‹ Œuvres complètesChapitre 263 sur 323 · TROISIÈME LÉGATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME LÉGATION

INSTRUCTIONS

Données par Pierre Soderini, gonfalonier, à Nicolas Macchiavelli, le 2 juin 1510.

Après avoir rempli toutes les instructions que le conseil des Dix te donnera , tu diras au roi de ma part que je ne désire dans ce mondeci que trois choses : la p,loire de Dieu, le bonheur de ma patrie, la prospérité et l'honneur de Sa Majesté le roi de France; et que comme je .suis convaincu que>ma patrie ne peut être heureuse que par le bonheur et la gloire de la couronne de France, je ne sépare jamais ces deux vœux; et tu peux assurer Sa Majesté que mon frère a la même opinion et la même façon de voir que moi, et que s"il n'a pas rempli un de ses devoirs en allant voir Sa Majesté, c'est qu il n'a jamais pu en obtenir la permission de Sa Sainteté, pour laquelle il est nécessaire qu'il ait la plus grande dél'érence, le regardant comme son premier seigneur. Le saint-père est d'ailleurs si entier et si absolu dans toutes ses volontés que

'Cette mission auprès de Louis XII, en France, est relative aux premiers mouvements du pape Jules 11 contre les Français. Ce pontife, qui aimait fort à guerroyer, ayant profité d'un moment favorable, avait fait attaquer Gênes et y avait soulevé le parti anti-français. Les Florentins, quoique alliés du roi, avaient donné passage à Marc-Antoine Coloima qui avait commandé celte expédition. Il s'agissait d'apaiser la cour de France, irritée de la facilité avec laquelle Florence avait laissé passer ,Marc- Anloine : on dépêcha donc Macchiavelli, qui parvint avec beaucoup d'adresse à excuser son gouvernement. Louis XII avait le projet de passer en Italie au printemps à la tête dune puissante armée. Cependant le pape avait attaqué Modène, Ferrare, etc. : le roi exigeait, en attendant .son arrivée, que les Florentins fournis.sent des secours ù cette dernière place. L'intérêt des Florentins était de ne pas trop .se prononcer : Macchiavelli avec beaucoup d'art rarvint à persuader au conseil du roi et au roi lui-même que, vu la position des Éiais de Florence par rapport à ceux du pape, ri était mile pour le roi que Florence ne se drgarnit pas de troupes. Tel est le motif de ce te légation. Les instructions de Macchiavelli de la part de leurs seigneuries sont perdues; on n'a retrouvé qi:e celles données par le gonfalonier.

Ui,CCHIAVË{,Ll. U.

les princes eux-mêmes sont forcés de s'y sob mettre. Sa Majesté voudra donc bien agréer .ses excuses, et tu auras soin en les lui présentant de le recomiTiander parliculièrement. Tu lui di^ ras ensuite que je ne désire rien tant que de voir le crédit et la puissance de la France maintenus et même augmentés en Italie; que pour y parvenir il est essentiel que le roi tienne toujours les Vénitiens dans un état d'abaissement, qu'il reste uni avec l'empereur comme il a fait jusqu'à présent; et que, si cela était possible, ce serait une bonne politique de leur faire déclarer la guerre en Dalmatie par le roi de Hongrie, parce que s'ils venaient à perdre cette province ils seraient si affaiblis que le roi n'aurait plus à craindre de résistance de leur part.

Si ce projet ne pouvait réussir, tu lui diras qu'il est important qu'il les tienne toujours en échec de ce côté-ci en continuant de les menacer d'une invasion prochaine; que parce moyen on les minera petit à petit; que toute l'attention de Sa Majesié doit se porter sur deux objets principaux .s'il veut jouir en paix de ses possessions en Italie : le premier de rester uni avec l'empereur, et le second de tenir les Vénitiens dans cet état d'inquiétude; que parce moyen le pape et l'Espagne resteront tranquilles, le premier parce qu'il n'a point de troupes, et l'autre parce qu'il est trop loin pour l'attaquer. Tu représenteras surtout à Sa Majesté combien je suis lâché que le pa[)e ai tle.sSuisses pour ainsi dire à sa disposition, et qu'elle devrait tout employer pour lui ôter celte infliicnce, afin de pouvoir le tenir à sa place et l'amu.ser tant qu'on voudrait; car si le pape réunit les Sui.sses aux immenses res.sources qu'il possède, son caractère ardent le rendra entreprenant, d'où il ne résultera rien de bon.Tuajoulerascependantqueje pense que Sa Majesté doit se conduire de manière à ne passe brouiller avec le saint-père, parce que si l'amitié

LÉGATIONS ET MISSIONS

du pape est peu avantageuse, son inimitié est (rès-danj<ïereuse à cause de la grande influence que Téglise lui donne; car lorsqu'il ne peut faire la jyuerre par lui-même il vous suscite des ennemis dans tout Tunivers. H est donc avantageux qu'il le ménage, ce qui ne lui sera pas difficile puisque le pape a peu d'amis sur lesquels il puisse compter; et si l'inimitié du pape ne lui faisait pas d'autre mal, elle le constituerait du moins en beaucoup de dépenses.

Quant à l'empereur, je t'ai déjà dit qu'il conviendrait que le roi continuât à être bien avec lui; et comme je crois que Sa Majesté, après avoir tout fait pour ce prince , désirait en récompense obtenir la possession de Vérone, tu l'assureras que ce serait aussi mon avis , parce que par là il raffermirait ses possessions d'Italie; mais s'il ne peut parvenir à l'obtenir pour lui , mon avis serait qu'il prît le parti moyen de faire remettre cette ville entre les mains d'une autre puissance , de manière quelle ne fût ni à l'un li à l'autre : par là le roi de France pourrait en disposer plus facilement, parce que celui qui en serait le dépositaire serait toujours porté à se plieràlavolontédesesvoisinsles plus puissants. Tu instruiras le roi que l'on travaille beaucoup aux fortifications de Serezana. Rien de mieux si c'est par ses ordres; mais s'il en était autrement, j'ai cru important de l'en avertir. Enfin, tu profiteras de toutes les occasions de me rappeler au souvenir de Sa Majesté.

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIÈRE

MAGNIFIOUKS SEIGWEDRS ,

Je suis arrivé aujourd'hui à Lyon. J'y ai trouvé deux lettres de vos seigneuries , une du 26, l'autre du 29 du mois passé : elles contiennent plusieurs avis sur les affaires de là-bas. Je les communiquerai, aussitôt après mon arrivée, à la cour, et j'en tirerai le parti que vos seigneuries m'indiquent dès que j'y serai arrivé. J'espère y être dans tiuit jours. Les choses auront plus ou moins changé. Aussitôt mon arrivée j'aurai soin de vous instruire en détail de tout ce que j'y apprendrai.

On m'a dit qu'il y a environ deux jours l'é vêque de Tivoli, envoyé du pape, était parti de cette ville poiu- la cour. Sa Sainteté lui a recommandé de s'y rendre en toute diligence pour communiquer au roi les raisons qui l'ont engagea soutenir monseigneur d'Auch, Quelqu'un que j'ai rencontré en route m'a assuré qu'il n'allait à If; cour qu'à contre-cœur, parce qu'il est convaincu! que la commission dont il est chargé ne sera pas agréable au roi. Il a ajouté que le roi d'Espagne avait envoyé une flotte considérable en Sicile avec plus de dix mille hommes de troupes, et qu'elle y restait, dans le cas où sa présence serait nécessaire pour lui ou pour ses alliés d'Italie. Vos seigneuries peuvent s'assurer d'un autre côté si cette nouvelle est vraie ou fausse : je n'y aurais point ajouté foi si j'avais vu le pape moins décidé à s'opposer aux volontés de la France. 11 faut que la hardiesse qu'il montre soit appuyée sur d'autres moyens que les siens et que les préparatifs que l'on annonce soient, faits ou prêts à l'être.

Il ne me reste plus rien à dire sur mon voyagea la cour (ju'il soit nécessaire de répéter à vos seigneuries, excepté cependant ce qui regarde les présents qu'elles ont promis lors de la dernière paix qu'elles ont faite avec le roi , comme elles se le rappelleront peut-être. J'ai eu à ce sujet une longue conversation avec Alexandre Nasi, que j'ai rencontré en chemin, pour savoir où en étaient les affaires et comment il fallait me conduire : nous avons réglé le tout ensemble. Gomme il a instruit vos seigneuries de toutes les particularités de cet entretien, je ne les répéterai pas ici; je me contenterai seulement de dire en peu de mots que, d'après les ordres qu'il avait reçus, il avait promis à Robertet et à Ghaumont ^ de leur payer ce qui leur revenait à l'époque de la foire prochaine d'août, et qu'il était d'avis qu'il fallait tenir sa parole. Il ajouta qu'il ne croyait pas que nous dussions épargner à notre république celte demande de dix mille ducats qui ont été remis ici pour le compte du cardinal d'Amboise , et qui ne lui ont pas été payés à cause de sa mort survenue ici .^ comme vos seigneuries en ont été instruites ^ ;

' Robertet était un secrétaire des finances sous Louis Xll; et l'autre était Charles d'Amboise, maréchsl de Chaumont.

I ' Le cardinal de Rouen était mort à Lyon le 25 mai.

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