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AUPRÈS DE FRANÇOIS GUICCIARDINL

INSTRUCTIONS Données à Nicolas M acchuveili, le 3 février 1526 (1527).

Macchiavelli, tu te rendras en (ouïe diligence auprès de François Guicclardini. Tu lui diras en notre nom quel effet lerriblea fait dans noire ville la lettre par laquelle le légat nous marque (pie les Espagnols, les lansquenets, les Italiens, enfin tous nos ennemis se sont réunis en un seul corps d'armée et marchent contre Rome en Iraver.sant la Toscane, 'i'u lui repiésenleras que nous avons com()té pour notre défense sur les troupes de la ligue, ei qu'en conséquence nous désirerions que Son Excellence voulût Lien nous faire .savoir si ces secours sont tels que nous ne puissions rien craindre. Nous le croirions assez si les troupes de nos alliés arrivaient de notre côté quelques jours avant celles de nos ennemis et pouvaient se rendre

promptement à Bologne : il leur serait alors trè.s-facile de .se porter dans tous les endroits qui seraient menacés. Tu persuaderas pour cet effet à François que de ce moyen seul dépend notre sûrelé, au lieu qu'il verra aussi bien que nous les grands dangers qu'il y aurait à se contenter de marcher sur leurs traces. Si les troupes de nos alliés arrivent les premières, nous pourrions les augmenter en y joignant les nôties, ce qui sera plus tranquillisant et pour eux et pour nous. Tu les prieras d'engager le ducd'Uibin, le marquis de Sahices et tous les autres chefs de la ligue à vouloir bien se transporter ici pr()m[ileinent et avant l'arrivée des ennemis; et si Son Excellence voit de la difficul'é à les y ré.soudre, qu'elle nous fa.s.se part au moins de tous ses projets afin que nous sachions sur quoi compter, quoique nous soyons trop sûrs de l'exactitude des secours des Français et

LEGATIONS

des Vénitiens ainsi qnedes bonnes dispositions des p,éiiéraux pour craindre d'êlre néglijOfés , surtout quiuid nous avons la raison pour nous, que notre cause est commune avec les Français et les Vénitiens, et qu'ils doivent considérer que si nous périssons les premiers, leur ruine suivra nécessairement la nôtre de très-près.

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIERE

IQÀGIVIFIQUES SEIGNEURS ,

Il m'a été impossible d'arriver ici avant ce matin , à cause des dangers dont l'ennemi a semé cette route. J'ai eu un long entretien avec le lieutenant : il m'a prouvé qu'il avait déjà de lui-même chercbé à convaincre tous les généraux, et surtout le duc d'Urbin, de la nécessité de se transporter tout de suite en Toscane puisque les ennemis prenaient ce chemin. Il a ajouté que le duc d'Urbin avait embrassé ce projet avec beaucoup de chaleur, et qu'ils ne différaient que sur les moyens d'exécution. Le duc voulait que ce f(ht le marquis de Saluées qui entrât le premier en Toscane à la tète de l'avant-garde, au lieu que François Guicciardini voulait que ce fût le duc lui-même , persuadé que de cette manière la démarche aurait bien plus de succès. Il a exigé que j'en parlasse ce soir même au duc. Je l'ai fait en sa présence : je lui ai prouvé par les raisons qui m'ont paru les plus convaincantes la nécessité que ces secours arrivassent promptement; je lui ai fait observer que les ennemis avaient déjà pris la route de. Toscane ; je lui ai rappelé la confiance que toute la ville avait dans son courage et dans son affection pour elle; en un mot, je n'ai rien oublié de tout ce que j ai cru capable de le toucher et que le lieutenant m'avait confié, mais il est resté fixe dans sa résolution. Cependant il fut convenu qu'on se réunirait demain matin et que, la plume à la main, on tracerait tous les plans et ce qu'il y aurait à faire dans chaque circonstance. Je ne vous dirai donc plus rien à cet égard : j'attendrai pour voir ce qui sera décidé demain matin , et j'aurai soin d'en instruire vos seigneuries.

ET MISSIONS

On a reçu aujourd'hui des nouvelles de Plaisance : elles ne disent rien autre chose sinoo que les ennemis sont toujours cam|)cs au miw.a endroit. Ils .se bornent à rassembler beaucoup de munitions et de vivres, et l'endroit où soriî placés leurs magasins n'indique pas qu'ils aient intention d'aller en Toscane plutôt qu'ailleurs. Le lieutenant met tout en œuvre pour être au courant de leurs projets, et vos seigneuries sauront aussitôt tout ce qu'il apprendra. Je leur .souhaite toute sorte de bonheur.

7 février 1526 (1527).

LETTRE II

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

J'ai écrit hier au soir à vos seigneuries tout ce qui se passait. Voici les nouvelles d'aujourd'hui. Une partie.des lansquenets a quitté Ponte- Nuovo et s'est rapprochée des Espagnols; on ignore comment et pourquoi ce départ a eu lieu : les uns prétendent qu'ils veulent attaquer Lodi, d'autres Crémone. Le comte Guido, qui est à Plaisance, a écrit qu'un parti de cavalerie ennemi ayant poussé jusqu'à la ville, il avait envoyé à sa rencontre Paul Lu?zasco et le comte Claude Rangoni , qui le culbuta si bien qu'ils ont fait prisonniers trois fameux capitaines , Zuccaro, Scalengo et Gragno, et que peu s'en est fallu qu'ils ne prissent aussi le prince d'Orange. Ils ont aussi fait prisonniers quatre-vingts cavaliers et cent fantassins. Toutes ces escarmouches enhardissent de plus en plus nos troupes, tandis que celles de l'ennemi se découragent de jour en jour. Il est cependant impossible que les choses continuent à rester dans cette position , et que les ermemis ne se décident enfin à attaquer quelque ville : si c'est dans ces cantons, comme on commence à le croire actuellement , nous .serons délivrés de nos craintes; si au contraire ils marchent de nos côtés, on suivra le plan que je vous ai communiqué hier, et même il sera amélioré dans quelques-unes de ses parties.

On espère que le comte Guido pourra obtenir de ses prisonniers quelques renseignements .sui' les projets des ennemis, et sur le motif qui les fait changer si souvent de plan et qui les arrête.

SECONDE MISSION AUPRÈS DE F. GUICCIARDINi. 555

C'est surtout de Scalengo qu'il pourra le plus savoir, parce que c'est un lionime Irès-ajifréable au vice-roi et qui jouit de sa confiance : si le comte sait le prendre il pourra acquérir des renseignements sûrs, et dès que je les aurai j'aurai soin de les faire passera vos seigneuries, auxquelles je me recommande, etc.

Nicolas Maccuiavelli.

Parme, le 9 février 1526 (1527;.

LETTRE m.

MAGNIFIQUES SEI6WEBRS ,

Je n'ai pas écrit hier à vos seigneuries , parce je n'avais rien d'important à leur apprendre; et dans l'intime persuasion que le comte Guido arracherait quelque nouvelle de ses prisonniers, j'espérais avoir aujourd'hui quelque chose de sûr à vous écrire; mais comme il n'a rien fait dire, il y a apparence qu'il n'a rien appris.

Il se répand différents bruits sur les ennemis. Je vous avais écrit queles lansquenets qui étaient dans Milan en étaient sortis pour se joindre à ceux qui sont dehors : on dit aujourd'hui qu'ils ne sont pas encore sortis, mais qu'ils se disposent à sortir. On prétend qu'ils ont fait provision d'échelles et de crocs et l'on imagine qu'ils veulent faire un coup de main, et qu'avec leurs crocs ils veulent s'emparer tout à coup de quelque ville dont ils ne pourraient pas venir à bout avec leur artillerie, et faire comme le duc d'Urbin a fait à Crémone. On a appris ce matin que dix compagnies espagnoles qui étaient en deçà du Pô Pont repassé, mais on ne savait pas pourquoi. Ce soir on nous a appris que les ennemis avaient approvisionné Pizzighitone, et que ces dix compagnies avaient servi d'escorte; mais les nouvelles sur leur compte varient à chaque instant : les uns cependant prétendent qu'ilsse rendront en Toscane, d'autres au contraire qu'ils formeront quelque entreprise dans ces cantons. Il est impossible de savoir quels sont ceux qui conjecturent le plus juste; cependant tout le monde s'accorde à croire que, si les ennemis peuvent attaquer et prendre quelque ville dans ces environs, ils commenceront par là parce qu'ils en ont un grand besoin; et que s'ils ne l'essayent pas d'abord, c'est qu'ils craignent de ne pas réussir.

Dès lors il paraît peu vraisemblable qu'un ennemi qui n'ose pas attaquer une ville, comme Plaisance par exemple , se décide à attaquer la Toscane où il lui sera si difficile, s'il . y pénètre, de se maintenir et de combattre. Il n'y a donc que Dieu qui puisse savoir ce qu'ils feront, car en vérité ils ne le savent pas euxmêmes ; s'ils le savaient ils auraient tenté l'exécution ; il y a bien longtemps qu'ilsauraient pu se réunir. On présume donc qu'il n'y a pas grande ' chose à redouter de leur part , à moins que notre ' désunion ne les sauve. Tous les gens un peu inj struitsqui se trouvent ici sont persuadésquenous ' aurons le dessus si notre pusillanimité ou le défaut d'argent ne nous fait pas perdre nos avantages; car nous avons ici tout ce qu'il faut pour soutenir la guerre, et l'on peut remédiera ces deux sujets de crainte , d'abord en prenant des partis fermes et décidés, et ensuite en engageant ' le pape à ne pas nous abandonner. Si je ne suis pas encore parti, c'est que je voulais savoir quelle route prendrait ce torrent. S'il s'était porté de nos côtés , je serais retourné aussitôt avec la connaissance et les moyens nécessaires pour l'arrêter. Je resterai donc encore ici deux ou trois jours, après quoi je m'en retournerai avec le bon plaisir de vos seigneuries , auxquelles je me recommande , etc.

Nicolas MACcniAVEiLi.

Parme, le 11 février 1526 (1527).

LETTRE IV

MAGINIFIQtJES SEIGNEURS,

Depuis que j'ai eu l'honneur d'écrire à vos seigneuries il .s'est passé ici peu de choses dignes d'être remarquées: cependant je vais les écrire à vos seigneuries, afin qu'elles sachent au juste l'exacte situation des affaires. Les généraux français et le duc d'Urbin se sont décidés à faire la nuit dernière une reconnaissance à la tête d'un corps de cavalerie , d'abord pour prouver à l'ennemi qu'on était sur ses gardes, ensuite pour parcourir un peu le pays. Ils sont donc parti.s. Arrivés au point du jour à Carpinefo, ils y ont trouvé Camillo délia Staffa, capitaine decavalerie, et lui ont enlevé soixante cavaliers. ' Ils se sont présentés ensuite aux ennemis et les ont tenus tout le jour .sous les armes. Ceux-ci avaient

LÉGATIONS ET MISSIONS

iris il y a environ trois jours un chàieau fort nommé Busse, éloijîiié d'ici de vin{;l milles; celte citadelle tenait cependant encore : le duc V a envoyé cette nuit de l'infanterie : elle y est entrée et elle a fait prisonnier un capitaine nommé Folco, de Mantone; les deux cents hommes qui formaient sa compaj^nie ont été entièrement pris ou massacrés.

Monseif;neur de Bourbon est v/>,iu hier au camp des Allemands : on croit que c'est pourvoir ce qu'il y a à faire. On if,nore s'il en est reparti et quels sont les projets qu'on a formés. H est vrai que le comte Gu;do nous a écrit que le marquis del Guasto lui avait fait dire d'être tranquille, que l'on n'attaquerait pas Plaisance; en sorte que nous voilà aussi incertains que le premier jour sur les projets de nos ennemis. Il est impossible que d'ici à trois ou quatre jours ils ne prennent un parti, et on se ré{ïlera sur leur conduite. Si le ducd'Urbin veut faire son devoir et si on fait tout ce que vos sei[;neuries désirent, on croit que l'ennemi gaj^nera bien peu à marcher de nos côtés. Je nie recommande , etc. ÎSiçoLAS Maccuiavelli.

Parme, le 12 février 1526 (1527).

LETTRE V

M.\GniFIOlIES SEIGNKURS ,

Je n'ai pas écrit hier à vos seififneuries , parce que je n'avais rien à leur dire. Aujourd'hui même nous n'avons encore rien de nouveau ; cependant pour suivre la marche que j'ai adoptée jusqu à présent j'ai cru devoir vous écrire deux mots, et vous marquer que l'armée impériale n'a pas encore fait le moindreniouvement, quoique le comte Guido nous ait écrit ce matin que les ennemis doivent se mettre en marche aujourd'hui. On croit que cette nouvelle n'était pas fondée , car si elle eût été vraie, à l'heure qu'il est (deux heures de la nuit) on le saurait positivement; mais si les ennemis n'ont pas levé leur camp il est à croire qu'ils ne larderont pas; tout fait présumer (]ue ce ne sera pas \ou{^ et qu'ils .se metiront enfin en marche. Au fait, on est persuadé en l.ombardie qu'ils ne pourront s'emparer d'aucune des villes qu'ils avaient le projet d'attaquer. Tous les habitants parais.sent partout être bien résolus à se défendre : ils ont

ré[)aré en peu de temps les fortifications et fait tous les pré[)aralifs néce.s.saires. Je suis sûr qu'ils y joindront la constance, à cause de Texemple qu'ils ont sous les yeux de ce qui s'est pas.sé à Milan et dans d'autres villes, où, quoiqu'on eût reçu l'ennemi à l'amiable et qu'on eût traité avec lui , il a cependant d'abord rançonné et ensuite pillé , ce qui a jeté une telle épouvante parmi les habitants de ce pays qu'ils aiment mieux périr que de s'exposera un pareil traitement. S'ils viennent en Toscane ils trouveront le peuple animé du même esprit, et ilsy auront non-seulement les mêmes difficultés à vaincre, mais encore de plus grandes à cause du peu de ressources qu'offre ce pays-là pour la nourriture des ^,eus de jifuerre. Le moindre obstacle qu'ils rencontreront et qui les tiendra en échec est capable de les faire changer de résolution : c'est ce dont nous ont assurés quelques Espagnols pris dernièrement à Lodi par Ludovico. Ils lui ont dit que leur armée était si forte et si bien disciplinée qu'ils ne conseilleraient pas à celle de la ligue de chercher à la combattre, mais que les chefs étaient dans un tel embarras pour savoir quelle entreprise ils formeraient qui leur pût réussir, et dans un tel dénûment de toute ressource , que .si nos troupes voulaient patienter il était très-possible qu'elles eussent encore le dessus. On se conteur tera donc de les surveiller, et je donnerai avis jour par jour à vos seigneuries de tous leurs mouvements, et des ordres qui seront donnés de notre côté pour traîner l'affaire en longueur et pour les harceler ; je vous ferai savoir comment on s'y prendra pour fournir à ce duc dUrbin occasion de donner de bons conseils, et de les exécuter .sans s'exposer à des événements dont le résultat ne pourrait qu'être dé>hoiiorant et dangereux. J'ai été instruit que Son Excellence le lieutenant avait écrit à Rome et à Florence : je n'ai pas voulu laisser passer l'occasion de vous écrire , et de vous dire comme dans ma dernière que, quand je verrai les ennemis en mouvement et que je saurai la marche qu'ils auront prise, je retournerai avec les plans et les ordres néce.s.saires, et les meilleurs pour la défense de notre pays. Je me recommande, etc. Nicolas Macchiavelli.

Parme, le 24 février 1526 (1527).

SECONDE MISSION AIFKES DE F. GUICCIARDIM. 557

LETTRE VI

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

.'ai fait part à vos sfi[i;neiiries par ma lettre d'hier au soir de lout ce qui se passait. Celle-ci vous insiriiira que le comte de Cajazzo est arrivé ce malin au bourjj deSaint-D.)iinino avec toute sa conipajïnie. Le reste de l'armée n'a encore fait aucun mouvement, mais on croit que ce sera pour demain ou après demain, et il paraît certain qu'ils ne s'arrêteront ni à Plaisance ni à Parme : on croit que leur projet est d'aller camper à Modène ou de se dirip,er sur Bolof^ne, pour se répandie de là ou dans la Toscane ou dans la Romagne. De notre côlé on suivra, d'après leur marche, le plan que je vous ai mandé il y a peu de jours, .savoir : que la majeure partie de nos forces se portera en Romafjne ou en Toscane avant que l'ennemi y pénètre, et que le reste se mettra sur leurs traces; le duc dUrbin restera avec ces derniers. Jusqu'à présent nous n'avons pas pu lui persuader de se n)ettre lui-même à la tête de l'avant-garde; mais ce qui a déplu encore davantage, c'est qu'il est parti d'ici il y a quelques jours et s'est retiré à Casal-Maggiore avec la fièvre et la goutte. Son départ a fait le plus mauvais effet parce que , comme je vous l'ai marqué dans ma dernière lettre, chacun est persuadé que nos affaires ne peuvent être dérangées que par le manque de lète et d'argent. Certainement le duc e.st le meileur officier qu'il y ait ici, et son absence, comme se l'imagineront très-bien vos seigneuries, ne peut que contrarier tous ceux qui s'intéressent au succès de la ligue; mais ce qu'il y a de pis, c'est que le duc est parti plus malade d'esprit que de corps. Quant à ses intirmités corporelles, c'est à Dieu seul que nos prières doivent s'adresser pour obtenir sa guérison; mais c'"Si vos sei gneuries qui doivent se charger de dissiper la maladie de son esprit : tous ceux qui sont ici le pensent du moins, et si tous ceux qui .sont à Florence étaient à Parme ils penseraient de même, et ne croiraient pas que les victoires remportées à Rome ne sont pas une raison pour vaincre en Lombardif. Vous saurez joiu' par jour :e résultat de tout ce que nos ennemis ou nos alliés feront, et lout ce (}ue vos seigneuries doivent faire. Nicolas Maccuiavelli.

Parme, le 26 février 1526 (1527).

P. S. Le seigneur lieutenant m'a chargé d"écrire à vos seigneuries que la paye de l'infanterie devait échoir le '23 courant , et de vous enjvager à prendre vos arrangements pour qu'elle soit exactement payée ; car si le payement n'avait pas lieu il ne faudrait plus .s'occuper de rien autre chose parce que tout serait perdu sans ressource. 11 m'a bien recommandé de l'écrire à vos seigneuries, auxquelles, etc.

LETTRE VIL

MAGJilFIQUES SEIGNEURS ,

Je vous ai écrit tant de fois et d'une manière si diverse sur cette armée imfiériale que j'ai honte de vous en entretenir davantage. Je sens cependant combien il est nécessaire que je vous en donnecormaissance: je pense donc qu'il faut que je vous écrive tout ce qui se dit , et qu'ensuite je vous marque quelle est la véritable version. Je vous écrivais avant-hier que l'ennemi allait décamper d'un moment à l'auire : nous voici au 18, et il n'a pas encore fait le moindre n)ouvement. Il est vrai que nous recevons à l'instant des lettres du comte Guido, datées du 16, qui nous apprennent que les impériaux s'étaient réunis ce jour- là; qu'on avait envoyé vingtcinq mille florins aux lansquenets pour qu'il en fût distribué deux à chacun; que certainement ils se mcti raient en marche lundi ou mardi, qui est demain ou après demain; qu'il ignorait le chemin qu'ils devaient prendre, mais qu'il était en mesure pour être en route aussitôt qu'eux , et les précéder à Modène supposé qu'ils prissent cette route; que la première journée déciderait quel était leur but, s'ils allaient à Bologne ou à Pontremoli. J'aurai .soin de tenir vos seigneuries au courant de lout cela, soit de la route qu'ils prendront, soit des moyens qui seront employés pour la défense de la Toscane, en supposant que ce soit là qu'ils ,se dirigent; mais il serait inutile de vouloir que toute l'armée des alliés marchât ensemble et essayât de leur livrer bataille : outre qu'il n'y a aucun préparalif pour cela , ce serait peut-être un parti fort dangereux.

J'avais déjà marqué à vos seigneuries que le comte de Cajazzo se trouvait , avec raille hommes d'infanterie italienne et cent hommes

558 LEGATIONS

de troupes légères , au village de San-Donnino • le seigneur lieutenant est entré en pourparler avec lui, et a essayé de l'engager à passer au service du pape : il est venu à bout de son projet, et demain toute celte troupe , tant infanterie que cavalerie , se rendra dans cette ville. Cette réunion ne peut que nous faire et nous fait beaucoup d'honneur, tandis qu'elle semble jeter de la défaveur sur l'ennemi; car tous ceux qui connaissent la prudence du comte pensent que c'est la mauvaise opinion où il est des affaires des Impériaux qui le porte à les abandonner. Je me recommande, etc.

Nicolas Macchiavelli.

Parme , le 28 février 1526 (1527).

LETTRE Vm.

MAGNIFIQUES SEIGKTEURS,

Si vos seigneuries n'avaient été journellement mises au courant de tout ce qui se passe ici par les lettres du lieutenant au respectable lép,at , elles auraient pu s'étonner de ce que j'ai laissé passer plusieurs jours sans leur écrire, et même m'accuser de négligence; mais j ai cru inutile de vous écrire leo mêmes chose»^ que le lieutenant disait et écrivait ; et je n'ai pu cependant m'en retourner auprès de vous quoique les ennemis aient pris les devants, parce que le lieutenanra voulu qu'avant de partir je visse quelle entreprise ils formeraient. Au fait, avant leur départ et même depuis on croyait toujours qu'ils se porteraient en Toscane; on savait que le duc de Ferrare les en sollicitait vivement, et qu'ils en avaient bien bonne envie parce qu'ils regardaient ce pays comme plus propre à être pillé, les habitants étant peu accoutumés à voir l'ennemi chez eux. On a conservé cette opinion jusqu'à hier au soir : on s'imaginait toujours que pour se rendre en Toscane. ils pouvaient prendre, ou le chemin de Pontremoli, ou la Garfagnana; on remarquait que ces deux roules conduisaient également à Lucques,où ils espéraient trouver des vivres pour quelques jours, et où on pouvait leur en conduire, soit de qucl- , que pays allié . soit de Ferrare ; on disait qu'une fois arrivés là, ils attaqueraient la Toscane; que si l'attaque réussissait ils pousseraient leur

ET MISSIONS

pointe, ou qu'ils pourraient se rejeter sur le pays de Sienne; mais aujourd'hui qu'ils sont du côté de Modène, et même au delà, personne ne peut croire qu'ils puissent se porter en Toscane ; car ils n'ont que quatre chemins pour s'y rendre : le Sasso, la Dirritta, le Val-di- Lamona en passant la montagne de Crespin, ou Yal-di-.Montone en passant celles de Saint- Benoît; mais aucune de ces routes n'est sûre, car outre les difficultés qu'ils trouveraient à passer ces montagnes, chacune de ces routes les conduirait dans le MugcUo, où ils mourraient de faim en deux jours s'ils ne s'emparaient ou de Pisioja ou de Prato; et comme ils ne peuvent pas espérer de les prendre, ils ne choisiront pas ces chemins. Il y en aurait bien un autre qui les conduirait en Toscane : ce serait de se diriger au-dessus de Césène, d'entrer dans la Marche et de venir aubourg.de San-Sepo!chro. Ce chemin est assez facile, mais il est dangereux de conduire une armée par Césène : toutes les villes de la Romagne sont fortifiées et le pays est sans vivres. Au reste s'ils se décidaient à prendre cette route, il a été donné des ordres pour que l'arm.ée alliée arrive en Toscane avant eux, comme le seigneur lieutenant la écrit au légat. D'ailleurs le duc dUrhin serait .<;ur leur dos : ou vient d'apprendre aujourd'hui qu'il était entièrement rétabli, et {ju'il avait [)assé le Pô à la tête de toute l'armée véniiienne. Puisqu'il est vrai que l'ennemi doit rencoîitrer toutes ces difficultés pour gagner la Toscane, il seniira dès lors la nécessité de faire quelque opération plus à sa portée, plus aisée, et qui lui ouvre le chemin à de nouvelles conquêtes et à la prise de toutes les autres villes. Hier on croyait qu'ils attaqueraient Raveime , et on y a en conséquence envoyé aujourd'hui six cents hommes; ce matin, au contraire, on craint qu'ils n'attaquent Bologne. S'ils se décident pour Ravenne, c'est que les fortifications en sont en très-mauvais état; au lieu que s'ils attaquent Bologne, c'est qu'ils imaginent que dans cette immense population il y en a peut-être une partie qui n'est pas décidée à soutenir un siège. On saura bientôt le parti qu'ils prendront: si c'est pour Bologne, on peut dire que les plus beaux coups de cette partie se joueront sous ses murs, derrière lesquels je suis convaincu qu'on peut rester en

SECONDE MISSION AUP

toute sûreté puisqu'il s'y trouve une garnison de dix mille hommes , de bonnes fortifications et des habitants nombreux, bien unis et bien résolus à se défendre. Je me recommande, etc.

Nicolas Macchuvelu.

Bologne, le 4 mars 1526 (1527J.

P. S. J'avais écrit hier à vos seigneuries la lettre ci-dessus, mais le courrier n'a pu sortir -de la ville à cause du désordre qui y régnait. Les ennemis n'ont fait aujourd'hui aucun mouvement, et ne sont pas même venus au château San-Giovanni comme on s'y attendait. Cependant les opinions sont changées depuis hier ; car il paraissait certain que les ennemis n'iraient pas en Toscane, mais qu'ils attaqueraient cette ville: aujourd'hui on a l'air d'en douter, à cause des avis qu'on a reçus que leur dessein était d'aller en Toscane, mais qu ils feraient d'abord semblant d'attaquer Bologne afin que toutes les forces des alliés se portassent de ce côté et que, vous trouvant dégarnis et arrivant les premiers, ils pussent vous accabler tout de suite. C'est pour cela que le lieutenant vous a écrit de ne pas envoyer votre infanterie dans la Romagne, et qu'il a ordonné à la compagnie de Jean , s'il est placé avantageusement, de venir de ce côté. Peut-être conduira-t-il lui-même à Loglano un corps nombreux d'infanterie afin rie pouvoir les devancer, soit qu'ils prennent le parti de camper, soit qu ils se portent vers nous. Je dis que l'on prendra peut-être ce dernier parti, car les raisons que je vous ai détaillées dans ma lettre pour croire qu'ils ne chercheront pas à pénétrer en Toscane avant de s'être auparavant emparés de Bologne sont si frappantes, que malgré les avis qu'on nous a donnés nous pensons toujours de même. Mais ce qui embarrasse le plus, c'est qu'un de nos capitaines nommé Betti, ayant été aujourd'hui au camp des ennemis, a rapporté que Bourbon lui avait dit de nous faire entendre que si les Bolonais voulaient donner le passage, des vivres, et se déclarer pour les Impériaux, on n'exigerait rien d'eux, et qu'on les traiterait en amis; mais que s'ils refusaient ils pouvaient s'attendre à voir toute l'armée à leur porte. Le moyen qu'emploie par là l'ennemi nous paraît très-dangereux : le peuple est ici très-nombreux, et il est à craindre

RÈS DE F. GUICCIARDINL 559

qu'il ne se décide à échapper à aussi bon marché à tous les dangers qui le menacent. Il est donc nécessaire d'avoir ici des forces assez considérables pour en imposer au peuple, lui prouver qu'on le trompe et qu'il lui est très-facile de se défendre. Pour suivre ce plan il faut renoncer à pouvoir envoyer des troupes à Loglano, à moinsque Bologne nesoit entièrement dégagée; en sorte que ce qui nuit à l'un profite à l'autre, et que ce qui profite à celui-ci nuit à celui là. Il est possible cependant de pourvoira tout, car en n'envoyant pas votre infanterie dans la Romagne vous vous trouverez avoir cinq mille hommes, plus les trois mille de Jean, qui en cas de besoin pourront se porter de ce côté ; et tout le reste de l'armée, excepté ce qui est avec le duc dlJrbin, restera ici et veillera sur tout ce que l'ennemi entreprendra; car, quoi qu'il fasse, il faut qu'il prenne la route de Sasso ou celle de la Dirritla : alors nous prendrons celle qu'il n'aura pas choisie et nous arriverons toujours avant lui, parce que nous marcherons sans artillerie et qu'il est obligé de traîner la sienne. Tels sont les divers projets qu'on a répandus aujourd'hui : vous verrez le parti que vous pourrez en tirer. Le seigneur lieutenant donne sur tous ces objets des détails plus clairs et plus longs dans la lettre qu'il écrit au légat.

Nicolas IMacchiavelli.

Ce 5 mars 1526 (1527).

LETTRE IX

HAG^UFIQIJES SEIGNEURS,

Si je ne reçois pas aujourd'hui des nouvelles de vos seigneuries du 10 courant, je connnenccrai à croire, ou que celles que je leur ai écrites sont perdues, ou que vous les avez jugées inutiles, comme elles l'étaient en effet. D'un autre côté si je ne suis pas encore parti d'ici , c'est que le seigneur heutenant a désiré que je restasse jusqu'à ce que les Impériaux eussent enfin pris un parti qui assurât qu'ils ne veulent pas passer en Toscane; car s'ils prenaient celui-là je me chargerais alors de ce qu'il y aurait à faire , suivant l'ordre que vos seigneuries m'ont donné lors de mon départ. D'ailleurs pendant mon séjour ici j'ai fait quel-

LEGATlOiSS ET MISSIONS.

ques affaires dont vos seiffneurios m'avaient éj;^alemeni ch;ir[;é. Telles sont les raisons qui m'ont empêché de vous écrire tous les join-s e( de m'en reloin-ner à Florence. Anjourd'liui donc, plus pouroi)éir A vos sei^yncuries que par nécessité, je leur dirai que les Impériaux sont venus jusqu'au chàicau San-Giovanni, à dix milles d'ici; qu'ils y séjournent de[)uis plusieurs jours sans faire le moindre mouvement, quoique nos troupes soient allées quelquefois les provoquer et les inviter à escarmoucher : elles n'ont pu venir à bout de les faire mouvoir. Leurs {généraux se sont occupés de né5;ocier avec Ferrare , et enfin ce malin on a appris par une voie tiès-sùrc qu'ils ont conclu avec le duc un traité par lequel celui-ci s"en{ifa|îeait ù leur fournir six mille sacs de pain et de farine, deux cents chevaux de Irait pour l'an illerie, viu{',t mille livres de grosse poudre à canon et cinq mille livres de poudre fine, et que leurs troupes ainsi réunies , ils marcheront contre la Toscane par le chemin le plus court. Quant à l'armée de la ligue, il y a ici dix mille fantassins: six cents sont à Ravenne , quatre mille à Pianoro ainsi que toute la troupe de Jean, et le comte de Guido en a trois mille avec lui dans Modène. La majeure partie de l'ai-mée vénitienne est avec le seigneur Malatesta Baglioni entre Reggio et Parme. Le duc dUrbin avec le reste de l'armée est de l'autre côté du Pô, qu'il doit passer dans deux jours. L'armée des alliés est ainsi divisée sur différents points , pour que l'eimemi ne forme aucun projet que ceux-ci ne puissent prévenir : on croit de la sorte èire avant lui dans la Romagne, dans la Toscane , et pouvoir défendre ces pays, même Modène , s'il les attaque l'un ou l'autre; et (|uoique jusqu'à présent on soit assez divisé sur le parti qu'ils veulent prendre, ce()endant les dernières nouvelles «pi'on a reçues , et que j'ai rapportées plus haut, portent à croire fortement qu'ils eu veulent à la Toscane. Ce qui le fait croire davantage , c'est la quantité prodigieuse de vivres qu'ils ramassent et qu'ils font venir de tous côtés , et que d ailleurs on ne voit iaire aucun mouveu»ent aux habitants des contrées qui sont situées au-dessous de Ferrare, par où ils auraient à passer s'ils voulaient aller dans la R()ma|;ne,

Le marcpiis de Guasio, qui est malade, a envoyé demander aujourd'liui un sauf-cuuduit

pour pouvoir .se rendre avec sa famille dans le royaume de Naples en passant par la Romagne: il n'est pas piésimiable qu'il veuille passer par un pays que la rrainle d'être atta(|ué par son armée après qu'il 1 aurait passé pourrait rendre dangereux pour lui à Iraver.ser. D'un aulre côié le chemin le plus court est celui de Sasso, que les gens qui connaissent le pays rejjardcnt comme le plus difficile. Frédéric de Bozzolo pense de même , comme le prouve une lettre qu'il a écrite au lieutenant ; et je crois que les ennemis savent bien que des deux côtés la route a éié rompue et rendiieeii.core[)lusimpraiicable. Il ne paraît pas probable qu'ils cherchent à passer les montagnes de Crcspin et de Saint- Benoît; de manièiequ'ilya des gens qui croient fermement qu'ils reviendront sur leurs pas , et qu'ils se rendront par la Garfagnana sur le tcrrilore de Lucques : ce chemin, quoique difficile, l'est encore moins que les autres, et après l'avoir pa-sé ils se trouveraient dans un pays trèsabondant oii ils ne rencontreraient aucun ennemi à combattre. La rouie par la Marche et par le bourg de San-Sepolcro, pour laquelle il paraît qu'on a quelque penchant, est certainement plus aisée que celle de la Garfagnana; mais cependant elle est beaucoup plus désavantageuse qu'on ne voudrait le croire ; car, puisqu'ils font tantquede revenirsurleurs pas, il vaut beaucoup mieux pour eux retourner en arrière de trois jours, pour passer loui de suite sur le territoire de Lucques où ils seront b;en reçus, (pie d avoir à parcourir sept à huit joni'S de marche sur les terres ennemies et arriver ensuite pour combattre. Il y a encore uu autre chemin qu'on s'est rappelé depcis deux jours et auquel on n'avait pas pensé auparavant : ce chemin prend à quaire milles au-dessous de Bologne, du côté dlmola, passe sur l'idice, se rend à Cavrenno, puis à Pieira-.Mala, et de là à Slale et à Barberino ; c'est le chenuu que prenait Valentinois en venant vous voir : celte route est regardée comme moins rude à suivre que celle de Sasso. il s'est trouvé ici à Bologne un habitant de Firenzuola, qm y est venu pour prendre des renseij;iiemeiits sur les provisions qu'il faudrait à nos troupes dans le cas où elles iraienl de ce côié-la : le seigneur lieutenant s'est entretenu avec lui surcelie route et il en a reçu les mêmes renseignements. Il est

SECONDE MISSION AUPRÈS DE F. GUlCCIARDlNi.

vrai qu'il a ajouté qu'à environ quatre milles de Staleil y avait un endroit appelé Covigliano où se trouve un pas très-dan^jereux , quon peut encore rendre plus difficile , et qu'il en est de raéine dans un autre endroit , à un mille plus loin , appelé Castro. Le seigneur lieutenant a aussitôt écrit à Firenzuola pour qu'on y fît travailler. Vos seigneuries peuvent faire reconnaître ce chemin et prendre les mêmes précautions. On pense qu'avant que les ennemis se mettent en marche toutes les provisions qu'ils ont rassemblées prendront les devants : on les garde ici à vue. Le- légat et le lieutenant ne manquent pas de vigilance pour observer leurs démarches et pour pouvoir les prévenir dans toutes les occasions. Voilà tout ce que j'avais à écrire à vos seigneuries auxquelles, etc. Nicolas Maccuiavellï.

Bologne, le 12 mars 1526 (1527).

LETTRE X

MAGNIFIQUES SEIGNEUBS,

J'ai écrit hier à vos seigneuries fort longuement : je leur ai marqué comment le mauvais temps avait étécausequelesenneiiu'snes'étaient pas mis en marche. Le froid acommcncé samedi dans la nuit, et depuis ce temps-là jusqu'à aujourd'hui , la vingt-quatrième heure, il a toujours ou plu ou tombé de la neige : il y a un pied de neige dans les rues et il en tombe encore. Ce nouvel obstacle que nous étions loin de pouvoir présenter à l'ennemi, c'est Dieu qui le hii a envoyé. Depuis ce temps-là nous n'avons pu avoir aucune nouvelle de lui: nos trompettes n'ont pu passer la rivièrepouraller desoncôlé ni les siens venir riu nôtre. Nous pensons qu'il est dans une mauvaise position ; et si Dieu avait voulu nous favoriser tout à fait , il aurait différé ce mauvais temps jusqu'au moment où ils se.seraient enfournés dans le mauvais chemin de Sasso au milieu des montagnes; et sûrement cela leur serait arrivé s'ils étaient partis le jour qu'ils avaient fixé; mais la révolte de leur infanterie, qui leur parut alors si dangereuse, les arrêta et lésa sauvés de ce danger. Cependant, je vous le répète, nouslescroyonsdansunepositioncritique, parce qu'ils sont campés dans un lieu bas et marécageux et qui n'est cultivé et habité qu'à force de tra-

UACCUIAVEUI. U.

vail. On a cherché ici a accroître leurs embarras en rompant la digue de la Samoggia et dirigeant so;i cours de leur côté. On a envoyé hier au soir des hommes pour y travailler , mais , après avoir fait deux ou trois milles, ils n'ont pu aller plus avant , et ils ont rapporté à leur retour que tout le pays était inondé. Cependant on ne s'est pas découragé, et on a essayé encore une fois de mettre ce plan à exécution : on a écrit aux habitants de Castel-Franco , et on a envoyé des hommesexprès avec la proraessedes plus grandes récompenses. Nous verrons s'ils réussiront.

On n'a plus rien entendu dire de la maladie de Georges Fronsberg après ce que je vous en ai marqué ; mais il mourra certainement si la fortune veut enfin se déclarer pour nous , car cette mort serait aussi avantageuse pour nous que malheureuse pour lennemi.

J'ajouterai encore pour vos seigneuries que , si ce mauvais temps avait pu surprendre les ennemis dépourvus de toute provision, ils étaient perdus sans ressource; mais les préparatifs immenses qu'ils avaient faits pour aller en Toscane les sauveront. Sans cela, et s'ils eussent été obligés de vivre au jour le jour, il leur aurait été impossible d'y tenir. Si on pouvait faire changer d'idée au duc de Ferrare et si ce mauvais temps durait encore deux jours, on pourrait aisément terminer cette guerre sans danger et sans fatigue : il faudrait donc employer tous les moyens possibles pour réussir auprès de lui.

Je vous ai marqué hier que, pour tirer parti du contre-temps qu'éprouvait l'ennemi, il était nécessaire de bien employer ce nouveau répit que le hasard nous donnait ; car si le beau temps revenait nous nous trouverions au même point qu'auparavant, et ce retard que les ennemis avaient mis à passer en Toscane nous aurait été pluspréjudiciablequ'utile. Pourquenoussoyons plus en mesure , il faudrait que les Vénitiens payassent leur infanterie et réunissent toute leur armée à celle-ci ; autrement nous ne serions pas en meilleure posture qu'auparavant, parce que ch;;cun juge que les Impériaux, une fois entrés en Toscane , quand bien même ils n'entameraient pas voire territoire, pourraient.se rendre sur celui de Sienne; et alors il n'y aurait plus d'autre moyen pour terminer cette guerre que de livrer une bataille , dont le résultat serait fort douteux. Le seigneur lieutenant a

1t>2 LEGATIONS

reçu ce matin des lettres de Venise , une du nonce, l'antre du niiin,isirat. Il est impossible d'en écrire de nlus satisfaisantes en api)arpnce et qui donnent de meilleures espérances : elles portaient, entre antres choses , que le duc les avait assiués que c'était une affaire terminée, et qnii avait les n»oyens de miner entièrement l'arnK'e ennemie. Mais le lieutenant, voyant le peu de ra|)port qu'il y avait entre toutes ces belles paroles et les effets, leur a écrit une lettre de quatre pafjes : il y récapitule toutes les fautes qu'ils oui conmiiscs jusqu'à présent, et montre combien, depuis, leur conduile a été différente de ces belles promesses qu'on faisait à Venise; il leur détaille tousJes points en quoi ils blessent la vérité, et sur les [grands préparatifs qu'ils annoncent, et sur les belles espérances que le duc leur donne de la victojre. On ne sait quel effet produira cette lettre, mais au moins on n'aura point à se reprocher d'avoir négligé de les avertir, et on lenr prouvera qu'on ne se laisse pas ici faci!en)ent abuser et qu'on ne se contente pas de belles paroles. J'engage encore vos seigneuries, comme je le leur ai marque hier, à continuer de les importuner, et à ne leur laisser aucun repos que leur armée ne soit payée et réunie à la nôtre, ou qu'ils n'aient avoué qu'ils ne veulent pas y consentir.

Nicolas iMACcniAVELLi.

Bologne, le 18 mars 1526 (1527).

LETTRE XI

MAGNIFIQUES SE1G]\EUBS ,

Je n'ai pas écrit à vos seigneuries depuis la nouvelle de la trêve qui a été faite, ou plutôt promise , parce que je voulais savoir conmient elle serait acceptée. Fieramosca nous a écrit hier du camp , que le marquis del Guasto ne s'y trouvant pas, mais bien à Ferrare, on n'avait pu rien l'onclure : qu'ils avaient trouvé M. de Bourbon bien disposé, et qu'il demandait qu'on lui envoyât les 40 mille ducats qu'on avait promis de complcr hier. Il a emore é-rit aujourd'hui : vos seigneuries verront ce que contient sa lettre par la copie que le lieutenant en sait passer au léjjat. Il y marque que l'affaire va son train; mais il pri* qu'on lui envoie la somme entière de 60 mille ducats, afin que ceux

ET MISSIONS

qui ne voient pas cet accord de bon œil n'afenî aucun moyen à faire valoir contre. Actuellement, magnitiqnes seigneurs, si vous avez jamais eu le désir de sauver votre pairie et de In délivrer des dangers imminents et extraordinaires qui la menacent , vous ferez ce dernier effort pour réunir cette somme: car, ou la trêve aura lieu, et vous épiiez ou plutôt vous éloignez le péril qui vous menace ; ou elle n'aura pas heu , et alors vous aurez des fonds pour continuer cette guerre, ou plutôt pour la soutenir. Ainsi dans tous les cas jamais argent ne fut plus nécessaire et plus ulile, parce que de manière ou d'autre cela nous donnera du temps; et si jamais le proverbe fut vrai, que c'est tout gagner que de gagner du temps, on peut dire que c'est dans cette occasion. Je me recommande, etc. Nicolas RIaccuiavelli.

Bologne , le 23 mars 1527.

LETTRE XII

magnifiques seigneurs , J'ai instruit hier vos seigneuries de tout ce qui s'était passé depuis le départ de Fieramosca. Depuis l'on n'a reçu aucune nouvelle, quoiqu'on lui en ait demandé par deux exprès qu'on lui a envoyés depuis hier au soir. On croit que son refus a pour cause quelque difficulté qu'il aura eue avec ces capitaines allemands qu'il est nécessaire de contenter, et il doit y éprouver encore plus de peine que si le capitaine Giorgio s'y trouvait; mais celui-ci s'est retiré tout malade à Ferrare, de sorte que d'ici à quelque temps, quand même il ne mourrait pas, il ny a rien à espérer ni à craindre de lui. Le lieutenant est assez lâché du long séjour qu'il y fait , et cela pour plusieurs raisons, mais surtout parce qu'il voit que les Français et les Vénitiens se débandent de jour en jour. 11 a mis tout en usage pour les en empêcher, et il a si bien assuré le marquis qu'il ne risquait rien et qu'il l'accompagnerait partout, que celui-ci a pronu's de ne pas s'en aller que la trêve ne fôt signée. On a reçu également ici des lettres de RinaIdo Galimberto, que le lieutenant tient auprès du ducdUrbin, par lesquelles il annonce que le duc lui a assuré qu'il ne renverrait aucun soldat avant détre instruit si la trêve avait lieu;

SECONDE MISSION AUP

qu'il les retiendra tant qu'il pourra pourvu qu'on se dépêche, parce qu'il est très-possiiïle que demain ou après-demain il n'ait plus d'arjifent à leur donner. On raisonne ici beaucoup sur !:i q::esl!on de savoir si les Impériaux accepteront la trêve : quelques-uns en doutent en voyant l'affaire traîner en longueur et l'ennemi arranger les routes comme s'il voulait venir à Bologne, ils ont encore commandé des chariots et des pionniers; mais ce qui inquiète le plus, c'est qu'environ trois mille Espagnols se sont présentés hier devarït Casfel-Franco et ont sommé par un tronq^ette la ville de se rendre; mais quand ils ont vu qu'on ne leur répondait qu'à coups de fusil, ils se sont retirés et ont marché en bataille contre San-Cesario. Ne pouvant s'en emparer, ils en ont brûlé les faubourgs et enlevé dans les environs tous les bestiaux qu'ils ont trouvés. Tout cela fait plus croire à la guerre qu'à la paix. Cependant il y a des personnes qui prétendent qu'une pareille conduite est assez ordinaire quand on traite de la trêve. Je voudrais bien savoir à quoi m'en tenir. J'aurai soin d'en instruire vos seigneuries. Nicolas Macchiavelli.

Bologne , le 24 mars 1527 , à trois tieures de la nuit.

LETTRE XIII

MAGNIFIQUES SEIGNECHS ,

Voilà deux jours que je n'ai écrit à vos seigneuries, parce que j'ai été à Pianora pour y passer en revue l'infanlerie qui y est en garnison. Je suis revenu ici ce matin, et j'ai trouvé les affaires dans la même situation où je les avais laissées en partant. On ne sait pas encore si Fieramosca a terminé quelque chose, quoique le lieutenant lui ait écrit tous les jours et l'ait engagé, avec toute la prudence nécessaire en pareil cas, à terminer le plus tôt possible. Le temps a toujours été et est encore très-mauvais, ce qui a retenu les Espagnols dans leur camp et les a empêchés de courir le pays. On parle cependant beaucoup de guerre, car on sait, du même endroit doù nous sont arrivées les dernières nouvelles, qu'ils ont abandonné le projet d'aller en Toscane par le Sas.so ou par tout autre chemin il porlétt de ces cantons. Ils sont effrayés du

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