‹ Œuvres complètesChapitre 262 sur 323 · LÉGATION A MANTOUE · texte numérisé non relu

LÉGATION A MANTOUE

terait d'aucune utilité pour elles ; car il paraît clair qu^il ne veut auprès de lui personne qui observe ce qui se passe; et quant aux payements qui restent à faire, l'empereur aura sûrement înégocié vos engagements à Trente : alors celui /qui doit les toucher se rendra auprès de vos seigneuries. Ainsi, de toute manière, mon séjour ici est inutile. J'a'tends donc par votre première lettre l'indication de la marche que j'ai à suivre, et avec d'autant plus de plaisir que, depuis que je suis parti de Florence, vous ne m'avez jamais rien dit à cet égard. Je me recommande , etc. Nicolas Macchiavelli.

Vérone , le 8 décembre 1509.

LETTRE XIL

MAGNIFIOBES SEIGNECRS ,

Entre autres lettres, j'ai écrit à vos seigneuries les 2, 7 et 8 courant ; et comme ces lettres se trouvent encore chez Giovanni Borromei, elles vous parviendront avec celle-ci. Le porteur des ordres de l'évèque revint de Valleggio le 9 du courant : il rapporta avoir remis cette place entre les mains des Français , avec promesse de leur part de la rendre à la première demande que leur en ferait Tempereur. 11 a dressé l'inventaire en double de l'art iHerie et des munitions qui s'y trouvaient : il en a laissé un aux Français et il a porté l'autre avec lui. Actuelle;rient on tourmente les Français pour qu'ils se mettent en marche : ils répondent qu'ils attendent leur infanterie, et ils ont pris quelques mesures pour conduire leur artillerie. J'ai encore entendu dire par une personne bien informée que, pour être plus tranquilles sur la sûreté de cette ville qu'ils laissaient derrière eux , ils ont demandé qu'on leur livrât une des forteresses, et que selon toutes les apparences l'évèque leur remettra la citadelle. Pour que vos seigneuries en entendant parler de Vérone comprennent bien tout ce qu'on en dira, elles sauront que Vérone ressemble beaucoup à Florence. Ses murs renferment une portion de colline; et le fleuve de VAdige qui, sortant des montagnes de rAllemagrie, se jette dans le lac au lieu de s'étendre dans la plaine, tourne à gauche, suit le pied des collines et partage Vérone, de manière qu'une petite portion de plaine avec toutes les collines

sont au delà de l'Adige du côté de l'Allemagne, et que tout le reste de la ville est en deçà de l'Adige du côté de Mantoue. Au sortir de la ville le fleuve s'éloijjne des montagnes et se rend dans le lac à travers la campagne. Vérone a sur la montagne, comme qui dirait à la porte Saint-Georges, une forteresse appelée Saint- Pierre. Ensuite un peu plus haut , à une di.stance de deux portées de fusil, sur la cime de la montagne, il y en a encore une autre appelée Saint-Félix. Ce sont les Allemands qui ont la garde de ces deux postes. S'ils étaient jamais pris Vérone resterait sans ressource. Ils doivent au reste leur force plutôt à leur situation avantageuse qu'aux fortifications dont ils sont revêtus. En deçà de l'Adige , du côté de Mantoue oii la plaine s'étend, il y a également deux forteresses, une sur le chemin de Peschiera, qu'on appelle la Vieille Forteresse, l'autre sur la route de Vicence, appelée la Citadelle : elles sont à trois portées de fusil l'une de l'autre, et entourées par le mur extérieur de la ville qui forme en cet endroit un demi-cercle. Il eiiste une autre muraille qui va droit de la Citadelle à la Vieille Forteresse et est bâtie entre deux grands fossés, et entre ces deux murs et les deux forteresses se trouvent aussi quelques maisons : tv^ " ce quartier réuni s'appelle le faubourg San-Zeno. C'est là que sont logés en grande partie les Français ; mais peu contents de ce poste, ils ont encore deniandé la Citadelle, où étaient logés les Espagnols. Par cette description rapide vos seigneuries comprendront de quelle partie de Vérone les Français se trouvent les maîtres. Les gentilshommes de cette ville sont toujours dans les mêmes dispositions que j'ai déjà indiquées à vos seigneuries. Us voient que leur position est mauvaise, et ils s'attendent à la voir empirer parce qu'ils savent qu'on n'a ici aucun plan fixe, que les Vénitiens vont toujours en avant et qu'ils se partagent leurs propriétés. Aussi ils ne soupirent qu'après le moment de pouvoir faire sortir de Vérone leurs meubles, leurs femmes, leurs enfants, et les conduire à Mantoue. Ils espèrent cependant beaucoup de la présence du grand maître qui, comme je vous l'ai déjà dit. attend son infanterie et sa cavalerie, après quoi il promet d'arriver.

Je crois avoir déjà marqué à vos seigneuries que l'empereur était parti de Botzen pour

LÉGATIOÎSS ET MISSIONS.

Innsbriick : depuis ce temps-là on a eu des nouvelles sûres qu'il était à Augsbourg , où il avait convoqué une diète afin de pouvoir f;iire marcher au printemps les secours qu'elle lui aura accordés. A cette nouvelle tous les courtisans qui sont à Vérone ont été dans l'incertitude |)Our savoir où ils le trouveraient et ce qu'ils avaient à faire : ils sont tous partis pour cette ville. D'après cela j'ai cru aussi devoir revenir ù Manloue , où je suis arrivé hier, et en prévenir par un exprès vos seigneuries. Pour le faire sans que cela leur fût onéreux j'ai choisi Marcone, mon secrétaire, afin qu'elles me fissent connaître par lui les ordres qu'elles ont à me donner; car les prédécesseurs de vos seigneuries m'avaient recommandé de vive voix que si l'empereur s'en allait en Allemagne je revinsse à Mantoue : cependant je désire connaître sur tout cela les intentions de vos seigneuries. Je les conjure instamment de vouloir bien me rappeler, parce que je crois fort inutile d'aller à Augsbourg attendre la délibération d'une diète qui bien certainement n'aura pas un résultat différent de celui des précédentes. L'empereur d'ailleurs n'aime pas plus que les autres princes à avoir auprès de lui des envoyés des autres puissances; et ceux qui s'y trouvent, ou il les congédie, ou bien il les relègue dans des villes dont il leur défend de sortir sans sa permission : il vient même de laisser à Trente tous ceux qu'il avait auprès de lui, avec ordre de n'en pas sortir. Quant à mon séjour dans ce pays-ci pour vous instruire de tout ce qui s'y passe, il est également inutile puisque François Pandolfini.quiest auprès du maréchal de Chaumont qui dirige tout, vous instruira de ce qui se passe plus promptement et mieux que tout autre. Je vous prie donc encore une fois de vouloir bien me rappeler. Je pourrai d'ailleurs facilement retourner ici, soit que l'empereur y revienne^ soit que ma présence y fût nécessaire pour quelque autre affaire. Si vos seigneuries en ordonnent autrement je les prierai de me renvoyer Marcone qui vous apporte celle-ci , et avec lui le courrier Ardingo, afind'avoir avec moiqueiqu'un qui connaisse le pays et que je puisse vous expédier dès que le résultat de la diète sera connu ; car vous attendriez en vain de mes nouvelles et vous ne recevriez aucune de mes lettres, à moins que vos seigneuries ne veuillent faire la même dépense

que du temps de François Vettori, et avoir sur la route des courriers qui iraient et viendraient continuellement. Elles auront aussi soin de m'envoyer des fonds suffisants pour payer au moins pendant deux ou trois mois la dépense de trois cavaliers que nous serons, et pour troquer ou acheter un cheval dans le cas où j'en perdrais un; car dans ce pays-là on ne trouverait pas de quoi emprunter un écu. Je me recommande encore à vos seigneuries. Je les prie de me répondre et de me renvoyer aussitôt Marcone. J'oubliais de vous dire que des cinquante ducats que j'avais emportés il ne m'en reste que huit, et que c'est là tout l'argent que je possède.

Nicolas Macchiavelli.

Mantoue, le 12 décembre 1509.

LETTRE XIII

MACNIFIOUES SEIGNEURS ,

Je VOUS ai écrit le 12 et je vous ai envoyé Marcone , mon secrétaire : j'attends votre réponse. Aujourd'hui Zerino est arrivé ici de Brescia : il nous a appris que le grand maître se disposait à partir mercredi prochain pour Milan, ce qui est tout le contraire de ce qu'on croyait quand je suis parti de Vérone. Il me paraît qu'on ne mettra pas dans cette affaire la célérité qui serait si nécessaire, puisque ni lui ni l'empereur ne se trouvent ici. J'ignore comment en son absence on pourra ouvrir la campagne ; et, d'un autre côté , si elle ne s'ouvre pas j'ignore comment toutes ces troupes pourront tenir plus longtemps dans Vérone ; car si elles y restent toutes elles mourront de faim , et si on en retire la ville courra des dangers. Il n'est donc pas sûr d'y rester, surtout si on a à craindre tout ce que vos seigneuries semblent redouter dans leurs lettres du 8 et du 9. Au reste j'irai partout où vos seigneuries désireront, et j'attends qu'elles veuiîlent bien me tracer la marche que je dois suivre. Si à l'arrivée de Zerino Marcone n'est pas encore parti, vos seigneuries pourront délibérer de nouveau sur ce que j'ai à faire. Je me recommande, etc.

Mantoue, le 16 décembre 1509.

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