DE L'EMPEREUR
veaux secours qui renforceront encore les deux armées de l'empereur. Dans le trajet de Botzen ici nous avons rencontré quelques centaines de gens d'armes . environ six cents fantassins et quelques chariots chargés d'armes, de provisions de Jjouche et autres bagages et muniiions de guerre.
Voilà tout ce que je puis vous apprendre de ce qui s'est passé ici jusqu'à aujourd'hui, et vos seigneuries en savent à présent autant que moi. Votre courrier Baccino est arrivé ici le 7 courant à deux heures du malin : il m'a remis une lettre assez courte de vos seigneuries en date du 19 du mois passé. Elle ne réi.ond nullement à celle que Diavolaccio vous a remise. Dans cette lettre vos seigneuries s'en réfèrent entièrement aux instructions qu'elles m'ont envoyées le 29 janvier, en y ajoutant cependant que je puis porter la promesse du premier payement jusqu'à vingt-cinq mille ducats, s'en rapportant à cet égard à ma prudence; cependant elles ajoutent que je ne dois le faire que lorsque je jugerai qu'il y a trois à parier contre un qu'il attaquera l'Italie : je ne puis dans tout ceci voir autre chose que le désir de vos seigneuries, et je remplirai vos intentions le mieux qu'il me sera possible. Puisqu'elles me marquent d'agir quand je croirai l'entrée de l'empereur certaine, je dirai qu'il y a plus à parier pour que contre; qu'il essayera de pénétrer en Italie avec des forces plus considérables que celles qu'il a employées jusqu'à présent. Reste à savoir acfuellemeiit .s'il réussira, parce qu'enfin s'il n'attaque pas ou s'il attaque sans réussir, vos seigneuries sentent bien que ce serait la même chose. Je puis d'autant moins prévoir s'il réussira ou non que j'ignore entièrement (]uelles sont les forces des Vénitiens et les préparatifs de la France : vos seigneuries ne m'ont jamais rien dit à cet égard dans toutes leurs lettres. Ayant donc à juger de loin, il me semble que je puis croire que les forces seules des Vénitiens .sont trèsconsidérables puisque nous voyons que des deux armées qu'avait l'empereur, composées cha;une de plus de sept mille hommes, l'une a été battue et l'autre a été forcée de reculer. Si donc quatorze mille hommes n'ont pu rien faire contre les Néiiitien.s seuls, quelle armée faut-il donc que je suppose nécessaire pour pouvoir battre ces deux puissances réunies? Si je savais
LEGATIONS ET MlSSiOJNS.
ensuite ce qui se passe dans le Milanais et quels préparatifs on y fait, si la France restera tranquille ou si elle se joindra aux Vénitiens, quelles forces ont les Vénitiens et quels sont leurs moyens pour soutenir cette dépense, enfin si la France et Venise réuniront leurs troupes ensemble, tout cela rendrait le parti que je prendrai plus sûr et me ferait moins craindre de me tromper; mais enfin je me recommanderai à Dieu, et vos seigneuries doivent croire que tout ce que je ferai je le ferai dans de bonnes intentions, et que je prendrai le parti que je croirai le meilleur. 11 pourrait bien se faire encore, comme je vous l'ai déjà dit, que, sans qu'il y eût de plus grands préparatifs, il se conclût un traité dont on n'aurait jamais entendu parler jusqu'alors. Il y a environ deflx jours que Ton m'a dit que l'empereur était tellement indigné contre les Vénitiens qu'il cherchait à se rapprocher de la France ; que le légat et TAragon favorisaient ses dispositions; et on ajoutait même que le premier en avait déjà écrit en France, d'après les ordres qu'il avait reçus ici. La plus grande difficulté qui existe du côté de la France, c'est que celle-ci ne sait quel prétexte prendre pour abandonner les Vénitiens. Pour en avoir un spécieux, le légat a dit que le roi de France devait assembler un concile à Lyon, dont le résultat serait de demander aux \ énitiens un secours extraordinaire de six cent raille écus, sous prétexte que ce secours le mettrait à même non-seulement de défendre le Milanais , mais encore de battre l'empire et de faire des conquêtes honorables pour lui et pour son royaume; et si on le lui refuse, il se verra forcé de faire la paix et d'abandonner les Vénitiens. Vos seigneuries pourront apprendre directement de Lyon si tout ceci est vrai ou si ce n'est qu'une fable : je vous le dis comme on me l'a raconté sous le secret. Ceux qui cherchent à tirer des conjectures de tout ceci pensent que 1 empereur se rendra plutôt à Rome , en faisant sa paix avec la France, qu'il ne continuera la guerre. Si vos seigneuries ont appris quelque chose de plus sûr elles pourront se conduire en conséquence; et je répète encore ici que l'on ne pourra jamais rien savoir de certain qu'après l'événement. Pour en revenir aux propositions que vos seigneuries me chargent de faire, je vous représenterai, comme dans la lettre ci-
jointe, les difficultés que j'y trouve , surtout à les lui fau'e a Trente où il n'a plus intention de retourner, devant prendre par un autre côté, et à ne pouvoir lui faire sur-le-champ le premier payement, puisque je n'ai pas les lettres de change, ni l'autorisation nécessaire pour ce premier, ni aucune certitude pour le reste. Ainsi , comme je l'ai déjà fait observer, je regarde cette offre comme entièrement à son avantage et point du tout au vôtre, parce que s'il se sent en bonne posture et que ses affaires aillent bien il la refusera; si au contraire il est dans une mauvaise position il l'acceptera, et vous serez alors pris pour dupes. Si , d'un autre côté , nous voulons attendre qu'il ait repris sa supériorité, il ne sera plus temps; et comment décider tout cela ? Je verrai quel parti prendra la diète qui se rassemble, et j'agirai d'après sa conduite et d'après tout ce que j'entendrai ou verrai journellement. Si le cardinal se rend à la diète j'y enverrai Macchiavelli, parce qu'il m'est survenu au bras une grande douleur qui m'empêche de monter à cheval. Je prie en conséquence vos seigneuries de me permettre de m^en retourner à mon poste, afin que si ma maladie a besoin d'être soignée longuement, je puisse le faire. Cela n'empêchera pas , si d'ici à quelques jours je puis monter à cheval, que je ne me rende à la cour. J'ai chargé Macchiavelli d'y aller, d'y observer tout ce qui s'y passerait, de m'en donner avis, afin que je puisse lui tracer la marche qu'il aura à suivre et vous faire part aussi de ses observations. On m'assure que l'empereur a trois projets sur cette diète : d'abord de terminer avec les Suisses s'il est possible ; puis d'obtenir de l'empire une prolongation de six autres mois s'il se trouvait par hasard que cette prolongation n'eût pas déjà été accordée, et enfin de tirer des états de Souabe des secours plus forts que leur contingent ordinaire. Je pense que dans ce voyage on saura mieux à quoi s'en tenir sur tous ces points qu'on ne le sait ici.
J'ai gardé cette lettre jusqu'à aujourd'hui 22, parce que je voulais savoir quel parti prendrait le cardinal au sujet du voyage, qu'il voulait éviter, comme je vous l'ai déjà marqué. La réponse n'est pas encore arrivée; ainsi je ne crois pas devoir différer le départ de Baccino. Je lui ai remis onze ducats d'or : dix pour son voyage, et un pour avoir été envoyé de Méran ici afin
LÉGATION AUPRÈS DE L'EMPEREUR
de savoir de Jean Rustichi où se trouvait l'empereur. Je l'ai bien payé parce qu'il me semble qu'il l'a mieux mériié que tous vos autres courriers, puisque pendant un mois et demi il est le seul qui soit arrivé de l'Ilalie. Je prie vos seigneuries de rendre cette somme à mon frère Paul.
On dit ici pour nouvelle que le comte palatin est mort ; il laisse quatre fils. Le légat m'a assuré hier que trois cantons de la Suisse avaient reçu de l'empereur huit mille ducats pour arrhes du payement de huit vauie hommes d'infanterie, et que dans l'assemblée qui va se tenir, on fera tout ce qu'il est possible pour engager les autres cantons à faire revenir les troupes qu'ils ont fournies à la France. Toutes ces nouvelles de Suisse me paraissent bien peu claires , et elles le paraîtront aussi à vos seigneuries , car je ne sais comment trois cantons peuvent fournir tout seuls huit raille hommes, comment ces trois cantons peuvent vouloir une chose et les autres cantons une autre , ni comment on peut lever six mille hommes sans la permission de toute la diète , laquelle a déclaré dans le temps ne pouvoir s'y prêter. Je vous fais toutes ces observations afin que vos seigneuries puissent mieux examiner le tout. Je vais actuellement assez bien , grâce à Dieu. Il y a deux jours que le marquis de Brandebourg est passé pour se rendre à la diète. C'était lui qui commandait l'armée du côté de Trente : il a laissé le commandement à son fils Casimir.
François Vettori, iDDSbruck, le 22 mars 1507 (1508).
LETTRE X
BUGNIFIOVES SEIGNEURS ,
Je vous ai écrit le 22 par Baccino. Ma lettre . extrêmement étendue , vous instruisait de tout ce qui se passait ici, entre autres choses, de notre départ de Méran pour Innsbruck , d'après l'ordre que nous avions reçu de l'empereur, à cause du mouvement que les Suisses faisaient en faveur de la France. J'y ajoutais qu'avant notre arrivée à Innsbruck l'empereur en était parti pour la Souabe , afin d'y rassembler une diète et de faire déclarer ce pays contre les Suisses : on prétendit ensuite que c'était contre
les Vénitiens , parce que les Suisses s'étaient enfin décidés à prendre le parti de l'empereur. Je vous ai envoyé une copie exacte de cette lettre par l'.^llemand que vous m'aviez dépêché avec vos lettres du 4 du courant. Je vous écris celle-ci en peu de mots ; j'y joins un abrégé de ma dernière , et je vous les adresse par Paul Lichtenstein, qui m'a paru désirer d'en être porteur. Ce Paul Lichtenstein est un des trois premiers personnages de la cour de l'empereur. Il m'avait fait demander à Innsbruck de venir le trouver à Botzen : il m'a dit que l'empereur étant très - occupé des affaires de la diète, il avait été chargé par ce prince de venir s'aboucher avec vous , et qu'il s'y était déterminé pour obéir à l'empereur et vous rendre service, car il n'ignorait pas que vous étiez dans une situation qui vous faisait craindre l'empereur , les Français et les Vénitiens , et que vous n'aviez par vous - mêmes aucun moyen de vous défendre; qu'il ne vous restait d'autre parti à prendre que de vous arranger avec l'empereur , qui vous défendrait si la guerre avait lieu , ou bien vous comprendrait dans le traité si l'on faisait la paix. Là-dessus, je lui ai demandé ce que l'empereur avait décidé sur les dernières offres qui lui avaient été faites. Il m'a répondu en ces termes: « Je pense qu'il faut que l'empereur vous donne « la garantie que vous lui demandez , et que « vous lui payiez soixante mille ducats en « trois payements : le premier sur-le-champ,dès « que le traité sera signé ; le second en Italie, « deux mois après le premier payement ; le « troisième également en Italie, et deux mois « après le second. » Il a ajouté que cet arrangement lui paraissait très-convenable, et que l'empereur ne pouvait le refuser. «Je vais le « proposer à ce prince,» a-t-il dit , «et vous , « écrivez-en à votre gouvernement, »
Je lui ai répondu que la demande qu'il me faisait présentait trois conditions trop dures : la première, que la somme était trop forte ; la seconde, que les payementsétaient trop rapprochés les uns des autres; la troisième , que le premier payement était exigé sur-le-champ, sans marquer le heu où il s'effectuerait, point essentiel, comme je l'avais déjà prouvé. II ne me répliqua rien, sinon que je vous en écrivisse par trois ou quatre routes différentes, et qu'il m'aiderait.
LÉGATIONS ET MISSIONS
en payant, avons faire parvenir mes lettres. Comme j'insistais toujours sur ce que les payemeiiis étaient trop rapprochés et sur les autres dilficultés, il me dit qu il ne pouvait rien changer à ces demandes; que tout ce qu'il lui était possible de faire, ce serait de reculer d'un mois Je dernier payement. Il me demanda , atin de pouvoir écrire à l'empereur, de lui donner une note détaillée de ce que vous désiriez ; il fut convenu que je la ferais: parce moyen j'ai remis sous les yeux de ce prince les demandes qu il in'avait faites et les propositions que je lui avais soumises en votre nom; et, outre toutes les instructions que vous m'aviez données , j'y ai ajouté qu'il devait comprendre votre garantie dans tous les traités qu'il ferait avec quelque puissance que ce fût.
En arrivant ici j'ai rencontré le messager allemand qui m'apportait vos lettres du 4 mars. J'y ai vu toute l'extension que vous y donniez à mes pouvoirs; et quoique les demandes que l'on vient de me faire soient sur quelques points moins considérables que les ordres que vous me donnez, je n'ai pu cepend,ant rien conclure parce qu'il y a quelque différence dans le payement, et qu'il n'a pas été possible de les ramener à cet égard où j'aurais voulu. Vos seigneuries examiueront le tout et me feront connaître leur volonté; elles savent aussi bien que moi tout ce qui se passe ici. Au total, il se trouve de huit à dix mille hommes du côté de Roveredo: dans ce nombre il faut compter deux mille cavaliers; du côté de Trévise il y a de quatre à six mille soldats: j'ignore combien il doit en arriver encore. On avait dit dans le temps qu'il devait arriver ici un corps considérable de cavalerie autrichienne et deux mille hommes d'infanterie de la Bohême, mais ils n'ont pas encore paru. Les avis sont partagés sur ce qui regarde les Suisses : les uns assurent qu'ils sont partis pour Milan pour. secourir le roi de France; d'autres soutiennent le contraire.
On ne sait pas encore quel parti prendra la diète de Souabe; elle devait s'ouvrir dim;inclie dernier. On dît qu'elle a trois objets à traiter : le premier. Je terminer entièrement avec les Suisses, dont trois cantons avaient déjà envoyé des ambassadeurs; le deuxième, de proroger encore de six mois les secours accordés à l'empereur; le troisième enfin de faire contribuer
la ligue de Souabe d'une manière extraordinaire à cette guerre. Je doute que l'affaire des Suisses puisse s'arranger. Quant à la prorogation des secours de l'empire, elle ne souffrira pas de difficulté, non plus que le supplément qu'il demande à la Souabe et qu'il a déjà obtenu une fois lors de sa dernière guerre contre les Suisses. Depuis ce temps-là ils ont toujours six mille hommes sous les armes. Ce qu'ils feront A présent , et s'ils auront plus d'égard pour les Vénitiens que pour les Suisses par rapport à leurs marchandises, c'est ce qu'on ne sait pas, et il sera difficile ne le savoir même après la conclusion. Je vous ai déjà marqué la mort du comte Palatin ; je vous apprends aujourd'hui celle du duc Albert de Bavière : celui-ci était plutôt porté à favoriser qu'à contrarier les opérations de l'empereur. Voilà tout ce qui regai*de la guerre. Quant à la paix, elle est fort appuyée, surtout avec la France , par les rois d'Espagne et d'Angleterre et principalement par le pape : le légat a assuré qu'il eu avait déjà écrit au roi de France. Il y a quelques jours qu'il est arrivé ici de Lombardie , et peut-être aussi de France, un nommé Nicolas Frigio que le cardinal avait envoyé par ordre de l'empereur pour traiter cette affaire, et l'on assure qu'il est porteur des conditions. 11 pourrait bien se faire aussi qu'il y eût quelques négociations avec les Vénitiens, car le prêtre Lucas a fait plusieurs voyages dans cette ville. Quant aux dispositions des autres puissances de l'Italie, voici ce qu'on en dit : le pape n'a jusqu'ici donné que de belles paroles, et il paraît qu'il s'en tiendra là tant qu'il ne verra pas les choses plus avancées; Ferrare ne s'est pas prononcée plus qu'auparavant, et il y a longtemps que son député ici n'a reçu de nouvelles. Je pense que comme elle a beaucoup de fonds, elle aimera mieux faire un plus grand sacrifice et ne payer que lorsqu'elle verra les choses avancées au point qu'elle ne puisse plus douter des dispositions du roi de France et des Vénitiens. Je sais de bonne part que Mantoue se déclarera en faveur de l'empereur quand elle pourra le faire en toute sûreté; la république de Lucques n'a rien envoyé ici qui puisse faire préjuger ses dispositions; les Siennois sont les seuls qui lui aient donné de l'argent, et ils vont bientôt faire un autre payement. En examinant toutes ces raisons pour et contre
LÉGATION AUPRÈS DE L'EMPEREUR
la paix et la fïiierre vos seif^neuries peuvent prendre leur parti, surtout en connaissant les prépiralifs du roi de France et des Vénitiens, sur lesquels je n'ai aucun rensei^jnement, car depuis l'arrivée de Macchiavelli je n'ai rien appris à cet égard ni par vos lettres ni par aucun moyen. Vos sei[ïneuries peuvent aussi savoir s'il est vrai que les Suisses soient allés eu Lombardie pour se joindre au roi de France et qu'ensuite ils soient retournés chez eux, comme on nous l'assure, ce qui serait le seul avantage que l'empereur aurait eu dans cette guerre. Vos seigneuries s'informeront aussi jusqu'à quel point le roi de France et les Vénitiens sont portés à la paix ou à la guerre, et avec quel désavantage ceux-ci se battent contre l'empereur, étant obligés de se tenir toujours sur la défensive et d'y employer tout leur argent , sans penser à l'attaquer à raison des liaisons de ce prince et de la nature du pays ; de sorte que quand bien même ses affaires seraient encore plus désespérées, il pourrait encore faire une paix honorable. Enfin pour'en finir, vos seigneuries me traceront la marche que j'ai à suivre si les choses restent au point où elles sont, ou si elles s'améliorent, ou si elles empirent; elles voudront bien me dire si je dois me conduire de même, soit que l'on parle de paix, soit que la guerre continue; ou bien si-je dois suivre telle marche en cas de guerre et telle autre en cas de paix. Si on se décide à cette dernière vos seigneuries doivent s'empresser de m'en faire connaître les conditions , surtout celles qui les regarderont. Elles pourront me les envoyer en chiffres, et souligner les articles qui ne peuvent souffrir aucun changement; elles pourront aussi m'envoyer leur plein pouvoir en chiffre, en me faisant tenir un blanc seing signé du notaire, et j'écrirai moi-même le plein pouvoir sur le blanc seing quand je l'aurai déchiffré. Elles n'oublieront pas non plus de me faire expédier les fonds, sans lesquels on ne pourrait rien conclure; et un seul jour de dél li pourrait tout gâter. Alors je pourrai facilement , au moyen du premier payement, terminer entièrement comme vos seigneuries me le recommandent par leur dernière lettre. Au reste on préfère ici la voie des Fugger à toute autre parce que cette maison, comme vous le jugez bien, a des payements à faire pour le compte de
l'empereur. Dans la réponse que vos seigneuries feront fi cette lettre elles vo idront bien se borner à me prévenir qu'il ne vous paraît pas (]u'il soit si urgent de conclure, afin que, s'il faut la faire voir à l'empereur et gagner du temps, je puisse la montrer: car il est difficile que l'on ne sache pas ici lorsque je reçois des courriers : et obligé alors de dire quelque chose, j'aurai l'air de suivre vos ordres ; et vous vous bornerez pour cette raison à me communiquer tout ce qui se passe en Italie. Que vos seigneuries remarquent, dans cette demande de Paul Lichletisiein, qu'il l'a faite comme il me l'a dit, sans avoir reçu aucun ordre de l'empereur; qu'il n'avait que les pouvoirs de conférer avec moi sans avoir celui de conclure ; tout cela donnera le temps à vos seigneuries de prendre le parti qu'elles jugeront le plus avantageux et de rester toujours dans les mêmes positions.
François Vettori. Botzen , le 29 mars 1508.
LETTRE XI
MAGNIFIOCES SEIGNEURS ,
Ma lettre du 22 mars, que Baccino vous a apportée , vous a donné les détails de tout ce qui s'était passé ici depuis le 24 février jusqu'au 22 mars suivant ; j'en ai rappelé une partie dans celle du 29 dudit mois de mars que je vous ai adressée par Jocoso, l'Allemand qui m'avait apporté votre lettre du 4 ; jy ai joint le récit des demandes que m'avait faites Paul IJchtenstein. Je vous ai fait passer trois différentes copies de celte dernière lettre : une par Venise, l'autre par Mantoue et la dernière par Trieste. Depuis ce temps-là il m'est arrivé, le l^*" de ce mois, un exprès de la Mirandole : il m'était adressé par Simon, avec copie de votre leitre du 4 et votre plein pouvoir. Vos seigneuries doivent assurément être bien sensiblesà tout ce que fait Simon, car il les sert fort bien. Je n'ai pas remis de lettre à ce courrier , parce qu'il allait à la cour et qu'il n'est pas encore revenu. 0 ioique ma dernière du 29 vous ait été adressée par quatre voies diffcrenes, cependant par précaution j'en joins encore ici une copie Hier au soir est arrivé Pierre Bergo avec votre lettre du 17 du mois passé: vous m'ydemandezdcux renseignements importants , savoir : à quel point se trouvent
LEGATIONS ET MISSIONS.
les affaires de l'empereur , soit par rapport à la guerre, soit par rapport aux néfçociations de paix. Si vous avez reçu mes dernières lettres vous ne devez avoir rien à désirer à cet êjjard ; au reste la copie qui est jointe à la présente vous mettra au fait de tout, quand bien même vous ne les auriez pas reçues. Pour vous donner connaissance de tout ce qui s'est passé depuis ce temps-là, vous saurez que le l®"" de ce mois Tarmée qui était campée à Caliano, près Roveredo, a attaqué trois mille hommes d'infanterie vénitienne qui gardaient une monta[',ne appelée Brettonico ,et qui étaient commandés par Jacques Corso , Denis de Nakio et Vitello Vitelii. Ils y avaient élevé quelques for litlcat ions; cependant ils ont pris la fuite dès que les Allemands ont paru. Avant de l'abandonner ils ont mis le feu à beaucoup de maisons qui étaient sur cette montagne. L'ennemi arriva comme ils se retiraient, et le soir même ils sont rentrés dans le camp. Cette expédition terminée, l'évèque de Trente reçut l'ordre d'attaquer Riva , château appartenant aux Vénitiens sur le lac de Garda. L'évèque partit et vint camper devant la place avec environ deux mille hommes qu'il avait sous ses prdres. Sur ses demandes réitérées , ceux qui dirigent tout ici se décidèrent à lui envoyer de l'artillerie et la moitié du camp de Caliano. Us furent là près de cinq jours; mais lorsqu'on ordonna de faire partir l'artillerie , deux mille Grisons qui étaient dans le camp commencèrent à dire qu'ils avaient servi plus de temps qu'ils ne l'avaient promis, puisqu'ils ne s'étaient engagés que pour quatre mois et qu'il y en avait quatre et demi qu'ils étaient au camp. Us mirent le désordre dans tous les bagages ; de sorte qu'on fut honteusementobligé de se retirer. Une partie des troupes gagna cependant Caliano, d'autres revinrent ici; il est resté environ cinq cents Grisons , les autres sont retournés chez eux. Ce corps d'armée se trouve par là fort affaibli, et je doute qu'il y ait actuellement plus de sept mille hommes. Depuis que le camp de Riva a été levé les Vénitiens ont brûlé quelques petits villages qui étaient aux environs. Le 13 ils s'avancèrent pour attaquer et brûler quelques maisons de campagne appartenant à un comte d'Agresto; ils étaient environ trois mille: deux cents hommes du pays marchèrent contre eux, les mirent en fuite et en tuèrent ou en pri-
rent environ deux cents ; de manière que les
Vénitiens furent obligés de se retirer honteusement. On ajoute encore, quoiqu'on ne puisse pas l'affirmer à cause du grand éloignement où nous nous trouvons, l'on ajoute, dis-je, que le duc de Brunswick a tué dans la vallée de Cadauro, du côté de Trévise, environ trois cents hommes aux Vénitiens; de plus, qu'un grand corps de troupes vénitiennes étant allé attaquer Vicenc€, ville appartenant à l'empereur sur les bords de la mer , il a été si bien repoussé par les habitants et {)ar quelques cavaliers qui s'y .<îont trouvés qu'il en est resté plus de mille sur la place. Tel est en peu de mots tout ce qui s'est passé de relatif à la guerre. Quant aux forces des deux parties belligérantes , la copie qui est ci-jointe vous instruira de ceque l'on en dit. Pour ce qui est des négociations , la diète n'est pas encore terminée , l'empereur est à Ulm , et dans l'incertitude du résultat, je ne puis rien ajouter à ce que contient ma lettre du 29, dont ci-joint une copie. Comme le parti que prendront les Suisses est ce qu'il y a de plus important dans toute cette affaire, vous êtes plus à même que moi de savoir ce qui se passe à cet égard, parce que vous devez savoir plus tôt s'ils continuent à rester dans la Lombardie au service du roi de France ou s'ils en sont partis. On assure ici que la république helvétique en est très-mécontente ; et s'ils ne quittent pas surle-champ, il pourrait bien se faire que le roi de France éprouvât ce qu'a éprouvé le duc de Milan, c'est-à-dire qu'ils l'abandonnassent lorsqu'il s'y attendra le moins. Enfin j'ajouterai ici ce que je vous ai déjà dit dans ma dernière lettre, que les partisans de l'empereur prétendent que trois cantons suisses lui fournissent huit mille hommes ; de manière qu'il pourrait bien se trouver des Suisses dans les deux partis.
Quant à la ligue dont vos seigneuries me parlent, je n'en ai rien entendu (Jire. Je vous répéterai à cet égard que l'Angleterre, l'Aragon et le légat cherchent à faire la paix avec la France; que l'empereur en est fort éloigné, et qu'il pencherait plutôt pour s'arranger avec les Vénitiens. En effet, il leur a envoyé le prêtre Lucas vers les calendes de mars ^ Il est revenu vers le 12, et après sa conférence avec l'empereur
' C'était ainsi que chez les Romains on dé-signait les premiers jours de chaque mois.
LÉGATION AUPRES DE L'EMPEREUR
il reçut ordre de se rendre à Trente, et dy rester jusqu'à ce que ce prince lui fît connaître ses inleniions; enfin il y a six jours qu'il est reparti pour Venise. On ifjnore tout ce qui se traite; mais en partant il me dit qu'avant qu'il fût vingt jours j'apprendrais de grandes nouvelles. Quelques personnes croient que si les Vénitiens le veulent ils auront bientôt fait leur paix; mais si elle se fait, on ne sait si les princes qui désirent la paix avec la France en seront bien satisfaits, et si le résultat d'un tel accommodement ne sera pas de rendre l'empereur beaucoup plus faible quil ne l'élait auparavant. C'est peut-être ce qui a nui aux Vénitiens jusqu'à présent. Comme vos seigneuries le pensent très-bien , on ne saura rien de certain sur la paix que la diète ne soit close; et même après qu'elle aura été terminée, pour être bien sùv de la vérité il faudra encore en voir les premiers effets. On dit que le duc de Brunswick, frère de celui qui est du côté de Trévise, arrive avec mille hommes de cavalerie, et l'Allemand qui m'a apporté votre lettre du 17 dit en avoir rencontré en route environ deux cents. Tout semble donc se réunir pour donner au parti de l'empereur un nouveau crédit et un nouvel espoir. Mes dernières lettres et celle-ci renferment tout ce qui s'est passé jusqu'à présent, et vos seigneuries peuvent asseoir leur jugement ; car, au fait, l'empire a de grands moyens, il n'a qu'à vouloir; et d'un moment à l'autre il peut vouloir et exécuter. Cela fait que personne ne peut rien présumer qu'il n'ait pris son parti. D'un autre côté on voit qu'il y a longtemps que ce corps ne se décide pas, ce qui fait que personne ne croit qu'il en ait jamais la volonté. Cependant on voit que dans ce moment il se pique d'honneur plus que jamais. Dieu sait comment tout cela finira! Me voici à Trente par ordre de Paul Lichtenstein : je chercherai d'ici à quelques jours les moyens d'aller à la cour. Vos seigneuries voudront bien me répondre surle-champ relativement aux demandes de Paul, car je pense que cette affaire ne doit souffrir aucun retard, et nous ne pouvons rien conclure sans la réponse de vos seigneuries. Je leur rappelle que sans des fonds prêts à être comptés on ne finira rien avec l'empereur.
Lucas de Monte-Vorchi , qui a été commandant à votre service, est venu ici du camp des Vénitiens.
Il m'a dit queleur infanterie était en très-mauvais état, et que si jamais elle est forcée d'entrer en campagne elle n'y fera pas grande figure. En effet, on a toujours vu qu'elle a été constamment battue. On répand aujourd'hui une nouvelle, et elle vient des membres du conseil, c'est que Gênes s'est révoltée et qu'elle a renfermé les Français dans les forts. Si cette nouvelle était vraie , elle donnerait à l'empereur gain de cause sans beaucoup de peine, et peut être que notre république le trouverait bien changé de ce qu'il a paru d'après les propositions de Paul Lichtenstein. Vos seigneuries doivent savoir à quoi s'en tenir à cet égard.
Fk.^çois Vettorl Trente, le 16 avril 1508.
LETTRE Xll.
IHAGIVIFIOnES SEIGINEURS ,
Ma dernière lettre est du 16 avril dernier; je vous l'ai envoyée par Pierre Giovanni , Allemand : je vous y donnais avis de tout ce qui s'était passé depuis le 29 mars jusqu'à ce jour. Je ne reviendrai pas sur ce qu'elle renfermait, parce que c'était de peu de conséquence. Depuis ce temps-là le camp que les Allemands avaient sur la Riva a été levé, comme je vous l'ai déjà marqué; l'infanterie s'est presque totalement dissipée; la cavalerie est rentrée ici. Ce dernier corps n'a jamais été au delà de cent vingt hommes , quoiqu'on eût annoncé qu'il en arrivait un grand nombre. Le jour de Pâques , au matin, les Vénitiens ont tenté de prendre la Pietra , lieu distant d'environ six milles dici : ils croyaient pouvoir l'enlever au premier assaut ; ils avaient même noué quelques intelligences dans la place ; mais elle a été secourue par les Allemands avec leur cavalerie et environ deux mille cinq cents hommes qui leur restaient; de sorte que les Vénitiens ont été forcés de se retirer. On a essayé alors de rassembler de l'infanterie, et le 10 de ce mois on avait réuni environ six raille hommes. Les Vénitiens ont attaqué la forteresse de Cresta , qui est un poste important : les Impériaux ont aussitôt volé à son secours, mais ils sont arrivés trop tard : le commandant de la place l'avait déjà livrée. Alors ils ont placé leur^mp à Galiano, village
LEGATIONS ET MISSIONS.
à une portée de fusil de la Pietra ; ils élaient au nombre de six à sept mille fantassins et environ mille cavaliers , parce que la troupe du duc de Wirtemberg , qui était de deux cents hommes de bonne cavalerie, est rentrée dans ses foyers au commencement de ce mois. Les Vénitiens désiraient cependant toujours de s'emparer de la Pietra : ils se sont donc mis en campagne, et sont venus camper à environ im quart de mille de cette forteresse. Ils avaient avec eux seize pièces d'artillerie, environ quatre mille hommes de cavalerie et plus de seize mille fantassins. La Pietra est une forteresse bâtie au pied d'une montagne, sur la droite du chemin qui vient de Roveredo ici. Il part de la forteresse un mur d'une portée de fusil de longueur, assez fortifié et qui s'étend jusqu'aux bords de l'Adige. Au milieu du mur il y a une porte qui sert d ouverture au chemin. Il est difficile et même dangereux pour une armée de vouloir s'approcher de Trente sans auparavant s'être emparé de cette forteresse : aussi les Vénitiens y avaient porté toutes leurs forces. Il y avait environ un mille de dislance d'un camp à l*autre ; chaque armée avait devant elle la forteresse et le mur , d'un côté l'Adige , de l'autre la montagne , et derrière elle ses propres retranchements. Comme les Impériaux étaient maîtres de la forteresse et du mur, il aurait clé impossible aux Vénitiens d'éviter le combat si les premiers avaient voulu les attaquer; et s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'avaient que très-peu de cavalerie et qu'ils ne pouvaient pas compter sur leur infanterie. Les Vénitiens tirèrent beaucoup de coups de canon qui tuèrent assez de monde aux Impériaux ; mais enfin ceux-ci , ayant attaqué la garde de l'artillerie, la défirent , s'emparèrent de deux pièces de canon, et enclouèrent les autres. Alors les Vénitiens prirent le parti de lever leur camp et de se retirer à Roveredo. Depuis ce temps-là jusqu'à aujourd'hui, 20 mai, on n'en a plus entendu parler. Aussitôt après le départ des Vénitiens, 1 infanterie allemande commença à se débander: ceux qui sont arrivés du camp prétendent qu'il n'y reste pas plus de trois mille hommes. Quant à la cavalerie, outre celle du duc de Wirtemberg qui était. déjà partie, celle de Saxe, de Nuremberg, d'Ulm, ont suivi cet exemple, ainsi que beaucoup de petits seigneurs, les uns avec huit
hommes , les autres avec dix ; de sorte qu aujourd'hui il y a six cents hommes de moins.
Voilà tout ce qui s'est passé dans ces cantons ; mais vos seigneuries ont sûrement déjà appris tout ce qui était arrivé du côté du Frioul, où les Vénitiens ont enlevé à l'empereur Goritz , Pordenone,Triesle,ennnmot tout ce qu'il possédait dans le Frioul. Ce prince n'ajamais eu dans ce pays de troupes en état de tenir tète à l'ennemi : il n'a jamais pu rassemblerplus de quatre cents hommes de cavalerie et plus de quatre à cinq mille fantassins , qui avaient été envoyés par l'Autriche, la Carinthie et autres pays voisins, mais qui s'en retournaient au bout de deux jours faute d'argent. Tel est l'état où se trouvent aujourd'hui et cette guerre et les forces qu'on y a employées.
Quant aux négociations, voici ce qu'on en dit. L'empereur fit l'ouverture de la diète de Souabe le troisième ou quatrième dimanche du carême : il y fit les demandes dont je vous ai àéih donné connaissance dans mes lettres. Les états répondirent qu'ils allaient s'en occuper, et que, dans l'octave de Pàque, ou lui communiquerait ce qui aurait été résolu. Nous voici à l'octave : on ne sait encore rien de ce qui a été décidé; on ne sait pas même où est l'empereur: les uns disent qu'il est à Cologne pour y nommer un successeur à l'évêqne qui vient , dit-on , de mourir , ce qui n'est pas bien sûr ; d'autres prétendent qu'il est à Mayence, afin d'y terminer les différends qui se sont élevés entre l'archevêque et le landgrave de Hesse à raison de leurs frontières ; quelques-uns, qu'il est allé dans la Gueldre pour y rétablir la paix ; enfin il y en a qui assurent qu'il est à Calais pour s'aboucher avec le roi d'Angleterre au sujet du mariage de la princesse Marguerite , et lui emprunter de l'argent sur ses diamants.
Je me suis rendu à Trente sur la demande que m'en fit Paul Lichtenstein, qui voulait me faire les propositions que vous savez. Depuis ce temps-là, voyant que la réponse tardait à venir, j'ai voulu en partir ou envoyer Macchiavelli, mais il n'a jamais voulu le permettre. Cela ne m'a pas empêché de faire tout ce qui dépendait de moi pour être au courant de ce qui se passait à la cour, et j'ai fini par y envoyer Baccino. Dès le commencement , j'avais adressé une autre personne à un de mes amis qui était auprès du cardinal ; elle m'écrivait également tout ce que
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j'aurais appris moi-même si je m'étais trouvé là. J'attends sa réponse à chaque moment : si elle m'arrive à temps, je vous en dirai le contenu dans cette lettre. Au reste, devant me trouver ou là-bas ou ici , je n'ai pas plus perdu à être ici que là, parce qu'enfin je n'ai pas été oblijïé de m'en rapporter aux autres sur les principaux événements dont j'ai été témoin moimême, et peut-être qu'en étant éloigné, je n'aurais eu, au lieu de la vérité, que mille absurdes mensonges. Je crois avoir très-bien jugé les intentions de la diète quand j'ai vu les troupes de l'empire se retirer tout à fait, comme je vous l'ai dit plus haut, à l'expiration de leurs six mois , ce qui annonce clairement le refus des autres six mois demandés par l'empereur, ce que cependant je croyais si facile à obtenir, et ce que néanmoins il n'a pas encore obtenu ; comme aussi quandj'ai vu tout le poids de la guerre porter sur le seul comté du Tyrol ; et en effet, aux chevaux près, tout le reste de l'armée a été pourvu par les gens du pays, tandis que le Frioul, qui n'avait pas des voisins aussi riches et aussi attachés à l'empereur , est resté sans défense. On dit que l'Aul riche n'a jamais voulu envoyer un seul homme. Tout est resté jusqu'à présent dans cet état de faiblesse. Si quelqu'un pense autrement, qu'il vienne ici ou qu'il y envoie, et il verra, s'il est sage et de bonne foi, qu'on ne peut me reprocher d'avoir peint les événements autres qu'ils sont.
11 y a dix jours que les états du Tyrol se sont assemblés pour proroger encore de deux mois l'entretien des dix mille fantassins pour la défense du pays : ils avaient délibéré sur le mode, le mois de janvier dernier, pendant que l'empereur était ici, et ils sont encore assemblés. Il est arrivé ici, il y a également dix jours, une demande des Suisses aux membres du conseil pour avoir les fonds nécessaires à la solde de huit ou dix mille de leurs hommes que l'empereur demandait. Ce message a été envoyé à la diète à Botzen, en annonçant que c'était là que le payement serait ordonné; on demanda en conséquence à celte diète , outre le payement de dix mille fantassins, celui de ces Suisses pendant trois mois. On assure qu'elle accordera tout, que le Tyrol est en état de le faire, et qu'ils n'attendent pour prendre un parti que de savoir si la trêve avec Venise »ura lieu ou non. Il faut que vous sachiez qu'il
y à quatre jours, il est arrivé ici un secrétaire de Venise adressé au conseil, et qu'hier matin il est reparti d'ici avec l'évêque de celle ville : ils ont été du côté de Riva , pour s'y aboucher avec un provéditeur vénitien, qui s'y est rendu pour y traiter de cette trêve. Hier au soir, on apprit que les Vénitiens la demandaient pour cinq ans, au lieu que les Impériaux ne veulent l'accorder que pour quatre mois. Les Vénitiens ont demandé jusqu'à jeudi prochain pour méditer leur ré[)onse. S'il y a quelque chose de nouveau avant le départ de cette lettre, j'aurai soin de vous en instruire.
Le dernier jour du mois dernier j'ai reçu par Paul Lichtenstein votre lettre du 15, qui m'accusait la réception de ma lettre du 29 mars dernier. Je fis part à Paul Lichtenstein des motifs qui empêchaient que je n'eusse votre réponse, et Une m'en a pas paru trop satisfait. Depuis ce temps , Baccino est arrivé ici le 6 avec votre lettre du 12 du mois passé, laquelle n'a pas besoin de réponse, puisqu'elle ne renferme que des conseils, dont je remercie vos seigneuries. Hier sont encore arrivés ensemble Ortolano et Jean délia Spada, avec votre lettre du 19 avril fermée le 26, et le plein pouvoir que j'avais déjà reçu par un exprès que Simon m'avait dépêché de la Mirandole. J'ai lu tout ce que vous m'écrivez en réponse aux propositions que vos seigneuries veulent absolument conclure, ne pouvant mieux faire; mais, lorsque jecherche àsavoir quand il faut que je conclue, vous me dites que ce soit lorsque je jugerai que l'empereur sera prèsd'entrer en Italie malgré l'une des deux puissances; mais, puisque vous me laissez la liberté déjuger, je dirai que je ne pense pas que cela arrive jamais, et je fonde mon opinion non sur ma seule façon de voir, mais encore sur la vôtre; car ma lettre du 29 mars, qui renfermait les propositions de Paul Lichtenstein, vous donnait aussi en grand détail le tableau de tout ce qui se passait ici : or si vous aviez pensé, d'après ces propositions, que je dusse conclure, vous m'en auriez donné Pondre précis; mais si dès lors que les affuires de lempercur étaient en bon état, vous n'avez pas cru qu'il fût pressant de conclure , je le pense encore moins aujourd'hui qu'elles ont empiré. Je sais que vos seigneuries pensent de même, d'après les avis particuliers que vous me donnez; il ne me paraît pas d'ailleurs que le comte du
LEGATIONS
Tyrol, qui jusqu'à ce moment a supporlé tout le fiirdeau de la guerre, soit en éiat de faire entrer l'empereur en Italie malgré la France et les Vénitiens. Je n'imagine pas non plus que l'empire lui envoiede nouveauxsecours lorsque ceux qui sont ici s'en retournent ; et si l'on me disait : «L'Allemagne a de puissants moyens, «et d'un moment à l'autre elle peut exécuter de «grandes choses,» je répondrais que vos seigneuries sont aussi bien instruites que moi de tout ce que peut faire l'Allemagne : or, si vous aviez eu l'intention de prendre cet objet en considération vous m'en auriez donné l'ordre; mais m'ayant signifié de ne m'attacher qu'à ce qui se fait et non à ce qui pourrait se faire, je n'ai pas cru pouvoir prendre un autre parti. Quant à la difficulté qu'il yaàce que l'empereur pénètre en Italie malgré deux ennemis, je dis que , pour n'en avoir qu'un seul , il faut qu'il fasse la paix avec l'autre : or cette paix ne peut se faire sans des négociations qui demanderaient un long temps; et quand les longueurs pourraient être abrégées, on ne peut compter sur rien jusqu'à la conclusion. Tout ce qu'on dit ici de la prétendue trêve ne me fait pas croire la paix avecles Vénitiens aussi prochaine, parce que l'empereur n'oubliera pas de sitôt les mauvais traitements qu'il a essuyés de leur part, et ceux-ci auront toujours les mêmes moyens qui les ont aidés jusqu'à prési'nt,etqui empêcheront la France de se réunira l'empereur quand elle le verra si abattu. On restera donc encore plus qu'on ne pense dans l'incertitude, et l'on attendra que le temps découvre enfin tout ce qu'on ignore jusqu'à présent.
Je suis encore moins de l'opinion qu'il fera la paix avec les deux en même temps; vos seigneuries ont raison de croire que de ce côté-là nous avons encore du temps. Elles me permettront de leur dire qu'il me paraît que les mêmes raisons qui paraissent s'opposer à la paix avec les deux s'opposent à celle avec un seul, en considérant l'augmentation de puissance que cette paix donnerait, parce qu'enfin si l'empire voulait faire son devoir, l'empereur n'aurait pas besoin de faire la paix avec qui que ce fCit ; que s'il fait la paix avec un seul c'est qu'il sera abandonné , et qu'alors l'abandon où il se trouvera le forcera à chercher d'autres appuis ; mais si i'erapire l'abandonne au moment où il a tant
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d'ennemis et où ses secours lui seraient si utiles et si précieux, il le fera encore plus lorsqu'il verra l'empereur s'éiayer d'une puissance étrangère : ses soupçons augmenteront en le voyant devenir plus puissant par le secours d'un tiers, et ses états croiront qu'ils ont à se méfier de quelque chose; de sorte que celle des deux puissances qui aura fait sa paix avec lui contractera roblijjation de le soutenir, et de le défendre toute seule, et dans ce cas-là vous aurez plus besoin des autres que de lui. Cependant je resterai tranquille et j'attendrai les événements. Paul Lichtetistein est à Bofzen : s'il ne vient pas d'ici à cinq ou six jours j'irai le trouver. Je ne sais ensuite comment je ferai pour ne pas rompre entièrement avec lui , car vos seigneuries me permettront de leur dire qu'elles ont tellement tiré au fin dans cette affaire qu'il me sera bien difficile de la ramener à bien. L'empereur est toujours dans le cas d'avoir besoin d'argent : quelquefois il en manque tout à fait; et si vous ne lui accordez pas quelque chose lorsqu'il est dans le besoin, il pourra bien se faire qu'il soit plus exigeant qu'il ne le serait aujourd'hui , où il en a besoin. Les paris sur son passage en Italie ne sont pas encore à trois quarts de perte, comme vous me marquez dans votrelettre.il pourrait biense faire d'ailleurs que d'un côté il manquât de fonds pour retenir ses soldats jusqu'à ce que tous ses préparatifs fussent faits, et que cependant il reprît tout à coup de nouvelles forces; enfin, comme je vous l'ai déjà marqué, il n'est possible de connaître tous ses préparatifs que lorsqu'ils seront totalement achevés. C'est ce qui m'a fait vous écrire qu'on ne peut assurer qu'il ne passera pas malgré tout le monde, parce que l'empire peut l'y aider et qu'il n'a qu'à le vouloir ; mais, d'un autre côté, qui osera assurer qu'il passera quand on voit que l'empire n'a jamais voulu l'aider, et qu'il ne paraît pas que jusqu'à présent il y soit disposé? On ne croira pas, d'un autre côté, qu'il puisse faire tant de choses avec les seules forces du-comtédu Tyrol. Dès lors je me permettrai de faire observer qu'il serait enfin nécessaire de prendre un parti, ou de s'arranger avec l'empereur comme il le demande, ou du moins le mieux qu'il se pourra. En effet, s'il ne meurt pas il est très-certain qu'il ira en Italie, soit cette année , soit l'autre , soif
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accompagné, soit tout seul; et certaiiiemeut ,vou!oir attendre qu'il y soit arrivé, dans l'es- V>érance qu'il aura toujours besoin de secours tl qu'on y sera à temps, sans s'embarrasser d'un peu plus ou d'un peu moins de dépense, par là chercher le parti le moins dangereux et l'embrasser , c'est s'en rapporter à la Providence : mais tous ceux qui voudront mesurer , pour ainsi dire au compas, tous ces grands événements, finiront très-certainement par se tromper. Si je parle ici de ce qui ne me regarde pas, ii faut en accuser la mission dont je suis chargé, mission qui embarrasserait Thomme le plus déterminé. Lorsque je parlai pour la première fois à ce même Paul Lichlenstein qui me fait aujourd'hui cette demande , et qui était alors à la tête de huit mille fantassins et de douze cents cavaliers, si je lui eusse offert de l'argent comptant et qu'il Veut accepté , il faudrait bien payer aujourd'hui , et cependant vos seigneuries seraient étonnées en voyant les affaires de l'empereur se détériorer , bien loin de prospérer. De même , si lorsqu'il était à la tête de cette armée il avait attaqué comme il en avait l'occasion , et qu'il eût battu l'ennemi , alors ses prétentions se seraient tellement élevées qu'au lieu de vous demander soixante -dix mille ducats il en aurait exigé bien davantage : alors j'aurais été accusé de la ruine de la république , non par vos seigneuries , mais par tous les citoyens qui m'en auraient voulu , et il n'y aurait cependant pas eu de ma faute. C'est ce qui me fait encore dire aujourd'hui que, quoique les choses paraissent se ralentir et que l'armée soit dispersée , cependant tout pourrait se rétablir; la position de l'empereur pourrait s'améliorer : il pourrait attaquer alors l'ennemi victorieux, et enfin en venir au point qu'on ne pourrait rien terminer et qu'il ne serait plus temps. Observez surtout que vos seigneuries ne savent comment me faire passer les lettres de change , que je n'aurai par conséquent pas d'argent comptant à offrir tout de suite , et qu'ensuite il nous faut vingt jours avant que je puisse apprendre de vous la manière dont je dois donner, tandis qu'il ne faut à ce prince que deux jours pour pouvoir changer de position. Soyez certains, comme je vous l'ai dit plus haut, oue s'il en vient jamais au point de se servir de votre argent, il aura pris son parti de
pousser sa victoire contre l'Italie. Vos seigneuries considéreront aussi qu'ayant une réponse à donner qui ne peut être décisive , il serait trèspossible que tout se rompit; et puisque vos seigneuries ne veulent donner que des paroles, quel qu'en soit le résultat, ma présence ici est inutile, n'ayant plus rien à vous écrire. D'un autre côté, on sait que j'ai reçu votre mandat parce que toutes les lettres qui m'arrivent passent par leurs mains : il est impossible de leur persuader que je n'aie pas reçu réponse à leurs demandes et que j'aie bonne envie de terminer. Je ne doute pas qu'ils ne m'envoient dans quelque endroit éloigné de leur séjour pour que je ne sache pas ce qui s'y passe, et que même ils ne m'empêchent devons écrire. En conséquence vos seigneuries voudront bien, lorsqu'elles auront à m'écrire, chercher quelque Allemand ou quelqu'unbien aufait du pays, afin que les lettres me parviennent en secret et plus ai.sément. Je doute qu'on laisse partir ceux qui sont déjà arrivés ici. Vos seigneuries me disent que je ne leur ai pas paclé de l'offre des quarante mille ducats et de seize mille pour le premier payement ; il est vrai que je n'en ai rien dit à vos seigneuries; cependant elles ont su que lorsque Paul Lichtenstein me fit ces propositions, il me demanda si j'avais eu réponse au sujet de l'emprunt des vingt-cinq mille ducats dont l'empereur m'avait parlé. Ne pouvant nier que j'avais reçu des lettres , et les choses en étant au point qu'il était iraporiant de ne pas les exaspérer tout à fait, je lui répondis que vos seigneuries ne se souciaient pas de prêter leur argent, mais qu'elles iraient volontiers jusqu'à cinquante mille ducats , dont le premier payement, qui serait de vingt mille, s'effectuerait, aussitôt l'arrivée de l'empereur en Italie , dans une ville appartenant aujourd'hui à une autre puissance. Je crus, d'après vos instructions, qu'il était plus convenable de faire cette proposition; mais je ne vous en ai pas parlé, parce que ces demandes s'élevèrent si haut, et quant au total, et quant au montant du premier payement , et quant aux autres époques , que je ne crus pas devoir vous parler des propositions moins importantes. Je vous en fais part afin que vos seigneuries sachent tout. Il est survenu à Macchiavelii un accident qui pourrait devenir dangereux : les médecins qui se trouvent ici ignorent si la difficulté qu'il
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éprouve d'uriner vient de la pierre ou de quelque aulre cause. Si les chemins eussent été libres, il serait retourné pour se faire traiter en Italie.
François Vettori.
Trente, le 30 mai 1508.
LETTRE XIII
MA&MFIQUES SEIGBJEURS ,
Nous voici arrivés au 7 de juin : ce que nous avons de nouveau ici est la prise de Fiurae par les Véniiiens; elle n'est cependant pas entièrement confirmée. Il ne reste plus ici que trois cents cavaliers : tout le reste du contingent de l'Allemagne et des autres puissances est rentré dans ses foyers à l'expiration de leurs six mois de service; encore ce matin il est parti vingt cavaliers du marquisat de Brandebourg. Il se trouve ici environ deux mille fantassins. La trêve n'est pas encore conclue : les conférences ne sont pas pour cela rompues, mais on a renvoyé à dimanche prochain pour décider sur le parti qui devait être pris jeudi passé. Je suis fort éionné de ce que Baccino et l'autre exprès que j'ai envoyés à la cour ne soient pas de retour. Le père Lucas qui en revenait est arrivé hier au soir : il y a passé la nuit, et il en est parti ce malin pour aller à Arco joindre ceux qui traitent de la trêve. Il dit avoir laissé l'empereur à Cologne : il venait de faire la guerre dans la Gueldre, où il avait assiégé Croix et où le duc lui avait donné carte blanche. Il assure que l'empereur est furieux contre les princes de l'empire; qu'il ne veut pas se trouver à la diète; qu'en conséquence il y envoie Lang; que, d'un autre côté, les princes ne veulent pas supporter cet outrage ; qu'ils lui ont écrit pour l'engager à revenir qu'ils lui accorderont tous les secours qu'il désirera ; mais que l'empereur a l'air de n'en plus vouloir pour les forcer à se soumettre encore davantage à sa volonté ; qu'il est même fâché que les Vénitiens ne se soient pas emparés de Trente, pour que l'empire eût plus de raison d'embrasser son parti. Il convif-nt qu'il n'a pas laissé de troupes derrière lui, mais qu'en. un instant elles seraient sur pied. Il a ajouté qu'il allait à Arco pour tâcher d'obtenir qu'on y fît
une trêve de trois ou quatre mois : il assure que si elle était cimclue , il emploierait ce temps à de si grands préparatifs ( ue toute l'Iialie en tremblerait, et que si on ne la faisjiii pas il marcherait à la tête de toutes les forces de l'Allema,one. Paul Lichlenslein n'est pas venu ici, et je ne suis pas allé non plus à Boizen, parce qu'avant de lui parler je voulais savoir à quoi m'en tenir sur l'article de la Irève, et j'attendais que tous ces pourparlers fussent finis afin d'avoir de meilleures raisons pour reculer la conclusion de notre affaire. Il me semble qu'il vaut mieux que je me taise puisque je n'ai rien ile saiisfaisant à lui dire. Hier arriva ici Piero avec votre lettre du 17 du mois pa.ssé. Connue elle était écrite sur du parchemin et qu'il l'avait mise dans un pain, elle y avait d"abord pris beaucoup d'humidité, puis elle s "était si bien séchée qu'on n'a pu Ten arracher qu'en niorceaux , et que je ne suis parvenu à en lire qu'un quart, encore est-ce par phrases détachées. Il me paraît par le peu que j'en ai déchiffré que vous vous en rapportez encore à moi sur la manière de terminer toute cette affaire ; que vous croyez que toutes les troupes qui sont parties d'ici seront remplacées par d'autres qui viendront d'un autre côté; que vous douiez qu'il y ait jamais une trêve entre l'empereur et les Vénitiens. Vous y ajoutez quelques i enseignements sur le pape, mais je n'ai pu les lire en entier. Quant ;\ la trêve dont il est question, je n'en ai pas entendu dire autre chose que ce que je vous ai écrit plus haut. Je vous répéterai ici, au sujet des troupes que vous dites devoir revenir d'un autre côté, que le prêtre Lucas assure n'avoir laissé aucune troupe derrière lui ; et il y a si longtemps que les premières sont parties qu'il devrait voir arriver leurs remplaçants. Je crois bien que tout est possible, que l'empire est en état de fournir des troupes et de l'argent; mais c'est un bien mauvais signe de voir toute une armée décamper au moment où elle était à la Pietra et qu'on l'attendait ici; et au moment où l'on traite de la trêve ou de la paix, n'aurait-il pas été plus honorable qu'il se trouvât ici beaucoup plus de troupes qu'il n'y en a ? Leur départ dans ce moment annonce et peu d'attachement et peu de respect pour l'empereur. Quant à ma manière déjuger tout cela, je vous ai déjà détaillé dans ma précédente les difficultés que j'y
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trouvais : je vous le répète donc, cette affaire ne ppur se jup.er aussi aisément. J'aurais envoyé Macchiavelli à la cour , et j'y serais allé mo^méme, comme je vous l'ai déjà écrit, s'il m'avait été possible; mais si j'y avais é(é, j'aurais moins été à portée de voir tout ce qui se passe que je ne l'ai vu ici. D'ailleurs en y allant et en laissant Macchiavelli je me serais trouvé à plus de six cents milles de lui: il m'aurait fallu un mois pour recevoir de ses nouvelles, de sorte que d'un courrier à l'autre les choses auraient bien pu changer de face. En résultat, je prétends même que ce n'est pas un malheur d'avoir été forcé de rester, parce que quand il faut prendre un parti on ne peut le faire que sur ce que l'on voit. Je ne me conduirai pas autrement, parce que je crois que c'est la raison qui m'a dirigé ; et quand bien même un homme digne de foi viendrait me dire que la diète d'Ulm a décidé de soutenir les projets de l'empereur avec cent mille hommes, je ne le croirai pas à moins que je n'en aie vu les effets, car nous avons vu tout le monde trompé sur la délibérati(m (ju'avait prise l'année passée la diète qui se tint à Constance , délibéral ion si unanime et prise avec tant de solennité ! Eh bien cependant nous n'avons jamais vu plus de quatre mille hommes rassemblés. On sait que toutes les autres troupes qui se sont réunies, soit ici, soit dans le Codorin, ont été fournies par les pays circonvoisins, et le peu que l'empire a envoyé s'est retiré dans le moment où l'empereur en avait plus besoin. Je vois que les événements actuels prennent exactement la même tournure. En conséquence je répéterai à vos seigneuries que je ne déciderai rien sur ce qu'on me dira, mais sur ce que je verrai de mes propres yeux; car, s'il s'agit déjuger les objets de loin, vos seigneuries sont tout aussi bien placées que moi pour cela. J'ajouterai que si l'empereur reprenait le dessus, vous ne seriez plus à temps de conclure sur le même pied et aux mêmes conditions, parce que vous devez considérer que l'empereur, se voyant alléché, s'est décidé à prendre ce parti et à envoyer même vos lettres à ses dépens; que lorsque ses affaires allaient bien , il voulait obtenir de vous quelipies milliers de ducais et ne s'obliger à rien : tant qu'il a éié dans la même posiiion ou qu'il avait l'air d'y être, il n'a paschanj'jé d'avis, t les demandes du cardinal de Brixen font
juger jusqu'où il les portait. Depuis ce temps , à mesure que ses ;tffaires sont allées en décadence, ses demandes ont aussi diminué. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'il serait nécessaire que vous vous arrêtassiez à un des deux partis dont je vous ai parlé dans la dernière lettre dont j'ai remis l'original à Giovanni délia Spada , qui s'en retournait par le même chemin qu'il était venu. J'ai attendu un jour de plus avant de faire partir cette lettre, pour voir s'il n'y aurait rien de nouveau aux conférences qui se tiennent pour la trêve : on apprit hier au soir qu'elle venait d'être conclue pour trois ans, entre l'empereur d'un côté, les Yéniiiens et les Français de l'autre , et entre leurs alliés respectifs, mais seulement ceux d'Italie, que chaque partie est obligée de nommer dans les trois mois qui suivront la trêve. On prétend qu'on n'a parlé que des alliés italiens pour en exclure le duc de Gueldre. Elle a été publiée hier dans le camp des Allemands, et l'on assure qu'elle n'a lieu qu'entre l'empereur, les Vénitiens et leurs alliés, sans faire mention de la France.
On dit qu'elle sera publiée ici; et de là à Vérone dimanche prochain. Voilà la trêve signée. Quant aux particularités, je pourrais bien me tromper, mais je les connaîtrai sûrement avec le temps et je les ferai passer à vos seigneuries, qui se trouveront avoir plus de moyens de se guider dans leurs délibérations : l'ouverture des passages leurpermettra d'envoyer leurs ambassadeurs et de prendre un parti éclairé. Dans deux ou trois jours Macchiavelli partira pour aller se fiiire traiter chez lui : il m'est impossible de le retenir plus longtemps. Pour moi, je me rendrai auprès du roi en attendant mon congé, que je prie en grâce vos seigneuries de m'accorder à cause de ma mauvaise santé, et de l'inutilité de ma présence dans ce pays-ci; car si vos seigneuries désirent traiter avec ce prince, elles peuvent le faire d'une manière plus honnête et même plus avantageuse par la voie des ambassadeurs, qui sont déjà nommés; au lieu que si elles n'ont pas envie de pousser plus loin cette négociation, plus je resterai ici, plus je donnerai de paroles, et plus nous perdrons. N'occupant à la cour qu'une position tout-à-fait incertaine, vos seigneuries ne peuvent compter sur aucune autre nouvelle de moi : ainsi, tout bien considéré, mon séjour ici devient inutile, et en
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conséquence je me recommande ù vos seigneuries. J'ai remis au porteur six ducats d'or : je l'ai fait pour qu'il pût prendre la poste et aller plus vite, et je lui ai dit que cette avance lui serait comptée.
François Vettori.
Trente, le 8 juin 1508.
LETTRE XIV
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
François Vetlori a écrit le 8 du présent à vos seigneuries, et il vous a lait tenir ses lettres par Pierre de' Giovanni l'Allemand. Celui-ci a promis d'être rendu chez vous hier au soir. Celte k'tire vous apportait la nouvelle de la trêve qui vient d'être signée, et vous iuslruisait de tout ce qui s'était passé jusqu'alors. Pour plus grande précaution, je viens d'en donner une copie à l'OrtoIano, porteur de la présente. Ne pouvant aller aussi vite que je le désirerais à cause de mon indisposition, j'ai pris le parti de vous envoyer cet exprès pour vous écrire ce que Veltori m'avait chargé de vous dire de bouche. Je suis parti samedi dernier, 10 du courant, de Trente. La veille je me présentai chez Screntano pour en obtenir un laissczpasser : il me fit dire d'engager l'ambassadeur à venir le trouver le lendemain malin. Nous y allâmes ensemble comme il l'avait désiré : il apprit à Vettori que la trêve était signée i, que les parties avaient trois mois pour faire connaître leurs alliés; et il nous demanda si vos
• La trêve entre l'empereur et les Vénitiens fut signée le 6 juin 1508, et non le 20 avril comme le prétend Guicciardirii.
seigneuries désiraient être nommées par l'empereur. Vettori répondit qu'il ne pouvait pas répondre pour vos seigneuries, niaisqu'il s'empresserait de prendre leurs ordres, et qu'il lui ferait connaître leur réponse ; que d'avance, il était bien sûr que vos seigneuries seraient très-satisfaites de tout l'honneur que voulait leur faire l'empereur. Serentano l'engagea A écrire surle-champ et à lui faire connaître vos intentions parce qu'il savait que les Pisans , lorsque vous les aviez attaqués, avaient demandé du secours à la France, et qu'il pensait qu'il fallait empêcher que les Français fissent marcher des troupes contre vous. Je me recommande à vos seigneuries.
j Voici à peu près tout ce qu'on a pu savoir I siu' les articles de la trêve : c'est qu'elle était si- ! gnée pour trois annéesentrerempereuretles Véj nitiens, entre leurs partisans et alliés respectifs, et entre les partisans et alliés des puissances I qui seraient nommées d'abord dans le traité , les autres devant l'être dans les trois mois suivants ; que chacun garderait ce qu'il avait et pourrait en disposer connue il lui plairait ; que les communications redeviendraient libres ; que dans celte trêve étaient compris toutes les dominations impériales et alliés de l'empire ; qu'en.'in cette trêve aurait lieu seulement pour les afiaires d'Italie et pour leurs alliés italiens , et non pour les autres.
Nicolas Macchiavelli.
Bologne, le 14 juin 1508.
P. S. Les alliés compris sur-le-champ dans la trêve sont, pour l'empereur : le pape et le roi d'Aragon ; pour les Vénitiens : le roi de France et celui d'Aragon.
XA.i.
SECONDE MISSION