrezia consent ?

LICCRIO. Oui.

CALLIMACO. Le moine a fait notre affaire ?

LiciiRio. 11 Ta f^ite.

CALLIMACO. 0 bienheureux moine ! je prie- | rai Dieu éternellement pour lui. '

LiGCRio. Délicieux! comme si Dieu vous ré- • compensait du mal ainsi que du bien! Le moine voudra autre chose que des prières.

CALLIMACO. One voudra-l-il ?

LiGi'Rio. De l'argent.

CALLIMACO. On lui en donnera. Combien lui as-tu promis ?

LIGURIO. Trois cents ducats. '

CALL13IAC0. C'est bon. (

LIGURIO. Le docteur en a déjà déboursé vingt- j cinq. I

CALLIMACO. Et comment ? ;

LIGURIO. Suffit qu'il les ait déboursés.

CALLIMACO. Et qu'a fait la mère de Lucrezia? ;

LIGURIO. C'est elle qui a fait presque tout, f Comme elle a compris que sa fille alldit avoir ] une bonne nuit sans péché, elle n'a cessé de . prier, décommander, d'encourager Lucrezia; : si bien qu'elle l'a conduite au moine, et là ilsont j travaillé de sorte que Lucrezia a consenti à tout, j

CALLiaiACO. 0 Dieu! par quels mérites ai-je ' pu obtenir tant de bonheur? Je mourrai de joie ! ■

LIGURIO. Quelle espèce d'homme est-ce donc ! là? 11 veut toujours mourir, tantôt de joie, ' tantôt de douleur. La potion est-elle prête?

CALLIMACO. Oui.

LIGURIO. Que lui enverras-tu? j

CALLIMACO. Un verre d'hippocras merveil- i leux pour réconforter rcstomac et réjouir le cerveau... Ciel ! ô ciel! je suis perdu !

LIGURIO. Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il encore ?

CALLIMACO. Je suis perdu sans ressource!

LIGURIO. De quoi diable s'agit- il donc?

CALLIMACO. Il n'y a rien de fait ; je me suis pris moi-même dans la souricière i.

* L'italien dit : «Je me suis muré dans uu four. » Nous avons préféré noire proverbe, qui rend fidèlement la pensée, et qui pour nous a plus de force.

IIACCHI\V£LU. II.

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