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A L'ARMÉE QUI ASSIÉGEAIT PISE

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIERE

MÀGIVIFIQUES SEIGNEURS ^ ,

Vous trouverez ci-joint une lettre que je vous prie de faire passer à Florence avec toute la célérité possible. Rien de nouveau à vous apprendre si ce n'est que nous sommes campés

1 On n'a point trouvé de lettres appartenant à cette mission.

* Les Florentins mettaient le plus grand intérêt à s'emparer de Pise. On a vu, dans la première légation de Macchiavelli en France, que cette entreprise avait manqué les années précédentes par la désertion des troupes, ou plutôt par la corruption des chefs : pour cette fois l'enîrepiise , mieux combinée , réussit. Les Florentins durent teujrs succès à leur courage, à leurs efforts , aux conseils

MACCHUTELLIU II.

au Moulin de Quosi, pour veiller à ce qu'il n'arrive aucun convoi et l'empêcher de passer, comme nous avons fait de l'autre. Je recommanderai seulement à vos seigneuries de nous envoyer tous les jours du pain, ainsi qu'elles l'ont fait jusqu'à présent; nous nous en rapportons

de Macchiavelli , et surtout à la perfidie des deux rois d'Aragon et de France : Ferdinand abandonna pour de l'argent une ville qu'il avait plusieurs fois et hautement assurée de sa protection ; Louis XII , malgré toutes les promesses qu'il avait faites, tantôt aux Florentins, tantôt aux Pisans, vendit aux premiers, et à vil prix, la liberté des seconds. En effet cent raille ducats donnés au roi , et vingt-cinq mille aux ministres des deux princes, furent le prix de cette trahison; le cardinal d'Amlioise devait être chargé de la distribution. Le bon Louis Xll, le père du peuple, aimait l'argent, comme on sait, et il paraît que son honneur et celui de ses favoris se vendait à peu près à sa valeur, c'est-à-dire à bien bas prix. " Cette lettre est adressée aux commissaires du camp.

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entièrement à leurs soins à cet égard. 11 ne me. reste plus rien à leur marquer, que de me rappeler ù leur souvenir.

Nicolas Macchiavelli.

Au camp, le 20 février 1508 (1509;.

LETTRE IL

aiAGRIFIQUES SEIGNEURS ,

Nous sommes tous partis lundi matin de l^aolo da Parrano, et excepté deux cents fantassins qui sont restés pour la garde du camp, toute l'armée s'est rendue à la FIguretta. Notre premier soin en arrivant a été de chercher à pratiquer un gué sur l'Osole avec trois petites barques que le seigneur Franceso, à la tète d'environ cent fantassins, avait été enlever jusqu'aux portes de Pise. Antonio da Gertaldo arriva ensuite vers midi. Comme il était déjà tard, et que nous n'avions ni pieux ni autres ustensiles propres à une entreprise de ce genre, nous ne pûmes ce jour-là travailler à piloter et l'opération fut renvoyée au lendemain. Nous revînmes donc hier malin avec les mêmes forces, et dans le cours de la journée nous parvînmes, avec l'aide de Dieu, à élever notre palissade et à placer nos barques au-dessous de la Figuretta, à environ un mille de l'embouchure de la rivière morte. Nous avons placé trois rangées de pieux, quinze par rangée : ils sont attachés avec des bandes de fer afin que les Pisans ne puissent ni les arracher ni les couper ; le fer se trouve totalement sous l'eau, de sorte que nous ne pensons pas qu'ils cherchent jamais à les déranger, car ils n'en viendraient pas aisément à bout. Ils pourraient, il est vrai, transporter leurs petites kirques par terre, mais cela leur prendrait tant de temps qu'il serait facile de s'en apercevoir ei de les en empêcher. Le gué est tel actuellement que le seigneur Jacopo est déjà passé de l'autre côté du fleuve : il en est revenu deux fois avec huit cavaliers ; et toutes les fois qu'il l'a fait ses gens portaient avec eux chacun cinquante fascines. Je crois que l'armée de Xerxès pourrait y passer. Si les ennemis essayaient de les couper, ils ne pourraient en venir à bout qu'avec beaucoup de temps, et ils ne le feraient pas tranquillement en présence de deux armées. Nous allons voir à présent comment ils se conduiront.

Nous n'avons rencontré aucun ennemi dans toutes ces montagnes : vous pouvez être sûrs que nous ne manquons ni ne manquerons d'exactitude pour les chercher. Je n'entends phis parler de Jean-Baptiste : je me persuade qu'il est en route, et en vérité il est temps qu'il arrive. Quant à l'infanterie, les compagnies sont trèsbien tenues; elles n'ont pas l'air de se dégoûter du service; du moins les compagnies d'Antoine et de Morgante ne m'ont donné aucun sujet de plainte : seulement les soldats levés à Pescia me demandent souvent la permission d'aller jusque chez eux. J'attribue cette envie au voisinage où ils se trouvent de leurs familles. Je n'ai accordé celte permission qu'à peu d'entre eux, et ils ont tous été fort exacts à rentrer au camp le jour que j'avais fixé. De cinq cents qu'ils étaient je les ai réduits à trois cents : on peut conserver ce nombre encore le temps de deux payes parce que la majeure partie n'a pas besoin de s'éloigner avant cette époque , mais alors il faudra les réduire à cent ou à quatre-vingts, parce que la récolte des vers à soie obligera la majeure partie à rentrer dans leurs foyers. Je conseillerais même de les licencier tous alors ; mais je craindrais que cela ne fit tort au connétable, qui est un brave homme, ainsi qu'à ses soldats. Je serais fâché que l'entreprise de Pise, dont ils espèrent tirer quelque profit , se terminât sans lui et sans ses troupes. On pourra dans ce moment-là laisser aux soldats la liberté de rester ou de s'en aller, et ils n'auront pas alors à se plaindre d'avoir été retenus ou licenciés malgré eux. Si on peut conserver la compagnie en totalité, ce n'en sera que mieux, car c'est une fort belle troupe. Voilà huit jours d'écoulés depuis leur dernière paye; le onzième jour, qui sera dimanche prochain , il leur en sera dû une autre : ainsi il faudra sans faute faire une nouvelle distribution lundi. Je prie vos seigneuries de faire en sorte qu'il nous arrive des fonds ; ma dernière lettre vous en donnait les raisons, et je renouvelle ici mes plus pressantes instances.

Un nommé Bastiano enrôlé par Jacopo Orland, caporal dans la compagnie de Pescia, m'a demandé son congé lorsque le temps de sa paye a été fini, en ra'assurant qu'il était indisposé. Je le lui ai accordé parce que je me voyais forcé de licencier deux cents fantassins. Il s'en est allé à Pescia , y a enrôlé dix à douze hommes ,

et est passé au service des Vénitiens malgré la défense portée dans vos édits. J'ai appris qu'il avait cherché à soulever tonte la compa^^nie, et voulu corroujpre cinq à six chefs en leur promeltant quatre ducats comptant et quatre autres à leur arrivée à Faënza. Je donne avis de tout ceci à vos seigneuries pour qu'elles déclarent (ju'à son retour il sera mis en prison , cl qu'elles prennent enfin tous les moyens capables de retenir leurs soldats dans la subordination. Si elles ne le font pas, je les préviens que personne ne fera aucun cas de leurs ordonnances.

11 y a plusieurs jours que Bandino nous amena les bestiaux. Comme je l'ai marqué à vos seigneuries, Thomas Baldovini paya entièrement les premières levées laites à Pescia, moyennant 300 ducats; depuis il y en eut encore 183 de dépensés. Il a fallu acheter de la paille tous les jours , et cette dépense s'est élevée à plus de 40 ducats. On a payé les prisonniers pris à Pistoj a, excepté cependant les trois premiers jours. On s'est procuré des pieux, des bêches; on a fait forger le fer nécessaire pour les ferrer. Les soldats qui ont été blessés ont coûté plus de dix ducats pour être soignés et ramenés chez eux. On a un peu gaspillé le pain qui avait été acheté à Lucques ; de sorte que nous voilà sans argent , et il faut cependant nue nous vivions : il est donc nécessaire que vos seigneuries fassent passer au moins deux cents ducats à Tommasso; car, outre les dépenses extraordinaires qui peuvent nous survenir d'un moment à l'autre, il nous faut quatre ducats d'or par jour '■> trois pour la paye des soldats, et un pour les vingt prisonniers que nous avons conservés sur les cent qui nous étaient venus de Pistoja.

Agostino Bernardi, habitant de Lucques, est venu me trouver aujourd'hui de la part des magistrats de cette république : il était chargé de me faire part d'une lettre un peu dure que vos seigneuries leur avaient écrite, et qui paraissait être le résultat des avis que je vous avais donnés. Ils m'ont fait assurer qu'ils étaient disposés à prendre tous les moyens possibles pour que les Pisans ne reçussent aucun secours , et que s'ils ne l'ont pas fait jusqu'à présent, c'est qu'ils croyaient que vos seigneuries s'étaient mises en mesure pour ôter aux Pisans la liberté d'aller et venir. Ils m'ont prié enfin de vous

écrire de manière à empêcher que la bonne harmonie entre les deux républiques fût troublée. Je leur ai répliqué que vos seigneuries avaient été portées par deux motifs à traiter avec eux : le premier, pour rendre la prise de Pise plus facile; le second, pour vivre en bon accord et en paix avec leurs voisins ; qu'en conséquence de ce traité, il fallait que vos seigneuries fussent convaincues que les Pisans ne profitassent pas du territoire de Lucques et de ses produits; que la première chose à faire après le traité signé était de leur fermer toute communication ; qu'on pouvait y parvenir aisément ; qu'il suffisait d'interdire toute espèce de relation entre les deux villes; qu'en conséquence vos seigneuries ne seraient jamais satisfaites qu'elles ne les vissent prendre un parti sérieux à cet égard ; que ce parti était de ne plus les recevoir dans leur ville, de punir le premier citoyen qui les y recevrait et leur fournirait ou leur vendrait quelques provisions ; que nous ne pouvions pas faire cette défense nous-mêmes; qu'il n'y avait d'autres moyens à prendre que ceux-là ; que ceux que nous pourrions employer nous-mêmes devaient être inutiles et sans succès, parce que leurs sujets avaient parfaite connaissance du traité fait entre nous, mais le violaient à cause de l'impunité sur laquelle ils comptaient de leur part ; que d'ailleurs nous avions à garder une étendue de pays de plusieurs milles; qu'il fallait donc en définitive qu'ils envoyassent à l'avenir des commissaires sur cette partie de la frontière, qu'ils en fermassent l'entrée aux Pisans , qu'ils sévissent contre ceux qui les recevraient; qu'alors vos seigneuries seraient satisfaites, que j'écrirais du bien d'eux, et que d'eux seuls dépendait le bien ou le mal que j'avais à dire dans mes lettres. Ils m'ont promis merveille; ils ont ajouté que leur officier avait été cause de tous les désagréments qu'ils venaient d'essuyer; que c'était un homme fort indiscret et sans talent; qu'on pouvait bien revêtir un homme d'une charge, mais qu'on ne pouvait lui donner également la capacité et la discrétion; que pour remédier à cet inconvénient ils avaient nommé des commissaires. Ils m'ont prié, dans le cas où j'apprendrais quelque chose de défavorable, d'écrire à leurs magistrats plutôt quà vos seigneuries, pour ne pas donner lieu à de mauvaises impressions, et afin de leur

LÉGATIONS ET MISSIONS

fournir les moyens de remédier an mal plus proniptement et sans violence. Je leur promis de le faire et ils se retirèrent. Je me recommande, etc.

Nicolas Macchiavelli.

Au camp de Quosi, le 7 mars 1508 (1509).

COMMISSION

Délivrée à NicotAS Macchiavelli par le conseil des Dix, le 10 mars 1508 (1509)1.

Macchiavelli, nous t'ordonnons, aussitôt le reçu de la présente , de quitter le camp et de te rendre à Piombino. Nous donnons en même temps avis de cet ordre aux commissaires pour qu'ils pourvoient à ton remplacement, soit par l'un d'eux, soit par quelque autre qui leur paraîtra plus convenable. Voici les raisons qui nous portent à te donner ces ordres. Tu auras su que le seigneur de Piombino nous envoya il y a environ trois semaines un jeune homme de sa maison nommé Cola : il nous donnait avis qu'il s'était aperçu que les Pisans n'étaient pas bien éloignés de traiter avec nous; qu'il demandait en conséquence un sauf-conduit pour quelquesuns d'entre eux, afin qu'ils pussent venir s'aboucher, etc., etc., et qu'il nous engageait à lui envoyer ensuite quelqu'un d'ici pour terminer cette négocialion. Nous lui avons accordé les sauf-conduits qu'il demandait, et trois citoyens de Pise en ont profité pour sortir avec lui ; tu trouveras ci-joint le nom des trois citoyens. Cola est revenu hier ici, et nous a demandé avec instance de vouloir bien prolonger jusqu'à la fin du mois les sauf-conduits qui sont près d'expirer : ce n*est qu'avec peine que nous avons consenti à leur accorder un nouveau délai jusqu'au 20. A cette demande ils en ont ajouté une autre par laquelle ils nous ont priés avec instance d'envoyer à Piombino un homme de confiance, prétendant que les Pisans ne voulaient pas s'expliquer ouvertement avec lui, et qu'ils ne diraient rien de positif qu'en présence d'un envoyé de Flo-

* Pendant que Macchiavelli était au camp qui tenait Pise assiégée, il reçut l'ordre de se porter à Piombino pour traiter de la paix avec les Pisans. Le gouvernement de Pise s'était ménagé adroitement ces conférences par l'entremise du seigneur de Piombino , pour apaiser les habitants de la campagne qui voulaient qu'on se rendit et qui commençaient à se soulever.

rence. Toutes ces menées ne nous paraissent avoir d'autre but que d'obtenir de nouveaux délais. Pour savoir enfin à quoi nous en tenir, et pour confier nos intérêts à quelqu'un de sage et y mettre le moins d'éclat possible, nous avons décidé que tu t'y rendrais le plus promptement que tu pourras. Aussitôt que tu seras arrivé muni des lettres de créance que tu trouveras ci -jointes, tu diras au seigneur de Piombino que nous t'envoyons , comme il l'a lui-même désiré, pour savoir si les Pisans qui sont auprès de lui sont munis de pouvoirs suffisants pour conclure la paix. Si ce seigneur en a eu communication tu demanderas à les voir, sinon tu diras que tu as les ordres les plus précis pour t'en retourner sur-le-champ ; et en effet tu repartiras aussitôt sans entrer dans aucune autre explication. Si au contraire ce seigneur juge leur mission fondée et que tu le penses aussi, tu entreras alors en pourparler avec lui : tu lui demanderas particulièrement quelle est la nature des demandes des Pisans, et tu entreras à cet égard dans le plus de détail qu'il sera possible; et tu lui prouveras qu'il ne peut y avoir d'indécis que leurs prétentions, parce que de notre côté nous ne désirons qu'une seule chose, savoir : la liberté de Pise telle qu'elle était avant sa rébellion , avec les mêmes prérogatives et les mêmes possessions ; et , suivant ce qui se passera , tu avanceras ainsi petit à petit, ayant soin de nous faire part exactement et promptement de tout ce qui l'ens.uivra. Enfin notre intention est d'essayer de ce moyen, pour ne rien laisser échapper de ce qui peut être avantageux. Cependant , d'un autre côté , nous ne voulons pas compromettre l'honneur de la république et notre dignité, ni faire croire aux Pisans que nous recherchons la paix ; car dans le fait nous soupçonnons trèsfort que la démarche qu'ils font aujourd'hui n'a pour but que de gagner du temps et de mettre à profit ce nouveau délai.

Au moyen de la liste que nous t'envoyons tu pourras savoir si tous les Pisans qui sont sortis de la ville avec les sauf-conduits .se trouvent à Piombino : s'ils n'y sont pas tous ce sera une preuve qu'ils n'ont voulu sortir de Pise que pour se sativer ailleurs, et tu pourras le faire observer au seigneur de Piombino comme une preuve bien claire qu'ils ne cherchent pas à faire

la paix. Si on te presse pour obtenir une nouvelle proro[jation du sauf-conduit, tu leur feras positivement comprendre qu'ils n'en obtiendront pas même pour deux heures après que ce dernier délai sera expiré.

Les décemvirs de la liberté et de la balià. Mui Marcellus Virgilius.

LETTRE III

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Je suis parti du camp lundi dernier, et je suis arrivé à Piombino hier à la vingtième heure du jour. Une demi-heure après je me suis rendu chez sa seigneurie, et lui ai fait part du sujet de ma commission d'après les ordres portés dans vos instructions. Il m'a répondu qu'il n'avait prolongé ses intelligences avec les Pisans que pour tâcher de les accorder avec vos seigneuries , ne désirant rien tant que la tranquillité de la Toscane, et en particulier le bonheur de vos seigneuries auxquelles il était dévoué; que pour remplir son vœu à cet égard , il avait par l'entremise de Jean Cola, son homme de confiance, encouragé les Pisans à envoyer des députés qui s'aboucheraient avec le vôtre afin d'opérer un rapprochement ; qu'il avait bien recommandé A ceux qui viendraient, de se munir de pouvoirs nécessaires pour conclure définitivement, parce qu'il n'ignorait pas que sans cette précaution il était impossible de rien entamer ; qu'il avait ensuite engagé vos seigneuries à leur accorder un sauf-conduit et à envoyer ici leur député ; que le sauf- conduit avait été accordé, mais pour si peu de temps et en des termes si obscurs qu'il était plus propre A rompre qu'à nouer une négociation ; qu'ensuite votre envoyé n'étant pas arrivé et le temps porté par le sauf conduit se trouvant expiré , il n'avait pas voulu que la négociation fût rompue ; qu'en conséquence il avait demandé la prorogation du sauf-conduit et l'envoi du député, mais que vous aviez accordé cette prorogation pour si peu de temps qu'il était impossible de rien conclure pendant ce court espace. Il s'est plaint que dans toute cette affaire vos seigneuries avaient toujours eu l'air de se méfier de lui. Il a fini par m'assurer qu'il ignorait si ces Pisans étaient munis de pouvoirs suffisants ou

ne Tétaient pas ; qu'ils n'avaient jamais voulu lui dire autrechose sinon qu'ils avaient de grands moyens pour se concerter, et pour traiter avec vos seigneuries, même, à ce qu'ils prétendaient, relativement à la reddition de Pise et à tout autre différend qui pourrait exister entre eiix et vos seigneuries ; que jamais ils n'avaient voulu lui faire connaître les propositions dont ils se disaient porteurs, ni lui donner aucun détail à cet égard. Il m'a assuré avec serment la vérité de ce qu'il venait de me dire, ajoutant que leur silence sur ce point l'avait tellement irrité qu'il avait été sur le point de les renvoyer. Enfin il a voulu me persuader qu'il fallait les en tendre, et que pour cela je ne perdrais pas grand temps ni ne compromettrais pas vos intérêts.

Je lui ai répondu qu'obligé de me conformer exactement aux ordres de vos seigneuries , il ne me restait plus qu'à monter à cheval et à m'en retourner. Je l'aurais fait bien certainement, si dans leurs instructions vos seigneuries ne m'avaient recommandé de chercher à Savoir le plus particulièrement qu'il me serait possible quelles étaient les demandes des Pisans , si je croyais qu'ils en eussent réellement à faire. Il me parut donc , puisque le seigneur de Piombino ignorait tout , qu'il me serait impossible ni de rien savoir de positif, ni de juger du fondement qu'il fallait faire sur leur demande, à moins que je ne les visse. Je sentis d'ailleurs la justesse de ce que m'avait dit le seigneur de Piombino, qu'en les écoutant je ne leur donnerais ni plus de temps ni plus d'espoir, puisque leur sauf-conduit n'expirait que le 20; que d'un autre côté je leur ôtais d'abord tout sujet de se plaindre à tout le monde, et même à leurs concitoyens ; que l'envoyé de vos seigneuries n'avait pas voulu écouter l'ambassade solennelle qu'ils avaient adressée ; ensuite que je pourrais profiter de ce prétexte pour les animer à se défendre en leur représentant les mauvaises dispositions où vous êtes à leur égard, seul motif qui retienne aujourd'hui les Pisans armés. Je fis donc semblant de céder aux instances du seigneur de Piombino, je consentis à les voir, et ils arrivèrent aussitôt.

Ils commencèrent d'abord par un long préambule dans lequel ils se plaignaient qu'on leur

LÉGATIONS ET MISSIONS

avait promis d'envoyer à Piombino deux ou trois citoyens pour traiter avec eux, et qu'au lieu de cela il n'était venu qu'un seul secrétaire, lequel encore n'arrivait pas de Florence. Venant ensuite au fait , ils me dirent que les habitants de Pise étaient disposés à faire tout ce que désireraient vos seigneuries pour le bien de la paix, pourvu que leur vie, leurs biens et leur honneur fussent sains et saufs ; qu'au fait c'était là tous les pouvoirs qu'ils avaient , et que quand ils prendraient mille détours il n'était pas moins vrai, vu l'importance majeure de cette affaire, qu'il leur était impossible de rien conclure sans de nouveaux ordres de leurs supérieurs.

Je répondis à la première partie de leur discours, qui me regardait personnellement, ce que je crus convenable. Quant à la seconde ^ je me retournai vers le seigneur de Piombino, et je lui dis que je n'avais rien à répondre puisque l'on ne m'avait rien dit: que si l'on voulait que je répondisse, on n*avait qu'à me faire une demande positive. Ils répliquèrent que ce qu'ils m'avaient dit concernant la slirelé de leur vie, de leurs biens et de leur honneur leur paraissait assez positif. Je leur demandai de quelle sûreté ils voulaient parler : si c'était une sûreté raisonnable et honorable elle ne leur serait pas refusée , puisque vos seigneuries ne demandaient que leur soumission et qu'elles n'en voulaient ni à leur vie, ni à leurs biens, ni à leur honneur. On disputa longtemps sur la nature de cette sûreté, et voici ce qu'ils dirent à cet éjyard de plus réel : qu'ayant réfléchi sur l'espèce de sûreté qu'ils exigeaient, ils n'avaient pas trouvé d'autre moyen pour l'obtenir sinon que vos seigneuries leur abandonnassent tout ce qui se trouvait compris dans l'enceinte des murs de Pise , et prissent pour elles-mêmes tout ce qui était hors des murs ; que ce serait assurément une cession bien importante, puisque vos seigneuries posséderaient , avec un litre légal, beaucoup plus que jamais leurs ancêtres n'avaient possédé. Je me retournai alors du côté du seigneur de Piombino, et je lui dis : « Vous v( voyez clairement à présent (jue ces députés « se sont moqués et se moquent encore de nous, « car je suis persuadé que, s'ils vous eussent « tout de suiie fait part de ces propositions ou « si vous vous en étiez douté , vous n'auriez pas

j « voulu vous charger des soins que vous vous j « êtes donnés, ni vous mêler d'une affaire dont I « l'issue ne pouvait pas être heureuse. Puisque i « cela est ainsi , afin que votre seigneurie et « tous les citoyens de Pise connaissent nos in- « tentions, et que vous sachiez ainsi qu'eux de « quelle manière il est possible de traiter avec « nous, je vous préviens que tant que vous ne « serez pas dans l'intention de rendre à Pise ! a sa liberté , son existence politique , son au- « torité telle qu'elle était avant la rébellion , il K est inutile que vous preniez la peine de venir « ici ou ailleurs pour traiter de la paix , ni que « vous employiez pour cela l'entremise du sei- « gneur de Piombino ou de tout autre. Quant à « la sûreté que vous avez l'air de vouloir exiger « pour votre vie, vos biens et votre honneur, « puisque vous ne voulez pas vous en rapporter a à la parole de nos seigneuries , vous pouvez « vous épargner le soin d'aller fatiguer qui que « ce soit de vos propositions, parce que la parole « de mes souverains n'a jamais eu besoin de ga- « rant jusqu'à présent, car si elle avait besoin de <i caution aucune caution ne pourrait suflire. La « plus ferme, la plus sûre garantie que vous puis- « siez vous procurer, c'est votre bonne foi, votre a entier abandon dans les bras de mes seigneurs. » Je leur fis cette réponse dans les termes les plus capables de les convaincre, et me tournant ensuite du côté des gens de la campagne , je leur dis que j'étais fâché de les voir pris pour dupes dans tout ceci , puisqu*ils jouarcnt un jeu auquel ils n'avaient rien à gagner ; car si les Pisans étaient vainqueurs, ils ne voudraient jamais les regarder comme leurs concitoyens, mais bien comme leurs esclaves, et les renverraient à leur charrue ; et d'un autre côté si Pise était prise, ce qui pouvait avoir lieu tous les jours , ils s'exposaient à perdre leurs biens, leur vie et fout ce qu'ils possédaient.

A ces mots Frédéric del Vivajo s'écria que je cherchais à jeter la désunion parmi eux, et que ce n'était pas dans les conventions. Les gens de la campagne ne répondirent rien : il me parut qu'ils avaient été frappés de ce que je venais de leur dire, et qu'ils le furent surtout de ce que j'ajoutai dans la suite de la conversation : « Vous ne voulez pas la paix ? Eh bien «vous aurez la guerre, et plus que vous ne vou- «drez.» Jean de Vice s'écria à deux reprises et

(rès-haut : «Nous voulons la paix, nous voulons «la paix, monsieur l'ambassadeur!» Le seigneur de Piombino leur parla alors tout bas et d'un air fort animé , leur reprochant de l'avoir trompé , etc., etc. Je quittai l'assemblée en prévenant que je partirais le lendemain de grand matin , et que si la nuit n'était pas survenue pendant toutes ces discussions je serais parti le soir même.

Le seigneur de Piombino resta avec eux : il y fut près de deux heures. Environ la troisième heure de la nuit, il me fit dire qu'il voulait me parler le lendemain matin avant mon départ. Ce malin il m'a envoyé chercher à la deuxième heure du jour, et il m'a dit qu'après mon départ il avait traité les envoyés comme il convenait ; qu'ils avaient assuré qu'ils allaient cette nuit s'occuper à chercher quelques moyens d'obtenir la sûreté et qu'ils tâcheraient d'en venir à bout; que ce matin ils étaient venus lui dire qu'ils croyaient avoir trouvé ce qu'ils cherchaient, et que ce qu'ils avaient à proposer plairait à vos seigneuries et aux habitants de Pise; mais qu'ils ne voulaient pas en parler qu'ils n'en eussent auparavant conféré avec Pise; que même, à cet effet, ils allaient partir ou tous ensemble ou au moins la moitié à son choix, afin de revenir avec une conclusion définitive ; qu'il leur avait conseillé d'y envoyer seulement la moitié d'entre eux, parce qu'il croyait nécessaire que le fil de la négociation ne se rompît pas, mais qu'au reste il leur conseillerait ce que je désirerais moi-même. Je lui ai répondu que mon avis était qu'il fallait les faire partir tous , parce que j'étais sûr que vos seigneuries ne voudraient pas accorder une nouvelle prolongation du sauf-conduit. «Mais qu'ils s'en retour- <nent,» ajoutai-je , «qu'ils communiquent à «leurs concitoyens ce que je leur ai dit hier , «qu'ils fassent prendre la délibération conve- «nable, qu'ils l'envoient à leurs seigneuries «après l'avoir fait approuver, alors on les croira «bien certainement , et cela produira le meilleur « effet. »

Le seigneur dePiombinoper.sistait cependant dans son opinion, parce qu'il craignait que vos seigneuries ne voulussent pas que la négociation eût lieu chez lui, ce qui lui fit ajouter : «Va détromper les ambassadeurs : dis-leur, ou «que ce traité n'aura pas lieu, ou qu'il se

«conclura ici. Je vois bien pourquoi tu es d'avis «qu'ils partent tous : c'est pour les éloigner «de chez moi.» Je fis tous mes efforts pour le détromper, et je le quittai décidé à les faire partir tous.

Revenu à mon logement, au moment où j'allais monter à cheval arriva Jean Cola : il m'assura que le seigneur de Piombino avait fait entendre aux Pisans qu'il vaudrait mieux qu'ils s'éloignassent tous ensemble ; qu'ils ont eu l'air de ne pas vouloir y consentir; qu'ils ont voulu que deux d'entre eux pussent rester, savoir : Frédéric de Vivajo et Philippe de Pucciarello. Je lui dis alors : « Vous voyez bien que mes seigneur.^ se «sont aperçus tout de suite que ces députés ne « cherchaient qu'à amuser votre maître , puisqu'il «veulent, même malgré lui, continu/»»' leurs «menées dans Pise; et ce n'est que pour mettre «au jour leur véritable projet que j"ai conseillé « au seigneur de Piombino de les renvoyer tous. » Il me répliqua que son maître en était très-fàché ; qu'il leur avait assuré qu'ils ne devaient plus attendre de nouveaux délais de vos seigneuries, et que pour lui il ne les demanderait pas; qu'alors les députés avaient répondu qu'ils verraient ce qu'ils auraient à faire. Je suis alors parti , et dimanche ou lundi je serai auprès de vos seigneuries. Pour que vous fussiez promptement instruits de tout ce qui s'était passé je vous ai écrit la présente ; le courrier m'a promis d'être arrivé samedi matin à l'heure du dîner : s'il est arrivé vos seigneuries voudront bien lui faire donner un florin , que je lui ai promis.

Quant à ce que vous me marquiez de savoir relativement au nombre de ceux qui étaient avec les députés, le peu de temps que j'ai passé à Piombino ne m'a pas fourni l'occasion de m'en instruire. J'en ai causé avec Rubertino : il m'a assuré qu'ils y étaient tous, et mes domestiques (qui al tendaient hors de la salle d'audience avec ceux des députés) m'ont assuré qu ils étaient au moins cent soixante-un. Je me recommande, etc. Nicolas Macchiaveuj.

Piombino , le 15 mars 1508 f 1.509),

LEGATIONS ET MISSIONS.

LETTRE IV

MAGNIFIQUES SEIGI^EUBS ,

C'est hier qu'est parlie ma dernière lettre à vos sei^jnearies, et elle renfermait le compte rendu de tout ce qui se passait ici. Finocliietto de Casentino est arrivé ce matin de Pise : c'est un de ceux qui ont été faits prisonniers avec Canaccio. Tous les prisonniers se recommandent à vous. Ils m'ont fait dire qu'ils s'étalent ressentis dans Pise de la délibération de vos seigneuries au sujet du jeune frère d'Alphonse *, et qu'on les avait assurés qu'ils seraient tous massacrés si Raphaël était pendu. Ils me priaient en oulre de vouloir bien leur envoyer de l'argent pour vivre, parce qu'ils manquaient de tout. Je l'ai renvoyé à Pise, je lui ai remis de l'argent autant qu'il en fallait pour subsister plusieurs jours; et quant à la peur qu'ils avaient, je leur ai fait dire tout ce que j'ai cru capable de les rassurer. Depuis ce temps-là le prédicateur qui a prêché le carême à Pise en est sorti : i! esl arrivé aux jjarrières avec quelques autres moines que j'ai tous renvoyés ; je n'ai excepté que lui, et cela pour de bonnes raisons. Il m'a rendu un compte détaillé de tout ce (jui s'est passé dans cette ville depuis qu'il y est entré pour y prêcher, et voici en substance les renseignements que j'en ai tirés : que les Pisans sont réduits à la dernière extrémité, et que la misère y est beaucoup plus grande qu'ils n'en veulent convenir; qu'ils sont trop divisés entre eux pour faire le bien, parce que les scélérats sont lesplusforis;qu'une parlie des chefs les plus honnêtes soupire après la paix; qu'à son départ quatre d'entre eux, dont les noms seront joints à cette lettre, l'ont engagé à voir s'il n'y aurait

' Cet Alphonse était un Pisan qui, se trouvant prisonnier à Floience, fit semblant de traiter avec les Florentins pour leur livrer Fise. 11 fut en conséquence échangé avec un Floreniin prisonnier à Pise. De retour dans celte dernière ville, il fit approcher des murs de la ville, à un signal convenu, une compagnie de soldats, et il commença à les inirodulre dans la ville un à un en les hissant sur les murs au moyen dune corde. Il en avait fuit monter ainsi dix-neuf lorsque le vingtième, du haut de la muraille où il était parvenu, jeta les yeux dans la ville et vit tous ses camarades arrivés avant lui ou massacrés ou enchaînés. 11 jeta alors un cri d'alarme et découvrit ainsi la trahison d'Alphonse. Au mènie insiant le.s Pisans firent une décharge générale de leur artillerie, qui blessa mortellement Paul de Parrauo dont il est queslion dans celte lettre; ils cherchèrent même à attaquer le resle des troupes de Florence, mais ils furent repousses.

pas moyen défaire quelque arrangement; qu'ils insistaient sur trois points piincipaux : amnistie pour tout le passé, sûreté pour l'avenir, et le troisième, qu'en vous abandoimant la ville et son territoire et jurant une fidélité à toute épreuve, serments auxquels ils prétendent que leurs ancêtres n'ont jamais été soumis, il leur soit permis de conserver une autorité semblable à celle qui existe dans quelques autres villes soumises à votre obéissance; qu'enfin, si dans peu de jours on leur donnait quelques espérances, ils enverraient leurs députés aux pieds de vos seigneuries. 11 a fini par me prier de leur faire connaître par écrit ce que je pensais de leurs demandes : je l'ai refusé absolument, me fondant sur ce que les Pisans n'avaient pas voulu accepter leur grâce lorsque vos seigneuries la leur avaient offerte, et sur ce que par leurs mauvais procédés à votre égard ils n'avaient cessé d'accumuler leurs torts ; et je l'ai assuré qu'ils n'avaient plus qu'à se livrer de plein gré, s'ils ne voulaient être réduits de force à la discrétion de vos seigneuries, et que ce dernier parti ne pouvait être long.

Lorsque le prédicateur eut entendu ma réponse il me dit : «Puisque c'est le parti arrêté «par vos seigneuries, faites en sorte qu'elles «l'exécutent plus tôt que plus tard, car les as- « sièges sont réduits à la dernière extrémité.» Hier au soir plus de trois cents habitants se sont, portés au palais des Ânziani en criant : «Nous «mourons de faim; les secours que vous atten- « dez n'arrivent pas : il est impossible que nous «patientions plus longtemps. » On les a congédiés avec de belles promesses, en les assurant qu'avant quatre jours on prendrait un parti qui les satisferait tous. On a donné des ordres pour qu'on apportât aujourd'hui au marché du pain et du blé, qui avait manqué hier et qui est à douze livres le boisseau. J'ai cru devoir donner avis de tout ceci à vos seigneuries. Par tout ce que j'ai appris d'un autre côté il me paraît que les Pisans ne peuvent pas tenir encore longtemps. Lorsqu'on mettra de la suite à les resserrer, comme on a commencé, et qu'on leur prouvera qu'on peut atteindre à coups de fusil tous ceux qui voudront sortir, il ne sera plus besoin d'employer d'autres moyens, et vos seigneuries parviendront enfin à terminer d'une manière honorable pour notre ville une guerre

longue et désastreuse. Si les assiégés me font faire des propositions je refuserai de les entendre , à moins que vos seigneuries ne m'ordonnent le contraire. On m'a assuré qu'il y avait quatre jours qu'il n'était entré de blé dans la ville, et que c'est ce qui les réduit au désespoir; de notre côté, nous continuerons toujours, avec notre cavalerie et notre infanterie, à empêcher que rien n'y puisse entrer.

Nous venons d'apprendre la mort de Paul de Parano ' : que Dieu veuille avoir son âme , puisqu'il a sacrifié sa vie pour le service de son pays! Je recommande à votre générosité ses petits enfants: je lui promis, lorsqu'il fut blessé, de remplir ce triste devoir si Dieu disposait autrement de lui. Sa douceur et sa fidélité le font regretter de tout le camp. Il ne me reste plus rien à dire à vos seigneuries. Je me recommande , etc.

Antobve de Fïlicaja, commiss. gén. 2 Du camp de Saiut-Jacques , le 14 avril 1509.

P. S. Macchiavelli est parti aujourd'hui pour aller faire la revue de l'autre camp. Je lui ai ordonné de revenir ici tout de suite , car, comme mêle marquent vos seigneuries, je ne dois désirer effectivement rien tant que de l'avoir auprès de mol.

LETTRE V

MACIVIFIQUES SEIGNEURS ,

Je vais d'abord répondre à la lettre de vos seigneuries du 12 courant : elles désirent savoir le nombre de fantassins qu'il y a dans chaque camp; quelles sont les troupes, soit dans l'infanterie , soit dans les autres corps , que je crois qu'il faut changer, et veulent que je leur donne mon avis sur le tout.

Je leur dirai d'abord que depuis que j'ai quitté Florence il m'a été impossible d'aller au camp de Saint-Pierre in Grado : ainsi je ne pourrai vous en rien dire, mais je vais vous rendre compte de l'état où se trouvent les deux autres. Voici l'infanterie qui est dans le camp de la vallée de Gerchio ^ dont Antoine de Filicaja

' C'est lui qui fut blessé mortellement lors de la trahison d'Alphonse de Muiolo.

* Cette lettre et quelques-unes des suivantes sont signées par les commissaires du camp, mais elles sont pour îa majeure partie écrites par Macchiavelli.

* On peut voir dans Guicciardini, livre viu, les détails

est commissaire : l*' le prêtre deCiterna avec deux cents cinquante fantassins de Fivizano ; 2° Agnolo de Monterchi forme un corps de cent cinquanle avec ceux de Castiglione de Fivizano; 3^Gi;innesino de Serezzana a cent trente hommes de Casentino : ils étaient cent cinquante, mais il en a péri vingt lors de la trahison d'Alphonse ; 4" cent hommes de la vallée de Gecina sont sous les ordres de Morgaute da Borgo ; o° Antoine de Castello a sous lui ceux de Firenzuola au nombre de cent. Tout cela réuni forme un corps de sept cent trente hommes. Ajoutez encore à cela Giannone de Librafatta et Giannotio da Garda avec soixante hommes, et les seigneurs François et Julien del Caccia avec cent fantassins. Bernard de Garrara garde la citadelle; en sorte que, non compris Bernardino, il reste encore à la disposition d'Antoine huit cent quatre-vin.;',t-neuf fantassins. Antoine avait encore avec lui Dictaiuti avec cent hommes du Val-di-Nievole , au lieu de mille qu'il devait fournir; mais Nicolas Capponi, ne se trouvant pas assez fort, a demandé à Antoine un colonel avec des troupes de son camp : on lui a envoyé Dietaiuti qui était ici. Je crois que Nicolas lui renverra à la place un des nouveaux colonels qu'on dit près d'arriver et qu'il gardera Dietaiuti, parce qu'il connaît bien le pays et que sa troupe le connaît aussi beaucoup mieux que les autres, qui n'y sont jamais venues et qui ne font que d'arriver, au lieu que tous ceux qui sont avec Antoine le connaissent bien parce qu'ils ont déjà passé deux mois dans ce poste. En résultat, je doute qu'il se trouve aujourd'hui en Italie une infanterie meilleure et mieux tenue que celle qui est avec Antoine. Il y a ici, outre Dietaiuti, qui n'est pas encore bien sûr d'y rester, la troupe d'Anghiari qui n'a point de commandant : elle a déclaré qu'elle ne voulait pas quitter ce camp; d'un autre côté, Alamanno ne veut pas envoyer Ronzino ici. Je lâcherai d'arranger tout cela le mieux qu'il me sera possible lorsque les troupes destinées pour ce camp seront arrivées à Gascina. La compagnie d'Anghiari est d'environ cent dix hommes. Il se trouve encore dans ce camp l'infanterie de la Pieve, formant cent quatre-vingts hommes; celle de Bibbiena, cent quatre-vingt-six; celle dePonlaft-

exacls de la position de l'armée de Florence pour bloquer entièrement Pise.

474 LEGATIONS ET MISSIONS

sieve sous le commandement d'Agnolona, cent douze hommes; de plus, quatre-vingts prisonniers, ce qui fait un total de six cent soixante-huit fantassins d'ordonnance, non compris ceux de Dielaiuti. Les troupes qui sont sous les ordres des capitaines particuliers sont celles de Charles de Crémone avec cent hommes , de Daino et Gattaraelata avec soixante, de Morello avec quarante, et du fils de Saniccia Corso avec quarante, lesquels, joints au premier total, font neuf cent huit, toujours sans compter Dietaiuti; de sorte que si les deux cents hommes déjà annoncés arrivent ici, il s'y trouvera sans Dietaiuti plus de mille hommes; et en renvoyant à Antoine, soit Dietaiuti, soit tout autre capitaine, il aura aussi près de mille soldats. Pour empêcher la diminution d'hommes dans ces compagnies d'ordonnance il faudra , toutes les fois qu'il en manquera huit ou dix pour cause de maladie ou autrement, ordonner au commandant et au chancelier du pays qui a fourni la troupe d'en renvoyer le même nombre qui manquera, et qu'il emploie pour cela nonseulement son adresse, mais même son autorité, la vôtre et celle des recteurs, il faudra ordonner ensuite à vos commissaires de ne donner aucun congé que pour maladie , et que le premier qui désertera ou désobéira soit puni sévèrement ici ou dans son pays. Avec une pareille conduite les compagnies resteront entières et complètes sans qu'il vous en coûte beaucoup de peine. J'ignore de mon côté quels sont ceux qu'il faut licencier, ou ceux qu'il faut appeler pour les remplacer, si ce n'est en cas de besoin et de la manière que je viens de dire ; mais je ferai en sorte, pourvu que vos seigneuries m'envoient des fonds, de leur épargner toute inquiétude à cet égard.

Vos seigneuries m'ont encore écrit une lettre le 14 par laquelle elles me prescrivent , si je fixe ma résidence à Cascina , d'ordonner qu'il y ait toujours huit ou dix hommes d'élite avec un capitaine, des provisions pour quinze jours au moins , et que j'y fasse déposer toutes les balles et le plomb qui sont en magasin. Cette lettre a été remise à François Serragli à Cascina : il l'a lue, et me l'a renvoyée hier ici, où je me trouve actuellement, et non à Cascina. Ainsi vos seigneuries voient bien qu'il m'est impossible d'exécuter les ordres qu'elle renferme. J'en ai fait part à Nicolas Capponi , qui s'est chargé de répondre à vos seigneuries. Il me

paraît par cette lettre que vos seigneuries désireraient que je m'établisse tout à fait à Cascina : cela ne me paraît pas convenable , parce qu'on peut y envoyer le premier venu , quel que soit son grade. Si j'y allais, je ne pourpais plus être utile ni à l'infanterie ni à toute autre chose. Je sais bien que ce poste est moins dangereux et moins fatigant, mais si j'avais voulu éviter le danger ou la fatigue je ne serais pas sorti de Florence. Que vos seigneuries me laissent donc dans ce camp partager les travaux des commissaires et les événements de la guerre : j'y serai du moins bon à quelque chose, au lieu qu'à Cascina je ne serais bon à rien , et j'y mourrais d'ennui. Je les prie de nouveau , dans le cas oii Serragli ne voudrait pas y rester, de jeter les yeux sur quelque autre qui y sera mieux placé que moi.

Je vous rappelle ici qu'on doit la paye de Paul Antoine et de sa troupe, qui défendent Cascina et La Verruca.

Lorsque j'aurai fini de payer toutes les troupes d'ordonnance qui sont ici au camp, je vous en ferai passer le compte. Il ne me reste plus rien à dire à vos seigneuries, parce que Leurs Excellences les commissaires du camp vous auront fait part de ce qui se passe ici de plus important : je m'en rapporte entièrement à elles. Cependant , au premier moment que j'aurai de libre, j'en profiterai pour m'entretenir longuement avec vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelu.

Mezzana, le 16 avril 1509.

LETTRE VI

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Il y a environ trois jours que je suis parti de Mezzana et que j'ai été au camp du Val-dL-Cercliio avec Arcangiolo di Castiglione, qui sert sous les ordres d'Antoine à la place de Dietaiuti; en sorte que vos seigneuries rayeront Dietaiuti des états de revue du camp de Nicolas, et mettront Castiglione sur celui d'Antoine. Celui-ci s'y rend afin que le camp d'Antoine soit complet. Il manque au contraire au camp de Nicolas, pour qu'il soit comme il le désire, queCerchio s'y rende avec les troupes qu'il a sous ses ordres et qu'il conserve le reste de la compagnie

crÂiii^niarî. En arrivant ici ce matin avec ceut hommes du V^al-di-Chiana, après avoir conféré avec le commissaire sur le nombre des soldats qu'il avait ici, il m'a répondu qu'il pouvait à peine réunir ici sept cent cinquante hommes d'ordonnance, et que par conséquent il ne voyait pas comment il pourrait envoyer Cerchio à Mezzana, puisqu'avec Cerchio il pouvait à peine compléter ce nombre de sept cent cinquante; car Ap,noIo de Cilerna, en comptant les adjoints, n'en a pas plus de cent quatre-vingt-neuf; Sana quarantecinq, le reste étant à Livourne; Cerchio quatrevingt-quatorze; le capitaine Pierre soixante-dix; Bastien le Gras quatre-\ingts ; Bastien le Maigre trois cents : total, sept cent soixante-dix-huit. En ôtant de ce total les quatre-vingt-quatorze de Cerchio, il lui en resterait à peine six cents. En supposant qu'il fût forcé d'envoyer Cerchio à Nicolas, que le reste de sa troupe n'éprouvât aucune diminution et que Livourne pût se garder elle-même, sa seigneurie pense qu'on pourrait arranger le tout de la manière suivante : faire ■ rentrer ici toute la compagnie de Sana qui .sera alors de quatre-vingts hommes; envoyer à Livourne quarante hommesdela compagnie de Bastien le Gras, et licencier les autres qui, pour la majeure partie, demandent à retourner chez eux ; joindre à Sana, soixante-dix hommes qu'il enverra lever à Mugello par un de ses capitaines, ce qui portera sa troupe à cent-cinquante ; porter à cent les fusiliers de Pierre qui en a déjà soixantedix et qui enverra pour cela son chancelier faire des levées. Agnolo de Cilerno restera ici avec ses cent quatre-vingt-neuf hommes et Bastien le Maigre avec ses trois cents. Alors on enverra Cerchio à Nicolas Capponi, de sorte que ce dernier étant parti , dès que les soixante-dix de Sana et les trente du capitaine Pierre seront arrivés il restera encore sept cent trente-neuf hommes d'infanterie. Si vos seigneuries veulent expédier promptement les ordres nécessaires pour Sana et le capitaine Pierre, cette affaire sera bientôt terminée. Cette opération renfoncera le camp et donnera un peu de courage aux troupes qui s'y trouvent. A la première paye le commissaire licenciera quarante hommes de Bastien le Gras et en enverra quarante autres à Livourne. Cette troupe qui se trouve sans capitaine sera beaucoup mieux là, et celles qui y sont rejoindront alors leurs drapeaux. Je ne

vois pas d'autre moyen de satisfaire tous ces commissaires. En conséquence Alamanno adressera ceux qui sont chargés de faire de nouvelles levées à votre conseil avec une lettre , et vos seigneuries voudront bien l'expédier promptement.

Je resterai ici deux jours ; je retournerai ensuite au camp d'Antonio, puis je me rendrai au camp de Nicolas pour être présent quand on y fera la sec(mde paye, qui, d'après la note que j'ai laissée à Nicolas, doit avoir lieu dans la junrnée du 27 parce qu'il faut que toutes les compagnies soient payées du 28 au 30 du courant. Je vous enverrai bientôt, et ce sera j'espère avant quatre jours, le compte des payements que j'ai faits : c'est le défaut du temps qui m'en a empêché jusqu'à présent Je n.e recommande, etc.

Nicolas Macchiavelli.

Du cemp de Haint -Pierre in Grado, le 21 avril 1509.

LETTRE VII

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Celte lettre n'a d'autre objet que de vous prévenir que la paye des quatre-vingt-treize fantassins de Fojano qui sont arrivés dernièrement commence le 14 et finit le»25. En conséquence il est nécessaire que vos seigneuries envoient promptement, non seulement cette paye qui doit être arrivée au plus tard le 25, mais encore celle des artilleurs et des soldats du colonel qui ne font pas partie des troupes d'ordonnance; de sorte qu'il nous manque environ trois cents dueats pour le premier payement. Si vos seigneuries veulent faire suivrece payement par la troisième paye, il est nécessaire qu'elles envoient la somme entière pour solder toutes les troupes: je la distribuerai ensuite quand il sera temps ; car il résulte toujours quelques erreurs et quelques désordres de n'envoyer ainsi la paye que par tiers, parce qu'ils se présentent aussitôt qu'il leur est dû quelque chose; qu'il faut avoir toujours la plume à la main; qu'il y en a qui demandent des à-compte, et souvent lorsqu'il n'y a plus de fonds. Je prie donc vos seigneuries de m'envoyer d'abord ce qu'il faut pour les nouveaux arrivés, et ensuite une paye entière pour toutes les troupes afin d'éviter

LECxATirmS ET MISSIONS.

tous ces désagréments, 11 nous faut encore pour demain quelques pionniers. Je vous enverrai par le premier courrier le compte de tous les fonds que j'ai eus jusqu'à présent à ma disposition, et je vous détaillerai ce qu'il faut pour la dépense de cette partie de l'armée. On croyait d'abord avoir assez de deux cents pionniers; mais depuis on a pensé qu'il valait mieux eu avoir quatre cents pour pouvoir terminer toute la besogne en deux soirées, et pouvoir ainsi sortir plus tôt de ce poste, ce qui est très -important puisqu'on peut laisser le camp presque dégarni; car plus on va rapidement dans ces sortes d'affaires, plus on agit avec sûreté, parce que l'on est obligé de s'avancer sous les murs de la ville , dont l'artillerie fait courir quelques dangers à nos soldats. Je me recommande, etc.

Alaivunno Saxviati, commiss. gén.

Du camp de Saint-Pierre , le 25 avril 1509.

LETTRE VIII

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Je suis arrivé hier ici pour m'entretenir avec Son Excellence le commandant sur nos provisions de pain : celui-ci me fit parler aux préposés des magistrats chargés des subsistances et à un Betto Baroni auquel ceux-ci ont affermé cette fourniture. Les députés m'assurèrent qu'ils avaient donné trente ducats à Betto pour la fourniture du mois; qu'il s'est chargé de faire la provision du camp à ses risques, périls et fortunes ; qu'ils ignorent d'où provient la disette , parce qu'ils sont sûrs que Betto a rempli les conditions du marché. Ce dernier, qui était présent, ajouta qu'il était convenu avec Antoine d'envoyer au camp de trente à quarante mesures de pain par jour et qu'il l'avait fait, mais que le déficit qui se trouvait venait des habitants de Val-di-Nievole, dans lesquels le commissaire du camp avait eu trop de confiance; qu'actuellement si le commissaire voulait qu'on fournît au camp cent sacs par jour ,* il les fournirait au prix et du poids convenu, mais qu'il fallait que le commissaire ordonnât, ou qu'on n'apportât plus de pain d'un autre côté , ou que si l'on en apportait il

défendît de le vendre, quoique le sien ne fût pas encore arrivé, parce qu'il ne voulait pas être ensuite forcé de le reprendre et de le jeter. Je crois en effet que si on n'envoie d'ici au camp que trente à quarante sacs de pain par jour, et qu'on compte pour le reste sur les habitants de Val-di-Nievole, le camp se trouvera souvent au dépourvu , parce que je sais comment se conduisent les communes, qui envoient aujourd'hui et n'envoient pas demain. Il faut convenir qu'elles ne peuvent faire autrement , n'ayant point de provisions de blé et étant forcées de s'en procurer. Je crois que ce qui a empêché Antoine de laisser faire la fourniture en totalité par Betto, c'est qu'il lui a paru que les pains n'avaient pas le poids arrêté; mais nos députés m'ont promis d'y pourvoir en fixant à ce fournisseur un poids convenable. Je crois encore que le commissaire chargé des subsistances du camp , ne tirant rien de celui-ci tandis qu'il perçoit six deniers pour livre de l'autre côté , a persuadé à Antoine de se pourvoir plutôt par la voie de Pescia que par celle de Pistoja. Demain je me rendrai auprès d'Antoine et* j'en causerai avec lui. J'ai cru devoir envoyer tous ces détails à vos seigneuries pour qu'elles voient que cette commune a fait tout ce qu'elle devait faire , et que s'il y a du désordre elles sachent du moins d'où il provient. Le fournisseur Betto m'a assuré avoir eu hier des nouvelles de son correspondant, qui lui marquait que le camp était abondamment pourvu ; mais un ordre de choses qui donne aujourd'hui l'abondance et demain la disette ne peut pas être avantageux. Je me recommande , etc.

Nicolas Macchiavelli.

Pistoja, le 18 mai 1509».

LETTRE IX

Nous voici aujourd'hui tous trois réunis, en partie pour nous communiquer nos idées, en par* tie pour voir ce qu'il y aura à faire lors de la reddilion de la place, qu'on peut regarder comme

' Cette lettre est datée dans l'orifïinal du 18 mai 1508; mais ce doit être une erreur de la part de MacchiaveJii, parce que bien certainement au mois de mai 1508 Macchiavelli était avec Vettori à la cour de l'eftipereur.

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