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CORRESPOiNDANCE.
LETTRE PREMIÈRE
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je suis arrivé ici jeudi, 15, en très-bonne santé. Ce même jour était aussi arrivé Piggello Portinari , et avec lui Antimaco , qui a été jadis secrétaire du marquis de Mantoue et qui est devenu, depuis que ce dernier l'a renvoyé . chargé d'affaires de l'empereur. Cet Antimaco était porteur des lettres de ce prince qui le chargeaient de recevoir ce payement : en conséquence hier, après dîner, je lui ai compté les neuf mille ducats, et j'en ai reçu la lettre de l'empereur et une quittance de sa propre main. De toute cettte opération il a été dressé procèsverbal par le même notaire qui avait dressé le dernier. Il avait amené avec lui un jeune Véronais, qui s'est présenté pour recevoir les autres mille ducats, d'après les ordres de vos seigneuries ; mais comme il n'avait ni plein pouvoir ni lettre de celui à qui cette somme est due , et qu'il ne pouvait produire en sa faveur que le témoignage d'Antimaco, je n'ai pas voulu la lui compter; je lui ai seulement dit que lorsqu'il me présenterait un plein pouvoir je le payerais. Il m'a répondu qu'il allait s'en procurer un , et qu'il reviendrait aujourd'hui. Je l'attends donc, ei lorsque j'aurai reçu la quittance de ce der-
ET MISSIONS
nier payement , j'enverrai toutes les pièces l'i vos seigneuries par un exprès , comme elles me l'ont recommandé.
Si j'avais pu terminer hier tous ces payements ei que j'eusse pu vous faire passer toutes ces quittances , je vous les aurais adressées avec la présente et avec les lettres de François Pandofilni , que Giovanni Borroraei vous envoie en toute diligence par un exprès , ainsi qu'il en a reçu l'ordre , et je serais parti ce matin avec Antimaco et Piggello pour aller aU' devant de l'empereur ; mais je suis resté ici à cause de ce payement qui n'était pas effectué, et parce que vous m'aviez défendu de le faire ailleurs. Dès que tout sera terminé je vous renverrai les actes , et j'irai trouver l'empereur. Antimaco m'a assuré l'avoir laissé le 12 à Roveredo : il en devait partir ce jour -là pour aller à Bassano , éloigné de vingt-cinq milles de Vérone, du côté du Frioul. 11 a ajouté que Sa Majesté se proposait d'attaquer les Vénitiens de ce côté, à la tète d'une armée considérable, tandis que d'un autre on devait faire une tentative sur Lignago, et qu'il devait s'arrêter ici quelques jours avec ces fonds afin de tout préparer pour cet objet. Il me dit enfia que l'empereur s'était rapproché encore une fois du roi de France, à qui il envoyait une ambassade solennelle.
Dans cet entretien, qui fut assez long, il me parla comme à l'ordinaire de l'empereur en termes très-avantageux. Environ sur la vingtdeuxième heure du jour , pendant que l'on comptait l'argent, il leur arriva un courrier dépêché par l'évêque de Trente qui , comme vous le savez , est gouverneur de Vérone , avec des lettres pour Antimaco. Après les avoir lues, Piggello et lui m'accostèrent, et me dirent qu'ils recevaient la nouvelle que Vicence s'était déclarée hier en état de révolte i que les Vénitiens y étaient entrés, et qu'ils recevaient l'ordre de se transporter aussitôt qu'ils le pourraient à Vérone, avec les fonds qu'ils venaient de toucher. Ils ne me dirent pas d'autres particularités. A peine le payement fut fini, que j'appris en sortant que la nouvelle était déjA publique; mais les versions étaient différentes : les uns disaient que tous les soldats qui y étaient avaient été dépouillés; que Fracassa et le marquis de Brandebourg avaient été faits prison-
LEGATION A MAîSTOUE.
niers; d'autres au contraire prétendaient que le peuple, ayant tout à coup pris les armes , il avait renvoyé toutes les troupes sans leur faire le moindre mal ; en sorte qu'on ne sait pas à quoi s'en tenir précisément.
J'imagine que François Pandolfiui dans la lettre qu'il vous envoie aujourd'iiui vous marque au juste ce qui s'est passé à cet égard. Plusieurs personnes craignent que Vérone ne se déclare aussi, et l'on dit que si elle ne le fait pas, c'est qu'elle sera retenue par la présence des Français, qui sont campés dans le voisinage , et par plusieurs forteresses qui sont bien approvisionnées. C'est tout ce que je puis dire à vos seigneuries; mais quand je serai arrivé sur les lieux et que je serai à portée d'être mieux instruit, je pourrai donner des nouvelles plus sûres.
Je me suis présenté hier pour faire ma cour à la marquise ; mais comme elle est dans lliabilude de se lever très-tard, on me dit qu'elle ne recevait^ersonne avant dîner. II ne me fut pas possible d'y retourner dans la soirée, parce que les payements que je fus obligé de faire m'occupèrent jusqu'à la nuit. Je ferai tout ce que je pourrai aujourd'hui pour arriver jusqu'à elle. Je me recommande , etc.
Nicolas Macchiavelli.
Mantoue, le 17 novembre 1509.
P. S. Je ne vous envoie pas la présente par un de mes courriers, parce que j'en destine un à vous porter les quittances, et je veux garder l'autre, en cas d'événement quand j'irai plus avant.
LETTRE IL
MAGWIFIÇUES SEIGNEURS ,
Je croyais pouvoir faire aujourd'hui le payement des mille ducats et vous envoyer ensuite les quittances et les procès-verbaux de ces deux soldes de compte ; mais celui qui devait les recevoir est venu ce soir avec un acte dressé de manière que le notaire d'ici m'a assuré qu'on ne pouvait sur une pareille pièce faire ni payement ni contrat ; de sorte qu'il a été forcé de renvoyer tous ses papiers à Vérone pour les faire mettre en règle. Voyant ce nouveau délai, j'ai cru devoir dépêcher Ardingo avec la quittance des neuf mille ducats payés à Antiraaco comme
je vous l'avais marqué dans ma lettre d'hier. Vous trouverez donc ci-jointe la lettre de ren> pereurqui autorise le payement des neuf mille ducats entre les mains d'Antimaco, la quittance de ce dernier, et l'acte qui justifie le payement, passé par le même notaire qui a déjà passé celui du payement fait par vos ambassadeurs. J'ai eu encore quelques difficultés à cet égard : Antimaco n'a jamais voulu dire dans sa qr.ittance que ce fût pour le second payement; il prétendait qu'il n'avait aucune connaissance du premier et qu'il n'avait rien qui pfit lui en annoncer d'autre; il a voulu simplement mettre: «Pour le payement de ce qui est dû à l'empereur «pour le mois de novembre.» On a cependant bien spécifié et répété plusieurs fois dans le contrat que c'était pour le second payement. Je resterai ici jusqu'après demain pour pouvoir compter au Véronais ses mille ducats,; je partirai ensuite pour Vérone si rien ne s'y oppose; et comme je veux emmener avec moi Zerino, je laisserai ici à Louis Guicciardini la quittance et l'acte de ce payement , avec ordre de les porter avec lui à vos seigneuries quand il s'en retournera.
J'ai vu aujourd'hui la marquise de Mantoue : je l'ai bien remerciée au nom de vos seigneuries de tout ce qu'elle a fait en faveur de vos députés, et lui ai offert mes hommages, etc. Elle m'a répondu avec beaucoup de bonté et m'a chargé de faire mille compliments à vos seigneuries. Passant ensuite à l'événement de Vicence, elle m'a dit qu'elle n'avait reçu aucun détail particulier, mais qu'elle avait entendu dire que les troupes et les gens de l'empereur avaient été renvoyés sans qu'on leur fit du mal ; que c'était tout ce qu'elle en savait.
On mande de Vérone que l'évêque de Trente fait entrer dans la forteresse environ mille cinq cents Espagnols, et que l'on y marque des logements pour les Français. On ignore quel sera le résultat de tous ces événements : on pense , il est vrai, que les habitants de Vérone ont grande envie de suivre l'exemple de Vicence, mais on croit aussi avec raison que les forteresses et la présence des Français les retiendront. Il est vrai que bien souvent le peuple se décide à prendre un parti sans trop réfléchir sur les suites. Ils le prendraient d'ailleurs d'autant plus volontiers que l'empereur est , dit-on,
488 LEGATIONS
à Trente, et qu'on assure qu'il part pour Botzeu afin d'y convoquer une diète. Je vous écris tout ceci sans l'assurer , mais comme nouvelles qui arrivent de Vérone; et si elles ne sont pas vraies elles sont au moins probables.
Giovanni Borroraei espérait trouver ici hier un homme pour porter les lettres de Paudolfini, comme celui-ci le lui avait recommandé : n'en ayant point trouvé, il a cru devoir ordonner à Ardinj'ïo de mettre autant de diligence qu'y aurait mis un exprès; en conséquence il lui a donné quatre ducats afin qu'il fût arrivé en deux jours et demi. Vos seigneuries voudront bien faire rembourser le tout à Léonard Nasi ; elles lui rendront aussi un florin trois quarts en or, que j'ai payé au notaire qui a passé l'acte que je vous envoie. Je me recommande, etc. Nicolas Macchiaveili.
Maiitoue , le 18 novembre 1509.
P. S, Vos seigneuries voudront bien aussi faire compter à Léonard Nasi un demi -ducat, que Giovanni Borroraei a donné à l'exprès qui a apporté les lettres de Pandolfini , comme celui-ci Viîvait ordonné.
LETTRE IIL
IMAGNIFIOUES SEIGNEDRS ,
Le courrier Ardingo est parti hier matin d'ici : il est porteur de mes deux lettres des 17 et 18, oik je faisais part à vos seigneuries de tout ce qui se passait et de tous les papiers concernant le payement des neuf mille ducats. J'écris aujourd'hui à vos seigneuries, parce que je n'ai pas voulu laisser partir, sans lui rien donner, un exprès que Giovanni Borroraei vous expédie par ordre de Pandolfini. J'espère que le Véronais arrivera aujourd'hui pour recevoir ses mille ducats : aussitôt que ce payement sera effectué je partirai pour Vérone, afin de me trouver en lieu oh naissent, ou pour mieux dire, où pieu vent les mensonges, genre de denrée plus abondante encore à la cour que sur lesr'places publiques.
On disait ce matin, et même on l'assurait, que l'empereur était entré dans Padoue au moment que les Vénitiens en étaient sortis, pour ôe rendre à Vicence ; el tout le monde croit ici
ET MISSIONS
à cette nouvelle. Dès quej'aurai fait ce payement je me rendrai, comme je l'ai dit, à Vérone, ensuite le plus près de l'empereur qu'il me sera possible, si toutefois les chemins sont assez praticables pour qu'on puisse voyager. Voilà tout ce qui me reste à dire à vos seigneuries. Je me recommande , etc.
Nicolas Macchiavelli.
Mantoue , le 20 novembre 1509.
LETTRE IV
MACNIFIQIES SEIGNEURS ,
Ce fut hier, et non avant-hier, que j'ai quitté Mantoue et que je suis arrivé ici. J'ai effectué le payement des mille ducats; j'ai laissé à Guicciardini la quittance de celui qui a touché, les pièces justificatives de la procuration et l'acte de payement : je l'ai chargé de vous apporter toutes ces pièces quand il retournera auprès de vos seigneuries, à moins qu'il ne reçût à cet égard des ordres contraires.
L'empereur est dans ce moraent-ci à Acci, lieu éloigné de quelques milles de Roveredo. On dit qu'il a requis dans le comté de Tyrol, un homme par maison pour marcher au secours de cette place ; on l'attend en conséquence de jour en jour. J'ai donc cru devoir m"arrèter dans cette ville; le peu de sûreté des routes m'y a également engagé. On parle de dix cavaliers qui allaient trouver l'empereur, et qui ont été faits prisonniers par les Vénitiens. J'ai pris le parti de l'attendre ici oii il doit naturellement s'établir pour tout le temps de la guerre.
Voici quelle est la situation actuelle de cette ville. Les noblesqui se sentent coupables ne sont pas |)Our les Vénitiens; mais les bourgeois et le peuple sont tout dévoués à ces derniers. Cependant le jour où les Vénitiens se sont emparés de Vicence on ne s'aperçut ici d'aucun mouvement extraordinaire; il arriva même par hasard qu'au moment où cette nouvelle arrivait, il s'éleva une dispute sur la place entre quelques Espagnols : en un moment tout le monde fut sous les armes. Quelques voix partant de la foule, s'étant écriées que les Vénitiens étaient entrés dans la ville , aucun habitant ne sortit de sa maison ni ne donna la moindre preuve de regret. Il existe dans la ville quelques postes séparés que l'on garde ;
LEGATION AMANTOUE.
ils seraient en état de faire bonne résistance s'ils étaient bien garnis de troupes. C'est dans ces différents postes que l'infanterie allemande monte la garde : elle ne s'élève pas à mille hommes. Il y a environ trois mille cinq cents hommes d'infanterie , tant Espagnols qu'Ita-
I liens , et mille à douze cents hommes de cavalerie. Vous avez sûrement su que toute l'infanterie et toute la cavalerie allemandes , à Texcepj, tion du petit nombre resté ici avec l'évèque , étaient reparties : il est seulement resté deux cents cavaliers bourguignons et les soldats italiens qu'il avait enrôlés. Nous avons aussi à Vérone environ quatre cents cavaliers français que le grand maître a envoyés dès qu'il a appris la prise de Vicence. 11 a encore fait passer aujourd'hui cent cinquante cavaliers commandés par un comte Jean-François de Bergame. Les Vénitiens sont campés à Saint-Martin , à environ cinq railles d'ici. Ils ont avec eux cinq mille soldats enrôlés, une multitude incroyable de paysans furieux et toute leur cavalerie. Ils o'U aujourd'hui battu toute la campagne et toute la grande route jusqu'aux portes de la ville, en sorte que je me regarde comme fort heureux d'être arrivé hier plutôt qu'aujourd'hui. On croit que les Vénitiens feront l'impossible pour s'emparer de cette ville. Ils rôdent sans cesse autour pour avoir occasion de sonder le peuple, et voir s'il ne surviendrait pas quelque événement qui leur en ouvrît les portes : s'ils s'aperçoivent que cette conduite ne leur réussit pas, on craint qu'ils n'emploient leur artillerie, parce qu'ils sont persuadés qu'ils n'auront à faire qu'aux soldats qui se trouvent ici, et que si le peuple n'est pas pour eux, au moins il ne sera pas contre eux. S'ils se décident à cette démarche elle aiira sûrement lieu dimanche , parce qu'ils n'ont pas de temps à perdre. Au reste s'ils ne s'emparent pas de Vérone , la prise de Vicence leur sera peu avantageuse. La possession de cette première ville les mettrait à même de couper toute communication aux Français et aux Allemands , avantage que ne peut pas leur procurer Vicence. On dit ici que cette dernière ville est si peu fortifiée qu'on la reprendra avec la même facilité qu'on l'a perdue. Les habitants de Vérone qui veulent conserver leurs anciens maitres , et les Allemands , ont mis toute leur espérance dans les Français : ils ne parlent plus
des secours qu'ils attendaient de l'Allemagne , mais ils annoncent que le grand maître arrive en personne; qu'il a ordonné à Jacopo et à toute la gendarmerie que le roi de France a dans la Lombardie de se mettre en marche; qu'ils ont enrôlé quatre mille volontaires et demandé dix mille Suisses; qu'enfin avec toutes ces troupes ils espèrent reprendre Vicence et repousser jusqu'au golfe l'armée des Vénitiens. Vos seigneuries sauront plus sûrement par Pandolfini si tous ces préparatifs sont vrais. On m'a assuré ici que le grand- maître a envoyé ce petit nombre de troupes pour donner l'espoir de secours plus considérables , mais que d'un autre côté il a dépêché au roi de France un courrier <;ui sera de retour dans neuf jours, pour savoir de Sa Majesté comment elle désire qu'il se conduise. On ignore quelle sera la réponse du roi , et s'il n'aimera pas mieux travailler pour son compte que de défendre les possessions d'autrui. Cependant cette démarche est trop importante pour que chacun ne croie pas qu'elle est faite pour produire une guerre générale.
J'ai vu ce matin l'évèque : je lui ai fait part des motifs de mon arrivée et du projet que j'avais de séjourner à Vérone , etc. Il a eu l'air de me voir avec plaisir, et a donné beaucoup d'éloges à la fidélité de vos seigneuries à remplir leurs engagements. Il m'a été assuré, et cela par plusieurs personnes de marque, que les neuf mille ducats ont conservé Vérone à l'empereur, et elles sont prêtes à le certifier quand on voudra. Vos seigneuries peuvent tenir note de ce rapport, pour pouvoir s'en servir au besoin quand il sera question d'un autre payement ; et je ne vous écris ici que parce qu'on m'a assuré que c'est de la plus exacte vérité.
Je ne vous dépêche pas Zerino : il ne me paraît pas à propos de rester seul avec Marcone. Il est cependant bien vrai que je dépense par jour plus du ducat que l'on m'a accordé pour ma dépense. Néanmoins je serai toujours comme auparavant très-satisfait de tout ce que vos seigneuries feront pour moi. Je me recommande , etc.
Vérone, le 22 novembre 1509.
LÉGATIONS ET MISSIONS
LETTRE V
MACWIFIÇLES SEIGNEURS ,
J'ai écrit avant-hier, qui était le vingt-deux courant, tout ce que j'avais appris sur les affaires de ce pays-ci, et j'ai envoyé ma lettre à Giovanni Borromei à Mantoue ; mais ayant résolu ce malin de vous envoyer Zerino, je lui ai ordonné de passer par Mantoue, de prendre ma lettre chez Borromei et de vous la porter avec celle-ci. Comme je suis sûr qu'elle vous parviendra , je ne reviendrai pas sur ce qu'elle renfeni)e.
Le camp des Vénitiens, qui était à Saint-Martin, à cinq milles de Vérone, comme je vous le marquais, vient de se replier du côté de Vicence. On dit que c'est la tranquillité qu'ils ont vu régner dans la ville et la crainte des Français qui les ont empêchés de s'avancer davantage. Quoiqu'il n'y en ait ici qu'un trèspetit nombre , comme je vous l'ai déjà écrit , ils n'ont cependant voulu rien entreprendre sur une ville oii ceux-ci se trouvent, pour ne pas irriter le roi de France, et le décider par là à entrer dans les entreprises que l'on forme contre eux.
Quant à ce qui doit résulter de tout ceci , il n'y a personne qui ose se hasarder à le conjecturer. 11 est bien vrai que l'on ne peut douter que le roi de France n'ait grande envie d'être maître de cette ville; que les bourgeois et les nobles n'aient aussi le même désir; que l'empereur ne soit en état ni de la défendre ni de la garder; que les choses ne peuvent pas rester dans cette situation, parce qu'avant qu'il soit peula disette se fera sentir ici , et qu'il faudra nécessairement que la France lui fournisse des secours en hommes et en vivres. Ce n'est que par le résultat qu'on pourra savoir au juste quelles sont les internions du roi de France, mais on ne pourra jamais le deviner par ce qui se passe ici. Vos .seigneuries peuvent avoir des nouvelles plus sûres par Pandolfini.
L'empereur est toujours à Acci comme je l'ai marqué à vos seigneuries. Cet endroit est du côté deRoveredo ; et l'on assure qu'il n'attend plus que ses troupes pour avancer. Sans l'événement de Vicence il serait à Innsbruck. L'éloignemenL des Vénitiens pourrait peut-être bien l'engagera faire ce voyage, dont tout le monde
ignore le motif. Cependant on attend ici Sa Majesté et .sa suite d'un moment à l'autre. Si vos seigneuries ne me donnent pas d'ordre contraire je ne m'éloignerai pas, parce qu'il n'a jamais voulu auprès de lui ni ambassadeurs , ni envoyés , ni qui que ce soit , excepté cependant ceux de France et d'Aragon, qui ne l'ont pal quitté. Il vient de les envoyer à Trente où ils sont actuellement. J'imagine que s'il avait dû faire le voyage de Vérone , ils auraient mieux fait de venir ici que d'aller à Trente. Une seule chose m'engagerait à l'aller trouver : ce serait l'espérance de pouvoir obtenir de lui les privilèges que vous n'avez pas encore reçus; mais vos seigneuries ne m'ayant rien dit lors de mon départ , ni par écrit ni de vive voix , je ne sais I si je ferais bien ou mal de les demander. Je ne crois pas avoir rien de plus à vous dire; il ne me reste qu'à me recommander , etc.
Nicolas Macchiavelli.
Vérone, le 2f novembre 1509.
LETTRE VI
MACmnOIIES SEIGNECKS ,
J'ai écrit deux fois à vos seigneuries depuis mon arrivée ici : l'une le 22, l'autre le 24, et Zerino est porteur de ces deux lettres. Rien de nouveau depuis ce moment -là sinon que le nombre des troupes augmente chaque jour : hier arrivèrent de Peschiera mille Gascons ; aujourd'hui sont entrés deux cents hommes d'armes , tous Français; on dit qu'il y a à Peschiera beaucoup de troupes tant à pied qu'à cheval , lesquelles .seront ici dans deux jours avec le grand maître. C'est à peu près le jour auquel on attend l'empereur. On dit qu'on marchera sur Vicence aussitôt après son arrivée pour punir les habitants de leur conduite. Le soldat attend ce moment avecimpatienceàcause du butin considérable qu'il espère obtenir sans fatigue et sans danger, vu la faibles.se de celte place. On n'entend pas dire que les Vénitiens la fortifient ni qu'ils y fiassent des provisions extraordinaires; seulement leur armée est campée alentour dans de petites forteresses. Ceux d'ici s'attendent à battre le pays et à le saccager. Chaque jour on est témoin de choses véritablement étonnantes, et telles qu'on n'en a jamais ouï de semblables. Les habitants de la campagne sont
LÉGATION A iMANTOUE.
si animés et si déterminés à se venger, et même à mourir, qu'ils sont devenus plus enragés et plus furieux contre les ennemis des Vénitiens que n'étaient les Juifs contre les Romains ; et il arrive tous les jours que ceux d'entre eux qui se laissent prendre aiment mieux se faire tuer que de renoncer au nom de Vénitiens. Hier au soir on en conduisit devant l'évèque un qui s'écria qu'il était Marchesco *, qu'il voulait mourir Marchesco et qu'il ne voulait vivre que Marchesco. L'évèque le fit charger de fers; mais ni la promesse de le sauver ni toute autre offre ne purent le faire changer d'opinion ; de sorte que tout bien considéré, il est impossible que l'empereur conserve ce pays tant que tous ces paysans existeront. J'ignore s'ils changeront d'idée lorsque Vicence sera repris , ou à quelle condition le roi de France lui donnera des secours : je m"en remets sur le tout à ce que vous aura écrit François Pandolfini: il est depuis plus longtemps dans ce pays ; il est auprès d'individus qui s'ouvrent plus volontiers que ceux-ci, et certainement il doit en avoir obtenu quelques renseignements plus particuliers. J'ai appris que l'évèque de Gurck n'était plus avec l'empereur, qu'il était allé en Allemagne pour y ramasser des fonds. Je me recommande , etc.
Nicolas ÎNIacciïiavelli.
Vérone, le 26 novembre 1509.
P, S. J'envoie cette lettre à Mantoue à Giovanni Borromei , pour qu'il vous la fasse tenir avec les premières dépèches qu'il vous adressera.
LETTRE VU
MAGNIFIQUES SEIGiXEUBS ,
Ma dernière lettre était datée du 26; je l'ai adressée à Borromei à Mantoue, avec ordre de vous la faire passer par la première occasion : celle-ci suivra la même marche. A peine ma dernière était-elle partie qu'il arriva ici environ deux cents hommes d'armes envoyés par de Chaumont : il y avait des Français et des Italiens; Tarlatino et sa compagnie en faisaient également partie. On croit à présent que cette armée sera considérablement augmentée. Il devait y avoir hier une entrevue entre l'empereur
' Aiilrement dit : attaché à Saint-Marc.
et le grand maître, qui depuis trois jours se trouve à Peschiera : ils doivent dans cette conférence décider les moyens à employer et la marche à suivre dans celte guerre. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour savoir ce que la France exige et ce qu'elle obtiendra de l'empereur pour dédommagement des frais de la guerre, ou bien si elle la fora sans autre profit que celui , assez grand du reste, de tenir son ennemi éloigné de ses frontières, et d'ôter par là à ses sujets peu soumis les occasions de se soulever : je n'ai encore rien pu savoir à cet égard et je suis sûr que personne n'en sait rien. Lorsque j'en ai causé avec les partisans de l'empereur, ils m'ont toujours répondu d'un ton très -sérieux que Maximilien ne céderait pas au roi de France un pouce de terrain dans ces cantons; que celui-ci était trop heureux que les États de l'empereur lui servissent de boulevard et qu'il fallût les traverser pour aller jusqu'à lui; qu'en conséquence la France était intéressée à embrasser cette défense, pour pouvoir elle-même défendre ses propres possessions avec plus d'avantage et de sûreté en tenant son ennemi éloigné qu'en le laissant .s'approcher de ses frontières. Ils sont donc convaincus que la France n'a que ce parti à prendre : reste à savoir à présent si elle en jugera de même. Tout ce que je puis dire à vos seigneuries, c'est qu'il est impossible que ce pays reste dans la situation violente où il se trouve : plus ces princes mettront de lenteur dans cette guerre, plus le désir des habitants du pays de retourner à leurs anciens maîtres augmentera. De plus, les habitants de la ville sont vexés dans leurs murs par ceux qu'ils sont obligés de loger, et s'ils se hasardent à sortir ils sont pillés et massacrés par les paysans. Les Vénitiens, instruits de ces dispositions, se conduisent bien autrement : ils ménagent les bourgeois et au dedans et au dehors, et cela d'une manière incroyable avec une si grande foule armée ; de sorte que si ces deux souverains continuent à rester là .sans rien faire et .s'ils ne poussent pas celle guerre avec vigueur, il pourrait en résulter qu'ils perdissent ce pays plus lestement qu'ils ne l'ont acquis.
L'empereur était encore il y a deux jours au même endroit que j'ai indiqué A vos seigneuries par ma dernière lettre. Fracassa est arrivé hier : il sera, dit-on, capitaine général des trmipes
LEGATIONS ET MISSIONS.
de l'empereur en Italie à la place de Constantin. Celui-ci s'en retourne à Rome à cause d'un différend qu'il a eu avec monseigneur de la Palisse : les choses ont été poussées si loin que celui-ci lui a envoyé un cartel, de sorte que pour ne pas se trouver avec les Français il s'en retourne à Rome. Il faut convenir qu'il ne laisse pas ici une grande opinion de lui.
Les Vénitiens occupent avec leurs troupes l'espace de douze milles. Leurs coureurs viennent jusqu'à près de deux milles d'ici : ils ont enlevé encore hier plus de deux cents chevaux aux fourrageurs; en sorte que ceux-ci sont sortis aujourd'hui avec une escorte de plus de cinq cents cavaliers. Il y a ici environ quatre mille cinq cents fantassins et deux raille cinq cents cavaliers, dont environ deux mille pour le compte de la France. On attend demain quatre mille hommes d'infanterie allemande, et enfin l'empereur lorsqu'il se sera abouché avec le grand maître. 11 n'y a plus rien de nouveau ici. Je me recommande, etc.
Nicolas Macchiavelli.
Vérone, le 29 novembre 1503.
LETTRE VIII
MAGNIFIOUES SEIGNEURS,
J'ai écrit à vos seigneuries le 29 du mois passé, et j'ai adressé la lettre à Mantoue au sieur Giovanni Borromei ; je vous ai encore écrit hier deux mots par un courrier du pape qui se rendait en Toscane : je vous instruisais de l'arrivée d'un envoyé de l'empereur avec le seigneur Constantin. Celle d'aujourd'hui vous sera remise par François de Santa-Fiore, secrétaire de Pandolfe Petrucci, qui .s'en retourne à Florence : j'en profite pour vous donner la nouvelle que l'entrevue de l'empereur avec le grand maître n'a pas eu lieu. Cependant le grand maître était hier à Pescliiera , et l'empereur est parti d'Arco pour aller à Trente, ce qui me paraît être un mauvais chemin pour se rendre ici.
Il est arrivé aujourd'hui à Vérone environ trois mille soldats allemands : on dit qu'ils sont du norahre de ceux qui étaient à Vicence. Il ne paraît pas qu'il arrive d'autres troupes : des personnes venant d'Innsbruck m'ont assuré qu'il il}- avait point de troupes dans ces cantons, et
qu'elles n'avaient pas entendu dire qu'il dût en venir. Hier l'évèque de Trente, gouverneur de la ville, pour soulager les habitants qui l'en avaient prié, croyant qu'il y avait assez de troupes pour les faire camper sans danger en pleine campagne et leur faire occuper quelquesunes des pet i tes forteresses qui sont aux environs, où elles pourraient tenir l'ennemi plus éloigné des murs et donner un peu plus de liberté à la ville, a proposé aux Français qui sont ici de se charger de cette corvée; mais ceux-ci lui ont répondu qu'ils ne pouvaient pas s'éloigner de Vérone sans un ordre exprès du grand maître. Il arriva par hasard que l'on apprit en même temps que l'empereur avait fait faire la même demande au maréchal de Chaumontet que celuici avait également répondu que sans un ordre du roi il ne pouvait faire avancer ses troupes plus loin que Vérone. Cela fait tenir beaucoup de propos par les Impériaux sur le compte des Français, jusqu'au point de dire que l'empereur fera la paix avec les Vénitiens et qu'il chassera les Français de l'Italie. Ceux-ci ont passé toute la nuit dernière sous les armes, et quelques habitants craignaient qu'ils ne s'en retournassent ce matin à Peschiera et que demain on ne vît arriver les Vénitiens. Cependant tout paraît aujourd'hui arrangé sans qu'on sache comment : tous les chefs des troupes françaises ont eu une longue conférence avec l'évèque, mais on ignore encore tout ce qui s'y est passé. On voit au reste très-clairement que de ces deux princes l'un peut faire la guerre et ne la veut pas, l'autre la veut mais n'a pas les moyens de la faire ; celui qui peut ne la fait que mollement. Dieu veuille qu'ils s'accordent ; car s'ils sentaient combien est forte l'aversion naturelle de tous les habitants de cette ville, ils ne penseraient qu'à leur ôter de devant les yeux cette armée qui fait tout leur espoir : en se conduisant autrement ils entretiennent la haine des habitants et donnent gain de cause aux Vénitiens. On craint, comme je vous l'ai déjà marqué, qu'il n'arrive au moment où on s'y attendra le moins des événements qui pourraient bien faire re pentir le roi de France, le pape et même nous de ne nous être pas conduits comme nous aurions dû le faire.
La ville a envoyé ce matin deux ambassadeurs à l'empereur pour lui mettre sous les yeux les